(S’) essayer (à) Hegel

je le confesse : jusqu’ici ignorant, n’ayant connu que par ouï-dire, par quelques mots dits du haut de sa chaire par un prof de philo ayant rejoint depuis longtemps le paradis des philosophes, ou bien par autre philosophe interposé, parfois pour en dire du mal, parfois pour dire « qu’il fallait le remettre à l’endroit », parfois pour dire qu’on lui préférait Spinoza, parfois pour dire qu’en France on ne l’avait jamais compris. Et puis il s’avère que si, je l’avais connu quand même un peu parce que, tout simplement, nombre de pensées sans le dire se rattachent à lui, toutes ces pensées qui sont dites critiques de la raison formelle, de la logique propositionnelle et qui cherchent à montrer que l’image du monde ne saurait être statique, qu’il n’est pas d’entité bien stable destinée à ne jamais revenir sur elle-même pour se mettre en question, que le concept n’est pas un quinquet de taverne (un simple ensemble). Bref, Hegel, il faut bien se mettre à le lire et y trouver retrospectivement un fondement à ce que l’on a parfois fugitivement pensé mais que l’on a détourné de soi parce qu’on le jugeait manquant de positivité. Seulement, c’est une lecture très difficile. Il faudrait se faire aider. On craint de ne pas y arriver tout seul. D’abord, quand on ouvre la Phénoménologie de l’Esprit, de quoi s’agit-il au juste ? En quoi le mot « phénoménologie » est-il justifié, lui qui nous évoque un type de philosophie qui ne viendra que bien après Hegel, avec Husserl, Heidegger, Sartre…. Phénoménologie ici s’entend comme logique de l’apparence, c’est du moins ce dont me convainc le philosophe Jean-Clet Martin (de qui je ne me ferai pas faute de m’inspirer). Il faudra donc s’en prendre aux apparences, dire s’il y a lieu de distinguer l’être de l’apparaître. Cette distinction est fondamentale dans la philosophie classique depuis Platon. C’est J-C. Martin justement qui rappelle comment fonctionne le mythe de la caverne pour toute la tradition philosophique occidentale : les apparences ne sont rien, seules valent les vraies essences. Un philosophe contemporain comme Alain Badiou a repris cela à son compte. Chez lui, les essences sont les structures mathématiques, elles sont dotées d’un apparaître que l’on étudierait au moyen d’une logique : j’ai toujours été très sceptique devant cette dichotomie. Il semble que chez Hegel, elle disparaisse. Non, la philosophie ne consistera plus à se casser la tête à établir une opposition entre être et paraître, se demander à la façon kantienne, s’il existe un niveau de réalité (le noumène) que, de toutes façons, on ne peut pas atteindre, et si nous devons nous contenter du monde des phénomènes, donc des apparences, ce qui ouvre à toute une problématique des conditions de possibilités de la connaissance. Ces conditions de possibilité reposent sur un malentendu, elles viennent du choix initial adopté, qui consiste à partir d’une opposition entre sujet et objet, ce qui nous contraint à nous poser la question : comment le sujet va-t-il rejoindre l’objet ? (comment donc va-t-on atteindre cette relation particulière entre les deux que l’on nomme connaissance?). Hors de cette distinction, la phénoménologie, comme dit J-P. Lefebvre, peut se permettre de « se jeter à l’eau pour savoir nager », elle « réfute performativement la notion de préalable en se déclarant elle-même d’emblée scientifique ». Encore que le mot de « scientifique » puisse certes être mis en doute aujourd’hui tant la notion de science entre dans une catégorie bien établie… il n’est de science, dira plus tard Cavaillès, « que de démonstration », or il est peu fait état de « démonstrations » dans l’œuvre de Hegel (à la différence de Spinoza), car cette forme d’argumentation, dit-il, « relève de la connaissance externe », à moins que le cheminement lui-même tienne lieu de démonstration, comme le sous-entend cette phrase de la préface :

Mon propos est de collaborer à ce que la philosophie se rapproche de la forme de la science – se rapproche du but, qui est de pouvoir se défaire de son nom d’amour du savoir et d’être savoir effectif.

Savoir effectif… méditons là-dessus un instant : l’ambition nous semble démesurée, comment posséder un savoir qui ne soit pas simple représentation, mais action, performativité, processus qui engendre quelque chose de l’ordre du Réel ? Il n’est pas étonnant ici que Mark Alizart ait vu chez Hegel une sorte d’anticipation de l’informatique, laquelle est bien, en un sens, savoir effectif : elle calcule, réduit, opère, produit des résultats, ne se contente jamais d’être dans la description (se souvenir que la notion de preuve en informatique revêt ce caractère d’effectivité dans la conception « preuves comme programmes »). Autre phrase de la préface :

Le vrai est le Tout. Mais le Tout n’est que l’essence s’accomplissant définitivement par son développement. Il faut dire de l’Absolu qu’il est essentiellement résultat, qu’il n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité ; et c’est là précisément sa nature, qui est d’être quelque chose d’effectif, sujet, advenir à soi-même.

Oui, le « vrai » n’est pas seulement un concept local, définissable (comme a tenté de le faire Hintikka dans un fameux ouvrage de logique), au sens hégélien il est dans la totalité du processus (dans la quête de vérité elle-même, autrement dit dans le Sujet), quant à l’Absolu, on ne saurait le poser en préalable, il est produit, résultat, c’est le sujet enfin produit – et toujours à re-produire – (en suivant Mark Alizart, on peut là encore trouver l’analogie avec le calcul informatique : ce que « fabrique » ce calcul, c’est, sous forme de résultats, à partir de formes symboliques, d’autres formes symboliques, mais réduites : un calcul n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité). A la différence, poser l’Absolu en préalable au processus, c’est tomber dans la Religion ;

le besoin de représenter l’absolu comme sujet recourait aux propositions suivantes : Dieu est l’Eternel, ou encore l’ordre moral de l’univers… Dans ce genre de proposition, le vrai est simplement posé directement comme sujet, mais n’est pas exposé comme le mouvement de réflexion de soi en soi-même.

Et pour aller plus loin sur la caractérisation de la vérité, des fois que l’on n’ait pas compris :

La substance vivante n’est, en outre, l’être qui est sujet en vérité, ou, ce qui signifie la même chose, qui est effectif en vérité, que dans la mesure où elle est le mouvement de pose de soi-même par soi-même, ou encore, la médiation avec soi-même du devenir autre à soi. Elle est en tant que sujet la pure négativité simple […] Seule cette identité qui se reconstitue ou la réflexion dans l’être autre en soi-même – et non une unité originelle en tant que telle, ou immédiate en tant que telle – est le vrai.

Mais encore ?

Impression de qui attaque la Phénoménologie pour la première fois : il ne sait pas de quoi il s’agit au juste… L’Esprit ? Oui mais, en ces temps bien changés où la science a fait mille progrès, et notamment la science dite « cognitive » (on dit plutôt « les » sciences cognitives, certes, mais n’est ce point affaire de convention ?) on s’attend à une descente dans l’Esprit au moyen d’outils (aujourd’hui l’IRM, la tomographie…) qui objectivisent le fonctionnement dudit esprit. Or, nous en sommes bien loin, et même à l’extrême opposé. Car, on s’en doute, il n’y a pas d’objectivisation possible de l’Esprit vu que c’est justement lui, l’Esprit qui, en même temps qu’on l’observe, observe. Je comprends mieux ce que veut dire le philosophe Yves Charles Zarka dans une récente tribune du Monde critiquant le neuro-scientifique Stanislas Dehaene (« La neurologie cognitive relève d’un scientisme non dénué de dangers », Le Monde du 8 février) lorsqu’il écrit :

La description qui est faite du phénomène de la conscience dans le cadre de cette psychologie expérimentale relève d’une phénoménologie approximative et incertaine qui se donnerait pour objet paradoxal de transformer en objet observable la condition même de toute observation.

Et, plus loin :

Certes, il est toujours possible de provoquer des états de conscience par excitation cérébrale. Mais ce qui fait la conscience comme telle, l’autoréflexion qui la structure de manière immanente échappe à ce genre d’expérience de laboratoire. Elle ne tombe pas sous la main, ni sous aucun appareil si compliqué qu’il soit. Loin d’entrer dans le laboratoire pour accéder à sa vérité, la conscience lui a toujours échappé.

Les travaux (admirables) de Stanislas Dehaene ne sont pas en cause : on peut suivre ses passionnants cours au Collège de France sur le web, et on comprendra effectivement mieux « comment fonctionne le langage » par exemple (et on verra que les hypothèses de Chomsky qui, lui, n’a pas eu recours aux outils mentionnés plus haut, sont largement corroborées), mais en ce qui concerne la philosophie, je ne lui donnerais pas à garder mon chat, si j’ose dire… lui qui ose déclarer : « La montagne philosophique que nous nous faisons du caractère ineffable de l’expérience subjective accouchera d’une souris… de laboratoire » (Le code de la conscience, ed. Odile Jacob, 2014).

Tout ce détour par les neurosciences juste pour marquer une différence capitale d’avec cette autre approche, celle qui, à l’extrême opposé, considère qu’étudier le processus de la conscience ne peut jamais se faire en tentant de l’objectiver, mais seulement en le vivant de l’intérieur, en tentant de reproduire son mouvement, en considérant qu’il n’y a rien en dehors de ce mouvement, d’ailleurs, puisqu’alors s’il y avait une chose en dehors on ne saurait la saisir, étant par nature hors de notre expérience possible. Bref, ce processus de la conscience borne notre horizon, il faut le penser comme s’identifiant à l’Etre même, d’où cette rencontre de Hegel avec la prime pensée du Parménide : l’Etre et la Pensée sont mêmes. Alors bien sûr, on ne pourra jamais s’en rendre compte dans une éprouvette, et même pas au fond d’un scanner…

Donc, si nous revenons à la Phénoménologie et à ce qu’on éprouve lors de son abord une toute première fois, à cette question lancinante : « mais de quoi parle-t-il ? », on finira par répondre qu’il parle de ce que nous sommes bien obligés de constater que nous faisons en vivant, en prenant conscience du monde, en prenant conscience de soi, voire même en prenant conscience du fait que nous allons mourir, bref une somme quasi infinie de mouvements en tous sens pour nous appréhender nous-mêmes, avec notre corps et avec notre conscience ; et comment au passage, dans cette dynamique qui enveloppe tout, nous finissons par comprendre – un peu – et peut-être aussi par acquérir des savoirs (alors qu’aux stades antérieurs nous ne savions même pas comment définir cette notion, de savoir). Le savoir donc, n’est pas une somme de discours auxquels nous attribuons une « valeur de vérité » (comment ? par quel miracle?), c’est juste un stade en quelque sorte inévitable par lequel nous passons, dans un chemin tout tracé qui finit toujours – en principe – par nous ramener à nous-mêmes. Voir les choses comme cela est fascinant. Plus tard – dans mon projet d’écriture – nous verrons même comment cela peut s’intégrer à une conception quasi pragmatiste (celle inventée par Peirce, Dewey etc. et aujourd’hui si brillamment défendue aux Etats-Unis par Brandom).

Tout cela, bien sûr, suppose un commencement, encore qu’un tel début soit difficile à établir, tant tout semble circulaire… la conscience revenant toujours sur elle-même, et les savoirs aussi (contrairement à la conception « plate », définitive, cumulative où les savoirs ne sont jamais remis en cause, ce qui contredit – soit dit en passant – le mouvement historique de la science). Où couper le cercle ? Dans les années soixante, le linguiste Antoine Culioli (qui vient de mourir à l’âge de 94 ans) exploitait la figure de la came (au sens mécanique du terme, comme quand on parle d’arbre à cames dans un moteur de voiture, pas la came au sens que peut-être vous imaginez !..). Quand on la parcourt, au bout d’un tour on se trouve toujours à l’arrivée un peu plus haut qu’au départ. Circulaire donc, mais s’élevant sans cesse. Jean-Clet Martin prend comme exemple le retour d’Ulysse dans l’Odyssée : « Ulysse reste-t-il le même en revenant au lieu d’où il est parti ou, au contraire, […] faisant retour au point de départ, ne va-t-il pas se trouver enrichi par un périple capable de lui faire comprendre de nouvelle manière ses amis et même son ancienne épouse qui a pris le pouvoir ? Ne fera-t-il pas une lecture nouvelle de la situation initiale ? ».

S’il faut un point de départ, on le prendra dans la conscience « naturelle », ce qui signifie, comme l’écrit Jean-Pierre Lefebvre, traducteur de Hegel dans l’édition parue chez Garnier-Flammarion, dont je m’inspirerai aussi : « non pas un état de nature, mais un niveau de naïveté spirituelle déterminé par l’environnement historique, le point où l’on en est ». La « conscience naturelle », c’est notre perception spontanée : nous sommes face à une chose dont nous ne doutons pas de l’être. Nous avons une certitude parce que nous voyons cet être, nous ne pouvons pas douter un seul instant qu’il n’existe pas. Mais dès qu’on a acquis cette certitude, cette conscience, nous allons nous demander si elle correspond bien à la vérité, mais pour cela la conscience fera référence à la totalité des expériences déjà faites. Le « ceci » (ou le « maintenant ») qui nous est accessible par la conscience nous apparaît dans un premier temps singulier, puis dans un second temps, il s’avère comme ce qu’il peut y avoir de plus universel (de plus répandu) : « ceci » devient un concept, le concept de la chose en soi qui est ici et maintenant. Ainsi l’opposition entre une conscience de soi (même balbutiante) et un autre que soi qui en apparaît au premier abord comme la négation débouche sur un degré de conscience plus élevé. La conscience pose alors comme le vrai la relation entre les deux moments opposés : l’ici qui s’avère être un en-soi universel ; le vrai est alors la négation de la négation de l’immédiateté.

On ne va pas résumer la Phénoménologie de l’Esprit en trois pages… je continuerai sans doute d’y réfléchir ici ou ailleurs. Ce qui m’intéresse, on l’a compris, c’est de mettre en relief brièvement ce en quoi il est possible d’avoir une autre vision, à la fois du réel et du sujet, que celle qui est proposée dans un certain scientisme contemporain, ou positivisme (c’est comme vous voulez), de jeter des bases (à des fins toutes personnelles… mais si ça peut intéresser quelqu’un d’autre… pourquoi pas?) pour une meilleure compréhension des processus qui interagissent en nous et hors de nous pour nous constituer comme conscience, sujet, et constituer en même temps ce que nous identifions comme le monde autour de nous. Cela reprend quelques idées eues après la lecture de Mark Alizart (informatique céleste). Cela n’attaque pas les savoirs autres, en particulier scientifiques, en particulier des sciences cognitives, dans la mesure où il existe bien un stade de la connaissance qui s’organise (doit s’organiser) selon les méthodes expérimentales, un stade de la connaissance qui connaît une certaine notion de « vérité » (la conformité aux faits, validée par l’expérimentation) et que les connaissances acquises à ce stade ont bien sûr une portée pratique (l’enseignement par exemple ne saurait ignorer les résultats scientifiques ; si notamment, la recherche expérimentale met en avant le fait que les enfants sont mathématiciens beaucoup plus tôt qu’on ne le croyait jusqu’ici, il est souhaitable d’en tenir compte au niveau des apprentissages), mais cela conteste simplement les croyances d’ordre général que certains scientifiques pensent possible de tirer de leur pratique, ce qu’en d’autres temps, un philosophe comme Louis Althusser avait dénommé : les philosophies spontanées de savants. Illusion par exemple selon laquelle les connaissances scientifiques tirées de l’expérimentation et du calcul engloberaient naturellement le processus qui les a créées, comme la manière dont elles sont réfléchies par la conscience pour nous constituer en sujet. Bien sûr que non : le phénomène de la conscience n’est pas un simple rejeton des fonctionnements observés grâce à la résonance magnétique.

On devra cependant faire attention à un autre écueil : celui de la croyance en une « science supérieure ». Certains penseurs naïfs du passé n’ont-ils pas tenté de substituer un « savoir » soi-disant supérieur aux sciences ? Les penseurs « naïfs » en question (peut-être pas tant que cela naïfs d’ailleurs) se sont recrutés parmi les charlatans de tous horizons et si une certaine descendance hégelienne se reflète hélas, au-delà de Marx, dans le stalinisme, on trouvera bel exemple de désastre épouvantable causé par une interprétation fautive de la dialectique (dite « matérialiste ») dans ce qu’on appelle « l’Affaire Lyssenko » (du nom de cet agronome soviétique que Staline promut au premier plan de la science parce qu’il s’inspirait directement des principes de la dialectique marxiste, niant la théorie génétique en tant que « science bourgeoise », ce qui eut pour effet de causer des pertes énormes à l’agriculture soviétique, d’où s’ensuivirent d’horribles famines qui ont duré jusque dans les années cinquante). Si la « science » hégelienne devait aboutir à ce genre de dérive, ce serait évidemment très fâcheux. D’où la nécessité d’une lecture sérieuse, rigoureuse et moderne (c’est-à-dire informée des travaux scientifiques actuels).

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les pluies vénitiennes (II)

carnaval de Venise

masque

Dimanche à Venise au soleil frémissant, premier jour de carnaval avec ses attractions kitsch (« le vol de l’Ange », une jeune fille qu’on a élue l’année précédente – cette année une certaine Elisa Constantini – qu’on fait s’élancer du haut du Campanile suspendue à une nacelle, et atterrir sur la place, après un « vol » sur l’air de l’Ave Maria…(cf. note 1)), et surtout ses costumes somptueux rencontrés au hasard des rues, des ponts et des places. Avec sa foule aussi qui, cette fois à l’inverse des jours précédents, afflue sur la place Saint Marc, devant le pont des Soupirs, sur la rive des Schiavonni, obligeant à faire des détours, des écarts vers l’église San Zaccaria, ou bien plus loin vers Santa Maria Formosa. On se dit qu’en changeant de rive on aura moins de monde, et c’est vrai que cela est plus détendu dès qu’un saut de vaporetto nous conduit plus loin, vers Santa Croce et San Polo, où l’on peut admirer à loisir les palais ou les « ca », Rezzonico ou Foscari (où se situe l’université) et, tout près de là, la Ca’ Goldoni, maison de naissance du dramaturge.

Ca’ Goldoni

Carlo Goldoni y naquit donc en 1707 et dès l’âge de huit ans commença à jouer des piécettes au moyen du petit théâtre de marionnettes que lui construisit son père et qu’on peut voir aujourd’hui dans le musée. Goldoni est l’inventeur du théâtre moderne, ayant renoncé au répertoire de courtes farces stéréotypées que l’on jouait avant lui. Parti à Paris pour fuir de mauvaises querelles, il mourut dans la pauvreté en 1793 – la Révolution ayant suspendu la pension que le Roi lui avait octroyée, laquelle fut rétablie, au lendemain de sa mort, pour que son épouse pût en profiter. Il y eut une époque où Venise regorgeait de théâtres. Ce ne semble plus être tellement le cas aujourd’hui et c’est dommage… nous aurions été tellement heureux de « nous faire » un petit Goldoni… En l’absence, on se console par la dégustation de cichettis délicieux (à la brandade de morue, aux charcuteries fines, au camembert avec un bout de noix…) sur le campo de San Toma. Soleil en terrasse pour un café (mais lungo) sur le Campo San Polo, une chaleur douce enfin qui emplit nos veines et nous rend prêts à attaquer un nouveau morceau de bravoure : la Scuola Grande di San Rocco.

Théâtre de marionnettes de Goldoni

Les Scuola étaient des confréries religieuses regroupant la population vénitienne par professions ou corporations, les Scuola Grande surtout avaient un rôle humanitaire, elles brassaient énormément d’argent dans le but théorique d’aider les plus pauvres, de faire la charité et œuvre de solidarité. Les magnats du commerce et de la finance mais aussi les grands artistes se devaient de se montrer généreux. Ainsi Tintoretto ne se fit payer que les pinceaux, la peinture et les autres outils pour accomplir son grand oeuvre, la décoration de cet immense palais, et comme les murs ne suffisaient pas, il peignait aussi les plafonds. Les salles, en particulier la salle capitulaire, sont gigantesques. Tintoret commença son travail en 1575 (il devait y avoir une quinzaine d’années que le bâtiment était fini), peut-être commença-t-il par ce panneau central au sein du plafond qui relate un événement de l’Ancien Testament : l’érection du serpent de bronze, épisode parait-il fameux de la Bible, drôle d’histoire à vrai dire… Dieu ayant envoyé à Moïse un serpent de bronze à mettre au bout d’une perche afin d’être le remède aux piqûres de serpents réels que ses fidèles (dirait-on aujourd’hui ses followers?) enduraient dans le désert (parce qu’ils avaient osé dire du mal de Dieu dans l’épisode précédent). Les exégètes établissent un lien entre ce serpent sur sa perche et la croix du Christ. Ou bien peut-être commença-t-il par le Massacre des Innocents...

Le Tintoret – Massacre des Innocents (plafond de la salle des chapiteaux)

Le Tintoret, extraordinaire virtuose, n’hésita jamais à se lancer dans les toiles de la plus grande ampleur… n’est-il pas vrai que son Paradis (qui est au Palais des Doges) est le plus grand tableau de l’histoire de la peinture (9,90m sur 24, 50 m) ? S’il n’est pas à la Scuola, en revanche y figure cet autre tableau bouleversant (par la taille, la perfection des figures, leur nombre, leur complexité) qu’est la Crucifixion (5, 36 m sur 12,24). Tous les protagonistes sont présents, on hisse encore un des crucifiés, le peintre lui-même s’est représenté, barbu et solitaire dans une robe bleue, appuyé au terre-plein central et ne perdant pas une miette du spectacle.
D’autres tableaux du Tintoret sont étonnants par le cadrage ou les perspectives inusités comme cette Cène vraiment unique où les apôtres ne sont pas, pour une fois, vus de face mais en oblique, ou bien la disposition sur deux étages d’une Adoration des bergers

Sartre (cf. note 2) l’a baptisé « le séquestré de Venise », « cet homme [qui] s’imagine qu’il a reçu par naissance le privilège de transformer sa ville en lui-même » (Situations, IV, p. 304) et il affirme qu’il avait raison de le croire. Ainsi Tintoret serait venu tout rafler du monde (du marché?) de la peinture, après le partage qu’en firent les Titien, Giorgione et Véronèse, tous issus des possessions de la Sérénissime mais non natifs de la ville,

Or il se trouve, au fort de l’invasion, que le plus grand peintre du siècle voit le jour au cœur de cette ville occupée, dans une ruelle du Rialto. La sombre fierté plébéienne, toujours humiliée, refoulée, sans cesse aux aguets, saute sur l’occasion, se glisse dans le cœur du seul Rialtin qui ait encore du talent, le dresse, l’enflamme. (p. 307)

mais il faut faire attention : « Sartre se prend volontiers aux délices trompeuses des images et du style » comme le dit Pierre Campion dans un article des Temps Modernes de 2012. N’est-il pas un peu dérisoire de faire de ce Jacopo Robusti une sorte de Roquentin qui s’ignorerait, embourbé dans la matérialité des choses et voulant à tout prix nous envelopper du sentiment de cette viscosité du réel grâce à une surabondance de matière picturale? …

D’ailleurs, Tintoret n’est pas le seul présent dans cette demeure sombre (et froide). Un petit escalier monte vers le Trésor, où on trouve deux Tiepolo, relatant également des événements de l’Ancien Testament (Abraham informé par un ange de la naissance de son enfant, et le sauvetage par un ange d’Ismaël, fils d’Abraham et de son esclave (?) Aghar), ainsi qu’un portrait du Christ portant sa croix, accompagné d’un inquiétant personnage, dont la paternité est toujours disputée entre Giorgione et Titien.

Giorgione ou Titien?

On sort de là épuisé, sans avoir envie de continuer à voir de tels torrents de peinture… et pourtant les Frari sont à deux pas, dont on sait que la basilique renferme le plus beau des Titien, peut-être l’un des plus beaux tableaux du monde : l’Assomption de la Vierge dans trois éclats de rouge, dont celui de la robe de la Vierge elle-même, qui monte vers le ciel comme un tourbillon de couleur, elle-même déjà inatteignable parce qu’ayant atteint le niveau intermédiaire entre Ciel et Terre alors que ceux qui restent en bas s’émerveillent d’un tel prodige, à moins qu’ils ne se lamentent de ne pouvoir la retenir près d’eux. Le ciel supralunaire est d’or tandis que celui de la Terre est bleu.
La nef de la basilique est immense, elle abrite maints tombeaux, dont celui de Canova.

Eglise des Frari

Mais la flamme d’une robe rouge suffit-elle à réchauffer la froideur lugubre d’une église…

Il faut encore boire des thés brûlants, puis se remettre en route, repasser le pont du Rialto afin de retourner faire nos emplettes du côté des marchands de masques du Fondamento dell’Osmarin et de Saint Georges des Grecs, marcher jusqu’à San Lorenzo, peint par Vittore Carpaccio sur son Miracle de la Relique de la Croix, et faire retour vers Santa Maria Formosa, l’église de Santa Maria dei Miracoli (une cassette de marbre) et la petite trattoria au coin de la calle Widmann qui porte le nom d’Antico Gatoleta.

Vittore Carpaccio – Accademia

note 1: je suis un peu sévère (ou un peu snob, comme vous voudrez), mon ami Guy C. dont je lis assidûment le blog, et qui a fait lui aussi il y a quelques temps un beau voyage à Venise écrit ceciLe carnaval ressuscité en 1945 conserve dans ses rites « Le vol de l’ange ». A l’origine un marin turc aurait rejoint le campanile sur un filin, mais la reproduction d’un tel exploit par les ouvriers les plus agiles de l’arsenal s’étant terminée tragiquement, une colombe en bois remplaça les acrobates et distribua depuis le ciel des friandises. Aujourd’hui, c’est l’heureuse élue parmi douze « Marie » qui doit s’élancer, en toute sécurité, au dessus de la foule compacte. La fête des Marie (pluriel de Maria) qui marque le début du Carnaval remonte au X° siècle, quand après l’enlèvement de 12 jeunes filles promises au mariage, elles furent retrouvées.
Lisant son article, je constate que nous terminons par la même trattoria… et que notre lieu d’hébergement était aussi tout près de la rue des Miracles!

note 2: dont j’ignorais qu’il avait beaucoup écrit sur Venise et sur le Tintoret en particulier, articles que l’on trouve dans Situations IV ou qui sont restés non publiés.

Eglise San Zaccaria – Giovanni Bellini

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Les pluies vénitiennes (I)

… par une pluie fine et glaciale

Nous sommes arrivés à Venise par une pluie fine et glaciale. Les brouillards s’effilochaient en haut des campaniles et des clochers. Nous avons pris le vaporetto 5.2 pour aller de la gare au quartier de Cannareggio, arrêt Ospedale. Le bateau à moteur quitte le canal pour la lagune avant de trouver son terminus au Lido. A l’arrêt, les gens vont et viennent pour se rendre à l’hôpital ou en sortir, nous, nous prenons une minuscule ruelle, étroit fossé entre deux murs de briques, et après quelques tournants et d’autres ruelles – embellies de magasins d’accessoires pour le Carnaval – nous arrivons à notre « base », une locanda d’où, quelques heures plus tard, on nous emmènera à notre logement définitif, juste à côté de la basilique Santi Giovanni e Paulo. Venise… nous y étions il y a treize ans… Venir à Venise en hiver est la meilleure saison, la masse des touristes s’est diluée dans l’air gris, on peut même marcher Place Saint Marc sans buter à chaque pas sur des preneurs de selfies, les goëlands peuvent s’ébattre et croasser. Les gondoles sont à quai. Au loin sur une rue passe une silhouette de personnage masquée, on la suit un court moment, elle grimpe sur un pont et disparaît en direction du Rialto. Quartier juif, ghetto (j’y reviendrai). Libraria Acqua Alta, la librairie la plus extraordinaire au monde : tous les livres s’entassent dans des barques ou de vieilles baignoires. Du jardin part un escalier fait de vieux livres qui monte vers un point de vue d’où l’on embrasse le rio della Tetta et quelques-uns de ses ponts. Je trouve un livre sur l’histoire du ghetto.

Libraria Acqua alta

chat de Venise

Venise ville des chats. Chats paresseux qui se nourrissent de livres, masques de chats pour le carnaval, livres pour les chats ou pour les propriétaires de chats. Ça miaule à tous les coins de rue, même quand il ne s’agit en réalité que d’un violoneux qui essaie de jouer du Vivaldi accompagné par une sono de fortune. Trattoria d’aspect vétuste au nom d’ Al Mascaron, tenue par un vieux au sourire d’argent, où retentissent des notes d’un jazz d’autrefois (« Twilight Times », Sidney Bechett…) pour un plat de spaghettis à l’encre de sépia. Fabrique de masques (la Ca del Sol) avec des déguisements, des chapeaux, des cannes à pommeaux, de légers masques avec des plumes, des couronnes de perles et de faux diamants, tout pour le Carnaval qui commencera dans deux jours.

Dans la nuit qui tombe vers cinq heures et demi, nous cherchons à atteindre le quartier du Ghetto à la lumière des écrans de nos portables… les éclairages étant si parcimonieux au long des quais. Battre la semelle sous une pluie froide sur le pavé désert, entre des échoppes tenues par de vieux Juifs à papillotes, galeries d’art, brocantes qui exposent de vieux textes en caractères hébraïques. Pourtant il reste peu de personnes juives dans le ghetto, quelques dizaines de familles ? Et dans tout Venise, quelques centaines ? Le livre acheté à la Libreria Acqua Alta, Histoire du Ghetto de Venise, de Riccardo Calimani, préfacé par Elie Wiesel, rapporte que dès le début du XVème siècle, on imposait aux Juifs le port d’un signe distinctif, un disque jaune, afin qu’on ne les confondît pas avec les chrétiens. Leur présence était tolérée, voire encouragée, parce qu’ils avaient pour seule activité permise le prêt bancaire (à l’inverse des Chrétiens pour qui la chose était interdite) et que le prêt devenait de plus en plus nécessaire pour le développement de la ville. A d’autres moments, le disque jaune fut remplacé par un béret jaune, à d’autres moments encore on menaçait de les chasser de leurs maisons, tout bonnement, même s’ils étaient installés (depuis 1516) dans leur quartier qui s’appelait ghetto simplement parce que se dressait là une antique fonderie (geto en vénitien). Le ghetto était fermé par des chaînes et gardé la nuit par des spadassins que payaient les habitants, et cela jusqu’à l’entrée de Napoléon dans Venise (1798) qui brisa leurs chaînes (du moins en apparence).

L’enlèvement du corps de Saint Marc

Vendredi dévolu à l’art. Je n’avais jamais pu tant admirer les œuvres du Tintoret. A l’Accademia, L’enlèvement de Saint Marc est placé de manière à laisser prendre un recul maximal pour la contempler. Effet de perspective puissant avec ce corps au premier plan à droite qui nous paraît sortir de la toile et, au fond, l’éclairage lugubre d’un jour de tempête. Dans le couloir, moins de recul pour appréhender la vision de ces riches marchands en tenue de brocart venus rendre hommage à la Vierge, Jésus et ses saints (quelques figurants sans doute dans une mise en scène de théâtre). Et en parallèle sur un autre couloir, Bonifacio Véronèse (à ne pas confondre avec Paolo), montrant la parabole du mauvais riche (extrait de l’Evangile de Saint Luc) : « Le riche Epulon est assis sous le portique de sa maison de campagne, entouré d’une joyeuse bande et de quelques musiciens, parmi lesquels une joueuse de luth et un joueur de viole de gambe. A droite, Lazare en haillons attend en vain une aumône, tandis qu’un chien lui lèche les plaies. Luc, XVI, 19-31. Au fond à droite l’incendie pourrait faire allusion à l’Enfer. A gauche, un chasseur tient son faucon. Au centre, au fond, un couple se dirige vers le jardin ».  (auteur de la notice : Stéphane Lojkine, Date de création : 31/05/2002). Attention, Lazare pourrait être aujourd’hui un de ces migrants qui traversent les Alpes et Epulon… je vous laisse deviner.

Giovanni Bellini – Vierge à l’enfant – détail

Titien – Pieta

L’Accademia est un condensé sublime de l’art vénitien. A côté des plus célèbres, Giovanni Bellini, Giorgione, Titien (fantastique pieta, chef d’oeuvre d’un art déjà moderne où, comme le dit une guide connaisseuse, la toile elle-même n’est plus un simple support de la peinture mais entre dans le tableau), artistes un peu moins connus mais qui ne s’en sortent pas si mal : les Mansueti, Paris Bordon, Cima da Conegliano, Lazzaro Bastiani… et un extraordinaire Jerôme Bosch représentant en un tryptique, le martyre de Santa Liberata qui refusa d’épouser celui à qui son père l’avait promise s’étant elle-même promise à Dieu et qui, à force de prier pour qu’on l’enlaidisse se vit pousser une barbe, et qui finit sur la croix à cause du courroux de son géniteur…

Dans la même zone que l’Accademia, dans Dorsoduro, un peu plus vers la pointe de la Douane, la fameuse collection de Peggy Guggenheim. Max Ernst, Metzinger, Picasso, Dali, Pollock…. On trouverait presque une continuité entre l’art du Titien, la matière somptueuse dont il habille les corps, et celui d’un Max Ernst revêtant lui aussi de couleurs chatoyantes les personnages de sa « Toilette de la mariée » ou de « l’Anti-pape », histoires de ses relations orageuses avec la maîtresse des lieux, un tantinet castratrice, tentant vainement d’empêcher le peintre d’aller vers une autre (en l’occurrence Dorothea Teanning). Le coureur cycliste de Jean Metzinger a, lui, cette puissance d’une modernité qui nous montre en même temps l’accélération du monde (le guidon reste un moment suspendu dans l’air) et sa transparence… La collection en regroupe maintenant une autre, celle de Hannelore et Rudolph Schulhof où l’on trouve des Twombly, Frank Stella, Tapies, Rothko et aussi les oeuvres d’une certaine Agnes Martin, si éthérées qu’il ne reste plus rien sur la toile, ou bien si : juste des petits quadrillages faits main et tremblotants qui sont, selon l’artiste, comme le délicat parfum d’une rose après que celle-ci se soit absentée…

La toilette de la mariée

Jean Metzinger

Ivresse de se perdre dans le dédale des rues, sensation de vivre un jeu labyrinthique… multiples occasions de devoir faire demi-tour après qu’on est tombé sur un canal en travers du chemin, ou pris un raccourci qui s’avère une impasse… une heure de marche pour atteindre un point qui n’était distant que de quelques centaines de mètres… A l’arrivée, la Ca’ Pesaro vient de fermer… nous y reviendrons demain matin.

On ne s’attend pas à tomber nez à nez avec les Bourgeois de Calais en visitant la Ca’ Pesaro, pourtant ils sont là, avec une réplique du Penseur et des marbres maniérés de Wildt, avec des artistes italiens (Afro, Morandi, Donghi, de Chirico, Burri…), un Klimt, des Warhol, Koons, Lichtenstein, Kiefer, Boltanski, Pistoletto… J’aime beaucoup les soixante-deux membres du club Mickey, de Boltanski, coup de sonde dans la mémoire, ma mémoire (je rêvais dans les années cinquante-cinq de faire un club Mickey, plus tard je fis un club Asterix), au deuxième étage, consacré à la collection d’Ilenea Sonnabend – dont Warhol fit le portrait façon Jackie Kennedy – alors qu’au troisième s’étale la collection d’arts orientaux (principalement japonais et indonésiens) qui avait été réunie par Henri de Bourbon.

Boltanski – les membres du club Mickey

Le samedi, il pleut toujours mais on sent un frémissement, demain ouverture du Carnaval, sans doute il fera beau, le soleil va finir par se montrer, mais surtout la foule commence à se presser… le soir, les premiers étages des palais s’illuminent, les lustres brillent, les lourdes tentures rouges s’affaissent devant les baies vitrées, la ville bouge, du moins principalement ce qui n’est pas à ras de l’eau car, là, sévit toujours la pourriture, la mousse verte, le clapotis pas toujours léger d’une eau huileuse, on se demande comment font les résidents, les hôtes de passage quand ils doivent patauger dans cette fange pour rejoindre leurs étages princiers, mais combien de fois y sont-ils au cours de l’année, peut-être seulement en ces temps de carnaval, où ils arborent des masques aux nez proéminents censés les protéger des miasmes et des effluves.

Dorsoduro

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Peter Handke (2) : retour fin des années 70

La lecture du dernier essai paru de Peter Handke m’a incité à me replonger dans les débuts de l’œuvre de l’écrivain, que j’avais un peu oubliés. Succédant en plus à des commentaires dont chacun peut prendre connaissance sur mon billet précédent, où il est davantage question de Houellebecq que de Handke, d’ailleurs, comme si le premier des deux devait drainer l’attention en raison des faveurs toutes médiatiques qu’il recueille dès la parution de ses « romans », commentaires qui évoluent vers des positions que je trouve odieuses quant à l’anti-féminisme qu’elles expriment, ou bien qui, carrément, établissent une différence des sexes au terme de laquelle seules les femmes seraient dotées de douceur, et ce, par nature, ce qui ferait qu’aujourd’hui, nous devrions nous lamenter du fait qu’elles se dépouillent elles-mêmes de cette « vertu » – et c’est vrai que le mot d’ordre « balance ton porc » n’est pas des plus « doux » ! – il m’a semblé assez naturel de rouvrir ce très court récit que Peter Handke avait publié en 1980 sous le titre « Histoire d’enfant ». J’ignore quel regard l’écrivain autrichien porte aujourd’hui sur cette partie-là de son oeuvre, qui me semble, en effet, assez éloignée de ce qu’il écrit actuellement… « La femme gauchère », « Courte lettre pour un long adieu », « l’angoisse du gardien de but avant le pénalty » appartiennent à cette phase du cheminement de Handke. Il semble que ce soit là des récits où l’autobiographie a une grande part. Des récits qui s’inscrivent aussi, bien qu’on ne l’ait peut-être pas beaucoup mentionné au moment de leur parution, dans la tendance « nouveau roman ». « Nouveau roman », « Histoire d’enfant » en ce que, par exemple, ni les personnages ni les lieux n’y sont jamais nommés. Le seul nom propre qui surgit à un moment (le square des Batignoles)(*) nous renseigne pourtant immédiatement qu’il s’agit de Paris, mais c’est bien l’un des seuls cas (rien par exemple ne permet d’identifier Francfort dans la grande ville allemande auprès de laquelle ils vont s’établir un temps par la suite) . Même les pays ne sont pas nommés. Ainsi l’Allemagne est-elle « derrière le fleuve frontière, le prochain grand pays », la religion juive n’est pas nommée non plus, elle appartient « au seul peuple à qui l’on pouvait donner ce nom et dont il avait été dit déjà, longtemps avant sa dispersion dans tous les pays du monde, que même « sans prophètes », « sans rois », « sans princes », « sans sacrifices », « sans idoles », et même « sans nom », il resterait encore un peuple », et la langue française est-elle « la langue étrangère » ou « l’autre langue ».

Handke et sa fille fin des années soixante-dix

Le livre raconte les dix premières années de l’enfant gardé par son père, l’appartenance à deux cultures, la française et la germanique, le bilinguisme, les déboires avec l’école publique (qui n’en a pas, ou n’en a pas eu ?), les difficultés pour l’auteur d’accomplir l’œuvre qu’il s’est donnée pour but compte tenu du temps qu’il doit passer à surveiller l’enfant, à s’occuper de lui, et à parler avec les parents des autres enfants. Comme dit plus haut, ce récit témoigne de la douceur, de l’attention, du dévouement qu’un homme peut exercer aussi vis-à-vis de son enfant, non bien sûr que cela soit sans quelque violence, sur soi-même, ou pire, sur l’enfant lorsque, celui-ci, encore petit (environ deux ans) appelle sans discontinuer alors que le père est pris, les pieds dans l’eau, dans un fâcheux incident domestique qu’il n’arrive pas à dompter (une inondation) et qu’ivre de fatigue et de colère, rendu presque fou par des jours et des jours de solitude (où le sentiment de dualisme s’efface : « il n’y a plus de tu »), il en vient à frapper l’enfant. « Dépouillé de son esprit il ne se possédait plus et l’angoisse, en outre, le privait de volonté ». « Pour la première fois, l’adulte vit qu’il était un méchant ; il n’était pas seulement un scélérat, il était aussi un réprouvé ; aucune peine terrestre ne pouvait expier son forfait ».
Cette histoire a plusieurs périodes, rythmées par les aller-retour dans le grand pays voisin, les changements d’école et les déménagements. La mère a des fonctions qui l’appellent souvent à l’étranger, elle a élu domicile en Allemagne. Il a donc été convenu que l’enfant vivrait avec le père et qu’il serait avec sa mère pendant les vacances d’été. Le père réalise ainsi un vœu de son adolescence : « Une des pensées d’avenir de l’adolescent c’était de vivre plus tard avec un enfant » (première phrase du récit). La dissension entre mari et femme apparaît très tôt. Elle existait déjà mais là, elle éclate. Que se passe-t-il soudain en lui, l’adulte, lorsque l’enfant paraît ? Pourquoi tout à coup, d’instinct, il tend à se centrer sur l’enfant, fermant désormais ses oreilles au brouhaha des faux amis qui emplissent souvent son intérieur, refusant de mêler sa voix à ces débats stériles et vains qui, surtout en ce temps-là, agitaient tellement les conversations (que ne fallait-il pas remettre en cause, dénoncer comme réactionnaire, combien de diktats fallait-il entendre, énoncés par des gens sûrs d’eux qui croyaient avoir réponse à tout?). L’adulte prend visiblement plaisir à chercher refuge auprès de l’enfant, à s’en servir comme d’un bouclier, une bonne raison pour ne pas être là, ne pas avoir à se prononcer.

Peter Handke et Jeanne Moreau

Parce que « l’enfant devait grandir hors de l’activité urbaine », il fut décidé (mais par qui?) qu’il fallait revenir au pays d’origine. Un terrain. Une maison à construire en bordure d’une forêt. Mais avant de pouvoir emménager, la nécessité de vivre en attendant chez un couple d’amis, chez qui au début tout se passe bien, mais lorsque les délais s’allongent, que l’emménagement ne peut avoir lieu à la date prévue, les visages s’allongent, les regards se font fuyants, l’enfant est de moins en moins bien toléré, d’autant que ces amis avaient, eux, choisi de ne pas avoir d’enfant. « Plus tard il allait souvent avoir affaire à des gens sans enfants : convaincus, seuls ou par couples, bien pires encore. En règle générale, ils avaient le regard tranchant et, vivant eux-mêmes au jour le jour dans une effrayante innocence, ils savaient dire, dans un allemand pour rapports d’expert, ce qu’ils trouvaient faux dans une relation adulte-enfants ; certains même en faisaient leur métier. Entichés de leur propre enfance qu’ils ne cessaient de prolonger, ils se démasquaient, de près, comme de véritables monstres et lui, que cela touchait, avait chaque fois besoin de beaucoup de temps pour débarrasser son âme de leurs niaiseries analytiques qui, intérieurement, continuaient à agir avec le raclement maléfique de pinces de crabes ».
Une fois la femme partie à ses occupations, l’homme reste seul avec l’enfant, c’est là qu’il lui arrive l’incident violent dont je parlais plus haut, c’est là aussi que l’enfant au milieu des autres enfants se révèle gauche, mal à l’aise et que le père, témoin de ce désarroi, au début ne souhaite rien faire tant il est admis à cette époque que les adultes ne doivent pas interférer avec les comportements des enfants entre eux, mais à la longue, cela devient trop évident qu’il y a nécessité d’intervenir, alors le père finalement s’engage plus à fond dans sa tâche de surveillant de toute cette meute, il monte avec eux sur la colline et sent alors un grand soulagement, un enthousiasme qui se communique aux enfants qui, désormais, ne sont plus livrés à eux-mêmes, peuvent croire en l’adulte, bon et bienveillant… « et c’est ainsi qu’il se rendit compte, peu à peu, de ce que pouvait être l’importance d’un bon professeur ». Tout comme il se rendit compte aussi que rien ne servait de « préparer l’enfant au combat » comme le faisaient tant de parents autour de lui, que beaucoup plus important était de lui apprendre à trouver où il fallait être, et ainsi il y avait « cet autre peuple, cette autre histoire ».
D’où le retour « dans la ville étrangère, tant aimée avec l’enfant », mais c’est là qu’il faut trouver l’école puisque l’enfant a grandi. D’abord une école de quartier, la plus proche, qui est une école juive, mais qui n’accepte l’enfant que temporairement, or c’est pourtant là que l’enfant va se plaire, d’autant qu’il va y rencontrer une vieille institutrice qui parviendra à pénétrer ses secrets. L’école, dans ce pays-là (!) a la particularité étrange de durer presque toute la journée. Sera-ce là une occasion de libération pour le père écrivain ? Même pas. « Il s’avère que le voyage du travail, pour avoir force d’exemple, devait continuer nuit et jour (tout au moins dans la tête) et dans un ordre convenable ; et l’enfant, sans vraiment déranger, interrompait le rêve d’oeuvre, l’empêchait d’avancer ». Sauf enfin quand advient le miracle de la « classe verte » !
L’école juive cesse d’accepter l’enfant non juif, d’autant qu’il arrive encore un incident violent avec un parent juif intransigeant qui parlait de « mettre en morceaux », à moins que « les millions de victimes ne soient réveillées d’entre les morts ». Donc nouvelle école, qui n’est plus fréquentée par « les enfants de ce peuple » mais par ceux de la ville et des quartiers environnants, où l’on devine que l’enfant est heureux.
C’est à la rentrée suivante que connaissance est faite, suite à un déménagement, de l’école publique. Ah ! L’école publique… Dieu sait que nous sommes en plein débat sur ce sujet, en France, depuis si longtemps… Déjà en 1980, il semble que les choses n’aillent pas si bien. Très vite, la sentence tombe de la part de l’enfant : « ils ne m’aiment pas parce que je suis allemande ». Et « ce n’était pas là le pire, abominable surtout était de ne pas être vu, d’être poussé de côté, de toujours chercher en vain une place – de sorte que ce qu’il y avait le plus à plaindre maintenant c’étaient les récréations ». Que fait-on dans ces cas-là ? En parler avec l’instit bien sûr… Mais là…

Le matin suivant l’homme s’adressa, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois auparavant, à l’enseignante, s’efforçant de ne pas faire de zèle sans pourtant éviter des mots comme « solitude », « détresse », « exclusion » qui dans la langue étrangère plus encore que dans la langue propre, sonnaient comme des formules. Tout à coup il se rendit compte que son vis-à-vis qui l’écoutait poliment ne le comprenait pas, au sens littéral du terme. Peu à peu apparut dans les yeux de l’enseignante une étrange expression que lui, là, en, train d’intercéder, n’allait plus jamais oublier – quelque chose comme de l’amusement et par intermittence, même, de la raillerie de quelqu’un de ce « système étranger » où l’on ne pouvait avoir la moindre idée de ce que c’était que « l’abandon ».

il faudra donc changer d’école immédiatement et bien sûr, c’est une école privée catholique qui accueillera l’enfant, même si c’est une tradition religieuse qui, par le passé, « enveloppa le père d’un froid mortel »…

Le dernier chapitre est une méditation qui rappelle – à mon sens – le Rilke des Cahiers de Malte ou de certaines de ses poésies (je pense aux sonnets à Orphée). L’écrivain a obtenu une année sabbatique (pourrait-on dire) c’est-à-dire une année où l’enfant est restée avec sa mère, de quoi réfléchir et revenir en arrière : « l’adulte n’avais jamais vu les enfants, dans leur ensemble, que comme un peuple étranger ; parfois même comme cette tribu adverse cruelle et implacable « qui ne fait jamais de prisonniers » […] elle finissait à la longue par être abêtissante et par leur vider l’esprit [à ceux qui n’avaient pas d’autres fréquentations que les enfants] ». Il était donc juste de prendre du champ, de reprendre un peu de hauteur par rapport aux obsessions dans lesquelles on finit par s’enfermer, voire les radotages, les litanies et plaintes perpétuelles (« il m’a fait ci, elle m’a fait ça », « il a commencé, non, c’est toi » etc.). Mais évidemment, après tant de temps passé, les figures d’enfants continuent à le hanter, qu’il soit dans la campagne où il voit s’ébattre une jeune troupe, ou dans le bus qui les convoie au retour de l’école. Et même sur un bateau, moyen par lequel il rejoint le pays de la langue d’origine, où il voit un couple formé d’un homme et d’un enfant, qui forment comme un bloc sombre, une entité indépassable : « d’eux se dégage une tristesse puissante dont rayonnent dignité et noblesse ». L’homme et l’enfant descendent à un embarcadère d’où les emmène un car qui les déposera à la ville de Galliezen… (point un peu obscur ici, mystère, qu’en est-il de cette ville par rapport à Handke ? On sait qu’elle figure déjà dans un roman d’Ingeborg Bachmann – Franza – mais quel est le lien?).
Passage aussi où est encore évoqué « le peuple » : « Au début de l’été, au cours du voyage de retour intentionnellement riche en détours il traverse, un dimanche après-midi, avec un bateau de ligne, un grand lac déjà dans le pays de sa propre langue. Ce peuple tant invoqué (et dont il avait lui-même rêvé) n’y existait plus depuis longtemps – cela, c’était entre-temps devenu une ceritude ; ceux qui avaient pris soin des beautés du pays étaient morts depuis longtemps ; – et la plupart des vivants étaient installés là, méchamment, parce qu’il n’y avait pas de guerre ».

« Guerre », « peuple », évocation de Bethléem, culte rendu aux gens de cette école d’un peuple encore (est-ce le même peuple?), celui qui même sans prophètes etc. autant de thèmes qui nous conduisent bien plus loin que vers une simple « histoire d’enfant » mais vers un temps d’épopée, un horizon biblique hors temps (Handke, dans une interview disait que sa lecture préférée était la Bible à cause du rythme de ses phrases, sur lequel il pouvait calquer le sien) et en même temps suggèrent un temps postérieur à la Guerre, postérieur à Auschwitz, bref, un récit de l’universel embrassant l’époque post-concentrationnaire qui fait de ce petit livre un chef d’oeuvre d’une littérature qu’on pourrait dire (presque) sacrée.

Aussi ce petit livre est-il si riche. Mieux qu’un récit linéaire ou qu’un « témoignage » faussement sincère, il nous touche en grande partie grâce à sa forme qui se rattache à la grande époque des Sarraute, Duras et Robbe-Grillet, forme qui, elle seule, permet la mise à distance, l’objectivation des émotions pour les faire d’autant plus briller, permettant de nous enfoncer, nous, lecteur, un scalpel au fond du coeur comme pour nous rappeler le temps, les occasions – mais peut-être sont-elles encore présentes – où nous nous heurtions aux mêmes problèmes, aux mêmes « règles », au drame d’une école obtuse qui refusait de nous entendre lorsque nous allions faire part des souffrances de nos enfants (moi après que j’aie signalé un problème de drogue dans un établissement de la ville, qui affectait particulièrement ma fille, me faire entendre simplement dire « qu’elle aille résoudre ses petits problèmes ailleurs »), ou nous replonger aussi dans ces ambiances d’affrontements entre amis au sujet des enfants, quand les tropismes sarrautiens tout à coup font passer de ce qui semble être une compréhension à, soudainement, une incompréhension totale, motivée par on ne sait quoi, un propos qui a déplu, une suspicion soudaine (serait-il ou serait-elle « de droite »?) et qu’il ne reste plus qu’à se tourner le dos, ramenant son enfant chez soi et attendant que des jours meilleurs arrivent.
Et en même temps nous ouvrant sur une réflexion digne de nos temps d’après l’horreur.

(*) ce n’est pas tout à fait juste, deux autres surgissent : Le Grand Ballon et Gallizien.

Photos tirées de ce site consacré à Peter Handke en allemand. Certaines de ces photos ayant déjà été publiées, notamment dans le petit livre « Peter Handke » de Georges-Althur Goldschmidt, je présume avoir le droit de les utiliser… 

Quelques documents sur Peter Handke:
extraits du film réalisé par Corinne Betz : « In the woods might be late« , sorti en 2016 (en allemand sous-titré anglais)
ici, sa femme, la comédienne Sophie Semin, lit des extraits de son oeuvre

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Peter Handke et la joie de résister (par les champignons)

On peut évidemment préférer lire des romans faciles, des histoires qui nous emmènent un peu loin (mais pas trop), des sagas familiales ou des confessions, on peut préférer une littérature qui ne regarde pas à la concession : au temps présent, à l’actualité, à ce qu’on attend qui tienne compte des préoccupations du moment. Houellebecq par exemple. Où l’on trouvera des allusions à la politique, aux querelles immédiates. Dans « Soumission », par exemple, que je n’ai pas lu à fond mais que j’ai juste parcouru parce que le livre m’est tombé sous la main, on parle de François Bayrou, on tient des propos anodins sur l’islam… Par les temps qui courent, ça fait vendre ou : ça a fait vendre car… déjà, deux ou trois ans après, ce genre de livre nous paraît vieux, déphasé, le parti d’extrême-droite s’est depuis dégonflé… et Bayrou est retourné à sa mairie, on ne songerait plus à inviter l’auteur sur un plateau pour parler avec lui des alliances possibles du PS pour combattre le FN, ou du rôle et de la place d’une politique de « soumission ». On n’oserait même plus écrire : « il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que l’a décrite Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu telle que l’envisage l’islam » (p 260). Qu’est-ce qu’une idée pareille ? Exprimée dans une phrase si plate, si nulle, qui n’a rien à voir avec la littérature ? L’Histoire va plus vite que cette pseudo-littérature-là (que je qualifierai d’ailleurs plutôt d’anti-littérature), elle stérilise les vagissements d’un esprit pauvre avant même qu’ils aient pu donner lieu à un embryon de réflexion. La seule justification de cette production est, comme je l’ai dit, d’ordre mercantile. Il s’agit de humer l’air du temps et d’écrire un bouquin qui s’y intègre. Jusqu’à la prochaine crise, au prochain débat idéologique, au prochain attentat ou à la prochaine haine exprimée sur les réseaux sociaux.

photo extraite du site de France-Inter, © Maxppp / Cesar Cabrera/EFE/Newscom

Mais on peut aussi préférer se plonger dans des eaux plus pures, des univers moins fugitifs, des explorations que l’on n’attendait pas. Ou bien des cheminements sincères, au plus près d’une voix que l’on sait intérieure… Pour l’étonnement et l’imprévu, on penchera alors vers un auteur comme Peter Handke (pour les cheminements sincères, Charles Juliet bien sûr) qui nous a gratifié récemment d’un « essai sur le fou de champignons », qui est sous-titré : « une histoire en soi », comme si l’on s’attendait à autre chose, à une parenthèse dans l’oeuvre qui ne serait pas une histoire par exemple, ou qui compterait moins que d’autres livres dans cette production déjà abondante. Histoire curieuse que seul un écrivain curieux comme Handke pouvait raconter sans doute. Car qui d’autre aurait l’idée de consacrer cent quarante pages à… la folie des champignons ? N’est-ce pas délire de doux dingue ? Le personnage principal de cette histoire ne serait-il pas effectivement un « fou », un de ceux qui se baladent sur les ponts en se prenant pour un avion, ou qui lancent des baisers à la foule du haut d’un gratte-ciel ? Il est présenté comme un ami de l’auteur. Dans la vie civile, grand avocat, devenu célèbre. Mais qui a depuis l’enfance acquis cette passion de la cueillette, lorsqu’il escortait une famille migrante de son village qui cherchait à des fins de commerce des « petits jaunes » sur le flan des collines, dans les forêts. Bien vite, l’intérêt financier a disparu : le maigre revenu lui avait quand même permis d’acheter des livres, de s’instruire donc, ce qui lui avait ouvert la porte des études. Plus tard, la folie lui était revenue mais, cette fois, le fou de champignons allait à la cueillette parce que c’était sans doute la manière la plus pure de faire l’expérience de la découverte, celle du cas unique. Comme de ce somptueux cèpe sur lequel il tombe par hasard et qui le met en transes : « Le face-à-face, maintenant, était descriptible. « Mais regardez-moi ça ! » Cette chose, ce truc sous ses yeux, en même temps dans ses yeux, elle, il, était descriptible. Mais elle, il n’avait pas de nom en propre, aucun du moins qui, sur le moment, lui aurait convenu, à elle, à lui. Même « truc » ou « chose », ces termes n’étaient pas adéquats ». Où va-t-on quand on part ainsi à la chasse aux champignons ? Dans quelles ténèbres s’enfonce-t-on ? Et puis d’abord qu’y a-t-il de si excitant dans cette chasse ? Car notre héros perd de plus en plus les pédales : il oublie de défendre ses clients dans les procès où il doit plaider. Et même sa femme (avec qui il a eu un enfant) « perd son humour », comme dit l’auteur… et se décide à quitter un homme qui, lorsqu’elle tient une oronge dans les mains ne la reconnaît même pas, elle, tout absorbé qu’il est dans la contemplation du champignon… Alors on dira… que c’est l’esprit de résistance qui rend exemplaire cette quête absurde. Nous y voilà. Là où Peter Handke veut nous emmener, lui qui, en fait de résistance, est un bel exemple, non ? Lui qui, en tout cas, refuse qu’on l’enferme dans une case, comme il le rappelait il n’y a pas si longtemps au micro de Laure Adler.

J’ai souvent une réticence à évoquer le concept de résistance, tellement il est historiquement marqué, la résistance ça a été, c’est toujours, la résistance à l’occupant, se chiffrant en déportés, emprisonnés, morts, fusillés. Sans doute faut-il se dégager de cette emprise. Gilles Deleuze, vu dans une video sur Youtube récemment dans une belle envolée sur les différents types de sociétés qui se succèdent dans le temps (sociétés de souveraineté, sociétés d’enfermement, sociétés de contrôle) parlait de résistance en référant à Malraux qui l’identifiait d’abord à la résistance contre la Mort, telle qu’elle s’incarne dans l’Art. Après quoi, il pouvait se demander légitimement si tout art est résistance et si toute résistance n’est pas art. On pourrait alors étendre le concept considérablement, en faisant par exemple de toute activité qui s’écarte un peu des chemins du contrôle social une forme d’art. Ainsi Handke prétendrait-il sans doute que la cueillette des champignons en est une, lui qui écrit ceci (admirable prose) :

L’ultime aventure existait encore, qui sait pour combien de temps encore, même si l’on ne pouvait en saisir qu’une parcelle d’une parcelle […] Les champignons comme « Last wilderness », « L’ultime nature sauvage » ? Encore une chose « claire comme de l’eau de roche » à en croire mon fou de champignons : dans la mesure en effet où ils étaient maintenant les seules plantes sur terre qui ne se laissaient pas cultiver, pas civiliser, encore moins domestiquer ; les seules à pousser de façon sauvage, insensibles à l’influence d’une quelconque intervention humaine.
Les champignons de Paris, les pleurotes en huître, les pholiotes, tous les « takés » japonais et autres, on pouvait bien les cultiver et les planter ? Même les truffes, bien que de façon indirecte, en plantant certaines essences d’arbres ? Pas des champignons, ça ? – « Clair comme de l’eau de roche, pour la troisième fois » : la possibilité de les cultiver n’était pas l’aventure à laquelle il songeait ; ne comptaient que les champignons poussant à l’état sauvage ; les champignons cultivés, les agarics champêtres, les pleurotes en huître, les pholiotes, les collybies à pied velouté, les champignons noirs, les armillaires, tout cela était un trompe-l’oeil, cloné, et ils étaient commercialisés sous des faux noms, pas fondamentalement différents quant à la couleur et l’odeur, mais sans aucune tenue, du commencement jusqu’à la fin, comparés à leurs devanciers éponymes, « nuls et non avenus, tant dans la main que dans la bouche ensuite ». Et de surcroît : le peuple premier des champignons, pas simplement les hongos, mais aussi les russules, délicieuses d’une autre façon, les lépiotes élevées, les faux mousserons (alias senderuelas alias nymphes des montagnes), les setas de los caballeros, les oronges, les morilles, les tricholomes équestres de la Saint-Georges, les setas de San Juan, les têtes-de-moines, les trompettes des morts, les oreilles de Judas ou oreilles du diable, les hypholomes à lames enfumées, les hydnes imbriquées, les sparassis crépus, les polypores en ombelle – tous restaient rétifs à la culture, et aussi longtemps que ces derniers résisteraient à la culture parmi toutes les plantes du globe, « mon et notre aller aux champignons restera partie prenante dans cette résistance et cette aventure de la résistance ! ».

Dans les dernières pages, cet ami revient. Guéri ? Il semble plutôt que ce qui revient, c’est le fantôme, le personnage auquel se voue l’écrivain. Ainsi est-il là quand l’écrivain écrit son histoire, balayant des feuilles mortes, cueillant des cynorhodons… « toutes ces choses, même les quelques rares chataîgnes, il les sortait vraiment comme par magie, quand il rentrait, de ses poches, de ses manches et même de ses revers de pantalon ». Comme par magie… il nettoie aussi les chaussures, les bottes en caoutchouc de l’écrivain. Puis pour son anniversaire, lui, l’écrivain, a l’idée d’une réunion à trois, avec la femme de l’ami, qui revient, donc. Un autre ami vient se joindre à eux. Et finalement, tout se termine comme dans un conte.

A une heure avancée, à l’Auberge du Saint-Graal, nous cherchâmes à deviner l’heure qu’il était. Nous nous trompâmes tous les quatre. Mais celui qui se trompa le plus, se fourvoya le plus magistralement, ce fut lui.

On peut sans doute en conclure que le réel du poète ignore nos représentations du temps.

Ce court texte est d’une prose magnifique, souvent grave mais n’ignorant ni l’humour ni le clin d’œil au lecteur, drôle donc, ironique, inclassable parmi les œuvres. Peter Handke peut faire peur. Dans ses interviews, la plupart du temps il nous déroute. Acceptant volontiers de se décrire comme un dandy (cf. le choix musical qu’il fait dans l’émission de Laure Adler : « Dandy » par The Kinks!) tout en étant conscient que sa vie, qui ressemble à celle d’un ermite, peut effrayer. Je me souviens que lors d’une ancienne interview il confessait prendre parfois le RER tard le soir et à la question de la journaliste : « vous n’avez pas peur ? », il répondait : « oh non, c’est plutôt moi qui fais peur aux autres ».

Pour revenir à cette idée de résistance : n’y a-t-il pas quelque chose de l’ordre de la résistance, aussi, dans le choix de nos lectures. Lire Handke, ici, manifesterait le refus simple d’aller vers nos représentations les plus évidentes afin d’ouvrir un espace étrange (comme on parle en physique d’attracteur étrange) ou bien comme il l’écrit, de faire aller un récit « où il a envie d’aller, là où est sa place, dans l’Ouvert, comme l’a proclamé un autre que moi ! » (Rilke, bien sûr).

Mais pourquoi « résister » me demandera-t-on peut-être, est-ce pour des raisons « idéologiques » ? (on sait que certains politiques se gonflent d’importance en prononçant le mot…) Non, répondrais-je, simplement pour des raisons de joie, la joie que l’on éprouve à se mettre en marge, même un fugitif instant, du flot continu des « mots évidents », la joie qu’on a ressentie à pénétrer dans une onde claire qui n’a pas encore été brouillée par les bavardages, de ne pas suivre tout à fait ce qu’on a déjà formaté pour nous dans le but soi-disant d’exciter notre plaisir.

Il a dû falloir pour traduire ce texte un talent hors du commun puisque lorsque nous le lisons, nous admirons à ce point sa langue que nous ne doutons pas un seul instant qu’il n’ait été écrit en français alors que le texte original est en allemand. Gloire donc à Pierre Deshusses, le traducteur !

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Polars et romans réparateurs

Je ne lis pas souvent de polar… autrefois quelques-uns, qui m’ont laissé de bons souvenirs (le très beau Dahlia noir de James Ellroy par exemple), j’ai vu aussi récemment au cinéma Le bonhomme de neige, film noir (comme la neige?) d’après l’auteur de thriller norvégien Jø Nesbø, et je l’ai apprécié, mais je crois que c’était beaucoup à cause des paysages sublimes qui étaient montrés, d’une nature blanche époustouflante… Il m’est arrivé de me sentir mal à l’aise à la lecture de certains, tellement ils me semblaient se complaire dans le glauque, un genre que je n’apprécie guère. J’ai lu récemment qu’il fallait accepter la réédition des œuvres antisémites de Céline parce que l’objet de la littérature était aussi de révéler l’étendue de la noirceur de l’âme humaine, et d’aller jusqu’au bout dans cette voie. Sans doute soutient-on Sade pour les mêmes raisons. Mais ne peut-on penser aussi que l’âme ne saurait être si noire qu’en raison de la manière dont on la noircit ? Qu’on ne connaît de sa noirceur que ce qu’on y met en voulant l’explorer ? N’y a-t-il pas parfois une exagération dans la peinture des noirceurs de l’âme ?

On avance sans cesse l’argument selon lequel on ne ferait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, sans que je parvienne à savoir si cet adage est un axiome ou un théorème. Si c’est un axiome, on a le droit de le rejeter. Si c’est un théorème, j’aimerais qu’on me donne la démonstration. En tout cas, dans mon petit coin perdu de province, il me semble connaître des auteurs qui font de l’excellente littérature sans se nourrir de noirs desseins… je citerai Le Clézio par exemple, ou bien Annie Ernaux, ou bien Peter Handke (je sais que pour ce dernier, on va m’objecter qu’il « a soutenu les Serbes », mais il a seulement exprimé son sentiment d’injustice face à une politique européenne qui incriminait les uns mais pas les autres dans un conflit où presque tout le monde semblait coupable, et même s’il s’est trompé, il n’a pas fait preuve de haine envers les autres, ou du moins il ne s’est pas fait le héraut de cette haine par écrit). Ce qui serait admissible à la rigueur, c’est une forme faible de l’axiome : il ne suffit pas d’avoir de bons sentiments pour faire de la bonne littérature. Là, nous sommes d’accord (et nous y reviendrons à la fin).

Le polar signé Alain Wagneur – auteur rencontré il y a peu de temps « en vrai », mais c’était pour une toute autre sorte de livre – Terminus plage,  échappe à cet excès de glauque par son style guilleret et l’extrême précision de sa documentation, qu’il s’agisse de musique de jazz, de voitures ou de… P38. Deux fils sont conduits en parallèle : l’enquête faite par un flic sympathique, doté d’une faille dont nous connaîtrons plus tard la teneur, et le départ d’un fils à la recherche de son père. On le devine, les deux personnages poursuivis par ces deux hommes, le coupable et le père, n’en font qu’un. Le flic s’appelle Zamanski. Comme un clin d’œil peut-être à mai 68 (Zamanski était le nom honni du doyen de la fac de sciences de Paris). Il traîne une triste histoire derrière lui, à l’origine de son recasement dans les opérations routinières de police au sein d’une station balnéaire de la côte atlantique. Il pourrait ne rien se passer dans cette station, juste des tapages nocturnes et des excès de vitesse, pourtant un incendie a lieu sur une plage, qu’on pourrait croire accidentel, et qui cause – par supposé accident donc – la mort d’un belge. Zamanski et sa pote Lolo (on devine…) partent en chasse en espérant damer le pion aux bureaucrates d’Angoulême. Pendant ce temps, madame Bertin s’inquiète et envoie son fils chercher son père qui n’est pas rentré depuis quinze jours. Jean-Claude – c’est son nom – s’exécute. Il va bien sûr découvrir que son père a une double vie… Parti en Renault Scenic, il l’échange vite contre l’Audi rouge abandonnée par le père : « Ce n’est pas une Ferrari ni une Porsche mais, point de vue conduite, le cabriolet Audi change de la Renault familiale. Sous le capot, un V6 et cent-soixante-dix bourrins ne demandent qu’à griller toutes les limitations de vitesse »… et oui.
Ce n’est pas le tout de piquer la bagnole, si on peut piquer la femme, c’est encore mieux. Une pépée toute en muscles qui s’occupe en donnant des cours de gym et qui ne sait pas où est passé son Jules… enfin, celui qui lui a promis un beau cadeau en fin de semaine et qui n’est jamais revenu. Sauf que là, désolé, mais le Jean-Claude n’est pas particulièrement tendre… pour effacer la présence du père, il n’y va pas par quatre chemins… c’est cru et plutôt brutal… Pas grave puisque la pauvre fille va se faire dessouder quelques pages plus loin. On est dans un polar, rappelons-le. Les descriptions sont parfaites : on s’y voit, pas la peine de faire un film (or, pourtant si, je crois qu’on en a fait un film, qui s’appelle « Légitime défense », de Pierre Lacan, avec Jean-Paul Rouve, sorti en 2011) : la fuite de l’Audi par les petits chemins pour échapper aux deux redoutables tueurs aux trousses de Jean-Claude (et de sa nouvelle « copine ») qui, eux, sont en Alfa-Roméo (noire), nous bouscule sec : rugissements du moteur, projection de boue, patinage des roues pour à la fin se retrouver immobilisés… tout ça suscite en nous un beau paquet d’images, réminiscences sans doute de ce que nous avons vu au cinéma dans semblables séquences. C’est après cet enlisement que les armes parlent (comme disait Mitterrand quand il annonçait le début de la guerre du Koweit). Heureusement Jean-Claude a déjà joué avec les jouets de son père, c’est utile pour s’en sortir. Mais la fille elle, hélas… « plus loin Jessica Dunan entamait sa part d’éternité »… Je n’en raconterai pas plus : le propre d’un polar c’est de faire naître le suspense. Mais le polar – et là sont ses lettres de noblesse, souvent dites – est aussi le moyen privilégié pour faire connaître l’ambiance d’une époque, les évocations d’une histoire. Le lecteur y retrouve lui-même parfois avec tendresse des bribes de souvenir. Ainsi, à un moment l’apparition soudaine d’une évocation du « balcon de Roufy »… oui, dans les Aurès (scène de la guerre d’Algérie, Philippe Bertin / Berthier l’a faite, est tombé dans une embascade mais ouf, les Sikorski étaient arrivés à temps… « En ce début mars, l’ancien divisionnaire Philippe Bertin a dû faire encore une mauvaise rencontre. Mais cette fois, les Sikorski de la légion ne sont pas arrivés à temps »). Il y a bien quarante-cinq ans que je n’avais ni lu ni entendu ce nom, qui désigne en effet un des plus beaux points de vue sur le canyon algérien. Un lieu auquel on n’accède plus de nos jours : trop de risques, trop de peur de se faire égorger, et que j’ai visité dans les années soixante-dix. Années bénies entre deux guerres, celle contre la France et celle contre le GIA.

Balcon de Roufy (ou Ghoufi) dans les Aurès

Cette nostalgie me fait passer naturellement à un autre roman, où les années soixante-dix et l’Algérie tiennent un rôle immense : L’art de perdre, d’Alice Zeniter, dont on a beaucoup parlé en cette rentrée littéraire, et qui a obtenu plusieurs prix (dont le Goncourt des lycéens). Gros livre… qui s’avale sans qu’on y pense, autrement dit sans effort. Ce doit être ça le easyreading dont j’entends de plus en plus souvent parler. Certes, l’histoire est belle, la saga est envoûtante mais une lecture si facile nous empêche d’être profondément atteint.
La première partie couvre l’histoire de la guerre d’Algérie. Ali – le grand-père de l’héroïne du temps actuel, Naïma – petit paysan kabyle, a eu la chance de recevoir par accident un pressoir qui lui permet, avec ses deux frères, de se lancer à grande échelle dans la récolte et la pression à froid des olives. Son domaine s’enrichit sur les hauteurs de Palestro. Quand, un jour, « le loup de Tablat », autrement dit un chef maquisard redouté pénètre au village pour haranguer la foule en prévenant qu’il va exiger l’impôt et qu’il sera sans pitié avec ceux qui pactisent avec l’ennemi, Ali tombe plutôt des nues. Qu’il tienne davantage à garder des liens avec le colonisateur va nécessairement lui causer des ennuis. Ancien héros de Monte-Cassino, il tient à son statut d’ancien combattant, qui lui vaut une petite pension mensuelle (ce qui devient interdit par le FLN) et co-dirige à ce titre une association locale où se retrouvent vieux de la première guerre et « jeunes » de la dernière. Son alter-ego de 14-18 va payer cher son attachement à l’armée française, tandis qu’Ali passera entre les gouttes. Son amitié avec l’épicier français du coin, lequel est aidé d’une sœur venue opportunément le seconder tout en faisant profiter de ses charmes le commandant de la compagnie, va lui permettre, même, le moment de l’indépendance venu, de s’échapper du village et d’atteindre l’endroit de la côte d’où partent les bateaux qui emmènent avec eux beaucoup d’anciens colons et quelques harkis. Ali part avec son fils Hamid. Les autres enfants et sa femme Yema le rejoindront plus tard. Par miracle, tous s’en sortent. Alors commencent les déplacements et transferts vers les camps de regroupement. Rivesaltes, Le Logis d’Anne près de Jouques, dans la vallée de la Durance. L’industrie recrute, Ali a « la chance » de pouvoir sortir du camp et d’emmener sa famille dans un HLM de Normandie, à un endroit qui se nomme le Pont-Féron. Là, les enfants vont vivre, jusqu’à dix enfants portant des prénoms tantôt musulmans, tantôt chrétiens. La mère, Yema, continue à faire vivre une Algérie autour d’elle, qui devient vite factice. Les enfants s’émancipent, y compris les filles et Hamid se fait remarquer par son intelligence en rattrapant son retard scolaire. Le père, Ali, a quelque réticence à suivre le mouvement syndical, lui qui s’est vu comme patron du temps de la production d’huile d’olive et se met plus aisément à la place du patron de son entreprise que ses collègues, il passe souvent à contre-courant de l’histoire, d’abord en n’ayant rien compris à la lutte pour l’indépendance, maintenant, en ne comprenant pas mieux la signification des luttes de classe. Son fils, Hamid, qui va connaître mai 68 et la solidarité pour le Vietnam va vite lui en faire le reproche. Une déchirure qui n’a pas seulement traversé les familles immigrées dans ces époques là.

oliviers près de Tiaret en 1977 (photo A.L.)

La seconde partie met Hamid au premier plan. Nous retrouvons ici ce que les gens de ma génération ont pu connaître : à la fois la joie, la liberté conquise des années soixante et soixante-dix et les désillusions qui prennent le dessus à partir de « la » crise de 1973. Hamid forme une joyeuse bande avec ses potes Gilles et François : une série télé d’avant 68, intitulée « Les copains » racontait déjà la vie joyeuse de trois étudiants dans Paris, parsemée d’échecs et de rigolades, les Français de ces années-là n’en rataient pas d’épisode, les parents trouvaient là une vision charmante d’une génération à laquelle ils auraient aimé appartenir tandis que les enfants étaient partagés entre optimisme – la vie était prometteuse – et inquiétude – saurai-je moi-même réaliser cet idéal de vie? Il ne faut pas longtemps pour que le jeune kabyle rencontre la femme de sa vie, Clarisse. A eux deux ils auront quatre filles dont la jeune héroïne, Naïma.

La dernière partie, centrée sur Naïma, se veut accomplir enfin une boucle : le retour tant attendu vers la terre des origines. Entre temps, des hommes ont disparu, soit victimes du FLN à la sortie de la guerre, soit victimes du FIS ou du GIA. Ce sont les hasards de la vie (son embauche dans une galerie d’art dont le patron est intéressé par « l’art des opprimés ») qui invitent Naïma à faire ce voyage, sur les traces d’un artiste berbère qui se meurt à Paris et qui a laissé en Kabylie des souvenirs (et des femmes) qu’il faut retrouver. Normalement, le voyage aurait dû se concentrer sur Tizi-Ouzou… pourquoi a-t-il fallu qu’elle raconte que sa famille était d’un village au-dessus de Palestro (maintenant Lakhdaria) et que la discussion autour d’elle s’envenime tout à coup sur le fait de savoir s’il était raisonnable ou non d’aller se fourrer là-bas, dans ce trou « à barbus » ?

Le roman d’Alice Zeniter s’étire ainsi sur cinq cents pages qui sont cinq cents pages d’histoire, certes – et à ce titre toujours intéressantes à lire – mais d’une histoire dont on sent qu’elle est un peu édulcorée. Peu de pages vraiment déchirantes dans cette fresque. Pas de passage sur lequel on aimerait s’arrêter, voire vers lequel on voudrait retourner comme cela arrive dans d’autres œuvres littéraires (sur le sujet, je pense aux romans de Rachid Boudjedra, au Mauvignier de « Des hommes »). Quelques remarques et des réflexions intelligentes :

(après l’attentat du 13 novembre)

Au début de la guerre d’Algérie, Ali n’avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l’armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n’avais pas pensé. Il n’a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d’Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu’en tuant au nom de l’islam, elles provoquent une haine de l’islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peau bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n’est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c’est précisément ce qu’ils veulent : que la situation devienne intenable pour tous les basanés d’Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre. (p. 377)

une recherche d’honnêteté également : on ne vise pas à dire plus que ce que l’on sait, on ne prétend pas que le héros atteigne des certitudes. A la fin du roman, Naïma ne sait pas si elle retournera en Algérie, elle sait bien que ses « racines » se sont diluées dans les sols qu’elle a déjà foulées et on comprend que le beau titre du livre vient d’un poème d’Elisabeth Bishop qui nous enseigne que toute notre vie est constamment un art de perdre.

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Les premiers jours de 2018, Caravage et Chénier…

Ecrire sa vie c’est vivre deux fois… c’est ce qui m’anime à venir chaque semaine sur ce blog. Et pas le souci d’être lu – même si bien sûr, je suis enchanté qu’on me lise et qu’on me parle de ce que j’ai écrit, mais c’est un « bonus » en quelque sorte. Si on m’annonçait que plus personne ne lit ces lignes, cela ne m’empêcherait pas de continuer. Quand bien même il ne me resterait qu’un petit souffle de vie, ça vaut quand même la peine de le multiplier par deux. Ecrire c’est aussi faire reculer l’angoisse, on freine le temps qui passe, on refait vivre en son esprit les moments où nous étions pleinement actifs. A l’aube de 2018, c’est réconfortant d’avoir ça, cette écriture comme soutien, ce tissage des mots qui parvient à retenir le temps qui s’égrène…

Ainsi le « bout de l’an » s’est passé, la minute fatidique, celle où l’on passe d’une année à l’autre, a eu lieu. Merci à Elisa P. et son ami Emmanuel d’avoir permis que cela se passât chez eux, dans leur logement du premier étage de la mairie du Poët, en compagnie de gens si jeunes… qu’ils auraient pu être nos enfants, et peut-être même nos petits-enfants. Beaucoup de demoiselles, toutes anciennes ou actuelles étudiantes des Beaux-Arts de Lyon, grimées selon le thème de la soirée qui était – mais nous ne le savions pas lorsque nous sommes arrivés – un hommage à une série anglaise des années quatre-vingt-dix, du nom de « Absolutely fabulous »… Il fallait revêtir perruque et accessoires, c’était drôle. En seul « bon grand-père » que j’étais, je me sentais entouré, choyé, certaines m’interrogeaient même sur mon passé. L’an commençait d’un bon pied.

Rentrés à la maison grenobloise, trois de nos petits-enfants nous attendaient avec leurs parents. Nina a dix-huit mois. Elle parle presque déjà. Elle dit « alors ? » avec un petit relevé de la tête comme pour nous enjoindre de nous occuper d’elle. Elle écrit sur les canapés, mais de nos jours, heureusement les traces de feutres sont effaçables… S. est passée aussi, avec sa maman. Ils se sont tous enfermés dans une chambre pour faire de grands jeux. J’ai ouvert des huîtres. Nous avons fait une raclette. Dans quinze jours, nous irons à Marseille pour garder deux de nos petites filles, dont la fameuse Nina… Décidément, 2018 commence bien.

Drôme début janvier

*

Une semaine après, retour de Milan. Train décidément très lent dans la vallée de la Maurienne… Le ciel a été gris tout le week-end, les rues étaient froides, le tramway grinçant le long de la ligne de Greco à Roserio, la ligne n°1 qui s’arrête dans le Centre, du côté du Théatro alla Scala ou de Montenapoleone… le dôme si blanc en été était devenu gris et ses dentelles gothiques s’apparentaient à des larmes tombantes. Mais le but n’était pas de parcourir les rues de la ville, il était double et fut ô combien satisfait : visiter l’exposition « Dentro Caravaggio » et assister à une représentation de l’opéra Andrea Chénier à la Scala.

L’exposition se donne encore à voir au Palazzo Reale : événement magistral qu’il ne faut louper sous aucun prétexte. Michelangelo Merisi était originaire de Caravaggio, village entre Milan et Bergame. Né en 1571, mort en 1610 à Porto-Ercole, de la malaria. Trente-neuf ans de vie intense, d’une existence que probablement aujourd’hui on qualifierait de bipolaire. On connaît certaines de ses aventures… ses querelles de bas-fonds où il aimait à s’affronter à plus voyous que lui, trois ou quatre victimes laissées sur le carreau, tombées du fait de sa lame, sa condamnation à mort qui l’obligea à s’éloigner de Rome. Et entre ces épisodes, des réalisations de commandes pour les plus prestigieux notables. Caravage a dû gagner des sommes folles qu’il a dépensées aussitôt dans les bouges et les tavernes. On dit qu’il réalisait une toile en quinze jours – quinze jours de travail fou – et qu’ensuite il disparaissait plusieurs mois, à faire la fête jusqu’à ce qu’il ait tout perdu, pour recommencer ensuite. Il avait un avis bien méprisant sur tous les autres peintres de son époque : il savait qu’ils ne lui arrivaient pas à la cheville, empêtrés qu’ils étaient dans leurs conventions et leurs codes. Lui, il avait inventé l’idée qu’il n’était pas nécessaire de tout peindre sur la toile, qu’il suffisait de peindre les parties éclairées, cela permettait d’aller plus vite, toujours plus vite, une rapidité d’exécution qui est toujours nécessaire lorsqu’on veut saisir dans l’instant le front qui se plisse, l’œil qui s’arrondit, la bouche qui pousse un cri. Autre moyen d’aller plus vite: il ne partait pas de dessins préparatoires, quelques incisions sur la toile lui suffisaient pour indiquer à grands traits la position des objets et des personnages. Le Caravage ne s’encombrait pas de modèles académiques, ses compagnons de beuverie lui donnaient les modèles qu’il cherchait. Il est amusant de reconnaître l’un d’eux qui se répète dans de nombreuses toiles. Ou bien lui-même était son modèle. Peu de femmes dans son oeuvre, mises à part Marthe, Marie-Madeleine, une pénitente, une diseuse de bonne aventure. Mais beaucoup de place pour les saints (Jérôme, Jean-Baptiste, François) qui se flagellent, se scarifient ou tombent en extase. La plupart de ces tableaux sont des instantanés : le moment où le Christ se fait arrêter (mais ça, c’est à la National Gallery de Dublin, toile non exposée ici), le moment où Abraham appuie sa lame coupante sur le cou d’Isaac juste avant que l’ange ne vienne par derrière pour lui dire : « hep ! pas si vite, pas tant de zèle, Dieu fait grâce », celui où Judith tranche la tête de Holopherne, celui où les soldats plantent leur couronne d’épines sur la tête du Christ, ou pire encore, l’exact moment où la pointe de flèche lancée par le roi des Huns va transpercer Sainte Ursule.

Le Caravage n’a pas cherché l’idéalisation qui était de bon ton chez les peintres religieux académiques, il a voulu montrer les corps et les visages des hommes et femmes de son temps : les mains et les pieds étaient sales, les ongles étaient noirs, les dents cariées, on devine les poils en désordre dans les oreilles et les narines. La sueur perle sur les joues mal rasées. Les regards sont embués.

Les premières toiles, celles qui n’étaient pas encore au stade du clair-obscur, montrent des harmonies de couleurs et de ton enchanteresses, les clairs d’un personnage répondent en contrepoint aux sombres de son vis-à-vis, et les couleurs de son pourpoint s’équilibrent avec celles de la robe. L’un des premiers tableaux, le Repos lors de la Fuite en Egypte a cette audace incroyable de mettre au premier plan un ange que l’on voit de dos. La radiographie du tableau (car dans cette exposition, chaque toile est accompagnée de sa « notice » plus ou moins explicative) montre qu’au début, le peintre a hésité : moins audacieux, il avait placé l’ange dans le coin en bas à droite et on devine que, tout à coup, il a effacé cela d’un geste rageur : pourquoi pas au milieu ?

A chaque instant, la grâce d’une invention de génie, d’un coup d’éclat dans la mise en scène, n’est-ce pas cela qu’on nomme le surgissement de la transcendance dans l’œuvre d’art ?

Evidemment, le lendemain, quand on va parcourir les salles de la Pinacothèque de Brera, on est déçu… déçu de ces Caracci, de ces Lotto ou de ces Guercin… tout est terne SAUF justement… l’unique Caravage – qui aurait pu être à l’exposition ? – qui se trouve là et qui relate l’épisode d’Emmaüs, instant de lumière où tout à coup le Christ est reconnu dans la taverne… (et sauf peut-être aussi l’unique Raphaël, celui qui montre le mariage de la Vierge).

Le Repos durant la fuite en Egypte

Le sacrifice d’Isaac

Souper à Emmaüs – pinacothèque de Brera

*

L’opéra d’Umberto Giordano, lui, ne se donne plus. Le 5 janvier, quand nous y étions, était la dernière. C’est lui qui, cette année, a ouvert la saison de la Scala. Je ne sais pas trop comment nous avons réussi à avoir des billets pas trop chers… au deuxième rang de la deuxième gallerie, autrement dit là-haut, dans ce qu’on appelait autrefois le poulailler… Il fallait viser juste, entre deux têtes de la rangée de devant, pour voir quelque chose, mais l’acoustique de cette salle est d’une telle qualité qu’où que l’on soit sans doute, on est porté par la musique, qui, ici, était superbe, et conduite par Ricardo Chailly. Andrea Chenier, c’est l’histoire romancée du poète guillotiné lors de la Révolution. Au premier acte, nous sommes reçus dans un palais, celui de la comtesse de Coigny et de sa fille Maddalena. On essaie de s’amuser, on se lamente : « mais quand donc toute cette agitation finira-t-elle ? », le Roi est critiqué, il subit l’influence de Necker sans doute… Dans un coin, un poète ne dit rien. C’est Chenier, on l’a pourtant invité pour enchanter la soirée. Et la frivole Maddalena attend qu’il lui dise au moins quelques jolis vers en l’honneur de son minois. Seulement voilà : Chénier n’est pas un poète que l’on achète, il ne galvaude pas les mots de l’amour. Au début vexée, la jeune femme devient troublée : lui a-t-on une seule fois parlé de l’amour en ces termes ? Elle disparaît… Le salon s’emplit tout à coup de paysans qui viennent rappeler à la noblesse leur condition miséreuse. Le valet Gérard (secrètement amoureux de sa maîtresse) a déjà rejoint la Révolution. Au deuxième acte, dans les rues de Paris (Terrasse des Feuillants), là où trône un buste de Marat, Chénier est prévenu du danger qui le guête – saura-t-on vraiment pourquoi il est poursuivi, est-ce vraiment du fait de la jalousie de Gérard ? – mais il ne souhaite pas partir, ayant eu vent de quelque femme qui pourrait l’aimer et qu’il pourrait aimer… Cette femme, bien sûr c’est Maddalena, que quelques mots du poète ont suffi à convertir en amoureuse quasi mystique. On devine la suite : Chénier sera arrêté, jugé, victime de la foule haineuse et de Fouquier-Tinville. Mis au cachot avant d’être guillotiné, Maddalena ira le rejoindre, se mettant elle-même à la place d’une jeune mère condamnée afin qu’ils meurent ensemble, unis dans l’amour. « Vive la mort ensemble » crient-ils en coeur à la fin du dernier acte quand l’ombre de la guillotine se profile.

Le rôle de Maddalena fut tenu autrefois par Maria Callas et celui de Chénier, à une autre époque, par Luciano Pavarotti. Ici, ils sont tenus par des chanteurs que nous ne connaissions pas : respectivement celle qui est présentée dans la presse comme « la célèbre diva russe Anna Netrebko » et son mari le ténor Yusif Eyvazov. La mise en scène, sobre et belle, ne négligeant pas les nécessaires mouvements de foule, utilise les ressources de la scène tournante pour ne marquer aucune pause dans les transitions entre scènes et est due à Mario Martone.

Cet opéra qui mérite le qualificatif de « sublime » fait vibrer le spectateur puisqu’il réunit ces trois thèmes qui semblent destinés à demeurer solidaires : l’Amour, la Révolution et la Mort. Mais en même temps, il a de quoi effrayer car c’est le récit éternel des destins individuels broyés par l’Histoire ou bien aussi celui du peu de cas que la Révolution peut faire de ses poètes…

Saluts, à la fin d’Andrea Chénier, 05-01-2018

 

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Un grand linguiste-mathématicien

Aravind Joshi

J’apprends avec tristesse la mort d’un grand linguiste-mathématicien : Aravind Joshi, que j’ai assez bien connu et souvent rencontré dans diverses conférences et écoles d’été. Il m’avait même invité à passer quinze jours dans son laboratoire de Philadelphie en 1998. Il était drôle, jovial, d’un esprit remarquablement ouvert. D’origine indienne, il regardait son pays avec compassion et un peu de dérision. Comme je lui disais à l’époque que j’étais passionné par l’Inde, il m’avait répondu : « ça vous passera ». De fait, avec l’arrivée au pouvoir de Nahendra Modi, ça m’a un peu passé… Lui venait de Puna, dans le Maharashtra, pas loin de Mumbai, mais il vivait en Amérique depuis bien longtemps. Le crâne complètement chauve, rond comme un oeuf d’autruche, et le regard malicieux, on ne lui donnait pas d’âge. Il semblait éternel. Voici qu’il a rejoint Ganesha et d’autres Dieux de l’hindouisme (auquel il ne croyait pas, bien entendu).
Pour mes lecteurs non informés des théories existantes dans le champ de l’analyse automatique des langues naturelles, je dirai que son apport principal est l’invention des « Grammaires d’Arbres Adjoints » – Tree Adjoining Grammars, en V.O. ce qui donne l’acronyme TAG (il avait beaucoup ri, à Grenoble, de voir écrit le nom de son formalisme au flan de tous les bus et trams de l’agglomération – Transports de l’Agglomération Grenobloise).
Lorsqu’on étudie les langues, qu’elles soient formelles ou naturelles, on remarque toujours qu’elles présentent des régularités étonnantes. La liste de ces régularités fonde le fait que l’on puisse rapprocher les deux sortes de langue. Par exemple, il n’échappe à personne que les phénomènes d’accord se font à distance. Je dis et j’écris : « le chat ronronne » et « les chats ronronnent », mais aussi : « le chat que la jeune femme caresse ronronne » et si je change « le » en « les » aussitôt, « ronronne » devient « ronronnent », de même si je change « la jeune femme «  en « les jeunes femmes », « caresse » deviendra « caressent ». Autrement dit des liens à distance fini existent à l’intérieur des phrases d’une langue dite « naturelle ». On peut étudier mathématiquement ces phénomènes en proposant des modèles de grammaire très rudimentaires, qui ont leur rôle dans la fabrication des langages informatiques, par exemple le langage des mots de la forme « suites de a et de b avec le même nombre de a et de b » est aussi un langage présentant ce genre de régularité : si j’ajoute un « a » je devrai nécessairement ajouter un « b » pour demeurer à l’intérieur du même langage (du même ensemble). Si les « a » sont à la suite et les « b » aussi, comme dans « aaabbb », on a un langage facile à analyser : Noam Chomsky au temps de sa jeunesse avait introduit la notion de « grammaire hors-contexte » pour prendre en compte ces langages. Encore faut-il que les dépendances soient enchâssées (comme dans notre exemple du chat et de la voisine). Si on veut qu’elles soient croisées comme c’est le cas dans des langues comme le néerlandais ou le suisse allemand, cela devient une autre paire de manches : on ne peut tout simplement pas les décrire au moyen des grammaires hors-contexte, on tombe dans des langages un peu plus complexes, qu’on appelle les « langages doucement contextuels » (mildly context-sensitive). C’est Joshi qui a mis l’emphase là-dessus et est passé à un type de grammaire analysant ces langages doucement contextuels. Il avait vu que si, au lieu d’adjoindre des arbres syntaxiques les uns aux autres en partant de la racine et en substituant banalement un arbre à une feuille en allant jusqu’au bout pour trouver la phrase, on autorisait l’agencement de mini-arbres syntaxiques selon des schémas plus complexes – par exemple en insérant un arbre de racine A ayant une feuille également de type A à l’endroit d’un A dans l’arbre primaire – on pouvait obtenir la puissance d’analyse demandée. De plus, il était possible d’évaluer la complexité des objets obtenus (toujours une complexité polynômiale, ce qui veut dire que ce n’était pas « trop » compliqué).

opération d’adjonction

Aravind Joshi a eu beaucoup d’influence en France, notamment auprès de certain(e)s linguistes de Paris 7, comme Anne Abeillé et Danièle Godard, qui ont dirigé un projet de réalisation de la grammaire du Français grâce aux TAGs (la « Grande grammaire du Français »). J’avais rencontré Joshi parce qu’il était intéressé par le travail que nous faisions dans les années quatre-vingt-dix, Christian Retoré et moi, qui consistait à faire un peu la même chose mais en interprétant les arbres comme des arbres de preuve : on pouvait fabriquer ces agencements à la manière dont on combine des preuves dans certains systèmes logiques (la logique linéaire du second ordre).

La curiosité de Joshi ne s’arrêtait pas à ces questions d’analyse syntaxique : il s’intéressait aussi beaucoup aux liens pouvant exister entre ces schémas formels qu’on retrouve de manière répétée dans les langues et certains autres types de schémas formels, comme les diagrammes de Feynmann, qu’on trouve quant à eux, dans l’exploration des lois physiques. Il croyait voir dans les mécanismes de compensation entre termes négatifs et positifs les mêmes fonctionnements que dans la syntaxe, lorsqu’on fait se correspondre une parenthèse fermante et une parenthèse ouvrante par exemple (opération que l’on fait spontanément chaque fois que l’on fabrique un syntagme).

Conscient que les progrès en linguistique informatique (par exemple en traduction automatique) ne pouvaient venir que du traitement de larges corpus, il avait initié le « Penn Discourse Treebank », immense base de données stockant des analyses syntaxiques faites en TAGs, avec les connecteurs discursifs pouvant les relier. C’est bien sûr ce type de banque de données qui permet aujourd’hui d’avoir des résultats probants en traduction (encore qu’on soit loin du bout du projet, ce qui devrait décevoir tous les apôtres d’une Grande Intelligence Artificielle « destinée à nous supplanter »…).

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2017, l’année où …

2017, l’année où j’ai voyagé en divers endroits du monde,
où je suis allé, avec C., pour la troisième fois à l’île d’Ouessant – nous logions dans une chambre au-dessus du meilleur restaurant de l’île, nous faisions du vélo dans le vent et re-visitions les phares de la côte, au retour passions par la Pointe-du-Raz et Plogoff, ce qui nous faisait nous souvenir des luttes anti-nucléaires des années quatre-vingts et nous dormîmes à Brest…

Ouessant

2017, l’année où j’ai encore été invité dans plusieurs universités, Nancy, Montpellier, Paris 7, Rome… l’année où, à Montpellier, j’ai parlé des rapports entre langage et mathématiques, à Nancy, des conversations insolites, à Paris, du rôle de la conversation dans la découverte des pulsars, à Rome, d’une nouvelle sémiotique…
2017, l’année où je me suis lancé dans la lecture de Hegel, surtout après avoir découvert le petit livre tellement stimulant de ce jeune philosophe, Mark Alizart (« Informatique céleste »),
2017, l’année où nous avons eu très peur pour notre petite fille, hospitalisée à Teneriffe pour une pneumonie, mais où nous l’avons retrouvée pleine de force, l’épreuve l’ayant presque grandie,
2017, l’année où je me suis proposé pour faire manger avec moi tous les midis cette même petite fille, et où, pour l’occasion, je me suis mis à lui faire une lecture orale de tout Tintin, lecture que je lui faisais déjà au téléphone quand elle était immobilisée aux Canaries – elle ne consentait à faire que le rôle de Milou,

2017, l’année où je me suis inscrit pour la troisième fois à l’Ecole des Beaux-Arts de Grenoble, cette fois en dessin (et en aquarelle) avec un professeur qui m’a fait découvrir comment manier le fusain, la craie noire, la gomme mie de pain et le carré conté…
2017, l’année où j’ai continué mes cours de chinois du mardi matin avec Fan Ping, et où Fan Ping a changé de coiffure, optant pour une coupe résolument courte, cheveux en brosse, pour mieux ressembler à son héroïne favorite, une chanteuse d’opéra traditionnel,
2017, l’année où j’ai visité à Rome une splendide exposition Picasso (des années 1915-1925), à Grenoble une belle exposition des dix dernières années de Kandinsky, au Centre Pompidou, une exposition inattendue des oeuvres de Cy Twombly, à Martigny, une exposition intitulée « Le chant de la terre » dédiée à Paul Cézanne,

2017, l’année où j’ai découvert l’oeuvre du peintre lyonnais Jacques Truphémus, présentée par son ami Charles Juliet,
2017, l’année où j’ai invité Charles Juliet à venir nous rendre visite dans notre petit village de la Drôme Provençale et où il a accepté (cela aura lieu le 31 mars),

Charles Juliet

2017, l’année où j’ai rencontré les écrivain(e)s André Bucher, Laurence Nobécourt, Pierrette Fleutiaux, Alain Wagneur, Annette Wieviorka dont certains m’étaient déjà connus : en fait, seul Alain Wagneur ne m’était pas connu au préalable, il venait parler de son livre bouleversant : « Des milliers de places vides » (Actes Sud) lors de notre rencontre consacrée à l’exil et à la Shoah et ce n’est que plus tard que j’ai découvert ses talents d’auteur de polars (à la librairie « Actes Sud », justement, à Arles),
2017, l’année où j’ai participé à mon deuxième atelier d’écriture avec Laurence Nobécourt (ex-Lorette), à Dieulefit, dont les autres participants ne me laisseront pas un souvenir impérissable, contrairement au premier où l’un des participants est devenu pour moi un ami,
2017, l’année où je suis justement allé voir cet ami chez lui, à Clermont-Ferrand, et où, ensemble, nous avons découvert l’oeuvre magistrale du photographe Gregory Crewdson,

2017, l’année où je suis allé en Bretagne, près de Paimpol (à Lanleff) pour revoir un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps (depuis qu’il a pris sa retraite dans ce village, délaissant Paris où j’avais coutume de le voir, au temps où je me déplaçais à Paris chaque semaine), et où j’ai rencontré ses ami(e)s du coin,

2017, l’année où j’ai participé à une agréable « party » dans un jardin de Nogent-sur-Marne, fin juin, où se trouvaient réunis tous mes chers amis de Paris 8 (Léa, Claire, Laurent, Anne, Lélia …), avec, le soir précédent, repas dans une guinguette,
2017, l’année où nous sommes allés à Vetroz (près de Sion) plusieurs fois, et où nous avons bu, grâce à nos amis Michèle et André, le meilleur vin blanc suisse qui soit (de l’Amigne),
2017, l’année où j’ai découvert les Editions des Lisières, son animatrice, Maud, ses auteurs Alain Nouvel, Patrick Blanche et Laetitia Gaudefroy lors d’une rencontre que j’avais organisée à la mairie de notre petit village et où j’ai aussi découvert une autre auteure de ces éditions : l’écrivaine turque Pinar Selek (venue dans un café des Pilles pour présenter son livre, et dont l’oeuvre fut lue par le comédien Serge Peauthe),
2017, l’année où j’ai co-organisé dans notre village drômois, le 22 juillet, une « fête littéraire » où j’avais invité les amis Alain Nouvel et sa compagne, Serge Peauthe, André Bucher, Patrick Olivier-Elliott (auteur de livres érudits sur la Provence) mais où je me suis fait rabrouer par un des invités (l’écrivain Yves Bichet) parce que… la machine à café était en réparation, puis par une co-organisatrice parce que je n’avais pas été assez présent lors des préparatifs. Où j’ai fait quand même de belles rencontres, incluant un fantastique lecteur (et écrivain), une animatrice d’association locale (d’animation du Haut-Nyonsais) et un chargé de mission au Parc Naturel Régional des Baronnies,

2017, l’année où j’ai vu 2666 à la MC2 de Grenoble, spectacle de 12 heures, mise en scène de Julien Gosselin sur le roman de Roberto Bolaño,
2017, l’année où, au Festival d’Avignon, j’ai vu l’Antigone de Satoshi Miyagi et « la maison d’Ibsen », mis en scène par Simon Stone,

Ibsen huis

2017, l’année où j’ai vu « Tartuffe » au théâtre de la Porte Saint-Martin, avec Michel Bouquet,
2017, l’année où quelques uns de mes écrivains préférés ont publié : Patrick Modiano, ses « Souvenirs dormants », Jean-Marie Le Clézio, « Alma », Charles Juliet, « Gratitude » (tome 9 de son journal), Peter Handke, « essai sur le fou de champignons » (pas encore lu), Haruki Murakami, « Des hommes sans femme », Jean-Philippe Toussaint, « Made in China »,
2017, l’année ou j’ai lu « Le garçon sauvage » de Paolo Cognetti, « Le chat » de Natsume Soseki (en sautant beaucoup de pages…), « Franza » d’Ingeborg Bachmann, « L’enfant qui mesurait le monde »  de Metin Arditi, « Loli, le temps venu » de Pierrette Fleutiaux, « Aquarium » de David Vann, « Dans la forêt » de Jean Hegland, « Le silence même n’est plus à toi » de Asli Erdogan, « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson, « Quelle sorte de créature sommes-nous » de Noam Chomsky, « L’ordre du jour » d’Eric Vuillard, « Une histoire des loups » d’Emily Fridlund, « Comment vivre en héros » de Fabrice Humbert, « Tout homme est une nuit » de Lydie Salvayre et d’autres encore que j’ai oubliés,
2017, l’année où j’ai reçu en cadeau de Noël le magnifique volume de Jean-Philippe Toussaint : « MMMM », réunion des quatre romans du cycle de Marie Madeleine de Montalte que j’ai déjà lus séparément mais c’est une joie de les retrouver en un seul volume, volume d’ailleurs spécial, pour lequel les Editions de Minuit ont accepté de changer leur fonte de caractère et leur présentation, avec photo bleue à l’intérieur de la couverture – pour moi, l’oeuvre de Jean-Philippe Toussaint est extrêmement jubilatoire, joyeuse, de plus elle se passe pour beaucoup dans un univers asiatique (Chine, Japon) qui m’attire profondément,
2017, l’année où j’ai échangé quelques mots avec Yannick Grannec à propos de Kurt Gödel, et avec l’écrivain suisso-turc Metin Arditi à propos de… ma belle sœur et de la vie musicale en Suisse, bien plus riche qu’en France et où Arditi m’a parlé de son grand oncle Elias Canetti, et de son lointain cousin… Arditi (Pierre),

2017, l’année où j’ai visité la Ferme aux Crocodiles et le Parc de la Tête d’Or (pour voir principalement le panda roux…),
2017, l’année où j’ai visité la Biennale d’Art contemporain de Lyon et où j’ai trouvé bizarres tous ces environnements mêlant le son et le volume,
2017, l’année où j’ai vu au cinéma quelques beaux films poétiques comme « Paterson » de Jim Jarmush et « Emily Dickinson » de Terence Davies,

2017, l’année où j’ai vu « After the storm » de Kore-Eda, « Visages, villages » d’Agnès Varda et JR, « La Villa » de Robert Guédiguian, « Certaines femmes » de Kelly Reichardt, tous de grands films basés sur l’émotion,
2017, l’année où j’ai découvert les séries, par le biais de celle qui me paraît excellente : « Le bureau des légendes » d’Eric Rochant, avec Jean-Pierre Daroussin, Mathieu Kassovitz et Sarah Giraudeau, fantastique histoire au sein de la DGSE, brûlante de réalisme (au point que je me suis demandé si autour de moi, ne rôdait pas quelque agent en mission, allez savoir!),

2017, l’année où je n’ai pas obtenu le prix Bernard Vergaftig,

2017, l’année où, grâce à mon ami l’apiculteur, j’ai découvert un livre extraordinaire sur la géologie de notre région, justement intitulé « Pierres de Provence », d’un certain Jean-Marie Triat, magnifiquement illustré,
2017, l’année où j’ai visité une toute petite partie du Japon (principalement le Kansai),
2017, l’année où j’ai revu le Pavillon d’Or à Kyoto, et où j’ai re-parcouru, sous la chaleur, le « chemin des philosophes »,
2017, l’année où j’ai enfin terminé « Le pavillon d’Or » de Mishima,
2017, l’année où je me suis trempé dans les onsen (à Kinosaki),
2017, l’année où j’ai exploré les splendeurs de Kobe, Himeji, Miyajima…
2017, l’année où j’ai fait le tour de Kobe en compagnie d’une grande calligraphe que j’avais rencontrée à Paris, qui s’appelle Mitsue Kanamori,
2017, l’année où C. et moi, nous avons découvert HIROSHIMA, juste soixante-douze ans après l’explosion, où nous avons difficilement retenu nos larmes devant le monuments aux enfants…

Dôme Genbaku

2017, l’année où j’ai viré à droite en votant Macron dès le premier tour des présidentielles, acte auquel je ne donnerai plus la justification de l’avoir fait « pour éviter le pire », puisqu’en fait il s’agissait bel et bien d’un vote d’adhésion…
2017, donc l’année où je me suis retrouvé à droite par envie sans doute de liquider mes déceptions à l’égard de la dénommée « gauche » qui, soit ne montrait plus grande fidélité à ses engagements, soit se sabordait en multipliant des discours de tribune auxquels on ne peut plus croire,
2017, l’année de mes contradictions puisque, « en même temps », je ne suis pas totalement d’accord avec notre président actuel (notamment à propos de la politique à l’égard des migrants).

2017, l’année où je me suis inquiété de la santé de quelques amis et de quelques membres de la famille, ce dont je m’inquiète encore,

2017, l’année où est décédé l’oncle de C., du côté de Bière, dans le canton de Vaud, et où son père a fait un très grave accident cardiaque,

2017, l’année où, pour la troisième année consécutive, nous avons pu réunir tous nos enfants (trois) et petits-enfants (six) dans notre maison du Poët, dans la Drôme, une semaine avant le vrai Noël, et où j’ai organisé pour les petits-enfants un grand jeu qui obligeait à parcourir le village dans tous les sens.

2017, l’année où j’ai eu mes septante ans (mieux quand même que « soixante-dix »).

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Lecture de Noël

Noël, fête des enfants. Quelle belle coïncidence, alors, que cette rencontre avec le livre de Pierrette Fleutiaux : « Loli le temps venu », paru en 2013 aux éditions Odile Jacob… J’ai déjà vu plusieurs fois Pierrette mais nous n’avons jamais parlé de ce livre. Et pour cause, je ne l’avais pas encore lu. Voici chose faite. Il a une belle préface de Françoise Héritier et j’y ai trouvé… comment dire… le reflet de mes propres pensées à l’égard de ma petite fille qui a maintenant neuf ans (Loli doit en avoir huit si mes comptes sont bons). Car, contrairement à ce que laisse entendre Pierrette, ce ne sont pas que les grands-mères qui ont de ces émerveillements face au jaillissement de l’enfance, les grands-pères aussi, et même s’ils sont, selon sa classification, des « GPNB » (entendez : grands-parents non biologiques) ! Un tel thème pour un livre est périlleux : on peut craindre de tomber sur des douceurs trop sucrées, des attendrissements convenus, et puis non. Pierrette a l’idée, dès le début de son récit de nous relier à un au-delà de la relation immédiate avec l’enfant. La naissance du petit être humain est tellement un événement stupéfiant, unique, qu’elle nous paraît surnaturelle, comme si elle émanait d’une survenance lointaine, comme si le petit ou la petite, avec ses mains fripées, ses ongles délicats, sa peau diaphane avaient fait un immense voyage pour parvenir jusqu’à nous, nous arrivait d’un autre monde, d’un univers parallèle qui sait… comme si encore, cette naissance allait nous mettre en contact avec l’Inconnu, un être unique et inconnu de la fin des temps… Pierrette Fleutiaux commence donc son récit par ceci :

A trois années d’intervalle, deux événements se sont produits dans ma vie personnelle, apparemment sans lien l’un avec l’autre, à moins de renverser l’ordre des causalités et la flèche du temps […]. Le premier, furtif et très étrange. […] Cet événement-là n’a rien changé à mon quotidien. Le second en revanche, parfaitement commun, m’a chamboulée de fond en comble […]

Le second est bien sûr la naissance de sa petite fille, mais le premier… qu’est-ce au juste ? Ce sentiment fugace et étrange d’être visitée par un autre monde… Loli n’était pas encore née mais « quelqu’un en moi s’adressait à elle, je l’appelais ma petite-fille du bout du temps, […] elle s’était « manifestée » à moi d’un futur insondable ». Et nous voilà projetés à des milliers et des milliers d’années-lumière vers le futur. Que sera une petite-fille de cette époque-là ? Une petite fille d’après le Soleil – puisque Pierrette a appris de la science que le Soleil était mortel, lui aussi, qu’on lui donnait une durée de vie future très inférieure à celle qu’il a déjà vécue et que, dans ces conditions, il était bien vain peut-être de se poser des questions sur notre mort à nous, êtres finis, de si peu de temps et de si peu d’espace. Cette « petite fille du bout du temps », qu’est-ce que c’est ? On pourrait croire à une folie, une futilité de grand-mère qui commence à dérailler… mais n’est-ce pas plutôt l’inconnu qui parle en nous ? Dans le résumé que j’ai fait récemment du livre de Mark Alizart, « Informatique céleste », je parlais de cette idée hegélienne de fin de l’Histoire, que l’auteur exprimait si bien, quand après de multiples disparitions et réapparitions de la Vie, pas seulement sur Terre mais dans le Cosmos, une Harmonie enfin se crée qui réunit la Nature et l’Esprit. N’est-ce pas cela qui s’exprime dans le continuum de la Vie, comme une anticipation qui revient dans le passé? Cela rappelle aussi les images que proposent les physiciens à la recherche de la gravité quantique, l’idée d’un espace constitué de couches superposées formant une mousse légère et friable : il n’y a pas de temps, tout est donné simultanément, c’est notre esprit fini qui crée l’impression de temporalité, n’interdisant pas qu’il se produise d’étranges court-circuits, des surgissements d’une couche à l’intérieur d’une autre comme dans cette mousse que l’on brasse en faisant se rencontrer des bulles originaires de différentes strates… Loli aurait pu être ainsi en contact (avant sa naissance?) avec une petite fille du bout du temps…

Quand Pierrette passe à sa petite fille, la vraie, elle reste « branchée » sur celle du bout du temps. C’est bien ce qui donne à ce livre son caractère étrange, décalé par rapport à une attente convenue. Mais ce qu’elle raconte alors c’est aussi ce que le grand-père que je suis pourrait raconter…

Premier petit-enfant : un bouleversement dans nos vies. Dès l’âge de deux mois, on me demandait de garder ma petite fille. Je me souviens que sa grand-mère était à San Francisco pour son travail et que je lui avais téléphoné depuis Grenoble pour lui demander quelques détails sur la manière d’utiliser les couches… Et depuis, je la vois presque chaque semaine. Emotion de l’apercevoir soudain dans une foule d’enfants à la sortie de l’école. Emerveillement de son émerveillement devant tout ce qu’elle découvre : cailloux dans un parterre de fleurs, escargots tout blancs, poil soyeux des chats et même si l’on n’a pas de chat, fourrure soyeuse des mille peluches dont on s’entoure. Il y a chez Pierrette des passages drôles, des épisodes qui montrent le grand parent sous un jour qui pourrait le faire passer pour déraisonnable, gâteux même (combien de fois ai-je entendu dire que j’étais gâteux devant cette enfant…). la manie de prendre des photos pour les regarder ensuite dans le secret d’un moment de solitude, et en même temps, la rapidité avec laquelle ces photos se dévaluent (« les photos meurent aussi » dit Pierrette), on ne les regarde plus jamais six mois après les avoir prises, remplacées qu’elles sont par les nouvelles.

« Je n’oublie jamais Loli. Présente je suis avec elle. Absente, je suis aussi avec elle ». D’où vient cet amour ? Liens du sang ? Certainement pas (ils sont absents dans mon cas!). « Est-ce soi-même que l’on aime dans son enfant ? ». Non, plutôt : « Loli est un cadeau que je n’espérais pas, que je n’ai pas demandé, que je n’imaginais pas, dont je n’éprouvais pas le besoin, pour lequel je n’ai pas eu à me battre. Soudain elle était là. Elle est là ».

Le livre s’arrête avec l’entrée dans la parole (« le défilé de la parole » je crois me souvenir que Lacan disait)

D’ici quelques semaines, Loli formera des phrases complètes. Dans quelques mois elle ira à l’école maternelle. Il me faudra alors replier mon écriture. Avec le langage, avec cet outil multiforme, adaptable presque à l’infini, elle va découvrir le monde. Mais ce sera le monde tel que l’espèce à laquelle elle appartient le voit, l’utilise le modifie. Le monde tel que ce grillage posé sur lui par son espèce le fera apparaître. Celui de l’espèce humaine. Ce ne sera plus le monde profond, sauvage, illimité, le monde primitif et mystérieux des sensations. A chaque gain correspondra une perte. Ma Loli des temps futurs s’enfoncera dans les espaces infinis du cosmos, ma Loli d’aujourd’hui deviendra un individu – de plus en plus précis en ses contours – parmi les sept milliards de l’humanité de ce siècle. Un jour aussi, pas très lointain, sa grand-mère ne sera plus qu’un souvenir, de plus en plus estompé, tout cela nous le savons, mais comme la petite enfant, nous ne pouvons que dire : « pourquoi ?? pourquoi ? » .

Oui, pourquoi ? Peut-être pour qu’il advienne enfin cette Loli des temps futurs.

Ce livre dit aussi beaucoup sur la « fonction grand-parentale ». Rien de commun avec la situation des parents. Le grand-parent est, ou en tout cas s’estime libre. Il a tout son temps. Rien à ses yeux n’est caprice. Pierrette raconte cette scène au restaurant, où elle dine en compagnie de Loli et de ses parents. La petite, à un certain moment, désigne son manteau. Pourquoi ce manteau ? Eh bien parce qu’elle a envie de le mettre pour sortir de la salle, bien sûr. Ce à quoi les parents sans doute s’opposent : on ne sort pas de table comme ça, encore moins pour aller dans la nuit noire et le froid… Heureusement, la grand-mère n’en a cure. Elle, elle comprend le désir de la petite fille, et sort avec elle – elle en profite pour fumer une cigarette ! – et pendant de longs moments, elles se regardent les yeux dans les yeux, grand-mère et petite-fille… On n’ose penser ce que se disent les parents… mais tant pis.

Pour en revenir à « ma » Loli, au printemps dernier, elle fut gravement malade. En vacances aux Canaries avec sa maman, il s’était manifesté en elle un vilain virus qui avait ouvert le champ à une bactérie dangereuse provoquant une pneumopathie assez grave. Nous vécûmes des jours d’angoisse terrible. Heureusement, les médecins identifièrent à temps la bactérie et trouvèrent les médicaments adéquats pour la ramener à la santé. Au retour, comme elle était encore fatiguée, je décidai de la prendre chaque midi pour lui faire à manger afin qu’elle puisse se reposer au milieu de la journée. Après quelques semaines, elle allait très bien, mais nous n’interrompîmes pas pour autant nos rencontres de la mi-journée qui durent encore aujourd’hui. C’est toujours une joie qui bondit en moi quand, vers 11h30, je vais dans la cour de son école et que je la distingue au loin à la couleur de son bonnet, et qu’elle accourt vers moi, avec ses yeux toujours écarquillés de bonheur et prête à me raconter, presque sans interruption, ce que fut sa matinée et comment vont ses rapports avec Inès (sa meilleure amie). S. fait mon admiration par la dose d’empathie qu’elle renferme. Bien qu’elle n’y ait sans doute jamais pensé et que ces mots soient absents de son esprit, on peut dire d’elle que « rien d’humain ne lui est étranger ». Son arrière-grand-mère peut être gravement malade, immobilisée sur un lit d’hôpital, elle demande à aller la voir « pour l’aider ». Son pauvre grand-père avoir mal au genou, aussitôt sort la trousse avec un tube d’arnica. Elle est persuadée qu’elle a soulagé ma souffrance et, bien sûr, je ne la démens pas.

Ce lien avec l’enfant, tout auréolé de bonheur, ne va pas aussi sans ses moments sombres – Pierrette le montre bien – ceux où l’on se demande comment on fera pour lui éviter les tourments, les catastrophes, ou bien ceux où l’on est d’autant plus désemparé lorsqu’on apprend la souffrance, la mort infligées à des enfants de son âge partout dans le monde, en Syrie, en Birmanie, en France même sous des balles fanatiques, que l’on pense que cela pourrait être elle, ou bien lorsqu’on revoit ces films d’archives qui nous parlent des camps d’extermination, de la Shoah par balles en Ukraine, dans les pays baltes…

Après la lecture du livre de Pierrette Fleutiaux, on a envie évidemment de demander : et la suite ? Deux ans, trois ans, six ans, sept, huit… autant de jalons tous aussi merveilleux à vivre les uns que les autres. Même s’ils ou elles rejoignent le monde commun « de l’espèce humaine », il reste qu’on aimerait tant pouvoir les escorter jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte, sûrs que nous sommes que jamais ils ou elles ne nous décevront et que nous garderons en elles la même confiance, le même amour.

Modèle corrigeant son portrait

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