Un voyage poétique: de Lausanne à Grignan

Rondes de nuit Beau livre sur la littérature suisse, ou plutôt suisse romande, et plus spécifiquement encore sur les poètes de Suisse romande et sur celui qui a été leur mentor, leur éditeur : un dénommé Henry-Louis Mermod. Pourquoi ce titre ? À cause de Rembrandt, bien sûr. L’auteur, Amaury Nauroy, dit qu’il se plaît à ressortir de sa poche une carte postale reproduisant le célèbre tableau du Rijksmuseum chaque fois qu’il se sent pris de doutes à propos de ce qu’il écrit (ses petites proses, dit-il) et il dit qu’il en a beaucoup. Il aime alors à s’identifier à ce personnage étonnant que tout contemplateur du tableau a noté sans jamais arriver à expliquer sa présence : la jeune fille blonde qui va à contre-courant de ce qui semble un cortège, d’une manière énigmatique. Elle semble être témoin de la procession de tous ces grands personnages et s’être trouvée là sans l’avoir voulu sans doute, un poulet mort à la ceinture, le regard un peu effrayé. L’auteur a lui aussi des personnages d’admiration, tous pris à cette période lumineuse de la littérature suisse de l’entre deux guerres, qui se poursuit aujourd’hui hors-sol, dans le si joli village de Grignan.

On peut, selon moi, parler d’un axe poétique Lausanne – Grignan. Il est parsemé de noms que connaissent tous les amateurs de poésie : Charles-Ferdinand Ramuz, Gustave Roud, Maurice Chappaz sous la férule d’un éditeur inépuisable : Henry-Louis Mermod (H.L.M), avec un descendant prestigieux irradiant depuis sa maison grignanaise : Philippe Jaccottet.

Amaury Nauroy – dont c’est le premier livre – possède un style magnifique, tout en petites touches, en traits précis et aigus. Il nous parle de tous ces gens comme s’il venait de les quitter la veille. Or, va pour Jaccottet, qu’il fréquente assidûment, mais ce n’est guère le cas pour les autres, dont beaucoup sont morts depuis longtemps. Afin de donner cette impression néanmoins, il lui a fallu faire un travail d’archiviste opiniâtre et rencontrer les descendants, enfants, petits-enfants, dîner souvent avec Catherine, la petite-fille de Mermod, chez qui il fut, dès leur première rencontre, hébergé, en cette villa Fantaisie des environs de Lausanne (« dans le haut d’Ouchy ») qui fut un haut-lieu de rencontre littéraire au temps des années trente ou quarante (Jean Rochat, compositeur suisse ami des lieux, avait dressé une « liste quasi complète des personnages ayant fréquenté la villa », on y trouve : Rilke, Eluard, Cocteau, Aragon, Camus, Carco, Paulhan, Michaux, Claudel, Ponge, Valéry et bien d’autres encore).

Mermod et Ramuz

Il s’avère que ce Mermod, né en 1891 à Sainte-Croix (canton de Vaud) avait une fortune qu’il devait, comme beaucoup de ses compatriotes « ayant du bien » à l’industrie horlogère : son père avait lancé une intéressante entreprise de boîtes à musique qui envoyait ses rouages musicaux dans le monde entier. Plus tard, le jeune Henry-Louis, devenu avocat, investit dans la production d’aluminium du côté de Martigny avant de trouver que sa vraie vocation était la littérature et de devenir celui que les médias helvétiques nomment encore « le Gaston Gallimard suisse ». Il est dépeint comme un drôle de personnage, dandy mécène au profil d’oiseau (que Picasso appelait pour cela « Pinsonnet ») que Corinna Bille, la grande poétesse, dépeignait ainsi quand elle écrivait à Chappaz (le 8 juin 1944) : « j’ai pris le thé dans un endroit où l’on vous sert les plus subtiles et savoureuses pâtisseries du monde. En face de moi est venu s’asseoir cette étrange trinité de crapule-satyre-tocson réunie en un seul homme : Mermod ». NB : je ne sais pas ce qu’est un « tocson »… ça ne doit pas être bien beau à voir…

Mermod, comme beaucoup d’éditeurs suisses, fructifia dans les années guerrières : nombre d’auteurs français qui répugnaient – comme on les comprend – à publier dans les maisons collaboratrices (on mentionne ici Bernard Grasset) se réfugiant dans le paradis helvétique. Mais une fois la Libération survenue, ceux-ci refluèrent, ce qui était bien compréhensible aussi, laissant alors les maisons d’accueil un brin exsangues… Le Gallimard suisse sut alors bien tirer son épingle du jeu, fréquentant assidûment Paris pour se mêler à tout ce qui faisait alors la gloire de la poésie française, de Ponge à Michaux et d’Eluard en Aragon, et même en Supervielle. Il eut même l’idée d’envoyer dans la capitale un représentant attitré qui n’était autre que Philippe Jaccottet. Là, ce dernier – qui connaissait Mermod depuis l’âge de seize ou dix-sept ans – fit de belles rencontres, avec tous ceux déjà cités. Le 11 avril 48, il écrivait à son directeur : « J’ai aperçu Eluard qui m’a demandé à quoi en était sa Léda : ceci parce qu’on la lui réclame de divers côtés avec insistance. C’était au vernissage du bar que Hugnet a ouvert au Catalan, dans un joli décor un peu surréaliste usé, où cinq cents personnes, créatures emplumées et caquetantes ou vieux Charlus, froissaient leurs gloires et leurs perles ».

Philippe Jaccottet – (co Le Simone)

C’est en 1953 que Jaccottet décida de s’installer avec sa femme Anne-Marie à Grignan. Je me souviens l’avoir entendu dans une interview dire que c’était en partie pour fuire une influence trop pressante de la part de tous ces poètes qu’il fréquentait alors, et notamment de Francis Ponge.

Grignan

Les autres parties du livre de Nauroy sont alors consacrés aux étoiles qui gravitèrent et gravitent encore autour de l’astre qui prit son essor en pays vaudois. Parmi ces étoiles, j’aime à reconnaître Isabelle, la libraire de Grignan à l’enseigne de « Ma main amie », à qui je rends visite chaque fois que je passe par là, mais qui, d’une fois sur l’autre ne me reconnaît pas, ce qui me vaut au début un regard plein de méfiance, pour qu’au bout d’une demi-heure, il devienne tout à coup accueillant et plein de chaleur : elle me remet, et sait que je ne suis pas là seulement en touriste, mais aussi pour lui acheter des livres dont je sais que je ne les trouverai jamais ailleurs, et aussi pour lui demander des nouvelles du maître : « comment va-t-il ? », à quoi il m’est répondu : « pas trop mal » ou bien « oh ! Pas très fort en ce moment ». C’est qu’il se fait âgé. Entre parenthèses, quel capharnaüm, cette librairie. Isabelle veille sur ce bazar avec une pipe ou bien un cigare à la bouche. Isabelle est belge des environs de Namur. Ses petits-enfants sont d’ailleurs en Belgique. Je le sais car la dernière fois que je la vis, il n’y a pas plus de dix jours, déposant chez elle une pile de prospectus (que d’aucuns nomment « flyers ») annonçant la venue en mon village de Charles Juliet, je la vis me sourire en partant avec un regard malicieux : « j’irais bien… mais j’ai mes petits enfants car c’est les vacances en Belgique ». Noter que cette fois-là, je lui pris deux volumes de Georges Haldas, un recueil d’articles de Jaccottet fraîchement republié dans la collection « Poésie » de Gallimard et un magnifique album d’aquarelles d’Anne-Marie, accompagné d’un texte du poète Alain Lévêque. Elle m’a arrondi le prix, selon son habitude, ce qui me mit tout ça à la très modeste somme de cinquante euros. Ceci pour planter le décor et situer le personnage. Amaury Nauroy parle d’elle en termes très chaleureux. Il a beau l’appeler « l’inénarrable Isabelle », on sent combien il l’aime et combien il l’admire quand elle chevauche avec beaucoup d’allant sa somptueuse deux-chevaux décapotable avec laquelle elle lui fit un jour traverser le village pour l’emmener directement à la demeure du maître, « m’initiant de la sorte, tête et bras nus, à la sauvagerie de ce paradis drômois ». Elle a grimpé l’étroite rue des Remparts avant de plonger dans une descente presque à pic jusqu’à la maison des Jaccottet. Amaury Nauroy donne l’adresse exacte : je ne me risquerai pas à le faire moi-même. Si le lecteur est assez intéressé, après tout, il n’a qu’à acheter et lire le livre. Moi, je ne vendrai pas la mêche. L’auteur va même jusqu’à dévoiler le lieu où crèche la reine des libraires et des amazones réunies, un lieu nommé Cordy, que je ne connais pas, mais qui est sans doute très accueillant puisqu’on y rencontra plein d’écrivains et de poètes, dont, justement, Charles Juliet, pris dans une drôle de situation : « dépité d’avoir découvert une crotte de chien devant sa porte de chambre ». On apprend aussi qu’Isabelle a pour livre de chevet Le maître ignorant de Jacques Rancière (dont je parlai sur ce blog il y a bien longtemps), ce qui la rend encore plus sympathique, mais n’est pas tant étonnant si l’on s’en tient aux assonances : le héros du livre de Rancière, révolutionnaire exilé en Belgique en 1818 – et qui passa son temps à tenter d’enseigner le français à de jeunes Flamands dont il ignorait la langue – ne s’appelait-il pas Jacotot ?

Ce livre fourmille donc d’anecdotes toutes plus révélatrices les unes que les autres sur l’état d’esprit de ce petit monde qui irradie la planète poésie. On y vit même littéralement les joyeuses fêtes qui se donnent dans la demeure du poète, pour des anniversaires à l’occasion desquels Jaccottet s’ingénie à trousser d’innocents quatrains pour chacun de ses hôtes. Où l’on voit que, féru d’humour, le poète n’hésite pas à commettre toutes sortes de calembours, signant par exemple : « Jaccottet de ses pompes ».

Ramuz

Pour en revenir à ses prédécesseurs, il faut toujours noter combien ces grands écrivains romands sont passionnants à lire encore aujourd’hui : Ramuz, Chessex, Roud ou Cingria. Ils ont fait de leur enracinement en pays vaudois la source d’une grande force d’expression : ils n’en ont pas tiré du pittoresque ou du descriptif, n’ont pas cherché à exalter une beauté de la nature qui parle d’elle-même et n’a nul besoin d’un orateur pour la mettre en chanson, ils sont partis de cette beauté, toute naturelle à leurs yeux, pour la transcender et fabriquer à partir d’elle une littérature universelle, une sorte d’hymne à la beauté du monde en général. C’est bien sûr le travail qu’a continué, voire amplifié, Philippe Jaccottet, en prenant appui sur une lumière dont il a souvent dit qu’elle se différenciait de celle du pays vaudois : la lumière drômoise, plutôt dorée alors que l’autre est plus blanche, virant presque toujours au soir vers un rose puis des tons de feu qui résonnent avec l’ocre des collines.

Roud

Comme je passe en ce moment de longues journées en Drôme provençale, à environ une cinquantaine de kilomètres de Grignan, je suis bien placé pour goûter cette lumière et lire, sous un soleil qui reste encore froid – surtout quand l’immutabilité apparente des choses en vient à être troublée par un mistral de tous les diables – quelques poètes suisses, dont Charles-Ferdinand Ramuz, dans l’oeuvre de qui j’extrais ce court poème qui me semble comme l’accompagnement symétrique de la fougue adolescente qui faisait l’objet de mon précédent billet – sur Mai 68 :

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire ;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Sachant qu’il fera hurler, bien sûr… car parler de paix descendant sur la Terre en ces temps si troublés… pensez donc…

Et pourtant.

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Mai lointain

Commémorations, nostalgie, analyses, fresques d’histoire, mais aussi attaques et reniements, tout ça s’accumulant en une surenchère risquant d’être pathétique. Et pourtant je ne peux pas m’empêcher d’en parler, d’ajouter mon petit grain de sel pour dire « j’y étais ». Oui, j’y étais, et qu’est-ce que j’y ai appris ? Tout. Car Mai 68 me fut, comme pour beaucoup de ma génération, le commencement d’une vie, le moment où ce qui était avant – l’enfance, l’adolescence un peu morose – disparaissait dans quelque chose d’indistinct, de confus, comme si cela n’avait pas été bien vécu, pour faire place à, enfin, une envie de vivre et de comprendre ce qu’il y avait autour de moi, bref à une soif d’autonomie.

L’enfance ? Celle de tout le monde. Des parents aimants mais se protégeant du dehors, qui sortaient de la guerre, avaient, le soir, des conversations interminables sur ce qu’ils avaient vécu de frustrations à cause d’elle, avaient peut-être cru en l’armistice de 40 comme bien des Français, avant d’être emportés par la vague gaulliste, ils aimaient De Gaulle et c’est pour cela que Mai 68 pour eux était un sacrilège, et que j’étais pour eux le premier des blasphémateurs. Ils ne m’avaient appris que ce qui était dans leur pouvoir de m’enseigner, bonnes manières, respect de l’autorité, souci de se fondre dans la masse de ceux que Brassens appelait « les gens honnêtes ». L’école, le lycée avaient un air de caserne. Heureusement, certains cours étaient passionnants : ils nous donnaient, pour ceux et celles qui désiraient les recevoir, l’amour du savoir, le goût de la littérature et surtout de la poésie, les profs d’histoire nous préparaient à la Révolution. Ils expliquaient ce qui s’était tramé en Algérie. Un vent de marxisme soufflait sur nos cervelles parfois endormies. Heureusement qu’il y avait ça. Mais ça ne faisait pas une Vie.

Mai 68, ce fut la Vie. Peut-être les garçons sages n’avaient-ils pas en leur possession tous les moyens d’en profiter. Il eût fallu être plus sûr de soi, meilleur parleur, plus audacieux : on a toujours des regrets, on peut les additionner, en souffrir, mais l’essentiel était là : une Liberté à prendre d’assault.

Si aujourd’hui on me demande quelle figure de Mai 68 a le mieux symbolisé l’événement, je répondrai contre toute attente (car on s’attend à Daniel Cohn-Bendit, à Alain Geismar, voire à Krivine ou Jean-Paul Sartre) : Maurice Clavel. Clavel écrivait une tribune hebdomadaire dans l’Obs. Début mai, il racontait sa rencontre avec un jeune étudiant ingénieur qui avait décidé d’envoyer balader ses études pour s’orienter plutôt vers la métaphysique afin de trouver un sens à sa vie. Je m’identifiai à cet étudiant. Plus tard, dans un contexte professionnel, je devais le rencontrer : il avait établi un compromis entre la science et la métaphysique en devenant historien des sciences et spécialiste d’épistémologie. Je constatai alors que j’avais suivi une voie semblable. Nous en rîmes. Notre conversation avait lieu à « la Cigale », célèbre restaurant nantais.

Clavel, donc, voyait en l’insurrection un « soulèvement de la vie ».

C’est le titre qu’il donna à un magnifique petit film d’une dizaine de minutes en 1971 pour la télévision lors de l’émission « A armes égales » où il devait affronter l’élu de droite Jean Royer, maire de Tours, et qui fut l’occasion du fameux esclandre à cause d’un bout censuré, clot sur le célèbre « Messieurs les censeurs, bonsoir ! ». Ce film est à revoir. Il est magnifique. Il dit tout, tout ce que l’on avait compris en mai 68, et dont, à mon sens, l’essentiel a été perdu.

Mai 68 fut avant tout un événement, c’est-à-dire une singularité qui surgit au milieu d’un temps et d’un espace. Comme tout événement, il s’inscrit à l’intersection de plusieurs séries temporelles. Les données historiques, politiques, sociologiques d’avant l’événement se trouvent reconfigurées, composées autrement, certaines deviennent méconnaissables. D’autres, malheureusement peut-être, restent inchangées : c’est à cela qu’on voit que « l’insurrection » n’a pas réussi. En un sens, heureusement qu’il n’y a pas eu « révolution » : toutes les révolutions sont des échecs, elles visent simplement à redistribuer les cartes, mais une fois que cela est fait, on s’installe dans un ordre conservateur pour un bon bout de temps. La chose importante aura été le fait de l’insurrection en lui-même. En mai 68, la Vie s’est bel et bien soulevée, même si Clavel en appelle encore, trois ans plus tard, à un tel « soulèvement ». Soulèvement vite retombé… mais ça ne fait rien : il a formé une génération, lui a donné un idéal, une espérance, au sens où en parle Frédéric Boyer dans « Là où le coeur attend ». Cela n’est peut-être pas visible : on tend plutôt à souligner les « séquelles » de ce mois de mai, à dénigrer ses acteurs pour s’être « embourgeoisés ». Il est vrai que beaucoup d’entre eux se sont casés (dans les médias, la publicité, l’édition, l’université). Mais même si on peut voir là du négatif (mai 68 n’aurait été qu’un vulgaire tremplin pour des ambitions individuelles), il ne faut pas négliger ce qu’il peut y avoir de positif dans ce négatif : ils ont vécu, ont défendu des idées, fait vivre un idéal qui aura duré la longueur de leur existence. Tous ceux qui ont vécu mai 68 en ont gardé un souvenir qui les a aidé à vivre le reste de leur vie, leur donnant une lueur pour espérer. Il n’y a toutefois pas eu de transmission aux générations suivantes. Car les générations suivantes ont eu leur propre régime de vie, se sont « libérées » à leur manière, qui n’était pas celle-là, mais peut-être cela n’importe pas. Elles se sont libérées au travers de mouvements lents, donc moins perceptibles, mais elles sont parvenues aussi à des « acquis », notamment en matière de moeurs. Et puis, elles ont partiellement échoué, aussi, comme décidément toutes les entreprises humaines, prises peut-être par les effets de la drogue, de la facilité, du mercantilisme, de l’attrait de l’argent (mais il existe une partie de la jeunesse qui, encore aujourd’hui, tente de se frayer une voie entre ces écueils : création artistique, agriculture biologique, recherche d’un vrai « dépaysement » – au sens littéral du terme).

Doit-on le regretter ? Un événement ne se reproduit pas. Or, Mai 68 était un événement, ce n’était pas une doctrine, encore moins une religion. En tant que tel, il répondait à une situation historique bien précise : les jeunes étouffaient dans un carcan de lois et de principes qui perdaient de plus en plus leur signification. Avant mai 68, dans certains lycées de France (surtout en province), il était interdit d’introduire des romans (même « Poil de carotte » était interdit!). J’ai dit ici déjà que, même dans un lycée de région parisienne, les élèves se passaient sous le manteau des oeuvres de Victor Hugo auxquelles sans doute était reproché un excès de romantisme, autrement dit d’exaltation de la passion. Car la passion : voilà ce qui était posé comme ennemi par la bien-pensance d’alors.

Les discours de mai 68 étaient imprégnés de marxisme : Sartre n’avait-il pas rendu le verdict selon lequel il s’agissait là de la philosophie indépassable de notre temps ? Or, à y regarder de près, rien n’était moins marxiste que cette révolte. Ce n’est pas la classe ouvrière qui déclencha l’événement. Si les syndicats d’alors ont vu une opportunité à saisir, c’était pour afficher des revendications salariales et une demande de plus de reconnaissance de la part du patronat, mais cela demeurait en décalage par rapport à « l’esprit de mai ». Les organisations ouvrières, CGT et PC en tête, ont tout fait pour freiner le mouvement : il correspondait si peu au schéma qu’ils avaient conçu, celui qui sera réalisé plus tard, avec le « Programme Commun »… Les étudiants du PC, gênés aux entournures, défilaient en clamant : « une seule solution, la Révolution, un seul moyen : le Programme Commun ». C’était ridicule, bien sûr. Quand des délégations étudiantes allèrent à Billancourt (j’en fis partie) pour « rencontrer les ouvriers », elles trouvèrent l’usine bloquée et les services d’ordre syndicaux déployés autour des portes d’accès. Les organisations qui se réclamaient du marxisme « et de la lutte des classes » étaient fortement divisées : qu’y avait-il de commun entre un maoïste qui croyait dur comme fer à un renversement total des relations hiérarchiques dans la société, tant au niveau du pouvoir qu’à celui du savoir (les deux étant souvent confondus) et un trotskyste lambertiste qui défilait avec ses autres camarades en rangs serrés sur le Boul’Mich en scandant simplement : « 500 000 travailleurs au Quartier Latin » ? que pouvait-il y avoir de commun entre un « mao-spontex » (type qui ne jure que par le spontanéisme) et un althussérien plein de « structure » et de « surdétermination » dans la tête ? L’avantage était que cela provoquait des discussions, discussions sans fin, libération de la parole car derrière ces mots, d’autres réalités et d’autres rêves s’échangeaient. Début de la libération des femmes, des homosexuels, dénonciation du racisme. Expression – n’en déplaise à maints conservateurs d’aujourd’hui – d’un certain progrès.

Mais en fin de compte, quand même, ce sont les syndicats ouvriers qui en sont sortis vainqueurs (les accords de Grenelle), avec le mouvement gaulliste, évidemment. La « gauche » devra attendre treize ans. Et encore… elle en a eu si marre d’attendre qu’elle est partie sur la pointe des pieds, quelque part entre 2012 et 2017. En tout cas, le schéma marxiste ne cadre pas avec un mai 68 qui n’était pas une traduction de la lutte de classes (pas plus que ne le furent tous les événements importants qui se sont produits ensuite).

Que l’on regarde bien le film de Clavel, il commence par ces mots : « nous ne nous aimons pas », illustrés par les escaliers du métro qui emportent vers le haut ou vers le bas des silhouettes lasses de réveils trop matinaux et de retours trop tardifs. Il veut dire que nul n’a le moindre regard pour l’autre. Le film se termine par une séquence hautement symbolique, celle de la fontaine. Normalement, la vie devrait s’écouler librement, sans entrave. Dans la réalité, elle est obstruée, l’eau sort comme elle peut, elle gicle, le jet se tord. Là est l’esprit de mai dans cette volonté que la vie jaillisse librement. Et c’est cet esprit qui, finalement, s’est éteint, ou bien n’a survécu que dans quelques cercles épars, liés le plus souvent à la poésie.

Remontons le temps, reprenons le fil des événements : le 3 mai 1968, j’écris sur mon cahier d’exercices (je faisais des mathématiques) : « nous faisons la révolution », en lieu et place du compte-rendu de la séance de Travaux Dirigés qui aurait dû se dérouler à cette date. Je sors dans la rue. Sur le Boul’Mich étrangement interdit à la circulation, je vois des patrouilles de CRS déambuler au milieu de la chaussée. Ce jour-là, des affrontements ont eu lieu, plus loin, la police a évacué la cour de la Sorbonne. N’étant pas proche des dirigeants d’organisation (bien que militant du PSU), je suis dans l’ignorance de ce qui se passe. Je serai comme ça longtemps au cours de ce mois de mai, un peu comme Fabrice parcourant le champ de bataille de Waterloo….

Si un mai 68 devait éclater aujourd’hui, ce serait évidemment sur de tous autres sujets, dont nous n’avons peut-être même pas idée (j’ai peur toutefois qu’une nouvelle révolte soit dictée davantage par des idées contraires à celles de mai 68 : revendication identitaire, rejet des intellectuels, fermeture des frontières…).

Au cours d’une émission sur France-Culture, le philosophe Patrice Maniglier dit ceci :

Ce qui aujourd’hui redonne une dimension historique ce n’est plus l’utopie c’est l’apocalypse. C’est cela qui est nouveau. Et peut-être c’est plus fort. Ce sentiment d’une inéluctabilité de la fin est peut-être plus puissante pour inspirer le désir de changer que l’espérance. La perception du tolérable et de l’intolérable est quelque chose qui peut trembler. Peut-être qu’un jour voir de la viande ou voir un MacDo deviendra intolérable. On ne sait pas où l’on va. Mais on sait ce que c’est qu’un événement. Un événement c’est ça, c’est quand il y a un changement radical dans ce qui est tolérable ou intolérable.

 

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Un lycée de Suisse romande

La Chaux-de-Fonds vue depuis la terrasse du lycée

A l’occasion d’un deuil familial, me voici revenu, avec C., dans le Jura suisse, une région que nous affectionnons tous deux, même si ces derniers temps, elle était plutôt devenue synonyme de souffrance et de maladie. Plusieurs cantons se partagent le massif montagneux : le canton de Berne (où a vécu C., dans un vallon qui s’étend non loin du mont Chasseral), celui de Neuchâtel, celui du Jura (le dernier né) et même un peu le canton de Vaud. La ville la plus proche, et la plus emblématique, est La Chaux-de-Fonds. Une ville connue pour plusieurs caractéristiques essentielles. S’y est développée d’abord une importante industrie horlogère (qui laisse encore de nombreuses traces). Ville ouvrière au XIXème siècle, elle a gardé ses rues rectilignes et ses maisons solides mais modestes, avec souvent un petit jardin, jadis destiné à nourrir une famille. Une riche dynastie, les Jeanneret, eut parmi ses rejetons un homme qui préféra se faire appeler « Le Corbusier » : on trouve des souvenirs de l’architecte sur les hauteurs de la ville. Car, étrangeté topographique, les rues sont étagées, les parallèles étant reliées par de petites voies de transition en pente raide. En haut, le gratin, en bas le brouhaha, la grande avenue (dite « le Pod ») bordée de magasins et la gare. Plus loin : l’aérodrome (les Eplatures), une seule piste mais de petits avions viennent sans cesse s’y poser. En haut, de somptueuses villas.

Blaise Cendrars

Et le lycée. Portant le nom du deuxième grand homme de la ville (et à mes yeux combien plus sympathique que ne l’est Le Corbusier) : Blaise Cendrars. Cendrars était français, me dira-t-on. Pas tout à fait : il acquit bel et bien la nationalité française, mais c’était parce qu’il tenait à s’engager pour faire la guerre, celle de 14, qu’il fit avec courage, et où il perdit un bras. Cendrars était bien suisse. Il suffit d’ailleurs d’entendre sa voix pour le deviner. C. elle, dut à l’appui de son grand-père la chance de pouvoir entrer au lycée de La Chaux-de-Fonds alors qu’elle n’était pas neuchâteloise mais bernoise. Je dis une chance car lorsqu’on découvre aujourd’hui cet établissement, on est ébahi par sa double beauté, celle de son architecture et celle de sa situation. A flanc de colline, le bâtiment gris percé de baies vitrées s’ouvre vers les bois, la campagne et des chemins souvent enneigés. C’était le premier retour en ces lieux de C. depuis plus de quarante ans. Quand nous osons pénétrer dans le hall – mais nous n’irons pas plus loin – elle est émue de voir que rien n’a changé : mêmes chaises, mêmes porte-manteau, même sculpture. La couleur des portes même n’a pas changé. Sur un côté du hall : la bibliothèque qui porte le nom du premier proviseur, un certain André Tissot, qui était un ami de son grand-père. L’extérieur est un grand parc dont la délimitation reste floue, la ville ainsi entre dans son lycée comme celui-ci entre dans sa ville. Des grills a barbecue s’élèvent de place en place pour les pique-nique et dans un coin du sous-sol servant de remise pour les principaux outils (une déneigeuse), un tas de bois attend. C’est mercredi : les locaux sont déserts. On voit de loin sortir une personne, sûrement une enseignante. Je me dis que parfois j’aimerais revivre ma vie, je me verrais tellement prof dans ce lycée… j’y enseignerais en principe les mathématiques, mais comme tout peut s’imaginer, j’aurais fait d’autres études et j’enseignerais les lettres ou la philosophie.

Lycée Blaise Cendrars – La Chaux-de-Fonds

Après une promenade sur les hauteurs, vers le lieu-dit « Chapeau rablé », nous redescendons vers la ville. Pélerinage obligé à la librairie Payot. Parcourir les rayons d’une librairie de Suisse romande m’offre toujours la possibilité de faire des découvertes inattendues, celle de tant de livres peu connus de l’autre côté de la frontière. Editions Zoé, éditions « d’autre part », l’édition suisse se porte bien, apparemment. Livre d’un écrivain chaux-de-fonnier qui eut son heure de gloire : Yves Velan. Livre d’un écrivain que C. et moi connaissons : Jean-Pierre Bregnard, qui publie « NE » (les lettres qui figurent sur les plaques minéralogiques du canton de Neuchâtel), charmant petit ouvrage qui développe la notion d’âme d’un lieu, où l’on trouve cette définition d’une bibliothèque : « elle est en quelque sorte aux âmes ce qu’un cimetière est aux ossements ».

Comment expliquer le bonheur suisse ? Ou du moins ce qui m’apparaît comme tel. De savants économistes et sociologues nous exposeront la réalité de mystérieux mécanismes liés aux banques (bien qu’à ma connaissance il y ait peu d’ouvrages de ce type), mais rien ne m’enlèvera de l’idée que la société suisse a su tirer profit de la chance qu’elle avait de pouvoir construire et développer un enseignement de qualité dans des conditions optimales : effectifs par classe peu nombreux, qualité des bâtiments, éducateurs bien formés. Ces conditions ont permis de mettre en place un esprit d’ouverture et une confiance réciproque entre maîtres et élèves qui font, en France, tragiquement défaut.

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La caméra de Claire

C’est toujours un bonheur, une jubilation de voir un film de Hong Sang Soo, je ne les ai pas tous vus loin de là, simplement parce que, pour les voir, il faut se tenir à l’affût, ils passent furtivement peut-on dire, comme les bombardiers du même nom ne laissant presque rien voir sur les écrans des radars. Quand on a en un, il faut le saisir. J’étais à l’affût, je l’ai chopé le premier jour de sa diffusion dans la salle d’art et d’essai du Mélies – Grenoble. Adorable, admirable, d’une délicatesse rare. Evidemment, « La camera de Claire » sonne en écho avec un genou célèbre dans l’histoire du cinéma, celui d’Eric Rohmer. On l’a dit et redit Hong Sang Soo est le Rohmer du XXIème siècle, ou le Rohmer coréen. Mêmes histoires sans histoires, même personnages légers et profonds à la fois, même genre de paysage, toile de fond pour carte de Tendre transposée à l’époque moderne. Avec, certes, l’alcool en plus. Les Coréens boivent beaucoup, non ? Ou alors n’est-ce que dans les films ?

« La caméra de Claire », on le sait, a été tournée lors du Festival de Cannes 2016. Le réalisateur a donc fait d’une pierre deux coups, participer au Festival et en profiter pour préparer le suivant. Il a eu comme actrice Isabelle Huppert qui, déjà, avait tourné dans un de ses films, mais cette fois-là, c’est elle qui s’était déplacée. Peu de vues de Cannes, trois ou quatre seulement qui reviennent constamment : un escalier qui descend vers une plage, un coin de rue piétonne avec une terrasse de café, un appartement, une terrasse d’hôtel, une salle de restaurant vietnamien.
On fait connaissance de Manhee au travail (assistante dans une boîte de production), charmante jeune femme à l’aspect un peu fragile, à qui son employeuse propose d’aller prendre un verre sur une terrasse (comment refuser?). On la retrouve, alors que l’entrevue a déjà eu lieu, avec une collègue : elle lui annonce sa « démission ». En fait, elle a été virée. Cela faisait cinq ans qu’elle travaillait pour cette boîte…

Flashback : trois jours avant, à la terrasse d’un café, elle est en conversation avec sa patronne. Raison invoquée pour le licenciement immédiat: la plus âgée est persuadée que la plus jeune manque d’honnêteté. Certes, elle a un air innocent mais… l’innocence ne fait pas l’honnêteté. Elle ne présente aucun argument pour justifier son jugement. Elle n’a plus confiance, c’est tout. La jeune Manhee accuse le coup. Un chien énorme qui se prélasse sur le trottoir donne une occasion de digression. Manhee (humour ? provocation?) veut immortaliser cet instant par une photo. Fin de séquence.

La femme plus âgée et un homme coréen ayant la cinquantaine sont face à la mer (un énorme bateau de croisière passe au loin, le temps n’est pas si beau, le ciel un peu couvert), l’homme est le réalisateur So Wansoo, il est l’époux. La femme plus âgée le raille d’être sorti avec la jeune assistante : on comprend alors d’où vient l’accusation de malhonnêteté. Jalousie, jalousie. Mais la femme est sûre de son coup, elle croit tenir son époux alors que nous sentons bien que lui soupire de tristesse même s’il accuse l’alcool d’être responsable de tout…

Claire (Isabelle Huppert) descend une rue en pente en compagnie d’une jeune femme qui est là pour présenter un film. Elle dit : « c’est la première fois que je viens à Cannes ! ». Elle a l’air heureuse, elle sautille allègrement, un appareil Polaroïd à la main. Claire prend en photo tout ce qui lui plaît. Monsieur So Wansoo fume à la terrasse du petit bistro où Claire-Isabelle est venue s’assoir. On sent qu’elle veut profiter au maximum de son séjour cannois, elle ne veut pas en rater une, dit vulgairement. Alors bien sûr elle entame la conversation avec monsieur So qui lui dit être coréen et être un « film director ». C’est trop pour Claire qui frétille et veut en savoir plus, vite Google sur son téléphone portable et c’est confirmé : monsieur So Wansoo figure parmi les cinéastes de renom. Ils se mettent à la même table. Plus tard, ils vont ensemble dans la bibliothèque qui est juste à côté et extraient des rayons un livre de Marguerite Duras : « C’est tout ». Il lui demande de lire un court poème. Il est fortement touché et veut apprendre ce poème par coeur. Jolie séquence d’elle faisant son possible pour lui apprendre à prononcer les mots : « je veux parler de quelqu’un / d’un homme de vingt-cinq ans tout au plus / qui veut mourir avant d’être repéré par la mort / Vous l’aimiez ? / Plus que ça ». Ils passent devant le gros chien gris qu’on a vu lors de la scène du licenciement. Claire le caresse.

Par hasard encore, Claire rencontre Manhee sur le toit d’un hôtel. Comme elle la trouve jolie (elle est effectivement jolie) elle la prend en photo.

Claire retrouve monsieur So et sa femme, la productrice, au restaurant. Elle les prend en photo avec son petit Polaroïd, leur montre les photos qu’elle a déjà prises. Parmi elles, la photo de Manhee, que l’homme et la femme reconnaissent, bien sûr, ce qui les plonge semble-t-il dans un abîme de réflexions. Claire leur tient la théorie qu’une photo change la personne photographiée. Ils sont incrédules. Les choses sont prises au premier degré. Faites-nous la preuve que c’est vrai ! Claire insiste : vous voyez bien maintenant que vous n’êtes plus le même que tout à l’heure. La femme est la plus coriace à ce jeu-là. Elle ne veut pas croire qu’elle ait pu changer.

Claire retrouve Manhee sur la plage, elle veut faire plus ample connaissance. « Que faites-vous dans la vie ? » etc. « Vous êtes une artiste ? », « Non, je vends des films ». « Vendre des films n’est pas drôle ». Les films ne devraient pas être des marchandises. Quelles sont les trois choses que Manhee préfère dans son pays ? La nourriture, les souvenirs qu’elle a laissés là-bas et ses amis. Claire ne connaît pas la gastronomie coréenne… Qu’à cela ne tienne : Manhee l’invite à en manger sur le champ dans l’appartement qu’elle occupe encore. Claire dit qu’elle écrit des poèmes, Manhee qu’elle a composé une chanson (« one, one, one / two, two , two/ etc…. / tous les chiffres sont importants »).

Dans le même temps, So Wansoo et madame ont une scène orageuse. Monsieur So a beaucoup bu. Il finit par lui dire qu’il veut la quitter. S’ils veulent continuer à avoir de bonnes relations professionnelles (« s’ils veulent s’inscrire dans la durée »), ils ont intérêt à mettre un terme à leur vie de couple. Elle supporte mal le coup. Veut le reconquérir, lui rappelle le temps où il la courtisait…

Ils admettent l’un comme l’autre qu’elle est encore pas mal.

Sur le chemin de l’appartement de Manhee, Claire qui avait promis de revoir So Wansoo et madame, s’arrête dans le restaurant vietnamien où ils se sont chamaillés. On pourrait croire que c’est à un mauvais moment, eh bien non, au contraire, son apparition va être salutaire, l’humeur devient tout à coup comme si rien ne s’était passé antérieurement. On boit, on rit.

Claire continue son chemin avec Manhee. Embarras de la circulation. Décidément, les automobilistes cannois laissent difficilement la priorité aux piétons… Arrivée dans l’immeuble où habite Manhee. L’ascenseur est en panne, le mur est décoré d’une fresque dix-huitième avec des personnages « étranges ». A l’appartement, un garçon coréen sympathique prépare la cuisine et se laisse volontiers photographier. Echange de photos : Manhee reconnaît sur l’une d’elles son ex-patronne et son ex-amant, ce qui la rend songeuse… Elle explique à Claire les conditions de son licenciement.

Elles parlent. De So Wansoo, de sa femme, des raisons du licenciement. Claire est sûre que cela va s’arranger. Il suffirait de parler, de se voir, de s’entendre…

Mais Manhee va à une réception. So Wansoo la voit, il est surpris puisqu’il la croit repartie vers la Corée. Elle est habillée d’un short qui dévoile ses longues jambes nues. So Wansoo ne peut pas tolérer cela, il lui fait une crise épouvantable, l’accuse de vulgarité. Manhee est dévastée. C’est sur ces entrefaits que Claire refait une apparition. Photo. Mais là Manhee, en pleurs, refuse d’être photographiée. Claire comprend qu’elle a gaffé. Elle réfléchit à comment faire pour arranger les affaires de Manhee. Elle est persuadée que si on repasse lentement sur les choses, elles finissent par s’arranger. C’est le soir, les deux femmes se retrouvent à la terrasse du café où a eu lieu le renvoi. Elles vont rejouer la scène initiale. « Il y avait un gros chien… », « Ah ! Mais je l’ai vu moi aussi ! ». On entend de nouveau les mots de la patronne. Manhee s’adresse à la chaise vide. Claire vient s’asseoir. Elle prend des photos, du chien, de Manhee, du lieu.

On les retrouve toutes les deux à l’appartement. Manhee est furieuse (elle dit qu’elle déteste tout le monde), elle passe ses nerfs en découpant un tissu rose en vingt-deux morceaux (elle les compte). Après, ça va mieux. Coup de théâtre : elle reçoit un coup de fil. C’est sa patronne qui veut la voir immédiatement, elle est de l’autre côté de la rue. Elle y va. On devine que les choses pourraient s’arranger…

A la dernière séquence, on ne sait pas trop ce qu’il advient de Manhee. Rentre-t-elle au pays satisfaite en ayant eu gain de cause ? Ou bien au contraire s’avoue-t-elle vaincue ? Elle fait ses bagages.

On ne sait plus où est Claire… Claire qui a avoué avoir aimé un homme dans sa vie, qui vient de mourir de maladie il y a quelques mois, Claire qui a failli se suicider pour cela, mais qui court maintenant, de conflit en conflit, pour éteindre les petits incendies qui prennent dans les âmes coréennes, armée d’un seul petit Polaroïd bleu car, comme elle l’a dit, « une façon d’arranger les choses, c’est de les regarder une nouvelle fois, très lentement ».

Le plus beau film que j’aie vu depuis longtemps… enfin, depuis le dernier Hong Sang Soo que j’aie vu…

Distribution: 
Claire: Isabelle Huppert
Manhee: Kim Min-Hee
Nam Yanghye (la patronne) : Jang Mi-Hee
So Wansoo: Jin-Yeong Jeong

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Paris, Echenoz, Goldblatt, Pinter, Corot

Jean Echenoz, Macbeth, Pinter, Corot, David Goldblatt au menu de ce week-end parisien… C’est toujours trop. Faire ça en presque pas deux jours, en plus il faut bien manger… la brasserie Wepler est un passage obligé, on voit autour de soi s’agiter les silhouettes de l’univers « Place Clichy, » les petites gens, les touristes venus s’encanailler et les canailles elles-mêmes, les ombres qui s’enfuient en prenant la direction nord, je me souviens d’un petit hôtel où je séjournais souvent dans les années huit ou neuf de notre siècle, dans une rue qui prolongeait la rue des Dames, hôtel vermoulu aux parquets cirés, grandes chambres et lits en fer où je lisais tard la nuit les livres achetés à la librairie de la place, où logeaient des travestis, des étoiles de la nuit, j’avais peur en rentrant tard le soir des petits passages et impasses qui débouchaient sur l’avenue, sans éclairage, où l’on devinait des mines patibulaires, et je forçais le pas, c’était en face de ce cinéma d’art et d’essai au programme toujours alléchant, j’y vis ce film mexicain sur la lumière (Lumière silencieuse, de Carlos Reygadas) qui m’avait tant impressionné. Aujourd’hui, brasserie Wepler, on voit des vedettes déchues (je ne dirai pas leur nom) les yeux hagards, fouillant en sortant dans leur grand sac pour extraire les cigarettes, cheveux de paille ébouriffés, accrochées au bras d’un homme en cuir qui titube tout autant. C’est Paris. Le Paris qui, heureusement, ne change pas. Ou pas beaucoup. Paris ses brasseries, Paris et ses théâtres.

Nous n’étions jamais allés au Théâtre … de Paris (justement), sis rue Blanche, à deux pas donc de la Place Clichy. Nous y étions l’autre soir pour une représentation de « la collection » d’Harold Pinter, où l’on retrouvait les charmes et les habitudes de l’auteur anglais : les incertitudes du souvenir, le mélange des évocations et du réel, le passage fluide et rapide d’une scène à l’autre, surtout quand les acteurs de la scène suivante sont déjà là mais dans l’ombre, un peu comme déjà dans cette représentation mémorable de « Trahisons » avec Daniel Mesguich lors du Festival d’Avignon 2014, au théâtre du Chêne Noir. Ici, Mesguich est remplacé par Thierry Godard, un comédien qu’en général on connaît par des séries télé et qui s’avère un grand du théâtre, diction souple et bien assise, présence imposante, entouré d’ailleurs par d’autres comédiens d’aussi grand talent ; Nicolas Vaude que l’on vit si remarquable dans le film sur Sagan avec Sylvie Testud, Davy Sardou et la parfaite Sara Martins – qui elle aussi gagne beaucoup sa vie dans des rôles de gendarme à la télé – communiquant une émotion intense. Cette pièce est très belle : elle parle de l’amour et du fantasme. Quelle est la vérité ? Lorsque Bill reçoit la visite de James, le mari de sa maîtresse supposée, tout porte à croire qu’il y a méprise… je suis prêt à parier que Bill n’était même pas à Leeds, dans cet hôtel où il aurait, paraît-il, séduit cette si belle femme… mais cela lui est si agréable, finalement, de faire comme si c’était vrai. C’est s’inventer une histoire d’amour à bon compte, et la vivre par procuration, d’autant que la femme, de son côté, est dans le même état d’esprit en un troublant parallèle. Sur la même scène deux êtres qui ne se sont peut-être en vérité jamais rencontrés et qui se frôlent comme s’ils avaient été amants. Où ? Dans une autre vie sans doute.

La qualité de ce spectacle nous a permis d’oublier la médiocrité du Macbeth de Stéphane Braunschweig à l’Odéon, vu la veille. Triste soirée. Mise en scène peu convaincante alternant salon de Versailles et salle de bain avec carreaux de faïence jusqu’au plafond, insinuant vaguement une ressemblance entre Macbeth et les tyrans d’Afrique, couple de gens « normaux », Macbeth et Lady Macbeth tuent les rivaux comme s’ils allaient faire leurs courses, la tragédie ramenée à une totale superficialité, acteurs principaux nuls, à la diction parfois peu compréhensible, seul un second rôle (Christophe Brault, en portier) tire son épingle du jeu et nous fait un peu rire en évoquant le Brexit (c’est dire où nous en sommes rendus!). Au bar, une famille d’intellectuels connus (je tairai leur nom…) excusait la fadeur de la mise en scène par le fait qu’au moins Braunschweig était… normalien (!). Bel exemple d’une élite déconnectée… s’il en fallait un. Et puis… lire sur le programme qu’il s’agit « d’une nouvelle traduction » signée entre autres par Braunschweig fait sourire : il n’y a visiblement pas de différence significative entre le texte donné et les précédentes traductions, dont celle, majeure, d’Yves Bonnefoy… Bref, oublions.

Jean Echenoz

Echenoz fait partie de ces petites expositions mémorables au sein de la Bibliothèque du Centre Pompidou. Echenoz, un chef d’oeuvre de ce type d’exposition. Echenoz un chef d’oeuvre. Tout court. Echenoz, 1, 2, 3, …, 16 chef d’oeuvres. Depuis le Méridien de Greenwich (1979) jusqu’à Envoyée spéciale (2016). Je pense qu’il y en a que je n’ai pas lus. Je fonce sur L’équipée malaise. Je me souviens qu’Echenoz eut le Prix Goncourt en 1999 avec Je m’en vais. Je me souviens d’avoir lu Je m’en vais et d’avoir beaucoup aimé. Je me souviens d’avoir lu Caprice de la reine aussi, en 2014, dont une des nouvelles qui le constituent parlait de ma ville natale (Le Bourget, dans le 93), mais à la BPI, on ne parle pas de ce Caprice, on ne parle pas du Bourget… Normal, ils ne savaient pas que j’allais venir. La prose d’Echenoz est jubilatoire, ce que j’ai déjà dit à propos de Jean-Philippe Toussaint, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de rapports entre les deux, outre le fait qu’ils sont édités aux Editions de Minuit (Jerôme Lindon etc.). Les deux ont la même virtuosité du cocasse, le même usage de la langue, sont épris de figures de la rhétorique, le zeugme par exemple chez Echenoz, les deux pratiquent cette attitude aussi qui consiste à rendre le lecteur complice et à l’interpeller en cours de lecture. Echenoz réunit une documentation énorme avant d’écrire un livre – et on sait qu’il en a écrits sur des sujets nécessitant des connaissances certaines, Courir (Zatopek), Ravel (Ravel !), Des éclairs (Tesla)… Il réunit une documentation sur les pays dont il parle : la Malaisie, la Thaïlande, l’Inde… il n’éprouve pas forcément le besoin d’y aller. Encore que… Pour l’Inde par exemple, il y va. Ça l’ennuie, il sait qu’il ne va pas trouver ce qu’il cherche. Mais arrivé à Madras, il trouve directement la rue qu’il a imaginée dans son manuscrit. Echenoz parcourt les rues de Paris pour y situer certains ressorts de ses intrigues : il regrette seulement que tous les immeubles désormais soient protégés par des interphones ou des codes qui empêchent le curieux (ou la curieuse) d’entrer, il semble que la littérature y perde beaucoup, nos assurances qui nous contraignent à ce genre de précautions devraient y réfléchir. L’exposition explore beaucoup de choses dans l’oeuvre d’Echenoz : son bestiaire par exemple – des poux, des chiens de traineau, un perroquet, une éléphante… – son goût pour le cinéma, cette petite ambiance western qu’on peut trouver ici ou là, ou bien jazzy (Thelonious Monk, Bill Evans). Ecrire un roman est un rude travail, il faut établir un plan, sortir des petites fiches où sont notées plein de remarques et d’observations, et s’y mettre, s’y mettre sans dévier d’un poil du projet que l’on a transcrit. A la sortie de cette exposition très réussie, on a l’impression que l’écrivain ne bouge pas, qu’il est statique et que c’est le monde qui tourne autour de lui. Probablement pour ça que l’expo est sous-titrée « rotor, stator », une pièce immobile, une pièce qui gravite.

Femme lisant – 1869

Corot sous la pluie. Enfin, le plafond du Musée Marmottan n’est pas percé… mais avant d’atteindre la billetterie, il faut faire la queue de très longues minutes sur le trottoir, le long du mur cossu et beige avec parfois, selon la position que l’on occupe, des gouttes de pluie un peu plus grosses que les autres qui s’écrasent sur le haut de votre capuche, ça fait ploc, laquelle capuche à l’entrée est trempée, votre veste humide durant la visite mais heureusement l’esprit se réchauffe devant tous ces portraits que Jean-Baptiste Camille a faits, de belles italiennes, de normandes ou de gasconnes, parfois rêveuses comme des personnages de roman – ainsi une liseuse, son livre à la main, dans un champ au bord d’une rivière ou d’autres fois solides comme paysannes charpentées, lorsque le peintre n’a pas mis l’accent sur les traits mais sur les volumes pour qu’ils s’équilibrent sur la toile, art anticipateur des recherches futures des peintres abstraits. J’admire, quand Corot peint, ces harmonies, ces manières qu’on nous enseigne sur l’art de faire se répondre des teintes dorées d’un endroit à l’autre d’une surface, mélange de paysage et de visage, les deux, portrait et paysage relevant finalement d’un même traitement, plutôt abstrait, une affaire de répartition de masses et de couleurs.

Femme à la perle – 1870

Marietta – 1843

***

David Goldblatt

Inutile de chercher à faire des transitions. De Corot à Goldblatt, de Shakespeare aux afrikaners, rien à chercher de commun ; si l’on trouve quelque chose tant mieux, moi je ne m’y risquerai pas. David Goldblatt est l’un des plus grands photographes vivants, il est en même temps le témoin indispensable de cinquante ans d’histoire de l’Afrique du Sud, une histoire qui a connu l’énorme mutation de la fin de l’apartheid, mais qui, en même temps, nous semble parfois étrangement statique. Les premières photos de mineurs des années soixante trouvent un écho dans les photos de 2012 qui évoquent le massacre des trente-quatre mineurs en grève de la mine de Marikana – événement pourtant survenu dans « l’Afrique du Sud démocratique ». Goldblatt a milité contre l’apartheid, il nous montre ce que furent ces décennies de racisme explicite, les intérieurs plutôt gais, propres et confortables des familles afrikaners contrastant avec les taudis des bidonvilles, les maisonnettes construites en série à Soweto ou ailleurs par le gouvernement du Parti National, les plages où l’espace est réparti entre les races, les passerelles de bois à deux escaliers parallèles, les longs convois des mineurs obligés de parcourir des centaines de kilomètres pour se rendre au travail parce qu’ils sont parqués dans des cités dortoirs ou des bantoustans lointains (KwaNdebele), les victimes de répression féroce (Lawrence Matjee, 15 ans, avait été tiré par les pieds, les policiers lui avaient enfoncé les mains dans les plaies béantes de ses bras, il nous regarde sur la photo, ses deux bras maintenant dans le plâtre). Mais il nous montre aussi l’évolution récente de son pays, les fermiers blancs assassinés symbolisés par des forêts de croix blanches le long des routes, l’absurdité des révoltes étudiantes qui s’en prennent aux locaux universitaires au cours de grèves où ils exigent la disparition de toute référence historique à l’époque coloniale, on pense aux protestations d’un André Brink ou d’un J. M. Coetzee contre le déclenchement d’une insécurité permanente, les attaques gratuites, les dénonciations calomnieuses. Ces photos « parlent » tellement qu’on en oublierait presque de les « regarder », c’est-à-dire de souligner leur beauté expressive. Il a parfois fallu de longues attentes pour saisir une vue que l’on prendrait pour une mise en scène. Dans la première série (« Particulars ») l’accent est mis sur le détail des corps vus en gros plan : rides, coloration des peaux, sueur qui colle à la chemise. Goldblatt raconte qu’il commença à photographier dans sa ville de Randfontein, fasciné par les corps qu’il voyait autour de lui : « De toutes les expériences de ma vie, dit-il, une de celles qui fut pour moi cruciale fut de travailler dans l’atelier de confection de mon père, à Randfontein. C’est là que j‘ai pris conscience, par la technique davantage que par ma propre subjectivité, des particularités de chaque corps humain ». Il est toujours vivant, de nombreux écrans le montrent commentant certaines de ses photographies dans le menu détail.

Hommage aux 34 mineurs massacrés lors de la grève de 2012

Kleinbaas with klonkie, Bootha Plots, Randfontein. 1962

Lawrence Matjee

Faire ça en presque pas deux jours, en plus il faut bien manger… la brasserie Lipp n’est pas mal non plus. Sur le boulevard Saint-Germain, un dimanche après-midi quand on a sauté le repas de midi tant on était captivé par les expositions (Corot…). Vieille brasserie aux vieilles pancartes qui demandent aux fumeurs de pipe de s’abstenir, aux propriétaires de chiens d’éviter qu’ils ne mangent dans les assiettes, aux possesseurs de chéquiers d’annoncer leur intention de payer par chèque dès le début du repas, en compagnie de familles qui viennent avec enfants manger les steaks tartares et les tranches de saumon, en face de la librairie « L’écume des pages » ouverte tout le week-end, sans Sartre, sans Simone mais peut-être près d’écrivains contemporains que nous n’aurons pas reconnus.

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Espérer, peut-être

Qu’est-ce que l’espérance ? Faut-il être croyant pour croire en l’espérance ? Je me suis senti immensément attiré par le titre de Frédéric Boyer : « Là où le cœur attend », paru chez POL en 2017. Pas seulement parce que je savais – un peu – qui était Frédéric Boyer ; un poète, un écrivain, un traducteur, notamment de la Bible – il a dirigé cette nouvelle traduction de la Bible parue en 2001 aux Editions Bayard, que je me suis empressé de me procurer, moi l’incroyant – et puis aussi le compagnon d’Anne Dufourmantelle, tragiquement disparue en portant secours à un enfant. Pas seulement donc pour ces détails biographiques mais pour ce que le titre, et le début de l’essai me disaient que je pourrais peut-être utiliser à mon profit, afin de mieux comprendre les raisons du tourment à vivre et surtout cette volonté manifeste que nous mettons à « continuer » ou plutôt « poursuivre » comme il est dit au début du livre :

Il s’agit d’une question très simple, si simple qu’elle peut paraître bizarre, voire familièrement étrange, et que l’on pourrait formuler ainsi : « comment poursuivre ? » C’est la question de tous et de chacun personnellement. La question intime et collective à la fois. En réalité, c’est la question politique par excellence. Ou plus exactement, c’est la question cachée, intime, de toute politique. Où s’aventurer ? Que faire de la vie qui est là ? Cette espèce de chantier confus, de grande cabane hasardeuse dont nous sommes les locataires inconfortables.

Le livre s’ouvre sur une nuit de désespoir : l’auteur n’avait plus rien à attendre, il lui semblait qu’il n’y avait plus pour lui « de mystère à venir », « plus de suite ni de fin à espérer, plus de révolte ni de soulèvement ». Plus rien donc à quoi se raccrocher. Il passait sans doute en revue les anciens espoirs et les peines (ça, c’est moi qui le dis) et sa solitude devait lui sembler immense, il ne savait pas ce que l’immédiat « après » pourrait lui apporter. Pire, il se demandait peut-être comment passer de la seconde actuelle à celle qui allait suivre. Je crois que nous connaissons tous des moments semblables. Pour ce qui me concerne, je pourrais dater aussi un tel moment, dire a posteriori ce qui l’avait sans doute déclenché ; un sentiment d’enfermement. C’était à Haïti, il y a trois ans de cela, je logeai dans un hôtel, parqué, gardé sans que je puisse entrevoir une issue à cette claustration. Cause externe ? Mais qu’importe, le résultat était là, comme peut-être pour Frédéric Boyer – car on n’en saura pas plus sur sa biographie : sur ce qui avait entraîné cet état, ce qui fut décisif quant à sa sortie.
Dépression. Boyer a ces beaux mots :

ce que le monde moderne a appelé dépression très justement, et pour ainsi dire très platement. Cette absence de sommets à gravir. Mais une marche aveugle autour de gouffres infranchissables, la tête pleine de tout un monde nocturne de souvenirs.

Comment sort-on d’un tel état ? Boyer nous en dit peu sur les circonstances matérielles : un passage par l’hôpital, la prise en charge efficace par sa compagne Anne, un voyage en Italie, à Florence plus précisément, où la vue de l’Arno par la fenêtre de l’hôtel lui apporte réconfort. Mais plus avant, c’est d’une longue méditation dont on a besoin. Elle passe par une réflexion sur l’espérance. Car bien sûr, comment pourrait-on s’en sortir s’il n’y avait pas encore de l’espérance. Mais qu’est-ce que l’espérance ? Tout le monde peut-il en jouir – et je mets le verbe « jouir » ici à dessein – ?
A première vue, c’est une force, on dirait même une force pure, entendons par là qu’elle n’a pas d’objet particulier, pas de point où s’exercer : elle serait juste un halo à notre existence matérielle, prête à agir sans qu’on ne sache sur quoi ni pourquoi, mais sans elle, nous serions rendus à notre matérialité triviale qui, pour le coup, ne mériterait pas d’être vécue. Du moins, c’est ainsi que je comprends les mots de Frédéric Boyer, et j’y souscris, bien sûr. Espérance = espoir ? Sommes-nous condamnés, si nous voulons vivre, à espérer ? Pourtant « l’espoir tue » disait l’autre… (que je n’ai jamais vraiment compris). Mais c’est que l’espérance, nous explique l’auteur, n’est pas l’espoir justement. L’espoir est toujours espoir de quelque chose, si notre espoir se réalise, après tout, c’est bien normal : il est dans l’horizon possible de l’espoir de se réaliser un jour, si ce n’est pas le cas, on fera autre chose, on se repliera sur un autre espoir. Autrement dit il y a dans l’espoir une place pour le calcul, la probabilité :

l’espoir à lui tout seul est souvent une sorte de vanité, de contrainte mondaine obligatoire, de projection nécessaire et finalement de dépense, de dispersion (p.48)

alors que l’espérance, elle, ne promet rien, ne se calcule pas, ne se livre pas à des probabilités :

le propre de l’espérance, c’est d’être combien plus que l’espoir, au-delà d’une issue probable et espérée. Aucune supputation, aucun calcul, aucune chance, aucun abcès à percer. L’espérance porte l’espoir jusque dans l’impossible.

L’espérance en somme serait donc ce que l’on n’attend pas et serait tel, justement à cause de cette non-attente, que ce que l’on n’attend pas puisse advenir. Je pense ici à des travaux très différents de ceux de Boyer, qui n’ont rien à voir a priori avec l’idée de l’espérance, mais au contraire avec celle de catastrophe. Jean-Pierre Dupuy avait publié il y a de cela au moins une dizaine d’années, un petit livre sur « Le catastrophisme éclairé ». Il y défendait l’idée que ce n’est pas à coups de statistiques, de calcul de probabilités sur les mondes possibles que l’on pourrait se mettre à l’abri d’une catastrophe presque certaine (qu’elle prenne la voie des armes nucléaires, des attentats, des explosions de centrales, des effets du réchauffement climatique…), mais que c’était au contraire en gardant le regard fixé sur le caractère « presque-certain » de la catastrophe que nous parviendrions peut-être à l’éviter. En somme, là aussi, il s’agissait de croire en ce que l’on savait (presque) impossible pour le faire advenir, et d’être certain de l’échéance catastrophique pour parvenir à l’éviter. Drôle de rencontre entre un philosophe spiritualiste et quelqu’un qui a, à la base, une pensée d’ingénieur.

Oserai-je dire que l’espérance est ce carburant invisible qui emplit nos âmes quand elles peuvent encore contenir quelque chose ? Image bien trop triviale sans doute… Frédéric Boyer ne s’exprimerait certainement pas ainsi. Mais pourtant… en parlant de carburant invisible, j’appuie sur « invisible ». On veut bien donner droit à tout ce qui est visible, tangible, à tout ce qui se chiffre, s’évalue. Mais l’invisible ? Le non quantifiable ? L’inévaluable ? Peut-on d’ailleurs être sûr que ces choses-là existent. Du point de vue d’une philosophie positive (pour ne pas dire positiviste) : non, bien sûr. Mais alors, pas plus que la poésie n’existerait. Pas plus que l’amour non plus… Tiens, voilà quelque chose à explorer (ce que ne fait pas vraiment Frédéric Boyer dans son livre) c’est ce lien entre l’amour et l’espérance. C’est fou comme cela se ressemble (de mon point de vue). Quand Frédéric Boyer écrit ceci :

Et je commençais à croire […] que l’espérance est ce que nous possédons quand tout nous possède et nous écrase. Mais ce qui ne signifie pas pour autant que nous sommes tirés d’affaire. Au contraire. L’espérance est alors ce bien que nous avons perdu sans avoir jamais pensé que nous le possédions. On voudrait, j’ai voulu, superstitieux dans le chagrin, que quelque chose se répète, pensant que cela s’était perdu, alors qu’espérer aurait été de désirer la répétition de ce que je n’avais pas connu

ne dirait-on pas qu’il évoque l’amour, ou plus exactement la perte de l’amour ? Que lorsqu’il dit : « je pense à cette façon qu’a eue parfois la vie de me mettre les bras autour du cou […] et à cette façon aussi de me faire dérailler et chuter souvent. L’affection, l’attention brutalement retournées comme un gant sur une main noire et terrible, prête à m’étouffer », ce qu’il décrit c’est le malheur en amour, le sort triste des malheureux en amour, ce que probablement aussi nous avons tous été un jour ou un autre. Alors on éprouve comme un miracle la rencontre du véritable amour, comme si c’était là aussi cette chose qui survient pour l’avoir attendue, mais sans connaître par avance (jamais) le tour qu’elle prendrait. Et comme il est juste alors de dire que pour l’obtenir, il nous a fallu sortir de la répétition du connu pour désirer la répétition… de ce que l’on n’avait jamais connu.

Mais l’espérance n’est pas aimée : c’est un des points sur lesquels insiste particulièrement Frédéric Boyer. Pourquoi ? D’abord comme on l’a dit plus haut, parce que c’est une valeur assez peu en accord avec notre époque, où l’on n’apprécie guère que ce qui est quantifiable, montrable, doté d’une signification « sociologique », et où le mot « espérance » fait son « métaphysique », à moins qu’il ne soit synonyme de naïveté. Boyer rappelle qu’au Moyen-Âge, on appelait espérart (celui qui espère) celui qui était quelque peu benêt, trop crédule ou bien fou. Ensuite, il est vrai que l’espérance fait toujours courir un risque : « celui qui espère est souvent condamné à l’inconsolable. Et chacun sait que l’on ne revient jamais indemne de ses espérances perdues ». Cela me fait penser aux grandes espérances d’autrefois… et pour être dans un registre très distinct de celui dans lequel s’installe l’auteur, à « l’espérance communiste » par exemple… Quel gâchis ! Ceux et celles qui y ont cru ne sont-ils pas fondés à regretter d’avoir couru ce risque d’espérer, alors même qu’ils n’avaient aucune conscience que ce fût un risque (n’étaient-ils pas certains de l’advenue d’une cité idéale où les classes sociales n’existeraient plus?). Et pour marquer à quel point l’espérance est finalement indépendante de son objet, n’y a-t-il pas encore des croyants pour espérer encore en ce régime ? Alors en ces moments, l’espérance peut être détestée, mieux vaudrait ne rien espérer que s’engager pour une cause qui s’avérerait vaine et absurde. Cela ressemble au débat que je suivis une fois (MC2 de Grenoble) entre Claude Lefort et Edgar Morin… l’un réclamait que l’action politique réenchantât le monde alors que l’autre se disait satisfait que « l’enchantement » ait disparu : on allait pouvoir enfin s’attaquer aux vrais problèmes, dans le concret des solutions pratiques à venir. Je ne sais finalement qui avait raison… Tout n’est pas seulement affaire de « réussite », ni de lutte contre le chômage (encore faut-il que le travail vaille la peine), ni même de lutte « contre les riches » (qui sont ces riches que l’on envie?).

Job sur son fumier – ND de Paris

Inévitablement, la réflexion sur l’espérance conduit à des thèmes bibliques. Le Livre de Job raconte l’histoire d’un de ces riches, mais qui perd tout, sauf bien sûr l’espérance. La faiblesse de mes connaissances bibliques m’empêche d’aller très loin dans mon commentaire. Je suis simplement en admiration. Job est l’exemple de qui a tout perdu, mais à qui tout sera redonné (en double?). Pourquoi ? Parce que justement, il lui reste l’espérance, ce bien qui « appartient aux faibles », et cela en dépit des efforts de ses amis pour qu’il renonce à elle. Job perd tout ce qui l’entoure, il perd « littéralement la haie qui clôturait et protégeait son existence ». Extraordinaire : on souligne ainsi que le maximum de ce qu’il peut perdre, c’est la clôture qui entoure ses biens ! Comme si, dans cette privation, s’ouvrait la possibilité de s’ouvrir aux autres. Fin positive de l’espérance : il n’y a plus rien à espérer si on a franchi ce chemin, et cette fin se marque par un bénéfice symbolique, c’est comme si à Job, tout était rendu mais en double. Ou bien, dit autrement, comme si dans l’excès de ce qui est rendu se trouvait toujours la marque de ce qu’on a enduré, « la cicatrice de la perte [qu’on a] traversée ». Boyer nous montre ainsi l’espérance à l’oeuvre : ce n’est pas une rengaine à dire qui nous restituerait ce qu’on a perdu, non, ce qu’on a perdu, on l’a perdu et l’espérance nous permet seulement (et c’est déjà beaucoup) de nous rendre une vie transformée, mais une vie quand même. C’est sans doute ce que lui, l’auteur, a enduré.

Mais quid de ceux pour qui l’espérance est perdue ? « Les sans-espoir sont ceux dont la vie même est laissée pour compte. Les vies dont l’espérance est niée, refusée, dissoute. Notre premier devoir serait d’écouter les espérances d’autrui, d’entendre l’expression des espoirs et de la recueillir ». Mais pourquoi cela ? Il y a chez Frédéric Boyer une idée forte : que nos vies sont en relation d’inter-traduction, non pas identiques bien sûr, ni « égales » (au sens strict d’une égalité mathématique) mais traduisibles entre elles. J’aurais tendance à penser qu’il y a là une analogie avec la compassion bouddhiste. Dans le bouddhisme, les êtres entrent en relation de compassion non pas au sens d’une pitié réciproque mais parce que, dans un monde empli de vacuité, ils ne peuvent faire autrement que reconnaître leur interdépendance. Celle-ci s’exprime ici comme inter-traductibilité, ce qui est presque pareil, avec l’idée de langage (et de parole) en plus : « Notre vie est à traduire. Nos vies sont à redire infiniment avec les langues d’autres existences ». Et si nous ne pouvons plus faire cela, alors nous perdons en cette espérance pour tous qui devient ainsi un autre mot pour cette équivalence des individus entre eux.

Ici, Boyer énumère les sans-espoir – j’allais dire les sans -papiers – mendiants, réfugiés, exilés, pourchassés, pauvres, exploités, contrariés, victimes, essoufflés, découragés, prisonniers, vaincus, orphelins, dépouillés, abandonnés, dont il dit qu’ils « espèrent parce qu’ils sentent, qu’ils savent, qu’ils comprennent que leur espérance contre toute espérance leur donnent une haute situation humaine ». Curieuse énumération à laquelle manque la pire situation, qui devient très fréquente aujourd’hui : celle de l’être arrivé en fin de vie, du patient souffrant de Parkinson ou d’Alzheimer, de celui qui finit par perdre l’usage de la parole, voire de la conscience. Malaise devant cet oubli qui apparaît presque toujours dans les discours proches du religieux : ferions-nous l’impasse devant ce drame qui nous pousse de plus en plus à constater qu’il existe un état de l’humanité souffrante qui se répand (à cause du prolongement de l’espérance de vie sans doute) et qui, sourdement, silencieusement, nous interpelle sur nos possibilités de croyance et de vivre l’espérance jusqu’au bout. S’il n’y a plus de parole (plus de parole consciente) peut-il y avoir une espérance ? C’est d’autant moins probable que Frédéric Boyer lui-même installe un lien fort entre parole et espérance : « celui qui parvient à parler dans la détresse n’est plus impur ni souillé, disons même que prenant la parole, il sort de sa condition d’impureté, de souillure » – c’est ce que Boyer tire de l’analyse de Job : « Silence ! Je parle ! […] écoutez, écoutez mes paroles ! Entendez bien ce que je dis : je suis dans mon droit / je me sais innocent / qui porterait plainte / contre moi muet et mort ? ».

Oui bien sûr, mais qu’advient-il de qui ne peut pas prendre la parole ?

J’en arrive à me demander où j’en suis de cette interrogation… ce beau livre, ce livre à lire, relate la façon dont un homme s’est extrait de la dépression, du mal de vivre, du doute sur la nécessité de « poursuivre », mais c’est à lui que finalement il s’adresse, ou… à Lui pour ceux qui y croient, il n’est pas allé jusqu’à explorer le fond du fond du drame humain : même si l’espérance est ce qui reste à Job, Job n’est pas celui à qui il ne reste plus rien. Beaucoup de pire que Job sont démunis de tout et même de l’espérance dans les maisons dites « de retraite », qu’on a qualifié d’EHPAD en notre jargon administratif.

Mais peut-être suis-je en train de blasphémer…

NB: le titre vient d’une phrase du Livre des Lamentations: et alors je retourne là où le cœur attend.

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(S’) essayer (à) Hegel

je le confesse : jusqu’ici ignorant, n’ayant connu que par ouï-dire, par quelques mots dits du haut de sa chaire par un prof de philo ayant rejoint depuis longtemps le paradis des philosophes, ou bien par autre philosophe interposé, parfois pour en dire du mal, parfois pour dire « qu’il fallait le remettre à l’endroit », parfois pour dire qu’on lui préférait Spinoza, parfois pour dire qu’en France on ne l’avait jamais compris. Et puis il s’avère que si, je l’avais connu quand même un peu parce que, tout simplement, nombre de pensées sans le dire se rattachent à lui, toutes ces pensées qui sont dites critiques de la raison formelle, de la logique propositionnelle et qui cherchent à montrer que l’image du monde ne saurait être statique, qu’il n’est pas d’entité bien stable destinée à ne jamais revenir sur elle-même pour se mettre en question, que le concept n’est pas un quinquet de taverne (un simple ensemble). Bref, Hegel, il faut bien se mettre à le lire et y trouver retrospectivement un fondement à ce que l’on a parfois fugitivement pensé mais que l’on a détourné de soi parce qu’on le jugeait manquant de positivité. Seulement, c’est une lecture très difficile. Il faudrait se faire aider. On craint de ne pas y arriver tout seul. D’abord, quand on ouvre la Phénoménologie de l’Esprit, de quoi s’agit-il au juste ? En quoi le mot « phénoménologie » est-il justifié, lui qui nous évoque un type de philosophie qui ne viendra que bien après Hegel, avec Husserl, Heidegger, Sartre…. Phénoménologie ici s’entend comme logique de l’apparence, c’est du moins ce dont me convainc le philosophe Jean-Clet Martin (de qui je ne me ferai pas faute de m’inspirer). Il faudra donc s’en prendre aux apparences, dire s’il y a lieu de distinguer l’être de l’apparaître. Cette distinction est fondamentale dans la philosophie classique depuis Platon. C’est J-C. Martin justement qui rappelle comment fonctionne le mythe de la caverne pour toute la tradition philosophique occidentale : les apparences ne sont rien, seules valent les vraies essences. Un philosophe contemporain comme Alain Badiou a repris cela à son compte. Chez lui, les essences sont les structures mathématiques, elles sont dotées d’un apparaître que l’on étudierait au moyen d’une logique : j’ai toujours été très sceptique devant cette dichotomie. Il semble que chez Hegel, elle disparaisse. Non, la philosophie ne consistera plus à se casser la tête à établir une opposition entre être et paraître, se demander à la façon kantienne, s’il existe un niveau de réalité (le noumène) que, de toutes façons, on ne peut pas atteindre, et si nous devons nous contenter du monde des phénomènes, donc des apparences, ce qui ouvre à toute une problématique des conditions de possibilités de la connaissance. Ces conditions de possibilité reposent sur un malentendu, elles viennent du choix initial adopté, qui consiste à partir d’une opposition entre sujet et objet, ce qui nous contraint à nous poser la question : comment le sujet va-t-il rejoindre l’objet ? (comment donc va-t-on atteindre cette relation particulière entre les deux que l’on nomme connaissance?). Hors de cette distinction, la phénoménologie, comme dit J-P. Lefebvre, peut se permettre de « se jeter à l’eau pour savoir nager », elle « réfute performativement la notion de préalable en se déclarant elle-même d’emblée scientifique ». Encore que le mot de « scientifique » puisse certes être mis en doute aujourd’hui tant la notion de science entre dans une catégorie bien établie… il n’est de science, dira plus tard Cavaillès, « que de démonstration », or il est peu fait état de « démonstrations » dans l’œuvre de Hegel (à la différence de Spinoza), car cette forme d’argumentation, dit-il, « relève de la connaissance externe », à moins que le cheminement lui-même tienne lieu de démonstration, comme le sous-entend cette phrase de la préface :

Mon propos est de collaborer à ce que la philosophie se rapproche de la forme de la science – se rapproche du but, qui est de pouvoir se défaire de son nom d’amour du savoir et d’être savoir effectif.

Savoir effectif… méditons là-dessus un instant : l’ambition nous semble démesurée, comment posséder un savoir qui ne soit pas simple représentation, mais action, performativité, processus qui engendre quelque chose de l’ordre du Réel ? Il n’est pas étonnant ici que Mark Alizart ait vu chez Hegel une sorte d’anticipation de l’informatique, laquelle est bien, en un sens, savoir effectif : elle calcule, réduit, opère, produit des résultats, ne se contente jamais d’être dans la description (se souvenir que la notion de preuve en informatique revêt ce caractère d’effectivité dans la conception « preuves comme programmes »). Autre phrase de la préface :

Le vrai est le Tout. Mais le Tout n’est que l’essence s’accomplissant définitivement par son développement. Il faut dire de l’Absolu qu’il est essentiellement résultat, qu’il n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité ; et c’est là précisément sa nature, qui est d’être quelque chose d’effectif, sujet, advenir à soi-même.

Oui, le « vrai » n’est pas seulement un concept local, définissable (comme a tenté de le faire Hintikka dans un fameux ouvrage de logique), au sens hégélien il est dans la totalité du processus (dans la quête de vérité elle-même, autrement dit dans le Sujet), quant à l’Absolu, on ne saurait le poser en préalable, il est produit, résultat, c’est le sujet enfin produit – et toujours à re-produire – (en suivant Mark Alizart, on peut là encore trouver l’analogie avec le calcul informatique : ce que « fabrique » ce calcul, c’est, sous forme de résultats, à partir de formes symboliques, d’autres formes symboliques, mais réduites : un calcul n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité). A la différence, poser l’Absolu en préalable au processus, c’est tomber dans la Religion ;

le besoin de représenter l’absolu comme sujet recourait aux propositions suivantes : Dieu est l’Eternel, ou encore l’ordre moral de l’univers… Dans ce genre de proposition, le vrai est simplement posé directement comme sujet, mais n’est pas exposé comme le mouvement de réflexion de soi en soi-même.

Et pour aller plus loin sur la caractérisation de la vérité, des fois que l’on n’ait pas compris :

La substance vivante n’est, en outre, l’être qui est sujet en vérité, ou, ce qui signifie la même chose, qui est effectif en vérité, que dans la mesure où elle est le mouvement de pose de soi-même par soi-même, ou encore, la médiation avec soi-même du devenir autre à soi. Elle est en tant que sujet la pure négativité simple […] Seule cette identité qui se reconstitue ou la réflexion dans l’être autre en soi-même – et non une unité originelle en tant que telle, ou immédiate en tant que telle – est le vrai.

Mais encore ?

Impression de qui attaque la Phénoménologie pour la première fois : il ne sait pas de quoi il s’agit au juste… L’Esprit ? Oui mais, en ces temps bien changés où la science a fait mille progrès, et notamment la science dite « cognitive » (on dit plutôt « les » sciences cognitives, certes, mais n’est ce point affaire de convention ?) on s’attend à une descente dans l’Esprit au moyen d’outils (aujourd’hui l’IRM, la tomographie…) qui objectivisent le fonctionnement dudit esprit. Or, nous en sommes bien loin, et même à l’extrême opposé. Car, on s’en doute, il n’y a pas d’objectivisation possible de l’Esprit vu que c’est justement lui, l’Esprit qui, en même temps qu’on l’observe, observe. Je comprends mieux ce que veut dire le philosophe Yves Charles Zarka dans une récente tribune du Monde critiquant le neuro-scientifique Stanislas Dehaene (« La neurologie cognitive relève d’un scientisme non dénué de dangers », Le Monde du 8 février) lorsqu’il écrit :

La description qui est faite du phénomène de la conscience dans le cadre de cette psychologie expérimentale relève d’une phénoménologie approximative et incertaine qui se donnerait pour objet paradoxal de transformer en objet observable la condition même de toute observation.

Et, plus loin :

Certes, il est toujours possible de provoquer des états de conscience par excitation cérébrale. Mais ce qui fait la conscience comme telle, l’autoréflexion qui la structure de manière immanente échappe à ce genre d’expérience de laboratoire. Elle ne tombe pas sous la main, ni sous aucun appareil si compliqué qu’il soit. Loin d’entrer dans le laboratoire pour accéder à sa vérité, la conscience lui a toujours échappé.

Les travaux (admirables) de Stanislas Dehaene ne sont pas en cause : on peut suivre ses passionnants cours au Collège de France sur le web, et on comprendra effectivement mieux « comment fonctionne le langage » par exemple (et on verra que les hypothèses de Chomsky qui, lui, n’a pas eu recours aux outils mentionnés plus haut, sont largement corroborées), mais en ce qui concerne la philosophie, je ne lui donnerais pas à garder mon chat, si j’ose dire… lui qui ose déclarer : « La montagne philosophique que nous nous faisons du caractère ineffable de l’expérience subjective accouchera d’une souris… de laboratoire » (Le code de la conscience, ed. Odile Jacob, 2014).

Tout ce détour par les neurosciences juste pour marquer une différence capitale d’avec cette autre approche, celle qui, à l’extrême opposé, considère qu’étudier le processus de la conscience ne peut jamais se faire en tentant de l’objectiver, mais seulement en le vivant de l’intérieur, en tentant de reproduire son mouvement, en considérant qu’il n’y a rien en dehors de ce mouvement, d’ailleurs, puisqu’alors s’il y avait une chose en dehors on ne saurait la saisir, étant par nature hors de notre expérience possible. Bref, ce processus de la conscience borne notre horizon, il faut le penser comme s’identifiant à l’Etre même, d’où cette rencontre de Hegel avec la prime pensée du Parménide : l’Etre et la Pensée sont mêmes. Alors bien sûr, on ne pourra jamais s’en rendre compte dans une éprouvette, et même pas au fond d’un scanner…

Donc, si nous revenons à la Phénoménologie et à ce qu’on éprouve lors de son abord une toute première fois, à cette question lancinante : « mais de quoi parle-t-il ? », on finira par répondre qu’il parle de ce que nous sommes bien obligés de constater que nous faisons en vivant, en prenant conscience du monde, en prenant conscience de soi, voire même en prenant conscience du fait que nous allons mourir, bref une somme quasi infinie de mouvements en tous sens pour nous appréhender nous-mêmes, avec notre corps et avec notre conscience ; et comment au passage, dans cette dynamique qui enveloppe tout, nous finissons par comprendre – un peu – et peut-être aussi par acquérir des savoirs (alors qu’aux stades antérieurs nous ne savions même pas comment définir cette notion, de savoir). Le savoir donc, n’est pas une somme de discours auxquels nous attribuons une « valeur de vérité » (comment ? par quel miracle?), c’est juste un stade en quelque sorte inévitable par lequel nous passons, dans un chemin tout tracé qui finit toujours – en principe – par nous ramener à nous-mêmes. Voir les choses comme cela est fascinant. Plus tard – dans mon projet d’écriture – nous verrons même comment cela peut s’intégrer à une conception quasi pragmatiste (celle inventée par Peirce, Dewey etc. et aujourd’hui si brillamment défendue aux Etats-Unis par Brandom).

Tout cela, bien sûr, suppose un commencement, encore qu’un tel début soit difficile à établir, tant tout semble circulaire… la conscience revenant toujours sur elle-même, et les savoirs aussi (contrairement à la conception « plate », définitive, cumulative où les savoirs ne sont jamais remis en cause, ce qui contredit – soit dit en passant – le mouvement historique de la science). Où couper le cercle ? Dans les années soixante, le linguiste Antoine Culioli (qui vient de mourir à l’âge de 94 ans) exploitait la figure de la came (au sens mécanique du terme, comme quand on parle d’arbre à cames dans un moteur de voiture, pas la came au sens que peut-être vous imaginez !..). Quand on la parcourt, au bout d’un tour on se trouve toujours à l’arrivée un peu plus haut qu’au départ. Circulaire donc, mais s’élevant sans cesse. Jean-Clet Martin prend comme exemple le retour d’Ulysse dans l’Odyssée : « Ulysse reste-t-il le même en revenant au lieu d’où il est parti ou, au contraire, […] faisant retour au point de départ, ne va-t-il pas se trouver enrichi par un périple capable de lui faire comprendre de nouvelle manière ses amis et même son ancienne épouse qui a pris le pouvoir ? Ne fera-t-il pas une lecture nouvelle de la situation initiale ? ».

S’il faut un point de départ, on le prendra dans la conscience « naturelle », ce qui signifie, comme l’écrit Jean-Pierre Lefebvre, traducteur de Hegel dans l’édition parue chez Garnier-Flammarion, dont je m’inspirerai aussi : « non pas un état de nature, mais un niveau de naïveté spirituelle déterminé par l’environnement historique, le point où l’on en est ». La « conscience naturelle », c’est notre perception spontanée : nous sommes face à une chose dont nous ne doutons pas de l’être. Nous avons une certitude parce que nous voyons cet être, nous ne pouvons pas douter un seul instant qu’il n’existe pas. Mais dès qu’on a acquis cette certitude, cette conscience, nous allons nous demander si elle correspond bien à la vérité, mais pour cela la conscience fera référence à la totalité des expériences déjà faites. Le « ceci » (ou le « maintenant ») qui nous est accessible par la conscience nous apparaît dans un premier temps singulier, puis dans un second temps, il s’avère comme ce qu’il peut y avoir de plus universel (de plus répandu) : « ceci » devient un concept, le concept de la chose en soi qui est ici et maintenant. Ainsi l’opposition entre une conscience de soi (même balbutiante) et un autre que soi qui en apparaît au premier abord comme la négation débouche sur un degré de conscience plus élevé. La conscience pose alors comme le vrai la relation entre les deux moments opposés : l’ici qui s’avère être un en-soi universel ; le vrai est alors la négation de la négation de l’immédiateté.

On ne va pas résumer la Phénoménologie de l’Esprit en trois pages… je continuerai sans doute d’y réfléchir ici ou ailleurs. Ce qui m’intéresse, on l’a compris, c’est de mettre en relief brièvement ce en quoi il est possible d’avoir une autre vision, à la fois du réel et du sujet, que celle qui est proposée dans un certain scientisme contemporain, ou positivisme (c’est comme vous voulez), de jeter des bases (à des fins toutes personnelles… mais si ça peut intéresser quelqu’un d’autre… pourquoi pas?) pour une meilleure compréhension des processus qui interagissent en nous et hors de nous pour nous constituer comme conscience, sujet, et constituer en même temps ce que nous identifions comme le monde autour de nous. Cela reprend quelques idées eues après la lecture de Mark Alizart (informatique céleste). Cela n’attaque pas les savoirs autres, en particulier scientifiques, en particulier des sciences cognitives, dans la mesure où il existe bien un stade de la connaissance qui s’organise (doit s’organiser) selon les méthodes expérimentales, un stade de la connaissance qui connaît une certaine notion de « vérité » (la conformité aux faits, validée par l’expérimentation) et que les connaissances acquises à ce stade ont bien sûr une portée pratique (l’enseignement par exemple ne saurait ignorer les résultats scientifiques ; si notamment, la recherche expérimentale met en avant le fait que les enfants sont mathématiciens beaucoup plus tôt qu’on ne le croyait jusqu’ici, il est souhaitable d’en tenir compte au niveau des apprentissages), mais cela conteste simplement les croyances d’ordre général que certains scientifiques pensent possible de tirer de leur pratique, ce qu’en d’autres temps, un philosophe comme Louis Althusser avait dénommé : les philosophies spontanées de savants. Illusion par exemple selon laquelle les connaissances scientifiques tirées de l’expérimentation et du calcul engloberaient naturellement le processus qui les a créées, comme la manière dont elles sont réfléchies par la conscience pour nous constituer en sujet. Bien sûr que non : le phénomène de la conscience n’est pas un simple rejeton des fonctionnements observés grâce à la résonance magnétique.

On devra cependant faire attention à un autre écueil : celui de la croyance en une « science supérieure ». Certains penseurs naïfs du passé n’ont-ils pas tenté de substituer un « savoir » soi-disant supérieur aux sciences ? Les penseurs « naïfs » en question (peut-être pas tant que cela naïfs d’ailleurs) se sont recrutés parmi les charlatans de tous horizons et si une certaine descendance hégelienne se reflète hélas, au-delà de Marx, dans le stalinisme, on trouvera bel exemple de désastre épouvantable causé par une interprétation fautive de la dialectique (dite « matérialiste ») dans ce qu’on appelle « l’Affaire Lyssenko » (du nom de cet agronome soviétique que Staline promut au premier plan de la science parce qu’il s’inspirait directement des principes de la dialectique marxiste, niant la théorie génétique en tant que « science bourgeoise », ce qui eut pour effet de causer des pertes énormes à l’agriculture soviétique, d’où s’ensuivirent d’horribles famines qui ont duré jusque dans les années cinquante). Si la « science » hégelienne devait aboutir à ce genre de dérive, ce serait évidemment très fâcheux. D’où la nécessité d’une lecture sérieuse, rigoureuse et moderne (c’est-à-dire informée des travaux scientifiques actuels).

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les pluies vénitiennes (II)

carnaval de Venise

masque

Dimanche à Venise au soleil frémissant, premier jour de carnaval avec ses attractions kitsch (« le vol de l’Ange », une jeune fille qu’on a élue l’année précédente – cette année une certaine Elisa Constantini – qu’on fait s’élancer du haut du Campanile suspendue à une nacelle, et atterrir sur la place, après un « vol » sur l’air de l’Ave Maria…(cf. note 1)), et surtout ses costumes somptueux rencontrés au hasard des rues, des ponts et des places. Avec sa foule aussi qui, cette fois à l’inverse des jours précédents, afflue sur la place Saint Marc, devant le pont des Soupirs, sur la rive des Schiavonni, obligeant à faire des détours, des écarts vers l’église San Zaccaria, ou bien plus loin vers Santa Maria Formosa. On se dit qu’en changeant de rive on aura moins de monde, et c’est vrai que cela est plus détendu dès qu’un saut de vaporetto nous conduit plus loin, vers Santa Croce et San Polo, où l’on peut admirer à loisir les palais ou les « ca », Rezzonico ou Foscari (où se situe l’université) et, tout près de là, la Ca’ Goldoni, maison de naissance du dramaturge.

Ca’ Goldoni

Carlo Goldoni y naquit donc en 1707 et dès l’âge de huit ans commença à jouer des piécettes au moyen du petit théâtre de marionnettes que lui construisit son père et qu’on peut voir aujourd’hui dans le musée. Goldoni est l’inventeur du théâtre moderne, ayant renoncé au répertoire de courtes farces stéréotypées que l’on jouait avant lui. Parti à Paris pour fuir de mauvaises querelles, il mourut dans la pauvreté en 1793 – la Révolution ayant suspendu la pension que le Roi lui avait octroyée, laquelle fut rétablie, au lendemain de sa mort, pour que son épouse pût en profiter. Il y eut une époque où Venise regorgeait de théâtres. Ce ne semble plus être tellement le cas aujourd’hui et c’est dommage… nous aurions été tellement heureux de « nous faire » un petit Goldoni… En l’absence, on se console par la dégustation de cichettis délicieux (à la brandade de morue, aux charcuteries fines, au camembert avec un bout de noix…) sur le campo de San Toma. Soleil en terrasse pour un café (mais lungo) sur le Campo San Polo, une chaleur douce enfin qui emplit nos veines et nous rend prêts à attaquer un nouveau morceau de bravoure : la Scuola Grande di San Rocco.

Théâtre de marionnettes de Goldoni

Les Scuola étaient des confréries religieuses regroupant la population vénitienne par professions ou corporations, les Scuola Grande surtout avaient un rôle humanitaire, elles brassaient énormément d’argent dans le but théorique d’aider les plus pauvres, de faire la charité et œuvre de solidarité. Les magnats du commerce et de la finance mais aussi les grands artistes se devaient de se montrer généreux. Ainsi Tintoretto ne se fit payer que les pinceaux, la peinture et les autres outils pour accomplir son grand oeuvre, la décoration de cet immense palais, et comme les murs ne suffisaient pas, il peignait aussi les plafonds. Les salles, en particulier la salle capitulaire, sont gigantesques. Tintoret commença son travail en 1575 (il devait y avoir une quinzaine d’années que le bâtiment était fini), peut-être commença-t-il par ce panneau central au sein du plafond qui relate un événement de l’Ancien Testament : l’érection du serpent de bronze, épisode parait-il fameux de la Bible, drôle d’histoire à vrai dire… Dieu ayant envoyé à Moïse un serpent de bronze à mettre au bout d’une perche afin d’être le remède aux piqûres de serpents réels que ses fidèles (dirait-on aujourd’hui ses followers?) enduraient dans le désert (parce qu’ils avaient osé dire du mal de Dieu dans l’épisode précédent). Les exégètes établissent un lien entre ce serpent sur sa perche et la croix du Christ. Ou bien peut-être commença-t-il par le Massacre des Innocents...

Le Tintoret – Massacre des Innocents (plafond de la salle des chapiteaux)

Le Tintoret, extraordinaire virtuose, n’hésita jamais à se lancer dans les toiles de la plus grande ampleur… n’est-il pas vrai que son Paradis (qui est au Palais des Doges) est le plus grand tableau de l’histoire de la peinture (9,90m sur 24, 50 m) ? S’il n’est pas à la Scuola, en revanche y figure cet autre tableau bouleversant (par la taille, la perfection des figures, leur nombre, leur complexité) qu’est la Crucifixion (5, 36 m sur 12,24). Tous les protagonistes sont présents, on hisse encore un des crucifiés, le peintre lui-même s’est représenté, barbu et solitaire dans une robe bleue, appuyé au terre-plein central et ne perdant pas une miette du spectacle.
D’autres tableaux du Tintoret sont étonnants par le cadrage ou les perspectives inusités comme cette Cène vraiment unique où les apôtres ne sont pas, pour une fois, vus de face mais en oblique, ou bien la disposition sur deux étages d’une Adoration des bergers

Sartre (cf. note 2) l’a baptisé « le séquestré de Venise », « cet homme [qui] s’imagine qu’il a reçu par naissance le privilège de transformer sa ville en lui-même » (Situations, IV, p. 304) et il affirme qu’il avait raison de le croire. Ainsi Tintoret serait venu tout rafler du monde (du marché?) de la peinture, après le partage qu’en firent les Titien, Giorgione et Véronèse, tous issus des possessions de la Sérénissime mais non natifs de la ville,

Or il se trouve, au fort de l’invasion, que le plus grand peintre du siècle voit le jour au cœur de cette ville occupée, dans une ruelle du Rialto. La sombre fierté plébéienne, toujours humiliée, refoulée, sans cesse aux aguets, saute sur l’occasion, se glisse dans le cœur du seul Rialtin qui ait encore du talent, le dresse, l’enflamme. (p. 307)

mais il faut faire attention : « Sartre se prend volontiers aux délices trompeuses des images et du style » comme le dit Pierre Campion dans un article des Temps Modernes de 2012. N’est-il pas un peu dérisoire de faire de ce Jacopo Robusti une sorte de Roquentin qui s’ignorerait, embourbé dans la matérialité des choses et voulant à tout prix nous envelopper du sentiment de cette viscosité du réel grâce à une surabondance de matière picturale? …

D’ailleurs, Tintoret n’est pas le seul présent dans cette demeure sombre (et froide). Un petit escalier monte vers le Trésor, où on trouve deux Tiepolo, relatant également des événements de l’Ancien Testament (Abraham informé par un ange de la naissance de son enfant, et le sauvetage par un ange d’Ismaël, fils d’Abraham et de son esclave (?) Aghar), ainsi qu’un portrait du Christ portant sa croix, accompagné d’un inquiétant personnage, dont la paternité est toujours disputée entre Giorgione et Titien.

Giorgione ou Titien?

On sort de là épuisé, sans avoir envie de continuer à voir de tels torrents de peinture… et pourtant les Frari sont à deux pas, dont on sait que la basilique renferme le plus beau des Titien, peut-être l’un des plus beaux tableaux du monde : l’Assomption de la Vierge dans trois éclats de rouge, dont celui de la robe de la Vierge elle-même, qui monte vers le ciel comme un tourbillon de couleur, elle-même déjà inatteignable parce qu’ayant atteint le niveau intermédiaire entre Ciel et Terre alors que ceux qui restent en bas s’émerveillent d’un tel prodige, à moins qu’ils ne se lamentent de ne pouvoir la retenir près d’eux. Le ciel supralunaire est d’or tandis que celui de la Terre est bleu.
La nef de la basilique est immense, elle abrite maints tombeaux, dont celui de Canova.

Eglise des Frari

Mais la flamme d’une robe rouge suffit-elle à réchauffer la froideur lugubre d’une église…

Il faut encore boire des thés brûlants, puis se remettre en route, repasser le pont du Rialto afin de retourner faire nos emplettes du côté des marchands de masques du Fondamento dell’Osmarin et de Saint Georges des Grecs, marcher jusqu’à San Lorenzo, peint par Vittore Carpaccio sur son Miracle de la Relique de la Croix, et faire retour vers Santa Maria Formosa, l’église de Santa Maria dei Miracoli (une cassette de marbre) et la petite trattoria au coin de la calle Widmann qui porte le nom d’Antico Gatoleta.

Vittore Carpaccio – Accademia

note 1: je suis un peu sévère (ou un peu snob, comme vous voudrez), mon ami Guy C. dont je lis assidûment le blog, et qui a fait lui aussi il y a quelques temps un beau voyage à Venise écrit ceciLe carnaval ressuscité en 1945 conserve dans ses rites « Le vol de l’ange ». A l’origine un marin turc aurait rejoint le campanile sur un filin, mais la reproduction d’un tel exploit par les ouvriers les plus agiles de l’arsenal s’étant terminée tragiquement, une colombe en bois remplaça les acrobates et distribua depuis le ciel des friandises. Aujourd’hui, c’est l’heureuse élue parmi douze « Marie » qui doit s’élancer, en toute sécurité, au dessus de la foule compacte. La fête des Marie (pluriel de Maria) qui marque le début du Carnaval remonte au X° siècle, quand après l’enlèvement de 12 jeunes filles promises au mariage, elles furent retrouvées.
Lisant son article, je constate que nous terminons par la même trattoria… et que notre lieu d’hébergement était aussi tout près de la rue des Miracles!

note 2: dont j’ignorais qu’il avait beaucoup écrit sur Venise et sur le Tintoret en particulier, articles que l’on trouve dans Situations IV ou qui sont restés non publiés.

Eglise San Zaccaria – Giovanni Bellini

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Les pluies vénitiennes (I)

… par une pluie fine et glaciale

Nous sommes arrivés à Venise par une pluie fine et glaciale. Les brouillards s’effilochaient en haut des campaniles et des clochers. Nous avons pris le vaporetto 5.2 pour aller de la gare au quartier de Cannareggio, arrêt Ospedale. Le bateau à moteur quitte le canal pour la lagune avant de trouver son terminus au Lido. A l’arrêt, les gens vont et viennent pour se rendre à l’hôpital ou en sortir, nous, nous prenons une minuscule ruelle, étroit fossé entre deux murs de briques, et après quelques tournants et d’autres ruelles – embellies de magasins d’accessoires pour le Carnaval – nous arrivons à notre « base », une locanda d’où, quelques heures plus tard, on nous emmènera à notre logement définitif, juste à côté de la basilique Santi Giovanni e Paulo. Venise… nous y étions il y a treize ans… Venir à Venise en hiver est la meilleure saison, la masse des touristes s’est diluée dans l’air gris, on peut même marcher Place Saint Marc sans buter à chaque pas sur des preneurs de selfies, les goëlands peuvent s’ébattre et croasser. Les gondoles sont à quai. Au loin sur une rue passe une silhouette de personnage masquée, on la suit un court moment, elle grimpe sur un pont et disparaît en direction du Rialto. Quartier juif, ghetto (j’y reviendrai). Libraria Acqua Alta, la librairie la plus extraordinaire au monde : tous les livres s’entassent dans des barques ou de vieilles baignoires. Du jardin part un escalier fait de vieux livres qui monte vers un point de vue d’où l’on embrasse le rio della Tetta et quelques-uns de ses ponts. Je trouve un livre sur l’histoire du ghetto.

Libraria Acqua alta

chat de Venise

Venise ville des chats. Chats paresseux qui se nourrissent de livres, masques de chats pour le carnaval, livres pour les chats ou pour les propriétaires de chats. Ça miaule à tous les coins de rue, même quand il ne s’agit en réalité que d’un violoneux qui essaie de jouer du Vivaldi accompagné par une sono de fortune. Trattoria d’aspect vétuste au nom d’ Al Mascaron, tenue par un vieux au sourire d’argent, où retentissent des notes d’un jazz d’autrefois (« Twilight Times », Sidney Bechett…) pour un plat de spaghettis à l’encre de sépia. Fabrique de masques (la Ca del Sol) avec des déguisements, des chapeaux, des cannes à pommeaux, de légers masques avec des plumes, des couronnes de perles et de faux diamants, tout pour le Carnaval qui commencera dans deux jours.

Dans la nuit qui tombe vers cinq heures et demi, nous cherchons à atteindre le quartier du Ghetto à la lumière des écrans de nos portables… les éclairages étant si parcimonieux au long des quais. Battre la semelle sous une pluie froide sur le pavé désert, entre des échoppes tenues par de vieux Juifs à papillotes, galeries d’art, brocantes qui exposent de vieux textes en caractères hébraïques. Pourtant il reste peu de personnes juives dans le ghetto, quelques dizaines de familles ? Et dans tout Venise, quelques centaines ? Le livre acheté à la Libreria Acqua Alta, Histoire du Ghetto de Venise, de Riccardo Calimani, préfacé par Elie Wiesel, rapporte que dès le début du XVème siècle, on imposait aux Juifs le port d’un signe distinctif, un disque jaune, afin qu’on ne les confondît pas avec les chrétiens. Leur présence était tolérée, voire encouragée, parce qu’ils avaient pour seule activité permise le prêt bancaire (à l’inverse des Chrétiens pour qui la chose était interdite) et que le prêt devenait de plus en plus nécessaire pour le développement de la ville. A d’autres moments, le disque jaune fut remplacé par un béret jaune, à d’autres moments encore on menaçait de les chasser de leurs maisons, tout bonnement, même s’ils étaient installés (depuis 1516) dans leur quartier qui s’appelait ghetto simplement parce que se dressait là une antique fonderie (geto en vénitien). Le ghetto était fermé par des chaînes et gardé la nuit par des spadassins que payaient les habitants, et cela jusqu’à l’entrée de Napoléon dans Venise (1798) qui brisa leurs chaînes (du moins en apparence).

L’enlèvement du corps de Saint Marc

Vendredi dévolu à l’art. Je n’avais jamais pu tant admirer les œuvres du Tintoret. A l’Accademia, L’enlèvement de Saint Marc est placé de manière à laisser prendre un recul maximal pour la contempler. Effet de perspective puissant avec ce corps au premier plan à droite qui nous paraît sortir de la toile et, au fond, l’éclairage lugubre d’un jour de tempête. Dans le couloir, moins de recul pour appréhender la vision de ces riches marchands en tenue de brocart venus rendre hommage à la Vierge, Jésus et ses saints (quelques figurants sans doute dans une mise en scène de théâtre). Et en parallèle sur un autre couloir, Bonifacio Véronèse (à ne pas confondre avec Paolo), montrant la parabole du mauvais riche (extrait de l’Evangile de Saint Luc) : « Le riche Epulon est assis sous le portique de sa maison de campagne, entouré d’une joyeuse bande et de quelques musiciens, parmi lesquels une joueuse de luth et un joueur de viole de gambe. A droite, Lazare en haillons attend en vain une aumône, tandis qu’un chien lui lèche les plaies. Luc, XVI, 19-31. Au fond à droite l’incendie pourrait faire allusion à l’Enfer. A gauche, un chasseur tient son faucon. Au centre, au fond, un couple se dirige vers le jardin ».  (auteur de la notice : Stéphane Lojkine, Date de création : 31/05/2002). Attention, Lazare pourrait être aujourd’hui un de ces migrants qui traversent les Alpes et Epulon… je vous laisse deviner.

Giovanni Bellini – Vierge à l’enfant – détail

Titien – Pieta

L’Accademia est un condensé sublime de l’art vénitien. A côté des plus célèbres, Giovanni Bellini, Giorgione, Titien (fantastique pieta, chef d’oeuvre d’un art déjà moderne où, comme le dit une guide connaisseuse, la toile elle-même n’est plus un simple support de la peinture mais entre dans le tableau), artistes un peu moins connus mais qui ne s’en sortent pas si mal : les Mansueti, Paris Bordon, Cima da Conegliano, Lazzaro Bastiani… et un extraordinaire Jerôme Bosch représentant en un tryptique, le martyre de Santa Liberata qui refusa d’épouser celui à qui son père l’avait promise s’étant elle-même promise à Dieu et qui, à force de prier pour qu’on l’enlaidisse se vit pousser une barbe, et qui finit sur la croix à cause du courroux de son géniteur…

Dans la même zone que l’Accademia, dans Dorsoduro, un peu plus vers la pointe de la Douane, la fameuse collection de Peggy Guggenheim. Max Ernst, Metzinger, Picasso, Dali, Pollock…. On trouverait presque une continuité entre l’art du Titien, la matière somptueuse dont il habille les corps, et celui d’un Max Ernst revêtant lui aussi de couleurs chatoyantes les personnages de sa « Toilette de la mariée » ou de « l’Anti-pape », histoires de ses relations orageuses avec la maîtresse des lieux, un tantinet castratrice, tentant vainement d’empêcher le peintre d’aller vers une autre (en l’occurrence Dorothea Teanning). Le coureur cycliste de Jean Metzinger a, lui, cette puissance d’une modernité qui nous montre en même temps l’accélération du monde (le guidon reste un moment suspendu dans l’air) et sa transparence… La collection en regroupe maintenant une autre, celle de Hannelore et Rudolph Schulhof où l’on trouve des Twombly, Frank Stella, Tapies, Rothko et aussi les oeuvres d’une certaine Agnes Martin, si éthérées qu’il ne reste plus rien sur la toile, ou bien si : juste des petits quadrillages faits main et tremblotants qui sont, selon l’artiste, comme le délicat parfum d’une rose après que celle-ci se soit absentée…

La toilette de la mariée

Jean Metzinger

Ivresse de se perdre dans le dédale des rues, sensation de vivre un jeu labyrinthique… multiples occasions de devoir faire demi-tour après qu’on est tombé sur un canal en travers du chemin, ou pris un raccourci qui s’avère une impasse… une heure de marche pour atteindre un point qui n’était distant que de quelques centaines de mètres… A l’arrivée, la Ca’ Pesaro vient de fermer… nous y reviendrons demain matin.

On ne s’attend pas à tomber nez à nez avec les Bourgeois de Calais en visitant la Ca’ Pesaro, pourtant ils sont là, avec une réplique du Penseur et des marbres maniérés de Wildt, avec des artistes italiens (Afro, Morandi, Donghi, de Chirico, Burri…), un Klimt, des Warhol, Koons, Lichtenstein, Kiefer, Boltanski, Pistoletto… J’aime beaucoup les soixante-deux membres du club Mickey, de Boltanski, coup de sonde dans la mémoire, ma mémoire (je rêvais dans les années cinquante-cinq de faire un club Mickey, plus tard je fis un club Asterix), au deuxième étage, consacré à la collection d’Ilenea Sonnabend – dont Warhol fit le portrait façon Jackie Kennedy – alors qu’au troisième s’étale la collection d’arts orientaux (principalement japonais et indonésiens) qui avait été réunie par Henri de Bourbon.

Boltanski – les membres du club Mickey

Le samedi, il pleut toujours mais on sent un frémissement, demain ouverture du Carnaval, sans doute il fera beau, le soleil va finir par se montrer, mais surtout la foule commence à se presser… le soir, les premiers étages des palais s’illuminent, les lustres brillent, les lourdes tentures rouges s’affaissent devant les baies vitrées, la ville bouge, du moins principalement ce qui n’est pas à ras de l’eau car, là, sévit toujours la pourriture, la mousse verte, le clapotis pas toujours léger d’une eau huileuse, on se demande comment font les résidents, les hôtes de passage quand ils doivent patauger dans cette fange pour rejoindre leurs étages princiers, mais combien de fois y sont-ils au cours de l’année, peut-être seulement en ces temps de carnaval, où ils arborent des masques aux nez proéminents censés les protéger des miasmes et des effluves.

Dorsoduro

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Peter Handke (2) : retour fin des années 70

La lecture du dernier essai paru de Peter Handke m’a incité à me replonger dans les débuts de l’œuvre de l’écrivain, que j’avais un peu oubliés. Succédant en plus à des commentaires dont chacun peut prendre connaissance sur mon billet précédent, où il est davantage question de Houellebecq que de Handke, d’ailleurs, comme si le premier des deux devait drainer l’attention en raison des faveurs toutes médiatiques qu’il recueille dès la parution de ses « romans », commentaires qui évoluent vers des positions que je trouve odieuses quant à l’anti-féminisme qu’elles expriment, ou bien qui, carrément, établissent une différence des sexes au terme de laquelle seules les femmes seraient dotées de douceur, et ce, par nature, ce qui ferait qu’aujourd’hui, nous devrions nous lamenter du fait qu’elles se dépouillent elles-mêmes de cette « vertu » – et c’est vrai que le mot d’ordre « balance ton porc » n’est pas des plus « doux » ! – il m’a semblé assez naturel de rouvrir ce très court récit que Peter Handke avait publié en 1980 sous le titre « Histoire d’enfant ». J’ignore quel regard l’écrivain autrichien porte aujourd’hui sur cette partie-là de son oeuvre, qui me semble, en effet, assez éloignée de ce qu’il écrit actuellement… « La femme gauchère », « Courte lettre pour un long adieu », « l’angoisse du gardien de but avant le pénalty » appartiennent à cette phase du cheminement de Handke. Il semble que ce soit là des récits où l’autobiographie a une grande part. Des récits qui s’inscrivent aussi, bien qu’on ne l’ait peut-être pas beaucoup mentionné au moment de leur parution, dans la tendance « nouveau roman ». « Nouveau roman », « Histoire d’enfant » en ce que, par exemple, ni les personnages ni les lieux n’y sont jamais nommés. Le seul nom propre qui surgit à un moment (le square des Batignoles)(*) nous renseigne pourtant immédiatement qu’il s’agit de Paris, mais c’est bien l’un des seuls cas (rien par exemple ne permet d’identifier Francfort dans la grande ville allemande auprès de laquelle ils vont s’établir un temps par la suite) . Même les pays ne sont pas nommés. Ainsi l’Allemagne est-elle « derrière le fleuve frontière, le prochain grand pays », la religion juive n’est pas nommée non plus, elle appartient « au seul peuple à qui l’on pouvait donner ce nom et dont il avait été dit déjà, longtemps avant sa dispersion dans tous les pays du monde, que même « sans prophètes », « sans rois », « sans princes », « sans sacrifices », « sans idoles », et même « sans nom », il resterait encore un peuple », et la langue française est-elle « la langue étrangère » ou « l’autre langue ».

Handke et sa fille fin des années soixante-dix

Le livre raconte les dix premières années de l’enfant gardé par son père, l’appartenance à deux cultures, la française et la germanique, le bilinguisme, les déboires avec l’école publique (qui n’en a pas, ou n’en a pas eu ?), les difficultés pour l’auteur d’accomplir l’œuvre qu’il s’est donnée pour but compte tenu du temps qu’il doit passer à surveiller l’enfant, à s’occuper de lui, et à parler avec les parents des autres enfants. Comme dit plus haut, ce récit témoigne de la douceur, de l’attention, du dévouement qu’un homme peut exercer aussi vis-à-vis de son enfant, non bien sûr que cela soit sans quelque violence, sur soi-même, ou pire, sur l’enfant lorsque, celui-ci, encore petit (environ deux ans) appelle sans discontinuer alors que le père est pris, les pieds dans l’eau, dans un fâcheux incident domestique qu’il n’arrive pas à dompter (une inondation) et qu’ivre de fatigue et de colère, rendu presque fou par des jours et des jours de solitude (où le sentiment de dualisme s’efface : « il n’y a plus de tu »), il en vient à frapper l’enfant. « Dépouillé de son esprit il ne se possédait plus et l’angoisse, en outre, le privait de volonté ». « Pour la première fois, l’adulte vit qu’il était un méchant ; il n’était pas seulement un scélérat, il était aussi un réprouvé ; aucune peine terrestre ne pouvait expier son forfait ».
Cette histoire a plusieurs périodes, rythmées par les aller-retour dans le grand pays voisin, les changements d’école et les déménagements. La mère a des fonctions qui l’appellent souvent à l’étranger, elle a élu domicile en Allemagne. Il a donc été convenu que l’enfant vivrait avec le père et qu’il serait avec sa mère pendant les vacances d’été. Le père réalise ainsi un vœu de son adolescence : « Une des pensées d’avenir de l’adolescent c’était de vivre plus tard avec un enfant » (première phrase du récit). La dissension entre mari et femme apparaît très tôt. Elle existait déjà mais là, elle éclate. Que se passe-t-il soudain en lui, l’adulte, lorsque l’enfant paraît ? Pourquoi tout à coup, d’instinct, il tend à se centrer sur l’enfant, fermant désormais ses oreilles au brouhaha des faux amis qui emplissent souvent son intérieur, refusant de mêler sa voix à ces débats stériles et vains qui, surtout en ce temps-là, agitaient tellement les conversations (que ne fallait-il pas remettre en cause, dénoncer comme réactionnaire, combien de diktats fallait-il entendre, énoncés par des gens sûrs d’eux qui croyaient avoir réponse à tout?). L’adulte prend visiblement plaisir à chercher refuge auprès de l’enfant, à s’en servir comme d’un bouclier, une bonne raison pour ne pas être là, ne pas avoir à se prononcer.

Peter Handke et Jeanne Moreau

Parce que « l’enfant devait grandir hors de l’activité urbaine », il fut décidé (mais par qui?) qu’il fallait revenir au pays d’origine. Un terrain. Une maison à construire en bordure d’une forêt. Mais avant de pouvoir emménager, la nécessité de vivre en attendant chez un couple d’amis, chez qui au début tout se passe bien, mais lorsque les délais s’allongent, que l’emménagement ne peut avoir lieu à la date prévue, les visages s’allongent, les regards se font fuyants, l’enfant est de moins en moins bien toléré, d’autant que ces amis avaient, eux, choisi de ne pas avoir d’enfant. « Plus tard il allait souvent avoir affaire à des gens sans enfants : convaincus, seuls ou par couples, bien pires encore. En règle générale, ils avaient le regard tranchant et, vivant eux-mêmes au jour le jour dans une effrayante innocence, ils savaient dire, dans un allemand pour rapports d’expert, ce qu’ils trouvaient faux dans une relation adulte-enfants ; certains même en faisaient leur métier. Entichés de leur propre enfance qu’ils ne cessaient de prolonger, ils se démasquaient, de près, comme de véritables monstres et lui, que cela touchait, avait chaque fois besoin de beaucoup de temps pour débarrasser son âme de leurs niaiseries analytiques qui, intérieurement, continuaient à agir avec le raclement maléfique de pinces de crabes ».
Une fois la femme partie à ses occupations, l’homme reste seul avec l’enfant, c’est là qu’il lui arrive l’incident violent dont je parlais plus haut, c’est là aussi que l’enfant au milieu des autres enfants se révèle gauche, mal à l’aise et que le père, témoin de ce désarroi, au début ne souhaite rien faire tant il est admis à cette époque que les adultes ne doivent pas interférer avec les comportements des enfants entre eux, mais à la longue, cela devient trop évident qu’il y a nécessité d’intervenir, alors le père finalement s’engage plus à fond dans sa tâche de surveillant de toute cette meute, il monte avec eux sur la colline et sent alors un grand soulagement, un enthousiasme qui se communique aux enfants qui, désormais, ne sont plus livrés à eux-mêmes, peuvent croire en l’adulte, bon et bienveillant… « et c’est ainsi qu’il se rendit compte, peu à peu, de ce que pouvait être l’importance d’un bon professeur ». Tout comme il se rendit compte aussi que rien ne servait de « préparer l’enfant au combat » comme le faisaient tant de parents autour de lui, que beaucoup plus important était de lui apprendre à trouver où il fallait être, et ainsi il y avait « cet autre peuple, cette autre histoire ».
D’où le retour « dans la ville étrangère, tant aimée avec l’enfant », mais c’est là qu’il faut trouver l’école puisque l’enfant a grandi. D’abord une école de quartier, la plus proche, qui est une école juive, mais qui n’accepte l’enfant que temporairement, or c’est pourtant là que l’enfant va se plaire, d’autant qu’il va y rencontrer une vieille institutrice qui parviendra à pénétrer ses secrets. L’école, dans ce pays-là (!) a la particularité étrange de durer presque toute la journée. Sera-ce là une occasion de libération pour le père écrivain ? Même pas. « Il s’avère que le voyage du travail, pour avoir force d’exemple, devait continuer nuit et jour (tout au moins dans la tête) et dans un ordre convenable ; et l’enfant, sans vraiment déranger, interrompait le rêve d’oeuvre, l’empêchait d’avancer ». Sauf enfin quand advient le miracle de la « classe verte » !
L’école juive cesse d’accepter l’enfant non juif, d’autant qu’il arrive encore un incident violent avec un parent juif intransigeant qui parlait de « mettre en morceaux », à moins que « les millions de victimes ne soient réveillées d’entre les morts ». Donc nouvelle école, qui n’est plus fréquentée par « les enfants de ce peuple » mais par ceux de la ville et des quartiers environnants, où l’on devine que l’enfant est heureux.
C’est à la rentrée suivante que connaissance est faite, suite à un déménagement, de l’école publique. Ah ! L’école publique… Dieu sait que nous sommes en plein débat sur ce sujet, en France, depuis si longtemps… Déjà en 1980, il semble que les choses n’aillent pas si bien. Très vite, la sentence tombe de la part de l’enfant : « ils ne m’aiment pas parce que je suis allemande ». Et « ce n’était pas là le pire, abominable surtout était de ne pas être vu, d’être poussé de côté, de toujours chercher en vain une place – de sorte que ce qu’il y avait le plus à plaindre maintenant c’étaient les récréations ». Que fait-on dans ces cas-là ? En parler avec l’instit bien sûr… Mais là…

Le matin suivant l’homme s’adressa, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois auparavant, à l’enseignante, s’efforçant de ne pas faire de zèle sans pourtant éviter des mots comme « solitude », « détresse », « exclusion » qui dans la langue étrangère plus encore que dans la langue propre, sonnaient comme des formules. Tout à coup il se rendit compte que son vis-à-vis qui l’écoutait poliment ne le comprenait pas, au sens littéral du terme. Peu à peu apparut dans les yeux de l’enseignante une étrange expression que lui, là, en, train d’intercéder, n’allait plus jamais oublier – quelque chose comme de l’amusement et par intermittence, même, de la raillerie de quelqu’un de ce « système étranger » où l’on ne pouvait avoir la moindre idée de ce que c’était que « l’abandon ».

il faudra donc changer d’école immédiatement et bien sûr, c’est une école privée catholique qui accueillera l’enfant, même si c’est une tradition religieuse qui, par le passé, « enveloppa le père d’un froid mortel »…

Le dernier chapitre est une méditation qui rappelle – à mon sens – le Rilke des Cahiers de Malte ou de certaines de ses poésies (je pense aux sonnets à Orphée). L’écrivain a obtenu une année sabbatique (pourrait-on dire) c’est-à-dire une année où l’enfant est restée avec sa mère, de quoi réfléchir et revenir en arrière : « l’adulte n’avais jamais vu les enfants, dans leur ensemble, que comme un peuple étranger ; parfois même comme cette tribu adverse cruelle et implacable « qui ne fait jamais de prisonniers » […] elle finissait à la longue par être abêtissante et par leur vider l’esprit [à ceux qui n’avaient pas d’autres fréquentations que les enfants] ». Il était donc juste de prendre du champ, de reprendre un peu de hauteur par rapport aux obsessions dans lesquelles on finit par s’enfermer, voire les radotages, les litanies et plaintes perpétuelles (« il m’a fait ci, elle m’a fait ça », « il a commencé, non, c’est toi » etc.). Mais évidemment, après tant de temps passé, les figures d’enfants continuent à le hanter, qu’il soit dans la campagne où il voit s’ébattre une jeune troupe, ou dans le bus qui les convoie au retour de l’école. Et même sur un bateau, moyen par lequel il rejoint le pays de la langue d’origine, où il voit un couple formé d’un homme et d’un enfant, qui forment comme un bloc sombre, une entité indépassable : « d’eux se dégage une tristesse puissante dont rayonnent dignité et noblesse ». L’homme et l’enfant descendent à un embarcadère d’où les emmène un car qui les déposera à la ville de Galliezen… (point un peu obscur ici, mystère, qu’en est-il de cette ville par rapport à Handke ? On sait qu’elle figure déjà dans un roman d’Ingeborg Bachmann – Franza – mais quel est le lien?).
Passage aussi où est encore évoqué « le peuple » : « Au début de l’été, au cours du voyage de retour intentionnellement riche en détours il traverse, un dimanche après-midi, avec un bateau de ligne, un grand lac déjà dans le pays de sa propre langue. Ce peuple tant invoqué (et dont il avait lui-même rêvé) n’y existait plus depuis longtemps – cela, c’était entre-temps devenu une ceritude ; ceux qui avaient pris soin des beautés du pays étaient morts depuis longtemps ; – et la plupart des vivants étaient installés là, méchamment, parce qu’il n’y avait pas de guerre ».

« Guerre », « peuple », évocation de Bethléem, culte rendu aux gens de cette école d’un peuple encore (est-ce le même peuple?), celui qui même sans prophètes etc. autant de thèmes qui nous conduisent bien plus loin que vers une simple « histoire d’enfant » mais vers un temps d’épopée, un horizon biblique hors temps (Handke, dans une interview disait que sa lecture préférée était la Bible à cause du rythme de ses phrases, sur lequel il pouvait calquer le sien) et en même temps suggèrent un temps postérieur à la Guerre, postérieur à Auschwitz, bref, un récit de l’universel embrassant l’époque post-concentrationnaire qui fait de ce petit livre un chef d’oeuvre d’une littérature qu’on pourrait dire (presque) sacrée.

Aussi ce petit livre est-il si riche. Mieux qu’un récit linéaire ou qu’un « témoignage » faussement sincère, il nous touche en grande partie grâce à sa forme qui se rattache à la grande époque des Sarraute, Duras et Robbe-Grillet, forme qui, elle seule, permet la mise à distance, l’objectivation des émotions pour les faire d’autant plus briller, permettant de nous enfoncer, nous, lecteur, un scalpel au fond du coeur comme pour nous rappeler le temps, les occasions – mais peut-être sont-elles encore présentes – où nous nous heurtions aux mêmes problèmes, aux mêmes « règles », au drame d’une école obtuse qui refusait de nous entendre lorsque nous allions faire part des souffrances de nos enfants (moi après que j’aie signalé un problème de drogue dans un établissement de la ville, qui affectait particulièrement ma fille, me faire entendre simplement dire « qu’elle aille résoudre ses petits problèmes ailleurs »), ou nous replonger aussi dans ces ambiances d’affrontements entre amis au sujet des enfants, quand les tropismes sarrautiens tout à coup font passer de ce qui semble être une compréhension à, soudainement, une incompréhension totale, motivée par on ne sait quoi, un propos qui a déplu, une suspicion soudaine (serait-il ou serait-elle « de droite »?) et qu’il ne reste plus qu’à se tourner le dos, ramenant son enfant chez soi et attendant que des jours meilleurs arrivent.
Et en même temps nous ouvrant sur une réflexion digne de nos temps d’après l’horreur.

(*) ce n’est pas tout à fait juste, deux autres surgissent : Le Grand Ballon et Gallizien.

Photos tirées de ce site consacré à Peter Handke en allemand. Certaines de ces photos ayant déjà été publiées, notamment dans le petit livre « Peter Handke » de Georges-Althur Goldschmidt, je présume avoir le droit de les utiliser… 

Quelques documents sur Peter Handke:
extraits du film réalisé par Corinne Betz : « In the woods might be late« , sorti en 2016 (en allemand sous-titré anglais)
ici, sa femme, la comédienne Sophie Semin, lit des extraits de son oeuvre

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