Promenade romaine (suite) – avec Hegel et Mark Alizart

Mark Alizart (cf. billet précédent) rappelle que, dans sa Philosophie de la Nature, Hegel examine plusieurs formes de vie, telles qu’elles émergent selon lui du règne minéral : d’abord les végétaux qui communiquent étrangement, comme si le végétal en soi était Un, puis le règne animal qui a une vie nettement plus riche que les plantes, mais qui privilégie la vie en meute et enfin l’être humain, doté d’une conscience individuelle très riche mais fractionnée en autant d’instances qu’il y a d’humains sur terre… Là est le malheur de notre condition. Nous souffrons parce que nous sommes séparés. Nous connaissons le Mal à cause de notre absence d’empathie. Les consciences communiquent, un peu, par le langage, dont on sait à quel point il est imparfait. La communication des consciences hors langage soulève la question du mysticisme. On cite les illuminés au sens bouddhique du terme comme exemple d’accès à une sorte de pensée primordiale se définissant comme Lumière absolue (cf. Dzogchen, ici), c’est dire à quel point elle est marginale dans notre espèce. Autrement dit la conscience de soi de l’univers a bien du mal à se réaliser. L’humain, l’être humain actuel, est très limité. Alizart dit ceci : « l’homme est une conscience de soi limitée. Il n’a pas conscience que sa conscience est celle de l’univers tout entier. Il pense qu’elle est seulement sa conscience et qu’elle le sépare justement de l’univers qui en serait dépourvu. Aussi bien l’homme est-il une conscience malheureuse ». La sortie de cette condition malheureuse, dit encore le philosophe, emprunte plusieurs routes : « l’homme s’aperçoit d’abord qu’il peut s’élever au-dessus de sa solitude en participant à une action collective, un « Nous », la conscience sociale, l’Etat, mais aussi les œuvres d’art qui forment la culture universelle […] mais cette conscience est toujours limitée ». Il rappelle que Hegel passe ensuite en revue la religion et la philosophie. La religion ne peut lui apporter de consolation sérieuse, la philosophie davantage car « elle lui révèle que ce qu’il tenait pour une séparation – la conscience d’un côté, l’univers inerte de l’autre – est une fausse séparation car la conscience est des deux côtés ». Mais à la fin de tout cela, il y adans la vision que propose Mark Alizartl’informatique qui « nomme cette connaissance du caractère unitaire de la substance du monde ».

Je sais : dur à avaler pour qui reçoit sans cesse un discours pseudo-critique sur la technologie informatique, accusée pêle-mêle de déshumanisation, de mise en place d’un système de surveillance généralisée, de dé-culturation, bête noire des philosophes « de l’authenticité », de l’enracinement dans la terre (Heidegger) etc. A quoi se mêlent encore la peur des robots, la hantise du grand remplacement des hommes par les machines, la méfiance à l’égard d’une « intelligence artificielle » (mais qui a dit : « rather an artificial one than none ? »). On peut répondre sans doute : passage obligé. On peut prévoir des stades de l’informatique sur le modèle des stades de l’évolution évoqués plus haut : nous n’en serions guère qu’au stade animal (après un long moment de végétation où l’informatique était au niveau d’un rizhôme – Alizart met un malin plaisir à montrer ce qui, chez les philosophes modernes, Deleuze, Derrida, Lyotard, évoque irrésistiblement ce qui se réalise en fait dans l’informatique). Au-delà du constat alarmiste souvent proféré, on peut aussi suspecter un refus
de nous voir dépossédés de ce qui fait à nos yeux toute notre valeur : être les seuls à avoir une conscience alors que déjà des travaux théoriques (j’ai parlé sur ce blog de ceux de Giulio Tononi) nous donnent un point de vue sur la conscience beaucoup plus généralisé (tout système à partir d’un certain degré de réentrance de ses connexions manifesterait de la conscience, phénomène mesurable au moyen d’un coefficient phi). Ne faudrait-il pas ici revenir au doux Gérard, à ses « vers dorés » :

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose…

compatibles avec cette affirmation hégélienne : « A la fin de l’histoire, le philosophe doit se faire informaticien et se mettre à construire des machines afin que cet univers qui veut, à travers lui, prendre conscience de lui-même, puisse le faire »

Que peut-il bien se passer, à cette « fin de l’histoire »… y en aurait-il donc une, de fin de l’histoire ? On devine qu’il ne s’agit pas ici d’une thèse à la Fukuyama… un moment où, finalement l’Histoire s’arrêterait parce que son moteur (la lutte des classes?) ne fonctionnerait plus… Nous n’en sommes qu’au début de la dématérialisation, nous sommes encore prisonniers d’une vision anthropomorphique des machines. Demain peut-être réaliserons-nous que les grandes œuvres des romanciers étaient préfiguratrices des machines du futur. Elles sont impalpables, immatérielles et pourtant façonnent sans que nous ne nous en rendions compte nos cerveaux, nos affects. J’ai parlé récemment sur ce blog de l’effet que pouvait avoir sur mon/notre esprit/cerveau la lecture d’un récit, en l’occurrence le dernier Modiano. Des fictions circulent et entraînent d’autres fictions, les souvenirs d’un auteur déclenchent les souvenirs d’un lecteur, qui se fait lui-même écrivant, évoquant son passé. Même si cela fonctionne imparfaitement (avec la littérature), cela fonctionne quand même. On peut imaginer un futur où cela se mettrait à fonctionner sans effort comme dans une mise en abyme de fictions généralisée qui assurerait finalement aux pauvres humains que nous sommes une sorte d’immortalité dans la réalisation de l’Esprit.

Il faudrait au préalable avoir reconnu plusieurs éléments constitutifs. La présence du vide en particulier, là où au contraire on désirerait voir un plein, l’idée en somme que nous ne sommes pas des sujets, des « personnalités », que le Soi en fin de compte n’existe pas, que le langage ne communique pas des « sens pleins », que d’ailleurs il ne « sert » pas à communiquer (comme on « communique » un contenu déjà formé d’une « personne » à une autre), qu’il est une machine lui-même (comme le dit fort bien Alizart), machine fascinante qui oeuvre à partir de fils (processus) déjà engendrés en les confrontant les uns aux autres pour toujours faire apparaître des collisions nouvelles, en quoi nous reconnaissons des « sens », mais qui ne sont que de l’information active.

Des informaticiens (non mentionnés par Alizart, qui s’arrête à Turing) ont déjà eu la prescience de cette « informatique généralisée » (ou « méta-informatique »), même s’ils n’ont exprimé cette prescience que de manière naïvement « cognitive ». Ainsi un grand logicien français, Jean-Louis Krivine, s’est-il déclaré persuadé de l’existence d’une couche « lambda-calcul » dans notre cerveau/esprit, mais cela allait plus loin qu’un simple fantasme mécaniste : l’informatique théorique moderne a développé depuis au moins cinquante ans l ‘idée des « preuves comme programmes ». Selon cette idée, pour écrire un programme correct, il suffit d’écrire la démonstration de sa spécification (le programme en sort tout seul sous la forme d’un lambda-terme). Recette de technicien à la recherche de la meilleure correction possible ? Pas seulement car on peut inverser les choses et se demander : de quoi telle preuve existante est-elle le nom ? Ou plus précisément : le programme ? Soit par exemple la preuve du théorème d’incomplétude de Gödel, que nous dit-elle de notre esprit ?

On peut ainsi imaginer que les preuves existent indépendamment de notre esprit (comme cela semble être le cas : personne ne contestera le caractère « objectif », matériel de telle ou telle preuve) et que leurs interactions produisent des effets dans l’ordre du Sujet (la fonction des rêves par exemple). Jean-Yves Girard, dont j’ai parlé au commencement du billet précédent, est parti de là pour échafauder le projet de la ludique. Avant même qu’il y ait des connecteurs logiques, des formules, des règles, il y a des desseins (à la fois dessins et desseins) qui visent à devenir des preuves et qui ne peuvent le devenir qu’en se confrontant les uns aux autres. On invente alors un concept d’orthogonalité : un dessein est orthogonal à un autre si le système qu’ils forment admet une réduction canonique (similaire à la réduction des lambda-termes) à un mini-dessein qui ne comporte qu’une action, celle par laquelle l’un des deux endosse la proposition faite par l’autre. Autrement dit, il y a une soupe primaire là encore, faite de processus qui se rencontrent et d’où sortent à un moment donné des processus privilégiés qui petit à petit forment nos vérités logiques. Les desseins orthogonaux à un même dessein donnent un ensemble stable, un « sens » ou un « concept ». C’est dans ce sens que j’ai dit que la logique de Jean-Yves Girard était beaucoup plus proche de la dialectique hégélienne que tout essai laborieux de logiciser « la contradiction ». L’orthogonalité joue le rôle de la négation. Un concept se forme en se projetant dans son contraire. L’être et la pensée coïncident : l’être du dessin avec la pensée du dessein (aucun projet de preuve n’existerait sans un dessein, autrement dit une pensée, mais en même temps la preuve est bien réelle, matérielle même).

Jean-Yves Girard

Le livre d’Alizart, « Informatique céleste » (concept qui s’est substitué dans l’histoire à la vieille « mécanique » céleste de Descartes et al.) se termine en une sorte d’apothéose teilhardienne… rêve d’une noosphère qui serait le point oméga de l’évolution, réalité enfin vivante d’un seul bloc, d’une seule unité en quoi Etre et Pensée se seraient enfin retrouvés. On peut rêver, ne pas y croire, mais ce qui importe ici c’est que se délivre une réflexion qui va ailleurs que vers le transhumanisme, rengaine des chercheurs « éclairés » de la Silicon Valley. Le transhumanisme c’est la croyance en un surhomme possible, qui dépasserait l’humanité ordinaire dans un horizon du futur qui demeure fini, alors que la réalisation de l’Esprit est l’aboutissement d’une histoire collective, une fin vers laquelle tout le monde converge en même temps. Peut-être cela adviendra-t-il dans des milliards d’années… quand la vie sur Terre aura disparu, puis sera réapparue plusieurs fois. Peut-être cela est dans d’autres univers, d’autres galaxies, des univers qui sont déjà parvenus à leur fin. Nous ne pourrons le savoir qu’en étant arrivés nous-mêmes au bout de notre processus de connaissance (accession qui nous ferait peut-être rejoindre l’état existant de ces univers-là, nous fondre avec eux). Avant cela, nous avons des bribes, des embryons, des soupçons de potentialité qui nous laissent deviner cette réalité ultime (l’information) qui nous sert à la fois de support et d’horizon…

Petite note à destination des informaticiens :
Les processus sont l’essence du réel, l’existence vient comme résultat : c’est justement là ce qu’illustre le lambda-calcul, qui réalise les nombres non comme des objets ou des substances mais comme des fonctions ou morphismes, bref des processus. « 2 » c’est itérer l’effectuation d’un processus quelconque, « n » c’est le répéter n fois et ainsi de suite. Lorsqu’on fait une opération combinant deux nombres, cette opération étant elle-même exprimée par un lambda-terme, on obtient un nouveau nombre comme résultat, après réduction (normalisation). La réduction est alors ce qui produit un existant même si son existence est transitoire, se métamorphosant immédiatement en un nouveau processus. En informatique théorique, on oppose les « termes » et les « valeurs », les premiers sont des programmes (des processus donc), les seconds des résultats obtenus après normalisation des termes. Si on veut être plus précis, on ajoutera la notion de « continuation ». Quand un programme s’applique, à tout instant du processus qu’il incarne, on peut s’attendre à différentes suites possibles, ou « continuations ». Il est utile en général d’introduire la notion de type (un type est un comportement au sens de la ludique, cela signifie qu’il totalise l’ensemble des interactions qu’il peut avoir avec son environnement. En informatique classique, on distingue par exemple le type integer – entier – il se définit comme l’ensemble des opérations et relations pouvant exister sur les entiers, si un objet manipulé n’est pas de ce type et si on veut lui appliquer une de ces opérations, il y aura un bug). On peut alors avoir pour toute une série de programmes, un type « résultat » : c’est, comme on peut s’en douter, le type attendu du résultat du programme. Par exemple, on peut très bien ne considérer que des programmes qui se terminent sur un succès ou un échec, le type résultat est alors le même que le type « valeur de vérité ». Notons-le w. Si on arrive à un stade de calcul sur un objet dont la valeur est de type a, la continuation sera de type a –> w. L’application d’un objet de type a –> w à un objet de type a donne en effet un objet de type w, mais la « valeur » de type a peut aussi être vue comme un programme, ou terme, de sorte que ce soit lui qui s’applique à la continuation pour donner un type w, en ce cas, le programme correspondant à la valeur de type a est un terme (programme) de type (a –> w) –> w. On voit alors que les valeurs sont obtenues par application de termes à des continuations, c’est-à-dire des sortes de processus positifs à des sortes de processus négatifs (ceci est encore plus visible quand on résume les types-résultats possibles au type 0 (false) car dans ce cas, (a –> w) devient neg-a et (a –> w) –> w : neg-neg-a. Le programme est la négation de la négation (on croirait du Hegel!). La valeur est le résultat de l’application de la négation de la négation à la négation.

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7 commentaires pour Promenade romaine (suite) – avec Hegel et Mark Alizart

  1. @ alainlecomte : Il me semble étrange que Hegel ait pu écrire ou prononcer une phrase telle que celle qui se trouve reproduite ici, trois lignes sous la photo de Nerval : « À la fin de l’histoire, le philosophe doit se faire informaticien… »
    Les guillemets ne figurent d’ailleurs pas dans le texte original dont tu parles : c’est, me semble-t-il, une interprétation toute « cybernétique » de Marc Alizart.
    Enfin, pour la note finale (historique ?), même « destinée aux informaticiens », pourrais-tu nous en faire un… dessin ? 😉

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    • alainlecomte dit :

      oui, c’est « hégélien »… mais évidemment pas de Hegel mais d’Alizart 🙂 Je vais essayer d’illustrer ça avec des dessins, en effet!

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      • @ alainlecomte : il s’agit donc bien – ce qui apparaissait… bizarre dans ces guillemets – de la pensée d’Alizart, ce qui peut prêter à confusion (à moins que notre philosophe Hegel ait utilisé un PC IBM avant tout le monde)… 🙂
        [Pour les dessins, avec uniquement des 0 et des 1, tu devrais pouvoir t’en sortir !]

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  2. alainlecomte dit :

    Hegel était un sacré visionnaire (semble-t-il!) quant à Alizart, que je ne connaissais pas avant de le lire, c’est un curieux philosophe, d’une nouvelle espèce, semble-t-il aussi. En tout cas j’ai trouvé que cela valait le coup d’en parler pour, entre autres choses, avoir un autre son de cloche que les refrains passéistes habituels et convenus sur l’informatique, l’IA etc. J’entendais encore hier Bilal sur France Inter qui déplorait que l’informatique nous fasse perdre la mémoire car il ne nous est plus nécessaire de retenir par coeur les numéros de téléphone… c’est « petit » comme argument, je trouve… Et oui, il faut s’habituer désormais à ce que nous ne saisissions plus un être humain individuel dans sa bulle, mais un complexe formé de cet individu et de son environnement informatique… et alors? quoi de « mal » à ça?

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    • @ alainlecomte : je ne critique pas l’informatique (sauf l’usage généralisé de « surveillance » qu’elle induit inéluctablement), je m’étonnais simplement qu’on semble faire de Hegel quasiment son père nommément désigné ! 😉

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  3. Boris Eng dit :

    Bonjour,

    Est-ce que vous avez une source concernant la déclaration de Jean-Louis Krivine ?

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    • alainlecomte dit :

      Oui. La plus accessible est… un numéro de Science et Vie (!) qui date de février 2002 (numero 1013, que vous pouvez vous procurer sur le site de Science et Vie). Une autre était une revue qui n’a eu qu’un seul numéro autour de l’année 2000, mais dont la trace semble avoir disparu. Dans ces articles, Krivine propose une interprétation de preuves comme celle du théorème d’incomplétude en tant que programme à l’oeuvre dans notre cerveau. Il semble que, depuis, Krivine soit revenu en arrière sur ses déclarations fracassantes, probablement parce qu’il s’est fait un peu moquer de lui (l’idée d’une couche lambda-calcul dans le cerveau était un peu grosse!). Néanmoins les idées restent.

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