La littérature et le dessin

La littérature c’est comme le dessin: on éprouve un plaisir intense à saisir un moment de grâce, un instant de magie. Quand je me rends chaque mardi après-midi aux cours dispensés par l’Ecole des Beaux-Arts de G. où je pratique l’aquarelle et le modèle vivant, j’éprouve ce sentiment. Le prof d’aquarelle nous apprend à simplifier les images, à évoquer le plus avec le moins,, à laisser le blanc du papier pur : c’est par là qu’advient la lumière. Idem avec « modèle vivant ». Là, nous travaillons avec le noir. Le noir et le blanc. Peu de gris. Au début, on dessinait surtout, on apprenait comment l’on dessine une silhouette, d’un voyage de crayon sur le papier, qui musarde, revient sur lui-même, s’évade. Puis par larges plans au fusain et disposition des lumières grâce à l’effet magique de la gomme de mie de pain. On apprend qu’il est inutile de tout dire, et même c’est proscrit. C’est tellement mieux quand l’œil devine, et qu’il établit lui-même la frontière d’une épaule là où on a laissé le blanc pénétrer dans le corps du modèle.

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La littérature, c’est la même chose C’est la réflexion que je me suis faite à la lecture de « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson. On le sait : Tesson est rescapé d’une grave chute depuis le haut d’un toit (où il faisait l’andouille, ayant bu plus que de raison). Coma, hôpital, rééducation : il ne retrouvera jamais l’allure qu’il avait autrefois. Même son visage a souffert : paralysie faciale, il fait peur, paraît-il, quand on le croise. Pour la convalescence, il n’a rien trouvé de mieux que de marcher à travers la France. Mais sur les « chemins noirs » uniquement, autrement dit tous ces petits traits, discontinus ou continus, qui figurent en noir sur les cartes de l’IGN. Ce ne sont pas des « sentiers de randonnée » mais des chemins de halage, des voies forestières, des pistes à ornières reliant des villages abandonnés. Là où un besogneux raconterait tout cela en des centaines de pages, avec moult détails sur les sites à visiter, Tesson abrège tout ça en 140 pages et avec bien peu de descriptions explicites des lieux par où il est passé. Amateurs de guides touristiques, il faudra vous replier sur le Michelin ou le Routard. Ici, il est surtout question de rencontres et d’idées évoquées au cours de la pérégrination, laissant en creux le détail du paysage. Bien sûr, les idées ne sont que ce qu’elles sont, des fleurs qui poussent au cœur des broussailles et qu’on abandonne au prochain tournant. Tesson est un citadin à la campagne. Il aimerait que les paysages n’aient pas varié depuis des siècles et que la folie de « l’aménagement du territoire » ne soit jamais advenue. Il envie ces ermites qu’il croise car il croit qu’eux au moins n’ont pas besoin d’Internet, mais il n’en sait rien, André Bucher, qui est un autre amoureux de la nature, n’est pas favorable à ce que les services publics et les commodités de la modernité soient complètement absents de certains recoins de l’Hexagone. Mais Tesson écrit drôlement bien. Il écrit comme on doit dessiner ou aquareller, avec juste ce qu’il faut de trait ou de coup de pinceau. Rencontre-t-il quatre chasseurs au détour d’un bois sur le mont Lozère, qui lui reprochent à lui et son copain de ne pas porter de gilet fluo, cela donne ceci :

– Messieurs […] nous sommes confus de vous contraindre à exercer votre sens de l’observation.
– Ironique ? dit le type.
– pas d’autres armes, dit Gras [son copain, avec qui il marche quelques temps]

Va-t-il vers le Rhône, un 14 septembre en pleine époque des vendanges, cela donne :

c’étaient les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

Quelle élégance dans l’expression ! Tout de suite suivi par un petit coup d’humour, de jeu avec les mots :

Des Espagnols s’affairaient dans les rangs : les brigades du rouge.

Ça doit être cela, bien écrire. Se retrouve-t-il, fatigué, du côté de Sérignan, et il écrit :

au début de l’après-midi, je fis la sieste, le cul sur mon sac pour éviter la boue, adossé à la vigne. Et je me réveillai, pensant que je donnais la parfaite image de l’identité de la France : un type ronflant au pied d’un cep.

Et les milliers de pas qu’il exécute sont comme autant d’incitations à une réflexion sur le paysage qu’il traverse, l’évolution de l’espèce, le genre humain :

Chaque lisière portait ses « chasse gardée », « propriété privée », « accès interdit » et même « dernier avertissement ». L’homme avait su aménager la nature, la grillager, l’anthropiser, disaient les géographes. L’évolution était une drôle de chose. En trente mille ans, elle avait conduit une race de chasseurs-cueilleurs à multiplier les réflexes de petits propriétaires.

Il nous livre de savants aphorismes :

L’universel, c’est le local moins les murs.

On est parfois plus attentif au tour de la phrase qu’à son contenu mais c’est parce qu’il y a un moment bien sûr où les deux ne se distinguent pas, le contenu est dans le geste et le geste est une manière fragile d’assembler les mots.

Pour revenir au dessin, et à l’aquarelle, Tesson a une manière bien à lui d’amener les contrastes, comme celui qui est entre le sud provençal et le nord de la Loire, entre Ventoux et plateau de Vouvray. Ainsi, le 18 octobre est-il « par-dessus la Loire » et il écrit :

Sur la rive droite, le plateau de Vouvray portait les vignes et j’allais retrouver là un paysage amical. En Provence le vin était le sang de la roche frappée de soleil ; ici, une lymphe de sable fécondé par les brumes.

C’est tellement ce que nous ressentons, au cœur des Baronnies avec ses vins lourds et rouges de sang et qui nous font parfois guigner du côté d’un vin plus léger, Saumur de Touraine ou Pinot noir d’Alsace…

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Un commentaire pour La littérature et le dessin

  1. Il y a bien ce parallèle entre certains dessins et certains écrits : les « Chemins noirs » sont joliment esquissés (d’après les citations données) comme lorsque l’on lit(hographie) des paysages ou des personnages sensibles rendus par l’aquarelle ou la gouache…ou le grenache !

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