encore une fois dire je t’aime, / encore une fois perdre le nord / en effeuillant le chrysanthème / qui est la marguerite des morts
je ne sais pourquoi ces vers de Brassens me sont en tête quand je débarque au port du Stiff, face au vent, face au promontoire surplombé par la tour du CROSS, et le sémaphore…
hameau du Stiff, maisons de guingois dans des jardins envahis par les herbes
cars navettes Evasion et Taxi mauve, en route pour Lampaul
parcs à cycles, route qui louvoie en passant vers les chapelles,
comme celle de Ker Ber,
où l’on chantera ce samedi les complaintes du Gwerziou, à deux voix, a capella comme il se doit, voix douces et de tête de Karen, qui loge au même gîte que nous, et d’Axel, le collecteur des œuvres de Jonas Dagorn, poète méconnu, impublié et mort trop tôt, qui traduisait les vieux chants bretons et en écrivait d’autres, comme Le sorcier d’Ouessant, ou le Bois de nos amours. Quelle beauté ces chants, dont certains nous viennent de plus de mille ans, et qui nous parlent de naufrages, de coeurs brisés suite à promesses non tenues (Ar studier pe ar galon digor – chant de Haute Cornouaille), de moine fuyant les persécutions, comme Saint Gildas, ou de la peste, encore elle, mais celle de 1650 cette fois, dite la peste d’Elliant, mise sous la forme gavotte par un couple de chanteurs de Landeleau.



Et puis, une fois posées bagages chez la Marie-Noëlle, celle qui gère le gite en haut de la pharmacie du bourg, on part vers l’ouest, toujours plus à l’ouest, comme attirés par le mouvement du soleil, happés par le bruit des vagues à la marée montante, marchant au bord des gouffres, dans l’herbe épaisse que broutent de vieilles chèvres et de vieux boucs laissés à l’abandon depuis qu’on a décidé de ne plus s’occuper d’eux, contournant l’ancre de l’Atlas et le vieux fort de Locqueltas, réaménagé mais toujours vide quand on y passe. Le mur des rochers nous protège encore du vacarme de l’océan, jusqu’à ce que nous débouchions sur un creux par lequel se discerne le vieux phare de Nividic, escorté par ses poteaux qui devaient lui servir à acheminer l’électricité nécessaire à son feu. Nividic… An Ividig : la tempe. La marée se fait rageuse, elle emporte tout ce qui ferait obstacle au regard, rochers submergés, tours recouvertes, bateaux absents. Au loin, les mini-arcs en ciel dans les gouttes d’écume projetées par l’alliance des vents et des courants. Les rochers anthropomorphes chers à JPR, qui grincent des dents ou qui surgissent tels des monstres chtoniens issus des entrailles terrestres. On retourne vers l’Est en passant par le phare du Créac’h, le plus haut de tous, aujourd’hui en travaux, y compris en ce qui concerne sa salle du bas, transformée en musée des Phares et Balises que nous visitâmes autrefois, honneur à Fresnel. On voit là les plus majestueuses lentilles permettant de multiplier la force des rayons lumineux. On franchit les champs, finissant par longer la route, fatigués et ivres de vent, avant de se régaler de poissons fraîchement pêchés au restaurant de la Duchesse de Bretagne qui domine l’anse du port, et se trouve en face du rocher Youc’h Korz. L’île a la forme d’un crabe, regardant vers l’ouest, la pince de droite est dévolue à Saint Gildas, en langue bretonne Sant Gweltas, pour cette raison nommée Locqueltas qui est un raccourci pour Loc – Gweltas, là où résidait le saint homme, d’ailleurs, on voit toujours et sa chapelle et sa fontaine où il devait se désaltérer (où se déroulera le dimanche la suite du concert du samedi). La pince de gauche est aussi associée à une fontaine, mais Feunteun Velen, avec la plage du Prat, signe qu’il y a toujours eu ici un pré, maintenant réserve à moutons de diverses couleurs, ceux issus d’un naufrage ancien (celui du Mykonos, en 1935) s’étant mélangés avec ceux, tout noirs, qui logeaient déjà là. Cette pince-là était dédiée à Saint Guénolé (St Gwenole) dont on trouve encore les traces d’une chapelle.


Le lendemain, 17 avril, nous étrennions nos vélos électriques en allant vers le Nord-Est. Le temps était froid, le vent glissait en rafales soudaines et semblait transporter sur ses épaules les goëlands et les sternes, aux manœuvres acrobatiques mais qui parfois restaient immobiles, planant au-dessus de nos têtes. Coup d’oeil sur l’île Keller habitée par une famille surtout en été quand les plus jeunes ont des vacances et qu’ils peuvent se partager la seule et unique maison de l’île, sorte de château que l’on présume hanté, siège déjà de plein d’histoires comme celle du Diaoul Ruz (le diable rouge) qui, lorsqu’il apparaissait, annonçait les tempêtes. Mais aujourd’hui paraît-il habitable malgré son manque d’électricité. C’est ce que nous dit madame de V. qui habite la maison grise en descendant du Stiff, qui a bien du courage de vivre ici seule toute l’année, mais est-ce du courage ? Elle nous fait plutôt penser que c’est de la joie. La solitude ne lui pèse pas : les liens sont forts entre habitants de l’île, même lorsque certains ne sont pas originaires du lieu, on les adopte dès qu’on voit qu’ils sont capables d’y passer l’hiver. La seule chose qui lui fait peur c’est que, lorsqu’un proche est malade ou accidenté et qu’on fait alors venir l’hélicoptère depuis Brest, on ne peut pas accompagner son proche, on doit lui dire au revoir depuis le pré où s’est posé l’engin trop petit pour contenir un accompagnant. Expérience douloureuse de la séparation, toujours inhérente à la situation insulaire.
Nos vélos ont ensuite vite fait de nous transporter du côté sud, vers la lande qui domine la sortie du port. Le Fromveur, bateau de la compagnie Pen Ar Bed, s’apprête justement à passer le courant du même nom, qui sépare Molène d’Ouessant et dont les périls sont signalés par le phare de Kéréon. Ce courant est une rivière rapide, dont la direction change avec le sens de la marée, il peut entraîner les voiliers vers de grandes vitesses, ou au contraire, s’avérer être un dur obstacle à passer… mais nous ne voyons presque jamais de voiliers. Au retour vers Lampaul nous repérons l’emplacement de la chapelle où aura lieu le concert du lendemain.


Le 18 avril, nous retournons vers ces lieux, ayant raté le village et la pointe de Kadoran. Kadoran est un village principalement de ruines. Les lois imposent que l’on ne reconstruise pas les maisons s’il en manque la poutre faîtière, or c’est le cas ici. Comment en est-on arrivé là ? Un incendie peut-être. Quant à la pointe de Kadoran, au-delà du phare du Stiff, le plus vieux de l’île, édifié par Vauban, en deux tours accolées, l’une pour l’escalier à vis, et l’autre pour les logements des gardiens, elle n’est surmontée que d’une seule maison, aux volets bleus, dominant la mer.
Autres lieux de l’île : au sud-est, Port Arland qui faillit être le port de l’île et qui, pour cela, reçut une solide digue pour protéger une anse mais s’avéra quand même trop risqué pour qu’y accostent de gros transporteurs venus du continent, aujourd’hui une plage de sable fin, avec la mer qui s’épuise en vaguelettes venant nous lécher les pieds. Au centre de l’île, des abeilles noires, implantées ici parce qu’elles n’avaient rien à craindre des polluants qui tuent leurs consœurs du côté du continent. Et qui font donc un délicieux miel.
Repartant d’Ouessant le 20 avril, nous savourons le plaisir de traverser une partie un peu houleuse, du port jusqu’à la première balise, la jaune et noire, avant que le bateau n’oblique pour prendre quelques passagers à Molène. A l’aller, la marée avait empêché le Fromveur d’accoster. Dans un tel cas, une petite navette se met en place qui vient chercher les passagers en petit nombre pour les amener sur l’île. Elle porte le nom d’un certain Docteur Tricard.
Et puis nous rentrons dans la rade de Brest, venons à quai tout près du célèbre remorqueur Abeille Bretagne. Brest est une ville passionnante s’il en est, qui, tout à coup, nous rappelle au réel de l’Histoire. Première ville industrielle de France sous Louis XVI parce que la guerre en ce temps-là était bien clairement le premier fournisseur d’industrie, en l’occurrence navale, ce qui corrobore encore les observations faites la semaine dernière sur les liens qu’entretient le capitalisme avec les forces de destruction guerrière. Autour de ces chantiers, premières usines, des masses de prolétaires et de marins prêts à partir faire la guerre, et dans ses ruelles sales, la foule des prostituées misérables qui tentaient d’exister en ces temps de misère. Et pour celles qui ne respectaient ni l’ordre ni les lois, la sinistre prison de Pontaniou où elles séjournaient avec les forçats, avant que l’État ne trouve la solution d’exporter ceux-ci en Guyane. On dit même, horreur, qu’au XVIIème et XVIIIème siècles, les marins allaient mener leurs femmes en ces endroits afin de les « mettre au secret »… C’est du moins ce que l’on raconte au petit musée de la rue de Saint Malo, ruelle autrefois réputée mal famée, aujourd’hui reprise par une association qui la fait vivre et ressort au grand jour les épisodes sombres d’une histoire méconnue.

L’odeur des ruelles de Brest et de Recouvrance devait être pestilentielle. Françoise Péron, la grande historienne de l’île d’Ouessant raconte que lorsque les femmes allaient sur le continent, on se moquait d’elles à cause de leurs habits noirs, on leur criait : « filles de pluie, filles de pluie ! » à quoi elles répondaient : « vous devriez être contents qu’il y ait la pluie, pour nettoyer un peu vos rues qui sentent si mauvais ».
On se moquait de ces femmes, et pourtant c’était elles qui supportaient toutes les tâches pratiques à exécuter sur l’île, gérant la commune et la paroisse tandis que les hommes étaient en mer, on aurait dit que les mœurs avaient glissé du côté matriarcal, ce qui reste étonnant, bien entendu, au sein d’une société globalement masculine (les hommes rapportaient de la valeur, sous la forme du produit de leurs pêches et du travail accompli sur les navires de la Royale autant que de la marine marchande), mais qui pourtant s’illustrait par des traditions spécifiques, ainsi la coutume du mariage faisait que c’était les femmes qui choisissait leur mari, au terme d’une courte démarche accomplie en compagnie des parents. Le garçon avait vent qu’il avait été élu, alors il se couchait, attendant la visite de celle qui serait peut-être sa future épouse. Celle-ci arrivait, déposant près de lui un verre d’alcool et une tranche de lard. S’il y touchait c’est qu’il acceptait sa compagne, mais il avait le droit de refuser. Dans le premier cas, commençait une période de « noviciat matriarcal » : les deux vivaient ensemble quelques temps afin de se mettre à l’épreuve. Si c’était concluant, alors on s’épousait, sinon, chacun repartait de son plein gré, sans honte et sans remords. Evidemment, on restait chaste pendant la période de ce noviciat. (Cela aussi est raconté par Françoise Péron dans son magnifique livre « Ouessant, l’île sentinelle »).

Après un passage à la somptueuse librairie Dialogues, je ressors avec un livre d’aventures maritimes, écrit par Patrice Franceschi, célèbre auteur de ce genre littéraire, qui se termine par ces mots : « un voyage qui s’achève est un lambeau de jeunesse qui s’en va ». Je venais de passer là les cinq premiers jours de ma quatre-vingtième année.
