Avignon 2017 – Des éclats de Molière à la Maison d’Ibsen

Court séjour à Avignon. Enchantement de la fête, excitation des soirs qui se prolongent. Avignon lieu de beauté c’est-à-dire de lumière. Où l’on trouve toujours un chemin dérobé que l’on n’avait jamais vu, une ruelle comme une gorge entre deux hauts murs qui abritent le secret de quelque couvent ou les frasques oubliées d’un évêque de la saison papale. Les ruelles s’enchaînant aux ruelles, si on oublie de tourner au moment propice, on s’embarque dans un périple des confins des temps, on va vers les cieux peut-être, avec pour preuves les façades des chapelles surgissant à l’improviste, tourmentées et triomphantes, et dont les noms déclinent toutes les couleurs des pénitents. C’est celle des pénitents noirs qui m’émeut le plus, peut-être parce qu’elle fait suite à la prison, qu’elle est au bas des murs vertigineux qui supportent le Palais des papes et l’église Notre-Dame des Doms et qu’elle précède une sortie possible des remparts par la petite porte de la Banasterie. Au-delà le fleuve, les éclats de la ville moderne et de la circulation automobile et l’embarcadère du ferry qui mène à mon camping préféré. Et en ces périmètres parfois austères, les appels au spectacle dans mille théâtres. Peut-être pas mille théâtres mais mille quatre cents pièces que l’on joue dans une bonne centaine de théâtres. Le In bien sûr veut dominer le Off par son érudition, sa nouveauté et ses audaces, là où parfois le Off sombre dans le convenu et même le vulgaire. Mais pas souvent. La plupart du temps, les spectacles sont de qualité, surtout ceux qui sont destinés aux enfants (pour l’essentiel au Collège de la Salle). S. et B. ont ainsi revu « Malade, mon oeil ! » une adaptation pour eux du Malade Imaginaire (par la compagnie Théâtre en Stock, à 16h15), mais ils ont vu aussi un délicieux duo d’une Toinette et d’un Don Juan pour leur expliquer les lois du théâtre au temps de Molière dans Molière dans tous ses éclats (pourquoi découpe-t-on une pièce en actes ? Pourquoi se dit-on « merde » entre comédiens etc.) (compagnie Croc’Scène, à 13h30).

La veille au soir, S. (qui avait heureusement échappé à une représentation de « Fiesta » que son grand père naïf avait cru bon de lui mettre au programme « afin qu’elle voie la Cour d’Honneur du Palais des papes », mais que son grand-père naïf avait décidé de lui éviter après la lecture dans la presse des premières critiques de ce spectacle… décidément pas un spectacle pour les petites filles) s’était esclaffée pendant deux heures face à une adaptation plus que burlesque du Mariage de Figaro, où notamment la scène où le juge arbitre entre Figaro et Marcelline à coup de maillets sur son pupitres l’avait fait crouler de rire (Le Mariage de Figaro, au théâtre de la Luna à 21h30, par la compagnie Les Nomadesques).

Ombre au tableau, la pièce Migraaaants (de Matéi Visniec, au Chêne Noir, à 17h15) n’était pas à la hauteur du sujet qu’elle prétend traiter. Parler de l’odyssée des migrants aujourd’hui, nécessite une ampleur digne des Suppliantes d’Eschyle, avec des intermèdes où s’exprime un coryphée. Il ne suffit pas de susciter l’indignation par des rappels d’informations que tout le monde connaît à partir d’un texte plat et sans âme. Ceci dit, le Théâtre du Chêne Noir offre, comme chaque année de belles merveilles comme cet Au bout du monde, d’Olivier Rolin, mis en scène et interprété par Daniel Mesguich avec la belle Sterren Guirriec: deux solitudes qui se rencontrent, lui homme bourlingueur et elle serveuse de bar. Il sait la faire rêver et l’initier à un langage de l’âme, même si une télévision sordide débite à longueur de temps la litanie des inepties dont s’abreuve hélas une partie de la population. Contraste entre langages, le degré zéro des éructations et des injonctions stupides et la puissance des mots de la littérature qui, si on le veut bien, sont toujours disponibles pour qui sait se mettre en position réceptive à la beauté du monde. Il y a longtemps que nous suivons Sterren Guirriec toujours aussi belle et émouvante.

Nous avons aussi applaudi à l’évocation de Tchekhov, dans Regardez la neige qui tombe (au Petit Louvre Van Gogh, à 17h30), par le Théâtre Entre Deux, mis en scène et joué par Philippe Mangenot, avec Rafaèle Huou, une comédie qui, au départ, était destinée aux lycéens pour leur faire connaître et aimer Tchékhov et qui réussit à nous émouvoir avec un rien de décors et de costumes, une économie de moyens que Vilar aurait approuvée. Où il est rappelé que le père (peut-être) du théâtre contemporain n’avait pas le pessimisme sur les êtres qu’on lui attribue parfois mais au contraire une foi inébranlable dans la possibilité de l’humain de s’élever au-dessus de sa condition.

Notre séjour à Avignon devait se terminer par le plus beau, le clou de ce Festival, apothéose de l’art scénique : Ibsen Huis, mis en scène par Simon Stone avec les comédiens de la troupe d’Ivo van Hove à Amsterdam (cour du Lycée Saint-Joseph). Entre Tchekhov et Ibsen, il y a une parenté, mais avec un côté tellement plus noir chez le second que l’on sent sourdre en profondeur tout le contenu de ce que Freud a apporté aux hommes : l’évidence troublante de la sexualité et de ses ravages, qui conduit à l’abandon de l’idée de pureté, au soupçon que derrière toute histoire en apparence édifiante peuvent se cacher des monstres et de la perversion. L’idée géniale du metteur en scène est de mettre tout cela aux yeux de tous grâce à une maison aux larges fenêtres, aux nombreuses pièces, où peuvent se retrancher les personnages, certains se livrant à quelques confidences pendant que d’autres s’affrontent dans la pièce du bas. De plus, la maison tourne et l’on voit donc se produire l’histoire sous tous ses aspects. Sur un panneau électrique, s’affichent les époques. Pas de linéarité ici. On commence en 1969. Une jeune femme prépare à la cuisine le petit déjeuner de son compagnon. Tout est calme. Il se lève et elle lui apprend qu’elle a revu son ex-mari, qu’elle est de nouveau troublée et qu’elle va, selon toute vraisemblance quitter celui auquel elle consent quand même à faire cuire des oeufs. Cette jeune femme s’appelle Léna. Elle est jouée par Claire Bender, et l’ex-mari est Jacob (Bart Slegers). Ils vont se remarier et avoir une fille, Fleur, qu’ils vont perdre ensuite. Ils divorceront (peut-être en 1974, je ne me souviens plus très bien des dates). Léna est la fille de Cees, l’architecte, joué par Hans Kesting (en lequel les connaisseurs d’Ibsen auront reconnu Solness le constructeur), elle est même la fille adorée de son père. Et la maison tourne et nous nous retrouvons bien avant, en 1964, lorsque cette maison venait d’être construite. Un chef d’oeuvre architectural, une innovation fantastique, toute en bois. Nous apprendrons plus tard que Cees, en réalité, n’est pas pour grand chose dans cette réalisation car c’est son jeune associé, Daniel, qui a eu l’idée, à fait les plans etc. Et quand la maison se construit (encore un flashback), ce Cees est rouge de colère car il n’a jamais voulu une maison en bois : n’est-il pas donné comme un spécialiste de la brique? Mais il comprendra vite l’intérêt qu’il a à laisser faire et la gloire qu’il pourra tirer du travail de son associé. Dans la scène familiale de 1964, on sent bien qu’il méprise son fils (Sébastien, joué par David Roos), qu’il néglige son épouse et n’a d’yeux que pour sa fille, qu’il prend dans ses bras d’une manière équivoque. Il y a dans l’histoire une nièce, Caroline (Eva Heijnen), fille de Thomas (Bart Klever) qui est celle qui survivra, dans les années 2015, à toute cette famille. Car entre temps, Lena et Jacob seront morts dans l’incendie de la maison, peut-être se seront-ils tués de désespoir après le suicide de leur fille Fleur, Cees sera devenu évidemment un vieillard sénile, sa femme une épave qui se meut en fauteuil roulant, et Caroline tentera de se battre pour que l’on reconstruise cette maison pour que l’on en fasse un refuge pour femmes battues ou bien un accueil pour les migrants, au grand dam du conseiller municipal qui voudrait tout juste en faire un musée. Mais finalement, la maison que l’on tentait de reconstruire au début de la seconde partie du spectacle retournera en fumée. Mais qu’est-ce donc qui a torturé ces âmes et les a réduites au malheur alors que la fortune leur souriait ? Les turpitudes de Cees, bien entendu, qui se livrait à l’inceste sur ses fille, nièce et petite fille. Et qu’est-ce qui tourmentait à ce point le pauvre Jacob pour qu’il en vienne au suicide ? La découverte que sa femme savait et que c’était en connaissance de cause qu’elle avait confié leur fille Fleur à la garde de son père. Dans cette pièce, Caroline est une sorte d’Antigone, ou de fille de Lear, elle a brûlé sa jeunesse dans la drogue et l’alcool, s’est faite rejetée avec dédain quand elle est revenue au bercail, mais c’est elle qui tente à la fin de maintenir en vie le symbole de cette famille norvégienne : la maison de verre.

On sort de ce spectacle (qui dure 3h45) avec la tête qui tourne, avec l’impression d’avoir été témoin indiscret d’une cure analytique, avec aussi, inévitablement, la référence que l’on est tenté d’établir avec les films comme Festen qui ont fait la fortune du cinéma scandinave. Théâtre ou cinéma ? Ici, nous sommes pleinement au théâtre (pas d’usage de video comme dans beaucoup de mises en scène contemporaines), le seul artifice est l’usage de micros HF pour nous faire entendre les moindres soupirs et murmures.

Comment, après cela, ne pas se précipiter dans la lecture des pièces d’Ibsen ?

Henrik Ibsen

NB: pour plus d’information: la pièce n’est pas une pièce identifiable d’Henrik Ibsen mais le réalisateur, Simon Stone a puisé dans plusieurs pièces pour construire celle-ci. Il a ainsi repris à Une maison de poupée, aux Revenants, à Solness le constructeur, au Canard sauvage et au Petit Eyolf. Comme les personnages sont vus à différents moments de leur vie (de 1964 à 2017), ils sont joués évidemment par plusieurs acteurs différents, ainsi, en plus des noms cités dans le texte ci-dessus, il faut ajouter ceux de Maria Kraakman (Lena adulte), Janni Goslinga (Caroline adulte) et Celia Nufaar (la mère, vieille).

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4 commentaires pour Avignon 2017 – Des éclats de Molière à la Maison d’Ibsen

  1. Moonath dit :

    Merci pour ce partage qui donne l’envie de remonter le temps et de partir pour Avignon !

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  2. Debra dit :

    Nous avons plusieurs points d’accord sur votre billet…
    Oui, pour l’ampleur du sujet des migrants nécessitant un traitement non pas informationnel, anecdotique, et… insignifiant/inconséquent… mais tragique et lyrique.
    Cette année, nous avons déserté Avignon après une présence ininterrompue de plus de 15 ans. Et même si j’ai un petit regret de ne pas avoir assisté à « Antigone » dans le Palais des Papes, pour une fois (mais je n’aurais jamais eu les places pour le « in », n’étant pas assez branchée et connectée pour me plier aux nécessités pour les avoir), c’est sans regret que je suis partie à Nancy pour un stage de pratique musicale intensive. Du pur bonheur… à mille lieux d’Avignon.
    Pour Ibsen, Freud, le pur et l’impur, je ne regrette pas plus d’avoir loupé ce que vous décrivez comme un grattage de croûtes mélancolique. Tant de déballage de linge…impur ? souillé ?, mis sous la loupe finit par avoir raison des nerfs.
    Se vautrer dans de coupables incestes n’agrandit pas l’Homme, et j’en ai marre qu’on se rapetisse de la manière dont nous le faisons.
    Ibsen peut être l’horreur…et malheureusement sans la consolation de la poésie du grand William dans « Le Roi Lear » (en anglais, du moins. Le jour où les traducteurs français se souviennent de ce qu’est la poésie, on pourra peut-être pleurer de nouveau, et nous aurons de nouveau droit à de beaux… catharsis, mais je ne retiens pas mon souffle, là.).
    Les traducteurs français sont-ils passés à côté des possibilités de catharsis poétique dans la langue d’Ibsen ? Je n’en sais rien, n’ayant pas les moyens de savoir.
    Vous descendez sur l’île de la Barthelasse (orthographe, mea culpa) pour le festival ?? Chapeau…

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    • alainlecomte dit :

      oui, pour une fois (!), je suis assez d’accord avec vous…

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      • Debra dit :

        Il y a une chose qui m’exaspère plus que le grattage de croutes mélancolique : la réécriture d' »Othello » pour le situer dans une colonie de vacances avec deux gamines jalouses l’une de l’autre dans une histoire d’amour et de rivalité autour d’un ado boutonneux.
        Plutôt le glauque encore que le parc d’attraction, svp.
        Il n’y a pas de peluches dans Ibsen. Dans Shakespeare non plus.
        J’en ai marre des peluches, ainsi que des injonctions à devenir une peluche.

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