Esprit printemps

Printemps… printemps des livres, comme chaque année à Grenoble début avril. Cela a lieu, cette année, au musée de peinture, bel édifice construit dans les années 90 et qui inclut des Rubens, des Zurbaran, des Georges de La Tour, des Matisse, des Zadkine, des Signac, des Rousseau, des Horn, des Pennone, des Soulages, des Estève, des Bazaine, des Klee, des Kandinski… tout cela entre des baies vitrées qui ouvrent sur l’autre rive de l’Isère, bordée de maisons de quatre étages colorées comme des palais italiens au pied d’escaliers qui montent vers un ancien couvent, une chapelle et, plus malheureusement, un bâtiment de béton abandonné qui abrita autrefois l’Institut de Géographie Alpine et qui aujourd’hui se disloque, hérissé de barres de métal qui le trouent comme un monstre blessé. La galerie immense, toute blanche, sert de halle pour une grande librairie où, chacun attendant son tour, viennent signer leurs oeuvres les Jonathan Coe, les Metin Arditi, les Céline Minard, les Chloe Delaume, les Nathacha Appanah, ou les Tanguy Viel… Juste mise en contact de la peinture et de la littérature.

Nathacha Appanah, tenez, justement, elle parlait de son dernier livre (« Tropique de la violence ») au fond d’un petit café associatif saturé de monde. Elle racontait Mayotte, les kwassa-kwassa qui abordent venant des autres îles proches des Comores et la violence endémique dans cet ilôt grand comme une agglomération moyenne de chez nous mais abritant plus de 400 000 habitants. Elle dit qu’elle a voulu écrire ce livre, la jeune mauricienne qui était venue à Grenoble dans sa jeunesse étudiante, à cause de sa colère. Elle dit celle-ci à propos de cette situation qui prévaut dans le 101-ème département français et qui demeure cachée, comme lui était cachée une partie de l’histoire de son île natale. Alors qu’elle pensait, dans sa jeunesse, que Maurice était totalement restée à l’écart de la seconde guerre mondiale, elle devait apprendre plus tard l’existence d’un camp d’internement pour mille cinq cent juifs, dont témoignent toujours six cents tombes discrètes. Décidément, qui a dit que nous ne vivions pas une ère post-moderne mais une ère post shoahtique ? Je sais, c’est Gilles Vachon, traducteur de Jack Hirschman dans la préface du petit recueil du poète américain (que j’avais croisé à la librairie City Lights de San Francisco en décembre 2014) acheté au stand de la maison de la poésie Rhône-Alpes (ce survivant – il veut parler de Hirschman – est épigone de notre monde, de notre ère, laquelle est, hélas non pas post-moderne mais post-shoahtique). Mais pour revenir à Natacha Appanah, c’est de penser à ces trous de l’histoire, ces récits que l’on perd, qui l’a conduite à écrire ce livre, qu’au départ elle prévoyait comme un récit linéaire classique mais qui a évolué irrésistiblement vers autre chose : une alternance de voix, les voix de tous ses personnages, même ceux qui sont morts, depuis le chef de bande qui fait régner l’ordre par la terreur jusqu’au policier humaniste, en passant par Marie, l’infirmière qui a quitté la France pour l’amour d’un beau comorien et se retrouvera seule avec l’enfant adopté, et celui-ci, justement, Moïse qui, comme il se doit, est arrivé par la mer… Elle redonne ainsi leur voix à tous ces fantômes comme pour nous faire éprouver peut-être cette sensation d’absence qui règne autour de nous lorsque nous pensons à tous ceux qui auraient pu vivre et qu’on a exclu du monde des vivants ou, tout simplement, du monde des accueillis. Ces voix absentes sont celles des migrants expulsés aussi – mot qu’elle récuse car, pour elle, les migrations, les mouvements d’île à île ont toujours existé. On en parlait plus tard dans la soirée à la bibliothèque du centre-ville, avec elle encore, mais aussi avec la photographe Maryvonne Arnaud, le philosophe Guillaume le Blanc La fin de l’hospitalité ») et les écrivains Antoine Choplin et Velibor Colic (« Manuel d’exil. Comment réussir son exil en trente-cinq leçons »). Comme un mini-débat, en somme. D’où ressortaient fortement les propos de l’écrivain bosniaque. Pétris de vérité. Jamais larmoyants. L’hospitalité est-elle le mot qui convient ? La rudesse des temps, l’évidence de la nécessité – fuir la guerre, fuir toutes les guerres, nourrir ses enfants – sont-elles compatibles avec cette notion suave, un peu « commiséreuse »… c’est la structure d’état-nation qui s’est imposée qui empêche la fluidité des transhumances. L’écrivain serbe surtout – qui ne se plaint pas, qui sait bien que l’avantage énorme qu’il a eu pour la réussite de son exil était qu’il était… blanc, et même blond, que, pour peu qu’il se taise, il pouvait passer pour un Breton ou un Alsacien – sortait de cette éthique de la pitié et de la condescendance en mettant au premier rang la vitalité. Face aux obstacles, quelle vitalité il faut pour subsister, quelle inventivité… si pas d’hospitalité alors, il y a système D, disait-il. Oui, cela à dire. Que dans ces efforts désespérés pour s’en sortir, l’humain fait preuve… d’intelligence. Le philosophe raconte qu’à Calais il a vu un jeune érythréen charger sur son vélo trois livres, trois dictionnaires (Français, Anglais, Erythréen-Anglais), et qu’il lui a fait un large sourire pour lui dire que, le soir-même il en aurait besoin lorsqu’il serait « de l’autre côté ». Colic dit aussi ce qu’il pense des concepts sans arrêt débattus par nos politiques… l’intégration, l’assimilation… il dit la violence de ces mots, le prix qu’il faut payer, et dont aucun de ces politiciens n’est conscient, pour « s’intégrer » (ne parlons pas de l’assimilation!). Se dépouiller d’abord de sa langue qui, à bien des égards, est notre bien le plus précieux. Alors il dit ceci. Moi, je veux bien faire tous les efforts qu’on veut, qu’on exige de moi, mais s’il vous plaît, ne me contraignez pas à faire 100 % des efforts, demandez moi juste 95 %, et s’il vous plaît, les 5 % restants… ne pourriez-vous pas les faire, vous ?

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Autre style, autre ambiance, également prenante. Metin Arditi, écrivain né en Turquie, arrivé à l’âge de sept ans en Suisse, ex-président de l’Orchestre de la Suisse Romande, ayant eu une formation de physicien, et conteur magnifique. Que sa voix se lève et aussitôt nos esprits sont captivés, notre attention s’aiguise, nous ne perdons pas une miette, son récit à propos d’un jeune autiste vivant sur une île grecque devient infiniment touchant (il est aussi un connaisseur sensible de cette question). Il mêle l’anecdote, le mythe et l’histoire, on apprend qu’il a une maison sur l’île de Spetses, qu’il a épousé une femme grecque en dépit de son appartenance à l’univers turc sépharade et qu’il est de la même famille qu’Elias Canetti, on apprend aussi qu’il entretient des liens de quasi-fraternité avec l’écrivain palestinien Elias Sambar. Pour moi, Arditi est l’exemple même de ces migrants qui ont accompli leur trajectoire loin de chez eux, ces exilés qui, d’un seul coup de plume effacent les murailles qui semblent a priori séparer les cultures. Ecrivain suisse ? Écrivain français (parce que francophone) ? Écrivain turc ? Grec ? On ne sait plus trop et c’est tant mieux tant la littérature ne saurait souffrir de se voir accolé un adjectif de nationalité (n’en déplaise à ceux qui se révulsent sur les réseaux sociaux à l’idée que l’on puisse dire qu’il n’y a pas à proprement parler de littérature appartenant à tel ou tel pays). L’écrivain ne serait-il pas par nature cosmopolite, apatride, comme l’auront été Joyce, Proust, Kafka, Canetti… J’entends bien qu’ils avaient une nationalité et que, par exemple, Proust n’est guère allé cueillir des jonquilles ailleurs que dans les champs de Normandie, et alors ? Il s’est trouvé des littérateurs pour lui reprocher son judaïsme. Preuve pour eux qu’il n’était pas « français »… et de fait non, il n’était pas « français » puisqu’il était et reste universel.

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Céline Minard, elle, c’est encore autre chose (j’en ai déjà parlé sur ce blog). La femme pour qui cette notion (de femme) ne semble même pas faire de sens. Sait-on ce qu’est un homme ? Sait-on ce qu’est une femme ? Comment vivre ? On ne le sait peut-être que dans les expériences extrêmes, comme celle que s’inflige son héroïne en pleine montagne, à mi-chemin entre la vallée et le sommet de 2871 mètres, en restant seul (ou seule, si tant est qu’il n’y a plus de sexe bien défini) dans sa bulle de métal, dont elle descend parfois pour explorer la montagne, avec des crochets, des coinceurs, des gri-gri, mousquetons et dégaines… Céline Minard est un discret petit bloc de vie, assis sur une chaise et lisant des extraits de son livre avec monotonie. On l’a installée (et nous aussi, ses auditeurs) dans une salle du musée, celle où sont rassemblées d’incroyables toiles hyperréalistes de paysages de montagne (signées Laurent Guétal ou Jean Achard) afin de nous mettre dans l’ambiance. Moi, ce qui m’a sidéré dans son livre, et je le lui dis, ce n’est pas tant le rapport à la roche, au chemin, à la voie que celui aux autres humains. Au cours de ses pérégrinations, l’héroïne, on le sait, va rencontrer un curieux personnage, d’abord présent comme tas de chiffons sur un banc près d’une cabane, d’où sort un bras ressemblant à une branche sèche et un doigt démesurément long, puis comme ermite sautant de roc en roc et même montrant son derrière. C’est une femme. Céline Minard a l’air d’y tenir. A la question posée par un lecteur de savoir si elle ne se rencontre pas elle-même sous la forme de ce qu’elle pourrait devenir dans quarante ans, elle répond « non », c’est bien un personnage réel, présent, actuel et qui nous fait nous interroger sur le rapport à l’autre humain, même quand cet autre apparaît sous un aspect si improbable. Les rapports sociaux courants nous mettent chaque jour à l’épreuve : combien allons-nous dans la journée rencontrer de fâcheux, d’envieux, d’imbéciles. Dans la montagne et en solitude, cette question est suspendue. Nous ne savons ce que ou qui nous rencontrons et c’est là que nous sommes au coeur de nos relations humaines. La communication, chez Céline Minard, n’est pas cette rencontre finalement toujours heureuse où les humains coopèrent pour se comprendre (théorie pragmatique de Grice). Nos phrases s’inscrivent peut-être dans des dimensions différentes.

laurent guetal : lac de l’eychauda

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En sortant, je rencontre Yannick Grannec. Je ne peux m’empêcher d’aller la voir et de lui raconter ce jour de mai, à Saint-Petersbourg (cf. ici(*)), où je me suis retrouvé participant à un grand colloque de logiciens, de philosophes et de mathématiciens, et où l’un d’eux, tout à coup, alors que je m’assoupissais, avait enflé sa voix s’exprimant en langue russe pour tout à coup citer…. « La Déesse des petites victoââââres » et son auteur Yannick Grannec, face à un public international médusé qui n’avait jamais entendu parler de ce livre. Cela la fait bien rire, et elle me raconte les belles rencontres que lui a occasionnées ce livre (dont le sujet est, je le rappelle, la vie du logicien Kurt Gödel), comme celle de John Dawson, grand biographe de Gödel, qui, depuis ce livre, l’invite dans les grands congrès de logique, elle qui, dans le fond, me dit-elle, n’a jamais eu de vraie formation scientifique…

(*) oups, je m’aperçois que dans ce billet, je disais que le roman de Yannick Grannec était un peu insignifiant… pardon, madame, ce que je voulais dire c’est que s’il tenait la route littérairement parlant, en revanche, il ratait peut-être l’essentiel du point de vue de la pensée.

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2 commentaires pour Esprit printemps

  1. Cela rassure de voir qu’ll n’y a pas qu’à Paris que la littérature « tient salon ».
    On a même l’impression étrange que des librairies ferment quand les « salons » ouvrent un peu partout.
    Mais ici à Paris, dans le dixième, l’une d’elles a éclôt récemment, même si son enseigne : « Les Nouveautés »… n’est pas particulièrement originale !
    Merci donc pour ce panorama littéraire. 🙂

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  2. Debra dit :

    Avec mon mari, on était bien au fond. Difficile d’être relégué plus loin.
    On est resté une bonne partie du samedi après midi, comme nous sortions un livre, avec deux autres personnes, qui sont venues. L’ambiance était chaleureuse.
    Mon mari édite chez Alzieu, un petit éditeur indépendant. Il écrit de la poésie, un roman, des pièces de théâtre. Il écrit très bien, mais… il n’est pas « noble » (noble, ça voulait dire « connu », en latin, entre autres).
    Un moment, je suis allée trouver un employé que je connais chez la grande librairie… noble.. pour le regarder droit dans les yeux et lui dire que notre livre, que nous avons mis dix ans à faire, était enfin sorti, et qu’il pouvait venir voir, s’il voulait, un livre qu’on avait mis dix ans à faire… dans le contexte actuel.
    A ma connaissance, il n’est pas venu…
    Il ne devait pas bien avoir le temps…
    Normal.

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