Cy Twombly à Paris

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Il n’y aurait rien, ou pas grand chose. Ce serait un peu comme certains textes tardifs de Beckett où il ne reste, pourrait-on dire, que quelques annotations de mise en scène et des brouillards de mots. Ici, des brouillards de lettres, des traces à peine tracées. Des dessins effacés sur de grandes toiles blanches, puis des tourbillons de rouge et des griffures. Des griffures parallèles comme celles laissées par des ongles qui saignent ou bien encore des belettes furtives qui auraient laissé sur la neige fraîche des impressions de course. Cy Twombly (déjà bien décrit et commenté par l’ami blogueur DH) est un personnage discret, j’en avais entendu parler la première fois lorsqu’il était mort… c’est dire. Mort en 2011. mais c’était inculture de ma part. Roland Barthes, lui, le connaissait bien. Il lui a consacré un joli petit livre, si juste, si bref. Pour moi, aujourd’hui, TW (comme il est souvent écrit) est l’anti-graffeur. Vous me direz qu’est-ce que j’ai contre les graffeurs ? Mais c’est que j’en ai un peu marre de voir toujours ces traits lourds et appuyés sur les murs de nos villes. On voudrait à tout prix que l’on soit convaincu de l’importance de ces inscriptions (Grenoble se fait une spécialité désormais de ce genre de pratique, pompeusement intitulée « street art », lors de réunions dites festives… « street art contests »…) alors qu’elles nous plombent toujours un peu plus le moral quand nous circulons en ville. Or, ici, chez Twombly, c’est tout le contraire. Après tout, vous pouvez même ne pas faire attention. Le monsieur ne vous demande rien. Son trait de crayon disparaît sous la feuille, mais, si vous le voulez, alors le paysage vous paraît dessiné, pointe levée, touchant à peine le grand papier blanc dans lequel chaque jour nous nous déplaçons au côté des branches cassées, des bouts de bois chus des cargaisons, des chatons qui partent en fumée. Cette œuvre est synonyme de légèreté. Griffures, taches et salissures, comme Barthes classifie les gestes de Twombly. Oui, taches qui s’étalent et vagabondent, taches qui tachettent et deviennent fleurs comme quand on n’arrive pas à les ôter et que, pour les dissimuler, sur un croquis ou sur un vêtement, on dessine à la place des fleurs, salissures comme celles que l’on fait avec le revers de la manche quand on est appliqué à autre chose et qu’on disperse ainsi du fusain, du crayon, de la mine de plomb, on signe qu’on a raté mais là encore, le ratage n’est pas interdit, on ne gomme pas, on se pose juste la question, et nous voici revenus à Beckett, de savoir comment rater mieux la prochaine fois. Paradoxe, dit Barthes, le fait, dans sa pureté, se définit mieux de n’être pas propre. Prenez un objet usuel : ce n’est pas son état neuf, vierge, qui rend le mieux compte de son essence ; c’est plutôt son état déjeté, un peu usé, un peu sali, un peu abandonné.

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Twombly se fait aussi un maître en signes et sans doute était-ce cela qui émouvait aussi le sémiologue du siècle dernier. On a une idée du signe qui est terriblement stable et fixe : un signifiant, un signifié et hop, le signifiant étant une image concrète bien définie. Les inventeurs de signes sont les inventeurs d’une signalétique, il faut que le signe soit clair, aisément compréhensible. Il y eut dans le genre un grand typographe suisse, créateur de caractères et de logotypes, un certain Adrien Frutiger, décédé il n’y a pas si longtemps. C’est clair et magistral aussi, dans son genre. Mais Twombly est l’anti-Frutiger, aussi, car chez lui, la matière du signe est travaillée, elle n’est jamais laissée à l’immatérielle netteté, elle devient concrète comme un petit amas de cendres, de crayon. Une croix reste le signe de la croix tout en étant très volatile, d’abord elle n’est pas vue de face mais de côté, un bras s’enfonce dans le lointain tandis que l’autre tremblote. Comment faire ça ? Il y a beaucoup de mots aussi, des noms de lieux, Sahara, de personnages surtout de personnages antiques, dieux et déesses, Apollon, référence lointaine à l’empereur Commode, en une allusion à la violence et à la cruauté des temps. Comme le dit encore Barthes, on chercherait en vain ce qui, dans le tableau, « représenterait » ces lieux ou ces personnages. Le Sahara on s’attendrait à des dunes, même très stylisées, Apollon, un bellâtre etc. mais non rien de tout cela : le nom n’est que nom du nom. Et ce qui compte ce n’est même pas la manière « dont ça s’écrit » mais la matière des lettres qui constituent le nom. Frutiger inventait une fonte (« Univers »), Twombly se joue des fontes pour dessiner des hampes et des jambages, un à un comme si nous ne les avions jamais vus. Il y a un côté scolaire aussi chez lui, peut-être parce qu’il est un peu enfantin, certes, mais pas seulement, il y a un côté scolaire parce qu’il y a une envie de transgression. Du discours scolaire, justement. Comme dans ces dessins de volumes qui se bousculent et génèrent une géométrie maladroite (en apparence) sur un tableau noir qui nous rappelle immédiatement les grands tableaux poussiéreux envahis de chiffres et d’équations de notre enfance. Toiles d’une école où l’on serait bien loin des débats stériles sur la nécessité ou non d’employer la notion de « prédicat » (un mot qu’employait bien Aristote il y a si longtemps…).

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Scolaire, transgressif, potache… avec ces sexes masculins maladroits qui parcourent les lignes imaginaires… Et à la fin de sa vie, ces roses qui s’épanouissent, où l’on peut toujours voir, comme le montrait si bien Georgia O’Keeffe, le sexe féminin.

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Un commentaire pour Cy Twombly à Paris

  1. Oui, on peut voir (ou deviner, ou imaginer, ou inventer, ou rêver, ou dessiner ou peindre à sa place) tellement de choses dans l’œuvre de Cy Twombly…
    Il était logique et nécessaire que Barthes s’y penche car c’est bien là aussi – dans une autre langue et pour un pays différent – ce qu’il avait appelé « l’Empire des signes ».

    (merci pour le lien !)

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