Polars et romans réparateurs

Je ne lis pas souvent de polar… autrefois quelques-uns, qui m’ont laissé de bons souvenirs (le très beau Dahlia noir de James Ellroy par exemple), j’ai vu aussi récemment au cinéma Le bonhomme de neige, film noir (comme la neige?) d’après l’auteur de thriller norvégien Jø Nesbø, et je l’ai apprécié, mais je crois que c’était beaucoup à cause des paysages sublimes qui étaient montrés, d’une nature blanche époustouflante… Il m’est arrivé de me sentir mal à l’aise à la lecture de certains, tellement ils me semblaient se complaire dans le glauque, un genre que je n’apprécie guère. J’ai lu récemment qu’il fallait accepter la réédition des œuvres antisémites de Céline parce que l’objet de la littérature était aussi de révéler l’étendue de la noirceur de l’âme humaine, et d’aller jusqu’au bout dans cette voie. Sans doute soutient-on Sade pour les mêmes raisons. Mais ne peut-on penser aussi que l’âme ne saurait être si noire qu’en raison de la manière dont on la noircit ? Qu’on ne connaît de sa noirceur que ce qu’on y met en voulant l’explorer ? N’y a-t-il pas parfois une exagération dans la peinture des noirceurs de l’âme ?

On avance sans cesse l’argument selon lequel on ne ferait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, sans que je parvienne à savoir si cet adage est un axiome ou un théorème. Si c’est un axiome, on a le droit de le rejeter. Si c’est un théorème, j’aimerais qu’on me donne la démonstration. En tout cas, dans mon petit coin perdu de province, il me semble connaître des auteurs qui font de l’excellente littérature sans se nourrir de noirs desseins… je citerai Le Clézio par exemple, ou bien Annie Ernaux, ou bien Peter Handke (je sais que pour ce dernier, on va m’objecter qu’il « a soutenu les Serbes », mais il a seulement exprimé son sentiment d’injustice face à une politique européenne qui incriminait les uns mais pas les autres dans un conflit où presque tout le monde semblait coupable, et même s’il s’est trompé, il n’a pas fait preuve de haine envers les autres, ou du moins il ne s’est pas fait le héraut de cette haine par écrit). Ce qui serait admissible à la rigueur, c’est une forme faible de l’axiome : il ne suffit pas d’avoir de bons sentiments pour faire de la bonne littérature. Là, nous sommes d’accord (et nous y reviendrons à la fin).

Le polar signé Alain Wagneur – auteur rencontré il y a peu de temps « en vrai », mais c’était pour une toute autre sorte de livre – Terminus plage,  échappe à cet excès de glauque par son style guilleret et l’extrême précision de sa documentation, qu’il s’agisse de musique de jazz, de voitures ou de… P38. Deux fils sont conduits en parallèle : l’enquête faite par un flic sympathique, doté d’une faille dont nous connaîtrons plus tard la teneur, et le départ d’un fils à la recherche de son père. On le devine, les deux personnages poursuivis par ces deux hommes, le coupable et le père, n’en font qu’un. Le flic s’appelle Zamanski. Comme un clin d’œil peut-être à mai 68 (Zamanski était le nom honni du doyen de la fac de sciences de Paris). Il traîne une triste histoire derrière lui, à l’origine de son recasement dans les opérations routinières de police au sein d’une station balnéaire de la côte atlantique. Il pourrait ne rien se passer dans cette station, juste des tapages nocturnes et des excès de vitesse, pourtant un incendie a lieu sur une plage, qu’on pourrait croire accidentel, et qui cause – par supposé accident donc – la mort d’un belge. Zamanski et sa pote Lolo (on devine…) partent en chasse en espérant damer le pion aux bureaucrates d’Angoulême. Pendant ce temps, madame Bertin s’inquiète et envoie son fils chercher son père qui n’est pas rentré depuis quinze jours. Jean-Claude – c’est son nom – s’exécute. Il va bien sûr découvrir que son père a une double vie… Parti en Renault Scenic, il l’échange vite contre l’Audi rouge abandonnée par le père : « Ce n’est pas une Ferrari ni une Porsche mais, point de vue conduite, le cabriolet Audi change de la Renault familiale. Sous le capot, un V6 et cent-soixante-dix bourrins ne demandent qu’à griller toutes les limitations de vitesse »… et oui.
Ce n’est pas le tout de piquer la bagnole, si on peut piquer la femme, c’est encore mieux. Une pépée toute en muscles qui s’occupe en donnant des cours de gym et qui ne sait pas où est passé son Jules… enfin, celui qui lui a promis un beau cadeau en fin de semaine et qui n’est jamais revenu. Sauf que là, désolé, mais le Jean-Claude n’est pas particulièrement tendre… pour effacer la présence du père, il n’y va pas par quatre chemins… c’est cru et plutôt brutal… Pas grave puisque la pauvre fille va se faire dessouder quelques pages plus loin. On est dans un polar, rappelons-le. Les descriptions sont parfaites : on s’y voit, pas la peine de faire un film (or, pourtant si, je crois qu’on en a fait un film, qui s’appelle « Légitime défense », de Pierre Lacan, avec Jean-Paul Rouve, sorti en 2011) : la fuite de l’Audi par les petits chemins pour échapper aux deux redoutables tueurs aux trousses de Jean-Claude (et de sa nouvelle « copine ») qui, eux, sont en Alfa-Roméo (noire), nous bouscule sec : rugissements du moteur, projection de boue, patinage des roues pour à la fin se retrouver immobilisés… tout ça suscite en nous un beau paquet d’images, réminiscences sans doute de ce que nous avons vu au cinéma dans semblables séquences. C’est après cet enlisement que les armes parlent (comme disait Mitterrand quand il annonçait le début de la guerre du Koweit). Heureusement Jean-Claude a déjà joué avec les jouets de son père, c’est utile pour s’en sortir. Mais la fille elle, hélas… « plus loin Jessica Dunan entamait sa part d’éternité »… Je n’en raconterai pas plus : le propre d’un polar c’est de faire naître le suspense. Mais le polar – et là sont ses lettres de noblesse, souvent dites – est aussi le moyen privilégié pour faire connaître l’ambiance d’une époque, les évocations d’une histoire. Le lecteur y retrouve lui-même parfois avec tendresse des bribes de souvenir. Ainsi, à un moment l’apparition soudaine d’une évocation du « balcon de Roufy »… oui, dans les Aurès (scène de la guerre d’Algérie, Philippe Bertin / Berthier l’a faite, est tombé dans une embascade mais ouf, les Sikorski étaient arrivés à temps… « En ce début mars, l’ancien divisionnaire Philippe Bertin a dû faire encore une mauvaise rencontre. Mais cette fois, les Sikorski de la légion ne sont pas arrivés à temps »). Il y a bien quarante-cinq ans que je n’avais ni lu ni entendu ce nom, qui désigne en effet un des plus beaux points de vue sur le canyon algérien. Un lieu auquel on n’accède plus de nos jours : trop de risques, trop de peur de se faire égorger, et que j’ai visité dans les années soixante-dix. Années bénies entre deux guerres, celle contre la France et celle contre le GIA.

Balcon de Roufy (ou Ghoufi) dans les Aurès

Cette nostalgie me fait passer naturellement à un autre roman, où les années soixante-dix et l’Algérie tiennent un rôle immense : L’art de perdre, d’Alice Zeniter, dont on a beaucoup parlé en cette rentrée littéraire, et qui a obtenu plusieurs prix (dont le Goncourt des lycéens). Gros livre… qui s’avale sans qu’on y pense, autrement dit sans effort. Ce doit être ça le easyreading dont j’entends de plus en plus souvent parler. Certes, l’histoire est belle, la saga est envoûtante mais une lecture si facile nous empêche d’être profondément atteint.
La première partie couvre l’histoire de la guerre d’Algérie. Ali – le grand-père de l’héroïne du temps actuel, Naïma – petit paysan kabyle, a eu la chance de recevoir par accident un pressoir qui lui permet, avec ses deux frères, de se lancer à grande échelle dans la récolte et la pression à froid des olives. Son domaine s’enrichit sur les hauteurs de Palestro. Quand, un jour, « le loup de Tablat », autrement dit un chef maquisard redouté pénètre au village pour haranguer la foule en prévenant qu’il va exiger l’impôt et qu’il sera sans pitié avec ceux qui pactisent avec l’ennemi, Ali tombe plutôt des nues. Qu’il tienne davantage à garder des liens avec le colonisateur va nécessairement lui causer des ennuis. Ancien héros de Monte-Cassino, il tient à son statut d’ancien combattant, qui lui vaut une petite pension mensuelle (ce qui devient interdit par le FLN) et co-dirige à ce titre une association locale où se retrouvent vieux de la première guerre et « jeunes » de la dernière. Son alter-ego de 14-18 va payer cher son attachement à l’armée française, tandis qu’Ali passera entre les gouttes. Son amitié avec l’épicier français du coin, lequel est aidé d’une sœur venue opportunément le seconder tout en faisant profiter de ses charmes le commandant de la compagnie, va lui permettre, même, le moment de l’indépendance venu, de s’échapper du village et d’atteindre l’endroit de la côte d’où partent les bateaux qui emmènent avec eux beaucoup d’anciens colons et quelques harkis. Ali part avec son fils Hamid. Les autres enfants et sa femme Yema le rejoindront plus tard. Par miracle, tous s’en sortent. Alors commencent les déplacements et transferts vers les camps de regroupement. Rivesaltes, Le Logis d’Anne près de Jouques, dans la vallée de la Durance. L’industrie recrute, Ali a « la chance » de pouvoir sortir du camp et d’emmener sa famille dans un HLM de Normandie, à un endroit qui se nomme le Pont-Féron. Là, les enfants vont vivre, jusqu’à dix enfants portant des prénoms tantôt musulmans, tantôt chrétiens. La mère, Yema, continue à faire vivre une Algérie autour d’elle, qui devient vite factice. Les enfants s’émancipent, y compris les filles et Hamid se fait remarquer par son intelligence en rattrapant son retard scolaire. Le père, Ali, a quelque réticence à suivre le mouvement syndical, lui qui s’est vu comme patron du temps de la production d’huile d’olive et se met plus aisément à la place du patron de son entreprise que ses collègues, il passe souvent à contre-courant de l’histoire, d’abord en n’ayant rien compris à la lutte pour l’indépendance, maintenant, en ne comprenant pas mieux la signification des luttes de classe. Son fils, Hamid, qui va connaître mai 68 et la solidarité pour le Vietnam va vite lui en faire le reproche. Une déchirure qui n’a pas seulement traversé les familles immigrées dans ces époques là.

oliviers près de Tiaret en 1977 (photo A.L.)

La seconde partie met Hamid au premier plan. Nous retrouvons ici ce que les gens de ma génération ont pu connaître : à la fois la joie, la liberté conquise des années soixante et soixante-dix et les désillusions qui prennent le dessus à partir de « la » crise de 1973. Hamid forme une joyeuse bande avec ses potes Gilles et François : une série télé d’avant 68, intitulée « Les copains » racontait déjà la vie joyeuse de trois étudiants dans Paris, parsemée d’échecs et de rigolades, les Français de ces années-là n’en rataient pas d’épisode, les parents trouvaient là une vision charmante d’une génération à laquelle ils auraient aimé appartenir tandis que les enfants étaient partagés entre optimisme – la vie était prometteuse – et inquiétude – saurai-je moi-même réaliser cet idéal de vie? Il ne faut pas longtemps pour que le jeune kabyle rencontre la femme de sa vie, Clarisse. A eux deux ils auront quatre filles dont la jeune héroïne, Naïma.

La dernière partie, centrée sur Naïma, se veut accomplir enfin une boucle : le retour tant attendu vers la terre des origines. Entre temps, des hommes ont disparu, soit victimes du FLN à la sortie de la guerre, soit victimes du FIS ou du GIA. Ce sont les hasards de la vie (son embauche dans une galerie d’art dont le patron est intéressé par « l’art des opprimés ») qui invitent Naïma à faire ce voyage, sur les traces d’un artiste berbère qui se meurt à Paris et qui a laissé en Kabylie des souvenirs (et des femmes) qu’il faut retrouver. Normalement, le voyage aurait dû se concentrer sur Tizi-Ouzou… pourquoi a-t-il fallu qu’elle raconte que sa famille était d’un village au-dessus de Palestro (maintenant Lakhdaria) et que la discussion autour d’elle s’envenime tout à coup sur le fait de savoir s’il était raisonnable ou non d’aller se fourrer là-bas, dans ce trou « à barbus » ?

Le roman d’Alice Zeniter s’étire ainsi sur cinq cents pages qui sont cinq cents pages d’histoire, certes – et à ce titre toujours intéressantes à lire – mais d’une histoire dont on sent qu’elle est un peu édulcorée. Peu de pages vraiment déchirantes dans cette fresque. Pas de passage sur lequel on aimerait s’arrêter, voire vers lequel on voudrait retourner comme cela arrive souvent dans les vraies œuvres littéraires (sur le sujet, je pense aux romans de Rachid Boudjedra, au Mauvignier de « Des hommes »). Quelques remarques et des réflexions intelligentes :

(après l’attentat du 13 novembre)

Au début de la guerre d’Algérie, Ali n’avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l’armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n’avais pas pensé. Il n’a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d’Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu’en tuant au nom de l’islam, elles provoquent une haine de l’islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peau bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n’est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c’est précisément ce qu’ils veulent : que la situation devienne intenable pour tous les basanés d’Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre. (p. 377)

une recherche d’honnêteté également : on ne vise pas à dire plus que ce que l’on sait, on ne prétend pas que le héros atteigne des certitudes. A la fin du roman, Naïma ne sait pas si elle retournera en Algérie, elle sait bien que ses « racines » se sont diluées dans les sols qu’elle a déjà foulées et on comprend que le beau titre du livre vient d’un poème d’Elisabeth Bishop qui nous enseigne que toute notre vie est constamment un art de perdre.

A la fin de ce billet, je me dis que j’ai peut-être commencé à répondre à une question que je posais à son commencement. Y aurait-il une « littérature des bons sentiments », légèrement distincte de « la littérature » tout court, et dont « L’Art de perdre » serait justement un exemple ? Ce ne serait pas une littérature à négliger, encore moins à mépriser, puisqu’on y trouve de l’intérêt. Mais un intérêt très « informationnel », comme dans la lecture de bons reportages. Je sais, bien que ne l’ayant pas lu, qu’un essai récent, d’Alexandre Gelfen, parle de « littérature réparatrice ». Ce doit être cela en effet.

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8 commentaires pour Polars et romans réparateurs

  1. « Réparer les vivants », de Maylis de Kérangal, tu le mets dans quelle catégorie ?…

    Et faut-il « catégoriser » (mettre dans des petites boîtes avec étiquettes) la littérature ? Certains polars valent ou surpassent des romans en course pour le Goncourt.

    Sade, ce n’est pas que de la littérature « de noirceur », Céline non plus : mais Gallimard a vite fait machine arrière, alors tout est bien dans le meilleur des mondes (d’ailleurs, l’antisémitisme n’existe pas et n’a jamais existé, n’en parlons pas ou plus et vive le révisionnisme « en marche »).

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    • alainlecomte dit :

      Sans forcément « catégoriser », on est bien obligé d’émettre des jugements parfois. C’est vrai que certains polars sont des chefs-d’oeuvre (j’ai cité « le Dahlia noir ») mais ce n’est pas une généralité. Il reste qu’il existe des genres de littérature auxquels on souscrit plus ou moins (c’est juste une question de goût personnel). Je crois que Gelfen a choisi de parler de « littérature réparatrice » justement après le livre de Maylis de Kérangal (que je n’ai lu qu’à moitié). Ce n’est pas péjoratif. Je crois qu’il essaie simplement de dessiner des tendances à l’intérieur de la littérature contemporaine, laquelle a fortement tendance en effet à se concentrer sur le contenu informationnel, plus que sur le style ou l’écriture proprement dite (on n’en veut pour preuve que l’abondance de récits biographiques à cette dernière rentrée). Tu conviendras qu’on est souvent loin d’André Breton!
      Quant à Céline, je fais partie de ceux qui trouvent que si on lit attentivement « Le voyage », on y trouvera déjà des tonalités d’expression qui préparent son déversement de haine anti-sémite. « Le voyage » est un formidable récit de la haine de son semblable (ricanement, cynisme…), la différence avec les écrits dont on a parlé récemment est simplement que, dans le cas de ces derniers, il a limité sa haine à une partie de l’humanité (c’est en effet toujours plus confortable de choisir une partie à détester plutôt que le tout). Je crois aussi que, comme le dit je crois Tiphaine Samoyaut dans le dernier « Monde des Livres », c’est une erreur de se limiter à une position d’esthète pour juger une oeuvre car c’est enlever à la littérature justement son potentiel d’action sur le réel.

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      • @ alainlecomte : puisque tu parles d’André Breton, il n’y a pas qu’une position d' »esthète » dans sa démarche. L’action poétique et l’action politique n’ont jamais fait qu’un seul élément pour lui.

        Concernant Céline, oui, on peut détecter ici ou là dans ses œuvres d’accès public (que je ne possède pas en Pléiade) ses remarques antisémites. Mais on peut aussi interdire, par exemple, Paul Morand, Brasillach, Drieu La Rochelle (et le film que Louis Malle a tiré du « Feu follet »)….

        « Contenu informationnel » : le dernier prix Goncourt (que tu as cité récemment), « L’Ordre des choses », d’Éric Vuillard (Actes Sud) mêle avec art et une écriture subtile des infos précises sur le capitalisme de l’époque hitlérienne passé au scalpel par rapport à la politique française correspondante.

        Ce qui me navre, c’est la tendance actuelle à ce genre de « révisionnisme » : on efface l’acteur Kevin Spacey d’un film pour son comportement sexuel d’il y a quelques années, on voudrait tenter de ne plus montrer de cigarettes (en attendant l’alcool, les armes à feu et les voitures tueuses) dans les films français (et américains importés), on bannit des peintures de Balthus, etc.

        Si la littérature ou l’art ne peuvent pas tout dire ou écrire ou peindre ou montrer, fermons les livres, les expos, les cinémas… et regardons BFMTV en boucle ou les chaînes dûment autorisées à reprendre les « éléments de langage » proposés voire imposés.

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  2. Debra dit :

    Le problème avec tant de déracinement (c’est la déracinée qui parle, là, et pas seulement à partir de bons sentiments…), est qu’on a l’impression, soi, de se diluer, de ne plus pouvoir s’accrocher, ou accrocher ses yeux, à quoi que ce soit. Que « tout » devient égal, uniforme, qu’on voit les mêmes magasins, les mêmes enseignes dans tous les métropoles de tous les continents du monde, en même temps qu’on entend les mêmes mots, réduits à un tout petit nombre, qui donnent l’illusion qu’on se comprenne en y recourant, alors qu’on s’aperçoit très vite qu’il n’en est rien.

    Ce que vous dites sur la littérature des bons sentiments me fait penser à ceci : combien les mélanges (de genre) sont difficiles à comprendre à l’heure actuelle. Qu’il y ait de la tragédie qui fait irruption dans un quotidien sympathique, (parfois cotonneux), que, subitement les gens qu’on a identifié comme « bons » se comportent d’une manière qui nous fait perdre notre foi en eux… comme « bons », cela heurte beaucoup de sensibilités.
    Pour ces écrits édulcorés, j’incrimine trop d’années passées à encenser la théorie de la communication, et à reléguer la langue à l’arrière plan de la littérature, au profit de… l’action, et un message/contenu/sens nébuleux et… tout aussi cotonneux. J’incrimine notre colossale mépris de la langue qui nous parle, (et pas l’inverse, voyons..).

    Sur le « but » de la littérature… Jacqueline de Romilly fait un plaidoyer pour dire que la présence de brutalités indéniables chez les tragiques grecs est en même temps un appel pour plus de douceur, et sa remarque mérite réflexion. L’horreur peut-elle faire naître un désir de douceur, un apaisement des moeurs ? Qu’en savons-nous vraiment, si nous mettons en question nos… préjugés ?… sur l’effet brutalisant de la violence ? Il faut bien reconnaître que les débordements de violence dans les arènes de Rome ont suscité le dégoût de Sénèque, en tout cas. Pourquoi pas d’autres, qui n’étaient pas forcément des nantis ? Qui sait ?
    Pouvons-nous accepter de garder une part.. d’énigme pour nous-mêmes, et tolérer notre propre opacité ? Difficile. Pouvons-nous reconnaître qu’une oeuvre aura un effet.. opposé sur deux personnes, contre toute attente, et toute raison ? Difficile.

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    • alainlecomte dit :

      oui, je suis assez d’accord avec vous. La « communication » forme un couple antagonique avec la littérature. Sur l’effet « brutalisant » de la violence, je ne sais pas. Je ne suis pas sûr, hélas, que l’horreur fasse naître la douceur… sans quoi nous vivrions depuis longtemps dans un monde délicieux de douceur! Sur la part d’énigme: je pense en effet que la « vraie » littérature préserve cette part d’énigme, elle ne prétend pas à la « transparence », elle reconnaît l’absence de fin à l’analyse de l’humain.

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  3. girard dit :

    Une certitude, du moins pour ce qui me concerne: le polar est un genre littéraire et peut ainsi prétendre à la « grande littérature » avec toutes les catégorisations possibles noir, social, politique, historique, fantastique……
    Pour le noir et le « glauque », la réalité semble rivaliser avec la fiction. Les grands auteurs de polar sont souvent hors normes et nous font traverser des univers qui nous relient, nous touchent, nous dérangent. .Aucune raison de dénier ces zones profondes si elles nous percutent avec acuité et intelligence. Je pense pour ma part que les grands auteurs (les artistes) ont besoin de la reconnaissance de lecteurs ou d’admirateurs pour légitimer ou faire reconnaitre en quelque sorte leurs démons.Sinon pourquoi publier et vendre .Si on veut se faire lire c’est que l’on a quelque chose à dire , à exprimer, de vital souvent,.Les gens « heureux », se satisfont de leur réalité et n’ont pas besoin d’ajouter de l’art ,du beau, du noir à la vie pour la rendre vivable. Baudelaire, De Nerval, Simenon, etc etc, ( peut être tous les plus grands) n’ étaient pas les plus tranquilles dans leur tête. Peut être le « bonheur, envié, parait il tiède face à la passion, même noire, et …passion et raison !!!!.

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    • alainlecomte dit :

      Salut Albert. Je sais que tu es un grand amateur de romans noirs et que moi, en revanche, je n’en lis pas beaucoup ce qui fait qu’il m’est difficile de donner un avis. Il faudrait que je m’y mette et que je dépasse mes défenses face au « glauque », ou plutôt au noir, comme tu le dis. On peut trouver que mon billet est assez contradictoire, dans le fond. Car, d’un côté je dénonce l’excès de noirceur et de l’autre j’ai l’air de prendre mes distances avec une « littérature des bons sentiments ». On peut me rétorquer: « il faudrait savoir! ». Oui, en effet, je suis un peu pris dans mes propres contradictions. Si je veux un peu préciser ce que je veux dire, je dirai d’abord que je n’aime pas la noirceur gratuite (certains polars m’ont donné cette impression), tout en étant bien obligé d’accepter la noirceur de la réalité. Il y a des romans très noirs qui expriment une profonde et réelle noirceur humaine, je me souviens de 2666 (que nous avait recommandé Lorette) tout entier bâti sur la noirceur des crimes contre les femmes au Mexique. Après tout, « le voyage » de Céline exprime aussi cette noirceur bien réelle. Si je critique le livre c’est en fonction d’une histoire connue qui est celle de son auteur: cette noirceur, loin d’être « gratuite », prépare à celle qui se fera jour dans « Bagatelles pour un massacre » ou d’autres ouvrages du même ordre. Si Céline n’avait écrit que « Le voyage au bout de la nuit », « Mort à crédit » sans doute continuerait-on à trouver en lui du génie. Mais peut-on évaluer une oeuvre « hors contexte »? je ne crois pas. La manière dont l’auteur continue son oeuvre possède un effet en retour sur ses premières oeuvres puisqu’elle en éclaire le sens. Je suis d’accord avec toi sur le fait que les auteurs ont besoin de publier pour faire reconnaître leurs démons. Le lecteur en fait ce qu’il veut, il peut être critique aussi. Enfin bref, tout vaut mieux qu’une littérature fade et de bon ton… et encore… est-ce vrai? après tout, nous prenons du plaisir aussi à lire cette « littérature des bons sentiments », elle nous conforte et nous aide à poursuivre.

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