Biennale, Art Co. et politique future

Lyon. Biennale d’art contemporain 2017. Deux lieux d’exposition très différents, très distants l’un de l’autre aussi (il y a intérêt à s’y connaître en transports lyonnais pour joindre l’un à l’autre). Au charme chic du MAC, là-haut au Nord, plus loin que l’entrée du parc de la Tête d’Or tellement apprécié de ma petite fille (surtout à cause du délicieux petit panda roux qu’il contient), répond bien plus au sud, près de la confluence des deux fleuves, une sorte d’entrepôt à deux étages plus une mezzanine, la Sucrière. J’ai commencé par le premier. J’ai donc cherché d’abord la porte d’entrée… (elle est derrière, côté cinéma), j’ai déposé mon sac à l’accueil puis je suis monté. Première salle, passé un hommage à Marcel Duchamp qui semble être posé là comme pour donner le ton de la suite (ce qui se vérifiera notamment dans l’importance des mots adressés à Rrose Sélavy), un mélange d’objets aux formes bizarres, entre l’antenne circulaire et le télescope ayant la propriété d’émettre des sons. J’ai commencé par me dire que c’était n’importe quoi puis je suis entré lentement dans l’oeuvre. On se serait cru parfois au bord d’une plage dont l’air ambiant serait déchiré de cris de goélands, avec des stridences qui viennent du large et des trompes de brume. Une symphonie de l’artiste américain David Tudor.

Une salle plus loin, art conceptuel. Un artiste a écrit en immenses lettres très géométriques sur un grand mur : LOVE TO. Très savamment, on nous informe qu’en anglais, un verbe suivi de « to » ouvre sur toute une gamme de possibles compléments et que cette oeuvre donc nous invite à compléter… Sourire. Moins drôle : les traces d’une performance… des livres déchirés d’un noir de calcination étalés sur une table ovale. Source de la chose : un jour de 2016, au Centre Culturel de la Banque du Brésil, des hommes et des femmes en noir ont été invités, du haut d’une mezzanine, à déchirer les pages de ces livres avant de les jeter sur le plancher du bas, où elles ont été recueillies et vaguement recomposées en formes de livres. Je ne trouve pas cela drôle du tout. Détruire un livre, un acte artistique ?

Le grand tableau plein de bouts de tissus imprimés de Rivane Neuenschwander (une autre artiste brésilienne) est de meilleur alloi. Le visiteur peut puiser dans un grand sac des bouts de tissus où sont écrits divers mots, tous issus de banderoles de manifestants à travers le monde, il peut aussi prendre une petite épingle et, au choix, s’épingler le mot à sa veste ou bien enrichir encore le lourd tableau…

L’art contemporain s’impose d’autant plus qu’il approche et côtoie la poésie. C’est là bien sûr la recette, la voie royale. Poésie est ici entendue comme attention portée aux aspects négligés ou oubliés du monde, ces interstices par où la lumière peut arriver. Comme ces cahiers laissés à la mer un long moment puis repêchées, séchés, exhalant chacun l’odeur d’un lieu différent de la Méditerranée (oeuvre de Marco Godinho) ou bien ce « windbook » de Laurie Anderson, livre aux feuilles très légères soumises aux caprices d’un vent tantôt fort tantôt violent, venant tantôt de gauche tantôt de droite, pour que nous ne puissions lire une page que pendant le temps très court où elle nous est délivrée, ou bien encore cette ode à la pluie, de Marcel Bloodthaers, film éternellement recommencé d’un homme qui écrit sous des trombes d’eau, lesquelles diluent sans arrêt bien sûr l’encre dont il se sert. Poésie encore dans cette oeuvre dont le titre vient de Mallarmé, A=P=P=A=R=I=T=I=O=N, qui se mélange à la musique là aussi, comme chez Tudor, mais ici ce sont des miroirs qui bougent, tournent sur eux-mêmes, diffusant des bruits et reflétant de manière éphémère les silhouettes des gens qui passent (oeuvre de Cerith Wyn Evans).

Musique aussi dans ce puits enfermé dans un silo de la Sucrière : neuf robinets qui fuient en cadence, selon une partition établie, pour faire tomber des gouttes dans une vasque emplie d’une eau laiteuse (Doug Aitken). Et ce « requiem de Kazuo Fukushima », film de Fernando Ortega, long plan fixe sur une flûtiste qui doit lutter contre le vent issu d’une soufflerie sans qu’on sache si le vent contrarie son interprétation ou bien si, au contraire, il n’est que la version amplifiée de son souffle. La musique est au rendez-vous dans beaucoup d’œuvres. Il y a même cette idée, proposée par Ari Benjamin Meyers de faire en sorte que les concerts puissent s’offrir et s’exposer comme des tableaux ou des installations, dans l’oeuvre The Name of the band is The Art, qui réunit deux guitaristes, deux chanteuses et une batteuse, tous très jeunes, pour des concerts rock permanents (groupe qui sera dissout dès la fin de la biennale). Il y a aussi le tournoiement de pales, dû à Susanna Fritscher, qui passent d’une position presque verticale à l’horizontale en émettant un son variable qui vient de leur profilage et de la consistance de l’air.

Comme le dit Robert Guédiguian commentant son récent film, il est impossible aujourd’hui de prendre part à la parole publique, par l’art ou le cinéma notamment, sans faire référence au drame des émigrants. C’est ici Marco Godinho qui s’empare de ce sujet au moyen de son oeuvre qui se déploie comme une gigantesque aile de papillon sur un mur de la Sucrière, faite entièrement de marques de tampons inscrivant de façon circulaire : « migrant for ever ».

Migrants, migrations, peuples colonisés, lieux « exotiques », on retrouve ces thèmes chez Julien Creuzet qui nous invite à un voyage aux Antilles, aile d’avion échouée, voile de bateau en suspension, irréelle. Cet artiste est aussi un poète dont les mots défilent sur l’écran, lisses et aériens : « J’avais envie de glisser / Le doigt sur l’horizon / De titiller les arabesques / Etincelantes de la main / Pour avoir la sensation d’être / Dans une relation intime / avec le ciel ». Titiller les arabesques…

« Mondes flottants » était un beau titre pour cette édition de la biennale tant il est vrai que nous flottons, nous humains, à la suface des mots, des sons et… des surfaces qui ne sont jamais que frontières entre volumes ainsi que l’illustre si bien l’oeuvre d’Ernesto Neto, Two columns for One Bubble Light, ou celle de Lygia Pape, Divisor, qui, comme son nom l’indique, divise l’espace en des envers et des endroits qui nous font sans cesse nous retourner sur nous-mêmes, comme pour mieux voir les lignes invisibles qui traversent l’espace. Tant il est vrai aussi que de plus en plus les êtres et les choses nous semblent coupées de leurs racines, si jamais elles n’en eurent, comme ces vaches, que l’artiste japonais Shimabuku a perçues stationnaires au milieu du ciel, et filmées au-dessus d’un parc lyonnais : Let’s Make the Cows Fly !

Shimabuku : Poissons volants…

Nous avons tant de mal à comprendre le bruissement du monde. Ici des lignes de force apparaissent comme suggestions. Des phrases sont lancées dans l’espace comme des jets de lumière ou bien au contraire de noirceur, elles se croisent, le message forcément se brouille. Des pages sont soulevées par le vent sur des plages désertées. Un vieil homme peut alors demander s’il est vrai que l’action d’un livre fermé et jamais lu existe pourtant. Ces lignes de sens sont des lignes de vie. Les visiteurs peuvent s’accrocher à elles, comme dans la belle oeuvre de Jan Mančuška, Oedipus.

Oedipus

Dans le film du groupe japonais ChimPom, Black of Death, un corbeau factice tenu par une jeune femme sur l’arrière d’une moto entraîne des vols de corbeaux au travers de l’archipel, ils survolent le Parlement japonais, les autoroutes, la mer et la campagne jusqu’à la zone interdite de Fukushima.

Jacques Rancière dit dans un livre d’entretiens récent (En quel temps vivons-nous?) que ce qui rapproche aujourd’hui l’art de la politique, c’est de s’intéresser plus aux mots et aux images, aux mouvements, aux temps et aux espaces et aux combinaisons diverses et mouvantes de ces éléments qu’à un renouvellement interne des arts constitués, et il va plus loin encore : « l’un des caractères dominants de l’art aujourd’hui c’est l’établissement de liens transversaux entre les pratiques normalement séparées ». On ne saurait mieux dire. Ainsi venons-nous de vivre un moment historique où la forme « parti » s’est effondrée, laissant place à des individus capables de tenir des discours transversaux, à la fois politiques, philosophiques et sociétaux, des discours qui bougent le monde même s’ils ne le transforment pas dans son être propre. Nous avons d’ailleurs abandonné l’idée de « transformer le monde », de changer les moyens de production par des gestes volontaires puisque nous avons vu que ladite volonté n’avait pu produire qu’une société encore plus vile et dégradée (lire à ce propos La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexeievitch), alors nous attendons beaucoup des vibrations subtiles, des phrases et des mots qui peuvent ébranler le monde sans que nous puissions être sûrs de là où ils aboutissent, l’essentiel étant que nous ne voulons plus du monde ancien qui était caractérisé par ce que nous rejetons aujourd’hui avec force : le harcèlement des femmes, l’oppression des populations colonisées, l’homophobie ou la transphobie. Saurons-nous abolir définitivement l’ordre ancien ? Rien n’est moins sûr… mais l’art en tout cas, tel qu’il est montré en cette biennale, est là pour nous aider.

Le Requiem de Kazuo Fukushima

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4 commentaires pour Biennale, Art Co. et politique future

  1. L’art devrait-il être le dernier refuge (réservé quand même à des privilégiés) par rapport à la politique et à l’idée affirmée plus haut que « nous avons renoncé à transformer le monde »… ?

    Toutes les luttes actuelles (même passées sous silence par les médias dominants) pour l’écologie, entre autres, démentent le fait que l’on veuille baisser les bras (petites éoliennes individuelles).

    Même si « le » parti ou les partis ne sont plus – apparemment – le meilleur lieu de rassemblement pour faire bouger la société, ne faut-il pas s’opposer, par tous les moyens – législatifs, notamment – à l’emprise d’un parti à tendance unique et à celle d’un Président omnipotent, élu par même pas (et « en même temps ») 30 % des Français ?

    « Transformer le monde », a dit Marx. « Changer la vie », a dit Rimbaud. Pour nous, ces deux mots d’ordre n’en font qu’un. » (André Breton)

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    • alainlecomte dit :

      Cher DH, ne nous cramponnons pas à l’ordre ancien. Les mouvements qui se produisent aujourd’hui (comme le refus massif des femmes de subir le harcèlement) ne doivent rien à des forces organisées, mais tout à des individus qui se lèvent et disent non (en grande partie grâce aux moyens nouveaux de diffusion des idées, comme les réseaux sociaux), c’est une nouvelle ère qui vient. Certaines personnes, comme l’actuel président, l’ont compris et c’est ce qui explique leur succès. Quant à transformer le monde de manière volontaire, on a vu ce que cela donnait au cours du XXème siècle… André Breton tenait une parole de son temps, Sartre aussi quand il disait l’horizon du marxisme indépassable. J’ai moi-même cru à fond dans l’instauration d’une nouvelle société (sans classes) et d’un « homme nouveau ». En fait d’homme nouveau… nous n’avons rien vu arriver de très enviable. C’est pour cela que je dis qu’au XXIème siècle, le mieux que nous puissions attendre est une somme de changements en douceur, se manifestant d’abord dans les mentalités. L’art n’est pas le refuge du politique, mais il est le reflet des tendances, il nous dit beaucoup sur nos sociétés car l’artiste de tous temps a été le capteur sensible des évolutions. Les politiques ont été le plus souvent à la traîne. C’est aujourd’hui assez extraordinaire qu’un chef d’état français dénonce explicitement le colonialisme. Pensons qu’il a osé dire pendant la campagne que le colonialisme fut un crime contre l’humanité (ce qui ne l’a pas empêché d’être élu, preuve d’une évolution des mentalités), c’était là un bel exemple de courage politique, équivalent à celui qu’il avait fallu à Mitterrand pour se prononcer contre la peine de mort.

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  2. Merci beaucoup pour ce partage qui me conforte dans l’idée que ma ville offre tant de possibilités de plaisirs artistiques, il me faut désormais garder du temps pour les goûter !

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