AV et JR à la recherche de JLG

Dans le dernier film d’Agnès Varda et JR (le photographe de 34 ans à qui on doit de nombreuses photographies-paysages comme les gros yeux sur les cuves de l’usine d’épuration de Valenton, que l’on voit du TGV lorsqu’on arrive sur Paris en venant de Lyon), on va de surprise en surprise et de poésie des lieux en poésie des lieux, des visages et des images. Que de beaux villages aussi. D’où le titre : « Villages, Visages ». Deux mots qui s’accollent bien l’un à l’autre. Cela me rappelle quand ma grand-mère était tombée d’un escalier et que l’aumônier de l’hôpital était venue la visiter dans sa chambre, lui disant : « ah, il y a des ecchymoses au village ». Oui, il y a de l’écchymose au village, et il y a des clochers au visage. Je pense d’autant plus à ma grand-mère que 1) Agnès Varda a bien l’âge (89 ans) qu’elle avait lorsqu’il lui arriva cet incident et que 2) il est aussi question d’une grand-mère dans le film, mais celle de JR, qu’Agnès tient à tout prix à connaître.

Le film commence en région parisienne, on voit l’usine d’épuration et on voit la rue Daguerre. La boulangerie de la rue Daguerre, même, où Agnès et J.R disent (mais c’est pour de faux) qu’ils se sont rencontrés. En achetant des éclairs au chocolat. C’est fou ce que cette séquence donne envie de manger un éclait au chocolat. AV et JR (« AV pour Agnès Varda et JR pour JR » est-il écrit au générique) partent explorer le territoire de notre belle France avec un drôle de camion déguisé en appareil photo. Vous y entrez comme dans une cabine de photomaton, on vous photographie et hop, il en sort à l’autre bout une photo format affiche, en noir et blanc. Amusement de tous, petits et grands. Dans le nord, là où restent les derniers corons, dans le village où reste le dernier coron dont on dit qu’il disparaîtra bientôt, vit la dernière habitante avant expulsion. Elle ne partira jamais, dit-elle, elle est seule elle est vieille, que voulez-vous qu’elle aille faire ailleurs. AV et JR décident donc de lui rendre hommage, ils la photographient et collent la photo géante sur le mur en brique de la maison. Elle sort, voit cela et est terriblement émue.

Ce film est plein d’histoires comme cela. Les deux cinéastes partent aussi dans le sud. A Bonnieux, précisément, village bien connu du Luberon. Où ils photographient une jeune libraire, tenant un parapluie, à moins que ce ne soit une ombrelle, et dont les enfants viendront chatouiller les pieds. Ailleurs, dans le Vexin, ce sera un agriculteur seul sur son tracteur high-tech, qui dit comme le métier d’agriculteur est devenu métier de solitaire, qu’autrefois, il aurait embauché trois ou quatre salariés, mais qu’aujourd’hui, le tracteur de haute technologie fait tout tout seul, et il a, dit-il, l’impression d’être un simple passager. Sa photographie en pied ira recouvrir le mur de sa grange. On apprend au passage que Nathalie Sarraute habita de longues années le petit village de Cherence dans le Vexin (elle y est d’ailleurs inhumée). Agnès Varda lui rendait souvent visite. Elles étaient amies.

Nathalie Sarraute (1900-1999)

Au Havre, JR s’intéresse aux dockers, mais AV s’intéresse davantage à leurs femmes. Trois blondes de corpulences semblables, plutôt belles femmes, l’une d’elles exerçant le métier de chauffeur routier. Elles sont photographiées à leur tour et leur photo de groupe va orner une pile de containers. Elles iront se mettre en hauteur, chacune dans un container, superposée à sa propre photographie, l’une heureuse d’être en altitude, une autre plutôt effrayée. Les trois disent leur fierté d’être femmes de dockers et leur solidarité avec leurs maris quand ils sont en grève.

Sur une plage de Normandie, ils vont trouver de manière abrupte, c’est le cas de le dire, un monolithe sous la forme d’un blockhaus de la seconde guerre mondiale, qu’on a fait tomber du haut de la falaise et qui est venu se ficher là, comme un coin, objet surréaliste qu’ils vont décorer d’une gigantesque photo de Guy Bourdin (photographe ami d’Agnès Varda, 1928 – 1991), laquelle se décollera à marée haute. Superbe allégorie de l’éphémère des images, comme dans ce film de Fellini où les fresques de la Rome antique s’effaçaient à peine après qu’on les ait découvertes, parce qu’exposées à l’air libre.

Chaque plan de ce film procure une émotion jubilatoire intense, c’est tellement inattendu, et tellement drôle, ou tellement émouvant. Et leurs dialogues à ces deux là, pleins de fraîcheur et d’innocence. Ils se taquinent sans arrêt. Lui avec ses lunettes noires et son chapeau qu’il ne veut jamais enlever, elle avec sa chevelure bicolore qui lui donne l’air de toujours garder son chapeau, elle qui marche avec difficulté et lui qui saute et danse comme un escogriffe. On les suit dans toutes les trouvailles inventives dont chacun à l’idée, par exemple à la piqûre dans l’oeil que doit subit AV dont la vue se détériore de jour en jour (il y a aussi une jolie image où il reconstitue pour elle ce qu’elle voit quand l’ophtalmo lui montre des lettres, lettres ici soutenues par des gens sur un grand escalier, qui les remuent comme le fait un regard incertain), image qui, à son tour, rappelle à la cinéaste le fameux oeil coupé en deux par le milieu, au rasoir, dans Le Chien andalou

A la fin, elle lui fait une surprise : elle l’emmène en Suisse pour voir Jean-Luc (omniprésent d’un bout à l’autre du film), mais là, je ne vous dis pas ce qu’il se passe. Une phrase rappelle Jacques Demy. Elle pleure. Déception. Tristesse. L’image se fige et devient dessin sur les bords du Lac Léman. C’est là où on touche le caractère exceptionnel d’un tel film : il se fait sous nos yeux, laissant toute sa place à l’improvisation. Les larmes d’Agnès ne sont pas de la comédie, c’est du réel, de même qu’est du réel la porte close, que l’on n’a pas anticipée.

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2 commentaires pour AV et JR à la recherche de JLG

  1. Merci pour cette présentation de ce film magnifique commme toujours avec Agnes Varda.
    Il me tarde encore plus d’aller le voir !

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  2. Debra dit :

    Très beau commentaire qui donne envie de voir le film…
    Oui, ça fait très longtemps que je n’ai pas mangé un éclair au chocolat.

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