Non, Emmanuel Macron ne respecte pas toutes ses promesses

Mountain professionals launch an appeal « SOS Alpes solidaires » (Supportive Alps) as they take part in a rally to warn of the dangers to migrants in crossing passes in the Alps during the winter, in Nevache, French Alps, on December 17, 2017.
. / AFP PHOTO / Sophie LAUTIER

J’ai souvent dit que j’avais de la sympathie pour Macron, pour sa jeunesse, la sensibilité dont il témoigne aux tendances de notre époque, son énergie, sa volonté de mettre en l’air des usages poussiéreux etc. je m’en sens d’autant fondé à l’attaquer fortement sur certains aspects de sa politique, et dénoncer le fait que, contrairement à ce qu’il dit souvent, non, il ne respecte pas tous ses engagements. Et cela en premier lieu en ce qui concerne l’accueil des migrants. Nous pouvons et devons être scandalisés par cette absence totale d’humanité dont font preuve les services de l’Etat, détruisant les abris, lacérant les toiles de tente, pourchassant sans répit les réfugiés, même dans la traversée des Alpes. Cette politique est honteuse. Qu’eût dit Paul Ricoeur face à un tel déni d’humanité ? Or, lors de sa campagne, Macron apparaissait comme le candidat offrant le plus de promesses sur l’accueil des réfugiés, citant fréquemment l’exemple d’Angela Merkel. Et maintenant ? Et que fait Cohn-Bendit lui qui, à ce que certains disent, aurait l’oreille du Président ? Cohn-Bendit qui était présent à Grenoble il y a un an aux Etats Généraux des Migrations, et qui nous avait ému par son enthousiasme et ses encouragements ? Je crois me souvenir que Macron avait fait un beau discours devant les responsables de l’Eglise Protestante pour le 500-ème anniversaire de la Réforme… Où en est-on de ce discours ? Suffit-il de parler de la différence entre éthique de conviction et éthique de responsabilité pour s’affranchir de toute humanité ?

Il y a là des choses que je ne comprends pas, que j’aimerais qu’on m’explique. La politique d’Emmanuel Macron est-elle pilotée par un drone ? Un engin qui, de haut, ne laisserait pas paraître les difficultés du terrain… S’il aime à se calfeuter en son palais, comme il en donnait l’impression dans son interview de ce dimanche, n’y a-t-il pas moyen de lui envoyer quelque message évoquant la réalité du monde ? Un président comme lui qui semble avoir compris les enjeux de la planète devrait s’efforcer d’avoir une vue complète de ceux-ci, qui ne sont pas seulement « environnementaux » mais aussi humains, il y a des flux migratoires dont il va bien falloir s’accommoder. J’entends que l’Etat y travaille, que les déplacements au Sahel servent à mettre en place une politique visant au maintien sur place des populations, mais en attendant que ces politiques obtiennent un résultat (très hypothétique) que fait-on de ceux qui sont là ? Surtout quand on a dit ailleurs, à juste titre, qu’ils étaient des « héros », qu’on a loué leur courage à traverser les mers, et maintenant les montagnes ?

Publié dans Actualité | Tagué , | 9 commentaires

L’enterrement d’une feuille morte

Ce n’est pas que j’en aie après Johnny… après tout, chacun fait ce qu’il veut, on peut être artiste de variétés et chanteur de blues autant que l’on peut être ténor à l’Opéra ou chanteur balladin… Des amis découvrant ses chansons disent qu’elles n’étaient pas si mal, et c’est vrai. A ceci près qu’elles n’étaient pas « ses » chansons mais celles d’Aznavour, de Berger ou de Goldmann. Johnny était un fantastique homme de spectacle : j’en sais quelque chose, moi qui proposai un jour à mon beau-fils, pour ses dix ans, de l’emmener le voir. Johnny passait à Grenoble. Ce fut un déluge de décibels et d’éclairs aveuglants, les basses nous faisaient tressaillir en nos fondations et les aigus (qu’il savait faire, comme on nous l’a assez rabaché ces jours-ci, sans passer à la voix de tête, c’est-à-dire tout en force là où d’autres se seraient cassé la voix) nous strièrent le tympan. Au bout d’une heure, Y. rendit grâce et demanda à ce qu’on rentrât à la maison. C’était bien assez.

A ses débuts, Johnny chantait yéyé, souvenirs-souvenirs, t’aimer follement… et moi je trouvais cela amusant puisque cela horripilait les parents, et avec les copains du lycée, nous commencions à échanger des disques, c’était, bien sûr, le temps de Salut les Copains. L’époque n’avait pas attendu Régis Debray pour basculer dans l’américanisme. Où il apparaissait nettement aussi que Johnny « pompait » sec… entendez par là qu’il reprenait simplement des adaptations de mélodies américaines. Mes copains s’y croyaient en éructant « ba ba be lou ba, ba ba bing boum » et on s’essayait au twist, danse facile puisqu’il n’y avait qu’à se tordre les genous.

Ce n’est donc pas que j’en aie après lui… mais après cet incroyable excès, cet hybris envahissant et mis en scène depuis longtemps – car il n’est pas possible d’organiser en si peu de temps de telles cérémonies, de tels hommages, de tels numéros spéciaux. Non, Johnny n’en valait pas tant. Chanteur modeste au parcours hiératique, il aurait pu se contenter d’un enterrement recueilli au Père Lachaise entre ses ex, son actuelle et ses enfants, quelques vedettes et, s’ils le souhaitaient, quelques politiques venus en amis déposer une gerbe sans paroles. Eddy Mitchell ou bien Thomas Dutronc aurait pousser la chansonnette au bord de la tombe et tout un chacun aurait essuyé une larme discrète, certains osant s’aventurer sur un « en perdant Johnny, j’ai perdu ma vie » ou bien un « nous avions tous en nous quelque chose de lui », mais tout le monde après la cérémonie s’en serait reparti chez soi en songeant à la vie qui continue. Au lieu de cela, nous avons eu droit à des funérailles nationales, au long discours d’un Président, aux embrassades appuyées de son couple avec la famille et les vedettes du show-biz. Tout ça pour affirmer que l’on est « avec le peuple » alors même qu’il ne s’agit, on le sait, inutile d’être Finkielkraut pour le remarquer, qu’une partie de ce peuple, blanche et « pavillonnaire » (pour reprendre l’expression de Régis Debray). On avait empêché Marine Le Pen de venir, ouf ont dû penser certains… mais ce n’est que soulagement passager : on sait où vont les sympathies de cette partie du peuple. Pour une fois, j’approuve Debray : ce à quoi nous avons assisté c’est à « l’institutionnalisation du show-biz, nouveau corps de l’Etat, sinon le premier d’entre eux ». Et Debray de faire malicieusement remarquer que « nos deux anciens présidents ont déjà une vedette pour compagne ».

J’ai, dans un billet précédent, loué les discours transversaux, mais c’était à propos de l’art, ainsi à la Biennale de Lyon, voyait-on avec bonheur le son, l’image et la lumière se mêler dans un esprit nouveau, renouvelant joyeusement le concept même d’oeuvre, je faisais le parallèle avec ce qui pouvait se produire d’équivalent dans le monde sociétal  voire politique: foin des « disciplines », des corps constitués en entités chacune hermétique aux autres. Nous voyons malheureusement ici, avec l’enterrement de Johnny, le négatif de ce mouvement : la confusion des genres qui peut conduire au pire, l’instauration pure et simple du spectacle et de l’apparence comme seul vrai pouvoir.

Publié dans Actualité | Tagué | 7 commentaires

La Villa, utopie marseillaise

Deux de mes amis FB (l’un s’appelle Serge Pauthe – il est comédien – l’autre Alain Nouvel – il est écrivain) (mais qui sont aussi des amis dans la réalité non virtuelle) ont dit déjà tout le charme et la justesse du dernier film de Robert Guédiguian. Le premier l’a fait en disant : « Quand la famille Guédiguian s’installe dans cette villa pour veiller leur père immobilisé par une attaque cérébrale, nous prenons place avec eux dans l’ombre dans la salle. Ils nous sont si sympathiques que nous prenons en compte leurs tourments, les blessures de l’âme, les rêves de jeunesse piétinés par une société frileuse… Oui, nous sommes comme chez nous dans cette histoire qui bâtit le présent avec des morceaux brisés du passé …mais avec une belle salve d’avenir ». Et le second en se rappelant le temps où « on construisait ou faisait construire sa « villa », dans les environs de Marseille, au temps où le terrain des collines ou du littoral ne valait rien et où on faisait ça « à l’arrache », sans permis ni architecte, juste avec un maçon payé « à la gâche » et à la petite semaine ». Il en a déduit que le film de Guédiguian parlait « d’une utopie très marseillaise, à la fois communiste et petite bourgeoise, chaque « villa » (et ce mot était à lui seul une hyperbole, ces « villas » étant le plus souvent des cabanons montés en graine), étant cette île où se retrouve toute une tribu, autour d’un chef de clan, le plus souvent chef de famille ».

A. Nouvel dit aussi : « Le puissant de ce film, c’est de mêler l’intime et le mondial, du Tchekhov de la Cerisaie et du Victor Hugo des Pauvres gens ». C’est beau et bien dit. Le rapprochement avec Tchékhov est juste car dans les deux cas, c’est un territoire qui disparaît, avec les effets qui s’en suivent sur ceux et celles qui y ont habité, qui l’ont aimé, qui s’y sont aimés (ou bien détestés…).

J’ai beaucoup aimé ce film moi aussi, un film qui attire une immense sympathie, et se conclut sur de belles séquences de générosité motivées par l’irruption dans cette famille en plein bouleversement de trois enfants kurdes rescapés d’un naufrage. Armand, le fils aîné (Gérard Meylan), qui parcourt la garrigue pour la nettoyer de sa végétation morte, puisque désormais personne ne s’en charge, tout le monde ayant déserté les lieux, délaissant les cabanons du littoral pour des sommes d’argent parfois rondelettes, rencontre une petite fille d’une dizaine d’années avec ses deux frères plus jeunes, qu’elle protège comme elle peut du froid qui vient et des affres de la faim : c’est elle qui a pris les pots de confiture qu’on avait laissé négligemment traîner sur la terrasse. Il la rattrape et réussit à vaincre sa peur. Les enfants s’abritaient sous des branchages, ils avaient encore gardé leurs gilets de sauvetage humides. A la maison, on a toutes les peines du monde à les faire se déshabiller afin de revêtir des vêtements secs tellement ils se tiennent fort par la main et il faut que Joseph, l’autre fils (Jean-Pierre Darroussin) trouve la solution de leur faire changer la main par laquelle chacun se tient à l’autre pour parvenir à leur enfiler un nouveau pull. C’est la plus belle séquence de ce film. Selon moi bien sûr, qui suis, en général, assez peu sensible au folklore marseillais.

Comme dit Alain Nouvel, ce film nous montre tout ce que pouvait contenir d’idéal petit-bourgeois une culture se présentant comme communiste. Il en reste bien sûr une grande nostalgie. Autrefois, à Noël, le sapin était collectif et le Père Noël arrivait en tracteur remorque et distribuait à tous les enfants les mêmes cadeaux bien emballés. Que s’est-il donc passé pour que tout change ? Pour que désormais les cabanons et villas aient les volets fermés la plupart du temps et que les petits vieux se meurent littéralement (par suicide causé par absorption de médicaments soigneusement conservés dans le but d’une prise brutale de la totalité des gélules). Bien sûr le capitalisme, bien sûr le « néo »-libéralisme, bien sûr l’argent, toujours l’argent… mais au-delà de ces rappels peu productifs sur le rôle d’un système économique (mais en connaîtra-t-on un jour un autre?), ne faut-il pas voir une somme de comportements individuels, de choix délibérés qui montraient déjà, sous-jacentes aux prises de position politiques, des tendances à l’égoïsme ? Chacun voulait pour lui seul son cabanon et son coin de mer. Angèle, la soeur (Ariane Ascaride) était partie jouer la comédie à Paris et avait laissé sa petite fille à la garde du grand père. Celui-ci s’en était-il beaucoup occupé ? Un soir de grands débats sur la terrasse, la petite est partie et s’est noyée. Cela fait vingt ans. Angèle s’est brouillée à vie avec son père. Il faut l’AVC soudain de celui-ci pour qu’elle revienne partager avec ses frères la charge de gérer ce qui doit l’être. Une comédienne. Belle occasion de faire des digressions sur le théâtre. Et même sur Claudel. Que le jeune marin pêcheur d’à côté a appris par coeur dans l’espoir de séduire un jour peut-être la voisine tant admirée…

Joseph a débarqué avec sa jeune amante : une étudiante séduite par ses discours nostalgiques de leader de mai 68… mais elle est jeune et lui vieillissant. Il lui fait quelques rappels à l’ordre moral. Elle est gentille de les supporter et de se soucier encore de lui. Au tout début du film, cette remarque acerbe de lui à elle adressée : « je vois, la tête à droite et le coeur à gauche… comme tout le monde ». Et oui comme tout le monde… Est-ce notre faute si les rêves de la gauche se sont dissout à l’épreuve du pouvoir ? Il eût été plus juste à mon avis de dire : « économiquement à droite, sociétalement à gauche … comme tout le monde »… sauf que cela eût été trop long, moins facile à dire.

Angèle se laisse finalement séduire par le jeune pêcheur qui dit du Claudel (comme quoi, la poésie ça sert quand même bien à quelque chose…). Par moment, la fresque de Guédiguian frôlerait le feuilleton « Plus belle la vie »… que l’on ne voit pas là une critique méchante, après tout, « Plus belle la vie » (que je regarde rarement) n’est peut-être pas si mal, comme feuilleton.

Une grande part de l’émotion dans ce film vient du contraste générationnel. Deux générations principalement : celle des baby-boomers (ou approchant) et celle de ceux qui ont l’âge de leurs enfants ou petits-enfants. Les derniers sont dans l’actuel, l’inachevé, la nécessité d’être en mouvement, d’un pays à l’autre (le fils du couple âgé, qui veut les aider à payer leur loyer, ouvre des laboratoires pharmaceutiques aussi bien à Londres qu’à Paris) d’un amour à l’autre. Les premiers sont au contraire dans l’accompli, le regret, les douleurs ressassées, les fautes non avouées (Angèle avait menti à son mari quand elle avait déposé sa fille chez son père) mais c’est un peu comme si la vertu était de leur côté… alors qu’il n’y a guère de raison pour qu’il en soit ainsi, si l’on y réfléchit. Si ce n’est, comme toujours, l’embellissement du passé vu au spectre de la mémoire.

Ainsi ce film est-il un film de la transition, du passage d’une génération à l’autre mais qui ne parvient pas à se départir d’une nostalgie, laquelle voudrait nous faire croire encore en la justesse d’une vision « marxiste » de l’histoire, qui n’était, somme toute, qu’une vision liée aux « Trente Glorieuses ». Marseille aurait-elle pu être le communisme plus les calanques ?

Publié dans Films | Tagué , , , | 4 commentaires

Biennale, Art Co. et politique future

Lyon. Biennale d’art contemporain 2017. Deux lieux d’exposition très différents, très distants l’un de l’autre aussi (il y a intérêt à s’y connaître en transports lyonnais pour joindre l’un à l’autre). Au charme chic du MAC, là-haut au Nord, plus loin que l’entrée du parc de la Tête d’Or tellement apprécié de ma petite fille (surtout à cause du délicieux petit panda roux qu’il contient), répond bien plus au sud, près de la confluence des deux fleuves, une sorte d’entrepôt à deux étages plus une mezzanine, la Sucrière. J’ai commencé par le premier. J’ai donc cherché d’abord la porte d’entrée… (elle est derrière, côté cinéma), j’ai déposé mon sac à l’accueil puis je suis monté. Première salle, passé un hommage à Marcel Duchamp qui semble être posé là comme pour donner le ton de la suite (ce qui se vérifiera notamment dans l’importance des mots adressés à Rrose Sélavy), un mélange d’objets aux formes bizarres, entre l’antenne circulaire et le télescope ayant la propriété d’émettre des sons. J’ai commencé par me dire que c’était n’importe quoi puis je suis entré lentement dans l’oeuvre. On se serait cru parfois au bord d’une plage dont l’air ambiant serait déchiré de cris de goélands, avec des stridences qui viennent du large et des trompes de brume. Une symphonie de l’artiste américain David Tudor.

Une salle plus loin, art conceptuel. Un artiste a écrit en immenses lettres très géométriques sur un grand mur : LOVE TO. Très savamment, on nous informe qu’en anglais, un verbe suivi de « to » ouvre sur toute une gamme de possibles compléments et que cette oeuvre donc nous invite à compléter… Sourire. Moins drôle : les traces d’une performance… des livres déchirés d’un noir de calcination étalés sur une table ovale. Source de la chose : un jour de 2016, au Centre Culturel de la Banque du Brésil, des hommes et des femmes en noir ont été invités, du haut d’une mezzanine, à déchirer les pages de ces livres avant de les jeter sur le plancher du bas, où elles ont été recueillies et vaguement recomposées en formes de livres. Je ne trouve pas cela drôle du tout. Détruire un livre, un acte artistique ?

Le grand tableau plein de bouts de tissus imprimés de Rivane Neuenschwander (une autre artiste brésilienne) est de meilleur alloi. Le visiteur peut puiser dans un grand sac des bouts de tissus où sont écrits divers mots, tous issus de banderoles de manifestants à travers le monde, il peut aussi prendre une petite épingle et, au choix, s’épingler le mot à sa veste ou bien enrichir encore le lourd tableau…

L’art contemporain s’impose d’autant plus qu’il approche et côtoie la poésie. C’est là bien sûr la recette, la voie royale. Poésie est ici entendue comme attention portée aux aspects négligés ou oubliés du monde, ces interstices par où la lumière peut arriver. Comme ces cahiers laissés à la mer un long moment puis repêchées, séchés, exhalant chacun l’odeur d’un lieu différent de la Méditerranée (oeuvre de Marco Godinho) ou bien ce « windbook » de Laurie Anderson, livre aux feuilles très légères soumises aux caprices d’un vent tantôt fort tantôt violent, venant tantôt de gauche tantôt de droite, pour que nous ne puissions lire une page que pendant le temps très court où elle nous est délivrée, ou bien encore cette ode à la pluie, de Marcel Bloodthaers, film éternellement recommencé d’un homme qui écrit sous des trombes d’eau, lesquelles diluent sans arrêt bien sûr l’encre dont il se sert. Poésie encore dans cette oeuvre dont le titre vient de Mallarmé, A=P=P=A=R=I=T=I=O=N, qui se mélange à la musique là aussi, comme chez Tudor, mais ici ce sont des miroirs qui bougent, tournent sur eux-mêmes, diffusant des bruits et reflétant de manière éphémère les silhouettes des gens qui passent (oeuvre de Cerith Wyn Evans).

Musique aussi dans ce puits enfermé dans un silo de la Sucrière : neuf robinets qui fuient en cadence, selon une partition établie, pour faire tomber des gouttes dans une vasque emplie d’une eau laiteuse (Doug Aitken). Et ce « requiem de Kazuo Fukushima », film de Fernando Ortega, long plan fixe sur une flûtiste qui doit lutter contre le vent issu d’une soufflerie sans qu’on sache si le vent contrarie son interprétation ou bien si, au contraire, il n’est que la version amplifiée de son souffle. La musique est au rendez-vous dans beaucoup d’œuvres. Il y a même cette idée, proposée par Ari Benjamin Meyers de faire en sorte que les concerts puissent s’offrir et s’exposer comme des tableaux ou des installations, dans l’oeuvre The Name of the band is The Art, qui réunit deux guitaristes, deux chanteuses et une batteuse, tous très jeunes, pour des concerts rock permanents (groupe qui sera dissout dès la fin de la biennale). Il y a aussi le tournoiement de pales, dû à Susanna Fritscher, qui passent d’une position presque verticale à l’horizontale en émettant un son variable qui vient de leur profilage et de la consistance de l’air.

Comme le dit Robert Guédiguian commentant son récent film, il est impossible aujourd’hui de prendre part à la parole publique, par l’art ou le cinéma notamment, sans faire référence au drame des émigrants. C’est ici Marco Godinho qui s’empare de ce sujet au moyen de son oeuvre qui se déploie comme une gigantesque aile de papillon sur un mur de la Sucrière, faite entièrement de marques de tampons inscrivant de façon circulaire : « migrant for ever ».

Migrants, migrations, peuples colonisés, lieux « exotiques », on retrouve ces thèmes chez Julien Creuzet qui nous invite à un voyage aux Antilles, aile d’avion échouée, voile de bateau en suspension, irréelle. Cet artiste est aussi un poète dont les mots défilent sur l’écran, lisses et aériens : « J’avais envie de glisser / Le doigt sur l’horizon / De titiller les arabesques / Etincelantes de la main / Pour avoir la sensation d’être / Dans une relation intime / avec le ciel ». Titiller les arabesques…

« Mondes flottants » était un beau titre pour cette édition de la biennale tant il est vrai que nous flottons, nous humains, à la suface des mots, des sons et… des surfaces qui ne sont jamais que frontières entre volumes ainsi que l’illustre si bien l’oeuvre d’Ernesto Neto, Two columns for One Bubble Light, ou celle de Lygia Pape, Divisor, qui, comme son nom l’indique, divise l’espace en des envers et des endroits qui nous font sans cesse nous retourner sur nous-mêmes, comme pour mieux voir les lignes invisibles qui traversent l’espace. Tant il est vrai aussi que de plus en plus les êtres et les choses nous semblent coupées de leurs racines, si jamais elles n’en eurent, comme ces vaches, que l’artiste japonais Shimabuku a perçues stationnaires au milieu du ciel, et filmées au-dessus d’un parc lyonnais : Let’s Make the Cows Fly !

Shimabuku : Poissons volants…

Nous avons tant de mal à comprendre le bruissement du monde. Ici des lignes de force apparaissent comme suggestions. Des phrases sont lancées dans l’espace comme des jets de lumière ou bien au contraire de noirceur, elles se croisent, le message forcément se brouille. Des pages sont soulevées par le vent sur des plages désertées. Un vieil homme peut alors demander s’il est vrai que l’action d’un livre fermé et jamais lu existe pourtant. Ces lignes de sens sont des lignes de vie. Les visiteurs peuvent s’accrocher à elles, comme dans la belle oeuvre de Jan Mančuška, Oedipus.

Oedipus

Dans le film du groupe japonais ChimPom, Black of Death, un corbeau factice tenu par une jeune femme sur l’arrière d’une moto entraîne des vols de corbeaux au travers de l’archipel, ils survolent le Parlement japonais, les autoroutes, la mer et la campagne jusqu’à la zone interdite de Fukushima.

Jacques Rancière dit dans un livre d’entretiens récent (En quel temps vivons-nous?) que ce qui rapproche aujourd’hui l’art de la politique, c’est de s’intéresser plus aux mots et aux images, aux mouvements, aux temps et aux espaces et aux combinaisons diverses et mouvantes de ces éléments qu’à un renouvellement interne des arts constitués, et il va plus loin encore : « l’un des caractères dominants de l’art aujourd’hui c’est l’établissement de liens transversaux entre les pratiques normalement séparées ». On ne saurait mieux dire. Ainsi venons-nous de vivre un moment historique où la forme « parti » s’est effondrée, laissant place à des individus capables de tenir des discours transversaux, à la fois politiques, philosophiques et sociétaux, des discours qui bougent le monde même s’ils ne le transforment pas dans son être propre. Nous avons d’ailleurs abandonné l’idée de « transformer le monde », de changer les moyens de production par des gestes volontaires puisque nous avons vu que ladite volonté n’avait pu produire qu’une société encore plus vile et dégradée (lire à ce propos La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexeievitch), alors nous attendons beaucoup des vibrations subtiles, des phrases et des mots qui peuvent ébranler le monde sans que nous puissions être sûrs de là où ils aboutissent, l’essentiel étant que nous ne voulons plus du monde ancien qui était caractérisé par ce que nous rejetons aujourd’hui avec force : le harcèlement des femmes, l’oppression des populations colonisées, l’homophobie ou la transphobie. Saurons-nous abolir définitivement l’ordre ancien ? Rien n’est moins sûr… mais l’art en tout cas, tel qu’il est montré en cette biennale, est là pour nous aider.

Le Requiem de Kazuo Fukushima

Publié dans Art, Politique | Tagué , , , , , , , , | 4 commentaires

Juliet et Truphémus


Il faut beaucoup aimer la peinture pour devenir un artiste comme Jacques Truphémus, l’aimer passionnément. C’est ce qu’il montre et ce qu’il dit dans un film (écrit et réalisé par Florence Bonnier) diffusé sur un petit écran à la fin de la visite de l’exposition qui lui était consacrée jusqu’au 27 novembre au Musée Hébert de La Tronche, près de Grenoble. Truphémus est mort le 6 septembre de cette année, alors que l’exposition avait déjà ouvert ses portes. Il avait 94 ans. Charles Juliet, son ami lyonnais, est venu en octobre prononcer une conférence à la fois pour rendre hommage au peintre et pour présenter le dernier volume de son journal, « Gratitude ». J’ai déjà parlé sur ce blog de Juliet, notamment lors de la sortie du volume précédent qui, lui, s’intitulait « Apaisement », afin de dire ce que – modestement – je lui dois lorsqu’en particulier ce blog emprunte la voie du journal intime. Charles Juliet est un virtuose de l’expression de « la connaissance de soi ». J’ai déjà dit que je trouvais mystérieuse cette notion, en fin de compte. Comme si « soi » était une substance que l’on pût pénétrer alors qu’il me semble, de plus en plus, que ce n’est pas une substance mais un processus lequel n’est, par définition, jamais clos, ne se refermant jamais sur lui-même. Pire encore : comment être sûr, lorsqu’on se livre à une exploration de soi-même que l’on ne met pas dans ce « soi-même », au même moment le mouvement de cette exploration ? J’avais été frappé de ces mots de l’écrivaine suisse Alice Rivaz, vus affichés dans un train de grande ligne qui se dirigeait vers l’aéroport de Cointrin : se connaît-on mieux à partir de ce qu’on écrit, puisqu’en écrivant, il arrive que l’on s’invente ? Au plan théorique, cela se traduit par : un processus peut-il se connaître lui-même… sans utiliser pour cela un autre processus, mais qui nécessairement se mêle au premier pour fabriquer un nouveau processus lequel à nouveau, pour être connu, fait appel à un autre et ainsi de suite ?

Noter que seuls les écrivains ont cette ambition, faire que l’écriture leur procure une connaissance de soi-même. A ma connaissance, on ne trouve cela ni chez les peintres ni chez les musiciens. Ainsi pour en revenir à Truphémus, il ne semble pas qu’il y ait chez lui une volonté de se connaître, juste le souhait de s’en remettre à des gestes, des mouvements qui sont ceux par lesquelles la toile se réalise. Il dit d’ailleurs que dès qu’il se met sur un sujet (ce peut être un portrait, un paysage ou bien une nature morte), très vite, il ne regarde plus la scène ou l’objet qu’il reproduit mais se concentre uniquement sur ce qu’il advient du processus de peindre. Ainsi se met en place une sorte de procédure automatique, le peintre n’est pas une fin en soi, un « être qui s’exprime », il est seulement un médium par lequel s’auto-réalise une œuvre, une métaphore de l’objet réel. L’artiste ainsi s’oublie. Chez Truphémus, la plupart du temps, il ne reste que la lumière. On sent chez lui ce travail des couleurs qui consiste à les superposer, les mélanger jusqu’à ce qu’on aille vers des gris, des bruns colorés, des jaunes pales dorés, ce n’est pas étonnant puisqu’on nous a toujours appris qu’en mélangeant toutes les couleurs du spectre, forcément on recréait la lumière. Certains critiques ont souligné sa parenté avec Bonnard. Je lisais récemment (dans Le Monde?) qu’il y avait en ce moment quelque part (à Francfort?) une exposition réunissant Matisse et Bonnard, l’auteur de l’article montrait leur différence : l’un cherchait à faire des oeuvres d’art, l’autre à reproduire la vie. C’est sans doute aussi ce qu’on doit dire de Truphémus.

Charles Juliet a connu Truphémus parce qu’ils étaient voisins, habitant tous deux Lyon, le quartier Saint-Jean. Truphémus vécut son enfance et sa jeunesse à Grenoble mais c’est à Lyon qu’il trouva le type de lumière qui l’intéressait, une lumière de brume et de côteaux argentés, qui n’a rien à voir avec l’éclat trop vif des neiges ni avec la grisaille des rues d’une ville sans charme. Il eut une période d’intérieurs, de bistrots en particulier où il se plaisait à peindre des habitués et des serveuses. Bien avant, m’a-t-on dit (le libraire que je connais et qui assurait certains jours l’accueil de l’exposition), il s’était essayé aux marines, avait sillonné les routes du Nord et des Flandres. Comme je faisais observer à quel point il est peu connu (je n’en avais personnellement pas entendu parler avant cette exposition), ce même libraire me dit qu’il était en effet discret et que, pourtant, nombreux étaient les poètes et artistes célèbres qui faisaient grand cas de lui, comme Yves Bonnefoy, Calaferte ou Balthus.

Au cours de sa vie, il eut de grandes souffrances, prisonnier pendant la guerre, gravement malade mais laissé sans soin, il entrevit la mort, qui ne l’a finalement rattrapé qu’à l’âge de 94 ans.

A côté de lui, Juliet faisait figure de jeunôt… et pourtant il se demandait s’il aurait la force d’ajouter à ses neuf volumes de journal intime un dixième numéro. J’était surpris par la gravité de la foule respectueuse qui se pressait autour de lui en cette soirée d’octobre, au premier étage d’une riche demeure du XIXème où vivait une grande famille grenobloise, transformée depuis en musée, le Musée Hébert (sis à La Tronche, commune de l’est de la ville, bordant l’Isère). Juliet parlait au milieu des peintures et donnait l’impression d’être de plain-pied avec elles. Il faut dire qu’il fréquente l’art depuis longtemps, ayant été très proche de Bram van Velde sur qui il a écrit. Il ne put donc s’empêcher de faire un rapprochement entre les deux, van Velde et Truphémus, ce qui est possible en effet (à cause des couleurs et de la recherche de lumière) bien que le premier soit un peintre abstrait à la différence du second. Je pensais plutôt, quant à moi, au poète Philippe Jacottet, côtoyant depuis presque toujours l’oeuvre de sa femme Anne-Marie, une aquarelliste de très grand talent. On touche là aussi au miracle de la lumière, la poésie est lumière comme l’est l’oeuvre des grands peintres.

aquarelle d’Anne-Marie Jacottet

Publié dans Art, Livres | Tagué , , , , | 2 commentaires

Promenade romaine (suite) – avec Hegel et Mark Alizart

Mark Alizart (cf. billet précédent) rappelle que, dans sa Philosophie de la Nature, Hegel examine plusieurs formes de vie, telles qu’elles émergent selon lui du règne minéral : d’abord les végétaux qui communiquent étrangement, comme si le végétal en soi était Un, puis le règne animal qui a une vie nettement plus riche que les plantes, mais qui privilégie la vie en meute et enfin l’être humain, doté d’une conscience individuelle très riche mais fractionnée en autant d’instances qu’il y a d’humains sur terre… Là est le malheur de notre condition. Nous souffrons parce que nous sommes séparés. Nous connaissons le Mal à cause de notre absence d’empathie. Les consciences communiquent, un peu, par le langage, dont on sait à quel point il est imparfait. La communication des consciences hors langage soulève la question du mysticisme. On cite les illuminés au sens bouddhique du terme comme exemple d’accès à une sorte de pensée primordiale se définissant comme Lumière absolue (cf. Dzogchen, ici), c’est dire à quel point elle est marginale dans notre espèce. Autrement dit la conscience de soi de l’univers a bien du mal à se réaliser. L’humain, l’être humain actuel, est très limité. Alizart dit ceci : « l’homme est une conscience de soi limitée. Il n’a pas conscience que sa conscience est celle de l’univers tout entier. Il pense qu’elle est seulement sa conscience et qu’elle le sépare justement de l’univers qui en serait dépourvu. Aussi bien l’homme est-il une conscience malheureuse ». La sortie de cette condition malheureuse, dit encore le philosophe, emprunte plusieurs routes : « l’homme s’aperçoit d’abord qu’il peut s’élever au-dessus de sa solitude en participant à une action collective, un « Nous », la conscience sociale, l’Etat, mais aussi les œuvres d’art qui forment la culture universelle […] mais cette conscience est toujours limitée ». Il rappelle que Hegel passe ensuite en revue la religion et la philosophie. La religion ne peut lui apporter de consolation sérieuse, la philosophie davantage car « elle lui révèle que ce qu’il tenait pour une séparation – la conscience d’un côté, l’univers inerte de l’autre – est une fausse séparation car la conscience est des deux côtés ». Mais à la fin de tout cela, il y adans la vision que propose Mark Alizartl’informatique qui « nomme cette connaissance du caractère unitaire de la substance du monde ».

Je sais : dur à avaler pour qui reçoit sans cesse un discours pseudo-critique sur la technologie informatique, accusée pêle-mêle de déshumanisation, de mise en place d’un système de surveillance généralisée, de dé-culturation, bête noire des philosophes « de l’authenticité », de l’enracinement dans la terre (Heidegger) etc. A quoi se mêlent encore la peur des robots, la hantise du grand remplacement des hommes par les machines, la méfiance à l’égard d’une « intelligence artificielle » (mais qui a dit : « rather an artificial one than none ? »). On peut répondre sans doute : passage obligé. On peut prévoir des stades de l’informatique sur le modèle des stades de l’évolution évoqués plus haut : nous n’en serions guère qu’au stade animal (après un long moment de végétation où l’informatique était au niveau d’un rizhôme – Alizart met un malin plaisir à montrer ce qui, chez les philosophes modernes, Deleuze, Derrida, Lyotard, évoque irrésistiblement ce qui se réalise en fait dans l’informatique). Au-delà du constat alarmiste souvent proféré, on peut aussi suspecter un refus
de nous voir dépossédés de ce qui fait à nos yeux toute notre valeur : être les seuls à avoir une conscience alors que déjà des travaux théoriques (j’ai parlé sur ce blog de ceux de Giulio Tononi) nous donnent un point de vue sur la conscience beaucoup plus généralisé (tout système à partir d’un certain degré de réentrance de ses connexions manifesterait de la conscience, phénomène mesurable au moyen d’un coefficient phi). Ne faudrait-il pas ici revenir au doux Gérard, à ses « vers dorés » :

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose…

compatibles avec cette affirmation hégélienne : « A la fin de l’histoire, le philosophe doit se faire informaticien et se mettre à construire des machines afin que cet univers qui veut, à travers lui, prendre conscience de lui-même, puisse le faire »

Que peut-il bien se passer, à cette « fin de l’histoire »… y en aurait-il donc une, de fin de l’histoire ? On devine qu’il ne s’agit pas ici d’une thèse à la Fukuyama… un moment où, finalement l’Histoire s’arrêterait parce que son moteur (la lutte des classes?) ne fonctionnerait plus… Nous n’en sommes qu’au début de la dématérialisation, nous sommes encore prisonniers d’une vision anthropomorphique des machines. Demain peut-être réaliserons-nous que les grandes œuvres des romanciers étaient préfiguratrices des machines du futur. Elles sont impalpables, immatérielles et pourtant façonnent sans que nous ne nous en rendions compte nos cerveaux, nos affects. J’ai parlé récemment sur ce blog de l’effet que pouvait avoir sur mon/notre esprit/cerveau la lecture d’un récit, en l’occurrence le dernier Modiano. Des fictions circulent et entraînent d’autres fictions, les souvenirs d’un auteur déclenchent les souvenirs d’un lecteur, qui se fait lui-même écrivant, évoquant son passé. Même si cela fonctionne imparfaitement (avec la littérature), cela fonctionne quand même. On peut imaginer un futur où cela se mettrait à fonctionner sans effort comme dans une mise en abyme de fictions généralisée qui assurerait finalement aux pauvres humains que nous sommes une sorte d’immortalité dans la réalisation de l’Esprit.

Il faudrait au préalable avoir reconnu plusieurs éléments constitutifs. La présence du vide en particulier, là où au contraire on désirerait voir un plein, l’idée en somme que nous ne sommes pas des sujets, des « personnalités », que le Soi en fin de compte n’existe pas, que le langage ne communique pas des « sens pleins », que d’ailleurs il ne « sert » pas à communiquer (comme on « communique » un contenu déjà formé d’une « personne » à une autre), qu’il est une machine lui-même (comme le dit fort bien Alizart), machine fascinante qui oeuvre à partir de fils (processus) déjà engendrés en les confrontant les uns aux autres pour toujours faire apparaître des collisions nouvelles, en quoi nous reconnaissons des « sens », mais qui ne sont que de l’information active.

Des informaticiens (non mentionnés par Alizart, qui s’arrête à Turing) ont déjà eu la prescience de cette « informatique généralisée » (ou « méta-informatique »), même s’ils n’ont exprimé cette prescience que de manière naïvement « cognitive ». Ainsi un grand logicien français, Jean-Louis Krivine, s’est-il déclaré persuadé de l’existence d’une couche « lambda-calcul » dans notre cerveau/esprit, mais cela allait plus loin qu’un simple fantasme mécaniste : l’informatique théorique moderne a développé depuis au moins cinquante ans l ‘idée des « preuves comme programmes ». Selon cette idée, pour écrire un programme correct, il suffit d’écrire la démonstration de sa spécification (le programme en sort tout seul sous la forme d’un lambda-terme). Recette de technicien à la recherche de la meilleure correction possible ? Pas seulement car on peut inverser les choses et se demander : de quoi telle preuve existante est-elle le nom ? Ou plus précisément : le programme ? Soit par exemple la preuve du théorème d’incomplétude de Gödel, que nous dit-elle de notre esprit ?

On peut ainsi imaginer que les preuves existent indépendamment de notre esprit (comme cela semble être le cas : personne ne contestera le caractère « objectif », matériel de telle ou telle preuve) et que leurs interactions produisent des effets dans l’ordre du Sujet (la fonction des rêves par exemple). Jean-Yves Girard, dont j’ai parlé au commencement du billet précédent, est parti de là pour échafauder le projet de la ludique. Avant même qu’il y ait des connecteurs logiques, des formules, des règles, il y a des desseins (à la fois dessins et desseins) qui visent à devenir des preuves et qui ne peuvent le devenir qu’en se confrontant les uns aux autres. On invente alors un concept d’orthogonalité : un dessein est orthogonal à un autre si le système qu’ils forment admet une réduction canonique (similaire à la réduction des lambda-termes) à un mini-dessein qui ne comporte qu’une action, celle par laquelle l’un des deux endosse la proposition faite par l’autre. Autrement dit, il y a une soupe primaire là encore, faite de processus qui se rencontrent et d’où sortent à un moment donné des processus privilégiés qui petit à petit forment nos vérités logiques. Les desseins orthogonaux à un même dessein donnent un ensemble stable, un « sens » ou un « concept ». C’est dans ce sens que j’ai dit que la logique de Jean-Yves Girard était beaucoup plus proche de la dialectique hégélienne que tout essai laborieux de logiciser « la contradiction ». L’orthogonalité joue le rôle de la négation. Un concept se forme en se projetant dans son contraire. L’être et la pensée coïncident : l’être du dessin avec la pensée du dessein (aucun projet de preuve n’existerait sans un dessein, autrement dit une pensée, mais en même temps la preuve est bien réelle, matérielle même).

Jean-Yves Girard

Le livre d’Alizart, « Informatique céleste » (concept qui s’est substitué dans l’histoire à la vieille « mécanique » céleste de Descartes et al.) se termine en une sorte d’apothéose teilhardienne… rêve d’une noosphère qui serait le point oméga de l’évolution, réalité enfin vivante d’un seul bloc, d’une seule unité en quoi Etre et Pensée se seraient enfin retrouvés. On peut rêver, ne pas y croire, mais ce qui importe ici c’est que se délivre une réflexion qui va ailleurs que vers le transhumanisme, rengaine des chercheurs « éclairés » de la Silicon Valley. Le transhumanisme c’est la croyance en un surhomme possible, qui dépasserait l’humanité ordinaire dans un horizon du futur qui demeure fini, alors que la réalisation de l’Esprit est l’aboutissement d’une histoire collective, une fin vers laquelle tout le monde converge en même temps. Peut-être cela adviendra-t-il dans des milliards d’années… quand la vie sur Terre aura disparu, puis sera réapparue plusieurs fois. Peut-être cela est dans d’autres univers, d’autres galaxies, des univers qui sont déjà parvenus à leur fin. Nous ne pourrons le savoir qu’en étant arrivés nous-mêmes au bout de notre processus de connaissance (accession qui nous ferait peut-être rejoindre l’état existant de ces univers-là, nous fondre avec eux). Avant cela, nous avons des bribes, des embryons, des soupçons de potentialité qui nous laissent deviner cette réalité ultime (l’information) qui nous sert à la fois de support et d’horizon…

Petite note à destination des informaticiens :
Les processus sont l’essence du réel, l’existence vient comme résultat : c’est justement là ce qu’illustre le lambda-calcul, qui réalise les nombres non comme des objets ou des substances mais comme des fonctions ou morphismes, bref des processus. « 2 » c’est itérer l’effectuation d’un processus quelconque, « n » c’est le répéter n fois et ainsi de suite. Lorsqu’on fait une opération combinant deux nombres, cette opération étant elle-même exprimée par un lambda-terme, on obtient un nouveau nombre comme résultat, après réduction (normalisation). La réduction est alors ce qui produit un existant même si son existence est transitoire, se métamorphosant immédiatement en un nouveau processus. En informatique théorique, on oppose les « termes » et les « valeurs », les premiers sont des programmes (des processus donc), les seconds des résultats obtenus après normalisation des termes. Si on veut être plus précis, on ajoutera la notion de « continuation ». Quand un programme s’applique, à tout instant du processus qu’il incarne, on peut s’attendre à différentes suites possibles, ou « continuations ». Il est utile en général d’introduire la notion de type (un type est un comportement au sens de la ludique, cela signifie qu’il totalise l’ensemble des interactions qu’il peut avoir avec son environnement. En informatique classique, on distingue par exemple le type integer – entier – il se définit comme l’ensemble des opérations et relations pouvant exister sur les entiers, si un objet manipulé n’est pas de ce type et si on veut lui appliquer une de ces opérations, il y aura un bug). On peut alors avoir pour toute une série de programmes, un type « résultat » : c’est, comme on peut s’en douter, le type attendu du résultat du programme. Par exemple, on peut très bien ne considérer que des programmes qui se terminent sur un succès ou un échec, le type résultat est alors le même que le type « valeur de vérité ». Notons-le w. Si on arrive à un stade de calcul sur un objet dont la valeur est de type a, la continuation sera de type a –> w. L’application d’un objet de type a –> w à un objet de type a donne en effet un objet de type w, mais la « valeur » de type a peut aussi être vue comme un programme, ou terme, de sorte que ce soit lui qui s’applique à la continuation pour donner un type w, en ce cas, le programme correspondant à la valeur de type a est un terme (programme) de type (a –> w) –> w. On voit alors que les valeurs sont obtenues par application de termes à des continuations, c’est-à-dire des sortes de processus positifs à des sortes de processus négatifs (ceci est encore plus visible quand on résume les types-résultats possibles au type 0 (false) car dans ce cas, (a –> w) devient neg-a et (a –> w) –> w : neg-neg-a. Le programme est la négation de la négation (on croirait du Hegel!). La valeur est le résultat de l’application de la négation de la négation à la négation.

Publié dans Lecture de Hegel, Philosophie, Science | Tagué , , , , , | 7 commentaires

Métainformatique hegélienne

Le livre dont je parlais dans mon avant-dernier billet, celui que je trainais dans ma poche au cours de mes pérégrinations dans Rome, ce livre intitulé « Informatique céleste », ce livre, donc, signé « d’un certain Mark Alizart » comme je le disais, est, pour moi, comme une petite bombe. J’ai souvent dit que je n’étais pas un philosophe, du moins pas un professionnel de la philosophie, même si j’en lis parfois, si je m’enthousiasme parfois à ce genre de lecture, si – aussi – je laisse tomber parfois certains livres parce que je renonce à les comprendre… (j’ai laissé tomber Derrida très tôt). De formation, je ne suis pas hégélien. Je serais plutôt logicien, de cette logique mathématique qui, à première vue, est fort éloignée de la logique de Hegel (celle de la Science de la logique). Il y eut autrefois des chercheurs pour tenter d’établir un lien entre les deux, « logiciser » la logique de Hegel en quelque sorte. C’était en pure perte. On n’obtenait qu’un salmigondis pétris de contradictions. Ont été « découvertes » récemment les logiques dites « paraconsistantes » : il s’y agit de « dépasser » la notion de contradiction. On connaît la dure loi : à partir d’une contradiction (c’est-à-dire une proposition toujours fausse, comme la conjonction du même et de son contraire), on peut déduire n’importe quoi. D’où l’inconsistance. Certains logiciens, à la suite d’un certain Da Costa, ont voulu construire des systèmes où, même si se présentait une contradiction, on pouvait quand même continuer à faire des déductions ayant du sens. C’était d’une certaine manière donner en apparence du crédit à la pensée hégélienne de la contradiction (la vulgate veut que chez Hegel, comme plus tard chez Marx, la contradiction soit le moteur de la Pensée et/ou de l’Histoire…), mais en apparence seulement car on ne faisait par là que rabattre des idées très subtiles et profondes sur des trivialités propositionnelles.

Le propos de Mark Alizart est tout autre, je dirais même qu’il est orthogonal à ces spéculations. Il se rapprocherait plutôt d’une pensée en logique qui serait autrement plus profonde, que l’on retrouverait par exemple chez un Jean-Yves Girard (logicien génial mais hélas maudit par sa confrérie). Le point de départ chez Hegel, ce n’est pas « la contradiction », mais l’opposition de l’Etre et du Néant. Du moins une opposition en apparence, puisqu’ils sont égaux… (on connaît cet extrait de la Science de la logique – qu’on peut retrouver ici dit par Olivier Martinaud dans l’émission d’Adèle Van Reeth du 10 février consacrée au livre d’Alizart, où il est dit que l’Etre, l’Etre pur, sans aucune détermination, qui n’a aucune diversité à l’intérieur de lui, est indéterminé et vacuité pure, donc égal au Néant). On sait (ou au moins on peut trouver facilement sur Wikipedia ou ailleurs) que de ce face à face de l’Etre et du Néant naît le Devenir… C’est très mystérieux. Pourtant cela signifie (peut-être) que c’est dans ce face à face qu’Etre et Néant gagnent leur première détermination, et que par là, on entre dans ce qu’Alizart nomme d’un étrange barbarisme : la déterminité, autrement dit (dit-il encore) l’information. Ainsi, au départ, y aurait-il de l’information, juste au sens où l’on emploie ce mot en informatique théorique.

machine de Babbage

Le chemin qui conduit le jeune philosophe de cette déterminité à la notion d’information est intéressant, même si parfois obligé de prendre de drôles de virages… C’est l’histoire du calcul qu’il explore, depuis les premiers bouliers jusqu’à Babbage et la machine de Turing. La découverte fondamentale dans l’ordre du calcul, dont les premiers balbutiements se trouvent en effet chez Babbage, est que… pour bien faire (autrement dit bien calculer), il faut que la machine soit capable d’intervenir sur elle-même. Si, par exemple, elle est capable de modifier l’ordre de ses opérations en fonction des résultats intermédiaires qu’elle vient de trouver, s’ébauche une manière d’être qui va démultiplier d’un coup ses capacités. C’est bien sûr avec Turing que cela atteint une sorte d’apothéose : la machine inventée par le logicien anglais (qui fut hélas persécuté par la police des bonnes mœurs…) est non seulement façonnable à volonté pour donner des machines particulières permettant de faire une addition, un produit ou une opération quelconque sur des objets symboliques, elle va jusqu’à être universelle, autrement dit il suffit de lui donner un texte de programme et une donnée pour qu’elle applique le calcul correspondant au programme sur la donnée. Et si nous franchissons un pas de plus, elle peut se programmer elle-même. Autrement dit, elle peut prendre en entrée le texte de son propre programme et l’appliquer à une donnée quelconque de manière à obtenir la même chose que si elle s’appliquait directement à cette donnée. Et même encore elle peut se prendre comme donnée elle-même pour s’appliquer à elle-même un programme qui la change. Alizart a raison de dire que cette découverte, Turing la doit en partie à Gödel. Il est fascinant d’observer que la démonstration du fameux théorème d’incomplétude de Gödel (résultat selon lequel on ne trouvera jamais de système formel complet de l’arithmétique, autrement dit de système permettant de démontrer tous les résultats « vrais » de l’arithmétique) repose justement sur cette propriété qui surgit de toute théorie un peu complexe, à savoir qu’à partir d’un certain moment, la théorie est capable de parler d’elle-même (c’est le cas de l’arithmétique car on peut y coder les propositions par des nombres et que comme on peut fabriquer toutes les propositions que l’on veut qui portent sur les nombres, on peut aussi avoir des propositions qui portent sur les nombres qui codent les propositions, donc par transitivité sur les propositions mêmes). Ce résultat, qui est négatif dans le cas de Gödel, devient positif dans celui de Turing, puisque c’est justement la possibilité de « parler de soi » qui permet à une machine d’être universelle, autrement dit de fonctionner comme un ordinateur moderne (on fera juste remarquer à Mark Alizart que ses termes sont parfois mal choisis, il est curieux de dire, par exemple, que Turing à substitué le couple discret / continu au couple forme / contenu… on ne voit apparaître le « continu » ni chez Gödel ni chez Turing… le « calculable » reste dans l’ordre du dénombrable. Ce que veut dire Alizart – mais cela, on ne le sait qu’après, lorsqu’il parle de Hegel – c’est que, dans la démonstration de Gödel comme dans la construction de Turing, on est parvenu à supprimer la dualité entre forme et contenu, à établir une continuité entre les deux, certes, mais cette « continuité » là est de l’ordre du langage commun, pas de l’ordre mathématique, ce qui introduit, on en conviendra, une source de confusion). C’est cette compréhension de « la machine », non pas au sens mécanique du terme mais au sens… informationnel, qui conduit à voir l’information comme cette abstraction particulière, ou doit-on dire plus justement : ce vide particulier, comme désignant à la fois un contenu (on parle d’un contenu d’information, minalement un bit – un contenu qui n’a pas de matérialité) et un retour sur lui-même (autrement dit son traitement), donc une coïncidence de l’Etre et de la Pensée. L’information est être et néant (elle est être parce qu’elle est bel et bien! Elle est néant parce que, dans sa pureté et son absence de détermination, elle n’est information sur rien). Par ce double aspect, elle est donc aussi être et pensée (il n’y a pas d’information sans pensée de cette information, même si cette pensée est le simple traitement minimal de l’information : sa reconnaissance comme telle).

De là l’idée que l’information est au commencement, qu’elle est au début du monde, et que l’univers serait une gigantesque machine à la traiter. Autrement dit un gigantesque ordinateur. Cette idée est agitée depuis assez longtemps dans les milieux de la cosmologie qui rejoignent souvent ceux de la métaphysique. Ce que Mark Alizart apporte de nouveau par rapport à tous ces travaux, c’est une mise en perspective philosophique : l’informatique serait la réalisation de la philosophie, et plus précisément de celle de Hegel.

Mais alors, l’informatique était déjà inventée et nous ne le savions pas ? N’y a-t-il pas quand même une différence entre notre univers que l’on veut bien admettre comme fait d’information, et l’informatique que nous pratiquons ? Il y a une différence, c’est que, dans la deuxième, c’est nous qui prenons conscience de. Qu’est-ce que l’humain, semble nous dire Alizart / Hegel, si ce n’est un medium entre la Nature et l’Esprit ? La Nature, on connaît : un chaos, d’où émerge la Vie, autre nom de la Pensée. L’Esprit, on le connaît moins : c’est Lui qui advient, semble-t-il, une fois que l’univers a pris conscience de soi au travers justement de l’humain.

Il y a de belles pages dans le livre d’Alizart… des pages que d’aucuns sans doute trouvent (ou trouveraient) délirantes. A mon avis, elles ne le sont pas tant que cela. Si du moins on accepte qu’un livre de philosophie n’est pas nécessairement un effort de ratiocination sur des bases étriquées, mais peut aussi proposer des visions du monde, des mondes possibles qui échappent au traditionnel bon sens, c’est-à-dire au dogme admis (le plus souvent d’origine cartésienne ou kantienne, ainsi le dogme de la séparation radicale entre un monde objectif et notre sujet connaissant, qui aboutit aux antinomies, aux impasses du dualisme cognitif aussi bien qu’à celles du monisme matérialiste).

/à suivre!/

Publié dans Lecture de Hegel, Livres, Philosophie | Tagué , , , | 3 commentaires

Modiano, souvenirs…

On aimerait écrire comme Modiano. Celui-là, tout comme son compère Le Clézio d’ailleurs, ne l’a pas volé, son Nobel. On aimerait mettre ses pas, ou sa plume, dans le sillage de ceux, ou de celle, de ce narrateur unique. Le dernier opus de cet oeuvre nous emporte dans le rêve, dans ce no man’s land incertain où nous ne savons jamais si nous avons réellement vécu ce que nous nous rappelons ou bien si tout cela finalement n’est pas le résultat d’un manque d’étanchéité entre notre vie consciente et le tumulte de nos songes. Dans son « Souvenirs dormants », Modiano fait souvent référence à cette étrange pratique dont nous avons tous entendu parler sans toujours accorder une foi bien forte à ceux qui nous en ont entretenu : la pratique des rêves dirigés. A la fin de ses souvenirs, englué qu’il est dans une histoire mystérieuse au cours de laquelle quelqu’un est mort « accidentellement » (mais peut-être pas, peut-être assassiné), se devant d’intervenir pour aider une dame dont il ne donne pas le nom – car, dit-il, « je me méfie encore, après cinquante ans, des détails trop précis qui pourraient permettre de l’identifier » – il s’expose à de multiples reprises aux soupçons de la police, inscrivant son nom sur les fiches des hôtels surveillés, bravant le risque de se faire inquiéter. Il ne trouve alors comme excuse que le fait d’être sous l’influence du livre qu’il lisait depuis plusieurs jours : Les Rêves et les moyens de les diriger, d’un certain Hervey de Saint-Denys, comme si le cours de nos vies, lui aussi, comme celui de nos rêves, pouvait être modifié mentalement, par le simple effort d’une pensée qui n’hésite pas à braver le réel. Ce qu’il y a de merveilleux chez Modiano, c’est que les histoires n’ont pas de fin, et peut-être n’ont-elles pas de commencement non plus, ayant si peu d’inscription, hormis des point de repère spatio-temporels : dates, lieux, stations de métro, hôtels dont on ne sait s’ils existent encore aujourd’hui. Excusez-moi d’être pédant, mais cela est conforme à l’image que je me fais du langage et que j’ai déjà exposée ailleurs : une trame d’actions parcourant des lieux (loci) essentiellement fictifs, ces derniers étant pourvoyeurs de données d’espace et de temps. Au cours de ces pérégrinations : des personnages, essentiellement des femmes, mais qui n’ont de consistance que celle de paquets de fictions. Les personnages dans les textes de Modiano sont en effet comme nos mots, nos passages, nos récits, les signifiants de plus ou moins grande taille que nous utilisons, ce sont d’autres blocs de texte, d’autres séquences de signes dont nous nous souvenons, toutes emboitées les unes dans les autres à l’infini. Blocs de texte, j’allais dire « blogs »… pourquoi pas, tant certains blogs – comme celui-ci, que vous lisez en ce moment – ne sont rien d’autres que des masses de textes inlassablement écrits, réécrits, confiés à cet accélérateur du temps qu’est Internet pour que d’autres les lisent, s’en emparent même et qu’ils fusionnent dans une sorte d’océan céleste, entièrement dématérialisé. Pour beaucoup de ceux qui lisent les blogs, les auteurs n’existent tout simplement pas, ils ont raison, ce sont des fictions eux aussi. Si Internet continue sa croissance, tous ces textes sans matière continueront de voler longtemps après que leurs auteurs auront disparu… En ce sens, Modiano est un écrivain de notre conception post-moderne du temps et de l’espace. Il s’accorde avec ceux et celles qui n’excluent pas l’existence de plusieurs mondes, de multi-univers. Il est conscient que chaque fiction qu’il commence, marquée du personnage d’une femme, est comme un univers parallèle au nôtre. Geneviève Dalame, Madeleine Péraud, madame Hubersen, Martine Heyward n’ont peut-être jamais existé, ou bien ce sont des noms d’étoiles, comme alpha du Centaure ou Véga, qui voguent à des années-lumières de nous mais sur lesquelles nous reconnaîtrions quand même les traces d’une vie.

Si j’animais un atelier d’écriture, je donnerais comme consigne de s’inspirer de Modiano pour raconter des (faux?) souvenirs de sa vie. On ferait un jeu du genre suivant : dans les trois histoires que je vais vous raconter me concernant, il n’y en a qu’une de vraie, identifiez-là. Et je participerais au jeu. Allons-y.

Lycée Eugène Delacroix (Drancy)

Dans mes histoires à moi, comme chez Modiano, il y a principalement des femmes, parce que si j’évoque mes souvenirs d’enfance, je me trouve toujours ramené à ces scènes pour moi inaugurales au cours desquelles tout à coup se révélait à moi cet autre monde, cet autre versant des choses, de la vie, ce miroir à la surface inatteignable : la féminité. Mes repères de jeunesse dans ces années-là – les mêmes que Modiano, vers 1950 – 1960 – ne sont pas les rues parisiennes (hélas) mais celles de la banlieue nord. J’ai fréquenté là un lycée – celui de Drancy – qui, à l’époque se trouvait au milieu d’un terrain vague, entouré de petites rues pavillonnaires, avec des jardins, des cabanons en bois, une avenue qui passait au loin où s’arrêtait le car qui conduisait les élèves. Perpendiculaire à l’entrée du lycée, une allée conduisait à une petite place où se trouvait un bar, elle s’appelait la Place des Oiseaux. On ironisait sur ce nom. Le lycée n’était-il pas le lycée des oiseaux, comme une sorte de lycée-papillon ? Ce lycée aujourd’hui est réputé pour être un des plus difficiles établissements de banlieue. Les enseignants doivent être gonflés à bloc pour aller là et chaque jour se retrouver face à des jeunes qui n’ont pas une confiance inébranlable en leur avenir… mais en ce temps-là, les choses étaient peut-être plus clémentes. Je parle de ce lycée et de ma découverte des filles en même temps car il avait la propriété, notable à cette époque, d’être mixte, alors que, moi, je venais d’un cours complémentaire de garçons et qu’étant fils unique et plutôt solitaire, je n’avais pas rencontré beaucoup de petites filles au cours de mon enfance. J’entrais en quatrième. J’avais un an d’avance et je n’étais guère développé physiquement, j’avais encore une voix de soprano. En cours de chant, on m’avait mis avec les filles. Le professeur nous faisait tous chanter quelques notes afin de se rendre compte de nos capacités – qui ne devaient pas être fameuses, dans l’ensemble. Quand tout à coup s’éleva la voix pure et cristalline de Michèle B. J’ai inscrit cela dans ma mémoire comme ma première vraie émotion musicale. Je n’avais d’yeux que pour toutes ces filles et surtout certaines d’entre elles, dont cette Michèle B. qui avait de longs cheveux noirs et un regard extrêmement vif. Nous avions treize ans. Michèle B. faisait un peu plus âgée que son âge, et moi plus jeune. Elle aimait la musique. Je ne sais d’où elle tenait une forme de culture qui m’étonnait. Elle connaissait Schubert, ce n’est pas courant à cet âge. Entre filles, elles se passaient furtivement des oeuvres de l’époque romantique comme s’il s’était agi de revues osées. M’insérant dans le circuit, je pus ainsi prendre connaissance de la Marie Tudor de Victor Hugo. Je reste stupéfait aujourd’hui de me souvenir qu’il fallait faire circuler un tel texte sous le manteau, revêtu de papier bleu pour le banaliser.

Michèle B. en 1961

Michèle B. eut un accident. Elle s’était fait renverser en traversant la rue. Elle avait le fémur cassé et devait rester allongée chez elle. Je me proposais évidemment pour lui porter les devoirs. Il fallait ruser avec mes parents car il n’était guère question que je m’échappe des trajets convenus pour aller de chez moi au lycée et retour. Il fallait prendre le bus dans l’autre direction, vers Bondy. En ce temps-là, la banlieue était un chantier qui devenait boueux sous la pluie. Michèle B. habitait une maisonnette préfabriquée à laquelle on accédait en faisant attention de ne marcher que sur la partie immergée du sable des chantiers de construction. Je me souviens qu’elle avait un frère et qu’il me jetait des pierres. Je venais la voir régulièrement, me tenant à distance d’elle évidemment, jusqu’au jour où je l’embrassai, et éprouvai alors la chaude saveur d’une chaire douce sous mes lèvres. Je ne revins plus jamais la voir. Notre relation s’arrêta là. Plus de trente ans après, lors des débuts d’Internet, je cherchai son nom sur l’annuaire, vis qu’elle habitait à Aulnay, près de la gare. Des rumeurs me parvinrent selon lesquelles elle était devenue institutrice. Quelques années plus tard, je cherchai à nouveau. Il n’y avait plus mention d’elle nulle part. J’en déduisis qu’elle était morte.

Histoire vraie, histoire fausse. Cette histoire est. Je crois qu’elle est vraie. Je n’en raconterai pas d’autre aujourd’hui.

Publié dans Livres, Souvenirs | Tagué , , | 8 commentaires

Promenade (philosophique) dans Rome

Piazza via dei Serpenti

Il n’est pas de séjour à Rome que je ne conçoive sans une promenade jusqu’à la petite place Maddalena. Ce mardi, invité ici pour un nouveau colloque (décidément) dont je dirai un mot plus tard, mon chemin partait de la via dei Serpenti, autrement dit de cette rue légèrement en pente qui descend des confins du Quirinale pour ouvrir – comme c’est beau, à la nuit tombante, sous un ciel qui donne mystérieusement au bleu un ton doré – vers le Colisée. Cette rue, plus bas, coupe celle de la Madonna dei Monti, qui héberge à droite une des multiples églises de Rome, datant du XVIème siècle, avec à côté d’elle, au numéro 40, l’endroit où justement avait lieu la rencontre, une dépendance de l’Université Roma Tre, l’Institut d’Architecture, dont on nous dit plus tard qu’il fut au XVIIIème siècle une école où l’on convertissait les israëlites et les mahométans au dogme catholique. Pour joindre les deux lieux, la vieille rue des serpents et la façade baroque de la Maddalena, je fis un détour par les vastes « fori » qui sont actuellement en travaux – puisque le creusement d’un nouveau tunnel pour le métro avait mis en évidence de nouvelles ruines, de nouveaux vestiges – ce détour m’entraînant dans un dédale tortueux au-dessus des champs de fouilles, qui me forçait presque à revenir sur mes pas, m’obligeant – décidément il n’y avait pas de moyen d’y échapper – à grimper presque jusqu’au sommet de la colline du Quirinale pour redescendre ensuite le long de la via dell’Umilta, traverser la piazza Venezia, longer le cours du Plébiscite, long couloir impressionnant de murs de citadelle noire et solennelle que l’on a vite envie de quitter en prenant une petite échappatoire sur le côté. Je me retrouvai de nouveau – je dis « de nouveau » parce que déjà la fois précédente où j’errais dans Rome, je m’étais retrouvé là, avais été séduit par l’endroit jusqu’à y entrer pour prendre une tasse de thé – au Café Doria, joli salon rococco avec des tapisseries aux verts et roses pastel, pour y manger une part de tarte. J’y restai un long moment avant de remonter la petite rue Catherine de Sienne pour passer devant la Sopra Minerva puis atteindre le Panthéon, sa foule compacte, les passants qui piétinent sur place – à moins que ce ne soient des patients qui patinent sur la place… puis enfin la façade attendue, bizarrement concave, ornée d’or et de soleils qui surplombent un fronton bizarrement brisé.

Lorsque je me promène seul, je n’oublie jamais de prendre avec moi un livre, n’importe lequel pourvu que je puisse à tout moment faire le pas de côté : m’abstraire sur le champ d’un réel trop présent pour fuir en moi-même, ou me retrouver moi-même en tête à tête avec des Idées – puisque celles-ci sont bien en ces cas-là les seuls partenaires fiables, qui ne vous demanderont rien tout en vous servant de masques. Le livre que je lisais était un livre de philosophie, mais qui, pour moi, avait beaucoup valeur de poésie, j’y reviendrai à lui aussi, comme je reviendrai plus tard au colloque et à mes songeries du moment. Ce livre parlait de Hegel. Je me sens bien ces temps-ci au voisinage de ce penseur. C’est comme si je découvrais des choses que je n’ai jamais comprises. On médit trop souvent de la vieillesse pour qu’à l’occasion on ne rate pas l’opportunité d’en dire du bien : l’âge nous aide à comprendre. Tant de textes, tant d’idées nous ont paru hermétiques dans le passé, tant de dogmes se sont imposés à nous qui nous ont été comme des voiles posés sur nos regards que lorsque nous arrivons à ce stade de la vie où, finalement, il n’y a plus tellement à se contraindre pour penser, où, donc, la Liberté peut s’épanouir, nous jouissons enfin de pouvoir nous abandonner au vrai plaisir de la méditation, voire du rêve. Je lisais donc quelques pages de ce petit livre, « Informatique céleste » (d’un certain Mark Alizart) tout en grignotant la pate fine et croustillante de ma pizza napolitaine, arrosée d’une sombre piquette qui m’évoquait plus les boissons bues dans l’enfance qu’un vin honorable – mais ça coûtait pas cher. Rentrant par la fontaine de Trevi, j’eus la désagréable surprise, déjà pressentie sur la place du Panthéon, de découvrir que le monde était en bleu, d’un horrible bleu électrique avalant toutes nuances d’ombres – comme ces algues océanes qui mangent toutes les formes avoisinantes dans les fonds marins. Les touristes de passage se détachaient comme des silhouettes sur les murs environnants, c’était peut-être cela les ombres que percevaient les hommes enchaînés dans la caverne de Platon… je ne savais plus très bien où j’étais, si j’étais moi-même une ombre ou bien si j’étais sorti, moi, à la lumière, pendant que les autres se débattaient au-dessus d’un bassin qu’un nuage phosphorescent lentement envahissait – j’appris le surlendemain que le jour où j’y étais, des protestataires avaient déversé un liquide rouge dans cette même fontaine afin de dénoncer la corruption et les scandales. Je me retrouvai à mon hôtel. Le lendemain serait jour de colloque. Plus tard, je retournerais dans Rome, notamment pour visiter la grande exposition consacrée à Arcimboldo, qui a lieu en ce moment au Palais Barberini.

***

Reprenant le chemin du Quirinale, l’Elysée romain dont l’hôte est moins célèbre que ne l’est notre président qui a le mérite, lui, du moins au dire d’Habermas (que j’admire beaucoup), d’être un vrai personnage hégelien, par la via del Quirinale atteignant la transversale qui prend l’allure d’un tunnel dont l’entrée est encadrée de deux escaliers majestueux et prenant l’un des deux, je me retrouvai sur un espace plus calme avec, à deux doigts de là, un portail qui s’ouvre sur le palais Barbarini, avec plusieurs entrées et une arche au centre qui mène par une pente douce vers le jardin, architecture du Bernin, fenêtres de Boromini. L’entrée de gauche conduit aux collections permanentes, celle de droite à l’exposition temporaire occupée en ce moment par l’oeuvre d’Arcimboldo. Au milieu du XVIème siècle, les découvertes faites au cours des grandes expéditions vers l’Amérique ou les terres du Sud avaient ouvert des appétits frénétiques de savoir et de possession d’objets nouveaux, des oeufs de cormoran aussi bien que des noix de coco encore inconnues, des animaux marins bizarres dont certains étaient (et sont toujours) équipés de scies, des machoires dentelées, des êtres que l’on disait sauvages, auxquels se mêlaient des curiosités humaines, visages anormalement velus, adultes de courte taille, enfants anormalement vieillis. Tout cela emplissait les chambres de merveilles (Wunderkammern) et fournissait un contexte au sein duquel pouvaient s’épanouir les recherches de peintres attirés par les curiosités et les ressources que leur art révélait dans l’exploration du bizarre et de l’inconnu. Après ses têtes composées, où par exemple des légumes ou bien des fruits disparates, à moins que ce ne soient toutes sortes de poissons ou d’animaux des bois, parvenaient à reconstituer des visages en accord avec les saisons ou avec les éléments, Arcimboldo s’occupa de visions réversibles : telle corbeille de légumes prêts pour la soupe donne, quand on la renverse, une trogne de paysan, avec son gros nez et ses yeux malicieux. On pouvait aussi faire que la fonction occupée par un individu s’illustrât dans les objets qu’il manipulait, comme dans le cas de ce bibliothécaire fait de livres plus ou moins épais. A la fin, Arcimboldo quitta Milan pour Prague afin de suivre son prince, Rudolf II, de la famille des Habsbourg (puis il eut l’autorisation de revenir à Milan pour y mourir). L’armée suédoise, conquérante, s’empara des oeuvres et l’on n’en entendit plus parler… jusqu’au XXème siècle où il fut redécouvert par les surréalistes et en particulier par André Breton.

Arcimboldo – l’eau

réversible

réversible – 2

Cette évocation du surréalisme d’ailleurs ne pouvait pas mieux tomber puisqu’au même moment, à deux pas de là, à la Scuderie del Quirinale (encore…) se tient une exposition consacrée à la période 1915-1925 de Pablo Picasso et que le matin même de mon arrivée j’étais allé la visiter (avant même que ne commence ce récit), heureux de pouvoir compléter ainsi dans l’année 2017, un cycle d’expositions consacrées à Picasso, un Picasso découpé en tranches, avec en juin, à Martigny, celle dévolue à sa toute fin, Picasso ultime et intime, période symbolisée par Jacqueline, et en octobre à Paris, la tranche 1932, toute empreinte de la beauté de Marie-Thérèse. Ici, 1915-1925 : c’était juste avant. Pablo s’envolait au paradis avec Olga la danseuse des ballets russes, il était d’ailleurs tout épris desdits ballets puisqu’il fabriquait pour eux les costumes de ce fameux « Parade », musique d’Erik Satie, texte de Cocteau. Moment de grande émotion : le ballet Parade a été remis sur scène et filmé récemment (2007), tel qu’il fut à l’origine et on peut passer de longues minutes à admirer ce chef d’oeuvre qui n’a pas gagné une ride, qui pourrait être un spectacle de maintenant. Jamais Picasso ne fut plus proche du surréalisme, car en même temps aussi pétri de réalisme, de ce réalisme qui advient sans doute après qu’on a osé traverser l’épais miroir des apparences…

Olga

Publié dans Art, Philosophie, Promenades | Tagué , , , , , | 2 commentaires

Colloque « partage du sens » – 20/10/2017

Bâtiment Olympe de Gouges

Je donne ici l’introduction à ma communication au colloque « Le partage du sens », tenu à l’Université Paris-Diderot le 20 octobre et organisé par Vincent Nyckees (laboratoire « Histoire des Théories Linguistiques ») et Georgeta Cislaru (Clesthia). Merci aux organisateurs de m’avoir invité.

La tradition sémantique assise notamment sur les débuts de la philosophie analytique associe le sens aux valeurs de vérité d’un énoncé. On sait la formule de Frege : « connaître la signification d’une expression c’est savoir si dans telles ou telles conditions déterminées, elle est vraie ou fausse ». Cela consiste à prendre la proposition pour unité de base, quitte à la diviser en sujet et prédicat. La signification d’une expression nominale dans cette conception est alors une dénotation dans un univers donné, et celle d’un prédicat est une fonction de l’univers en question dans l’ensemble des valeurs de vérité. Cette vision des choses peut bien sûr être enrichie et développée. On peut par exemple faire varier la vérité selon des mondes possibles, considérer alors que le sens d’un énoncé, ou plus précisément son intension, n’est plus une valeur de vérité, mais une fonction des mondes possibles dans les valeurs de vérité. On peut même rajouter un étage aux mondes possibles, et inclure des index, qui permettront de rendre compte de l’indexicalité. L’index permet par exemple de fixer la référence de « je » dans un monde possible, ce qui permettra d’évaluer la signification d’une phrase comme « je suis en bonne santé ».

Ceci est la base de la sémantique formelle et permet de faire de nombreux calculs, en particulier de bâtir une théorie de l’inférence dans le langage, ce qui n’est pas négligeable en soi.

Une telle théorie n’est cependant pas commode pour rendre compte de phénomènes comme l’imprécision du sens (après tout, lorsque nous disons que nous sortirons vers cinq heures, cela s’accompagne d’un flou sur la référence, sans compter évidemment les cas épineux comme le fait d’être chauve ou le paradoxe des sorites), elle ne rend pas compte non plus de la manière dont le sens se construit en contexte. Robert Brandom a assez bien exprimé ses limitations en disant que la sémantique formelle se contentait de faire usage des concepts de contenu, de vérité, d’inférence, de référence et de représentation, en tenant pour acquis qu’ils sont déjà implicitement intelligibles, là où il faudrait au contraire une conception capable d’expliquer le contenu de ces concepts. Le sémanticien formel, à l’imitation de Tarski, commence par stipuler des liens entre des expressions linguistiques (interprétées) et des entités jouant le rôle d’interprétants. La méthode est donc purement stipulative. Au contraire, pour Brandom et d’autres philosophes (il semble que l’on puisse remonter jusqu’à Kant et Hegel pour affirmer choses semblables), il n’est pas absurde de penser que les contenus des expressions linguistiques leur sont conférés par la façon dont on les emploie. S’il en est ainsi, on ne voit pas bien comment on pourrait utiliser la sémantique formelle dès qu’on a en vue cet enracinement du sens dans l’usage, puisqu’elle se définit justement par une abstraction par rapport au contexte. On mentionnera ici les difficultés bien connues de l’articulation entre sémantique et pragmatique dans la conception dominante de la linguistique contemporaine.

Qu’on le veuille ou non, nous nous trouvons là confrontés à une opposition absolue entre deux conceptions : l’une est atomiste et représentationnaliste (son principe de base est d’ailleurs le principe de compositionnalité, le sens se construisant pas à pas par des opérations qui ont lieu sur des unités plus petites pour aller vers les plus grandes), l’autre est holiste et non-représentationnaliste. Il est évident qu’il est beaucoup plus difficile de rendre compte de la seconde que de la première dans un cadre formel. Or, c’est de la seconde qu’il s’agit lorsqu’on vise à étudier la construction du sens et plus encore ce qu’on peut nommer le partage du sens, en entendant par là que le sens naît des interactions entre des locuteurs qui opposent les uns aux autres des jugements. Dans cette deuxième vision des choses, on ne part pas d’unités minimales mais bien, au contraire, d’unités plus grandes, interventions dans un dialogue par exemple, voire dialogues entiers ou parties jouées par chaque locuteur dans une structure de dialogue. On sait que c’est cette démarche que suggère Brandom, sans toutefois, à notre avis, être parfaitement arrivé à formaliser correctement les procédures. Nous allons donc dans ce qui suit ébaucher une manière de formaliser l’interaction, qui peut conduire à la reconnaissance de certaines entités formelles comme étant des sens stabilisés.

Nous nous concentrerons sur le dialogue en tant que figure majeure de l’interaction langagière dont on peut penser que non seulement elle fait circuler le sens entre les êtres parlants mais qu’elle le crée comme entité plus ou moins stable.

Nous le savons, notre quotidien est fait principalement de conversations. Nous nous entretenons avec nos proches, nos collègues de travail, des interlocuteurs divers : commerçants, agents des postes, guichetiers, et même avec… nous-mêmes! Nous pouvons même parfois prétendre que nous nous entretenons avec des artefacts: ordinateurs, robots ménagers, appareils de son et d’image. Robin Cooper (Cooper, 2012) observe que : « dialogue participants are regarded as creating meaning on the fly for the purpose of particular dialogues ». C’est en effet ce qui se produit lorsque deux locuteurs échangent sur un sujet délimité mais n’ont pas toujours à leur disposition les termes précis qui désigneraient ce dont ils parlent, ou bien même lorsque ces termes précis peut-être n’existent pas. Dans les années quatre vingt, Harold Garfinkel (Garfinkel, 1981) étudia ainsi la bande enregistrée d’une conversation entre astrophysiciens qui étaient en train d’observer des phénomènes particuliers du cosmos, en l’occurrence ces objets qu’ils allaient ensemble sous peu baptiser du nom de pulsar. Le mot apparaît ici à la suite d’observations exprimées à l’oral montrant que le phénomène n’a pas encore été répertorié et n’obéit donc à aucun vocable pré-existant. Une signification est bel et bien inventée « on the fly » comme le dit Cooper. Dans d’autres circonstances, il existe des sens déjà donnés, notamment dans les langues techniques, mais sujets à reconfigurations. On se souvient de la discussion célèbre de Hilary Putnam (Putnam , 1985) à propos des mots « orme » et « hêtre » : deux locuteurs peuvent paraître s’entendre sur l’usage de ces mots alors qu’ils sont bien incapables d’identifier correctement ce qu’est un orme et ce qu’est un hêtre du point de vue de la botanique. Putnam en tire la conclusion que le sens est externe aux locuteurs, nous en tirerons plutôt quant à nous la conclusion qu’il est toujours susceptible de re-négociation.

pulsar

Dans tous ces cas, nous sommes confrontés à des situations de dialogue, soit dans le but d’argumenter, d’imposer un point de vue, soit dans celui d’établir une position d’équilibre où chaque participant trouve satisfaction. La notion de dialogue s’avère alors très proche de celle de jeu.

Publié dans Langage, Philosophie | Tagué , , , , , , , | 2 commentaires