Conseil au lecteur: ne pas oublier que si l’on souhaite voir les photos en grand, il suffit de cliquer sur chacune d’elles!
25 novembre : dernier jour à Louxor. Très tôt le matin, j’ai voulu aller de nouveau au temple de Louxor, afin, en ce qui me concerne, de faire des croquis, pendant que C. faisait des photos en noir et blanc. Bateau au soleil levant. Nous sommes seuls sur le fleuve, puis seuls devant le temple qui n’ouvre qu’à 7 heures contrairement à ce que’on nous avait dit, nous affirmant qu’il ouvrait à 6. Tant pis, je dessinerai la façade au travers des grilles. Quand l’heure d’ouverture arrive, un seul car égyptien approche de la billetterie, avec nous un seul touriste, jeune italien le casque sur les oreilles qui jouit autant que nous de cette situation merveilleuse : être quasi seul dans ce temple au moment où se lève le soleil. Après la façade, je dessine un pharaon, puis l’enfilade des colonnes et enfin, le couple enfantin constitué par Toutankhamon et sa jeune compagne. Nous repartons vers 8 heures rejoindre nos amies, en prenant un touk-touk (autrement dit un rickshaw, comme dans les villes indiennes) pour aller plus vite autrement dit être plus vite à pied d’oeuvre pour le petit-déjeuner et pour la poursuite des visites.
Premier pylone vu depuis les grilles
Un morceau de choix pour la fin : le temple funéraire de Ramsès III, à Medinet Habou. Nous prenons les tickets d’entrée en face du village de Gournah, d’où les habitants ont été expulsés. Ce petit village dans la pente est typique de l’architecture arabe et sert paraît-il souvent de décor de film. Medinet Habou commence, comme toujours, par une vaste esplanade d’entrée, en ce moment occupée par des travaux d’installation d’une estrade et de fauteuils pour une représentation future, il continue par un immense pylone représentant les hauts faits du pharaon et de sa clique, se poursuit par une allée de colonnes palmiformes avant d’entrer dans une salle péristyle richement décorée puis dans le saint des saints, le sanctuaire en lui-même avec ses chapelles et ses statues. Ce qu’il a de très particulier, c’est que le palais même où vivait Ramsès y est acollé, ce que l’on voit rarement, tellement dans ces ruines, le plus souvent, la vie quotidienne des gens, fussent-ils pharaons, nous est dérobée au profit de la vie funèbre et de l’outre-tombe. Ici sont des chambres pour les enfants, des salles de rencontre et même des WC, authentiques WC comme ceux de nos jours encore. Autre trait particulier : l’excellente conservation des peintures qui revêtent les colonnades et les plafonds, on retrouve ici les couleurs pastels que nous avions vues au cours de notre voyage en felouque sur les bords du Nil lorsque nous accostions près d’une petite guinguette fraîchement repeinte. Les lapis lazzulis et les rouges magenta sont pimpants. La lignée des Ramsès est sculptée. Les hiéroglyphes sont faits de profondes entailles : suite aux mésaventures de Hatchepsout après sa mort qui vit souvent ses inscriptions effacées, les successeurs ont tenu à ce que les écritures soient profondes dans la pierre. On trouve ici, comme à Karnak et ailleurs, des représentations d’Amon comme dieu de la fertilité, les spécialistes appellent cela l’état ithyphallique du Dieu Amon ! Ce que l’on peut traduire plus simplement… comme le Dieu bandant !
Gournah
Enfin, ce Ramsès III me permet de fermer une boucle, c’est lui qui m’avait intéressé lors de la visite du Musée de Turin car on y voit le célèbre papyrus qui relate le procès fait à celles et ceux qui ont conspiré contre lui (ses femmes en premier lieu et quelques-uns de ses généraux, dont on brouillait les noms sur le papyrus afin que la postérité ne les retienne pas !) et qui, finalement, comme le prouvent des recherches récentes, ont bien conduit à sa mort.
Au retour, arrêt sur les colosses de Memnon. Tas de pierres bien abîmés.
Après quoi, le soir, nous repartons, mais sans guide, pour explorer la ville moderne de Louxor. C’est l’heure du coucher du soleil, le Nil, quand nous le traversons dans une de ces navettes fluviales dont j’ai déjà parlé, brûle de reflets mordorés, s’y découpent les voiles de multiples felouques qui donnent l’impression d’une régate. Sur la rive Est, nous cherchons un magasin qu’on nous a conseillé, pratiquant le « fair trade », mais ne le trouvant pas tout de suite, nous nous dirigeons vers le souk et sur la grande avenue qui conduit à la gare, sommes heureux de ne rencontrer aucune gêne à marcher ainsi librement en ville, n’étant jamais importunés et étant même vus, semble-t-il, avec sympathie par les citadins de Louxor. Nous avons repéré une adresse, le Sofra, café restaurant réputé qui se trouve dans une petite rue ombragée perpendiculaire à l’autre avenue menant vers la gare. Superbe villa de plusieurs étages avec salons décorés à l’orientale, on se croirait au temps de Pierre Loti. Pour boire une tisane d’hibiscus bien rouge. Dommage qu’il soit trop tôt pour prendre le repas du soir, les noms des plats sont alléchants. C’est au retour vers le Nil que nous trouvons l’échoppe recherchée, petite boutique tenue par deux dames dont une vieille qui ne lève guère son regard du film musical en noir et blanc datant de l’autre siècle, qu’elle suit avec délice. La plus jeune nous montre ce qu’elle a, censé venir des diverses régions du pays, mais rien ne nous attire vraiment. Nous reprenons un bateau pour rentrer sur la rive Ouest et finissons par aller manger dans une taverne pour touristes.
26 novembre : mongolfières et retour. Dans un premier temps, j’ai été réticent, trouvant cela un peu gadjetiforme et sûrement décevant (qu’est-ce que 40 petites minutes dans les airs allaient apporter à notre impression d’Egypte? D’autant que c’est pas donné). Puis je me suis laissé convaincre, après tout, on ne sait jamais, ça peut être bien, et la lecture du Lonely Planet m’a plutôt encouragé à essayer. Nous nous retrouvons donc à cinq heures trente dans un immense champ (près de Gournah) où l’on commence à gonfler à l’hélium les ballons géants de tissus soyeux et vivement colorés. Quand le signal d’autorisation est donné par les autorités de l’aéroport, les employés se ruent sur les machines afin de les faire décoller, les très nombreux touristes sont répartis en groupes d’une vingtaine, chaque groupe assigné à un panier d’osier dans lequel on monte avec empressement. Consignes sont données en cas d’avarie. Les ballons (ils sont au moins quarante) commencent à s’élever dans le ciel au moment du lever de soleil. C’est un peu la fête, même si les touristes en goguette n’ont pas un grand respect pour les lieux survolés. Nous voyons juste le Ramesseum, temple consacré à Ramsès II, lieu de fouilles actives, puis notre Medinet Habou que nous survolons lentement avant de nous poser quelques mètres plus loin, à l’orée du désert. Voilà, ce fut amusant, modestement instructif, et nous avons vu les familles à l’heure du lever et du petit déjeuner en les survolant de quelque mètres, mais appréciaient-elles, elles, d’être ainsi survolées ? Après cela, il ne restait plus qu’à prendre la route du retour, traversant le désert jusqu’à la mer Rouge pour prendre l’avion du retour à l’aéroport de Hourghada. Là, c’est tout à fait autre chose, le faux-luxe, le fric, les complexes touristiques, les golfs en construction…
1D’après le dictionnaire de la civilisation égyptienne de Georges Posener en collaboration avec Serge Sauneron et Yves Yoyotte (célèbre égyptologue), « Ptah est Dieu de la ville de Memphis. La théologie locale le considère comme le créateur du monde, ayant mis les formes visibles sur la Terre par le coeur et la langue ».
J’ai parlé il y a peu d’Asma Mhalla, cette brillante politologue qui analyse le moment présent en des termes – me semble-t-il – pertinents. Elle évoque le techno-fascisme, le BigState complété par la BigTech, autrement dit un « Diléviathan », pour décrire la collusion d’intérêt entre la Silicon Valley et la puissance réactionnaire qui guide l’Amérique, symbolisés par le couple formé par Musk et Trump1. Elle voit la situation actuelle aux Etats Unis comme résultant de la confluence de trois courants, les rednecks, les techbros et les néo-réacs, de l’effet de l’accélérationnisme autrefois prêché par des idéologues ayant débuté leur carrière à gauche avant de la terminer à l’extrême-droite comme Nick Land. Finalement, la démocratie cède le pas à la fluxcratie, cet impérialisme des flux informationnels qui nous submergent et nous empêchent de réfléchir à cause de la vitesse avec laquelle ils s’emparent de nous, nous sidèrent et nous abrutissent. Les dirigeants de nos sociétés en accélération constante ont compris que le pouvoir résidait dans le contrôle de ces flux.
Citant Arendt : « Staline, comme Hitler, mourut au beau milieu d’une horrible tâche inachevée. Et quand survint cette mort, l’histoire que ce livre raconte, les événements qu’il essaie de comprendre et d’expliquer de l’intérieur connurent une fin au moins provisoire ». En insistant sur le mot « provisoire ». Ce que mon ami J-P. traduisait l’autre jour d’une simple phrase : « en somme, Hitler a gagné ». On trouvera toujours des gens bien intentionnés qui refuseront ce genre d’affirmation : il est évident, n’est-ce pas, que le décorum nazi ne correspond pas à l’actuel. Les discours de Trump, logorrhées sans queue ni tête qui ressemblent à des propos de soulards, n’ont strictement rien à voir avec les harangues hitlériennes, construites et toutes inspirées par une idéologie claire et définie au préalable dans un Mein Kampf. Pourtant, le milliardaire américain vocifère tout autant et utilise des tournures de phrase qui collent avec celles du chancelier allemand. Olivier Mannoni, qui est le spécialiste de ce genre de langage, note que « les migrants empoisonnent le sang américain » dit l’un quand l’autre disait « les Juifs empoisonnent le sang allemand ». Les saluts nazis commis par Musk ne sont pas des maladresses ou des signes mal interprétés : ils entrent dans une stratégie de communication planifiée : en renvoyant vers un passé pas si ancien, leurs porteurs sidèrent avant d’écraser leurs auditoires sous la fausse évidence que les nazis et les fascistes ont gagné, en dépit de tout ce qu’on a voulu dire et laisser croire pendant huit décennies. C’est ce que Asma Mhalla appelle le fascisme-simulacre. Ce ne sont pas les gestes et paroles du fascisme originel, mais leur imitation, laquelle leur fait jouer un nouveau rôle dans le contexte actuel.
Ceux qui récusent tout rapprochement avec le fascisme originel restent prisonniers d’un contexte historique passé qui, certes, ne reviendra plus. Mais ils ne voient pas que ce contexte continue à exercer son influence via des stratégies comme le simulacre. La Shoah taraude les esprits pas seulement en générant horreur et rejet comme on a pu le croire dans les années d’après-guerre (quand Adorno écrivait que la seule politique possible était celle qui permettait d’en éviter le retour), mais aussi en tant que rappel incessant d’un fait qui, justement, parce qu’il s’est produit une fois, peut (doit?) se reproduire.
Hitler et Mussolini étaient déjà amateurs de technique, ils aimaient la vitesse, le courant futuriste italien incarné par Marinetti et Georgio Balla adorait les voitures de courses et rêvait de remplacer le Grand Canal par une autoroute, le régime hitlérien soutenait les Flèches d’argent de la firme Mercedes. Mais tout cela n’était rien en comparaison des technologies actuelles et du rôle qu’elles jouent dans la fascination présente pour un avenir technique où l’on se serait débarrassé des interrogations liées à l’être2. Dominique Eddé écrit dans son récent et bel ouvrage, La mort est en train de changer : « L’intelligence artificielle – machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être – est en train de déteindre sur un nombre impressionnant de gouvernants. Disons, pour n’en citer que quelques-uns, que Trump, Netanyahou et Poutine sont des cas types de toute-puissance, dénuée de surmoi, indifférente aux limites ». Machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être…
Bien sûr, Hitler, Mussolini et Staline régnaient par la terreur et la répression, mais outre que terreur et répression ne sont pas exclues aujourd’hui (voir ce qui se passe en Russie, voir le climat dans lequel commencent à vivre, aux Etats-Unis, les opposants à Trump, notamment dans les Universités), Hitler, Mussolini et Staline auraient fait sans doute l’économie des armes et des milices s’ils avaient eu pour eux les technologies de manipulation des masses dont nous disposons aujourd’hui. Pourquoi entretenir armée et police si l’on a les moyens d’amener les sujets à coopérer « dans la douceur » grâce à l’insidieuse persuasion des medias et des réseaux sociaux ? Bien sûr, les temps changent. A côté du fascisme historique, apparaît alors la notion d’unfascisme générique, dont le premier trait essentiel est l’affirmation de la toute-puissance de la force pure et le rejet de toute autre considération (comme le droit, la morale, la négociation à armes égales etc.) du côté des faibles (« des femmelettes » ont toujours dit les virilistes).
Futurisme italien, Luigi Russolo – Dynamisme d’une voiture
On me dira sûrement que cette puissance de la force pure est déjà présente dans les régimes sociaux non considérés comme fascistes, le libéralisme par exemple, puisque le seul respect de la force est avant tout une caractéristique du capitalisme (et de certaines sociétés pré-capitalistes aussi sans doute !), la différence résidant alors dans le fait que dans un cas, elle existerait de manière nue et dans les autres, de manière déguisée. En somme, les rapports de force brutaux auraient été déguisés pendant la courte période d’apparent triomphe de la démocratie libérale3, les conflits inter-états étant traités de manière non guerrière, mais diplomatique, par exemple. Cela ne ferait aucune différence ? Eh bien si, cela fait une différence car on est toujours libre de préférer débats et discussions, même interminables, à la guerre. Les dirigeants démocrates ne sont pas des philanthropes et on peut sûrement arguer qu’ils sont tous des agents du Capital, donc de la force, ils n’agissent pourtant pas d’une manière telle que les populations qu’ils gouvernent soient menacées en permanence de déportation dans des goulags et autres camps, ou dans des prisons où l’on torture, ni de manière telle qu’ils encourageraient la délation au sein de leur population – comme c’est actuellement le cas aux Etats-Unis. Ces mêmes dirigeants démocrates auront même laissé des pans entiers de leur population – pas toute, j’en conviens – s’exprimer par des mouvements de masse qui, parfois, ont abouti à des victoires en matière de salaires, de congés payés ou de protection sociale. C’est sûrement ce que Dominique Eddé appelle avoir un surmoi.
C’est peut-être là que réside la grande différence : avoir un surmoi ou pas4.
« Le fascisme originel, dit Asma Mhalla,est une idéologie flexible et autoritaire, nationaliste et anti-libérale, prônant un Etat fort et la suppression des oppositions ». Il lui succède alors un fascisme post-moderne qu’elle qualifie de « show qui anesthésie le réel ». « Ce fascisme fonctionne par une double caricature : celle du système qui l’a enfanté et celle du fascisme-origine qu’il singe ».
On peut reprocher à la politologue de demeurer au stade des idées abstraites et de ne pas faire (assez) le lien avec la machine sous-jacente à ces processus, même si elle convient que « De crise en crise, le métacapitalisme, comme système idéologique englobant, est toujours là. Quant au fascisme, il gonfle ou dégonfle selon la crise du moment. D’une certaine façon, il permet au métacapitalisme d’entrer en résistance contre lui-même. Le fascisme historique métabolisa un capitalisme industriel et libéral pour le regurgiter dans l’ordre libéral post-1945 en un capitalisme financier, volatile, ultra-consumériste et néo-libéral. Le fascisme hypermoderne digère cette ultime version financière et néo-libérale en un régime élitiste, autoritaire et anti-démocratique ».
Robert Kurz
C’est là le moment principal de son ouvrage où elle établit le lien avec la machine abstraite en question, et cela rappelle les propos de Robert Kurz expliquant le nazisme par la nécessité pour le capitalisme de se moderniser5. Néanmoins, cela suggère que le capitalisme possède des phases où il entrerait « en résistance avec lui-même », ce qui paraît douteux. Pensons plutôt, comme Kurz, qu’il a des phases où ses contradictions s’aiguisent et où une forme « moderne » doit éclore. Asma Mhalla ne va pas plus avant dans son exploration des liens avec le capitalisme moderne, voire post-moderne. Chez elle, les flux existent par eux-mêmes, ils ne sont pas les prolongements de flux existants, et c’est dommage. Car après tout, ils ont toujours un lien avec les campagnes de persuasion associées à la consommation, au commerce et au marketing. Ce sont les mêmes recherches en psychologie sociale expérimentale qui sont à la source des techniques de marketing et des stratégies développées aujourd’hui dans l’ordre politique et sociétal.
Reconnaissons-lui toutefois le mérite de mettre en évidence un fait en apparent désaccord avec un marxisme béat, qui est que l’hyper-moderne ne va pas vers, à proprement parler, un Léviathan, un régime centralisé (qu’il ne resterait plus qu’à abattre?) mais vers un Etat liquide, décentralisé, réduit à des millions de lignes de code… mais pas moins puissant. Le métacapitalisme a réussi là un coup de maître : il n’y a pas seulement la destruction systématique ou la mise sous coupe réglée des contre-pouvoirs démocratiques : il n’y a (enfin) plus aucun pouvoir de nature politique. Il n’y a plus que des capitalistes milliardaires qui s’enrichissent indéfiniment…
On arriverait alors à la question de savoir s’il existe une limite à de tels processus.
S’il en est une, comment s’en saisir si les sujets humains ne sont plus réduits qu’à des agents déshumanisés (comme c’est le projet des tenants du transhumanisme post-IA) ?
Il faudrait un gigantesque mouvement de révolte, mais d’où peut-il provenir6 ?
Asma Mhalla fait ce qu’elle peut, elle cite volontiers Camus, Orwell, Deleuze, Foucault, Arendt, Thoreau, elle a raison de le faire,
mais est-ce suffisant ?
Quelques formules d’Asma Mhalla :
– n’avez-vous pas l’impression diffuse de vivre un moment de dissociation collective ?
– Ce que nous appelons réalité est déjà une interface. Ce que nous croyons être liberté n’est peut-être qu’un paramètre de confort dans un système de contrôle invisible à l’oeil.
– Un rapport au temps qui pourrait bien rendre le monde fou. Les gourous de la Silicon valléey se sont adossés au courant accélérationniste. Accélérer le capitalisme par les hypertechnologies pour provoquer la grande implosion, le point de rupture et de chaos à partir duquel un nouveau monde naîtra
– Comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle
– se nourrit de colères, qui ne proviennent pas de la perception de l’inégalité sociale en soi ou de la guerre en soi, mais des promesses non tenues du progrès, de cette sensation de n’être jamais maître de soi, de n’être plus dépositaires que de vies qui ne comptent pas. Sur ce, interviennent des cataclysmes, des crises. 1929, subprimes, Covid
– apparaît un métacapitalisme, qui casse la monotonie, méta-idéologie qui crée et absorbe chaque parcelle de désir ou de conflictualité pour en faire une extension du marché, un objet désirable, en jouant sur les injonctions constradictoires sans fin. Nous sommes happés par les flux, constamment sollicités. Nos désirs circulent dans un circuit qui les précède et les capte avant même qu’on ne les formule.
1 Leur apparent divorce n’est qu’une péripétie secondaire qui ne dissout en rien l’alliance de fond entre les milliardaires de la Silicon Valley et les fascistes de la Maison-Blanche.
2 Il n’est pas sans intérêt de noter, me semble-t-il, une différence entre les technologies adorées des fascistes classiques et celles qui émergent en ce siècle : les premières, après tout, avaient au moins le mérite de promettre un « plus d’être » alors que les secondes ne sont orientées que vers un abandon de l’être. Le pilote de formule 1 représentait une sorte de sur-être, vaguement nieszchéen, alors que la start-up d’IA ne nous promet qu’un abaissement, une sorte de conduite de nos personnalités via des prothèses informatiques nous dictant à notre place ce que nous devons faire pour atteindre nos objectifs.
3 Lire à ce propos les descriptions des mécanismes de l’économie libérale dans Pétrole de Pasolini.
4 Il faut bien sûr en revenir à Freud pour asseoir ce type de jugement, mais on trouvera aisément dans Avenir d’une illusion par exemple de quoi le nourrir.
5 Dans La démocratie dévore ses enfants, éditions Crise & Critique.
6 A mon avis, et j’y revendrai bientôt, cela ne pourra se faire sans une sécession entre les tenants du futur technologique et ceux d’un certain conservatisme humaniste, les uns vivant dans les villes de pouvoir et les autres cherchant refuges dans les creux du monde, à l’abri des regards des premiers. Scénario de science-fiction qui reste à écrire et qui par certains côtés nous renverrait à l’époque de la préhistoire où coexistaient Néanderthaliens et Homo-Sapiens.
En ce début d’année, alors que le monde s’obscurcit de plus en plus, j’ai le plaisir de revenir sur mon voyage récent en Egypte, en souhaitant à tous mes lecteurs de connaître des moments de bonheur en 2026.
*
Louxor, l’antique Thèbes. Appelée ainsi lorsque les Arabes découvrirent son temple qu’ils prirent pour un château, autrement dit un ksar.
23 novembre : Trois temples en une seule journée. La séparation a lieu avec notre équipage. Une voiture vient nous chercher. C’est le même chauffeur, Mahmoud, que pour aller à Abou-Simbel. Nous roulons dans le désert. Traversons une ville. Edfou. Comme il est huit heures, les rues sont animées, joyeuses des rires des enfants se rendant à l’école. Ils croisent les calèches, attraction touristique particulièrement appréciée des touristes notamment asiatiques.
Le temple d’Edfou est majestueux, c’est, paraît-il, le plus haut et le mieux conservé. De fait, sa façade (son premier « pylone » – cf. ci-dessous) est intacte des ravages du temps. Probablement cela est dû à son enfouissement après son délaissement à l’époque romaine – époque de Théodose 1er intransigeant sur le respect de la religion chrétienne, d’ailleurs ceux des Chrétiens qui à l’époque sont venus jusqu’ici ont tenté de faire disparaître les figures des dieux, en les martelant – jusqu’à ce que les savants napoléoniens ne découvrent le haut des tours dépassant des sables, et que l’illustre archéologue Auguste Mariette ne s’en empare dès 1860. Il est dédié à Horus, le dieu-faucon, et fut érigé sous les Ptolémées, lui aussi (comme Kom Ombo, donc) (entre 237 et 57 avant J.C.). On y voit des scènes de combat entre Horus et Seth, qui apparaît sous la forme d’un hippopotame (ridiculement petit !). Une salle des offrandes, celle où Hathor recevait ses cadeaux de la part d’Horus, et des bas-reliefs représentant Ptolémée III et sa cour. Emouvante chambre des parfums, avec des dessins de plantes et des hiéroglyphes en relief (au lieu d’être creusés). Le sanctuaire abrite une barque en bois de cèdre (comme toujours pour le transport des âmes), reconstituée par Mariette (l’original étant parti ailleurs). On peut voir sur certains piliers, la présence du dieu Ptah, sacré Dieu, dont nous entendons souvent parler depuis le début de notre voyage (à Alexandrie déjà) sans bien le connaître (ne l’ai-je pas confondu, issu de la bouche de Sara, avec Jupiter…), Ptah le premier Dieu ? Le créateur ? Celui à propos de qui Nerval écrit : Le Dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers ? En tout cas ici le dieu des artisans et des artistes, au point, nous dit notre guide Ahmad, que l’on s’est servi de sa silhouette pour façonner les Oscars qui sont remis chaque année à Hollywood (Vrai ? Faux ? Nous n’avons pas pu le vérifier)1.
Horuschiffres
Encore un peu de route pour atteindre Louxor.
Karnak est monstrueux, une ville. Et que nous visitons en trop peu de temps. Chaque recoin mériterait commentaire et explication, mais tout va trop vite, Ahmad est pressé, il ne nous attend pas, il commence ses explications avant que l’intégralité du groupe ne soit réunie. A la longue, on se fatigue, on se résigne, on se dit qu’on verra les explications dans des ouvrages spécialisés, on essaie d’inventer pour soi-même. Ce que je retiens, c’est que le temple immense (ou plutôt la constellation de temples) est construit autour de deux axes, un Nord-Sud et un Est-Ouest. L’axe Est-Ouest va bien avec la tradition, c’est ainsi que sont construits tous les temples. L’axe Nord-Sud, c’est pour le parallélisme avec le fleuve, et la liaison avec l’autre temple, celui de Louxor, au moyen d’une vaste allée de sphynx de trois kilomètres. La plupart des temples sont organisés en « pylones » et en « salles péristyles ». Non, un pylone n’est pas un mat en fer qui soutient du fil électrique. Wikipedia dit : « un pylône (terme issu du grec πυλών / pulṓn, « portail ») est une construction monumentale formée de deux tours à base rectangulaire reliées par un linteau, offrant une porte d’entrée dans les temples égyptiens ». Nous en avons déjà vu un bel exemple au temple de Philae. Quant à la salle péristyle, comme son nom l’indique, c’est une salle entourée de colonnes. Le temple principal est dévolu à Amon-Rê. Une allée de sphynx conduit au premier pylone, construit sous Nectanébo (XXXème dynastie, donc ce premier pylone a été construit en dernier), dont on voit, au dos, les restes d’échaffaudage ayant permis sa construction (montagnes de roche et de terre), puis on débouche sur des temples, celui de Séti II et celui de Ramses III. Un temple au péristyle immense… (Reconnais-tu le temple au péristyle immense et les citrons amers où s’imprimaient tes dents ? Écrivait encore Nerval) hébergeant même une salle hypostyle, à savoir une vraie forêt de 134 colonnes papyriformes, hommage au papyrus et aux marécages, recouvertes de couleurs vives dont il reste des traces. Etonnant ensemble, une salle pleine de colonnes où l’on peut à peine circuler, et seulement lever le regard vers les sommets.
noter ici Amon en position ithyphallique
Karnak est aussi le temple des obélisques, il y en a presque partout. Le plus haut jamais construit est celui d’Hatchepsout, la seule et unique pharaonne, dont je parlerai plus loin. Ayant plus ou moins éclipsé son beau-fils Thoutmosis, lorsque celui-ci revint au pouvoir, il voulut bien sûr gommer les traces de la belle-mère. Interdit de détruire un obélisque, les prêtres s’y opposent. Alors il tente de le cacher au moyen d’un mur et d’un autre obélisque. Quand on prend à droite l’allée Nord-Sud, on trouve encore des obélisques, des plus petits, des un peu bancals… jusqu’au temple de Mout – l’épouse d’Amon – en passant par la salle des cachettes (où l’on a retrouvé enterrés mille trésors, rapportés des campagnes militaires menées autant en Asie mineure qu’en Nubie, dissimulés afin de les soustraire aux convoitises des pilleurs), et le célèbre lac sacré. Le nombre de pylones atteint dix.
Dans la soirée, nous complétons nos visites par celle du temple de Louxor illuminé. Le premier pylône est précédé d’un obélisque solitaire, son jumeau ayant été offert à Paris. Six représentations de Ramsès dont l’une en granit rose sont adossées au mur. Les habitants des lieux venus tardivement s’étant installés par-dessus les ruines enfouies sous le sable, les reconstructeurs du temple ont du démolir leurs habitations, sauf la mosquée qu’ils avaient construite, puisque une mosquée ne saurait être détruite, cela donne un aspect étrange et sympathique, comme si une vraie vie continuait d’exister au sein des bâtiments anciens. Par rapport à Karnak, Louxor présente des proportions plus humaines. Pourtant, Ramsès II est partout, et les divinités qui vont avec : Amon en premier lieu, accompagné de femme et enfant – il s’agit là de ce qu’on appelle une triade et qui est présent dans chaque ville, dans la mesure où chaque ville possède son dieu propre, ou du moins, celui qu’elle préfère. Les autres membres de la triade sont ici Mout (sa parèdre) et Khonsou (son fils). Au-delà du portique s’ouvre une allée de colonnes gigantesques, papyriformes comme disent les spécialistes, créée par Aménophis III, avec des châpitaux en forme de fleurs ouvertes dont notre guide dit, admiratif, qu’ils pourraient supporter vingt-deux personnes debout… mais qu’iraient faire là-haut vingt-deux personnes debout ? Les bas-reliefs des murs extérieurs représentent comme toujours des scènes de bataille (encore Qadesh), mais aussi des scènes de joie, de retrouvailles entre les dieux lors de la fête d’Opet, au second mois de l’époque d’inondation.
24 novembre : deuxième jour à Louxor, consacré à la rive Ouest, celle vouée aux Morts et qui contient, dans de vastes étendues désertiques et montagneuses, la vallée des Rois et le temple de Hatchepsout (entre autres, car il y a aussi la Vallée des Reines, celle des Nobles et le village de Deir-el-Medina, dont nous serons privés, faute de temps et aussi parce que la tombe de Nefertari étant fermée, la vallée des Reines ne présenterait plus beaucoup d’intérêt, d’après notre guide). On pourrait dire de la Vallée des Rois qu’elle est devenue un vaste complexe de tombes parcouru par des véhicules électriques qui déposent les très nombreux touristes de place en place (Gizeh a aussi cet aspect désormais, fini le temps des aventuriers anglais qui la parcouraient à dos de chameau), lesquels touristes (dont nous faisons partie), n’en finissent pas de se photographier, comme si ce qui les intéressait en ces lieux, ce n’était pas les lieux eux-mêmes, mais leur propre présence. Alors, on voit des jeunes femmes, courtement habillées, se filmer afin, n’en doutons-pas, de nourrir dans l’instant le fil de leurs « stories ». On parle anglais, allemand, coréen, taïwannais, thaï, beaucoup moins japonais, les habitants de l’archipel se faisant en tout cas plus discrets. J’éprouve de la tendresse pour un vieux couple de cette nationalité, solitaire, qui remonte tout en sueur et éreinté une des rampes qui conduit au fond d’une tombe. Elle cherche une place pour s’asseoir, je lui en fais une près de moi, mais comme je ne peux pas les séparer, je cède la mienne au mari, qui me serre la main avec effusion. Modeste instant de rencontre au sein de lieux où on n’en a que pour soi-même et la photo que l’on prendra.
chambre funéraire de Ramses 4
Les tombes pharaoniques sont de profonds couloirs dont les parois et les chapelles percées de temps en temps à titre de haltes de repos, contiennent des dessins fabuleux, gravés dans la pierre, et peints de couleurs vives, accompagnés de textes qui nous demeurent mystérieux, à nous autres béotiens, mais qui ont sans doute été tous traduits, révélant alors tous les secrets des vies de cette époque. C’est parfois beau à couper le souffle. Au bout du couloir, c’est la mort. Ou la morte, ô délices, ô tourments ! (la rose qu’elle tient c’est la rose trémière, disait encore Gérard). Peu de tombes recèlent la momie du roi embaumé. Seule peut-être celle de Toutankhamon, qui fut protégée par l’ombre que lui fit la tombe d’à côté… Nous voyons Ramsès III, Ramsès IV et Merenptah, dont les momies sont ailleurs.
Après une courte halte chez un tailleur de pierres, chez qui nous faisons provision de petits cadeaux (quelque scarabée, quelque hippopotame et quelque chat dédié à la déesse Bastet), nous voici face à l’immense temple construit pour Hatchepsout, par son architecte (et amant disent les amateurs de petites histoires) Sénènmout, au bas de la montagne, étalé sur trois terrasses avec, à chaque étage des galeries qui représentent les événements marquants, imaginaires ou réels, attachés à cette reine unique qui dut abandonner son apparence féminine pour mieux incarner le Pouvoir. Ainsi une aile est-elle consacrée à sa naissance imaginairement conçue d’origine divine, et une autre au grand voyage entrepris au pays de Pount, qui n’est autre que l’actuelle Somalie. Toutes ces illustrations s’étalent sur les murs comme les planches d’une énorme bande dessinée, jusqu’aux personnages croqués avec réalisme comme cette reine du Pount, petite et déhanchée et souffrant d’éléphantiasis. Le coeur se serre au souvenir du massacre perpétué ici en juillet 1997.
quelques jours à Paris où tout se mêle. La photo, le théâtre, la peinture, pas de frontières entre tout cela, mais des vases communicants, comme le montre par exemple l’inexistence de limite désormais entre théâtre et cinéma via la video comme on l’a vu à l’Odéon, ce dimanche 21, dernier jour pour Pétrole de Pier Paolo Pasolini mis en scène par Sylvain Creuzevault, avec une pléïade d’acteurs que je ne connaissais pas mais qui sont simplement géniaux. La photo noir et blanc se nouait à ses premiers temps avec le dessin et la gravure, on appelait cela, je crois, le pictorialisme dont l’un des maîtres fut Weston, on en est sorti depuis et on a préféré le réalisme voire le réalisme social des Cartier-Bresson, Louise Weiss ou Edouard Boubat, mais cela n’empêche pas que ce fut d’une beauté intemporelle et magique, qui, par moments, comme c’est bizarre, se retrouve sur les toiles réalistes de Gerhardt Richter : quoi de plus proches qu’une cuvette de toilette photographiée par Edward Weston et un rouleau de papier toilette peint par Richter ? On rêve d’un spectateur qui ne connaîtrait pas l’histoire, qui découvrirait toutes les oeuves existantes en même temps, confondant les dates, les écoles et les tendances. Guillaume Bresson en fut, selon ses propres dires un exemple ; débarqué à Paris pour y étudier aux Beaux-Arts, il découvrit tout en même temps et ne prit la peine ni de classer ni de hiérarchiser. C’est comme cela qu’il faudrait faire toujours. Après tout, un portrait de Clouet se retrouve chez Richter, encore lui, et ce qu’on admire chez les deux c’est cette technique de maniement du pinceau et de la substance huilée, les médium, les huiles de lin, d’oeillette ou de carthame, les soies fines et lustrées. Et puis, entre peinture et théâtre, quel lien, quelle continuité ? La mise en scène de Pétrole fait éclater au grand jour les scandales qui ont ensanglanté l’Italie des années soixante-dix, conduisant aux massacres de Turin, de Bologne, de la piazza Fontana, orchestrés – cela est prouvé depuis – par l’extrême droite, Ordine Nuevo, Loge P2 et derrière tout ça l’ombre de la CIA, Giulio Andreotti est incarné sur scène et devant la caméra, tout comme le sont (magnifiquement) les grands patrons de l’ENI, de la même façon que la peinture de Richter nous remet en mémoire les événements qui se déroulaient à la même époque en Allemagne fédérale, avec le 18 octobre 1977 (titre d’une série exposée1), le « suicide » des membres de la bande à Baader. La peinture de Richter en noir et blanc répond exactement au film video également en noir et blanc qui montre les visages contorsionnés des conspirateurs, elle montre les visages morts, les corps suppliciés de Gudrun Ensslin et d’Andreas Baader. En un autre lieu, au Jeu de Paume, le photographe Luc Delahaye expose des photographies grand format de guerres et de scènes de misère sociale. On ne sait pas si ces grands formats ne sont pas des fresques adaptées à notre époque. Scène de pillage à Port-au-Prince, scène de lynchage en Lybie, scène d’errance de migrants à Calais dans la forêt, scènes de guerre en Ukraine ou ailleurs, Delahaye dit qu’il n’a voulu qu’enregistrer le monde sur ses supports numériques, mais ne rejoint-il pas le peintre, qu’il s’agisse alors de Caravage ou du Titien (dont justement Richter s’est inspiré pour une série de toiles qui empruntent au grand maître italien ses pourpres et ses magentas) lorsqu’il ose lui-même composer son image, ne s’arrêtant pas à la photo directe mais reprenant tel visage de telle photo, telle attitude corporelle d’une autre ?
Tout ce que nous voyons nous parle, nous incite à regarder notre époque avec la même acuité, le même souci de la comprendre, par le langage, le théâtre, la photo, la peinture. Une seule réserve : si nous pouvons la comprendre, saurons-nous influer sur son cours ? Il faut être non pas « optimiste », ce serait ridicule, mais déterminé, volontaire pour s’engager dans la réflexion et dans l’action. Si j’intitulais cet article « Pétrole » c’était en hommage bien sûr à Pasolini qui, d’une certaine façon, synthétise tous ces efforts à penser et à susciter l’action. Mais c’est peu encourageant pour nous, ses spectateurs, puisqu’il en est mort. Alors ? La magnifique Asma Mhalla a quelque chose qui me fait penser au grand Italien. Comme lui, elle tente de comprendre son monde contemporain en usant des mots qui conviennent, sans chichi et sans détour car elle appelle « fascisme » le fascisme (même si c’est pour lui accoller le préfixe « techno »), et comme lui – oui, c’est étrange – elle propose pour nous aider à réfléchir une liste de livres. On pourrait comparer, mettre face à face les deux listes (ou au moins des extraits de ces listes), celle, posthume, donnée par Pasolini et retrouvée dans un attache-case près de la Porta Portese et celle que donne Asma Mhalla à la fin de Cyberpunk, nous y trouverions sans doute des concordances, en dépit du fait qu’ils n’ont pas vécu à la même époque.
Pier Paolo Pasolini
Asma Mhalla
Dostoïevski (Les Possédés)
George Orwell (1984)
Gogol (tout)
William Gibson (Neuromancien)
Dante (derniers chants du Purgatoire)
Michel Foucault (Surveiller et punir)
Swift
Gilles Deleuze (Post-scriptum sur les sociétés de contrôle)
Schreber (Mémoires d’un névropathe)
Jean Baudrillard (Simulacre et simulation)
Strindberg (Inferno)
Hannah Arendt (Le système totalitaire)
Apollonios de Rhodes (Les Argonautes)
Albert Camus (L’homme révolté)
Ferenczi (Thalassa)
Stefan Zweig (Le monde d’hier)
Sollers (sur Dante et Sade)
Henry David Thoreau (La désobéissance civile)
1Le titre de la série 18 Octobre 1977 fait référence à la date à laquelle Gudrun Ensslin, Andreas Baader et Jan-Carl Raspe ont été retrouvés morts dans leur cellule de la prison de Stuttgart-Stammheim. Plus de dix après, Gerhard Richter choisit d’aborder le thème dans son travail, expliquant ses raisons comme suit: « La mort des terroristes ainsi que tous les événements qui l’avaient précédée et lui avaient succédé sont le signe d’une abomination dont je ne parvenais pas à me défaire, même si je m’efforçais de la refouler ». (Notes pour une conférence de presse, Novembre – Décembre 1988 dans: Gerhard Richter: Text. Writings, Interviews and Letters 1961–2007, Thames & Hudson, London, 2009, p. 202 cité dans Elger, Édition Hazan, 2010, p.247.) Le dévoilement des peintures en 1989 provoqua la controverse, ce qui démontra que la page n’était pas non plus tournée aux yeux de l’opinion publique allemande. (extrait du site https://www.gerhard-richter.com/fr/art/paintings/photo-paintings/baader-meinhof-56)
Une felouque traditionnelle est un bateau à voile, long d’une dizaine de mètres, avec long mât et voile pointue, au confort très rudimentaire. La nôtre est plus élaborée, fabriquée pour les touristes. Un bateau à moteur vient volontiers s’accoler à elle pour apporter la table des repas et le cabinet de toilettes, éventuellement pour la pousser en cas d’absence de vent ou de retard sur les horaires prévus. Le soir la felouque se transforme, grâce à l’habilité des hommes d’équipage (ils sont quatre, dont un capitaine – le nôtre se fait appeler Bob Marley – et un cuisinier) en ensemble de chambres séparées par des stores et protégées par des moustiquaires, pour un sommeil profond renforcé par le clapotis des vagues. Pour passer la nuit, évidemment, nous devons accoster et nos navigateurs connaissent les endroits les plus appropriés. Nous ne pourrions pas naviguer la nuit car nous ne sommes pas éclairés et de gros bateaux de croisière continuent, eux, leur trajet en remontant le fleuve jusqu’à Assouan. En régime normal donc, nous avançons dans le plus grand silence, tirant des bords d’une rive à l’autre, cherchant à éviter les gros bateaux, ainsi que les câbles qui les unissent aux remorqueurs qui les tirent. De notre position, nous sommes idéalement placés pour observer la vie des hommes et des femmes sur les rives. Ce sont des pêcheurs, des éleveurs ou des lavandières, les ibis blancs se posent en troupes sur les carrés de verdure. Lorsqu’on accoste, on peut parcourir quelques mètres jusqu’à l’extrếmité de la bande verte, au-delà, c’est aussitôt le désert, la sécheresse et le soleil qui écrase l’horizon. Les oasis vivent à l’ombre des grands palmiers, palmiers un peu particuliers à l’Egypte qui donnent comme fruit le doum, sorte de grosse date que les Egyptiens ne mangent que par temps de disette. Au bord de l’eau, parfois, on trouve d’agréables salons où viennent, souvent de loin, se détendre des habitants à moins qu’ils n’organisent une fête, un mariage par exemple. Les poteaux sont peints de formes géométriques dans des couleurs pastels qui rappellent les piliers des temples que nous verrons par la suite, ceux qui ont gardé leurs couleurs anciennes.
dharabiyyaRives du Nil
Nous embarquons à Assouan le 20 novembre en début d’après-midi. De gros bateaux passent sur le Nil, de différentes formes : bateaux de croisière, dhahabiyyas tirés par des remorqueurs, rares sont les felouques. Les énormes bateaux de croisière font penser aux silures qui naviguent peut-être en-dessous, sans qu’on les voie, bien sûr. Il y a longtemps qu’il n’y a plus de crocodiles sur le Nil, exactement depuis la construction du grand barrage qui les retient dans le lac Nasser, comme il retient aussi le limon qui ne vient plus jamais nourrir les rives, obligeant les paysans à répandre de l’engrais sur leurs cultures. Prix à payer pour l’électricité d’origine hydraulique. Ce prix paraît lourd.
21 novembre : Felouque. Daraw et Kom Ombo. Vendredi. Jour de prière. Les voix des mosquées se répondent d’une rive à l’autre. La rumeur est telle qu’on n’ose imaginer le moindre habitant non atteint par la clameur du muezzin, à moins peut-être d’être sourd, mais même alors il doit y avoir un moyen pour s’infiltrer dans le corps et l’âme du quidam, que celui-ci le veuille ou non. On accoste à Daraw, petit village célèbre pour son marché aux chameaux, mais celui-ci n’a lieu que le mardi et le samedi, alors pourquoi accoster ? Pour le marché quotidien, les blocs de viande suspendus au-dessus des étals, les marchands de fruits et de légumes, les vendeurs de jus de canne à sucre. Mais en nous enfonçant dans le village, entre les mosquées pleines à ras bord (que des hommes) et les cafés à demi-ouverts, nous finissons par nous sentir mal à l’aise. Sommes-nous à notre place ? Une bande de jeunes, à nos bonjour, réplique par des gestes non ambigus. Nous attendons alors quelques temps, à l’abri, que notre guide ait fini sa prière pour reprendre notre chemin en sens inverse. Prêts à aller plus loin, prêts à somnoler sur la felouque, et à lire les guides et les romans de Naguib Mahfouz.
Le trafic sur le fleuve s’est allégé. Les bateaux ne repartiront d’Assouan que demain. Nous accosterons encore un peu plus loin. Cette fois pour Kom Ombo, sur la rive Est, temple consacré au dieu Sobek, le crocodile. On se demande souvent pourquoi scarabées et crocodiles ont une telle popularité, au point qu’ils sont des animaux sacrés et que leur morphologie orne bijoux et bibelots, c’est probablement que lorsque la crue annuelle du Nil approchait, ce sont ces animaux qui l’annonçaient, se mettant à ramper sur les rives ou à grouiller sur le sable. De là à croire qu’ils étaient à l’origine de la crue…. Le temple de Kom Ombo – ce qui veut dire « colline d’or » – est aussi dédié à un autre dieu, frère de Sobek : Haroeris (ou Horus l’ancien), d’où sa caractérisation comme « double temple », double sanctuaire, double allée de colonnes. On a identifié Haroeris au dieu de la médecine. Cela explique sur les murs extérieurs les reliefs représentant les instruments chirurgicaux de l’époque de Ptolémée, et des scènes d’accouchement : la parturiente accouchait en position assise. Le temple était non seulement lieu d’adoration divine, il était aussi lieu de pédagogie et de mémoire. On trouve ici un vrai calendrier des fêtes, des chiffres, des représentations d’outils. Et des scènes d’histoire bien entendu, glorifiant plusieurs Ptolémées, ces rois qui pourtant s’avérèrent cruels et peu fréquentables. Notre guide nous en présente un, il semble que ce soit Ptolémée VIII : il est suivi par son épouse et par sa fille, qu’il épousera aussi. La première épouse se rebellant et souhaitant devenir reine à Alexandrie, il lui enverra un cadeau : son fils découpé en tranches. Ces gens ne plaisantaient pas. Notre guide nous fait également remarquer combien, selon lui, l’art gréco-romain de l’époque ptolémaïque s’éloigne de l’art égyptien : il y a ressemblance bien sûr, notamment en ce que les personnages sont de préférence représentés de profil, mais dans le premier, on vulgarise les formes, les ventres sont trop bas, les seins trop hauts et les fessiers exagérément rebondis, par rapport au second. De l’art égyptien au rabais en quelque sorte. Pourtant l’architecture du temple en impose, les colonnes notamment, tout semble un bloc concentré, comme construit dans un seul roc de grès de couleur plutôt rouge. A la sortie du temple, on peut visiter un petit musée qui entrepose des momies de crocodiles.
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La chaleur est arrivée. Nous transpirons. La terre est sèche. Les minarets n’arrêtent pas de diffuser leurs litanies. Notre guide fait sa prière. Il n’aime pas que je dise qu’au village de Daraw, de jeunes garçons nous ont fait un doigt et nous ont crié « fuck you ! ».
Et oui. Si jamais on suivait ce conseil…. D’aller nous faire foutre, cela ferait perdre à l’Egypte des devises et à nos guides leur emploi, mais cela a-t-il de l’importance ? La dignité d’un pays est aussi dans son refus de se laisser envahir par les touristes étrangers, qui, c’est bien connu, n’enrichissent qu’une petite partie de la population.
Pourtant nous continuons d’aller vers ces pays parce qu’ils nous enseignent des éléments d’histoire et d’anthropologie que nous ne pourrions connaître que de manière abstraite, livresque, si nous ne le faisions pas. Or, nous avons besoin de connaître ces éléments, ces réalités loin de nous, afin de nous rendre compte que nous ne sommes pas seuls au monde et qu’il y a (ou qu’il y eut) d’autres manières de vivre le monde que la nôtre.
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22 novembre : Silsila et dernier jour en felouque. Nous nous arrêtons au bord du Nil un peu avant midi. L’oasis est agréable, avec son espèce de guinguette qui accueillera bientôt une fête. Et nous pouvons nous tremper un peu les membres inférieurs, faire quelques pas sous les palmiers datiers, entre quelques habitations, des fauteuils abandonnés et une vieille moto qui attend son conducteur. Le guide est vigilant : il ne souhaite pas que nous allions errer trop loin. Interdiction de dépasser la route. Remontés dans la felouque, nous voyons arriver les invités. Ils sont pour la plupart venus par la route. Ils sont là, nous dit notre guide, non pas pour faire la fête mais pour la préparer, ce qui ne les empêche pas de chanter et de danser au son d’une musique sortie des haut-parleurs.
relief de Kom Ombo Relief du temple de Kom OmboCarrière de Silsila
Nous nous sommes amarrés en réalité à quelques encablures de notre visite de la journée : le djebel Silsila, où sont les carrières de grès qui ont fourni les constructeurs des temples environnants. Cela a un peu l’air des carrières de Carrare. Mais en plus jaune, doré. Entourant des dunes de sable. Dans le rocher ont été creusés de petits temples et des chapelles comme celle consacrée à Horemheb1, roi ayant régné de 1319 à 1292 avant J.C. avec à l’intérieur de nombreuses inscriptions et des dessins gravés représentant les dieux en vigueur à cette époque, dont, comme souvent, le dieu Ptah, responsable des arts et de l’artisanat. De retour vers le bateau, sur la petite plage, nous buvons le café nubien préparé par le capitaine Bob Marley. C’est notre dernier jour de navigation : demain nous abandonnons la felouque à 6h du matin. Une voiture viendra nous chercher pour nous emmener à Louxor.
un doum
1Laurent Coulon, titulaire de la chaire d’égyptologie au Collège de France, fait une leçon presque entièrement consacrée à Horemheb, qui fut d’abord un prince avant d’être pharaon, et chargé des tâches diplomatiques. Il allait représenter le pharaon à Babylone. On a retrouvé les papyrus relatant ces entrevues ainsi que le nom de celui qui servait d’interprère, au cours d’une fouille récente conduite à Saqqara.
Je marque une pause dans mon voyage en Egypte. Le voyage est un moment toujours merveilleux, mais il n’empêche pas que le monde bouge à côté, ou plutôt que le temps n’en finisse pas d’accélérer.
IA omniprésente. Combien d’articles et de débats déjà consacrés à cet objet ? Comment en parler de manière neuve relativement à tout ce qui s’est déjà dit ? Un débat à l’émission C ce soir m’a intéressé il y a peu de temps. S’y trouvaient réunis les philosophes Eric Sadin, Apolline Guillot et Anne Alombert, le paléoanthropologue Pascal Picq, une entrepreneuse du domaine Marion Carré et un journaliste de BFM. C’était à l’occasion du troisième anniversaire du surgissement de Chat GPT dans notre quotidien. 800 millions de personnes l’utiliseraient aujourd’hui.
Il est fascinant de voir s’organiser les termes d’un débat télévisuel : il y a les critiques acharnés, ceux qui se montrent à contre-courant et prêts à tout pour entraver la marche de l’innovation que constitue (par exemple) l’IA, il y a au contraire ceux qui sont dans le courant, acceptent de reconnaître sur une base « humaniste » qu’il y a quelques inconvénients à ce soi-disant « progrès », mais qui pensent sincèrement que l’on peut encore « légiférer », limiter les dégâts, orienter la machine seulement vers les usages bénéfiques à l’humanité etc. Les pour et les contre, comme pour faire un « bon débat », mais qui sont tous d’accord quand même sur le fait qu’il y a un courant, même si certains s’y opposent, et que cela est, hélas, indiscutable. Tout comme il y a indiscutablement un réchauffement de la planète. Tout comme il y a indiscutablement une disparition de certaines espèces. Ceux qui s’opposent pensent que cela nous tombe dessus sans avoir prévenu, que c’est une sorte de tendance innée à l’humain de toujours vouloir faire plus, mieux, plus vite, plus efficacement, que c’est bien allé dans le passé, mais que maintenant, bon, ça va, c’est devenu trop, il va falloir faire quelque chose. L’anthropologue reconnaît volontiers le risque, la situation inédite : pour la première fois dans l’histoire, une technologie se répand à grande vitesse, sans, évidemment, que les gens n’aient été préparés à l’utiliser, il en résulte selon lui une grave atteinte au « cerveau social », autrement dit à tout ce qui se développe à partir du dialogue et de l’interaction entre humains et entre espèces vivantes (serais-je tenté d’ajouter).
Que cela n’ait pas été prévu… à voir, on parle de l’IA depuis au moins soixante-dix ans, autrement dit dès que l’informatique a commencé à germer dans quelques esprits. Ce pauvre Alan Turing, lui-même, y pensait déjà. On connaît son fameux test : une machine pourrait être dite intelligente le jour où on ne saurait plus distinguer ses réponses à des questions de celles fourniés par un humain oridinaire. Encore fallait-il définir l’humain ordinaire. Mais on y est, là, en ce moment, à ce qui semble, avec Chat GPT. Même pas nécessaire de définir l’humain ordinaire. C’est tout humain. Oui, tout humain se sent dépassé par les réponses fournies. Il paraît même que des mathématiciens ont été bluffés par les démonstrations fournies par la dernière version de Chat GPT pour des théorèmes très compliqués dont certaines preuves se faisaient au moyen de l’axiome de choix, ils ont alors demandé une preuve sans l’axiome de choix… ils l’ont obtenue. L’un d’eux disait qu’il fallait trouver la bonne hypothèse de récurrence, en général le mathématicien ordinaire ne la trouve pas, la machine, elle, oui. Elle la trouve. Si c’est un match, l’IA gagne 5-0. Mais pour en revenir à ce qui vient d’être dit : oui, c’était prévu, attendu, préparé. Dès 1956, Newell et Simon avaient conçu un General Problem Solver qui était capable – prétendaient-ils – de découvrir tout seul la loi de Kepler (ils se vantaient bien sûr, ils avaient mâché le travail à la machine, mais quand même). Par la suite, les recherches ont longtemps piétiné. Les malins vous diront que c’était parce que les chercheurs s’entêtaient à travailler sur des modèles symboliques. L’exemple le plus clair étant la manière de vouloir résoudre les questions de traduction automatique au moyen de grammaires et de lexiques où les règles et les entrées lexicales étaient représentées par des symboles, on pensait alors que l’intelligence artificielle ne pouvait fonctionner qu’en simulant le fonctionnement de nos propres capacités cognitives, lesquelles devaient s’exprimer sous forme de théories logiques (il y a peu de différences entre une grammaire de Chomsky et un système formel permettant d’axiomatiser une théorie logique). Cela a changé avec l’apparition des premiers modèles connexionnistes, façon de prendre pour unités de formalisation non pas les signes supposés présents dans nos cerveaux, mais les neurones dont les activations pouvaient être à l’origine de ces signes. Les chercheurs se trompaient à deux niveaux : d’une part, il n’était pas nécessaire de vouloir à tout prix simuler nos fonctionnements cérébraux, et d’autre part, même si on voulait au moins en partie s’en inspirer, il ne fallait pas en rester aux signes organisés en systèmes comme dans des théories logiques, il fallait descendre en termes d’échelle et tenter de formaliser les neurones. Ce que ne permettaient guère de réaliser les machines de l’époque mais que très vite ont pu faire les machines suivantes, ayant acquis d’énormes gains de puissance calculatoire grâce à l’évolution des processeurs.
L’IA n’est donc pas tombée de la dernière pluie. Et si nous élargissons un peu le champ de notre interrogation, on verra vite qu’elle fait partie des processus d’automatisation qui se sont mis en place depuis bien longtemps. Depuis quand, au fait ? Euh, oui, c’est ça, depuis l’aube du capitalisme.
Alors Apolline Guillot a beau jeu de répondre à Eric Sadin qu’il réagit bien tard et que nous aurions pu déjà nous manifester quand de nombreuses tâches manuelles ont été remplacées par la machine. Les débuts du chômage de masse coïncident avec la robotisation intense dans les usines automobiles. Alors lui dit-elle : cela ne vous gêne que lorsqu’on touche aux travaux intellectuels, mais pas quand on touche aux manuels ? L’attaque est perfide. Evidemment qu’on aurait pu réagir avant, mais n’y a-t-il pas eu dans le passé des réactions justement face aux machines ? Les luddites par exemple, ont fait parler d’eux.
1811: les luddites se rebellent contre les machines
Et puis, quand on s’en est pris aux tâches manuelles, plein de bons esprits ont prétendu que c’était un bien, puisqu’on supprimait ainsi des tâches harassantes et fastidieuses. Après tout, tout cela ne faisait que suivre la trajectoire entamée depuis l’apparition de la monnaie : celle-ci permit la divison du travail, grâce à l’échange marchand, des membres de la société purent être débarrassés de tâches ingrates (comme produire leur propre nourriture) pour se livrer à la pensée abstraite, à la poésie ou à la musique. Quoi de plus naturel ensuite que chercher à en débarrasser tous les humains ? Cela se tenait… un peu. Un peu seulement car c’était quand même mépriser le travail manuel.
Avec ce qui se passe aujourd’hui, on tombe bien sûr dans un autre « paradigme », si on va jusqu’à supprimer les tâches intellectuelles, que reste-t-il à l’humain ? Si jusqu’ici il pouvait se réfugier dans la pensée qui était jugée comme une tache noble, si on lui supprime la pensée, il n’y a plus de tâche « super-noble » à accomplir…
Evidemment, toutes les justifications surgissent : progrès dans les connaissances (une IA serait capable de prévenir toute forme de cancer bien avant le meilleur oncologue, une IA peut dépouiller une masse de données en quelques millièmes de secondes etc.), substitution à l’humain pour accomplir des tâches jugées fastidieuses (composer un PowerPoint, disait le journaliste de BFM – tu parles ! Moi, j’ai toujours aimé faire des PowerPoint !), bref : gain en efficacité et en rentabilité. Mais c’est justement ce qui a été de tout temps recherché : le progrès technologique vise principalement à accroître la productivité, et avec l’IA, on franchit d’un seul coup un bond immense. Or l’augmentation de la productivité ne saurait être un but pour l’humanité. Je renvoie ici au livre de Moishe Postone, La société comme moulin de discipline. En principe l’augmentation de productivité devrait servir à alléger la tâche des travailleurs, mais dès qu’elle se produit, au lieu de créer cet allègement, on a toujours vu qu’elle suscitait une extension de la production, ramenant le travailleur à sa situation initiale, et ainsi de suite sans limite. Alors à quoi bon ? A un certain moment de cette course en avant, nous en arrivons à connaître une situation absurde. On pourrait croire qu’alors, tout va s’arrêter : nous ne sommes pas si cons. Eh bien, non, ça ne s’arrête pas, bien au contraire, on fonce, comme l’explique si bien Asma Mhalla, dans l’accélérationnisme, vers la « monarchie des cinglés ».
Ce qu’on comprend mal dans cette histoire, c’est qu’à un certain moment, il faut bien que tout cela rapporte, n’est-ce pas, puisque nous sommes dans le capitalisme, or, si tout le travail est devenu travail mort, comme disait Marx, il n’y a plus rien qui puisse créer de la valeur. On passe sans doute à une autre échelle. Un au-delà du capitalisme ? Ou bien au contraire un « hypercapitalisme » se nourrissant du fait que désormais, une survaleur apparaît au stade de la noosphère, puisque ce seraient les idées elles-mêmes (nous n’en sommes, pour l’instant, qu’au stade des informations et des données) qui s’échangeraient avec des plus values. Mais quelles « idées » ? Quelles « idées » peuvent produire ces machines par l’intermédiaire desquels les accumulateurs de capital nous gouvernent ? Et comment peuvent-elles recéler de la valeur afin de continuer à faire exister le capitalisme ? C’est bien sûr une question ardue. On peut prendre le problème par le biais de la publicité par exemple, ici l’image (= l’idée, car on peut douter fort que le texte continue à être valorisé) s’impose comme valeur en tant que faisant vendre un produit, une marque. Mais aussi un système politique, une personnalité désignée pour gouverner, toutes choses rendues nécessaires par l’état d’extrême tension dans lequel se trouve le capitalisme moderne, dans lequel la « force de travail » continue d’exister mais de manière diffuse, abstraite, encore plus abstraite que dans le capitalisme classique, au point même qu’elle devient insaisissable, et corrélativement, la valeur se fait toujours plus rare, devient plus difficile à extraire, ce qui provoque des conflits, des guerres, on en est là aujourd’hui, les nations se préparent à la guerre mais qui sait si demain les firmes qui se substituent peu à peu à elles ne se feront pas elles-mêmes la guerre ?). Evidemment, ces « idées » que produirait l’IA n’auraient rien qui se rapporte à la réalité. Là aussi, il ne faudra pas dire qu’on n’a pas été prévenu, depuis le temps que du travail est fait pour déconnecter les images par rapport au réel. Nous sommes arrivés dans l’univers des fake-news et de la réalité alternative : tout doit être fait pour découpler images et propos par rapport à la réalité, la notion de vérité est combattue (« les professeurs, voilà l’ennemi », disent Musk et Trump). L’image construite par l’IA sera le moyen par lequel la réalité pourra finir par être occultée : des gens mourront de chaud, de soif, mais on ne le saura pas, car des images leur seront substituées dans lesquelles ils continueront à sourire.
Que faire ?
Une psychanalyste que j’aime beaucoup pour sa sagacité et dont la grande presse ne parle pas, Sandrine Aumercier, dit, sur le blog Palim Psaoen parlant du devenir des traducteurs (elle les appelle les « biotraducteurs » par rapport aux machines, et elle oppose donc le biotravail au travail automatisé tout en faisant remarquer que cette distinction recouvre exactement celle que Marx faisait entre « travail vivant » et « travail mort ») : « Le refus de choisir dans tous les domaines où l’abstention pouvait être encore exercée était la seule façon d’exprimer le rejet des faux choix préfabriqués par les conditions du Capital. Ce refus ne pouvait être qu’impur et limité par l’obligation de chacun à survivre dans les conditions données. Mais dans une perspective émancipatrice, ce refus n’était pas négociable dans son principe. S’ils avaient poursuivi un horizon émancipateur, les biotraducteurs auraient fait savoir en masse qu’ils ne traduiraient plus et qu’ils ne consentiraient jamais à cette prolétarisation ontologique ». C’est en somme une attitude du genre « I would prefer not to… » associée au célèbre Bartleby de Melville, qui nous semble en effet la seule tenable aujourd’hui… pour l’instant.
Pour ma part, je n’ai jamais utilisé Chat GPT, ni aucune forme d’IA quelle qu’elle fût. Il me suffit de savoir comment « ça » fonctionne. Et si je ne l’utilise pas, ce n’est pas par opposition stérile ni par un quelconque militantisme contre. J’argumenterai seulement pour dire… que je n’en ai pas besoin, non parce que je serais bien suffisamment intelligent (!) mais simplement parce que ce qui ne sort pas de mon intelligence personnelle, si faible soit-elle, ne m’intéresse pas. J’essaie de penser et ce faisant, je me regarde penser, je trouve cela beaucoup plus intéressant que m’en remettre à une machine. Je me trouve ainsi appliquer, sans forcément l’avoir recherché, le précepte de Spinoza selon lequel le vrai bonheur se situe du côté de la connaissance telle qu’on la vit (et non comme savoir extérieur). L’IA, c’est un peu, comme le disait d’ailleurs une autrice quelque part dans un journal que j’ai lu récemment, comme un sportif de haut niveau qui s’en remettrait à un robot pour sauter à sa place.
Avant la réussite des pyramides de Gizeh, il y eut des tâtonnements, on n’arrive pas à une telle perfection dans la forme sans s’y être pris à plusieurs fois. Déjà sous la IIIème dynastie, inaugurée par le pharaon Djozer, on avait essayé. Cela s’était traduit par des solutions plus ou moins bancales. L’histoire revêt parfois l’apparence d’une série animée : bricolages, tâtonnements, bouts d’essai. Au début, il y eut Saqqara, pyramide à degrés, c’était déjà pas mal, comparé aux précédents mastabas et autres tumulus. Saqqara fut découverte et étudiée par un égyptologue français, Jean-Philippe Lauer, qui vécut en ce lieu une longue partie de sa vie (on voit des lettres à lui destinées, l’une écrite par son père pour le féliciter de son premier prix à un concours, avec en bas à gauche un mot de son fils qui lui dit : BRAVO PAPA!). On a fait de lui le second Imhotep, ce dernier étant le vrai constructeur, l’architecte attitré du pharaon. Lorsqu’on arrive sur le site, d’ailleurs, on est d’abord accueilli par un petit musée à son nom, gardé par un chat, qui expose objets, reliques et momies (de chat!). Après les degrés on a essayé un peu plus loin, à Dahchour, sous le règne de Snéfrou, le premier de la IVème, la pente directe, mais elle était trop raide : à 54 %, le haut finit par s’écrouler sur le bas, alors on change la pente en milieu de chemin : ça donne une solution bancale, la pyramide rhomboïdale. Alors plus loin, on recommence. 43 % comme pente, ne serait-ce pas assez ? Cela donne enfin la première des vraies pyramides : la rouge. On peut y entrer, je ne l’ai pas fait mais deux de notre groupe (de cinq personnes) l’ont fait, il paraît que c’est une longue descente, aboutissant à une chambre funéraire où règne une odeur fétide et ammoniaquée.
De haut en bas et de gauche à droite: pyramide de Saqqara, palais funéraire du roi Djozer, pierre vieille de 5000 ans, palais funéraire, stèle de la famine, entrée du musée Imhotep
On voit à Saqqara, dans ce qui reste du grand complexe funéraire construit par Djozer, les premières allées de colonnades que l’on ait construites, premières colonnes avec des pierres aujourd’hui lissées par le temps et devenues polies comme du marbre : vous pouvez les toucher, elles ont cinq mille ans, ce sont les plus vieilles. Les colonnes sont encore adossées à des blocs de pierres car on doutait de leur solidité. A Dhachour, la pyramide d’Ounas, attachée au dernier roi de la Vème dynastie, est la première dont la chambre funéraire fut décorée de textes. Une pratique qui va devenir une habitude, dans cette civilisation que d’aucuns ont qualifié de « bavarde ». Là, nous descendons tous l’étroit escalier qui mène jusqu’à la chambre mortuaire. Autres tombes : le mastaba de Kagemni, gendre et vizir du pharaon Teti, plein de hiéroglyphes et de scènes sculptées, comme un impressionnant ensemble de danseurs, relevant la jambe en cadence, et des scènes de pêche et de transport d’animaux, frêle esquif en papyrus, crocodiles, libellules, grenouilles.
Rentrant sur le Caire, nous passons par Memphis, l’une des premières capitales (après Thys et avant Thèbes), site plus modeste mais qui renferme une superbe statue couchée de Ramses II et un Sphynx en albâtre. Nous nous séparons de Sara, notre première guide.
Sphynx d’albâtre de Memphis et reliefs du mastaba de Kagemni
Le soir nous n’avons pas à choisir notre restaurant : ce sera le train de nuit qui nous embarquera jusqu’à Assouan. Dans la nouvelle gare pharaonique exigée par le président Sissi, toute de marbre mais vide d’humanité, nous attendons sur le quai 5 le monstre antédiluvien qui lentement s’amarre. Les parois sont grises de sable incrusté et fissurées, les premiers wagons sont remplis de policiers en armes. Les compartiments sont vétustes, table rouillée, lavabo dont le couvercle ne tient pas relevé, les toilettes paraissent sales mais sont plutôt usées, écaillées, le blanc de l’émail en est parti depuis longtemps. Un aimable stewart nous fait néanmoins l’éloge du train 86. Il fait nos couches superposées dans lesquelles, finalement, nous dormirons jusqu’au matin. Tout va bien.
voyage en train
19 novembre : Au matin, le paysage défile au travers des persiennes, c’est le désert, les palmiers, quelques oasis, des mosquées avec des minarets. Arrivée à Assouan. Un second guide nous attend, il s’appelle Ahmad, est de haute stature et roule des yeux brillants, parle un français dont nous ne comprenons pas tous les mots. Nous emmène d’abord visiter le temple de Philaé. Sur une île du lac créé par le premier barrage datant de 1908, construit par les Britanniques, et que l’on atteint en barque conduite par un jeune nubien vendeur de colifichets. Ile Aguilkia sur laquelle le temple fut déplacé en raison à la fois des dégâts causés par le premier barrage puis du risque d’engloutissement total résultant du second, celui de 1970, ordonné par Gamal Abd El Nasser. Le temple de Philae est consacré à Isis, car depuis les pharaons du VIème siècle que nous avions laissés en route, il s’en est passé des choses dans le ciel d’Egypte : le culte d’Isis et d’Osiris est apparu, ils sont devenus les parents d’Horus qui, jusqu’ici, régnait en maître. Osiris avait pour frère Seth, l’horrible, le jaloux, celui dont on dit que le nom de Satan dérive. Celui qui a tué Osiris, lequel fut ressuscité par sa femme vertueuse Isis, jusqu’à ce qu’il récidive, le tronçonnant cette fois en quatorze morceaux, mais Isis, obstinée, les retrouva presque tous (sauf un, le phallus, tiens comme c’est bizarre) et le treizième justement, dit la légende, était à l’emplacement où l’on a construit Philaé. La treizième revient, c’est encorla première et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment, écrivit Gérard de Nerval. Evidemment, on a un peu trichè depuis puisque Philaé n’est plus Philaé, mais quand même. Quant au pénis, on dit qu’il fut avalé par un silure du Nil. Raison pour que ce poisson ne figure jamais sur une table égyptienne. Dans l’entrée du grand temple, sur la gauche, figure un jeu de sept colonnes palmiformes qui soutient le bâtiment appelé « mammisi » autrement dit la maison des naissances, celle où l’on peut voir se dérouler le mystère de la naissance divine du Roi, du moins depuis la période ptolémaïque de laquelle date Philae. D’ailleurs, sur le grand mur de façade, c’est Ptolémée qui s’adresse à Isis, Osiris et Hathor. A l’intérieur du sanctuaire, bas-reliefs en grès et l’on devine au loin la présence d’une église, raison d’exister de toutes ces croix de Malte que nous percevons depuis l’entrée : des Chrétiens sont venus ici se réfugier, comme nous le verrons dans de nombreux endroits par la suite. L’armée napoléonienne aussi est venue ici en 1798, les soldats y ont laissé des graffittis
Philae
Plus proche de l’époque romaine, le « kiosque » de Trajan, aéré et aérien, offre une figure digne des plus beaux temples romains. Ainsi qu’un temple consacré à Hadrien. On trouve aussi un temple dédié à Hathor qui serait la déesse de l’amour, ainsi donc Philaé serait tout entier dédié à l’amour. Belle idée. Mais si l’on parle de Philae aujourd’hui on pensera plutôt à l’atterrisseur expédié par la sonde Rosetta sur la comète 67P en 2014. Ahmad dit que Christiane Desroches-Noblecourt fut la principale artisane du sauvetage des temples, celle-ci écrit sur son site : Au milieu des eaux du Nil s’élève le plus fameux des sanctuaires d’Isis. Femme, épouse, mère, magicienne, salvatrice, la déesse se trouve au centre du grand mystère de la vie et de la mort qui aboutit à la résurrection. Pour reformer le corps de son époux assassiné, qu’elle entoura de bandelettes, elle confectionna la première momie. Le culte qu’on vouait à cette déesse-mère était associé au retour de la crue fertilisante qui faisait revivre la terre d’Égypte…
Ayant payé notre tribut à Isis, nous pouvons partir, prendre le véhicule qui nous attend pour nous conduire plus loin ecore : à Abou Simbel, le temple consacré à Ramsès II et à son épouse Nefertari. Route droite que notre chauffeur dévale parfois à 160 à l’heure, où l’on ne s’arrête qu’une fois, pour marquer un temps de pause, boire un café. « Coffee shop » animé, de toutes les couleurs, évoquant les maisons nubiennes. Pour les WC ? « Men to the left because women are always right ! », figures d’Anubis et de Bastet (le chat). Arrivée au crépuscule au bord du lac Nasser, hôtel-maison nubienne, chambres vastes. Nous nous couchons tôt afin d’être prêts à partir le lendemain vers 5h.
Coffee Shop en bord de route entre Assouan et Abou-Simbel
20 novembre : Un seul impératif : ne pas rater le lever du soleil. Râ doit venir éclairer le temple juste au moment où nous y arriverons. On ne sait pas, à Abou Simbel, ce que l’on doit le plus admirer : la construction antique à l’époque de Ramses II (XIXème dynastie, vers 1260 avant J.C.) ou son transport pour échapper à l’engloutissement causé par le grand barrage, accompli dans les années soixante de notre ère (inauguration en 1968). Il a fallu tout faire grimper sur la colline, 65 mètres plus haut et pour cela, tout découper en blocs de grès de 20 à 30 tonnes. A l’origine, les temples étaient creusés dans la colline, on ne la transporta pas mais on la simula au moyen de grands arcs d’acier, dissimulés ensuite par les façades. Aujourd’hui, les quatre répliques de Ramsès sont face au ciel et au lac, face donc au soleil quand il se lève. En une minute, la lumière vire du beige au rouge.
Lever de soleil sur le temple d’Abou-Simbel
C’est ici que Ramses a installé son temple afin d’être loin de Thèbes et des prêtres qui prenaient de plus en plus de pouvoir. L’occasion en fut fournie par la commémoration de la bataille de Qadesh contre les Hittites. Mère de toutes les batailles ? Ou bien simplement lutte indécise à l’issue de laquelle les deux souverains convinrent de signer un traiter de paix. Premier traité de paix de l’histoire dit-on. Heureux temps où l’on savait conclure une guerre avant qu’elle ne fît trop de dégâts…. Changement de régime politique aussi : Ramses a voulu que, désormais, le pharaon fût divinisé. Il n’était donc plus sous la dépendance d’un dieu (Horus ou Amon) puisqu’il était lui-même son propre dieu. Son épouse Nefertari dut suivre le même chemin, elle fut identifiée à Hathor, la déesse aux couettes, qui ressemble un peu à Sheila, à moins que ce fût Sheila qui ait voulu, dans les années soixante ressembler à Nefertari. Evidemment, en ce lieu, la foule se presse, même dès six heures, c’est la cohue pour pénétrer dans le sanctuaire du Grand Temple, au sein duquel trônent dans le mutisme le plus total, Amon, Rê, Ptah et Ramses. Sur les parois, magnifiques scènes de la fameuse bataille. Tout autant de monde dans le Petit Temple avec ses six statues en façade. Les gardiens tiennent presque tous à la main des répliques de la clé de vie, autrement dit la clé d’Ankh, celle que porte aussi Ramses pour mieux affirmer sa nature divine, de maître en quelque sorte de toute vie. Après la visite, retour sur Assouan, magasin d’épices où l’on goûte aux curries et au safran, où l’on respire le musc, la menthe et le café nubien. Et à 13 heures, embarquement sur « notre » felouque.
Intérieur des temples d’Abou-Simbel avec la déesse Hathor, Ramsès II et des scènes de la bataille de Qadesh
En ce mois de novembre 2025, c’est notre premier voyage en Egypte. Ceci est un récit partiel de ce périple qui, bien sûr, fut « arrangé », pour ne pas dire « totalement organisé » par l’un des voyagistes les plus connus1. Manière agréable, même si marchande, de faire connaissance avec un pays jusque là inconnu, avant peut-être un jour d’y retourner sous une forme plus « libre » (si l’on peut parler de liberté en matière de voyage).Je ne parle pas ici en spécialiste: je ne suis ni égyptologue ni historien, comme à l’accoutumé, je suis un « amateur » et je fais part de mes émotions au contact d’une réalité, ici à la fois géographique et historique.C’est donc, comme toujours, un point de vue subjectif et, espérons-le, sensible, qui s’exprime.
14 novembre : arrivée en fin d’après-midi en provenance de Lyon. Nous sommes attendus par un envoyé de la firme organisatrice qui s’est occupé de la fourniture des visas et qui nous conduit à une voiture qui nous emmènera à notre premier hôtel, avec vue directe sur les pyramides, dans la localité de Gizeh. Nous ouvrons la fenêtre de la chambre, et hop, dans la nuit noire, tombons nez à nez avec la silhouette imposante de Kheops, discrètement éclairée de quelques projecteurs.
15 novembre : sur notre demande, départ dès 8h pour Alexandrie. Il ferait beau voir que nous fassions l’impasse sur cette Babel moyen-orientale, riche de ses passés multiples, qui fut habité par tous les peuples : juifs, chrétiens, anglais, français, coptes, arabes.
Souvenir d’un quatuor célèbre… mêlant les voix de Justine, Balthazar et Cléa à l’orée du XXième siècle. Retrouverons-nous l’image de l’amour véhiculée par Lawrence Durrell, ou bien celle-ci nous paraîtra-t-elle finalement trop datée, ancrée dans une époque à jamais révolue ?
La route du Caire à Alexandrie n’est plus le chemin ombragé parcouru de quelques ânes rêveurs, mais l’autoroute puissante et géante de deux fois quatre voies parallèles, arborant des publicités gigantesques pour les nouveaux grands travaux de ce siècle à la gloire du Maréchal : nouvelle capitale, nouveau Grand Musée, nouveaux paradis balnéaires, et au bord de la route, des réalisations qui sortent de terre, souvent inachevées, parmi lesquelles ce qui ressembe à une prison, et qui en est une d’alleurs, même si notre aimable guide qui répond au nom bien égyptien de Sara, nous assurera plus tard qu’il s’agit d’une prison dorée (pas de quoi s’en faire, alors!). Présence policière bien réelle, qui se marque par de nombreux contrôles aux abords des villes. Alexandrie, c’est d’abord la fin du désert, la rencontre avec l’eau, celle du delta et, plus loin, celle de la mer. Alexandrie semble ainsi flotter encore, vue de loin, avant hélas qu’elle ne sombre, puisqu’on annonce que dès les années cinquante de notre siècle, elle sera envahie par la mer.
La rencontre avec notre guide a lieu à un croisement de rues encombré, nous sommes déjà fascinés par ces souvenirs de l’autre siècle : échoppes éternelles, cafés paisibles mais usés, tramway bringuebalant qui s’arrête en grinçant de ses freins rouillés. Après un court résumé historique qui balaie les trois millénaires de la civilisation égyptienne, au cours duquel j’apprends l’existence et l’importance des hyksos, peuplade originaire de ce qui serait aujourd’hui la Palestine ou la Syrie, responsable d’une défaite ayant entraîné la décadence de la Seconde période intermédiaire (entre 1700 et 1539 avant J.C.), mais aussi de l’introduction de la race chevaline et d’un usage de la roue plus intense qu’auparavant, elle nous annonce un changement de programme : la visite de la Grande Bibliothèque n’aura lieu que demain car en ce samedi elle ferme plus tôt que les autres jours. On remplacera donc par celle des catacombes.
Les catacombes d’Alexandrie nous renvoient à la période gréco-romaine, fin de l’ancienne Egypte. Les habitants de la ville fondée par Alexandre, sur un site qui plaisait au grand Roi car on pouvait y établir un port à proximité de l’île de Pharos, ont hérité de leurs prédécesseurs pharaoniques le goût des sépultures. Certaines familles riches ont leur propre tombe, creusée en profondeur (35 mètres), et à elles se greffent des tombes publiques. La statuaire a complètement délaissé les canons du dernier Empire pour adopter ceux qui, venus de Grèce, exaltent la beauté des corps et des visages réels. Le lendemain, nous en saurons plus en visitant le Musée gréco-romain. Curieux mélange, où les divinités de l’Egypte, les Amon-Râ, les Isis et Osiris, les Horus et les Hathor fusionnent avec celles des Grecs, après-tout, Zeus n’est-il pas un peu Amon ? Hathor n’a-elle pas quelque chose de Vénus ? Le taureau Apis brandit entre ses cornes son disque d’or. Les Romains viendront plus tard donner le goût des agapes, des poses vautrées sur les grands sofas, et donc l’amour des drapés, des corps voluptueux et des muscles puissants des torses glabres. Et surtout, et cela dès le VIème siècle avant J.C., un changement capital se produit : l’introduction de la monnaie, dont nous avons vu sur un de mes billets antérieurs, qu’elle venait de Lydie, mais qui bien vite envahit l’espace des échanges. On aura donc eu l’exemple d’une civilisation incroyablement productive et structurée qui, pendant environ trois mille ans aura existé sans argent et donc a fortiori sans capitalisme ! De quoi réfléchir, non ?
vue depuis le fort de Qaït Bay
Après les catacombes de l’époque gréco-romaine, un saut dans le temps : le fort de Qaït Bay, érigé par le sultan de même nom en 1477, à l’emplacement de l’ancien phare, le père de tous les phares d’ailleurs, puisque portant le nom de Pharos, écroulé suite à un séisme en 1303 (le fort contient des pierres de granit rose issues de ce trésor enfoui). Architecture militaire habituelle. Aurait dû être flanqué des deux statues géantes qui lui préexistaient, celles d’un Ptolémée (mais lequel, I ou II?) et de son épouse transformée en Isis, mais cette dernière, nous la verrons demain érigée dans la cour du Musée. Qaït Bay fut bombardé par les Anglais en 1882, et renferme la plus vieille mosquée d’Alexandrie. Sara profite alors du lieu pour nous parler de l’islam, discours à la limite du prosélytisme et à la gloire des imams, qui veut néanmoins insister sur la différence entre contrainte (port du voile obligatoire) et liberté (de le porter ou pas). Façon sans doute de s’affranchir de tout lien avec les Frères. Les voies de la politique et de la religion (l’une et l’autre confondues comme c’est presque toujours le cas) sont tortueuses et demandent des exercices d’équilibrisme fréquents. Demander ce que les gens pensent « vraiment » est une marotte de voyageur occidental qui n’aura connu qu’une époque où l’on croyait en la transparence et la « démocratie ». « Les Egyptiens ne s’expriment pas » me dira en fin de séjour, notre second guide Ahmad.
16 novembre : sur le parking de l’hôtel, notre guide a la joie de rencontrer son idole, un chanteur de charme aux lunettes noires qui répond au nom de Moustapha Amar, en tournée actuelle dans la ville. Selfie. Puis départ au musée gréco-romain. Nous ne savourons pas assez notre chance : il vient de rouvrir en 2024 après une longue période de fermeture et d’incertitude sur son sort. J’ai déjà dit quelques uns de ses attraits (sculptures, portraits, pièces de monnaie), il faut ajouter aussi l’installation d’un temple du Fayoum, avec culte consacré au crocodile, l’animal figurant en entrée sous forme de momie. Il est dommage qu’aucun des fameux portraits, rares exemples de peintures sur bois datant de l’Antiquité, ne soit exposé ici, il faudra aller, pour en contempler, dans les grands musées occidentaux, comme au Met de New York. Portrait d’Anaximandre. Fragments de papyrus contenant extraits de l’Odyssée. Statuettes de Tanagra, têtes minuscules mais incroyablement réalistes. Mosaïque de la méduse. Belle tête en bronze de l’empereur Hadrien.
A quoi succède la découverte de la (nouvelle) Grande Bibliothèque (Bibliotheca Alexandrina). Nouvelle puisque l’ancienne, fondée par Ptolémée 1er brûla dans un incendie en 642. Elle était une merveille. Elle contenait toute la production littéraire du monde antique, partie en fumée (on accuse parfois un calife arabe, ce n’est pas prouvé, Ibn Khaldûn cependant en reprend l’idée en transposant la situation sur une autre bibliothèque, celle de Ctésiphon dans l’Irak actuel2). Celle-ci a tout pour rivaliser avec : architecture d’une grande beauté, qui sait se faire oublier quand on voit la ville de loin, consistant principalement en un disque incliné vers le rivage, sorte de rappel de Râ divinisant le bâtiment. Mur d’enceinte recouvert de presque toutes les écritures connues, à l’intérieur plusieurs niveaux, allant jusqu’à F qui se surplombent les uns les autres de manière aérienne. Grande tenture sacrée suspendue dans la salle du bas, datant de 1243, venue de La Mecque et offerte par un riche bienfaiteur. Presses d’imprimerie (l’imprimerie de Boulaq, première imprimerie officielle en 1820). Rayons de livres de toutes langues et toutes disciplines. J’y trouve des livres au rayon philosophie sur Adorno et sur Deleuze. Notre guide nous fait finement remarquer qu’il n’y a que des filles qui étudient… il y aurait bien aussi des garçons, lui suggéré-je, mais ne viendraient-ils pas là que pour les premières ? Des manuscrits : exposé, un poème d’Andrée Chedid décoré par un artiste local. Le buste de Constantin Cavafy dans un coin puisque l’illustre poète grec a vécu ici pendant presque toute sa vie [et une de nos compagnes nous a lu des extraits de son œuvre fort opportunément la veille.]. Salles d’exposition en sous-sol, art contemporain égyptien (comme Hassan Soliman, 1938-2008, digne reflet de Giorgio Morandi). On raconte que Ptolémée collectionnait tous les papyrus et autres documents saisis sur les navires arraisonnés le long des côtes et que cela constitua le fond de la collection de départ de l’ancienne bibliothèque, celle qui est partie en fumée, curieuse façon d’exprimer sa boulimie de savoir, surpassée aujourd’hui par la collecte des données numériques, laquelle est bien moins innocente.
grande salle de la bibliothèque d’Alexandrie avec tenture de 1243
17 novembre : grand jour de la visite aux pyramides de Gizeh, puis au nouveau Grand Musée Egyptien. Ces pyramides, photographiées des milliards de fois, se posent pourtant toujours devant nos yeux ahuris comme des énigmes intemporelles, quelque chose qui serait issu du ciel, venu de quelque planète lointaine, mais non, c’est bien là, sorti du sol aride, et cela a bien survécu quatre mille ans avec, somme toute, peu de dégâts. Une couverture de calcaire dur qui s’est volatilisée (ou plutôt a été « réutilisée » dans dans des constructions plus récentes), donnant à tous ces objets l’aspect de montagnes de pierres de 2 à 5 tonnes la pièce (voire bien plus), juxtaposées et empilées. Sauf Khephren qui garde en haut son petit capuchon de dalles dures. Des orifices percés dans quelques flancs, traces de ceux qui ont voulu aller voir dedans.
Ce qui choque en premier c’est l’incroyable contraste entre la ville bruyante à laquelle nous tournons le dos et l’étendue du désert qui nous paraît infini, enclos dans une seule vibration lumineuse qui nous fait paraître ces blocs de pierres comme quelque chose de vivant. Les masses triangulaires, grises, beiges ou dorées selon l’heure de la journée paraissent insaisissables alors que nous allons pourtant approcher d’elles jusqu’à les toucher, voire même, si l’on en a envie jusqu’à les pénétrer. Leur hauteur : Khéops (ou Kourfou) : 146 mètres, Khephren : 143 mètres, Mykérinos (Menkaouré) : 65 mètres. Le grand-père, le père et le fils. Tous de la IVème dynastie (de 2613 à 2494 avant J .C.). Les tombes des épouses sont beaucoup moins hautes. Avec à côté d’elles le Sphynx, superbement sculpté, immobile comme un château de sable avec des restes de peinture aux confins des oreilles, interrogateur infini des siècles passés et futurs. C’est une grande émotion que de le voir se détacher sur le ciel, pour la première fois de sa vie.
Le lien avec le Grand Musée s’opère par la médiation d’une barque, quoi de plus normal ? C’est la grande barque de Râ, qui fut enterrée au pied de la pyramide de Kheops et dont on présume qu’elle fut le véhicule transportant le pharaon jusqu’à sa tombe, à moins qu’elle n’ait été qu’un symbole, celui du voyage de son « bâ » dans l’au-delà des Dieux. Aujourd’hui exposée dans un bâtiment spécial du GEM. Lequel est une super-pyramide à lui tout seul, gigantesque hall abritant aussi bien la statue de Ramses II qu’un magasin Ladurée ou un Starbuck, aux grands escalators qui desservent les salles : à droite les époques marquées par les dynasties, jusqu’à la trentième, à gauche celles consacrées au trésor de Toutankhamon. Après ma visite, un peu éreintante, parmi des foules compactes de visiteurs, je m’assois sur un banc aux côtés d’une dame âgée. Elle est américaine, vient de Upper Est Side, a appris le français dans sa jeunesse au point qu’il lui reste en mémoire La cigale et la fourmi qu’elle me récite tout de go. « Nous vivons une époque horrible », me dit-elle, et le président des Etats-Unis est un « horrible man ». Je ne peux qu’acquiescer, à quoi elle me répond par un au revoir fraternel.
Où manger le soir ? Un espoir, une possibilité : aller en ville, se rendre au Naguib Mahfouz Café, lieu très célèbre du souk où s’est toujours rencontrée l’intelligentsia cairote. Nous voilà dans le trafic dense de l’autoroute, puis dans des avenues du Caire, jusqu’à un endroit où notre chauffeur peut garer son véhicule, de là à pieds jusqu’à l’entrée du souk, le passage par une petite allée encombrée jusqu’à la porte du bistrot. On y fait de la musique, du darbouka, du luth et des chants mélopés, les salles sont presque pleines mais on trouve des places pour nous. On voit là des familles fêtant un anniversaire, des touristes excités, des femmes aux longs yeux bruns visiblement en quête de rencontre tarifée et de vieux messieurs aux airs savants, comme au temps de Mahfouz sans doute et même de bien avant. Les plats sont alléchants. Je me retrouve avec dans mon assiette, sans l’avoir vraiment choisi… rien d’autre qu’une bonne blanquette de veau de nos grands-mères ! A la sortie, nous regardons, face à nous, la célèbre mosquée d’Al Azhar, illuminée. Seul aperçu disponible pour nous de la ville du Caire, il faudra revenir une autre fois pour visiter la ville copte, Fustat et se souvenir des émotions de la place Tahrir.
2 L’historien Ibn Khaldun dans sa Muqaddima (XIIIe siècle) change le cadre, il ne s’agit plus d’Alexandrie, mais de Ctésiphon en Irak actuel, et ce n’est plus ‘Amr Ibn al-‘As, mais Sa’d Ibn Abî Waqqâs qui dirige l’armée. En voici l’extrait :
« Cependant, quand les musulmans eurent conquis la Perse et mis la main sur une quantité innombrable de livres et d’écrits scientifiques, Sa’d Ibn Abî Waqqâs écrivit à ‘Umar Ibn al-Khattâb pour lui demander des ordres au sujet de ces ouvrages et de leur transfert aux musulmans ? ‘Umar lui répondit : « Jette-les à l’eau. Si leur contenu indique la bonne voie, Dieu nous a donné une direction meilleure. S’il indique la voie de l’égarement, Dieu nous en a préservés. » Ces livres furent donc jetés à l’eau ou au feu, et c’est ainsi que les sciences des Perses furent perdues et ne purent parvenir jusqu’à nous. »
— Ibn Khaldûn, Le Livre des Exemples, T. I, Muqaddima VI, texte traduit et annoté par Abdesselam Cheddadi, Gallimard, novembre 2002, 944.
Deux fois coup sur coup écrire un billet sur quelque chose de drôle… voilà qui n’est pas habituel. Serait-il encore possible de rire en notre époque sombre ? Et de rire, qui plus est, sans retenue, sans honte, sans remord et évidemment sans se moquer de quiconque. Mais d’où vient ce rire ? La semaine dernière il nous venait de Corée et du réalisateur Hong Sang Soo, avec son parti pris de mettre au premier plan un personnage naïf et flou, au moyen… d’un objectif flou. Aujourd’hui, il nous vient de Suisse et du metteur en scène Christophe Marthaler. J’ai toujours trouvé que ce pays était un havre d’humour… depuis les films de Tanner comme Jonas qui aura vingt cinq ans en l’an 2000 et son professeur qui débitait l’histoire en tranches de boudin (Michel Denis) devant des élèves attentives qui tricotaient, depuis Zouc et son dialogue avec les fourmis, depuis l’écrivain Arno Camenisch racontant les histoires de la nonna avec l’accent romanche, jusqu’à aujourd’hui les pensionnaires improbables de ce chalet en haut d’une montagne. Et il ne faudrait pas oublier le clown Grock, véritable « inventeur » du clown moderne. La Confédération est un pays essentiellement drôle et cela, trop de gens l’ignorent, obnubilés qu’ils sont par l’argent des banques.
Qu’est-ce qu’il y a de drôle dans Le sommet, dernière pièce créée par Marthaler, l’an dernier montrée à Avignon (mais je n’avais pas pu trouver de billet), et qui tourne en ce moment, avec une étape le 11 novembre dernier au TNP de Villeurbanne ? On le sait tout de suite en s’installant face à ce décor qui montre l’intérieur d’un solide refuge de montagne (on appelle cela une cabane en Suisse romande – une Hütte en Suisse alémanique) quand se mettent à clignoter quelques lampes et qu’une trappe s’ouvre devant un monte charge qui transporte… La Joconde. Puis cinq personnes qui atteignent ce lieu dans ces petites cases où elles sont compressées, emmếlées les unes dans les autres, obligées de se déplier comme de longs couteaux… suisses, bien entendu pour prendre leur place sur des bancs de bois, et commencer « la réunion ». Ces six personnages – car aux cinq nouveaux entrants il faut ajouter l’organisateur, qui était là avant, qui, de temps en temps joue à l’accordéon des extraits de Mozart – prennent en main de gros registres. Il s’agit d’abord de dialoguer, oui, dia-lo-guer, c’est-à-dire aussi peut-être né-go-cier mais ils parlent tous une langue différente (français, écossais, italien, suisse allemand) et se contentent des énoncés unisyllabiques : « one », « yes », « no », « nein », « but ». Cela répété des centaines de fois, cela fait une jolie musique ! Est-ce du théâtre ou de l’art contemporain ? De temps en temps on se le demande. Mais l’un comme l’autre, en quoi cela importe-t-il ? C’est aussi de la musique. Car elle arrive souvent. Il y eut dans le lointain passé un compositeur hélvétique du nom d’abbé Bovet, qui a écrit les chants les plus célèbres, comme « là-haut sur la montagne ». Tout le monde connaît. Pendant que ça chante pieusement, une des dames s’empare d’un micro pour dire sa détresse devant la désertification du langage dont elle se sent le siège. Une fois l’accord obtenu, les gros classeurs sont rangés. Il va s’agir maintenant d’organiser une réception. Il faut se déshabiller, se rhabiller, les corps se trémoussent, ça rigole, ça pouffe de rire. La plus jeune a une magnifique robe rouge qui moule son corps, elle rappelle l’héroïne (jouée par Sandra Hüller) du film Toni Erdmann (de Maren Ade) quand celle-ci n’arrive plus à quitter son vêtement trop collant et qu’elle finit nue pour accueillir ses invités (c’est là où je riais tellement que j’ai cru mourir de ne pas reprendre ma respiration). Un violent vrombissement emplit la salle : bruit d’hélicoptère, qui fait passer par la lucarne un sac de victuailles, puis un grand boum, aïe, on devine qu’il s’est écrasé. Si on rit beaucoup à l’intérieur, on devine qu’à l’extérieur cela ne doit pas être la même chose. Et oui, quand reviendra un hélicoptère, ce sera pour déposer des extincteurs gonflables. Les discours se succèdent, souvent frénétiques, le plus souvent des phrases poétiques qui descendent du ciel. Comme celle-ci, dont je me souviens, seule isolée au milieu de tant d’autres : « un objectif est un rêve avec une deadline ». Quand le grand suisse allemand prend la parole, on ne prend même pas la peine de traduire ce qu’il dit : de toutes façons, c’est incompréhensible, lui-même l’avoue, montrant son étonnement face à ceux qui l’applaudissent : « mais vous n’avez rien compris ! ». Et bien non, on n’a rien compris, et alors ? Tout ne mérite pas d’être compris. Bon, vous le devinez : tout va se poursuivre ainsi, dans un monde où tout s’écroule autour de nous, ce qui n’empêche pas les mots de s’échapper, les rires de fuser. Même quand une voix off annonce que les routes sont coupées, qu’il est désormais impossible de rejoindre la vallée… pour au moins les quinze ou dix-huit années à venir. L’argent intervient comme thème bien entendu, ne fait-on pas tout avec l’argent ? N’est-ce pas la valeur suprême ? Mais que feras-tu de tout l’argent du monde quand tu seras enfermé au sommet d’une montagne ?
Au milieu trône une montagne, donc, autrement dit un sommet. Tout à coup les personnages se disent… qu’il doit avoir froid! Ils le recouvrent gentiment de toutes les couvertures et vêtements qu’ils trouvent et le regardent tendrement, pendant que l’hymne des Beatles survient… « we say good night ». C’est l’heure de la fin, mais on n’a jamais été aussi légers face à ce qui s’annonce comme une fin du monde.
Beaucoup de gens n’ont pas aimé ce spectacle : trop déroutant, pas assez sérieux, trop suisse. Evidemment, il vaut mieux avoir quelques références culturelles (la place de la musique, le rôle de la montagne, des refuges de montagne, le mode de vie qui s’y développe, la question linguistique, le fantasme de ne pas pouvoir redescendre dans la vallée, le bruissement des hélicoptères…) mais ce n’est quand même pas l’autre côté du monde, c’est tout près, la Suisse, on peut s’y balader un week-end, il faut ouvrir ses yeux, accepter de rire face à des comportements qui nous semblent parfois incongrus, comme l’absurde respect des règles, les vaches que l’on trimballe au bout d’un filin accroché à un hélicoptère, la naïveté des rapports humains (autrement dit leur sincérité), les débats caricaturaux où personne ne se comprend (il y a quand même quatre langues nationales dans ce petit pays, sans compter que l’allemand y est une multitude de dialectes, tout comme le romanche qui se divise en au moins trois parlers différents, selon la vallée où l’on habite). Dans un débat sur l’opportunité d’avoir des lignes TGV en Suisse, j’ai entendu une fois cet échange d’arguments hautement improbable de ce côté-ci des Alpes : à l’un des intervenants vantant le TGV en expliquant que grâce à lui, on gagnerait une heure pour aller de Genève à Saint-Gall, un autre répondait : « Mais pour quoi faire? moi, vous savez, je ne suis pas pressé d’y arriver, à Saint-Gall ! ». Et on ne rappellera pas ici le fameux joke du condamné à mort qui s’interroge sur la raison pour laquelle s’est enrayé le dispositif dans les cas des trois autres condamnés précédents, qui s’en sont ainsi sortis. « Ce n’est pas la petite pierre qui coince, là ? ».
La pièce de Marthaler évoque irrésistiblement Kafka bien sûr. Même humour, même « réalisme ». Certains critiques ont voulu y voir une allusion au sommet de Davos, d’autres ont cru retrouver une réminiscence de Berchtesgaden… Je crois qu’ils se sont totalement trompés, c’est comme si on ne comprenait Le Procès que comme une simple métaphore d’un Etat totalitaire. Cela va bien plus loin, bien plus haut.
La pièce de Marthaler est tout simplement géniale (guénial ! dirait-on avec l’accent suisse allemand).
Je suis allé voir le dernier film de Hong Sang Soo, Ce que cette nature te dit, et il m’a bien fait rire. Je sais : je n’ai guère l’habitude de publier des billets drôles sur ce blog, je m’en excuse auprès de mes lecteurs. J’espère pourtant qu’aujourd’hui, ils prendront mon billet pour quelque chose de drôle, de distrayant. Et qu’ils souriront avec moi.
Un film de Hong Sang Soo est toujours étonnant. On n’est pas surpris que ce réalisateur coréen ait finalement peu de succès (en a-t-il dans son pays ? J’aimerais le savoir. C’est sûrement en France qu’il en a le plus car il y a chez nous une tradition cinéphile qui ne se dément jamais, or même chez nous, il faut avouer que ses films ne tiennent pas longtemps l’affiche et que les salles où ils sont projetés deviennent vite vides, j’ai même entendu dire que son dernier film, présenté à Locarno, n’avait pas trouvé de distributeur en France – soupir). Ce n’est pas un cinéma pour le succès commercial, c’en est même aux antipodes ! Et c’est bien. Il faut une sacrée audace pour faire des films comme ça en 2025… ici, un jeune homme de 34 ans, Dongwha, qui ne sait vraiment pas se déterminer dans l’existence si ce n’est d’être poète. Il ramène sa copine, Jun-Hee, chez elle, c’est-à-dire dans sa famille : le père a construit la maison, une jolie maison à flanc de montagne du côté de Icheon, donc pas très loin de Seoul, au départ pour sa propre mère, qui est décédée depuis. Y habitent donc : le père, la mère et la sœur qui est revenue chez ses parents après quelques épisodes douloureux (la sœur joue d’un mystérieux instrument spécifiquement coréen, le gayageum). Le garçon hesite beaucoup avant d’accepter l’invitation de son amie à rencontrer la famille, qu’il n’a jamais vue jusqu’ici bien qu’ils soient ensemble depuis trois ans. Finalement, il vainc son trac et rencontre le père, homme aimable et très ouvert qui ne demande pas mieux que de l’accueillir comme un fils. Donghwa a une vieille voiture (une vielle Kia de 1996) qui ne lui a pas coûté cher. Le père est intéressé, on devine qu’il est passionné de voiture, sans doute ce véhicule est-il pour lui comme une pièce de musée, il la lui demande pour aller faire un tour. Deux fois de suite, on voit ainsi le tacot poussif tenter de grimper la côte qui donne accès à la maison, en soufflant et en crachant. Le film ménage ensuite plusieurs moments où les deux hommes sont ensemble, ils se confient l’un à l’autre, le père raconte son amour pour sa femme, il l’aime entre autres parce que… elle a toujours eu raison dans la vie, il lui dit ça gravement. Le jeune homme se prosterne devant l’arbre au pied duquel sont déposées les cendres de la grand-mère. C’est midi, il faut manger, le père suggère aux deux filles d’inviter Dongwha dans un restaurant proche, près d’un temple où les gens vont se recueillir. Mais la grande sœur est très intrusive. Elle ne comprend pas pourquoi il se trimballe avec une si vieille voiture, car il se trouve que Dongwha est le fils d’un avocat célèbre, alors sûrement il ne devrait pas s’en faire en ce qui concerne ses revenus financiers, mais justement Dongwha veut se montrer complètement indépendant, et probablement il n’a aucune envie de gaspiller du fric dans des achats luxueux inconsidérés. Alors, on sent bien que ce genre de remarque l’exaspère.
gayageum
Puis, il est l’heure de rentrer, le père a promis qu’on ferait une soupe de poulet, la mère – elle est professeure – rentre du travail vers 18h et quand ils retournent à la maison, elle s’est déjà occupée du poulet. C’est une femme charmante, dynamique, attentionnée. On passe à table. La mère est une poétese ayant une certaine notoriété, elle a pubié plusieurs poèmes, quand Donghwa lui dit qu’il est poète, elle est intéressée, bien sûr. Elle aime bien Donghwa, elle le trouve beau. Jusqu’ici elle n’avait trouvé de beau comme homme que son mari (c’est vrai qu’il est pas mal) mais désormais, elle en connaît un autre : Donghwa ! Quelle déclaration ! Elle est évidemment prête à l’entendre déclamer un de ses poèmes. Le garçon s’exécute aussitôt. Le poème consiste en des cris peu articulés, quelques mots et puis tout s’arrête. Tout le monde est surpris. Le père, croyant réchauffer l’atmosphère, offre à boire de l’alcool. C’est un alcool très fort, « pour les hommes ». Dongwha en boit mais pour faire son vantard et damer le pion au père qui s’est enquis de sa capacité à tenir l’alcool, il en boit… beaucoup trop. Il est ivre. Quand la grande sœur réattaque sur son père et la capacité de celui-ci à lui donner de l’argent, il s’énerve et l’agresse carrément. Tout le monde est gêné. Le repas s’achève, et tout le monde va se coucher. Les deux parents discutent de ce jeune type qui finalement ne leur inspire pas confiance. La mère rit de ses « poèmes ». Ils se disent que certainement ce jeune homme ne parviendra jamais à assurer la subsistance de leur fille. Pendant la nuit, le garçon ivre sort dans le jardin pour admirer la lune, mais il se casse la figure. Au matin, il reprend sa voiture. La fille est levée et peut lui dire au revoir, mais elle voit qu’il s’est fait mal, le sang coule, cela peut s’infecter, elle l’enjoint d’aller voir un médecin. Il monte dans sa voiture. La caméra se fixe sur lui, l’objectif se rapproche de son visage… mais il est complètement flou ! Et le plan reste flou pendant de longues minutes. Voilà un film flou sur un personnage flou.
Si je ris, ce n’est pas par volonté de me moquer. Donghwa ne mérite pas qu’on le rejette, s’il l’est, c’est en fonction bien sûr de la mentalité bourgeoise de cette famille coréenne, mais cette famille elle-même, mérite-t-elle qu’on l’accable ? Oh non, certainement pas. Ils ont bien leurs propres raisons de se moquer du jeune garçon… jeune ? Pas si jeune. 34 ans ce n’est pas « jeune ». Ces gens font comme ils peuvent, ils agissent et parlent avec sincérité, ils se font du soucis pour leurs deux filles et c’est bien normal. Quand on connaît un peu la société coréenne, il y a en effet du soucis à se faire. En tout cas Jung-Hee n’est pas comme ces filles de Séoul qui se ressemblent toutes et se parent dans le seul but de trouver pour se marier un bel étudiant plein d’avenir, après quoi elles se rangeraient des voitures, et deviendraient des femmes soumises. Pas de ça ici, on devine que cette famille est très « libérale » (si ce mot à un sens) par rapport au reste de la société coréenne. Non, si je ris, c’est parce que j’ai le sentiment que Hong Sang Soo fait un sacré pied de nez à la production cinématographique standard, « à succès ». Ca cause, ça cause, dans les films de Hong Sang Soo, et ça boit, ça boit, et ça mange aussi. Un très bon bibimbap au restaurant (de longues minutes à dresser les louanges de ce bibimbap), et un magnifique potage de poulet, avec le poulet entier dans la soupe, le soir, et là aussi, on en parle longuement (et le spectateur se met à avoir faim). Tout cela suffit-il à faire un film ? Oui, dit Hong Sang Soo, oui, dit le spectateur affamé et qui a gardé son sens de l’humour. Les paysages aussi font partie des films chez le réalisateur coréen, des paysages paisibles, comme le sont en vrai les paysages de Corée, avec une végétation un peu étrange où fleurit le gingko biloba, l’arbre aux quarante écus, l’arbre qui ne meurt jamais, nature à laquelle les coréens prêtent beaucoup d’attention, pleine probablement de survivances des vieilles croyances en des dieux qui continuent d’exister parmi nous : la nature nous parle. N’est-ce pas justement ce que nous dit le titre… alors que de nature, nous voyons surtout un jardin, ou nous ne le voyons même pas : un truc de Hong consiste souvent à nous persuader que nous voyons certaines choses alors que sur la pellicule nous ne voyons que les regards des personnages dirigés vers ces choses, mais que voyons-nous vraiment? Il en va de même pour le jeune « héros » de ce film : il aime la nature et la regarde attentivement… mais il le dit lui-même, son regard ne lui permet pas d’en voir les contours avec netteté. Que voit-il vraiment ? Se dire que l’on n’a pas de certitude, n’est-ce pas encore énoncer une certitude ?
Les films de Hong Sang Soo sont ainsi faits, pleins d’intensité poétique, qui nous font rire sur le moment, et nous procurent parfois un léger sentiment d’ennui, mais ne sont-ils pas finalement emplis de sagesse, et de cette distanciation qui nous rend le réel supportable ?