Retour à Paterson

ou plutôt à une certaine forme de cinéma… car magnifiques sont les deux films récents que nous apporte le cinéma américain indépendant… après « Paterson », voici « Certain women » qui ne parle pas de poésie, certes, mais qui est à l’unisson du précédent par la bonne dose de poésie du quotidien qu’il contient. Ici, Livingston (Montana) est le pendant de Paterson (New-Jersey), avec incursion dans une toute petite ville à quatre heures de voiture, dont on comprend qu’elle s’appelle Belfry et qu’il ne faut pas la confondre avec Belgrade – car, oui,des fois que vous ne le sauriez pas, il y a un Belgrade au Montana, petite ville ainsi nommée, dit Wikipedia, en hommage à son fondateur en 1882, un certain Thomas B. Quaw, originaire de la capitale serbe. Que fait-on à Livingston ? On y vit. Des hommes et des femmes y vivent et tentent de résister, à l’angoisse quotidienne, aux pannes de la société, aux peines d’amour, à la mort, à la vieillesse… Le point de vue est ici surtout celui de (certaines) femmes, à vrai dire. La réalisatrice est Kelly Reichardt qui s’est fait connaître auparavant par des films comme Night Moves ou La Dernière Piste que malheureusement je n’ai pas vus. Elle a une extraordinaire façon de filmer les paysages : dans une des histoires racontées par le film, celle d’une jeune employée d’un ranch où elle s’occupe de chevaux, un long plan, à plusieurs reprises, vient occuper l’écran tout entier : une prairie blanchie de neige fraîche avec à l’arrière-plan les montagnes des Rocheuses et entre les deux une palissade de bois, sorte de bande horizontale aux tons pastels qui renforce le sentiment de plénitude méditative qui nous remplit tout au long de ce film. Comme si c’était la barrière mettant à distance l’excès de nos émotions.

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Livingston, Montana, main street

Les trois histoires ne sont pas exemptes de suspense pourtant… leur point commun est la fragilité (réelle ou supposée) des êtres, fragilité réelle des êtres en général bien sûr, fragilité supposée des femmes, qui ne le sont pas tant que ça. Loin de là. C’est surtout ce que montre la première histoire où une avocate, Laura (Laura Dern), doit se coltiner un drôle de client, un de ces êtres fragiles par qui le malheur absolu pourrait bien arriver… L’homme a eu un accident du travail avec de lourdes séquelles (vision atteinte, maux de tête) et il veut attaquer son employeur alors qu’il en a accepté une indemnité dans un de ces arrangements à l’amiable dont les américains ont le secret. Mais il ne la croit pas quand elle lui dit qu’il ne peut rien faire… il faut qu’elle l’envoie chez un confrère dans la ville d’à côté (Billings, la ville la plus grande du Montana, qui doit son nom, elle, à Frederick H. Billings, qui fut président de la Northern Pacific Railroad, ce qui me fait me souvenir que la première séquence du film montre un long train de marchandises qui traverses l’écran en diagonale depuis le coin en haut à droite jusqu’à celui en bas à gauche, avec tout le temps qu’il faut pour qu’il y parvienne) qui confirme l’absence possible de recours, et là bien sûr, l’homme dit « ok », au grand agacement de Laura qui téléphone à son ami en lui disant amèrement que si elle avait été un homme, on l’aurait crue tout de suite. Et oui, cela fait penser à un article qu’on a pu lire dans la presse du week-end, à propos de ce que les sociologues ont appelé « Manterrupting », cette habitude qu’ont les hommes de toujours interrompre les femmes dans les discussions… Mais en fait, le pauvre employé n’en reste pas là : prise d’otage, menace de mort et on envoie l’avocate en mission comme un brave petit soldat. Elle s’en sortira courageusement en ayant vaincu la peur de se faire tuer.

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Dans la deuxième histoire, une autre femme, Gina (Michelle Williams), campe le week-end avec mari et fille ado en attendant que sa maison soit construite. Elle a repéré chez le vieux voisin un tas de vieilles pierres de grès qui ne fait rien depuis de longues années… restes d’une école du temps où il y avait là une ville animée (occasion de nous rappeler qu’aux US plus qu’ailleurs encore, les réalités sociales et économiques sont éphémères, les populations bougent, les villes naissent et s’éteignent). Il faut proposer au voisin de les lui acheter, encore un homme fragile, qui a fait une chute dans son salon, on ne sait pas trop s’il souhaite ou non se débarrasser de ce tas de pierres et Gina est bien seule dans son entreprise car… il faut bien l’avouer, le mari (mais n’est-il pas l’amant de Laura dans la première histoire?) est un peu mou, et ne l’aide pas beaucoup, quant à la fille ado ne rien en attendre non plus…

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La dernière histoire est la plus touchante. J’en ai déjà touché un mot, c’est celle de la jeune femme du ranch (Jamie, Lily Gladstone), montagne de douceur et de sensibilité. On la sent qui vibre avec la nature, les chevaux qu’elle dresse depuis qu’elle est toute petite, elle a appris aussi à conduire les camions comme personne… Sa rencontre avec une jeune avocate (Beth, Kristen Stewart) qui donne des cours sur le droit scolaire en formation permanente la bouleverse. Peut-être la première fois qu’elle croise une femme de la ville, une ex-étudiante, une intellectuelle. Elle va lui faire découvrir les restaurants de hamburgers de la ville, et puis un jour elle va lui amener son cheval préféré pour la mettre en selle à côté d’elle, et puis un jour l’avocate qui doit parcourir une route difficile en hiver, quatre heures aller quatre heures retour et de nuit, ne vient plus… Long plan bouleversant du visage de la fermière au volant de son camion pendant que les fils électriques solitaires d’une route enneigée défilent en allant se perdre vers un horizon des grandes plaines…

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Je crois que ce qui fait l’unité des trois histoires, c’est la retenue des sentiments, cette force si particulière (alors qu’avant je parlais de fragilité) qui nous permet de résister et de survivre alors que le flot de nos émotions, laissé à lui-même, risquerait de nous emporter. Laura domine sa peur, Gina domine sa pitié à l’égard du vieil homme et Jamie la femme du ranch, son amour pour Beth et le film est illuminé du talent des comédiennes capables d’exprimer cela si bien.

Je ne sais pas si le Montana a voté pour Trump, je crois que oui hélas… mais un tel film offre le temps d’oublier cet aspect des choses (qui, heureusement peut-être n’est jamais le principal… tant l’intimité des êtres ne leur est jamais dérobée, quoiqu’il arrive… et c’est là notre seule consolation).

PS : pour ce qui est de « Paterson », j’ai enfin trouvé le texte de William Carlos Williams, traduit par Yves di Mano.

L’amour
                                                                                  luttant contre le sommeil
                                                                                  le sommeil
en charpie

ces quatre lignes m’ont fait penser (égoïstement) à ces cinq poèmes que j’avais écrits et qui ont été repris dans le numéro 54 de la revue « Voix d’encre » auxquels j’avais donné le titre « Enfermer le sommeil » et qu’Alain Nouvel a bien voulu commenter récemment en des phrases perspicaces et émouvantes, ce dont je le remercie. « Enfermer le sommeil », à l’époque, outre, comme le note A.N. le renvoi à « l’infini des infinitifs », cela voulait dire aussi cela: entreprendre de délimiter l’espace du sommeil pour voir ce qui reste au dehors, et ce qui reste au dehors c’est bien sûr, entre autres choses, l’amour.

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2 commentaires pour Retour à Paterson

  1. Coïncidence : j’ai vu « Certain Women » samedi dernier, et ton article rend tout à fait la sensation de poésie et d’intrication des êtres qui ressort de ce film hors normes, au scénario subtil et filmé avec une évidente prise à bras le corps des personnages et des paysages.
    Ton rapprochement avec le formidable Paterson, dont le souvenir ne peut s’effacer de ma mémoire…, s’imposait.

    Aimé par 1 personne

  2. Freddie dit :

    Merci pour cette description patiente qui a piqué ma curiosité. Certain Women est maintenant sur ma liste de films à regarder !

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