Jours ordinaires – timide hommage à Asli Erdogan

Un jour sans commencement ni fin, un jour de plus… Comme une virgule placée au hasard entre deux longues phrases, entre le passé et le présent, et qui attend en silence à son point d’accroche… Deux immenses phrases monotones qui se répètent l’une l’autre… Sans dire comment elles sont arrivées là, comment elles se sont égarées sans retour, ni pourquoi elles se perdront, une fois de plus… Sans rien laisser paraître du fait qu’elles n’arriveront jamais… Deux mots pris dans des filets dérivant à la surface trouble de ce qu’on appelle la vie, et que tu as tirés hors des brumes infinies qui voilent la côte et les eaux.

On ne se rend pas compte à quel point cette femme-là a cette chose extraordinaire pour laquelle il n’y a pas de nom : du courage en même temps que du talent. Le courage des mots. Celui de les choisir quand bien même il nous en coûterait, et il lui en coûte, puisqu’elle est toujours sous le coup de la plus grave accusation qui soit aujourd’hui en Turquie, celle de porter atteinte à la sûreté de l’Etat en ayant écrit dans un journal kurde. Tout cela parce qu’elle l’a dit avec ses mots, la brutalité des coups d’état, la violence contre les Kurdes, l’odeur âcre des armes en action, le piétinement des morts dans les manifestations interdites et l’écho sourd ou strident des corps que l’on torture. Et le talent, le talent incroyable des grands écrivains qui, rien qu’avec la matière brute des mots, font des oeuvres qui se tiennent comme des stèles face à l’éternité.

Je ne chercherai pas à imiter Asli Erdogan parce que je n’ai pas son talent. Mais si nous aussi réfléchissions non pas à notre présent, mais à notre futur si proche, le futur qui peut advenir, que l’on touche presque du doigt, puisque tant de gens chez nous sont prêts à porter au pouvoir une éminence qui ne serait pas si loin dans son délire patriotique du dictateur turc. Faisons juste un peu de politique-fiction… (si peu fictionnelle, tellement palpable).

Ils avaient dit : vous allez voir.. Ça ne va pas être un bain tiède, des mesurettes pour amuser la galerie « et puis après on recommence comme avant », si vous avez cru à ça, vous vous êtes bien trompés. Ce dont on a reçu mandat du peuple, oui le peuple, le vrai peuple, ce dont on a reçu mandat de lui, c’est refermer les frontières, stopper les étrangers, nettoyer les quartiers, construire des prisons, empêcher ceux qui ne sont pas « de chez nous » de travailler. Et on va le faire. Et ils vont le faire.

Et on a vu.

Les enfants d’émigrés roulés dans des couvertures sales au coin des forêts abandonnées, refoulés, reconduits, les autobus dont les phares balayent la nuit comme des pinceaux qui saupoudreraient de gris les tuiles mouillées des casernes se remplissant de corps expulsés aux yeux hagards, les bourgeois et bourgeoises vếtus de couleurs vives tenant le haut du pavé, qui ricanent au passage des migrants, des émigrés, des descendants d’émigrés qui eux ne parlent pas, ne parlent plus ou alors c’est pour se faire insulter.

Une femme qui tord ses pieds sur des talons aiguilles avec un manteau rouge et des boucles d’oreille en or invite un rom qui mendie à venir prendre un café avec elle, générosité ? Elle prétend qu’elle veut bien lui payer un café mais pas lui donner de l’argent car, dit-elle, les gens comme lui ont été aidés, bien plus aidés que « nous » et qu’alors c’est pas la peine, hein, puisque vous avez été mieux traités que « nous », donc non, ce n’était pas par générosité mais pour l’humilier (scène réellement vue à Grenoble, Place des Halles, le 16 mars vers 10h).

Humilier, humilier toujours un peu plus, c’est devenu la loi.

Attendez un peu. Ils sont au pouvoir maintenant. Un type au teint basané se fait prendre sans ticket dans le tram, si le contrôleur est juste professionnel et se contente de relever l’identité sur un ton placide, une de ces personnes qui a souhaité la nuit marine appellera la police. Quelle belle occasion de servir la patrie.

Un jour de fascisme ordinaire. Puis un deuxième, puis un troisième… et toute une année, tout un mandat, toute la vie peut-être…

Les manifestants qui se réunissent en ronde de silence chaque mercredi soir sur la place Félix Poulat, et qui comprennent beaucoup de personnes âgées dont une vieille femme appuyée sur sa canne et un homme qui souffre de la station debout, se font disperser. Manifestation interdite. La femme perd sa canne, l’homme s’essouffle en voulant courir, la banderole est arrachée. On mesure le fonds où nous sommes tombés en levant les yeux au ciel et en rencontrant du regard le clocher de l’Eglise. Insensible.

L’enseignante militante qui héberge un jeune Africain sans papiers est arrêtée, pour le délit d’aide à étranger dans l’illégalité.

Hier, un enfant a été exclu de son école car il n’avait pas d’adresse vérifiable.

Les services des urgences des hôpitaux rejettent les malades issus de l’immigration. Allez vous faire soigner ailleurs. Ici, c’est pour les vrais Français, les vainqueurs, les patriotes.

Samedi une grande manifestation avait lieu à Paris, des centaines de milliers de personnes piétinaient sur la Place de la République quand les CRS sont intervenus, ils sont maintenant les anges gardiens du pouvoir populiste et patriotique. Huit morts, dont certains écrasés contre la grille du métro. Comme à Charonne. Un lourd remugle remonte du passé, les rancoeurs non soldées de la fin de la guerre d’Algérie, puis celles de Mai 68. Tout cela tourne dans l’air comme un vent poussiéreux. Les tracts chus sur le pavé s’envolent comme des signes abandonnés et le son des guitares s’efface sous le fracas des hélicoptères policiers.

Je marche, j’ai de la pluie plein les yeux, mes chaussures prennent l’eau, je vois les dos voûtés des petites gens qu’on bafoue nuit et jour, à qui on a fait croire que la Lune s’achetait à coups de planche à billets et qui remontent, le soir, dans leur quartier, avec leur peur d’y trouver encore une présence policière comme hier soir et le soir d’avant et désormais tous les soirs.

Plût au ciel que cela n’arrive jamais. Quitte à voter pour d’hypothétiques programmes soutenus par des candidats erratiques, des jeunes banquiers la fleur entre les dents ou des hommes à la fibre extatique…

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