Débats littéraires à la campagne

L’autre samedi – il y a déjà presque un mois – dans la salle habituelle où ont lieu nos rencontres, Maud Leroy, jeune et talentueuse éditrice (Editions des Lisières), venait en compagnie des trois écrivains qu’elle publie. Trois livres, trois parfaites réussites, tant au plan esthétique qu’à celui du sens qu’ils contiennent.

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avec Maud, Patrick et Laetitia, devant la mairie (photo Alain Nouvel)

Une bergère peintre et poète a médité au long de ses longues gardes de troupeaux de chèvres au pied des falaises calcaires et dans le froid glacial des hauts-plateaux. Elle en sort un recueil illustré de poèmes où les mots simples se promènent en compagnie des plus subtils… (partager cette terre / met la guerre en exil. Le buis devenu rouge / nappe la cime aux arbres nus / Les cades blanchissent / dans le ravin en crue).

chevre

Un poète et traducteur énigmatique, qui se définit comme un vagabond, présente un livre de haïkus, ces poèmes japonais qui obéissent à des règles strictes (5-7-5 plus ancrage dans une saison au moyen d’un seul vers). Il est lui aussi illustré, mais de linogravures qui sont comme des portraits fictifs du mystérieux poète japonais Seigetsu.

Tombe une chataîgne,
elle trouve où siéger dans
un creux de terrain

(Seigetsu est un ancien samouraï qui décida bien vite d’abandonner le métier de la guerre et que l’on vit, paraît-il, débarquer un jour de 1858 dans la vallée d’Ina avec un sabre en bois à la ceinture. Il semble avoir mené une vie de vagabond dans cette région montagneuse du Japon, offrant à ses hôtes pour tout paiement un de ses poèmes. Bien porté sur la dive bouteille (ce qui semble une constante dans la poésie asiatique!) il finit par disparaître, en 1887, deux heures après avoir écrit son poème d’adieu…)(NB : le volume édité par les Editions des Lisières est la première traduction de haïkus de Seigetsu dans le monde occidental).

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Un auteur de nouvelles enfin présente un recueil de petits contes philosophiques, chacun empruntant un point de vue particulier, d’abord géographique (c’est qu’on n’écrit pas la même chose selon qu’on est sur le versant nord des ubacs, vers Rosans par exemple ou bien au bord des rivières comme l’Oule, qui coule comme chacun sait du côté de La Motte Chalencon), et ensuite « épistémique » : se mêlent les voix de différents acteurs, architecte, musicien(ne), boulanger ou « théoricien ». Ce dernier m’a, plus que les autres, attiré le regard, ce n’était pas seulement un tropisme particulier de ma part : l’auteur confirme que la nouvelle qui le met en scène est choisie pour être centrale dans le recueil. Comme il faut toujours un horizon géographique, celui-ci vient de la « Baume Noire ». La Baume Noire est la montagne qui surplombe Beauvoisin – là où habite notre auteur – et Beauvoisin est un petit village tout près de Buis-les-Baronnies. « Beauvoisin est au sud. En plein. Un adret offert au soleil. J’y vis bien. Je suis comme un lézard, j’aime le soleil, sa lumière, mais il m’arrive aussi de théoriser et j’aime que le dieu Soleil sache dissiper les ombres et les ténèbres ». En français, la Baume Noire signifie « la grotte obscure ». « En tant que théoricien, je ne peux pas ne pas songer à la Caverne de Platon, ni aux Idées », dit-il. Et il développe une belle réflexion sur le Transhumanisme, ce prolongement de l’humain qui nous est proposé par quelques visionnaires de Californie, quand « l’univers va être intelligent sans la vie ». J’ai consacré sur ce blog il n’y a pas longtemps un billet à ce qu’on appelle « la matière consciente » et aux travaux de Giulio Tononi selon lesquels la conscience n’est après tout qu’un seuil de complexité dans un système dont les éléments sont reliés par des relations de cause à effet, la mesure de la complexité (« Phi ») étant d’autant plus élevée qu’il y a de « réentrance »… C’est dire bien sûr que d’autres systèmes que celui formé par nos esprits peuvent être dotés de conscience, et donc des systèmes « hors la vie ». Pourquoi pas. Cela est bien sûr dur à admettre. Parce que nous aimons la Vie. D’ailleurs, la même idée (de conscience hors l’humain si ce n’est hors la vie) est là aussi pour nous convaincre que les animaux aussi ont cette conscience. Et donc pourquoi pas, comme dit l’auteur, « préférer entendre l’intelligence des oiseaux, des chats, des insectes, des rats, des renards et de tout ce qui va… Entendre les arbres s’éveiller à ces grands débats de la vie ». Mais non, cela risque de ne pas se faire car cela ne serait pas assez « rentable »… et donc nous risquons d’aller plutôt vers l’intelligence du métal… qui nous surplombera, nous dépassera, fera la preuve que nous autres humains étions bien peu armés pour durer (et nous en sommes déjà bien convaincus) et que sous une autre forme, une intelligence peut subsister, bien plus efficace, plus durable. Une intelligence inoxydable. Et l’auteur de la nouvelle met dans la bouche des super-sujets à venir ces paroles : « Nous nous transmettons nos idées, nos trouvailles, sans qu’il soit nécessaire de dire de qui cela vient. Ce qui compte n’étant plus d’honorer le génie de tel ordinateur, du programme ou de l’algorithme qui a permis cette avancée mais d’en mesurer les affets produits. Nous sommes enfin l’esprit objectif, désintéressé, l’Esprit avec un grand E. Nous sommes ce Dieu qui devait advenir, qui hante l’univers grâce à nous désormais, et qui est passé par les hommes sans s’y arrêter ». Mais c’est évident : Dieu n’est pas la source, il n’est pas le Créateur… il est le point d’aboutissement, l’avenir de l’homme (et de la femme), c’est ce qu’il fallait dire dès le début. Mais l’auteur me rappelle que c’était déjà présent chez Hegel… et Marcel Gauchet, dans son dernier opus, nous fait bizarrement nous re-souvenir de Teilhard de Chardin…

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Quelque chose dont je ne m’étais pas rendu compte : l’auteur me signale que le conte qui s’intitule « A la lumière de Baume Noire » occupe une position de charnière dans le volume aussi parce qu’après lui, tous les autres contes sont « anonymes ». Il a laissé les noms propres glisser par terre comme des défroques inutiles. Dans les premiers récits, il y a des personnages aux noms flamboyants, comme ce Tournelâme Fraîchardie (traduction libre de Girolamo Frescobaldi) qui est un compositeur extraordinaire : il a trouvé le moyen de neutraliser, au moyen de sa musique, les sons courants. Ainsi lorsque le héros débarque sur la place de Rosans pour boire le petit café que les affiches lui promettent « bon », il est surpris de la qualité du silence. Même sa voix sort de lui avec un écho feutré qu’il ne reconnaît pas. C’est que Tournelâme est au grand orgue, l’orgue-à-songes, celui avec lequel il écrit ses opus de non-musique et le narrateur se rend compte que cet instrument lui parle, lui susurre qu’il est le premier, le meilleur, le préféré. Nous ne savons jamais si le sentiment du beau est en nous ou s’il nous est insufflé de l’extérieur. Nous ne savons jamais non plus si les valeurs viennent de nous ou du monde : ce que nous percevons comme bruit n’est peut-être que mortel silence, et ce que nous ressentons comme silence est vraie musique (la musique est d’ailleurs un thème qui court tout au long de ces chapitres).

Mais redonnons aux personnes leurs noms propres, elles en ont besoin. La poétesse bergère et peintre s’appelle Laetitia Gaudefroy Colombot, le traducteur de haïkus Patrick Blanche et le nouvelliste s’appelle (bien sûr!) Alain Nouvel.

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Serge Pauthe

Après les lectures de textes croisés (notamment par un vrai comédien, Serge Pauthe, assez connu dans la région pour son action en matière de création de compagnies théâtrales, et qui a travaillé notamment avec Lavaudant – par ailleurs père de Célie Pauthe qui met en scène à l’Odéon la pièce tirée du roman de Christine Angot, un amour impossible), nous pûmes avoir un échange autour des œuvres, et Maud Leroy nous lut un beau texte de Jean-Pierre Siméon paru dans l’Humanité : « la poésie sauvera-t-elle le monde ? ». Elle tenait par là à exprimer sa foi dans l’homme et dans son langage. La conscience demeure encore (même si provisoirement!) attachée à la vie, et la langue reste son meilleur medium.

celineMais les discussions autour de la littérature parfois se perdent ou s’enlisent, elles connaissent, comme d’autres discussions, le phénomène des « attracteurs étranges » et ce soir-là, « l’interrogation » sur Céline est apparue, qui opposera toujours les tenants d’une oeuvre à évaluer hors de son contexte et de la personnalité de son auteur à ceux qui maintiennent que la moralité de son auteur compte. Si on laisse aller les choses, les deux camps vont s’étriper tellement ils sont irréconciliables. Personnellement, je tiens pour le deuxième. Désolé. Ah bon, alors, me dira-t-on ? Vous jetez à la poubelle ces textes géniaux que sont « Le Voyage au bout de la Nuit » et « Mort à Crédit » ? Pour vous, rétrospectivement, les « Bagatelles pour un Massacre » effaceraient définitivement la réussite de ces deux romans ? Croire que les œuvres transcendent leur auteur, c’est croire en un monde platonicien où elles viendraient se ranger de toute éternité aux cotés des Idées du Beau, du Bien ou du Vrai, mais je ne crois pas qu’il en soit ainsi. L’art contemporain, dans ce qu’il a de meilleur, nous habitue à l’idée que l’oeuvre ne doit plus être vue comme résultat fini mais comme « process » (mode de fabrication). Elle part d’un créateur, se développe dans un contexte, social et historique, pour aboutir à un résultat fragile qui n’est finalement qu’un ensemble de traces, plus ou moins réussi. Il en est de même, selon moi, pour la littérature. Des œuvres ont été tellement extraordinaires qu’elles ont certes, transcendé leur auteur, encore celui-ci n’était-il pas mauvais homme, tout entier occupé qu’il était de faire oeuvre littéraire : Balzac, Flaubert, Proust étaient de ceux là. Rien à leur reprocher de leur vivant. Mais qu’advient-il si le créateur faillit, non seulement en énonçant des thèses méprisables, mais en agissant, comme délateur, traître, agent double ?

Si les œuvres dépassaient toujours leur auteur, il n’y aurait pas, selon moi, de chef d’oeuvre inconnu : chaque oeuvre créée trouverait naturellement sa place. Or, on sait qu’il n’en est rien. Celui qui cherche dans le silence des bibliothèques des œuvres oubliées trouve souvent des perles dont il s’étonne qu’elles n’aient pas été reconnues de leur temps. C’est probablement parce que les auteurs de ces oeuvres n’ont pas eu de chance, n’ont pas « su se vendre » (selon l’horrible expression), n’ont pas trouvé le bon éditeur… Pour la publication de « la Recherche », il a été « moins une » qu’elle ne se fasse pas, et je ne parle pas de l’Ulysse de Joyce…

Céline a eu de la chance… et gageons qu’aujourd’hui, en plus, le fait qu’il ait été un salaud ajoute au frisson de le lire… Mais ce style ? Oui, ce style tant de fois vanté qui donne place au langage « comme il se parle » (en apparence), qui semble dire les choses si crûment (on dit « crûment » quand les choses dites sont choquantes. Elles ne choquent pas seulement parce que les oreilles seraient trop prudes, mais parfois aussi pour de bonnes raisons, parce qu’elles sont choquantes, véritablement. Mais tout un chacun peut proférer de telles choses « choquantes » et s’il ne le fait pas ce n’est pas pour raisons de bien-pensance mais parce qu’il sait, ô combien, à quel point elles sont destructrices du peu d’humanité que nous avons encore, combien aussi, souvent, elles sont « gratuites », comme les insultes qu’un jeune boutonneux croit de bon ton d’infliger à une vieille personne, pour le seul plaisir de dire des gros mots) ?

Mais un tel style, on le trouve chez d’autres auteurs, Louis Guilloux, Louis Aragon et bien d’autres, en mieux, même.

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3 commentaires pour Débats littéraires à la campagne

  1. Merci pour ces belles découvertes. Petit désaccord sur Céline, car nous ne savons pas tout de la vie des auteurs anciens que nous vénérons (souvent à juste titre) pour leur œuvre. Si la période et les travaux d’archives permettent (et c’est bien) de savoir quelle fut l’attitude de Céline, peut-être beaucoup d’autres ont-ils été de sombres personnages. Je ne pense pas que cela doive occulter l’œuvre, d’autant qu’elle est l’enfant de tout un contexte historique qu’il faut resituer. Comme pour Aragon dont la qualité littéraire n’est pas anéantie par son stalinisme…

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    • J’allais émettre la même remarque qu’Aline Angoustures : le récurrent débat sur Céline (il faudrait donc l’interdire dans toutes les librairies de France, malgré ses livres antisémites déjà occultés officiellement ?) peut être aussi rapporté à Drieu La Rochelle et combien d’autres… Le film qu’a tiré Louis Malle d’un de ses romans aurait dû, dans cette logique, ne pas voir le jour.

      S’il faut que l’auteur soit « bien-pensant », instaurons alors une censure « littéraire » et surveillons La Pléiade de près (la fille Le Pen pourrait d’ailleurs s’en occuper bientôt, mais dans l’autre sens).

      Louis Aragon a effectivement versé à une certaine époque dans l’éloge du stalinisme : il ne faudrait donc pas lire ses écrits comme « Le Paysan de Paris », « Traité du style » ou « Le con d’Irène » et toute sa poésie ?

      Merci pour l’éditrice et les poètes – irréprochables, sans doute – que tu cites et fait découvrir auparavant !

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  2. alainlecomte dit :

    Ajoutons quelques nuances: ce qui est reproché à Céline ce n’est pas seulement des opinions ou des propos, c’est carrément, comme le souligne le livre récent de P-A Taguieff, des actes de délation ayant conduit à des assassinats, en toute connaissance de cause. Non seulement il était pro-nazi et anti-sémite mais il était un agent des Allemands. Aragon a eu tort de soutenir le stalinisme (mais il est vrai à une époque polarisé entre fascisme et communisme), il a aussi acquiescé à des mises à l’écart de « camarades » par le comité central, mais il n’a expédié personne vers quelque camp que ce soit. On va me dire, ah oui mais si le PC avait eu le pouvoir en France alors il aurait pu être complice de crimes, à voir, ce n’est pas sûr du tout, ne pas oublier les positions qu’il a prises dans les années 68 à l’époque de Prague. Il ne s’agit pas de traquer la « mal pensance », il s’agit seulement de ne pas pardonner à des gens qui n’ont pas craint d’envoyer des gens dans les camps, y compris d’ailleurs d’autres écrivains, comme Robert Desnos…

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