Hommage à Murakami

[ce texte fait partie de ceux écrits au cours d’un atelier d’écriture animé par Laurence Nobécourt, à Dieulefit (Drôme) les 10, 11 et 12 mars. Merci à Laurence, Maylis, Monique et Vanessa qui en auront été les premières auditrices].

maison en bois à Dieulefit (Drôme)

Je ne sais pas comment je suis là aujourd’hui. J’ai couru, je me suis échappé, je n’ai rien vu et pourtant, pourtant… Quand j’errais dans la grand rue de cette ville, je ne me doutais de rien, je marchais. Bien sûr, j’avais remarqué une boutique dont l’enseigne m’intriguait, il était écrit : le nouveau souffle… En vitrines, il y avait des baskets, des chaussures pour courir, Run Air était la marque. Un ami plein de bon sens m’aurait dit que c’était une boutique d’occasions, mais moi, à cet instant, je n’y ai pas pensé un seul instant. Dans le fond du magasin, il y avait une jeune fille aux cheveux courts, très noirs, des yeux un peu bridés, souriante, ce qui me frappa de loin c’était le délicat galbe de ses oreilles. Je me suis dit que si j’entrais là, peut-être je n’en sortirais jamais. Il y avait aussi un subtil parfum d’encens qui émanait de dessous la porte, comme un léger voile qui s’élevait dans l’air bleuté.

Mais laissons cela, j’avais à faire, il fallait que j’aille au collecteur de rêves avant que ça ferme. Je vous ai pas dit, c’est un décret qui était paru au Journal Officiel, toutes les personnes au-dessus de 12 ans devaient aller déposer leurs rêves au moins deux fois par semaine à la mairie de leur lieu d’habitation. C’était venu comme ça, les autorités avaient constaté qu’on en manquait de plus en plus, et le manque de rêve c’est pas bon, cela entraîne l’asphyxie des sentiments d’abord puis la fragilisation des vaisseaux qui les transportent, le naufrage des sens et puis finalement, la tombée sous l’emprise de ceux qui en ont encore, qui viennent de l’autre côté de la frontière. Ils nous assomment, ils nous détroussent. Déjà cela était arrivé près du col nous séparant du pays d’à côté. Une nuit, un commando avait envahi une bâtisse noire, cette sorte de monastère sise là, qui avait connu une grande effervescence dans les siècles passés mais n’était plus habitée que par quelques moines sans rêves. Les envahisseurs n’en avaient fait qu’une bouchée. Depuis, plus personne n’osait aller rôder par là car nous avions peur des rêves des autres. On racontait que les étrangers avaient tendu une grande bannière pleine de signes incompréhensibles pour nous et que ces signes étaient vivants. Ceux qui les avaient aperçu disaient qu’on ne savait pas si c’était des dessins ou des êtres semblables à des araignées, ou bien peut-être des taches d’encre qui se diluaient, fusionnaient, se recomposaient, des tests de Rorschach en mouvement. Bref, dans l’instant présent, je devais aller porter mes rêves, j’allais vite, pour une fois que j’en avais… Avant j’en avais davantage, mais le psy de la cité des cosmonautes me les avait tous fauchés, il était mort, et il était parti avec. L’enflure.

Un peu avant midi, c’est-à-dire avant la fermeture du collecteur, je me suis présenté à la porte de la mairie. Alors là, j’ai hurlé… La porte du collecteur avait été arrachée, il s’en dégageait une fumée noire et âcre. Les rêves anciens avaient disparu. J’ai eu peur, il y a eu un coup de vent, je suis parti avec lui.

Et là tout de suite, j’ai compris que j’étais dans le rêve d’un autre. Au début, j’ai voulu me défendre, eh ! C’est pas mon rêve. Et puis, j’ai senti mon esprit qui se lâchait, il se laissait aller, c’était bon aussi d’être dans le rêve d’un autre. Les façades des maisons se coloraient d’ocre et de bleu pastel. Je suis parti dans l’autre sens, j’ai revu la boutique du nouveau souffle, elle s’appelait maintenant les rêves perdus. La fille du magasin, qui avait les yeux bridés, les cheveux courts, les oreilles si gentiment dessinées était sur le pas de sa porte, et elle m’a souri. Je lui ai demandé son nom, elle m’a dit qu’elle s’appelait Fan Ping. Mince, c’est le nom de ma prof de chinois. Je me suis mis à la regarder avec plus d’attention, eh bien, je vous le donne en mille : c’était elle, dites-donc ! Ca vous étonne, hein ? Non ? Moi, oui. Fan Ping, je l’aime bien, elle se donne beaucoup de mal pour m’enseigner les rudiments du chinois mandarin, me faire prononcer les tons, reproduire les caractères. Elle dit : xia xing qi er tian, quand je m’en vais, ça veut dire : à mardi prochain, et elle ponctue ses explications en disant, avec un léger accent : « voilà, c’est comme ça ». Mais là, ce n’était pas complètement Fan Ping, quelque chose clochait, je disais oui c’est elle et en même temps j’aurais dû voir que ce n’était pas vraiment elle, elle ne lui ressemblait pas tant que ça d’abord. Ma prof de chinois a un visage plutôt vertical alors que cette jeune vendeuse de godasses avait un profil presque d’oiseau. Je ne savais plus du tout pourquoi je confondais les deux personnes. J’ai alors réalisé que j’étais arrivé dans un de ces endroits et de ces instants où une chose est tout en n’étant pas, ou en étant son contraire. D’ailleurs la rue n’était pas la grand rue de la ville de X, ô mais plus du tout, c’était indéfinissable. J’étais à X et je n’y étais pas. Un chat dardait sur moi son regard au travers de la fente de ses yeux, il semblait dormir et pourtant je le voyais en même temps courir comme un dératé, ce qui voulait dire bien sûr qu’il était en manque de rat à se mettre sous la dent. En pensant cela, j’eus un frisson : allait-il me prendre pour un rat ? Etais-je devenu un rat ? En devinant mes pensées, Fan Ping éclata de rire, mais non monsieur Shinzo, vous n’êtes pas un rat ! Quoi ? Qu’avait-elle dit ? Elle m’avait appelé monsieur Shinzo ? C’était donc mon nom maintenant ? J’allais lui dire : mais vous vous trompez, je ne suis pas monsieur Shinzo quand elle disparut. A cet instant précis, je ressentis au creux de l’estomac l’explosion d’un liquide brûlant. Je faillis tomber, m’évanouir, mais quelque chose me poussait à avancer, à bouger. D’ailleurs un homme à ce moment-là passa près de moi, un masque sur la bouche, en me faisant signe de partir, de ne pas rester là. Je compris que j’étais en danger, et je repartis de nouveau dans une autre direction, tout en me demandant ce qu’avait bien pu devenir Fan Ping.

Je me retrouvai sur une place en contrebas d’un lieu où circulaient des automobiles, c’était le parvis d’une gare de métro, qui comportait une galerie marchande. Des jeunes gens s’ennuyaient à circuler autour d’objets qu’ils n’achèteraient jamais. Tout le monde allait dans la même direction. Il y avait des haut-parleurs qui régulièrement scandaient des ordres, annonçaient l’arrivé en gare de tel ou tel train. Je décidai de me mêler au flot de la foule. Je mis le pied sur un escalator et j’eus l’impression qu’il était sans fin. Affolé, je demandai au type qui était à côté de moi quand est-ce que cela allait s’arrêter. Il eut un sourire énigmatique et douloureux en me répondant : « jamais ». Mais il faut faire quelque chose j’ai dit. Alors j’ai senti que toute la population de l’escalator se gondolait de rire. Certains me regardaient d’un air triste, semblant se dire le pauvre, il n’a rien compris. Mais où suis-je, j’ai demandé à la jeune fille qui, elle, était sur l’escalator parallèle mais en montant. Elle m’a crié : « dans l’infini ! », je me suis retourné : c’était Fan Ping. Mais elle était à contre-sens, elle s’éloignait déjà. J’eus un sursaut : non, tu ne vas pas la laisser partir, il faut la rattraper ! Et j’eus le réflexe de gravir les marches en sens inverse de mon escalator. Ce mouvement brusque que personne n’avait prévu provoqua la chute de mes voisins immédiats, laquelle chute provoqua à son tour celle de leurs voisins, et ainsi de suite comme un chateau de cartes qui s’écroule. Les gens étaient furieux, ils me maudissaient. J’ai tenté de m’expliquer, je leur ai dit mais je veux la rattraper, c’est mon amie ! Alors l’homme près de moi, qui se relevait en se frottant le genou et en remettant de l’ordre dans ses vêtements, me dit : qui es-tu toi d’abord pour dire « je veux » ? et qu’est-ce que ça veut dire « je veux », hein ? On n’emploie pas ce verbe, ici. Les événements arrivent quand ils doivent arriver. Ton amie réapparaîtra, tu sais et il sera bien temps alors de lui dire tout ce que tu veux lui dire, et d’abord que veux-tu lui dire de si important ? Je sais pas, j’ai répondu, peut-être…. que je l’aime ? Ici, ça ne se dit pas, je te préviens tout de suite. Ça se sait. C’est tout.

J’eus le sentiment, au bout d’un certain temps, que la ligne de l’escalator s’infléchissait, ça se courbait autour de moi. Devant mes regards affolés, là encore, mon voisin intervint pour me rassurer… C’est la courbure du temps, me dit-il.

maison Renaissance à Dieulefit

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3 commentaires pour Hommage à Murakami

  1. Le temps est courbe comme l’univers que nous croyons fini, mais en fait les rêves nous montrent parfois la réalité durant quelques secondes, nous sommes infinis comme l’amour qui nous porte… mais chut, il ne faut pas le dire sous peine d’être interdits de rêve !

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