Lecture de Noël

Noël, fête des enfants. Quelle belle coïncidence, alors, que cette rencontre avec le livre de Pierrette Fleutiaux : « Loli le temps venu », paru en 2013 aux éditions Odile Jacob… J’ai déjà vu plusieurs fois Pierrette mais nous n’avons jamais parlé de ce livre. Et pour cause, je ne l’avais pas encore lu. Voici chose faite. Il a une belle préface de Françoise Héritier et j’y ai trouvé… comment dire… le reflet de mes propres pensées à l’égard de ma petite fille qui a maintenant neuf ans (Loli doit en avoir huit si mes comptes sont bons). Car, contrairement à ce que laisse entendre Pierrette, ce ne sont pas que les grands-mères qui ont de ces émerveillements face au jaillissement de l’enfance, les grands-pères aussi, et même s’ils sont, selon sa classification, des « GPNB » (entendez : grands-parents non biologiques) ! Un tel thème pour un livre est périlleux : on peut craindre de tomber sur des douceurs trop sucrées, des attendrissements convenus, et puis non. Pierrette a l’idée, dès le début de son récit de nous relier à un au-delà de la relation immédiate avec l’enfant. La naissance du petit être humain est tellement un événement stupéfiant, unique, qu’elle nous paraît surnaturelle, comme si elle émanait d’une survenance lointaine, comme si le petit ou la petite, avec ses mains fripées, ses ongles délicats, sa peau diaphane avaient fait un immense voyage pour parvenir jusqu’à nous, nous arrivait d’un autre monde, d’un univers parallèle qui sait… comme si encore, cette naissance allait nous mettre en contact avec l’Inconnu, un être unique et inconnu de la fin des temps… Pierrette Fleutiaux commence donc son récit par ceci :

A trois années d’intervalle, deux événements se sont produits dans ma vie personnelle, apparemment sans lien l’un avec l’autre, à moins de renverser l’ordre des causalités et la flèche du temps […]. Le premier, furtif et très étrange. […] Cet événement-là n’a rien changé à mon quotidien. Le second en revanche, parfaitement commun, m’a chamboulée de fond en comble […]

Le second est bien sûr la naissance de sa petite fille, mais le premier… qu’est-ce au juste ? Ce sentiment fugace et étrange d’être visitée par un autre monde… Loli n’était pas encore née mais « quelqu’un en moi s’adressait à elle, je l’appelais ma petite-fille du bout du temps, […] elle s’était « manifestée » à moi d’un futur insondable ». Et nous voilà projetés à des milliers et des milliers d’années-lumière vers le futur. Que sera une petite-fille de cette époque-là ? Une petite fille d’après le Soleil – puisque Pierrette a appris de la science que le Soleil était mortel, lui aussi, qu’on lui donnait une durée de vie future très inférieure à celle qu’il a déjà vécue et que, dans ces conditions, il était bien vain peut-être de se poser des questions sur notre mort à nous, êtres finis, de si peu de temps et de si peu d’espace. Cette « petite fille du bout du temps », qu’est-ce que c’est ? On pourrait croire à une folie, une futilité de grand-mère qui commence à dérailler… mais n’est-ce pas plutôt l’inconnu qui parle en nous ? Dans le résumé que j’ai fait récemment du livre de Mark Alizart, « Informatique céleste », je parlais de cette idée hegélienne de fin de l’Histoire, que l’auteur exprimait si bien, quand après de multiples disparitions et réapparitions de la Vie, pas seulement sur Terre mais dans le Cosmos, une Harmonie enfin se crée qui réunit la Nature et l’Esprit. N’est-ce pas cela qui s’exprime dans le continuum de la Vie, comme une anticipation qui revient dans le passé? Cela rappelle aussi les images que proposent les physiciens à la recherche de la gravité quantique, l’idée d’un espace constitué de couches superposées formant une mousse légère et friable : il n’y a pas de temps, tout est donné simultanément, c’est notre esprit fini qui crée l’impression de temporalité, n’interdisant pas qu’il se produise d’étranges court-circuits, des surgissements d’une couche à l’intérieur d’une autre comme dans cette mousse que l’on brasse en faisant se rencontrer des bulles originaires de différentes strates… Loli aurait pu être ainsi en contact (avant sa naissance?) avec une petite fille du bout du temps…

Quand Pierrette passe à sa petite fille, la vraie, elle reste « branchée » sur celle du bout du temps. C’est bien ce qui donne à ce livre son caractère étrange, décalé par rapport à une attente convenue. Mais ce qu’elle raconte alors c’est aussi ce que le grand-père que je suis pourrait raconter…

Premier petit-enfant : un bouleversement dans nos vies. Dès l’âge de deux mois, on me demandait de garder ma petite fille. Je me souviens que sa grand-mère était à San Francisco pour son travail et que je lui avais téléphoné depuis Grenoble pour lui demander quelques détails sur la manière d’utiliser les couches… Et depuis, je la vois presque chaque semaine. Emotion de l’apercevoir soudain dans une foule d’enfants à la sortie de l’école. Emerveillement de son émerveillement devant tout ce qu’elle découvre : cailloux dans un parterre de fleurs, escargots tout blancs, poil soyeux des chats et même si l’on n’a pas de chat, fourrure soyeuse des mille peluches dont on s’entoure. Il y a chez Pierrette des passages drôles, des épisodes qui montrent le grand parent sous un jour qui pourrait le faire passer pour déraisonnable, gâteux même (combien de fois ai-je entendu dire que j’étais gâteux devant cette enfant…). la manie de prendre des photos pour les regarder ensuite dans le secret d’un moment de solitude, et en même temps, la rapidité avec laquelle ces photos se dévaluent (« les photos meurent aussi » dit Pierrette), on ne les regarde plus jamais six mois après les avoir prises, remplacées qu’elles sont par les nouvelles.

« Je n’oublie jamais Loli. Présente je suis avec elle. Absente, je suis aussi avec elle ». D’où vient cet amour ? Liens du sang ? Certainement pas (ils sont absents dans mon cas!). « Est-ce soi-même que l’on aime dans son enfant ? ». Non, plutôt : « Loli est un cadeau que je n’espérais pas, que je n’ai pas demandé, que je n’imaginais pas, dont je n’éprouvais pas le besoin, pour lequel je n’ai pas eu à me battre. Soudain elle était là. Elle est là ».

Le livre s’arrête avec l’entrée dans la parole (« le défilé de la parole » je crois me souvenir que Lacan disait)

D’ici quelques semaines, Loli formera des phrases complètes. Dans quelques mois elle ira à l’école maternelle. Il me faudra alors replier mon écriture. Avec le langage, avec cet outil multiforme, adaptable presque à l’infini, elle va découvrir le monde. Mais ce sera le monde tel que l’espèce à laquelle elle appartient le voit, l’utilise le modifie. Le monde tel que ce grillage posé sur lui par son espèce le fera apparaître. Celui de l’espèce humaine. Ce ne sera plus le monde profond, sauvage, illimité, le monde primitif et mystérieux des sensations. A chaque gain correspondra une perte. Ma Loli des temps futurs s’enfoncera dans les espaces infinis du cosmos, ma Loli d’aujourd’hui deviendra un individu – de plus en plus précis en ses contours – parmi les sept milliards de l’humanité de ce siècle. Un jour aussi, pas très lointain, sa grand-mère ne sera plus qu’un souvenir, de plus en plus estompé, tout cela nous le savons, mais comme la petite enfant, nous ne pouvons que dire : « pourquoi ?? pourquoi ? » .

Oui, pourquoi ? Peut-être pour qu’il advienne enfin cette Loli des temps futurs.

Ce livre dit aussi beaucoup sur la « fonction grand-parentale ». Rien de commun avec la situation des parents. Le grand-parent est, ou en tout cas s’estime libre. Il a tout son temps. Rien à ses yeux n’est caprice. Pierrette raconte cette scène au restaurant, où elle dine en compagnie de Loli et de ses parents. La petite, à un certain moment, désigne son manteau. Pourquoi ce manteau ? Eh bien parce qu’elle a envie de le mettre pour sortir de la salle, bien sûr. Ce à quoi les parents sans doute s’opposent : on ne sort pas de table comme ça, encore moins pour aller dans la nuit noire et le froid… Heureusement, la grand-mère n’en a cure. Elle, elle comprend le désir de la petite fille, et sort avec elle – elle en profite pour fumer une cigarette ! – et pendant de longs moments, elles se regardent les yeux dans les yeux, grand-mère et petite-fille… On n’ose penser ce que se disent les parents… mais tant pis.

Pour en revenir à « ma » Loli, au printemps dernier, elle fut gravement malade. En vacances aux Canaries avec sa maman, il s’était manifesté en elle un vilain virus qui avait ouvert le champ à une bactérie dangereuse provoquant une pneumopathie assez grave. Nous vécûmes des jours d’angoisse terrible. Heureusement, les médecins identifièrent à temps la bactérie et trouvèrent les médicaments adéquats pour la ramener à la santé. Au retour, comme elle était encore fatiguée, je décidai de la prendre chaque midi pour lui faire à manger afin qu’elle puisse se reposer au milieu de la journée. Après quelques semaines, elle allait très bien, mais nous n’interrompîmes pas pour autant nos rencontres de la mi-journée qui durent encore aujourd’hui. C’est toujours une joie qui bondit en moi quand, vers 11h30, je vais dans la cour de son école et que je la distingue au loin à la couleur de son bonnet, et qu’elle accourt vers moi, avec ses yeux toujours écarquillés de bonheur et prête à me raconter, presque sans interruption, ce que fut sa matinée et comment vont ses rapports avec Inès (sa meilleure amie). S. fait mon admiration par la dose d’empathie qu’elle renferme. Bien qu’elle n’y ait sans doute jamais pensé et que ces mots soient absents de son esprit, on peut dire d’elle que « rien d’humain ne lui est étranger ». Son arrière-grand-mère peut être gravement malade, immobilisée sur un lit d’hôpital, elle demande à aller la voir « pour l’aider ». Son pauvre grand-père avoir mal au genou, aussitôt sort la trousse avec un tube d’arnica. Elle est persuadée qu’elle a soulagé ma souffrance et, bien sûr, je ne la démens pas.

Ce lien avec l’enfant, tout auréolé de bonheur, ne va pas aussi sans ses moments sombres – Pierrette le montre bien – ceux où l’on se demande comment on fera pour lui éviter les tourments, les catastrophes, ou bien ceux où l’on est d’autant plus désemparé lorsqu’on apprend la souffrance, la mort infligées à des enfants de son âge partout dans le monde, en Syrie, en Birmanie, en France même sous des balles fanatiques, que l’on pense que cela pourrait être elle, ou bien lorsqu’on revoit ces films d’archives qui nous parlent des camps d’extermination, de la Shoah par balles en Ukraine, dans les pays baltes…

Après la lecture du livre de Pierrette Fleutiaux, on a envie évidemment de demander : et la suite ? Deux ans, trois ans, six ans, sept, huit… autant de jalons tous aussi merveilleux à vivre les uns que les autres. Même s’ils ou elles rejoignent le monde commun « de l’espèce humaine », il reste qu’on aimerait tant pouvoir les escorter jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte, sûrs que nous sommes que jamais ils ou elles ne nous décevront et que nous garderons en elles la même confiance, le même amour.

Modèle corrigeant son portrait

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