Promenade (philosophique) dans Rome

Piazza via dei Serpenti

Il n’est pas de séjour à Rome que je ne conçoive sans une promenade jusqu’à la petite place Maddalena. Ce mardi, invité ici pour un nouveau colloque (décidément) dont je dirai un mot plus tard, mon chemin partait de la via dei Serpenti, autrement dit de cette rue légèrement en pente qui descend des confins du Quirinale pour ouvrir – comme c’est beau, à la nuit tombante, sous un ciel qui donne mystérieusement au bleu un ton doré – vers le Colisée. Cette rue, plus bas, coupe celle de la Madonna dei Monti, qui héberge à droite une des multiples églises de Rome, datant du XVIème siècle, avec à côté d’elle, au numéro 40, l’endroit où justement avait lieu la rencontre, une dépendance de l’Université Roma Tre, l’Institut d’Architecture, dont on nous dit plus tard qu’il fut au XVIIIème siècle une école où l’on convertissait les israëlites et les mahométans au dogme catholique. Pour joindre les deux lieux, la vieille rue des serpents et la façade baroque de la Maddalena, je fis un détour par les vastes « fori » qui sont actuellement en travaux – puisque le creusement d’un nouveau tunnel pour le métro avait mis en évidence de nouvelles ruines, de nouveaux vestiges – ce détour m’entraînant dans un dédale tortueux au-dessus des champs de fouilles, qui me forçait presque à revenir sur mes pas, m’obligeant – décidément il n’y avait pas de moyen d’y échapper – à grimper presque jusqu’au sommet de la colline du Quirinale pour redescendre ensuite le long de la via dell’Umilta, traverser la piazza Venezia, longer le cours du Plébiscite, long couloir impressionnant de murs de citadelle noire et solennelle que l’on a vite envie de quitter en prenant une petite échappatoire sur le côté. Je me retrouvai de nouveau – je dis « de nouveau » parce que déjà la fois précédente où j’errais dans Rome, je m’étais retrouvé là, avais été séduit par l’endroit jusqu’à y entrer pour prendre une tasse de thé – au Café Doria, joli salon rococco avec des tapisseries aux verts et roses pastel, pour y manger une part de tarte. J’y restai un long moment avant de remonter la petite rue Catherine de Sienne pour passer devant la Sopra Minerva puis atteindre le Panthéon, sa foule compacte, les passants qui piétinent sur place – à moins que ce ne soient des patients qui patinent sur la place… puis enfin la façade attendue, bizarrement concave, ornée d’or et de soleils qui surplombent un fronton bizarrement brisé.

Lorsque je me promène seul, je n’oublie jamais de prendre avec moi un livre, n’importe lequel pourvu que je puisse à tout moment faire le pas de côté : m’abstraire sur le champ d’un réel trop présent pour fuir en moi-même, ou me retrouver moi-même en tête à tête avec des Idées – puisque celles-ci sont bien en ces cas-là les seuls partenaires fiables, qui ne vous demanderont rien tout en vous servant de masques. Le livre que je lisais était un livre de philosophie, mais qui, pour moi, avait beaucoup valeur de poésie, j’y reviendrai à lui aussi, comme je reviendrai plus tard au colloque et à mes songeries du moment. Ce livre parlait de Hegel. Je me sens bien ces temps-ci au voisinage de ce penseur. C’est comme si je découvrais des choses que je n’ai jamais comprises. On médit trop souvent de la vieillesse pour qu’à l’occasion on ne rate pas l’opportunité d’en dire du bien : l’âge nous aide à comprendre. Tant de textes, tant d’idées nous ont paru hermétiques dans le passé, tant de dogmes se sont imposés à nous qui nous ont été comme des voiles posés sur nos regards que lorsque nous arrivons à ce stade de la vie où, finalement, il n’y a plus tellement à se contraindre pour penser, où, donc, la Liberté peut s’épanouir, nous jouissons enfin de pouvoir nous abandonner au vrai plaisir de la méditation, voire du rêve. Je lisais donc quelques pages de ce petit livre, « Informatique céleste » (d’un certain Mark Alizart) tout en grignotant la pate fine et croustillante de ma pizza napolitaine, arrosée d’une sombre piquette qui m’évoquait plus les boissons bues dans l’enfance qu’un vin honorable – mais ça coûtait pas cher. Rentrant par la fontaine de Trevi, j’eus la désagréable surprise, déjà pressentie sur la place du Panthéon, de découvrir que le monde était en bleu, d’un horrible bleu électrique avalant toutes nuances d’ombres – comme ces algues océanes qui mangent toutes les formes avoisinantes dans les fonds marins. Les touristes de passage se détachaient comme des silhouettes sur les murs environnants, c’était peut-être cela les ombres que percevaient les hommes enchaînés dans la caverne de Platon… je ne savais plus très bien où j’étais, si j’étais moi-même une ombre ou bien si j’étais sorti, moi, à la lumière, pendant que les autres se débattaient au-dessus d’un bassin qu’un nuage phosphorescent lentement envahissait – j’appris le surlendemain que le jour où j’y étais, des protestataires avaient déversé un liquide rouge dans cette même fontaine afin de dénoncer la corruption et les scandales. Je me retrouvai à mon hôtel. Le lendemain serait jour de colloque. Plus tard, je retournerais dans Rome, notamment pour visiter la grande exposition consacrée à Arcimboldo, qui a lieu en ce moment au Palais Barberini.

***

Reprenant le chemin du Quirinale, l’Elysée romain dont l’hôte est moins célèbre que ne l’est notre président qui a le mérite, lui, du moins au dire d’Habermas (que j’admire beaucoup), d’être un vrai personnage hégelien, par la via del Quirinale atteignant la transversale qui prend l’allure d’un tunnel dont l’entrée est encadrée de deux escaliers majestueux et prenant l’un des deux, je me retrouvai sur un espace plus calme avec, à deux doigts de là, un portail qui s’ouvre sur le palais Barbarini, avec plusieurs entrées et une arche au centre qui mène par une pente douce vers le jardin, architecture du Bernin, fenêtres de Boromini. L’entrée de gauche conduit aux collections permanentes, celle de droite à l’exposition temporaire occupée en ce moment par l’oeuvre d’Arcimboldo. Au milieu du XVIème siècle, les découvertes faites au cours des grandes expéditions vers l’Amérique ou les terres du Sud avaient ouvert des appétits frénétiques de savoir et de possession d’objets nouveaux, des oeufs de cormoran aussi bien que des noix de coco encore inconnues, des animaux marins bizarres dont certains étaient (et sont toujours) équipés de scies, des machoires dentelées, des êtres que l’on disait sauvages, auxquels se mêlaient des curiosités humaines, visages anormalement velus, adultes de courte taille, enfants anormalement vieillis. Tout cela emplissait les chambres de merveilles (Wunderkammern) et fournissait un contexte au sein duquel pouvaient s’épanouir les recherches de peintres attirés par les curiosités et les ressources que leur art révélait dans l’exploration du bizarre et de l’inconnu. Après ses têtes composées, où par exemple des légumes ou bien des fruits disparates, à moins que ce ne soient toutes sortes de poissons ou d’animaux des bois, parvenaient à reconstituer des visages en accord avec les saisons ou avec les éléments, Arcimboldo s’occupa de visions réversibles : telle corbeille de légumes prêts pour la soupe donne, quand on la renverse, une trogne de paysan, avec son gros nez et ses yeux malicieux. On pouvait aussi faire que la fonction occupée par un individu s’illustrât dans les objets qu’il manipulait, comme dans le cas de ce bibliothécaire fait de livres plus ou moins épais. A la fin, Arcimboldo quitta Milan pour Prague afin de suivre son prince, Rudolf II, de la famille des Habsbourg (puis il eut l’autorisation de revenir à Milan pour y mourir). L’armée suédoise, conquérante, s’empara des oeuvres et l’on n’en entendit plus parler… jusqu’au XXème siècle où il fut redécouvert par les surréalistes et en particulier par André Breton.

Arcimboldo – l’eau

réversible

réversible – 2

Cette évocation du surréalisme d’ailleurs ne pouvait pas mieux tomber puisqu’au même moment, à deux pas de là, à la Scuderie del Quirinale (encore…) se tient une exposition consacrée à la période 1915-1925 de Pablo Picasso et que le matin même de mon arrivée j’étais allé la visiter (avant même que ne commence ce récit), heureux de pouvoir compléter ainsi dans l’année 2017, un cycle d’expositions consacrées à Picasso, un Picasso découpé en tranches, avec en juin, à Martigny, celle dévolue à sa toute fin, Picasso ultime et intime, période symbolisée par Jacqueline, et en octobre à Paris, la tranche 1932, toute empreinte de la beauté de Marie-Thérèse. Ici, 1915-1925 : c’était juste avant. Pablo s’envolait au paradis avec Olga la danseuse des ballets russes, il était d’ailleurs tout épris desdits ballets puisqu’il fabriquait pour eux les costumes de ce fameux « Parade », musique d’Erik Satie, texte de Cocteau. Moment de grande émotion : le ballet Parade a été remis sur scène et filmé récemment (2007), tel qu’il fut à l’origine et on peut passer de longues minutes à admirer ce chef d’oeuvre qui n’a pas gagné une ride, qui pourrait être un spectacle de maintenant. Jamais Picasso ne fut plus proche du surréalisme, car en même temps aussi pétri de réalisme, de ce réalisme qui advient sans doute après qu’on a osé traverser l’épais miroir des apparences…

Olga

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2 commentaires pour Promenade (philosophique) dans Rome

  1. Debra dit :

    Délicieux.
    Décidément… je vous aime beaucoup comme ennemi, vous savez.
    Je vais savourer les liens, et y revenir.
    Si j’étais à Rome, je ne me promènerais pas avec Hegel, par procuration, tout de même.
    Je me promènerais avec Madame de Staël, et « Corinne ou l’Italie » que je suis en train de savourer à mon tour.
    Mais c’est vrai… les Idées ne me font pas rêver. 😉

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  2. Arcimboldo, les fruits du surréalisme avant même qu’ils n’éclosent en leur temps…

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