72 ans après… (et un jour)

Hiroshima, 72 ans et un jour après… (nous sommes le 7 août 2017). Aujourd’hui pourtant, la ville existe encore. La rivière Ôta continue de couler et la spéculation immobilière est allée bon train au point que l’on raconte qu’il n’y a pas si longtemps on voulut faire disparaître le Dôme en ruine qui marque l’épicentre de l’explosion pour le remplacer par des immeubles d’habitation ou de bureaux, bien plus rentables… C’est Ôé Kenzaburo qui raconte cela dans ses fameuses « Notes sur Hiroshima » – un livre à lire absolument (ou dont il faut lire au moins l’épilogue.

Dôme Genbaku

Hiroshima est l’un de ces endroits où l’on se promet d’aller une fois pour mieux comprendre, mieux voir, mieux ressentir, mieux cerner le réel. Et c’est tout cela qui se passe en ce lieu qui contient des symboles simples, comme une cloche émettrice d’un glas lourd, un cénotaphe en forme d’arche où l’on continue soixante-douze ans après à déposer des gerbes de fleurs, un mémorial où sont collectés les noms des victimes et les témoignages qui portent sur elles, un « mémorial des enfants pour la Paix », si simple et anodin vu de loin, où sont réunies toutes les grues de papier fabriquées selon le principe des origamis par les enfants du monde à la suite de celles qu’avait commencé de plier la petite Sadako Sasaki lorsqu’elle avait appris (en 1955) qu’elle était atteinte de leucémie. Cette petite Sadako, on la retrouve à l’intérieur du Musée, en photo, avec une amie, droite et fière dans sa tenue scolaire. Y sont exposées également ses petites chaussures rouges qui allaient si bien avec le kimono de soie que lui avait offert sa mère quand celle-ci avait su que sa fille était dans sa dernière année de vie.

grues de papier au Mémorial des enfants

Comment ne pas pleurer à ces évocations, à la pensée des corps brûlés, parfois volatilisés en une seconde, des corps qui n’ont laissé qu’une ombre, des corps errants dont la peau se détache, des visages qui disparaissent dans la bouillie du sang. Comment ne pas pleurer à la pensée de ces enfants qui n’avaient plus la force de boire l’eau qu’on leur tendait et qui mouraient dans les bras de leur mère. Hiroshima l’enfer absolu au XXème siècle. On me dira qu’il y en eut d’autres et cela est vrai… la Shoah, le Goulag… mais celui-ci, comme chacun des autres, est particulier. Jamais il n’y eut (sauf aux temps mythologiques dont la Baghavad-gita se fait l’écho en faisant allusion à une explosion qui lança elle aussi sur le monde un éclair aveuglant) une telle destruction causée en un seul instant, telle une singularité à jamais inscrite dans l’histoire de l’Humanité.

D’autres explosions semblables (et qui sait s’il n’y en aura pas de telles dans le futur puisqu’on parle avec insistance d’un possible conflit entre les USA et la Corée du Nord…) pourraient contribuer à inscrire un changement définitif dans les gènes de l’humain, comme celle-ci l’a fait pour des descendances entières des hommes et des femmes qui vivaient là. Enfer unique aussi à cause des souffrances et des décès qui durèrent longtemps après (vingt, trente, quarante ans?) dues à des leucémies. Et des êtres qui n’étaient pas encore nés eurent leur vie écourtée.

Ôé Kenzaburo a fait plusieurs visites à Hiroshima, à l’occasion de cérémonies commémoratives et de conférences internationales qui se succédèrent dans les années cinquante et soixante, souvent inutiles, souvent simples lieux d’affrontement entre les grandes puissances, Russes et Chinois en particulier. Les associations de soutien aux victimes voulaient un texte interdisant les armes nucléaires, mais nous n’avons toujours pas atteint ce stade. Même si en quatre-vingt-seize,, le CBCT a fini par interdire les essais nucléaires… mais c’était bien parce que les grandes puissances (y compris la France) les avaient terminés. On se souvient qu’en cette année-là, Ôé, qui eut alors le Prix Nobel de littérature, refusa de venir en France parce que Chirac, qui venait d’être élu, avait lancé une (ultime) campagne d’essais dans le Pacifique… Reconnaissons qu’aujourd’hui, l’Organisation de l’application du CBCT (CBCTO), dotée de moyens puissants (surveillance sismique partout dans le monde) parvient, non pas à « empêcher » mais à informer sur d’éventuels essais clandestins.

On a donné le nom de hibakusha aux victimes atomisées du bombardement de Hiroshima. Pendant longtemps, les hibakusha ont souhaité se taire, qu’on les oublie, alors que « les penseurs, les hommes de lettres » voulaient les inciter à briser le silence. Mais ils ne voulaient pas ou ne pouvaient pas simplement parce qu’ils étaient trop faibles, épuisés par la maladie ou la fatigue causée par les radiations. Certains, cependant, ont trouvé le courage de parler, ainsi en 1963, Mimayoto Sadao, leur représentant, disait lors de l’ouverture de la Conférence de la Paix : « de Hiroshima, je lance un appel, car il y a encore aujourd’hui dans cette ville un grand nombre de gens qui souffrent nuit et jour des maladies causées par la bombe… un grand nombre de gens qui luttent sans cesse vers une mort tragique ». Ce « vers », nous dit Ôé, n’était pas un lapsus, une maladresse, il ne pouvait être remplacé par un « contre », il exprimait simplement l’inexorabilité, un nouveau concept, une nouvelle attente, une nouvelle conscience qui était désormais celle de tous les hibakusha, mais peut-être aussi de tous ceux qui ont compris vers où se dirige le monde. Sans que cette nouvelle conscience vire au catastrophisme, ou alors, comme le dirait Jean-Pierre Dupuy, à un catastrophisme éclairé, autrement dit à la conscience d’une fin inéluctable que l’on ne peut qu’espérer retarder le plus possible.

Les contemporains de la bombe A sur Hiroshima et Nagasaki n’ont souvent pas compris la portée de l’événement : les journaux mirent plus en relief la prouesse scientifique que l’importance incroyable du désastre causé. Les commentateurs ont affirmé avec beaucoup d’aplomb que la Bombe avait permis d’abréger le conflit, et que donc, il s’agissait d’un « mal nécessaire ». On reste stupéfait devant cette insensibilité aux malheurs des populations civiles. Le peuple japonais n’a certainement pas voulu cette guerre : il était soumis à un ordre impérial. Le régime n’avais pas reçu le baptême « démocratique » qu’avait connu le nazisme. L’armée et le gouvernement du Japon étaient sûrement aussi responsables de cette catastrophe que ne le furent l’armée et le gouvernement américains, et le peuple, lui, vaquait à ses souffrances, en espérant bien sûr que son pays serait vainqueur mais en étant témoin chaque jour de nouvelles destructions (le bombardement de Tokyo par des « moyens conventionnels » fit, semble-t-il, encore plus de morts que la bombe d’Hiroshima). Y pouvait-il grand chose ?

Hiroshima – 6 août 1945

Le Musée d’Hiroshima réunit une documentation très riche : on y voit les préparatifs côté américain, les échanges de lettres et de rapports secrets sur l’état de fabrication de l’arme nucléaire, la lettre d’Einstein qui exprime surtout la peur que l’Allemagne arrive en premier à posséder cette arme, le document signé d’une dizaine de physiciens dont Léo Szilard, qui attire l’attention sur les risques liés à l’emploi de l’arme atomique. On y lit aussi les hésitations sur les lieux où lancer la bombe. L’extraordinaire cynisme des arguments : Hiroshima se prêtait bien à la chose parce que la ville est entourée de collines et que donc cela allait permettre de focaliser la puissance de l’explosion en la rendant optimale, et puis, à Hiroshima, il n’y avait pas de camp de prisonniers. Kyoto aurait été une bonne cible : c’était le centre de la vie intellectuelle et donc l’endroit où il y aurait eu le plus de gens à même d’alerter sur les conséquences, mais Kyoto, heureusement pour elle, n’avait pas certains des avantages de Hiroshima…

On apprend aussi à l’occasion que la France aujourd’hui possède encore 300 têtes nucléaires… Pour lui servir à quoi ? L’idée germe que notre président s’honorerait grandement à les supprimer (voire à en supprimer la plus grande partie… il en resterait encore bien assez pour faire face à un très hypothétique conflit…). Quel regain de prestige international cela lui conférerait… et de popularité peut-être, dont il semble avoir déjà si besoin…

***

Nous quittons Hiroshima avec le cœur lourd même si la ville en son ensemble paraît avoir oublié et s’être investie dans le commerce et les festivités. Tout un quartier vit et s’enivre le soir. On y mange d’étonnantes crêpes à base de choux et recouvertes de beaucoup de choses au choix (coquillages, poisson, porc, oignon vert…), on les appelle okonomiyaki. On se régale aussi d’huîtres cuites sur une plaque brûlante, le tout arrosé d’un petit saké… Le tramway de la ligne 2 conduit depuis la gare jusqu’à Miyajima-guchi : le point d’embarquement pour l’île de Miyajima, avec son célèbre grand torii, éternel symbole du Japon, en photo dans tous les livres. Les temples ont presque neuf cents ans, le plus célèbre – le fameux Itsukushima-jinja – a la particularité unique d’être « flottant » : à la marée haute, il est envahi par les eaux de la mer du Japon. On dit qu’avant la restauration de l’ère Meiji, le peuple n’avait pas le droit de fouler le sol de l’île et ne pouvait que s’en approcher en bateau. C’est la raison d’être de ce grand torii planté dans l’eau. Quant à la partie haute de l’île, le mont Misen, elle a sur ses flancs des essences d’arbre uniques, et elle abrite un autre temple, le Daishô-in, appartenant à la secte bouddhique shingon plein de mystères et de curiosités. Des myriades de statues de pierre, un bouddha doré couché, une grotte d’un noir épais où ne luisent que les images des 88 temples de Shikoku et la statue d’une déité cocasse à cause de son long nez.

grand torii de Miyajima

En août 1945, Miyajima fut l’un des lieux de repli des hibakusha, on ne peut s’empêcher de penser à eux.

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3 commentaires pour 72 ans après… (et un jour)

  1. Très belle évocation à la fois historique et actuelle.

    Quant à notre Président, il a sans doute plus la tête dans les nuages de la communication que dans celle des ogives nucléaires. Mais en tant que chef des armées, comme il l’a rappelé avec insistance récemment, on le voit mal revenir en arrière sur le sujet ! 😉

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  2. Debra dit :

    Il y a une chose très importante que vous n’évoquez pas ici.
    Les scientifiques et politiques responsables des événements n’avaient aucune idée de l’effet de ces bombes. Ils n’avaient pas imaginé , et ne le pouvaient pas, ce qui s’est produit.
    Nous avons du mal à imaginer quels pourraient être les effets de ces effets sur nos responsables… dans l’après coup. Il n’est pas certain que beaucoup d’entre eux n’aient pas ressenti une lancinante, et terrible culpabilité. Si, si. Même, peut-être, une culpabilité qui s’est transmise aux générations suivantes…
    Nous, nous connaissons les effets dans l’après coup.
    Cela transforme radicalement notre perception de ces événements.
    Je maintiens ce point de vue dur comme fer, même s’il doit m’attirer vos foudres, et votre accusation d’être froide, intellectuelle, et insensible.
    Si je partage votre émotion en lisant vos évocations de ces jeunes filles en fleur, trop vites fanées, je ne peux pas mettre cette émotion au service d’un projet de pacifisme universel pour l’Homme.
    Parce que je crois que collectivement, nous allons déjà trop loin dans le refus de la Mort, prix à payer pour une vie qui a du poids, et du sens.
    Comment regarder la mort en face sans être nihiliste ?
    Vous voyez, votre évocation permet de redonner un sens tragique à l’Histoire.
    Le sens tragique (re)naît de la reconnaissance de l’ampleur du prix à payer… pour le progrès, de mon point de vue. Et de la réalisation que quoi qu’on fasse… il y aura un prix à payer.
    Qui dit prix à payer dit souffrance, et elle est incontournable.

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    • alainlecomte dit :

      votre pensée est décidément schématique et se ramène toujours au même point: les vivants doivent payer. Payer quoi et à qui? Ici, clairement se trouve convoquée une pensée religieuse: payer à Dieu (qui d’autre?). Or, il n’est pas de Dieu et l’être humain n’est qu’une poussière d’univers qui tente désespérément de se perpétuer en tant qu’espèce, quant à l’être individuel, il est hors de question de le punir au moyen d’un holocauste de la « faute » qu’il aurait commise en existant. Je persiste à penser que vous êtes une évangéliste déguisée.

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