2666 ou combattre la barbarie qui vient

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que voulaient dire ces troix « six » accolés après un « deux ». Etait-ce vraiment comme suggéré par le programme une entrée vers le XXIème siècle ? Mais cela n’expliquait pas tous ces « six »…

cela durait douze heures, en réalité onze heures trente, mais rassurez-vous pas d’une seule traite : mais des « parties » durant d’une à deux heures séparées par des entractes, entre trente minutes et deux heures. Une salle comble. Pas un spectateur songeant à s’en extraire avant l’heure ultime. Une oeuvre fleuve, baroque au possible, un récit confus mais des scènes hallucinantes, des monologues qui nous saisissent comme des incendies, des tempêtes, des cris, des hurlements. Bref un truc qui vous inonde, vous enserre de part en part, entre bruit et fureur, musique assourdissante et videos omniprésentes. Pas vu souvent ça. J’étais au dernier rang (rang X) mais ne le regrettais pas pour une fois, car ainsi j’avais tout sous les yeux, que je pouvais de temps en temps fermer en m’appuyant sur le mur du fond, quand c’était trop dur, ou que j’étais fatigué. Et la faim qui vous tord les boyaux comme si elle était une partie intégrante du spectacle, comme s’il fallait ressentir toute cette souffrance exposée comme aussi un élément de soi (inutile de dire que la MC2 de Grenoble est infoutue de vous fournir une bouffe acceptable, sandwiches immondes dans du pain blanc caoutchouteux assorties de vins minables, tartelettes à la Nutella de bazars, soupes froides quand il y en a encore, le tout servi après une demie-heure voire trois quarts d’heure de queue, mais à qui cette maison a-t-elle donné sa concession, qui vous fait presque regretter le Quick ou le McDo?). Sur le fond une histoire qui pourrait être banale : un mystérieux écrivain allemand connu sous le nom de Benno von Archimboldi, sur qui on organise colloques et séminaires, un candidat au Nobel que personne n’a jamais vu, existe-t-il seulement ? Des critiques littéraires en discutent au cours de la première partie, Liz Norton, la critique anglaise, est leur muse à tous, scènes érotiques tamisées par la lumière, derrière un écran mais filmées par une caméra video qui les retranscrit sur d’autres écrans… Un lien ténu relie cet Archimboldi au Mexique : on en est sûr, une indiscrétion a permis de localiser le romancier allemand dans cette ville de la frontière au nord du Mexique, dans l’état (fictif) du Sororo, Santa-Teresa (en vrai Ciudad Juarez), mais qu’allait-il faire là-bas ? Difficile d’imaginer un touriste de quatre-vingts ans s’égarer dans le labyrinthe des ruelles de Santa-Teresa, cette ville, hélas, si connue pour ses assassinats de femmes ? Deuxième partie, celle de Rosa Amalfitano, fille de Oscar Amalfitano, philosophe plus ou moins wittgensteinien obsédé par la géométrie vivant à Santa-Teresa, troisième partie, celle de Fate, journaliste noir américain parti pour commenter un match de boxe et qui choisit d’enquêter à son tour sur les meurtres. Quatrième partie, la plus terrible, celle des crimes. Où sont donnés comme une litanie les noms des victimes et la description des sévices qu’elles ont subies et cinquième enfin, avant la sortie dans le froid et la neige de la nuit grenobloise, la partie, enfin, d’Archimboldi, où l’on apprend qu’il existe, qu’il est né en 1920, qu’il s’appelait Hans Reiter, qu’il n’eut pendant longtemps qu’un seul livre, qui parlait de la faune et la flore des côtes des mers du Nord, qu’il a fait la guerre, évidemment, dans les rangs des nazis, qu’il fut sur le front de l’Est, qu’il rencontra un certain Fred Saumer, administrateur de la barbarie nazie ayant eu à exterminer bureaucratiquement plusieurs centaines de juifs grecs arrivés dans sa circonscription polonaise par hasard… dont le neveu, Klaus Haas est cet homme qui a été enfermé à Santa Teresa comme coupable des meurtres mais seulement parce qu’il fallait trouver un coupable commode. Voilà l’histoire. Elle tient plus de mille page dans le roman de Roberto Bolaño d’où est tiré ce spectacle. Roman que je n’ai pas lu. Que je lirai peut-être un jour. Les spectateurs qui l’ont lu étaient émerveillés par ce que le réalisateur, Julien Gosselin, avait réussi à en faire car a priori il n’y avait pas de dialogue dans le roman.

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A première vue, 2666 ressemble plutôt à un spectacle total sur le Xxème siècle et ses crimes qu’à une entrée dans le XXIème… à moins que. A moins que Bolaño veuille nous dire que cette barbarie que nous avons sous nos yeux n’est qu’un préambule à ce que sera le XXIème et nous commençons, il est vrai, à en ressentir le frisson, avec tous ces Trump, ces Le Pen et ces relents de populisme. Barbarie ? Deux barbaries se rencontrent en effet dans cette oeuvre : celle du nazisme, bien entendu. La longue confession de Sammer au cours de la cinquième partie nous relate la vie dans un village de Pologne, où les enfants boivent de l’alcool et jouent au football et où, lui, Sammer, qui a reçu en cadeau ces cinq cents Juifs venus de Grèce se demande ce qu’il va en faire si ce n’est nettoyer les rues, au long desquelles ces juifs seront traités par les enfants alcooliques comme des animaux. Sammer aura l’ordre de se débarrasser de ces centaines de Juifs, il aura pour s’en occuper seulement huit policiers, c’est bien modeste pour un tel travail, n’est-ce pas, et tuer tous ces juifs à si peu c’est un peu comme vider la mer avec une cuillère, alors idée de génie, Saumer emploiera les enfants pour faire ce travail, c’est bien que les enfants apprennent à bosser ça les change de l’alcool et du football, surtout que c’est un travail qui plaît. Tuer.

Et puis, comme barbarie, celle qui s’exerce contre les femmes. Permanente celle-là. Pas encore éteinte. Qui renaît, même, et pas seulement dans les états de l’Islam puisqu’un « grand-peuple-épris-de-liberté » (comme ils disent) s’est choisi le plus misogyne, le plus brutal des présidents, celui qui se vante de « les » prendre par la chatte. Bolaño tape très fort contre le machisme. Grâce lui soit rendu pour cela. A côté des descriptions horribles de viols et de tortures (viols par les deux orifices, par les trois orifices etc. jusqu’à cinq, voire huit si on inclut les possibilités avec les oreilles, les yeux et le nombril – sic -) il donne une séquence où un policier dans un commissariat minable du Nord-Mexique égrène une série vertigineuse de « blagues » misogynes qui sont comme des incitations à vomir et dont pourtant, je suis sûr, des hommes continuent à rire grassement (« le seul neurone qu’ont les femmes en plus des chiens c’est pour leur permettre de mieux identifier les chiottes pour les nettoyer »). Oui, il faut avoir le courage de mettre son nez et ses yeux dans cette merde omniprésente pour la voir, pour comprendre, pour sortir de cet abrutissement dans lequel nous sommes et qui nous fait admettre, bon an mal an, que l’on tue, que l’on agresse, que l’on blesse par des mots, la moitié de l’humanité. Sur ce blog, j’ai eu à virer les commentaires d’une lectrice (et oui, vous avez bien lu : une lectrice pourtant), adepte de quelque secte évangélique, qui trouvait que j’y allais trop fort dans ma dénonciation du machisme (c’était à propos de l’affaire Beaupin), elle me disait que je me « radicalisais » (!)… et qu’après tout, la femme devait s’inscrire dans le respect de son seigneur et maître… il y a parfois des « radicalisations » qui valent la peine, à mon avis. Il y a aussi ceux qui mettent en balance la nécessaire lutte contre le sexisme avec le risque d’être taxé d’islamophobie… comme s’il était plus important de ménager des susceptibilités religieuses que d’empêcher que l’on voile des petites filles. Le populisme devient le cache-sexe de cette misère intellectuelle. Certains inventent une notion de « peuple » qui aurait tous les droits, y compris celui d’être sexiste et homophobe. S’y opposer serait automatiquement manifester du « mépris social ». On doit dire non à tout cela et par là refuser la barbarie qui s’annonce.

Ce que cette pièce montre, c’est que le machisme est un nazisme rampant à l’égard des femmes.

Entrée dans le XXIème siècle ? Hélas… si on considère que le combat fondamental de ce siècle risque d’être celui contre la barbarie, tout simplement.

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5 commentaires pour 2666 ou combattre la barbarie qui vient

  1. Le spectacle d’après Roberto Bolano avait fait un « tabac » à Avignon l’année dernière et a poursuivi sur sa lancée en septembre-octobre à Paris (Odéon) : je ne l’ai pas vu mais de la part d’un écrivain chilien, il y a de quoi écrire sur la torture, le machisme, etc.
    Je doute que la fille Le Pen se soit déplacée.
    Quant à notre Président, il préfère visiblement Michel Drucker comme auteur « culturel » puisqu’il est allé au théâtre dimanche soir avec la responsable transparente de ce ministère, tandis que ses anciens ministres s’affrontaient à la télévision en espérant naïvement prendre sa place.

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    J’avais cessé de vous lire depuis que vous m’avez…. exclue, mon ami, mais là, je trouve que vous y allez fort en (vous) représentant qui je suis, alors qu’Internet n’est pas le meilleur moyen de savoir qui on.. (n’) a (pas) en face…
    C’est dommage que les enjeux de ce conflit de civilisation vous échappent, de mon point de vue. (Je ne fais partie d’aucune secte.) En tant que femme… je ne veux pas de vous comme chevalier servant, Monsieur. Je sais me défendre. Ce que je ne veux pas, c’est que.. NOUS continuions encore et toujours à évangéliser pour nos idées.
    Et merci de me publier. Par esprit de liberté d’expression, que vous tenez à défendre. Je l’espère, en tout cas.

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    • alainlecomte dit :

      1- je ne suis pas votre ami,
      2- vous avez tort de présenter la question des violences faites aux femmes sous le jour aimable d’une histoire de chevalier servant,
      3- je n’évangélise pas pour mes idées, je commente une pièce de théâtre,
      4- exceptionnellement, je laisse votre commentaire,
      5- c’est la dernière fois.

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