[Je continue ici mes réflexions sur la guerre vues principalement à la lumière de la Wertkritik en citant à maintes reprises l’excellent article « Nouvelle guerre froide ou « guerre civile mondiale » – La Wertkritik et la théorie critique du capitalisme à l’ère des conflits » de Frederick Harry Pitts enseignant-chercheur à l’Université de Cornouailles].
Résurgence de la guerre – les illusions du « campisme »
Que se passe-t-il sous nos yeux ? Vont-ils se déciller ? Les événements récents rappellent à quel point la guerre est la substance qui sous-tend notre humanité.
Chaque phase de l’histoire montre un nouvel état de la guerre.
Jusqu’à récemment, il y a cinquante ans, nous pouvions nous réfugier dans une interprétation de l’histoire en termes d’impérialisme dominant. S’il y avait des guerres c’était parce qu’il y avait un impérialisme, particulièrement américain, qui cherchait à établir son contrôle entier face à des forces dites « progressistes » qui contestaient sa domination.
Il y eut la Corée, le Vietnam. Comme avant cela il y avait eu des guerres coloniales, par lesquelles des puissances (la France, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, le Royaume-Uni) souhaitaient garder leurs colonies (on ne parlait que de celles-ci, on ne regardait pas les attitudes de conquête et de domination de la Chine sur le Tibet ou le Xinjiang ou bien celles de la Russie sur les « autres républiques de l’URSS » sous l’angle du colonialisme).
Nous étions habitués à cela. Jusqu’à croire naïvement que s’il n’y avait plus de colonies, s’il n’y avait plus d’opposition entre un impérialisme et une puissance « socialiste », l’URSS, cette dernière ayant sombré, eh bien, il n’y aurait plus de guerre ! Et on l’a presque cru pendant une trentaine d’années…
Jusqu’à ce que ça recommence. La Russie qu’on croyait morte sous la dénomination URSS, repartait au combat pour contrer les désirs d’indépendance de ses voisins, dont l’Ukraine en premier lieu (mais il y eut la Georgie, la Tchétchénie…), l’Iran dès sa révolution islamique de 79 s’instaurait en tant que puissance montante contestant à toute autre entité locale et surtout à Israël leur légitimité ; des entités hors-nation, comme Al-Qaïda ou l’EI se lançaient dans des entreprises d’agression à visées tout autant colonialistes, en tout cas à dessein de constitution de nouvelles puissances (le fameux califat), et les Etats-Unis, évidemment, en tant que puissance visant à un monopole des armes, surenchérissaient en se lançant dans des conflits dont ils revenaient plus ou moins bredouille, avant d’en lancer un, récemment, auquel ils ne peuvent même pas assigner un objectif tangible.
La guerre pour la guerre, serait-on tenté de penser. Ou, de façon un peu plus nuancée, la guerre pour renforcer les moyens de la guerre.
L’impact des Etats-Unis est bien sûr à mesurer à l’aune de l’hybris de ses dirigeants (surtout l’actuel) et de la recherche de la concentration maximale des richesses, c’est-à-dire de la valeur encore produite à l’échelon mondial (dans une quête désespérée des dernières miettes de survaleur pouvant subsister, quête qui passe par l’asservissement de l’Europe – ce qui suffit désormais à ce qu’on cesse de parler de « camp occidental » – et la punition de la Chine) et des dernières ressources en énergie fossile encore exploitables (dans un effort de maintien sous perfusion d’une économie carbonée dépassée). Il reste qu’ils mènent une guerre contre l’Iran apparemment sans justification, si ce n’est d’épauler Israël dans sa volonté d’éliminer un Etat brandissant la menace nucléaire et armant en permanence des mini-états hostiles, Hamas et Hezbollah, qui se donnent pour prétexte de défendre un peuple palestinien dont ils n’ont en réalité que faire, alors que l’extrême-droite israélienne veut en profiter pour faire régner un ordre messianique sur un Orient mythique.

Cela fait beaucoup. Doit-on choisir son camp ? Comme on disait autrefois.
La doxa voudrait qu’on regarde cela comme des conflits « entre camps », nous sommant de prendre position pour un camp plutôt que pour un autre. Le conflit serait entre les Juifs et les Arabes, ou entre les Juifs et les Palestiniens, alors qu’on voit bien que les Palestiniens en tant que peuple sont à la fois victimes de la puissance Hamas (c’est-à-dire Iran) et de la puissance Israël (déchaînée par la folie-Netanyahou), que les Juifs sont disséminés dans le monde et que, pour la plupart, ils sont hostiles au gouvernement de Netanyahou et ont été fortement affectés par le traitement assigné à la bande de Gaza.
L’histoire, les traditions, les réalités ethniques sont utilisées par les régimes pour galvaniser les populations, leur faire accepter passivement la dure condition de victimes de ces guerres. Il y a toujours une Bible, un Coran, une Torah ouverte sur un coin de table pour dire : il faut aller là, il faut combattre untel, il faut faire triompher votre peuple, votre croyance, votre dogme1. Israël devra aller du Nil à l’Euphrate (propos tenu par les Evangélistes américains), tandis que la Palestine devra s’étendre du fleuve (le Jourdain) à la mer (la Méditerranée). Une dame qui achète ses légumes sur le marché de l’Estacade se répand en propos angoissés, elle dit à son maraîcher que « c’est ce qu’ils veulent depuis trois mille ans ». Je comprends qu’elle parle des Juifs. Le maraîcher lui répond que les autres ne sont pas clairs non plus (ils ont massacré trente cinq mille gamins, dit-il, vous vous rendez compte?) et la rumeur va ainsi, les propos se dispersant. On finit par voir dans notre voisin le responsable de tout ça. Parce qu’il est Juif, ou parce qu’il est Arabe ou parce qu’il est religieux.
La Wertkritik face à la Crise
Il devrait exister une manière alternative de cerner ces questions. La WertKritik s’y emploie en analysant globalement le capitalisme et ses fondements, mettant en évidence des processus abstraits, évitant d’assigner des responsabilités a priori à tel ou tel groupe humain social, ethnique ou religieux. Elle refuse de fétichiser les rapports sociaux et d’en faire l’origine des conflits. L’un des ouvrages fameux de Robert Kurz et Ernst Lohoff porte par exemple sur « le fétichisme de la lutte de classes » car la lutte de classes, contrairement à ce qu’on a dit pendant longtemps à l’abri du marxisme dogmatique, n’est pas le moteur ou la cause de toutes choses, mais un simple effet de la valorisation sociale (c’est-à-dire du phénomène de création de la valeur par le biais du travail et de la marchandise). Sa réalité fantasmée exprime aussi, selon mon avis (et j’y reviendrai), une forme de fascination pour la guerre, fût-elle « civile » voire « sociale », qui fait partie de la source de nos maux2.
Concernant la guerre, la Wertkritik n’hésite pas à casser le mythe de « l’impérialisme dominant3 » et essaie d’analyser le phénomène au moyen d’autres concepts, évoquant une « guerre civile mondiale ». Il n’est plus question (Ernst Lohoff), à l’heure où les économies nationales sont tellement imbriquées les unes dans les autres, d’affrontements proprement dits entre des « capitaux nationaux ». Même la puissance américaine a à se débattre au sein d’un ordre mondial qui est sans cesse à reconstruire. Robert Kurz a théorisé le rôle des armes à feu dans l’apparition et le développement du capitalisme. L’économie guerrière a toujours dominé le monde. Les dépenses militaires se sont considérablement accrues depuis les « aimables » guerres menées par les Seigneurs du Moyen-Âge, conduisant à une industrie colossale employant des masses de travailleurs. Autant désormais de populations qui bien que civiles deviennent des cibles pour les armées adverses et pas seulement ceux qui travaillent directement à la production d’armement mais aussi leurs sous-traitants, ceux qui les nourrissent etc. le peuple finalement dans son ensemble, d’où le fait que les guerres prennent de plus en plus l’allure de guerres contre les civils, ceci culminant aujourd’hui avec les guerres modernes en Ukraine, à Gaza ou en Iran. Ajoutons que les militaires ont de moins en moins de scrupules à utiliser les populations civiles comme boucliers, pariant ainsi sur les derniers réflexes d’humanité que peuvent encore garder les armées adverses.
Ceci s’est toujours accompagné d’un appel à la recherche technique et scientifique pour à la fois accroître la puissance des armes et augmenter la productivité de l’industrie militaire, suscitant de ce fait, au bout d’un certain temps, un surplus de production qui, soit nécessite le déclenchement de nouvelles guerres (pour écouler les stocks d’armes en surplus), soit trouve à s’épancher dans une économie, comme celle qui apparut à partir de 1945, où la consommation primait, les savoir-faire et les techniques de production du militaire trouvant à se reconvertir dans leurs applications civiles : automobiles, appareils ménagers, postes de radio ou de télévisions, jusqu’à l’essor récent de l’informatique et du numérique, et jusqu’à ce que cette extension peut-être ne suffise plus, ce qui conduirait aux guerres modernes sus-mentionnées.
Là où les années de guerre avaient incubé les « forces productives de la seconde révolution industrielle » sous la forme de forces de destruction, la guerre froide les libéra (Kurz, 2013). L’organisation fordiste du procès de travail, perfectionnée par l’État de guerre, engendra en temps de paix des gains de productivité si rapides qu’ils menaçaient de produire une surproduction de marchandises par rapport à la demande, dévalorisant les biens et créant les conditions de la crise économique. Mais les innovations issues des années de guerre donnèrent naissance à de nouvelles branches de production répondant aux besoins d’une ère de consommation de masse — automobiles, appareils ménagers, par exemple.
Ce qui nous perturbe ici, c’est l’idée que la période qui, pour nous, fut synonyme de paix et de croissance économique et sociale (jamais la civilisation ne connut autant d’avancées dans le monde social, se traduisant en matière de santé – sécurité sociale etc. – de niveau de vie – vacances, congés payés, possibilité de s’équiper de tout un ensemble de machines facilitant notre vie quotidienne – de possibilités de parcourir le monde à la recherche de nouveaux contacts humains, créant une expansion de l’idéal humaniste) s’avère avoir été aussi celle du plus haut développement des armes et de leur commerce, de l’accumulation des moyens de destruction – bombes nucléaires et missiles intercontinentaux – allant jusqu’à la « conquête spatiale » rendue possible par ces recherches en matière militaire et ouvrant la voie à des possibilités jusque là ignorées de destruction du monde, via notamment les satellites militaires.
La guerre froide représenta ainsi l’apogée de l’État de guerre. La course aux armements dépassa toutes les formes de destructivité antérieures et ses implications scientifiques et économiques remodelèrent entièrement le terrain de la concurrence capitaliste à l’intérieur des États-nations comme entre eux. L’Union soviétique demeura un temps compétitive sur le plan scientifique et technologique, mais plusieurs facteurs mirent fin à cette situation : l’essor des technologies de l’information ; une économie occidentale plus mondialisée donnant accès à une production à forte intensité de travail pour contenir la crise ; et l’« accès privilégié des États-Unis au capital transnational », qui permit des dépenses militaires plus élevées. La victoire rendue possible par ces facteurs institua un ordre mondial unipolaire sans précédent historique, dans lequel toute idée d’équilibre des puissances fut abolie (Lohoff, 2013).
Une guerre civile mondiale ?
L’article de Frederick Harry Pitts cité précédemment fait une synthèse éclairante des pensées de la CDV, principalement de Lohoff et de Trenkle, sur la question de la guerre. Il pose en particulier très à propos la question de savoir à quoi nous avons affaire dans le moment actuel. De nombreux auteurs ont eu le réflexe dès l’apparition des tensions de se réfugier dans le connu : voici le retour de la guerre froide. De nouveau l’opposition entre deux camps, mais cette fois, au lieu d’être USA et URSS, il s’agirait des Etats-Unis et de la Chine (avec pour chacun leurs satellites, bien entendu), mais très vite, il est apparu que cela ne pouvait pas être le cas. La Russie attaquait l’Ukraine, le conflit Moyen-Oriental occupait le devant de la scène hors de tout rattachement à l’un des deux grands comme on disait autrefois (lorsque Israêl était vu comme le valet des Américains et les mouvements pan-arabes comme appartenant à la sphère d’influence soviétique). De plus, si la Russie attaquait l’Ukraine, ce n’était pas, comme a pu le prétendre la propagande russe reprise ici ou là par les relais d’influence de Moscou, à cause d’une « menace » soudaine venue de l’Europe ou de l’OTAN, la première étant faible militairement et la seconde presque moribonde en 2022. Non, c’était bel et bien pour tenter de reconstituer un empire dont la Russie avait été séparée au moment de l’effondrement de l’URSS, après une période de troubles où les anciens apparatchiks avaient profité de la situation pour voler, extorquer et constituer des fortunes immenses sur le dos des laissés pour compte (voir la bande dessinée Slava, voir aussi le film kazakh Abel, de Elzat Eskendir, sorti cette année). Ailleurs, dans un mouvement similaire, en Iran, en Turquie, dans certains pays du Moyen-Orient (Syrie), se développaient des forces militaires n’ayant d’autre but que l’enrichissement des élites dirigeantes et des groupes militaires occupant les places de répression et de pouvoir (les Gardiens de la Révolution en Iran, par exemple). Ici, la cohésion sociale était réalisée par l’activation forcenée des principes du fondamentalisme religieux (comme en Inde, également).

Le très bon documentaire passé le 12 avril sur France 5, écrit par Jean-François Colossimo, ayant pour titre « Les empires contre-attaquent » montre excellemment comment tout cela se résume à une synthèse entre un type d’empire assis sur une politique de rattrapage économique propre à la fin de la seconde guerre mondiale et cherchant à mimer la « réussite occidentale », d’une part, et, d’autre part, la Religion qui avait régné autrefois sur ces empires et qui pouvait de nouveau être réactivée et instrumentalisée pour en faire des puissances essentiellement tournées vers la revanche et la mise au pas de tout ce qui pourrait constituer un danger pour l’ordre établi : libération des mœurs, envie de démocratie (même « formelle »!), soif d’émancipation (hors de la religion bien sûr). Les mots de Colossimo rejoignent d’ailleurs les caractéristiques accolées aux régimes dits « socialistes » et/ou « de libération nationale » dans la plupart des écrits de Robert Kurz, notamment dans Lire Marx, où il ne les définit que comme régimes de rattrapage capitaliste. Le « rattrapage » ayant échoué, on était retourné aux vieilles solutions de la religion.
Le documentaire de Colossimo a le mérite également de nous rappeler certains faits que nous avions oubliés : le Shah d’Iran par exemple, promouvant une nouvelle religion à l’époque où il voulait que son pays sorte de l’orbite de l’islam, jugé alors rétrograde et « contre le progrès », mais pensant que rien n’était mieux pour cela que remplacer une religion par une autre, « plus moderne », mais aussi la rapidité avec laquelle l’église orthodoxe russe s’était ralliée à Poutine pour donner à ce dernier sa caution religieuse, ou bien la manière dont les Etats-Unis, dès le début des années cinquante, sous Eisenhower, se munissaient d’une sorte de religion d’État, l’Evangélisme, alors prêché par un certain Billy Graham, mouvement religieux de nouveau propulsé sous l’ère Reagan et trouvant son apothéose actuelle avec l’ère Trump. On avait ainsi un échantillon des manières de faire des régimes tyranniques vis-à-vis de la religion (qui n’est plus l’opium du peuple mais le pain béni des oligarques).
Ce qui est bien sûr frappant lorsqu’on regarde ce qui se passe à l’intérieur même de ces puissances ou « empires », c’est le fait que la situation de guerre ne se présente pas seulement comme une guerre inter-étatique, car enfin rares sont les situations où un bloc formé d’un régime et de sa population affronte un autre couple semblable, la plupart du temps, il semble que la puissance soit singulièrement divisée, livrée à une guerre interne. Il en est ainsi en Iran. Il ne tardera pas d’en être ainsi aux Etats-Unis. Cela apparaît difficilement dans le cas de la Russie à cause du filtrage de l’information. Dans les sociétés de démocratie libérale cela se manifeste par l’importance grandissante de ce que l’on appelle le populisme. Le populisme est l’idéologie qui promeut la guerre interne entre des groupes acquis à des formes d’émancipation individuelle et sociale d’un côté, et de l’autre, des groupes qui y rechignent fondamentalement, attachés qu’ils sont aux vieilles formes de pouvoir et de dirigisme en vigueur dans un passé mythifié, quand les hommes avaient encore tout le pouvoir, quand l’hétéro-sexualité était la norme, que les femmes étaient aux fourneaux et la langue soi-disant « correctement parlée ». Rien d’étonnant à ce que ces thèmes réactionnaires (« l’anti-woke ») se retrouvent dans les programmes des élites dirigeantes des empires en position de causer la guerre externe : ce sont les mêmes mouvements et les mêmes tendances qui fracturent l’humanité à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. Et c’est la raison pour laquelle les tenants de la Wertkritik parlent de « guerre civile mondiale ».
Pour Lohoff (2023), la confrontation actuelle entre démocraties libérales occidentales et Etats autoritaires ne se prête pas à une explication fondée sur la notion classique « d’impérialisme » ; elle constitue plutôt l’expression d’une « guerre civile mondiale » dans laquelle la distinction entre politique intérieure et politique extérieure tend à s’effacer.
Le cadre conceptuel de la guerre civile mondiale permet de saisir le caractère de la confrontation contemporaine comme relevant d’une dynamique autre que la seule concurrence économique. Le mélange régressif d’« autoritarisme, de masculinisme, de culturalisme agressif et d’antisémitisme » que Trenkle (2022) associe à la Russie poutinienne et à d’autres puissances n’est pas extérieur aux sociétés libres de l’Occident démocratique : il en constitue plutôt « l’envers obscur », son « irrationalisme » étant l’expression des « angles morts » et des « exclusions » inhérents à une « rationalité bourgeoise » qui suppose un comportement instrumental et calculateur sur les plans économique et géopolitique tout en dissimulant la pauvreté, la violence et la domination qui la sous-tendent.
Car en effet, le tort que l’on peut assigner à ces « sociétés libres » de l’Occident démocratique aura été de mal accomplir leur boulot : elles ont apporté du bien être et une forme de liberté très inégalement, en faisant profiter certains mais pas d’autres, choyant les gens des métropoles mais pas ceux des campagnes, sélectionnant (au moyen d’un système scolaire et universitaire basé sur la sélection des élites) ceux et celles qui auraient le droit de venir occuper des positions dominantes, surtout lorsqu’ils venaient des régions colonisées ou des couches prolétariennes de la société. D’où s’ensuivirent volonté de revanche, haines et ressentiments. C’est ce qui transparaît aujourd’hui dans le mouvement dit « décolonial ». Les Lumières, oui, mais pas pour tout le monde. Alors qu’il fallait et qu’il faut encore que les Lumières soient pour tout le monde.
Un sujet divisé
Cette idée de guerre civile mondiale est effrayante, c’est d’abord une guerre entre des forces sociales à l’intérieur de nos sociétés, autour des « libertés civiles », et des droits fondamentaux, qui opposent les tenants d’un ordre traditionnel à ceux qui aspirent à l’universel.
Allons plus loin, n’y a-t-il pas aussi une guerre encore plus « intérieure », comme le suggère un jeune blogueur ici (https://littpo.fr/2026/04/11/de-la-guerre-et-de-la-paix/), celle qui nous traverserait nous-mêmes en tant que sujets divisés, nous contraignant à la vigilance de chaque instant. Certains objecteront que cette division interne est l’effet de la division sociale, mais cela n’est pas évident : la relation de cause à effet peut aussi aller dans l’autre sens, en tout cas, il s’agit d’une relation complexe (dialectique?) et il serait présomptueux de trancher pour un seul sens. L’article de Pitts a déjà suggéré, reprenant les mots de Lohoff, que la guerre était issue de cette capacité propre à la subjectivité humaine d’objectiver autrui, allant jusqu’à parler d’une « capacité humaine commune à la violence et à une disposition à risquer sa vie dans le combat ». « Si la capacité de tuer – disent-ils – ou d’être tué doit être continuellement renouvelée comme condition de la conscience de soi humaine, l’État moderne en représente la suspension et la sublimation : la lutte à mort est déplacée vers d’autres types d’activités sociales – à savoir le travail. Mais l’instauration d’une telle paix sociale ne fait en définitive que médiatiser sous une autre forme le contenu sous-jacent de violence et de destruction – processus susceptible de s’inverser aisément lorsque la décadence et la dérégulation se déchaînent ».
Comme le dit le blogueur Gabriel Grossi, ce serait à nous peut-être de commencer à nous battre contre nous-mêmes afin de faire reculer les tendances qui nous poussent au repli, à l’esprit de vengeance et à l’affrontement. « La paix est un effort », dit-il.
L’émancipation commence par soi-même. Elle ne se fera jamais sans efforts.
L’effort de la pensée en particulier, qui est le seul à permettre d’enrayer le mouvement naturel vers l’entropie qui conduit au chaos.
Cet effort de la pensée qui doit nous conduire vers toujours plus de capacité d’analyse des situations que nous traversons, certes, mais qui peut aussi nous ouvrir l’imagination vers d’autres mondes possibles.
Bien sûr, avec l’IA, qui, justement, cherche à nous éviter de tels efforts, nous sommes mal engagés… mais n’est-ce pas la preuve qu’elle a partie liée avec les forces de destruction, elle aussi.
1 Je n’incrimine pas ici ces Grands Textes, qui font partie peut-être du seul legs positif de nos civilisations, mais l’utilisation inévitable qui en est faite à des fins purement politiques.
2 La classe « capitaliste » pourrait-elle être « éliminée » qu’aussitôt elle réapparaîtrait sous une autre forme tant que le ressort abstrait, fondamental, du capitalisme demeurerait en place, et la disparition de celui-ci résulterait de bien autre chose – peut-être une transformation profonde de l’imaginaire social – qu’une volonté guerrière, laquelle ne fera jamais au contraire que le maintenir si du moins notre hypothèse est juste, que le système productif est basé sur l’effort de guerre permanent.
3 C’est-à-dire l’idée d’un impérialisme occidental qui tirerait les ficelles des affrontements divers qui se déroulent à la surface du globe.
















































