Absolu talent : « My absolute darling » de Gabriel Tallent

Le problème, c’est qu’on n’a aucune preuve que les autres humains sont conscients et vivants, comme nous. Nous, on sait qu’on est conscients car on fait l’expérience directe de nos pensées, de nos émotions, de cette manière inquantifiable qu’on peut éprouver à se sentir vivants, mais on n’a aucune expérience de la conscience des autres, si bien, si bien qu’on n’est pas certains qu’ils soient vivants, vraiment vivants, qu’ils aient une expérience de leur propre vie identique à la nôtre. Peut-être qu’on est la seule et unique personne réelle, entourée par des coquilles vides qui se comportent comme des gens mais qui ne sont pas dotées d’une vie intérieure comme nous. 
L’idée, en fait, d’après les philosophes, c’est de s’asseoir en face de quelqu’un et de lui casser les doigts avec un marteau. On voit sa réaction, il hurle. Il porte sa main à la poitrine. Tu en conclus qu’il agit ainsi parce qu’il a mal.
Mais ce qui se produit véritablement, quand tu es face à quelqu’un qui souffre, ce qui se produit véritablement, c’est que le gouffre entre toi et lui se révèle soudain. Sa douleur t’est totalement inaccessible. C’est presque comme une pantomime. Quand l’autre ne souffre pas, quand vous êtes juste en train de discuter tous les deux de Hume ou de Kant, tu peux croire qu’il existe entre vous deux un échange d’idées et d’émotions. Mais de le voir en souffrance comme ça, une fois la surprise passée, ça met en lumière le gouffre infranchissable qui sépare ton propre esprit humain de tous les autres, des personnalités étrangères. Ça met en lumière le vrai, le véritable état des échanges humains, et non pas l’état social ou imaginé. La communication n’est qu’un fin vernis, Croquette. 
Extrait de « My absolute darling » p.312

C’est ce qu’on appelle en philosophie cognitive le paradoxe des zombies. Comment être sûr en effet que nous ne sommes pas entourés de zombies ? Des êtres qui feraient tout ce qu’il faut pour qu’on les prenne pour des humains comme nous, mais qui n’auraient rien à l’intérieur d’eux-mêmes ? L’Intelligence Artificielle a sérieusement à voir avec ce problème. Cet extrait donne aussi le ton de ce roman renversant d’un jeune auteur américain débutant : Gabriel Tallent. On y trouve la violence extrême qui sourd presque à chaque page du livre. Violence de la nature (on peut sans doute rattacher cet ouvrage, publié en France chez Gallmeister, au courant « Nature Writing »), et violence de la folie.
Folie, quel autre mot peut-on appliquer au personnage de Martin, le père célibataire de l’héroïne fantastique de ce roman : Turtle, 14 ans ?
Turtle ou dit autrement Julia, Julia Alverston, en dernière année de l’école primaire de Mendocino, petite ville du Nord de la Californie.
Affrontement permanent, sanglant, incestueux avec le père pervers, affrontement sourd avec la société, incarnée par l’école, son proviseur, gros et cravaté, l’institutrice, travailleuse sociale autant qu’enseignante, qui roule en cabriolet rafistolé, fait son jogging sur la côte, essaie d’entrer en dialogue avec son élève, échoue, recommence, jusqu’à ce qu’on sente enfin la petite voix se frayer heureusement un chemin dans le cerveau de Turtle, une petite voix qui s’alimente des conseils sages d’un grand père qui succombera sous le poids du chagrin ou de la colère.
Affrontement avec la nature, autant avec la forêt dans laquelle se perdent les camarades de classe non initiés, Jacob et Brett, qu’avec l’océan où la puissance des vagues de la pleine lune est assez forte pour emporter à la fois Turtle et ce même Jacob vers des dérives inconnues. Main cassée, livrée au froid et à la nuit, la gamine réussit l’exploit de les sauver, elle et son copain, faisant démarrer un feu grâce au culot poli d’une vieille canette.
Mais Martin dans tout ça ? (le père). On entre ici dans la noire consistance du fond de l’âme humaine. Martin est sans doute un homme intelligent : Descartes, Hume sont ses lectures préférées, la bibliothèque est fournie mais le cerveau est sérieusement dérangé.
La citation ci-dessus révèle le fond d’angoisse d’un homme qui ne peut comprendre l’empathie, pour qui le seul rapport aux autres êtres serait le ressort amour / haine. Amour absolu, comme souligne le titre, mais qui, dans les marécages de l’esprit, n’a guère de différence avec la haine absolue.
Martin est de ces gens qui ne peuvent supporter la moindre liberté prise par ceux ou celles qu’ils prétendent aimer, pour qui tout geste de libération doit entraîner des représailles. La pire violence exprimée dans ce roman ne serait donc pas nécessairement celle de la nature, mais celle qui vient du besoin impératif de tout contrôler autour de soi.
Ce roman est aussi un roman d’armes. Il faut à l’auteur de sacrées connaissances en la matière pour mettre dans les bouches de ses personnages autant de descriptions techniques. Jamais on n’aura aussi bien compris le fonctionnement d’un Colt .45 ou d’un Remington 870, ni quand et pourquoi il s’enraye. Et heureusement que ça s’enraye parfois, ces foutus engins… En tout cas, Turtle en connaît un rayon sur le sujet. Autant que son père. Et pour cause, puisqu’il a passé une grande partie de son temps à le lui enseigner. Plutôt que le sens des mots.
Du coup, elle est forte, Julia, trop forte peut-être.
Tellement qu’on en vient à se demander si une éducation violente n’est pas la meilleure chose qui puisse arriver à un être humain si on veut qu’il s’en sorte face à la violence du réel… Même si son esprit à elle aussi vacille. Lui aussi entre amour et haine. Amour du père, haine du père. A l’unisson avec les mêmes sentiments ressentis par le père. Recherche de l’inceste tout en se promettant qu’à l’avenir, cela ne se reproduira plus…. Si son esprit vacille cependant, on sent qu’elle va résister au mal, à l’avilissement, qu’elle refusera d’imprimer en elle la haine de l’autre que voudrait lui transmettre le père. Dans tout ce qu’elle vit, elle reste un personnage innocent. Ce qui fait sa grandeur.

On frissonne beaucoup en lisant ces pages. Un psy pourrait-il seulement démêler cet écheveau de sentiments et de pulsions contradictoires ? Pas sûr… On se noie en même temps que les personnages dans l’eau salée des mers, dans les suffocations de haine et dans le vomi des douleurs trop fortes.
La scène finale (ou plutôt l’avant finale), l’apex, dure un siècle c’est-à-dire cinq chapitres, soit une quarantaine de pages, à une moyenne de huit pages par chapitre, évidemment je ne vous la résumerai pas, on ne dévoile pas la fin d’un thriller, mais on devine qu’il s’agit d’une mise à mort, dont le décor s’étale sur une dizaine de kilomètres, d’abord dans une maison du bord de la côte, puis sur une plage, dans les rochers, dans la mer, et on voit à la fin « le sang s’écouler en immenses bandes noires sur le sable humide. »

Mendocino (Californie)

Ce terrible roman est parfaitement écrit, du moins pour ce que l’on peut percevoir au travers de la traduction (signée Laura Derajinski) : évocation d’une nature luxuriante, passage habile du monde extérieur au monde intérieur des personnages, panique des êtres qui se traduit par une panique de l’écriture.
Sans doute la traductrice a-t-elle eu du mal à rendre un langage de jeunes américains dans l’équivalent qu’il pourrait avoir en français, elle essaie de le faire par le biais d’un usage – peut-être trop fréquent – de l’expression « genre » dans les phrases prononcées par les élèves (« Le lycée, c’est un peu… genre un peu… juste un tout petit peu naze »).

Gabriel Tallent, né en 1987 au Nouveau-Mexique et qui aurait mis huit années à écrire ce livre – ce qui ne surprend pas étant données la précision des descriptions et l’étendue des connaissances manifestée – rejoint la cohorte de tous ces jeunes écrivains américains si… talentueux que nous révèlent les éditions Gallmeister et dont l’écrivain drômois André Bucher se plaît à se faire le chantre en France : les Kent Aruf, David Vann, Jean Hegland, Louise Erdrich… (liste très longue en dernière page de noms dont il faut bien dire que la plupart nous sont inconnus) tous dont l’un des pères spirituels est sûrement Jim Harrison. Turtle restera un personnage de la littérature autant que la Delva de Harrison, justement, et nous rêverons encore un peu d’aller nous promener du côté de la Californie sauvage, celle du Nord, ou de l’Oregon qui n’est pas loin, en souhaitant seulement que les injures d’un Trump n’y trouvent pas (trop) d’écho.

Autre extrait (p. 216) :

Quand Turtle était petite et qu’elle se promenait avec son grand-père, elle lui demandait : « c’est quoi, ça ? » et il répondait : « Décris-le moi. » Et elle lui racontait ce qu’elle voyait. Elle faisait passer un brin de folle avoine dans la paume de sa main, les graines jumelles chacune ponctuée d’une pointe et d’une longue barbe noire inclinée. Elles avaient une jolie forme de fléchette, gonflée sous la pointe et s’affinant au-dessus. La moitié inférieure de chaque graine était gainée d’une douce pellicule dorée, très évocatrice, légère comme la fourrure des bourdons mais lisse et collée à l’arrondi de la graine. Les longues barbes noires étaient rugueuses au toucher. Elle aimait la façon dont la balle s’égrainait dans sa paume. Il lui disait : « Quand une petite puce connaît le nom d’une chose, elle pense tout savoir à son sujet et elle ne regarde plus. Mais un nom ne veut rien dire, et affirmer que tu connais le nom de quelque chose revient à avouer que tu ne sais rien, moins que rien. » Il aimait dire : « Ne pense jamais que le nom est la chose, car il n’y a que la chose qui existe, les noms ne sont que des pièges, des pièges pour t’aider à t’en souvenir ».

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Bons romans de style classique – II – La salle de bal

Autre livre passionnant, mais sur un tout autre sujet : « La salle de bal » de l’écrivaine anglaise Anna Hope. C’est son deuxième roman. Le premier, « Le chagrin des vivants », semble avoir eu un beau succès. Anna Hope est née en 1974 à Manchester, elle a une gueule marrante (enfin, je trouve…) et a joué comme actrice dans des séries télévisées. Elle dédie son roman à son arrière-arrière-grand-père dont elle a découvert l’histoire avec beaucoup d’émotion : il avait été interné en 1909 dans un asile psychiatrique du Yorkshire, et cela probablement pour une simple dépression. Comme Charles Juliet l’a raconté à propos de sa mère (dans « Lambeaux »), les internements de cette époque étaient emprunts de beaucoup de cruauté et, en général, on n’en sortait pas. On mourait sur place. Notre Anna a donc voulu faire une enquête poussée sur cette institution du West Riding qui était connue localement comme l’asile de Menston et est rebaptisée dans le livre asile de Sharston. Cet asile avait la propriété remarquable de disposer d’une impressionnante salle de bal, que l’on peut voir d’ailleurs en photographie dans des archives réunies par un historien et photographe (Mark Davis) ici et pour la salle de bal ici. Contrairement à ce que dit Anna Hope dans sa note de fin de roman, cette salle ne paraît pas « en ruine ». Elle est juste vide désormais, alors qu’au début de 1911, année où se passe le roman, elle bruit chaque semaine de la musique d’un orchestre et des pas de danse des pensionnaires. Cette agitation tient simplement à la décision d’un jeune médecin, Charles, passionné de musique, violoniste, chef d’orchestre, persuadé au début de cette histoire que la musique et la danse peuvent redonner vie à ces indigents, ces « dépravés », ces pauvres malades qui sont vus avec condescendance… Charles est jeune, avide de participer aux débats de son temps. Or, en matière de soin aux aliénés, les débats se concentrent autour de la question de l’eugénisme, il s’est même créé une société, une revue eugénistes et il semble que les plus grands esprits de l’Angleterre de ces années-là aient versé dans cette idéologie : George-Bernard Shaw, Winston Churchill (alors ministre de l’intérieur) notamment. Peut-être faut-il y voir le poids du scientisme de ce début de siècle et la place prise dans la science par la statistique. Les scientifiques expérimentalistes d’aujourd’hui et les mathématiciens qui ont étudié la statistique mathématique connaissent les noms de Francis Galton et de Karl Pearson. Galton, dont les amateurs de probabilités connaissent au moins le fameux triangle (planche avec des clous qui illustre la convergence de la loi binomiale vers la loi normale) était un cousin de Darwin, il voulut appliquer les mathématiques à la théorie de l’évolution. Fondateur de la psychologie différentielle (branche de la psychologie qui cherche à établir des tests pour discriminer les individus selon des critères « objectifs ») il eut tôt fait de concevoir, en mélangeant traits différentiels et théorie approximative de l’hérédité que l’on pouvait peut-être améliorer la race humaine en empêchant certains traits négatifs de se propager, d’où l’eugénisme. Karl Pearson, autre grand statisticien, prit la relève de son maître. On sait ce que le nazisme doit à ces théories (nous voici alors de retour vers ce qui sous-tendait le roman de Lionel Duroy : finalement, tout se tient, surtout dans ces années du début et du milieu du XXième siècle). Voilà en ce temps-là où pouvait conduire le scientisme, de même d’ailleurs qu’à une époque plus récente, on a cru pouvoir déduire des travaux en génétique un véritable déterminisme des comportements et des dispositions (idée maintenant combattue avec succès par la tendance « épigénétique » qui reconnaît enfin que l’environnement a un rôle tout aussi déterminant, en activant ou au contraire en laissant inactif tel ou tel gène pourtant bien présent dans l’organisme du sujet). Charles, impressionné par l’aura de ces grands savants (et peut-être n’y avait-il pas moyen de faire autrement…) doit se positionner entre les « ségrégationnistes » et les « stérilisationnistes ». Les premiers cherchent simplement à isoler les patients du reste de la société alors que les seconds, on l’a compris, visent à leur interdire toute descendance. C’est pourquoi l’on frémit, dans les premières pages du livre quand quelques pensionnaires masculins sont réquisitionnés pour creuser des tombes au petit cimetière, et que l’on entend prononcer ces mots : « j’ai toujours entendu dire qu’il y avait des bébés qui naissaient ici, mais j’en ai jamais vu ». Mais le jeune médecin n’en est pas encore là : il veut expliquer au congrès de la société eugénique, face à Churchill qu’il admire, que l’on peut tirer profit (oui, profit) de cette masse de gens sans emploi dans un pays pauvre où il n’existe pas assez de bras pour se livrer à des travaux champêtres et à bien d’autres choses.

Alors, il y a Ella et John comme représentants de ces « aliénés » mis en cellules. Tous deux se trouvent là pour des raisons bien conjoncturelles. John a perdu une petite fille, puis sa femme, s’est retrouvé seul et totalement déprimé. Ella en a eu assez de sa condition de fileuse dans une usine du coin où l’on empêchait les travailleuses même de regarder vers l’extérieur : elle a balancé une bobine dans une vitre pour qu’enfin l’air frais entre dans l’atelier. Geste soudain, qu’elle regretta aussitôt : elle était prête à rembourser, mais rien n’y fit, elle fut tout bonnement internée. Pour le médecin Charles, ce sont de robustes personnes qui peuvent encore « servir », à qui il faut donner une chance : ils participeront donc au bal du vendredi, seule occasion où la moitié hommes et la moitié femmes peuvent se rencontrer.

Je ne raconterai pas la suite de cette histoire, cela ne se fait pas. On se doute bien qu’il y aura du désir en circulation entre John et Ella, qu’ils trouveront une solution pour se rencontrer au fonds d’un bois, sur l’herbe tendre et humide, seule rencontre d’ailleurs, et aux conséquences fondamentales. Pendant ce temps, le jeune médecin perdra un peu la tête. N’est-ce pas lui plutôt qui mériterait quelques soins ? On le devine chamboulé par ce qu’il découvre : la liberté et l’amour que se vouent d’autres que lui alors qu’il est tellement peu au fait de son propre désir… Ses frustrations vont le conduire au pire. Mais rassurez-vous : il y aura une sorte de happy end… ce qui, soit dit en passant, enlève un peu de crédibilité au roman… mais que voulez-vous, souvent les éditeurs hésitent avant de mettre en circulation des écrits trop noirs…

Sur la forme, le roman possède une structure « à trois voix » si l’on peut dire, tour à tour Charles, Ella et John s’expriment et c’est au travers de leurs regards respectifs que l’on découvre des personnages secondaires également touchants comme cette Clem, jeune femme sensible qui est là pour avoir refusé un mariage arrangé, dévoreuse de livres, mais à qui finalement le médecin sadique interdit la lecture, persuadé qu’il est sans doute que « la littérature, ce n’est pas bon pour les aliénés » et encore moins pour les « aliénées », Clem l’anorexique que l’on nourrit de force au moyen d’une sonde, mais qui se sauvera de sa manière à elle.

« La salle de bal », à l’instar de « Eugenia », comme l’on dit banalement « nous parle aussi de notre présent », ne serait-ce que par la confrontation que ces romans opèrent avec des idéologies qui n’en finissent pas de rôder autour de nous, racisme, antisémitisme, eugénisme… Quand ce ne sont pas les Juifs qui sont montrés du doigt, ce sont ceux qui souffrent psychiquement, les homosexuel-le-s ou les transgenre et la partie de la population qui occupe le haut du pavé ne manque jamais de ressources pour inventer des justifications à sa cruauté et à ses turpitudes…

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Bons romans au style classique – I – Eugenia

Deux bons romans que j’ai lus récemment : « Eugenia » de Lionel Duroy et « La salle de bal » de Anna Hope. Ils sont touchants parce qu’ils racontent des histoires à la fois vraies et troublantes, chacun sur fond historique et avec des personnages attachants. Ces deux excellents romans m’ont réconcilié avec le style « classique », moi qui suis plus « nouveau roman » que balzacien (pour reprendre cette vieille opposition née dans les années soixante).

Commençons par « Eugenia », un roman dont l’action se déroule dans les années quarante en Roumanie. Eugenia est une très jeune femme, dont les parents sont commerçants (en vins) dans la belle ville de Iasi (curieusement orthographiée Jassy), elle a deux frères, dont un aîné et un cadet. L’aîné, Stefan, est « nationaliste » (euphémisme pour fasciste) et le cadet, Andréi, est tendre et poétique. On vit en ce temps-là dans un antisémitisme qui n’est encore pas trop visible, Juifs et roumains non-Juifs coexistent. En face de chez Eugenia, il y a par exemple une pharmacie tenue par des Juifs, les Meyer, et sa famille entretient de bons rapports avec eux. La communauté juive est divisée en deux d’un point de vue sociologique : ceux qui ont réussi (à coups de diplômes chèrement obtenus) et ceux qui sont restés dans la misère. Qui songe à analyser les raisons d’une telle dichotomie, à se plonger dans l’histoire pour apprendre que de tous temps, les Juifs n’ont pas eu le droit de cultiver les terres, ont été cantonnés dans des métiers où ils devaient s’en sortir uniquement par leurs dons personnels, leur travail intellectuel à moins d’être condamnés à survivre sur les décombres offerts par les sociétés chrétiennes d’accueil ? Parmi les Juifs « heureux », figurent et ont figuré toujours des intellectuels. Dans l’Autriche voisine, Freud fut de ceux-là…

autre passionnant roman à lire sur ce sujet : Tabac Tresniek de Robert Seethaler, qui met en scène un jeune homme venu de Haute-Autriche à Vienne pour aider son « oncle » marchand de tabac et qui a pour client Sigmund Freud soi-même, amateur de gros cigares, déjà très âgé, pour qui le jeune homme se prend d’affection : on assiste à la montée du nazisme à Vienne, les magasins des Juifs sont détruits, les boutiques de ceux qui les aident aussi, et le Tabac de l’oncle Tresniek est évidemment perçu comme ami des Juifs puisqu’on y reçoit courtoisement Freud, le jeune homme se dévoue à l’illustre psychanalyste jusqu’au départ de celui-ci pour Londres, l’oncle sera enlevé par la milice, on ne le reverra plus, le jeune neveu non plus… et ne resteront de lui en devanture du magasin que les rêves qu’il s’était résolu à afficher quotidiennement comme dernière preuve de sa résistance à la barbarie.

Anna et Sigmund Freud sur le chemin de l’exil

En Roumanie, il y eut des écrivains, dont ce Mihail Sebastian dont s’éprend Eugenia. Ce n’est pas un personnage de fiction, Mihail Sebastian a vraiment existé. Il est l’auteur de romans qui ont fait date, comme « L’accident », et d’un journal, traduit et publié en Français, dont le livre de Duroy contient des extraits. Il s’appelait de son vrai nom Iosif Hechter. Il a survécu à la guerre, mais bien peu de temps puisque en 1945, il fut renversé par un camion militaire soviétique dont les freins avaient lâché, à se demander si « l’accident » n’était pas prémonitoire… L’héroïne de Duroy, si attachante, si lumineuse, avait fait sa connaissance grâce à sa professeure de lettres, une certaine Irina qui l’avait invité au collège dans le but de faire une conférence sur la littérature. Et là, premier choc, première fois où les yeux doivent se déciller : l’écrivain est agressé en pleine classe par un groupe antisémite, de ces groupes qui donneront un peu plus tard la sinistre « Garde de Fer » du maréchal Antonescu. Et au sein de ce groupe : le propre frère, Stefan, d’Eugenia. La professeure se bat vaillamment pour son invité, de même qu’Eugenia, qui n’hésite pas une seconde à venir à la rescousse. Désormais, au sein de la famille, les disputes et déchirements ne cesseront d’éclater. Romantique à souhait, Eugenia n’aura de cesse de retrouver Mihail et de l’aider à se cacher, le plus souvent avec difficulté tant le jeune écrivain semble souscrire à une sorte de fatalisme au nom duquel il se ferait bien arrêter sans résistance…

Lionel Duroy – crédit Hannah Assouline

Lionel Duroy tente d’analyser le désarroi objectif des populations juives de ces pays de l’Est européen. Angoisse et désespérance de gens – comme Sebastian – qui, se sachant Juifs, veulent à tout prix « s’intégrer » (comme on dit aujourd’hui), se sentir patriotes du pays d’adoption, ici plus Roumains que les Roumains, prêts à tout pour se faire accepter, y compris à s’auto-flageller et à fournir à leurs détracteurs des armes pour qu’ils les battent. Qu’on en juge : Sebastian se reconnaissait un père spirituel dans la personne de Nae Ionescu, écrivain – philosophe maître à penser d’une génération, il lui avait même demandé une préface pour son livre « Depuis deux mille ans » (qui relate les affres et souffrances d’un jeune Juif en Roumanie) or cette préface transpire d’un anti-sémitisme obscène… émettant des sentences comme : « Judas souffre et doit souffrir – parce qu’il est Judas. Dès lors, le Juif souffre ». ou bien : « tu es malade, Josif Hechter. Tu es malade parce que tu ne peux que souffrir et que ta souffrance est sans issue ». On croit entendre l’ignoble Heidegger affirmer que de toutes façons les Juifs ne peuvent pas « mourir » dans les camps de la mort puisqu’ils sont par essence étrangers à la notion même de mort (Conférences de Brême, cf. Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Emmanuel Faye, p. 663)… Pourtant, Sebastian ne rompt pas avec Ionescu. De même qu’il ne saurait rompre avec tous ces intellectuels roumains infects avant 1944 mais qui surent se refaire une vie après, notamment en France : Mircea Eliade, Emil Cioran (fervents défenseurs des ligues de la Garde de Fer). Il disait, Cioran : « il est des moments historiques qui font du juif un traître »… plus tard, on l’admirera en France pour son cynisme et son nihilisme…

De 1938 à 1942, les événements s’accélèrent : montée de Hitler, Anschluss de l’Autriche, envahissement de la Tchécoslovaquie, puis de la Pologne, pacte germano-soviétique, déclaration de guerre de la France et de l’Angleterre… pendant ce temps, en Roumanie, la Garde de Fer s’installe au pouvoir. Groupe initialement réprimé par le gouvernement « démocratique » nommé par le roi Carol II (et dont le fondateur sera exécuté), avec l’appui de Hitler il va finir par terroriser les démocrates et par s’installer au pouvoir. Cul et chemise avec les nazis, les membres de la Garde de Fer (qui s’est appelé avant cela « Légion de l’Archange Michel ») vont les seconder, une fois le Pacte germano-soviétique rompu par Hitler en 41, dans leur tentative d’envahir l’URSS, au prétexte d’abord de récupérer la Bessarabie et la Bucovine du Nord. Les Soviétiques ripostent en envoyant des avions bombarder des villes roumaines comme Iasi. Eugenia est devenue entre-temps journaliste pour l’agence Rador, sise à Bucarest. Elle assiste, impuissante au pogrom de Iasi (27 juin 1941), l’un des plus sanglants jamais perpétrés à l’époque moderne. Les nazis n’eurent pas à intervenir puisque c’est la majeure partie de la population roumaine « chrétienne » qui se chargea de la liquidation de la presque totalité de la population juive de Iasi (environ 15 000 personnes). Les autorités de l’époque prétextèrent une soi-disant complicité des Juifs avec les Soviétiques : on allait jusqu’à faire croire que ces pauvres gens guidaient avec des torches les bombardiers russes dans leurs incursions. Eugenia, qui est sur place, sait bien qu’il n’en est rien.

pogrom de Iasi

Détail curieux : ayant rencontré Curzio Malaparte, en qui elle a confiance, elle lui téléphone un reportage sur les atrocités commises, tout en lui expliquant l’affaire du prétexte. Malaparte, grand spécialiste du double-jeu, publia un article sous son nom reprenant les informations et donnant pour établie la complicité des Juifs avec les Soviétiques… Ce n’est qu’après la guerre qu’il publia la véritable version de l’histoire dans son fameux Kaputt.

A la fin de la guerre, une fois Antonescu viré, Eugenia continuera son travail de reporter et voudra recueillir les témoignages de ceux et celles ayant participé au massacre. Toutes les portes bien sûr lui resteront closes. Vous avez dit massacre ? Quel massacre ? Juste quelques vengeances après que l’on se soit aperçu que les Juifs pactisaient avec les Bolchéviques…

cf. sur Wikipedia :

Selon un rapport commissionné et accepté par le gouvernement roumain [en 2004], une partie de la population civile a participé au pogrom ou en a profité:

« Ceux qui participèrent à la chasse à l’homme dans la nuit du 28 au 29 juin furent en premier et principalement la police de Iași, aidée par la police bessarabienne [il s’agit des policiers et gendarmes du territoire occupé par l’URSS, qui avaient échappé à la déportation au Goulag et s’étaient regroupés à Iași] et les unités de gendarmerie. Les autres participants furent les soldats de l’armée, des jeunes gens armés par les agents du SSI (Service Spécial d’Information), et la foule qui volait et tuait, sachant qu’elle n’aura pas de compte à rendre de ses actions… En plus de donner des informations sur les Juifs, de conduire les soldats aux maisons et aux caches des Juifs, et même de pénétrer eux-mêmes dans les maisons, certains résidents de Iași ont aussi pris part aux arrestations et aux humiliations imposées aux Juifs sur leur chemin vers la Questure. Les auteurs de ces crimes comprenaient des voisins des Juifs, les participants plus ou moins connus des mouvements antisémites (dont des étudiants), des réfugiés bessarabiens, des tsiganes, de modestes fonctionnaires ou employés, des cheminots, des artisans frustrés par la concurrence juive, mais aussi des cols-blancs, des retraités et des vétérans de l’armée. »

Pour « Eugenia », Lionel Duroy a réuni une documentation impressionnante (on pense un peu à Jonathan Littell et à ses « Bienveillantes »), emprunté des extraits de journaux à Sebastian et Malaparte. C’est tout un pan d’une histoire en partie méconnue qui se révèle à nos yeux au travers d’un personnage captivant et lumineux. Je le recommande à toute personne qui, aujourd’hui, s’inquiète, peut-être à juste titre, des regains d’un certain fascisme, des manifestations d’un racisme hélas répandu dans les rues de nos villes. Les mêmes événements ne se reproduisent jamais, mais des événements homologues, d’une époque à l’autre, peuvent se produire. Tout le monde, hélas, n’a pas le courage d’une Eugénia.

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Tintoret et Delacroix

Le Tintoret – présumé auto-portrait

Face à ce magnifique portrait, présumé auto-portrait, Sartre écrit :

On peut voir à Londres, un jeune homme grave et vif, insolent, mal à l’aise, aux grands yeux, qui se retourne prestement vers les visiteurs et les prévient de justesse à l’instant qu’ils vont le surprendre. Il nous regarde, celui-là ; son regard prend au plus vite tout ce qu’il peut attraper. Le reste offre moins d’intérêt : un nez qu’on a traité sans indulgence et puis du poil : une moustache pessimiste, une barbe, nul doute que ce garçon n’ait mis son orgueil dans ses yeux. (Sartre et les arts, revue Obliques, 1981).

Sartre lors d’une interview en 1971

Pour le philosophe existentialiste qui a érigé en méthode une psychanalyse de son cru, « situationnelle » pourrait-on dire, ou « existentielle », qu’il a mise déjà à l’épreuve de Baudelaire et qu’il mettra à celle de Flaubert, Tintoret, dont on voit l’aube du génie en ce moment à Paris au musée du Luxembourg, est l’anti-Titien (Titien est bien plus âgé, il a régné sur la peinture vénitienne pendant trop longtemps, il était une sorte d’aristocrate, il ne venait pas de Venise, alors que Tintoret, lui, était né là, et de milieu modeste). Pourtant en ces débuts troublés et troublants, on le voit conjuguer des influences multiples dont celle du Titien justement, mais aussi celles de Paris Bordone, de Pordenone et de Michel-Ange. Tintoret, ou « Tintorretto » : le petit teinturier. Est-ce dire qu’il se contentait d’un travail de teinture sur les toiles ? Que la peinture somme toute se ramènerait à ça ? C’est qu’en ces années mille cinq cent cinquante, la peinture n’était peut-être pas l’art majeur : l’architecture valait bien mieux et c’est pourquoi sans doute on voit le jeune Jacopo Robusti s’escrimer avec des perspectives profondes, des carrelages presque aussi envahissants que des petits carreaux de Vasarely, des toitures alambiquées, colonnes ioniques, arches, plafonds droits qui occupent plus de la moitié de l’espace sur certaines toiles. Heureusement, les sujets sont là, même s’ils donnent l’impression d’être traités de manière mineure : la femme adultère (ne jetez pas la pierre…), la mort d’Adonis, la princesse, Saint-Georges et le dragon, les muses, le labyrinthe de l’amour… avec ses surprises, ses détails qu’un regard négligent pourrait oublier de remarquer: le reflet de la princesse dans l’armure du guerrier, les musiciennes prétentieuses transformées en pies en tout petit, dans le fond de la toile consacrée aux muses ou bien encore le sanglier qui meurt, atteint pas les flèches des angelots après qu’il ait percé le flanc du bel Adonis qui se meurt au premier plan, entraînant Vénus à son tour dans la perte de connaissance. On sent que Tintoret n’aimait pas seulement la couleur (le colorito) et le trait (il designo), il aimait aussi les histoires et parmi elles les histoires d’amour : il ne s’est pas gêné pour donner libre cours à son désir d’érotisme dans tous ces nus palpitants que le musée expose et qui ont pour prétextes Suzanne et ses fameux vieillards ou bien Adam et Eve qui seront chassés bientôt du paradis (en tout petit, à droite du tableau, Adam étant encore hésitant au premier plan, la main sur la bouche comme s’il disait : « euh… », « attends » ou « pas tout de suite »). C’est amusant, Tintoret de son temps était perçu comme un auteur de sacrilèges : il peignait trop vite, paraît-il, ne prenait pas la peine de s’appesantir ; d’ailleurs, c’est vrai : les visages sur les toiles historiques (par exemple dans la femme adultère) ne sont pas très soignés, un peu tous les mêmes, on dirait : bâclés. Les amis du Titien critiquaient cette forme d’art comme aujourd’hui certains s’attaquent au Street Art : voyons, ce n’est pas sérieux, c’est juste du barbouillage sur des murs lépreux. Vous voyez : à toutes les époques, on a médit des formes d’art un peu renouvelées. La révolution, Tintoret ? (allusion à mes billets précédents consacrés à Rancière) non bien sûr si on entend par là la Grande Révolution sociale, mais oui peut-être si on y voit cette révolution permanente en quoi l’art consiste. Surtout que ces écarts à la norme, au dogme dans le domaine pictural ont nécessairement leur répondant dans celui des mœurs : peut-être tout à coup le désir s’est libéré, on a mis l’accent sur la mansuétude de Jésus à l’égard de la femme adultère plutôt que sur la condamnation, les épaules se sont dénudées, même sous le regard des hommes, et les femmes ont acquis un peu de considération sous les traits de Judith ou de Suzanne, toutes deux héroïnes d’une lutte féministe avant l’heure.

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Delacroix – autoportrait

Quel rapport avec Delacroix ? De là où nous sommes, il semble s’être passé peu de choses en art entre les années mille cinq cent cinquante et les années mille huit cent trente ou cinquante (il est vrai que Sartre a dit que Tintoret avait « tué la peinture »). Pourtant : trois cents ans. Et l’auto-portrait d’Eugène semble répondre à celui de Jacopo. Delacroix aussi s’est intéressé aux plafonds et aux architectures, Delacroix aussi aimait les histoires. Sauf que peut-être, en plus, il aimait l’Histoire. Mais l’Histoire existait-elle au temps de Tintoret ? Pas sûr : le peintre vénitien illustrait des légendes et portraiturait des grands de son monde mais qu’y avait-il de contemporain dans ses sujets ? L’art n’avait pas accompli ce pas. Il fallait attendre Goya. Ou Delacroix. C’est fou comme en ces années de mille huit cents et quelques, les grands intellectuels (on ne devait pas dire comme cela à l’époque) ont eu au cœur de leurs préoccupations et de leur sensibilité ce qui se passait en Grèce, sous conquête ottomane. Les jeunes poètes (Hölderlin, Nerval ou Gauthier) et peintres (Delacroix) ont voulu prendre position sur ces événements politiques qui avaient lieu en Europe. Cela donne par exemple Les massacres de Scio ou bien la belle allégorie de la Grèce sur les ruines de Missolonghi. Et cela donne aussi la sublime orpheline au cimetière, amour de ma jeunesse (je venais passer de longues minutes au Louvre pour la contempler). Perfection d’un visage au regard tourné vers le ciel, comme implorant une aide qui ne viendra jamais. Cette peinture a eu peut-être son répondant dans certaines photographies contemporaines prises lors de siège à Alep ou dans la Ghoutta orientale, peut-être… mais lesdites photos se sont envolées déjà de nos souvenirs, jetées avec le papier des journaux parti dans les poubelles. La jeune fille du cimetière, elle, reste et restera pour toujours, installant bizarrement une prééminence d’un événement historique survenu en plein dix-neuvième siècle sur des événements récents ou actuels. Preuve évidemment d’une immense supériorité de la peinture sur la photographie.

orpheline au cimetière

Vers la même époque que Scio (île de Chios) Delacroix peint son plus célèbre tableau, qui fut autrefois sur nos billets de banque, la Liberté guidant le peuple. Tableau époustouflant. Aucun peintre ni aucun photographe n’a fait plus vibrant, plus « révolutionnaire ». On sent la poudre des fusils, on voit en marche l’alliance des intellectuels et du peuple (Gavroche), bel idéal… qui aura survécu au moins jusqu’en mai 68. Je suis un peu injuste sur la photographie : une photo de mai 68 a survécu. Elle est en noir et blanc. La jeune fille aux cheveux courts qui brandit un drapeau a elle aussi les airs d’une allégorie comme la belle aux seins nus qui brandit l’oriflamme de la République. Mais le tableau a encore la prééminence. Il nous chavire en partie à cause de sa taille, mais surtout à cause de son bruit, de sa fureur, mais c’est vrai que 1830 était autre chose que 1968, les balles n’étaient pas à blanc. L’émotion en est décuplée. Beaucoup est dans l’imagination du spectateur aussi…

C’est une trivialité : Delacroix n’a pas la même palette que le Tintoret. On reconnaît Delacroix entre mille (Tintoret aussi d’ailleurs mais pour d’autres éléments) à son rouge, à ses oppositions de vert et rouge, parfois même des verts bizarres, inhabituels comme ce turquoise qui s’étale en bas à droite de cette crucifixion. Le rouge, nous sommes encore dans la révolution. Ce n’est pourtant pas le rouge sale des drapeaux (ou rouge terne si vous préférez), c’est le vrai rouge de l’éclatement, du bond vers le futur. Les Romantiques croyaient en l’avenir, en cela ils étaient merveilleux. C’est pour cela que je suis resté romantique… mais jusqu’à un certain point (hélas?). Plus tard, Delacroix s’est un peu rangé, il s’est adonné à des sujets quelque peu académiques comme les fleurs et les fauves. Je dois l’avouer : les fleurs m’ennuient. Les fauves non. Surtout quand on déniche dans un recoin de vitrine un chat fait à l’encre et au crayon gras ou de belles crinières léonines à l’aquarelle. Cela évidemment me rappelle mon lion à moi… même si je ne fais guère d’illusion quant à la comparaison.

Sartre, à ma connaissance, n’a pas fait de commentaire sur Delacroix. J’aurais aimé lire ça. Qu’aurait-il dit ? Il aurait dit sans doute qu’il préférait Courbet, car Courbet lui au moins savait étreindre le réel dans sa glèbe, débarrassé de toute idéalisation. C’est bien ce que Delacroix lui reprochait d’ailleurs. Ou bien finalement Sartre aurait fait comme avec Flaubert : commençant par le haïr parce que sa doctrine de l’art pour l’art lui faisait horreur, et puis finissant par l’adopter comme son frère.

oeuvre personnelle – copyright A.L.

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En quel temps vivons-nous – II

Street Art (Grenoble, rue Génissieu)

Je reprends la suite de mon commentaire sur le petit livre de Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous. La semaine dernière, j’avais insisté sur la conception qu’il a du rôle de l’art : la révolution sociale se fonde sur la révolution esthétique, et non l’inverse. Rancière écrit en grand témoin des pratiques artistiques actuelles, il souligne ce qui m’était apparu flagrant lors de la Biennale de Lyon : l’un des caractères dominants de l’art d’aujourd’hui, c’est l’établissement de liens transversaux entre des pratiques normalement séparées.

Non seulement l’artiste tend à devenir une sorte de poly-technicien assemblant des matériaux, des techniques et des modes de représentation hétérogènes. Mais aussi il se donne très souvent comme objet spécifique le travail sur les mots, images, sons ou gestes communs qui traversent les frontières entre activités artistiques et activités prosaïques.

Il croit pouvoir établir en cela un lien avec le politique qui serait aussi, selon lui – dans la mesure où il s’inscrit dans une dimension visant à subvertir l’ordre dominant – de la même manière que l’art, une façon de s’intéresser plus «  aux mots et aux images, aux mouvements, aux temps et aux espaces qu’à un renouvellement interne de ce qui est déjà constitué ». Comme si on pouvait faire apparaître, dans le ici et maintenant une sorte d’insurrection silencieuse basée sur l’extension du champ des formes littéraires et artistiques, comme si, dans la pratique et la réception de l’art contemporain (ou de la littérature) se jouait enfin, de manière muette, une reconquête de pouvoir par rapport aux instances dominantes du marché.

C’est, à mon avis, une manière très (trop?) optimiste de voir les choses, car rien ne prouve qu’il en soit ainsi : les pénétrations de l’art et de la littérature en milieu populaire quoi que Rancière en pense, étant souvent très insuffisantes pour que l’on crie victoire. Dans mon petit village drômois, je sais combien il est difficile d’amener des gens du lieu, paysans, petits fonctionnaires et retraités modestes à dialoguer avec des écrivains qui acceptent pourtant de faire le déplacement jusqu’à eux, et qui sont loin d’être les représentants d’une élite hautaine, dont la parole, même, est infiniment proche de ce qu’ils peuvent développer dans leur for intérieur, une parole qui sait dire, par exemple, la dureté d’un début d’existence au sein d’un monde paysan et qui sait parler de la misère rurale d’autrefois (et d’aujourd’hui) (Charles Juliet notamment).

De fait, Rancière a abandonné le terrain politique au sens traditionnel du terme, celui qui consistait dans l’affrontement de classes sociales dans le but d’un avenir meilleur (cf. ce qu’il dit : on ne travaille pas pour l’avenir, on travaille pour creuser un écart, un sillon tracé dans le présent, pour intensifier l’expérience d’une autre manière d’être). Pense-t-il même que l’on puisse abattre le « système capitaliste » ? Je pense que la notion de système lui fait horreur, comme lui fait horreur également la tendance populiste « anti-système ». L’idée selon laquelle il y aurait une « forteresse centrale du pouvoir capitaliste » est de nature, selon lui, à « engendrer de la dépression » :

nous savons comment un certain marxisme s’est fait le propagateur privilégié de cette dépression, sur le mode : rien ne sert à rien tant qu’on n’a pas pris la forteresse imprenable […] Nous savons aussi comment cette vision du pouvoir capitaliste central entretient par ailleurs la résignation ou la complaisance à l’égard d’autres formes d’oppression – étatiques, militaires, ethniques, sexuelles, religieuses ou autres – qui se trouvent légitimées par le fait en tant que conséquences périphériques de cette domination centrale, quitte à ce que les mêmes pouvoirs oppresseurs soient, au gré des humeurs, qualifiés de simples agents de la domination capitaliste et coloniale ou de formes de résistances à cette domination.

C’est ainsi le schéma classique et centralisateur du marxisme qui est mis en cause, celui qui, dès le début et en passant par tous ses grands penseurs y compris Gramsci et Althusser, a considéré que c’était l’exploitation économique qui était en première cause, la sphère économique étant l’infrastructure à quoi toute la vie sociale et culturelle doit être ramenée. Or, va jusqu’à dire Rancière : « cette dépendance causale n’a jamais été vérifiée ».

Que les pouvoirs étatiques aient servi et servent encore dans nos pays les intérêts des capitalistes n’entraîne aucunement un tel lien de hiérarchie causale entre les formes d’oppression. Les deux grandes révolutions anticapitalistes du XXème siècle ont été marquées non par le dépérissement des pouvoirs oppressifs de l’Etat mais, au contraire, par leur accroissement démesuré. Et elles ont abouti à une autre forme d’exploitation du travail vivant car, de fait, la forme capitaliste n’est aucunement la seule forme d’exploitation économique.

On a bien lu : «  la forme capitaliste n’est aucunement la seule forme d’exploitation économique ». Voilà de quoi faire grincer les dents de beaucoup « d’anti-capitalistes » proclamés dans certains partis comme en dehors des partis constitués.

En situant « l’ennemi » dans un lieu propre à l’abri de solides murailles à l’assaut desquelles il faudrait monter, on développerait ainsi une conception fantasmatique de la lutte pour ce qui nous paraît essentiel or le capitalisme est plus qu’un pouvoir, c’est un monde, et c’est le monde au sein duquel nous vivons.

J’éprouve un certain soulagement lorsque je lis cela car cela rejoint ma conviction profonde selon laquelle il est de plus en plus vain de se lancer dans de grandes diatribes vertueuses et combattantes contre une sorte « d’ordre du mal » fantasmé, ce « système honni », alors que ce système nous a fait et qu’il n’existe à l’heure actuelle nulle part dans le monde de « contre-système » qui incarnerait le bien, ou en tout cas un « meilleur » (timidement, j’oserais dire que seules peut-être quelques sociétés dites primitives… mais que nous ne pourrons jamais rejoindre car on ne remonte jamais le temps).

C’est donc au sein de ce système que nous devons développer ces luttes, sachant aussi (cela n’est pas dit par Rancière) que nous tenons dur comme fer à une grande partie de ce « système ». Les biens et avantages qu’il nous procure : santé, éducation, protection contre les agressions de toutes sortes sont des acquis que nous ne voudrions en rien abandonner sous le fallacieux prétexte qu’une loi anarchique ou vaguement communiste serait meilleure. Au contraire, nous attendons d’un gouvernement, d’un chef de l’état qu’ils fassent tout pour leur assurer les moyens de subsister et de se développer, ce qui passe évidemment par la meilleure « gestion » possible et par l’imposition de critères d’efficacité.

Il faut un certain courage à Jacques Rancière pour oser dire à propos du capitalisme et à la face de ses amis traditionnels, tous plus ou moins marxistes, dont certains sans doute flirtent avec les Insoumis :

c’est la puissance qui « donne » du travail aux prolétaires chinois, cambodgiens ou autres pour produire à la fois des marchandises à bas prix offrant aux salariés, chômeurs et semi-chômeurs du monde occidental les moyens de maintenir leur niveau de vie, et des profits redistribuables – par l’intermédiaire des fonds de pension – en retraites pour les petites gens des Etats-Unis ou – par l’intermédiaire de la fiscalité étatique – en RMI, RSA ou indemnités de chômage dont vivent aujourd’hui chez nous pas mal d’ennemis du capitalisme.

En citant ainsi RMI et RSA (et qui sait, demain peut-être un hypothétique « revenu universel » qui ne sera jamais qu’une nouvelle manière de se désintéresser du phénomène objectif de la pauvreté), il met le doigt, peut-être sans l’avoir vraiment prévu au moment où il répondait à cette interview, sur un débat devenu récemment très brûlant…

oeuvre anonyme – Beaux Arts de Grenoble, atelier BD

Le texte de Rancière a le bonheur de nous sortir de deux attitudes stériles : l’indignation à bon compte qui ne produit rien (les Insoumis…) et la grande déploration défaitiste face à un monde qui n’en finirait pas de s’écrouler (le pensée post-heidegerienne).

Face à « nos » faillites, ces échecs déjà énumérés, il y a en effet la tendance à « rapporter toutes ces défaites à une même cause première […] une catastrophe métaphysique qu’on appellera acosmisme, domination de la technique, crise du symbolique ou autre », formulations qui auraient, selon Rancière, une origine commune dans la pensée de Heidegger. Il est vrai que la politique a toujours besoin d’une globalité, d’une perception d’ensemble, la « science » marxiste en donnait une mais, hélas ou heureusement, elle a sombré à cause de toutes ces défaites : « il n’y a plus de savoir de l’action qui se légitime d’une science de la société ». Alors il fallait bien que quelque chose prenne la place, ce quelque chose, Rancière y renvoie comme à « la pensée post-heideggérienne de la grande catastrophe ». Selon elle, le salut viendra d’une « énième critique de l’humanisme, de l’anthropocentrisme et du cartésianisme, mettant la défense de la terre, de Gaia ou de la planète à la place des combats pour la liberté humaine ou l’égalité entre humains ». Nouvelle globalisation qui fait passer au second plan un enchevêtrement de luttes sur des terrains bien réels, « où l’on sait – dit Rancière – pour quoi et pour qui l’on travaille » : « défendre les droits des pauvres qu’on veut chasser de leur logement ou des paysans qu’on veut chasser de leurs terres, lutter contre un projet menaçant l’équilibre écologique, accueillir ceux qui ont dû fuir leur pays, empêcher qu’on ne les renvoie chez eux etc. etc. ». Ces combats particuliers, singuliers, autrefois s’envisageaient au travers d’une forme universelle, il faut seulement aujourd’hui se résigner à ce que ce ne soit plus le cas. Il faut aussi admettre que désormais les gens qui sont en lutte pour telle ou telle cause ne séparent plus les moyens des fins, c’est presque, pourrait-on dire, la forme prise par la lutte qui devient une fin et c’est en cela qu’on retrouverait la forme artistique.

Je disais au commencement que Rancière utilisait encore les mots « d’ennemis » et « d’insurrection ». Si le premier demeure flou (dans sa pensée, comme plus globalement dans la pensée post-marxiste), le second s’éclaire quand il dit que :

une chose est sûre : ceux qui parlent aujourd’hui d’insurrection font en fait une croix sur l’histoire réelle des processus insurrectionnels et feignent d’ignorer que le peuple en armes n’a plus aucune réalité dans nos sociétés.

Et finalement, conclue-t-il en reprenant les idées du « Comité invisible » : « l’insurrection, c’est en fait l’auto-organisation de la vie par les gens ordinaires, laquelle s’oppose au chaos qui caractérise l’organisation de la vie par en haut […] En somme on retombe sur l’idée que la seule manière de préparer le futur est de ne pas l’anticiper, de ne pas le planifier, mais de consolider pour elles-mêmes des formes de dissidence subjective et des formes d’organisation de la vie à l’écart du monde dominant ».

Il n’y a donc rien de plus pacifiste que cette « insurrection » – là. Rancière est-il encore marxiste ? On peut certes en douter: s’il n’y a plus la forteresse du capitalisme, s’il n’y a plus de front bien établi entre deux classes principales la bourgeoisie et le prolétariat, s’il n’est pas prouvé que la sphère économique soit déterminante, si l’on ne peut plus attendre que le « système » meurt de ses seules contradictions internes, s’il n’y a plus d’insurrection armée et si, même selon Badiou, le marxisme s’est trompé sur l’échelle des temps… alors qu’en reste-t-il ? Mais ce n’est pas grave après tout qu’il n’en reste pas grand chose… pourvu qu’il reste une volonté de résister à ce qui nous semble être un ordre dominant cherchant à imposer ses contraintes au niveau de nos pensées et de nos émotions (on pense au monde marchand bien entendu). Si l’insurrection réside dans le fait de développer des formes de vie et des actions à l’écart du monde dominant (monde de la marchandisation surtout), alors ne peut-on pas dire qu’elle préside déjà et depuis longtemps à nombre de démarches ? Qu’on la voie toujours à l’oeuvre dans le théâtre, l’art et la poésie, lorsque par exemple on donne une lecture de Giono par une belle nuit d’orage dans un village de Provence, quand un comédien déclame du Nazim Hikmet dans une église de village ou quand de jeunes créateurs se lancent à fond perdu dans l’édition de poètes inconnus…

Visée (un peu) réconfortante qui, enfin, nous délivre du défaitisme ambiant : le monde autour de nous grouille de tentatives (souvent réussies, à la différence de nos « luttes » d’autrefois) visant à installer dans les interstices laissés libres du monde marchand des floraisons de vie et d’espoir. A nous de savoir développer ces espaces existants.

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Liberté, égalité… révolution esthétique : à propos de Jacques Rancière

Il y a quelques temps, j’écrivais sur nos faillites (à propos du livre de Régis Debray). Mon billet pratiquait l’auto-dérision, mais faisait aussi quelques constats amers. Entre autres le fait que la « révolution » nous a bien eus… que le marxisme n’était pas l’horizon indépassable de la philosophie de l’histoire etc. Des fois que je n’en sois pas sûr, je me suis plongé dans la lecture d’un de nos penseurs de la société, de la politique et de l’histoire les plus importants : Jacques Rancière.

Jacques Rancière

Jacques Rancière a étroitement collaboré dans sa jeunesse avec Louis Althusser, ayant même rédigé certains passages de « Lire le Capital », cet ouvrage qui, pour les gens de ma génération, faisait figure de passage obligé à tout engagement dans le marxisme. Par la suite, Jacques Rancière a pris ses distances avec le marxisme très « structuraliste » et surtout très « déterministe » (on pourrait dire « scientiste ») du caïman de Normale Sup. La vision actuelle qu’il en a est très critique. D’où l’intérêt qu’il y a à prendre connaissance de ce qu’il pense, notamment au travers de ce petit livre aux éditions de La Fabrique qu’il a publié sous forme d’interview avec son éditeur Eric Hazan : « En quel temps vivons-nous ? ».

Mon point de vue subjectif, tel que je l’ai évoqué dans ce blog à plusieurs reprises, est qu’en vieillissant, j’en suis arrivé à me sentir plus attiré par « la liberté » que par « l’égalité ». Peut-être est-ce une faute : nous ne pouvons pas tolérer qu’il y ait de tels écarts dans la population mondiale entre « riches » et « pauvres » et nous devrions avoir toujours en tête l’impératif de leur réduction, avant même que de penser à améliorer les conditions de notre liberté… Mais les bons sentiments font-ils avancer l’histoire ?

C’est ce qu’on appelle un « glissement vers la droite ». Je pourrais me justifier en avouant que les philosophies de l’égalité m’ont déçu. Elles n’ont pas atteint le but qu’elles prétendaient viser là où elles ont paru un temps triompher, ou alors elles étaient prêtes à produire ce qu’on a appelé parfois le « socialisme de caserne », quelque chose qui est aux antipodes de tout ce que j’ai souhaité dans ma vie. Je me suis d’ailleurs souvent demandé, lorsque j’étais adhérent à tel ou tel parti de la gauche « révolutionnaire », pourquoi je me faisais violence à ce point… semblant défendre auprès de mes opposants un type de société, des formes de vie dont je n’aurais jamais voulu pour un empire… L’égalitarisme, qui se confond avec un anti-élitisme radical, rejette tout esprit novateur, toute personnalité qui sortirait du lot, au nom d’une égalisation nécessaire de la société, et c’est là bien sûr où il se nuit à lui-même. Il n’est qu’à regarder le destin des mouvements artistiques révolutionnaires des années vingt (Maïakovski, Meyerhold, Malevitch…) pour être édifié sur la question (voir le dernier livre écrit par Tzvetan Todorov, voir aussi « La génération qui a gaspillé ses poètes » de Roman Jakobson). L’esthétique révolutionnaire a subi un échec en rase campagne et a dû laisser la place au réalisme socialiste… (qui subsiste encore dans certaines conceptions « de gauche » de l’action culturelle, où l’on considère qu’une forme poétique, littéraire ou théâtrale n’est jamais auto-suffisante et qu’il faut lui assigner un sous-texte sous forme de slogan politique « pour que le spectateur moyen y comprenne quelque chose et, surtout, soit orienté vers le message qu’on veut lui délivrer »).

Le point de vue de Rancière est donc particulièrement intéressant puisqu’il est le seul philosophe à ma connaissance qui pose clairement la question de l’esthétique et des formes innovantes au sein d’une réflexion qui se veut empreinte de recherche de « l’égalité ». J’ai toutefois quelque mal à accepter chez lui un vocabulaire droit issu d’une conception belliqueuse de l’histoire : les mots « insurrection », « ennemi » (au sens d’ennemi de classe) sont souvent répétés. Le premier de ces mots, Rancière s’en explique assez bien sur la fin. Le second demeure. Je le récuse. « Ennemi » suppose son contraire « ami »… et je ne comprends pas (je n’ai d’ailleurs jamais compris) l’usage de ces mots dans un contexte où il ne saurait y avoir ni « amis » ni « ennemis »… mais simplement des forces aux contours plutôt confus, qui s’affrontent ou s’allient le plus souvent en fonction des circonstances. Rancière lui-même a quelque mal à identifier des forces fixes qui se feraient face de tout temps (le prolétariat et la bourgeoisie, pour faire bref, dont on sait qu’en bons termes marxistes, ils sont définis comme des positions au sein de l’appareil de production – et non point par exemple en termes de pauvreté et de richesse).

Il reste que de ce magma émergent des relations que l’on ne saurait appeler autrement que « de domination ». Il y a bel et bien, dans la société, une multitude de luttes, parfaitement justifiées, visant à remettre en cause ces formes de domination. Mai 68 a su particulièrement mettre en valeur certaines d’entre elles, et 2018 aussi : après tout, le mouvement #metoo est une forme de lutte contre une domination, la masculine, lutte qui se porte plutôt bien et semble remporter des victoires. En Irlande, pour la première fois, un ordre patriarcal et religieux a été sérieusement mis en échec par la voie du référendum.

Mais tous les rapports ne sont pas « de domination » : les milieux populaires qui s’opposent à l’accueil des migrants n’entrent pas dans des rapports de domination qui opposeraient une classe à une autre. Sans doute subissent-ils l’effet de rapports de domination existant ailleurs, mais c’est de manière fortement indirecte. Les migrants eux, sont probablement des « dominés » mais c’est une autre histoire : ils étaient dominés chez eux, ils le sont toujours par un ordre mondial qui les a précarisés, mais on ne saurait dire qu’en migrant ils affrontent ces instances de domination, ils ne font que les subir et, finalement, personne n’affronte vraiment ces dernières.

Et puis, comme le dit Rancière lui-même : « il faut en finir avec l’idée de la domination comme un grand système cohérent […] L’état des choses au travers duquel la domination opère, c’est une combinaison d’éléments et d’agencements hétérogènes ».

Quand on parle d’égalité, de quelle égalité s’agit-il (au-delà évidemment de l’égalité des droits, qui va de soi, et nous fait préférer la démocratie à tout autre système de gouvernement, mais qui reste une égalité abstraite ) ? Depuis la Révolution de 89, et encore plus peut-être depuis les changements que nous avons connus au cours du XXième siècle (et notamment au cours des Trente Glorieuses puis des années qui les ont suivies), il s’est imposé en France (mais aussi dans les autres pays occidentaux, même si c’est sous des formes variables) l’idée d’une collectivité comme assemblée d’individus libres (voir à ce sujet les travaux de Marcel Gauchet), conception qui, à la lettre, peut se caractériser comme libérale. Elle sous-entend que chaque individu est respecté dans sa singularité. C’est là que viennent se confronter les exigences de liberté et d’égalité : il est difficile d’établir une égalité des singularités. A moins d’avoir un raisonnement de deuxième degré qui pose que ce qui est visé est non pas l’égalité des individus en soi mais l’égalité des attentions à la singularité de chacun, ce qui n’est pas dit en général et qui, même si on le disait, apparaîtrait comme une injonction de pure forme, inopérante.

Quand Rancière caractérise l’être-ensemble comme étant « contre un ordre du monde qui sépare et met en concurrence », il définit un état particulièrement instable : des entités qui tiennent chacune à leur singularité et qui donc, par nature, sont séparées, vont avoir du mal à se tenir ensemble longtemps. Et c’est bien ce que nous observons dans tous les mouvements récents (comme « Nuit Debout » par exemple, qui est souvent mentionné dans ce petit livre). Alors, certes, on voudrait que cette « séparation » ne soit pas vécue comme « mise en concurrence »… mais cela est très difficile à faire tenir aussi. D’où l’énorme difficulté à faire « un peuple » (autrement que par les directives venues d’en haut).

Alors que reste-t-il ? Qu’il existe des moments d’égalité. J’aime assez cette idée, qui demeure modeste. Nous pouvons viser à ce qu’il existe, dans notre temps historique, des moments d’égalité. Qui forment comme des trous dans la trame des rapports marchands et de domination qui constituent notre société. Il n’en résultera pas nécessairement un « ordre fondamentalement changé » mais le développement peut-être illimité de petites oasis dans un désert aride. Rancière renvoie bien sûr ici à la figure de la résistance, mais pas au sens d’une Résistance militaire du genre « résistance à l’occupant » comme parfois dans le passé certains groupes d’extrême gauche y ont appelé, plutôt pourrait-on dire au sens où l’on parlerait d’une « résistance de l’air », celle qui empêche que le vol d’un objet se fasse tout seul, ce qui, pour celui qui a le pouvoir de le lancer serait idéal, mais ce serait compter sans les effets du milieu. Ainsi pour le monde marchand, il serait idéal que tous les lancements (de nouveaux biens, de projets ambitieux…) se fassent dans un vide sans résistance. Ce n’est pas le cas. Heureusement car ce sont les actions exercées contre le mouvement uniforme qui créent des turbulences et des stagnations où peuvent s’exprimer un désir d’autre chose, une valeur esthétique.

Ainsi, le mot « esthétique » est prononcé. Serait-ce au nom de valeurs esthétiques partagées que nous pourrions « tenir ensemble » ? Pour Rancière, la vraie révolution sociale s’ancre dans une révolution esthétique, il tient cette idée de Marx, mais du Marx de 1844 (cf. les Manuscrits de la même date), quand le grand penseur s’attarde un peu sur ce qu’il entend par « communisme » (ce n’est pas si souvent) et qu’il le définit comme « humanisation de sens humains » :

Il est l’état dans lequel l’exercice des sens humains est, pour tous, sa propre fin, où il n’est plus soumis à la grossièreté des besoins qui est elle-même la conséquence de la propriété.

Et Rancière d’ajouter :

C’est Kant qui a vu dans le jugement esthétique un mode d’appréhension de l’expérience sensible à laquelle tous en droit participent parce qu’elle est indifférente à ce qui fait d’une forme sensible une chose utile à une fin et appartenant à un propriétaire. C’est Schiller qui a fait de cette affirmation d’une capacité humaine partagée le principe d’une égalité conçue en termes d’expérience sensible et non plus d’institutions et de lois.

Nous voici au coeur de notre sujet : quelle égalité voulons-nous. L’égalité des fortunes, l’égalité juridique ou l’égalité en termes d’expérience sensible ? Nous comprenons bien ici ce que veulent dire à la fois Rancière et Schiller (et peut-être le jeune Marx) : non seulement il faudrait, comme l’a dit Marx, abolir la division du travail social mais, beaucoup plus profondément, s’en prendre à la distinction des moyens et des fins. Une société communiste serait telle que ce dont nous faisons l’expérience ne soit pas orienté vers une fin extérieure mais se suffise à soi-même, soit sa propre fin. Ceci est contre l’utilitarisme (et pas contre l’utilité). J’ajoute que, comme suggéré dans mon précédent billet, la chose existe au moins dans la communauté des mathématiciens où « l’utilité » de telle ou telle découverte, de tel ou tel théorème, est transcendée par sa beauté (son « utilité » ne sera vue que par rapport à ce que le résultat peut apporter pour développer la théorie ou bien obtenir un autre résultat, peut-être plus beau encore). Comment aller vers ce type de société idéale ? Ici, forcément, les avis divergent. J’ai été amusé d’entendre dans une video diffusée sur FB le philosophe Alain Badiou dire que le marxisme ne s’était trompé sur rien sauf… sur l’échelle temporelle et que, bien sûr, l’avènement d’une société communiste ne saurait se prévoir avant longtemps, autant dire pas à échelle humaine… L’argument est facile qui consiste à renvoyer aux calendes la société rêvée. Encore un pas de plus et on finira par promettre à tout le monde le paradis… mais à la fin de nos jours. Plus sérieuse est la volonté de réfléchir à ce qui, dans le temps présent, montre des ouvertures nouvelles vers une société plus juste, plus fraternelle permettant davantage d’émancipation :

L’émancipation, cela a toujours été une manière de créer au sein de l’ordre normal du temps un temps autre, une manière différente d’habiter le monde sensible en commun. Cela a toujours été une manière de vivre au présent dans un autre monde autant – sinon plus – que de préparer un monde à venir. On ne travaille pas pour l’avenir, on travaille pour creuser un écart, un sillon tracé dans le présent, pour intensifier l’expérience d’une autre manière d’être.

Rancière, qui n’est pas un scientifique, encore moins un mathématicien, pense l’art et l’effet de celui-ci sur le monde social. Pour lui, c’est la critique esthétique qui fonde la critique sociale et non l’inverse. « L’art s’est autonomisé comme sphère d’expérience sensible tout en abolissant les frontières qui séparaient les sujets et les manières de faire des Beaux-Arts du monde de l’expérience ordinaire […] La révolution esthétique établit un lien entre des phénomènes dont le sens global est commun mais dont les formes concrètes, les terrains d’effectivité et les résultats restent souvent séparés. Il y a l’introduction dans le monde de l’art de sujets, personnages et situations prosaïques ou de formes dites populaires et les révolutions formelles des arts qui en ont résulté ; mais il y a aussi l’introduction parmi les hommes et les femmes du peuple de formes de perception, de sensibilité et d’aspirations empruntées à la culture dite aristocratique. Il y a la constitution d’un monde autonome de paroles, formes et performances détachées de leurs usages sociaux traditionnels, mais aussi la formation de nouvelles subjectivités militantes et la constitution de programmes vouant l’art non plus à créer des œuvres mais à transformer les cadres de la vie matérielle sous tous ses aspects ».

On aimerait que tout ceci soit vrai… L’est-ce vraiment ? Je suis à la recherche d’exemples. Je veux bien proposer à ce titre le développement du Street Art, comme la ville de Grenoble essaie en ce moment de le promouvoir (au travers d’un « Street Art Contest » qui dure tout le mois de juin). Le cadre de la vie matérielle s’en trouve en effet transformé, mais sort-on vraiment du cadre de l’œuvre due à un auteur ? En tout cas, le milieu du Street Art est sans doute à explorer dans la perspective invoquée par Rancière. On y trouve en effet, mis de plain-pied, une création artistique et un cadre de vie. De plus, l’œuvre se créant dans la rue, son processus de formation est visible, sous le regard attentif des habitants et des curieux, lesquels souvent n’ont pas de référence esthétique mais sont néanmoins en état de juger le résultat en fonction de leurs critères esthétiques personnels qui, qu’on le veuille ou non, existent toujours. On peut aussi prendre comme exemple le succès des écoles des Beaux-Arts ouvertes au tout-venant qui souhaite s’initier aussi bien à l’aquarelle ou à l’huile qu’au dessin d’observation. Ces ateliers sont bel et bien un creuset d’où se dégage une forme d’art par laquelle se trouve appropriées « des formes de perception, de sensibilité et d’aspirations empruntées à la culture dite aristocratique ».

On en tirera la conclusion provisoire que, de même qu’on a pu dire autrefois, face à la religion, que le paradis était sur cette Terre, on peut dire qu’aujourd’hui la révolution serait parmi nous, silencieuse et souterraine, provoquant une invasion bienvenue des formes artistiques dans l’espace public. Façon optimiste de voir les choses, mais qui, peut-être, ne règle pas tous les problèmes…

Il y a l’introduction dans le monde de l’art de sujets, personnages et situations prosaïques ou de formes dites populaires – copyright Alain Lecomte

/suite la semaine prochaine/

on peut lire aussi, en attendant la semaine prochaine, ce qu’en pense le psychanalyste Jacques-Alain Miller

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Mathématique

Jacques Roubaud

L’ami Roubaud – je l’appelle ainsi bien que je ne le connaisse pas, ne l’ayant rencontré qu’une fois, lors d’une rencontre quiproco qui avait été organisée par une association d’étudiants d’un institut polytechnique, je dis « quiproco » parce que le poète qu’il est avait du mal à se faire comprendre de jeunes futurs ingénieurs et cadres éminents – l’ami Roubaud donc vient de commettre un nouveau livre recueil de ses pensées et élucubrations autour de l’écriture et de la poésie… Mais ce qui me touche le plus dans cet essai ci (cet esséssi) ce sont les réflexions liées aux mathématiques, ou plutôt comme avait eu l’audace en son temps de l’écrire le groupe Bourbaki : la mathématique. Car pour eux la mathématique était une, au grand dam sûrement de beaucoup d’esprits modernes qui doivent penser aujourd’hui qu’elles sont plusieurs (le pluralisme étant à la mode). Mais la mathématique est une comme la poésie est une. Au grand dam là aussi de beaucoup d’esprits modernes qui doivent penser que le singulier entraîne nécessairement l’unicité (la « pensée unique ») et que tout un chacun peut être poète en alignant trois lignes d’inégales longueurs avec vaguement des bouts qui se ressemblent – on appelle ça des rimes. La mathématique était une aux temps où on la disait « moderne » : elle obligeait les professeurs à se recycler, les parents à s’y mettre et les enfants à rêver à un univers de beauté. Car la mathématique, quand elle était une était belle. Dans les années soixante, j’ai reçu comme cadeau de Noël, deux volumes de la collection Bourbaki, je les ai encore. Les énoncés de ces volumes s’égrènent comme des lignes de poésie, elles font dans l’étrange et posent un déni définitif à la prose quelconque – décidément oui, très quelconque – qui s’étale partout, sur les journaux, les magazines, les tweets et les posts sur Facebook. Ainsi quand il est dit que « tout groupe additif est un Z-module » ou que « dans tout ensemble ordonné inductif, tout élément est majoré par un élément maximal », on sent bien que cela est sans appel, et que même si nous ne comprenons pas bien les mots, une poésie s’en échappe qui est comparable à celle qui viendrait d’un monde parallèle où on rencontrerait des Z-modules comme ici bas nous voyons défiler des ormes et des platanes. Il faut noter ici que le deuxième énoncé ci-dessus, dénommé en général « théorème de Zorn », mentionne une notion, celle d’ensemble inductif, qui n’est pas évidente. Mon cahier (à petits carreaux) de l’année soixante-sept qui contient le cours de Maths I de monsieur Lazard, dit ceci : « on dira que E est inductif si et seulement si toute partie de E non vide et totalement ordonnée possède une borne supérieure dans E lui-même (et pas ailleurs) ». J’imagine donc aujourd’hui des séries ordonnées (totalement) qui toutes culminent vers un point de chaleur maximale, cela a quelque chose d’érotique, de bien plus érotique que ce que l’on croit.

Mon petit-fils qui a bientôt neuf ans se passionne déjà pour les mathématiques : il a compris qu’il trouverait toujours auprès de la théorie des nombres une consolation quand il serait déprimé ou rendu triste par des comportements d’adultes autour de lui. Comme je suis heureux d’apprendre cela car comme il a raison ! La mathématique, à coups sûrs, saura l’entourer de ses bras blancs aux moments fatidiques. Il y a à cela une condition bien sûr : qu’on ne l’assomme pas de la notion d’utilité. Les mathématiques ne sont pas d’abord « utiles ». On ne convainc pas vraiment les jeunes de faire des mathématiques en leur disant qu’elles servent à tout, qu’on les trouve partout, inscrites dans le moindre smartphone (ce qui est vrai certes). Je suis sûr qu’ils préfèrent l’argument de la beauté. Lui seul peut convaincre de vivre cette vie d’ermite à laquelle se vouent, de génération en génération, quelques esprits qui ont compris qu’il y avait là, après tout, une manière plus qu’honnête de gagner sa vie (je reprends ici le titre d’un livre de Jean Rouaud).

Le journal « Le Monde » en ce moment propose hebdomadairement des livres consacrés aux « génies des mathématiques » : démarche très louable. On pourrait craindre qu’il ne soit pas possible de parler de Riemann ou de Cantor à un grand public, leurs travaux impliquant des idées trop abstraites ou des résultats trop techniques. La lecture pourtant du volume consacré au mathématicien indien Ramanujan me convainc de l’excellence de l’idée et de la belle réussite de l’entreprise. Cela tient entre autres au fait que l’auteur des textes explicatifs fait preuve d’un sens remarquable de la pédagogie.

Srinivasa Ramanujan

Qui était Ramanujan et qu’a-t-il fait ? Srinivasa Aiyangar Ramanujan, né en 1887 dans le sud de l’Inde, n’avait pas reçu de formation universitaire et autour de 1910, n’avait trouvé qu’un petit job de comptable dans le port de Madras quand il s’adressa à Godfrey Harold Hardy, le grand mathématicien anglais qui officiait dans la prestigieuse université de Cambridge. Derrière les feuilles envoyées par le jeune indien, couvertes de formules, Hardy reconnut aussitôt la possibilité d’un génie : « certaines des formules de Ramanujan me dépassent, mais force est de constater qu’elles doivent être vraies, car personne n’aurait eu l’imagination nécessaire pour les inventer ». Les premiers travaux en question contiennent des égalités fameuses indiquant la somme de quelques séries infinies. Chacun peut imaginer faire la somme d’une infinité de nombres… mais pense alors qu’il n’en finira jamais, d’où le sentiment de peine perdue, or faire ce genre de somme est nécessaire, on le sait depuis au moins les paradoxes de Zénon. Au plus simple : imaginons que nous allions d’un point A vers un point B distant d’une unité de distance et que nous décomposions notre mouvement : il y a un moment où nous avons parcouru la moitié de la distance, puis un moment où nous avons parcouru la moitié de la distance encore à parcourir, puis un moment où nous avons parcouru la moitié de cette nouvelle distance à parcourir etc. De moitié en moitié, nous avons l’impression que nous n’arriverons jamais au bout, or nous savons bien que si nous avons une progression constante, nous y arriverons, et c’est en effet attesté par le fait que la somme de 1/2, 1/22, 1/23, 1/24 etc. (somme infinie donc dont le terme général est 1/2n) est bien égale à 1.

Ce cas est élémentaire, ce n’est pas lui que Ramanajan a exploré, mais des cas extraordinairement plus complexes qui font intervenir des nombres irrationnels, π ou e. Comment des sommes de séries infinies très complexes mais ne faisant intervenir que des fractions ordinaires peuvent être bien, miraculeusement, égales à des expressions contenant le nombre π ? π n’est après tout au départ que le rapport d’une circonférence à son diamètre, alors que vient-il faire là ? Et puis, à l’inverse, ne trouvons-nous pas là des moyens de calculer des approximations de π ? π alors perd de son mystère, mais c’est pour se dévoiler à nous dans sa beauté. Leibniz et Euler avant lui avaient démontré des formules utilisables pour le calcul de π, mais l’une de celles de Ramanujan était telle qu’il suffisait d’additionner les 3 premiers termes pour avoir déjà une valeur approchée de π correcte jusqu’à la trentième décimale ! Et ne parlons pas ici des fonctions modulaires (ces fonctions d’un nombre complexe étranges qui accumulent les propriétés intéressantes – des « symétries » – du genre de f(z) = f(z+1)) dont certaines se retrouvent aujourd’hui dans la théorie des cordes.

Ramanujan mourut jeune (à 32 ans) après un retour dans son pays natal auréolé de toute la gloire que sut lui donner l’université britannique (un peu comme si, vers la même époque la France avait fait entrer au sein de son Académie un obscur paysan venu du fin fond de sa Kabylie natale…). Ses travaux continuèrent d’irradier la planète mathématique. Un carnet de lui que l’on croyait perdu fut découvert en 1976 dans les archives de Trinity College, dont le contenu fut publié en 1987. La théorie qui y était énoncée ne devait trouver sa vérification finale qu’en 2002.

Je ne sais trop pourquoi j’achetai ce livre récemment au tabac-presse du coin de ma rue. Sans doute avais-je en mémoire le vague souvenir d’avoir étudié autrefois dans ma jeunesse une certaine « conjecture de Ramanujan »…

Outre le contenu mathématique si pédagogiquement raconté (regrettons que, dans ce genre de collection, on ait du mal à savoir qui est vraiment l’auteur du texte), on admirera le langage dans lequel les intellectuels des siècles précédant le nôtre s’exprimaient, même les mathématiciens, puisque c’est au mathématicien français Charles Hermite (après qu’il ait démontré la transcendance de e) que l’on doit cette phrase :

Je ne me hasarderai point à la recherche d’une démonstration de la transcendance de π. Que d’autres tentent l’entreprise. Nul ne serait plus heureux que moi de leur succès. Mais croyez m’en, mon cher ami, il ne laissera pas que de leur en coûter quelques efforts.

C’est ce « il ne laissera pas que de leur en coûter quelques efforts » qui me laisse pantois….

Note 1 : Je dis : quand la mathématique était une. Ah bon, alors elle n’est plus une ? Ce que je veux dire ici c’est qu’évidemment, la mathématique a servi à de multiples applications et qu’il peut exister à partir de là une multitude de variétés : mathématiques financières, mathématiques de l’ingénieur, mathématiques pour la biologie, pour la physique, pour la sociologie, l’économie, voire l’extraction du pétrole… ce sont alors des mathématiques, englobant parfois des êtres hybrides, ayant perdu la rigueur originelle de la mathématique et qui donnent au citoyen lambda l’impression qu’on veut l’engloutir sous des flots de formules, assénées comme des vérités sentencieuses dans le seul but de lui clouer son bec. Ce n’est donc pas de ces mathématiques-là que je parle.

Note 2 (plus « mathématique ») : en regardant plus en détails ce qui concerne Ramanujan dans la littérature contemporaine et en particulier sur le web, on découvre des choses amusantes, coïncidant souvent avec des problèmes ardus. Ainsi tout le monde peut s’attendre à ce que la somme de tous les nombres entiers : 1 + 2 + 3 + 4 + etc. soit « égale à l’infini », en tout cas jamais à un nombre fini. Or Ramanujan se fait fort de vous prouver qu’il n’en est rien dans les quelques lignes reproduites ci-dessous :

ainsi, 1 + 2 + 3 + 4 + … serait égal à – 1/12 !!!

cela nous laisse baba, mais c’est aussi qu’il faut prendre quelques précautions avec les séries que l’on sait divergentes, or 1 + 2 + 3 + 4 +… l’est, de toute évidence (au sens où quelque soit l’entier N, on peut trouver une somme finie partielle qui dépasse N) . De même que la série 1 – 1 + 1 – 1 + 1 – 1 etc. Cette dernière est divergente parce que sa « somme » dépend du mode de regroupement des termes que l’on pratique, par exemple (1 – 1) + (1 – 1) + (1 – 1) + … = 0 + 0 + 0 + … = 0, alors que 1 + (– 1 + 1) + ( – 1 + 1) + ( – 1 +1) … = 1 + 0 + 0 + … = 1 et que en changeant l’ordre des termes, on va obtenir par le même genre de procédé -1. Ainsi à suivre nos calculs, démontrerions-nous que : 1 = 0 et que 1 = -1, ce qui représente le comble de la contradiction mathématique et ne ferait qu’induire l’idée que toutes les mathématiques sont fausses ! Eh bien non, elles ne sont pas fausses, mais l’évitement de ce genre de « paradoxe » est ce qui montre la nécessité de définitions extrêmement rigoureuses. Ainsi l’essai de calcul d’une somme infinie ne pourra se faire que si nous savons démontrer au prélable que la série est bien convergente. Le jeune Ramanujan était un grand calculateur mais n’avait pas encore appris la rigueur formelle (ce qui est normal étant donné son absence d’éducation mathématique préalable).

On s’étonne alors de lire que des chercheurs aient pu porter crédit à des résultats sur des séries divergentes au point de s’appuyer sur eux pour étayer des théories contestées comme celle des cordes.

PPS : Un lecteur pourrait ici objecter que le fait de ne rien savoir de l’infini (car c’est bien de cela qu’il s’agit dans notre incapacité à régir les séries divergentes) n’empêche pas de fixer arbitrairement certaines valeurs à des sommes de séries divergentes… et que dans un monde possible la série alternée ci-dessus a pour valeur 0, et dans un autre 1 et encore dans un autre -1… Pourquoi pas… mais il y aurait là sans doute des implications à prévoir totalement insoupçonnées. La construction de mondes mathématiques parallèles est-elle possible ? Connaître l’infini mathématique est-ce comme connaître la gravité quantique ?

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