Un petit train poussif et le thé des collines

– Is it your first time here ?
– No, I already came…
– when ?
– fifteen years ago
– for what purpose ?
– visiting Tibetan refugees camps
– I see…

Le camp de réfugiés tibétains de Sonada est toujours là, à flanc de côteau le long de la seule et unique route qui monte vers Darjeeling. Sonada est une petite gare sur la ligne du toy train, ce fameux train construit par les Anglais à la fin du XIXème siècle et qui sert encore aujourd’hui quand il n’est pas en panne (il est actuellement en réparation sur le bas du parcours). La voie étroite suit la route, traversant la chaussée de temps à autre pour adopter l’un ou l’autre côté. La pente est telle qu’il a fallu recourir à des ruses de sioux pour venir au bout du projet, par exemple on a utilisé la solution des « Z-reverses » en trois ou quatre endroits : le train avance sur une voie jusqu’à dépasser un point de jonction avec une autre, un peu plus basse, là il fait marche arrière sur cette voie, puis ensuite repart avec plus d’élan sur une troisième, ou bien celle de la boucle, comme à Batasia loop : le train s’engage sur une boucle puis passe sur un pont situé au-dessus de sa voie d’arrivée avant de repartir.

Locomotive

Sonada s’est enrichi de chortens colossaux et de temples tout neufs. C’est bien la preuve que les administrateurs du camp n’avaient pas autant de besoins que cela lorsque je suis venu leur rendre visite. Les financements abondent pour la cause des tibétains. On ne saurait s’en plaindre évidemment. On ne peut que souhaiter que les réfugiés s’intègrent au mieux dans leur société d’accueil, ici indienne. Mais on peut aussi désormais penser à d’autres causes (les migrants qui arrivent en France par exemple).

Quand on continue le cheminement poussif et cahoteux, et crachoteux, et si lent qu’une personne à pied va aussi vite, du petit train montant vers Darjeeling, on passe aussi par l’immense centre de culture et d’éducation bouddhistes de Ghoom. Je me souviens avoir vu là des nuées de jeunes moines heureux sur les marches d’escalier du bâtiment principal. D’autres les ont remplacé depuis. J’irai voir s’ils semblent toujours aussi heureux. Je suis persuadé que oui.

Gare de Ghoom

Le nom de Darjeeling vient de celui d’un temple édifié là par un moine tibétain du nom de Dorjee, le temple s’appelait donc Dorjee-ling. A la place de ce temple aujourd’hui, il y a toujours un temple, et même plusieurs sur la colline de l’Observatoire (Observatory Hill), multitude de petites niches où brûlent les bâtons d’encens, autels furtifs avec des éclats rouges comme si des figues juteuses avaient éclaté sur les murs, foyer minuscule tout en haut où des lamas sont censés dialoguer avec des prêtres hindouistes, ce qui se traduit par une cacophonie interminable, l’hindouiste clamant ses prières et le bouddhiste murmurant les siennes.

On prépare Dussera. C’est l’une des deux grandes fêtes du calendrier hindou, l’autre étant Diwali. Toute la journée, s’entendront les hymnes chantés à la déesse Durga. Quand la préparation sera finie, dans sept ou huit jours, ce sera la grande fête. Il y a des estrades pour la parade sur le Mall.

logement chez l’habitant

Hier, montant en Jeep depuis Siliguri (quel joli nom, Siliguri, il y a une dizaine d’années, mon ami Maxime, bien plus jeune que moi, me faisait découvrir une chanson de Mathieu Boogaerts portant ce nom. Elle n’avait bien sûr rien à voir avec la ville), montant depuis Siliguri donc, nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit un peu avant Kurseong, au milieu des champs de thé, au pied de la fabrique Makaibari. Nous en avons profité pour visiter celle-ci, apprenant à faire la différence entre thés noir, vert, blanc, Oolong. Le thé noir est fermenté. Le Oolong est seulement semi-fermenté. Le vert n’est pas fermenté : il est envoyé dans une machine qui fait de la vapeur, les petites feuilles entrant par le haut, voyageant d’étage en étage dans l’étuve et sortant par le bas, déjà séchées. On ne prend, on le sait, que les jeunes feuilles et même, pour le thé blanc, seulement les très jeunes feuilles, petites pousses blanches à peine écloses qui vont devenir un nectar se vendant très cher. Nous sommes très surpris de voir que de cette petite usine si vétuste, qui n’a sans doute guère changé depuis son installation par les colons anglais, sort une production mondialement connue et que l’on trouvera en particulier chez tous les bons marchands de thé de Paris ou de Grenoble (ou d’ailleurs…).

fabrique de thé

Darjeeling et ses collines : une économie du thé, bien entendu. Notre guide Ashish dit que les Anglais ont planté une espèce de pin particulier rien que pour fabriquer les boîtes d’emballage. Malheureusement, lorsque les coffrets au précieux contenu arrivaient en Angleterre… les amateurs se plaignaient que le thé n’avait plus le goût de thé, mais… de pin ! Alors, ils renoncèrent et firent les boîtes avec d’autres bois, mais laissèrent les pins en question qui forment bien 70 % des arbres que l’on voit… Leur avantage était de retenir la neige en hiver quand elle tombait drue sur les coquettes demeures anglaises (dont il reste assez peu, les tremblements de terre successifs étant passés par là…).

thé vert

Logement chez l’habitant : dans cette maison de Kurseong, toute peinte en vert, un merveilleux jardin tout autour… une cuisine d’autrefois, au sol en ciment, sans aucun ustensile moderne, avec de grosses cocottes à pression sur le feu entretenu par des bouteilles de gaz, nous y prenons le dîner (légumes surtout, dont occras et squash, drôle de plante dont aussi bien les racines que les fruits sont comestibles) et le petit déjeuner. Les enfants du couple sortent du lit, ils se préparent pour aller à l’école à 7h30. La petite fille, qui a huit ans, dit qu’elle parle hindi, népali et anglais… rien que ça.

A Darjeeling, nous logeons dans un bel hôtel tibétain, aux boiseries foncées et luisantes. Il est sur les hauteurs. De là haut, nous voyons la vie qui grouille sur Chowk Bazar. Quelques croquis à faire…

Le deuxième jour, au matin le ciel est moins brumeux, le dôme du Kanchenjunga émerge des nuées, grosse cloche blanche aux coulées lumineuses. Nous sommes à sa recherche. Peut-être la visite de l’Institut de la Montagne va-t-elle nous aider à le traquer. Las, c’est jour de fête… et c’est « closed », tout comme d’ailleurs le petit zoo attenant. Peut-être aurons-nous plus de chance plus loin avec le téléphérique ici dénommé « the rope », mais non, il est fermé aussi pour cause de maintenance. Alors « Happy valley » ? c’est encore une fabrique de thé. Nous n’en apprendrons guère plus qu’à Makaibari… Le musée de l’Himalaya et du Tibet (ouvert en 2015), lui, est ouvert. Sages vitrines où sont exposés des statuettes des premiers rois (Songtsen Gampo…), avec des commentaires en deux langues, anglais et tibétains, des objets de culte divers, des photographies, des exemples d’écriture, des listes de Dalai-lamas, des mandalas en trois dimensions, des instruments de musique et des plantes médicinales. Ce qu’on apprend : qu’avant le Tibet du bouddhisme et de l’écriture dérivée de celle du roi Gupta, il y aurait eu un autre royaume, le Zhang Zhung, qui possédait lui-même une écriture, déjà très proche de celle qu’on dit avoir été inventée par Thonmi Sambotha… alors le ministre du roi Songtsen Gampo n’aurait-il rien accompli en ce lointain VIIème siècle ? De toutes façons, ne faut-il pas des siècles pour façonner une écriture et celle des caractères imprimés (U-chen) n’est pas la seule qui existe, la U-med (littéralement « sans tête ») c’est-à-dire l’écriture cursive est plus abondante encore et reste ô combien mystérieuse…

Raj Palace

En sortant du musée, retour aux klaxons, aux moteurs qui vrombissent, frôlement des soieries des femmes, ricanements des mecs en errance, tribus de jeunes élèves en uniforme, filles ou garçons : Darjeeling a toujours été un centre important pour les études secondaires, les collèges se bousculent en haut des collines, certains sont des copies des collèges d’Oxford, les jeunes gens et jeunes filles y miment encore les comportements anglais, ceux-là sont évidemment de la classe / caste aisée, on sent qu’ils font les fiers dans leurs tenues astiquées. Des garçons et des filles se tiennent par la main : des couples se forment ainsi, probablement avec l’assentiment des parents qui attendent aussi de ces collèges de belles rencontres pour de futures unions matrimoniales.

Le troisième jour, il pleut. Le mois d’octobre n’est plus ce qu’il était. Faute encore au « global warming »… Un taxi nous conduit au charmant petit monastère de Yiga Choeling, dans Ghoom. Peintures très anciennes, au moins du XVIIème siècle, représentant comme à l’accoutumé Tara, Mahakala et divers événements de la vie du Bouddha. Le son d’une trompe nous sort de la contemplation : c’est un cortège d’enterrement qui se rapproche. Le défunt gît dans un cercueil de bois blanc mal jointé. Le moine qui nous a ouvert la porte commence ses prières. Nous nous faufilons pour ne pas déranger.

Yiga Choeling

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Départ pour Darjeeling

Départ pour l’Inde. Région du Sikkim. Frontière entre Népal et Sikkim : là est un petit trek qui me semble à ma portée, longeant un balcon en face de plusieurs des plus hauts sommets du monde : Everest, Lhotse, Jammu, Kanchenjunga. La marche durera six jours, elle ne dépassera pas l’altitude de 3600 mètres. Convoiement en Jeep depuis Darjeeling, la ville du thé et des vieilles anglaises. Après le trek, ce sera un voyage au Sikkim proprement dit, jusqu’à Gangtok, la capitale. Je vous enverrai des cartes postales…
Pourquoi partir si loin ? Pour probablement retrouver un peu de sa jeunesse, quand on partait sur les chemins du ciel, libres, et qu’on voyait pour la première fois des moines aux portes des monastères, des sommets étincelants, les cloches des yaks, un peu de la pureté des hauts-plateaux…

Kanchenjunga – Singalila Ridge Trek

Faire quelques pas encore
soutenait le marcheur
qui pourtant sentait son corps
au bout de son ardeur

Retrouver sa jeunesse
ébouriffer le sol
de son pas d’allégresse
en gardant l’esprit fol

ô le temps, ô la vitesse
comme vous avez fuit
laissant en guise d’ivresse
un papillon qui luit

jeunes moines à Darjeeling

vol plané sur les plateaux
Inde et Népal ailés
nous voyons sortir de l’eau
des orchidés voilées

de neige en allant si haut
sommets étourdissants
nous n’aurons de sursaut
qu’en vous embrassant

nous ne vous foulerons pas
névés blancs sous la glace
en contentant nos pas
de ce qui vous enlace

sentiers promis à l’oubli
prairies où sont les yacks
les torrents sortis des lits
offriront des entr’actes.

Ah le bel indicible
rhododendrons vainqueurs
horizon pris pour cible
vous rougissez nos coeurs

faune, arbres, oiseaux et fleurs
lentement, très lentement
les sages vous vénèrent
au long de leurs errements

saurons-nous jamais le bien
tout va bien, tout va mal
quand les lamas tibétains
gouvernent leurs entrailles

ils font avec des soies
des robes qui scintillent
et murmurent que le soi
jamais en nous ne brille

Temples des anciens Bouddhas
montagnes de l’Orient
qui de vos moines aida
à stopper le flot bruyant ?

J’entends par-delà le vent
sons des trompes et mystères
qui sonnent en avant
des anciens monastères.

copyright Alain Lecomte

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Vie et mort en automne

Soleil déclinant sur les collines drômoises (photo A. Nouvel)

Lumière d’automne. Allongement des arbres sur le sol. Derniers rayons. Puis vient le froid. Je dois courir chercher une veste. Les gens sortent de l’église. Ils ont écouté une confession, un chant heurté, quelques rugissements de douleur mais aussi de douces mélodies. Ils ont écouté un chant de Hildegard von Bingen, une chanson grecque à demi rêvée et, pour la fin, une chanson de Sting s’adressant à un ami qui va mourir, où il est question de champs d’orge et d’or.

vitrail de l’église du Poët-Sigillat (photo A. Nouvel)

Le public s’est ému, a retenu son souffle, a admiré la diction parfaite de la comédienne néerlandophone. Son mari, peintre connu dans la région, était là en régisseur. C’était aussi un peu de lui que l’on parlait dans le spectacle, de sa maladie, de ses souffrances et de sa résistance aux passages des griffes de la mort. Il fallait du courage, plus que du courage même, pour exprimer tout cela « a capella », sans accompagnement, sauf avec le compagnonnage de la lumière, de cette splendide lumière d’automne qui pénétrait par les vitraux de la petite église, jouant avec l’or des encensoirs et caressant la joue des anges de porcelaine…

(photos Alain Nouvel – qu’il soit ici chaudement remercié)

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Une nouvelle de Haruki Murakami

Une nouvelle de Murakami, Les Granges brûlées, transposée au cinéma sous le titre de Burning par le réalisateur coréen Lee-Chang-Dong (sans doute pas la meilleure nouvelle de ce grand auteur). Elle est incluse dans le recueil L’éléphant s’évapore et c’est l’une des premières nouvelles publiées par Murakami (1983). Elle fait une vingtaine de pages… c’est dire son caractère assez insignifiant. Lee-Chang-Dong en fait un film immense qui dure… 2h28. Il faut du génie pour cela. Ce n’est pas l’exacte adaptation de la nouvelle : d’abord cela se passe en Corée (du Sud) et pas au Japon. Les granges ne sont pas des granges mais des serres. La fin est beaucoup plus violente. Le héros n’est pas un homme marié, mais un jeune homme seul dont le père est en procès et la mère est partie il y a bien longtemps (quatorze ans). Il est affecté d’une sorte de mutisme (mais c’est un peu comme cela dans presque tous les films coréens et par extension asiatiques, on sent à l’intérieur des gens comme un mur qui les empêcherait de s’exprimer). La fille, Haemi, est seule aussi. Vit comme elle peut avec des petits boulots, comme celui d’animatrice d’une campagne de publicité. Prétend qu’elle a un chat, qui s’appellerait (traduit en Français) « Choffo » car elle l’aurait découvert dans son sous-sol, près du chauffe-eau. Je parle au conditionnel car rien ne semble jamais sûr ici. Elle emmène le garçon chez elle et ils font l’amour avec toute la délicatesse et la timidité d’une première rencontre. Haemi est jolie, elle a suivi des cours de pantomime, elle sait mimer l’épluchage et l’engloutissement d’une mandarine. Dans ce film, comme souvent dans les romans de Murakami, les objets brillent par leur absence. Dans « Chronique de l’oiseau à ressort » par exemple, un homme mystérieux, M. Honda, une sorte de devin que le héros avait consulté autrefois, fait transmettre un cadeau au dit héros par l’intermédiaire d’un colonel tout aussi mystérieux. La boîte se révèle vide (fin du chapitre « la pie voleuse »). On dit parfois que c’est l’esprit du zen qui se montre par là.

Lee Chang-dong a ainsi parfaitement retrouvé le climat des romans de Murakami en parsemant son film de fétiches de l’écrivain : les chats fantômes (un chat disparaît dès les premières pages de « Chronique », comme il en disparaît un aussi, dans ce film, mais que l’on retrouvera peut-être à la fin comme seul indice d’un possible meurtre), une histoire de puits (la figure du puits est emblématique de l’oeuvre de l’écrivain japonais, c’est au fonds du puits que le monde se transforme, que l’on fait aussi l’expérience d’une sensualité intense), le jazz (magnifique scène de Haemi dansant sur « ascenseur pour l’échafaud », nue, en contre-jour avec les mains s’enroulant pour créer un oiseau montant vers le ciel). Ne manque que la thématique du lobe de l’oreille.

Que ce film se déroule en Corée ajoute une dimension supplémentaire : la situation particulière de ce pays. Lorsque Himae et le mystérieux adolescent plein de fric qu’elle a rencontré et qui se balade en Porsche, viennent rendre visite à Jongsu qui, lui, roule en camion et habite un semblant de ferme au milieu des cultures, ils entendent des voix au loin qui emplissent le paysage : ce sont les haut-parleurs nord-coréens qui débitent leur propagande. Nous sommes transportés vers un ailleurs encore plus inquiétant que celui de la nouvelle de Murakami. Chez ce dernier, l’ailleurs est métaphysique, il s’inscrirait volontiers dans des mondes parallèles, alors que pour le cinéaste, il devient concret, voire politique. La Corée du Nord est un pays de cauchemar à cause de la dictature et de ce qu’on y devine de famines et de souffrances. Pourtant son inaccessibilité (à moins d’être un Yann Moix ou un Gérard Depardieu!) en fait encore un lieu de fantasmes où pourrait s’épanouir un érotisme d’autant plus intense qu’il serait interdit (on se souvient des histoires racontées par Claude Lanzmann, parti là-bas en 1958 pour y connaître une romance avec une infirmière).

Le film ajoute encore une dimension politique à la nouvelle en ce qu’il trace nettement des distinctions de classe : Ben, le jeune dandy qui se balade en Porsche s’oppose à Jongsu le fils de paysan et peut-être aussi à Haemi, son confort de vie devenant un atoût gigantesque aux yeux de la jeune femme. La scène centrale du film où le trio se trouve réuni à la campagne (au milieu des fameuses serres et non loin de la frontière) est traversée des tensions que peut faire naître l’hétérogénéité sociale dans un groupe pourtant plus ou moins uni par l’âge. Et pourtant, là n’est peut-être pas l’essentiel du film : des divisions, des antagonismes, il y en aura toujours. On ne peut rêver d’un monde définitivement pacifié.

Le film est lent, très lent, je ne dis pas qu’aux premières images je n’ai pas eu les yeux qui se sont fermés : il était tard, j’étais fatigué par un tour à vélo, après le premier quart du film cependant, j’avais toute ma lucidité. Musique (excellente) et image (magnifique) m’ont aidé à tenir le coup. Fin forte (qui n’existe pas dans la nouvelle) que je ne révélerai pas. Image de serre qui brûle dans le rêve du garçon, recherche d’un puits où Haemi serait tombée étant petite, quand elle avait sept ans, Lee Chang-Dong ajoute ses propres thèmes à ceux de Murakami, comme la mère qui vient se rappeler à son fils après quatorze ans d’absence pour… lui réclamer des sous. Il me semble avoir déjà vu ça dans un film coréen (lequel?).

On peut voir dans ce film comme dans d’autres films asiatiques, la manifestation d’un univers de désolation, d’incommunicabilité, de dépersonnalisation de la société sous l’effet d’un envahissement des sociétés d’Extrême-Orient par la « culture occidentale » (voire par le « capitalisme »!), qui détruirait les valeurs traditionnelles. Lecture trop facile à mon avis et elle-même trop occidentalo-centrée. Plutôt qu’un étouffement des mythes et croyances traditionnels, ces films (et romans) pourraient au contraire être vus ou lus comme une trace de résistance : l’esprit coréen ou japonais (bouddhiste ou shintô) finissant toujours par transparaître sous la couverture superficielle d’un monde américanisé. Malgré la clarté imposée par les néons du réalisme marchand, il y a toujours l’ombre et le mystère, tenaces, obstinés, toujours des êtres « qui s’évaporent » (même les éléphants!), des puits très profonds dont on finit par traverser les cloisons, et des offrandes de vide à la source de points d’interrogation. Au sein de l’univers capitaliste, il y a toujours des poches d’insurrection, souvent immémoriales. Les Japonais de Kyôto ou d’ailleurs (voir « Un automne à Kyôto » de Corinne Atlan) savent que les kamis sont là, en retrait des bâtiments carrés et bétonnés, sous leurs pas, dans les rues.

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Littérature en Suisse romande – Arditi, Laferrière, Mabanckou, Assouline

Je n’ai pas épuisé, la semaine dernière, le sujet de la manifestation littéraire qui avait lieu du 31 août au 2 septembre à Morges, dans le canton de Vaud, au bord du Léman. Il faudrait encore parler des auteurs africains, de Dany Laferrière, de Metin Arditi, de Pierre Assouline.

Metin Arditi

J’ai eu grand plaisir à retrouver Metin Arditi même si je ne suis pas allé écouter le débat où il figurait. Certes, il avait un peu froid, le vent soufflait un peu fort et il semblait faire plus grise mine qu’à Grenoble en 2016 (au Printemps du Livre), mais il me « remettait », surtout quand je lui rappelai qu’il m’avait trouvé une ressemblance avec son grand oncle Elias Canetti. « Vous n’avez pas changé ! ». Cette fois, il publie chez Grasset une sorte de polar où des crimes commis à Venise en 2016 répondent à d’autres, mais commis il y a bien plus longtemps (en 1575)… Auteur d’un savoureux « Dictionnaire amoureux de la Suisse » dont je lui dis que certains articles nous ont bien amusés, il m’annonce (c’est un scoop!) en préparer un autre. Sur la France, cette fois !

A « La Coquette », joli nom pour une petite guinguette, en plein air donc, avec la ressource d’écouter parler en buvant des bières, Dany Laferrière et Alain Mabanckou font un étourdissant numéro de duettistes, comme deux frères jumeaux en littérature se montrant l’un à l’autre les secrets de leurs réussites respectives. L’un siège à l’Académie, l’autre eut droit à un cours au Collège de France et enseigne maintenant à Los Angeles. Laferrière raconte son entrevue avec Hollande au lendemain de son élection au siège de… Montesquieu. Hollande revient d’un voyage aux Etats-Unis où il a rencontré Barack Obama, en plein scandale du scooter, il expose nonchalemment sur son bureau l’oeuvre de Laferrière : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Hollande, sensible au destin des mères (la sienne venait de mourir) voudrait inviter celle de Dany, mais celui-ci craint que cela ne soit impossible. Ils parlent en chemin des voyages que fit La Joconde aux Etats-Unis à la demande de Malraux, et de la peur gaullienne que celle-ci ne revînt jamais. Sur le perron de l’Elysée, dernière parole du Président, où l’Académicien voit une infinie délicatesse : « ne vous en faîtes pas, votre mère-Joconde retournera en Haïti ».

Mabanckou (auteur en 2018 de Les cigognes sont immortelles) raconte que le jour de sa leçon inaugurale, celle-ci fut retransmise en direct à la radio de Brazzaville, mais que des gens s’étonnèrent : quand on sait le niveau d’études atteint par le prodige congolais, qu’on lui propose une simple entrée au collège… voilà qui était un peu fort, et qu’il accepte avec reconnaissance, en plus !

Les deux s’entendent sur un point fort, mais peut-être n’est-ce qu’une flatterie pour le public, que le lecteur est la pièce centrale dans la littérature. Laferrière verrait bien qu’on décerne un prix Goncourt du Lecteur… il évoque du reste cette époque où « être un grand lecteur » était un compliment, que ce soit en France ou à Haïti, sa grand-mère ne lui disait-elle pas, sur la place du marché de Port-aux-Princes, croisant un homme chenu : « ah ! Untel est un grand lecteur ». Oui, dans le fond, remettre des prix aux lecteurs ne serait pas mal, cela aurait le mérite d’encourager à lire, partout sur le territoire, des grandes villes aux petits villages. La meneuse de jeu, discrète et efficace, leur demande leurs auteurs préférés, et on voit là défiler tout un panthéon : Borges, Garcia-Marquez, Diderot (pour Laferrière), Céline (pour Mabanckou), Oê Kenzaburo (Mabanckou), Bashô (Laferrière), et les Russes (mais là, il faut vraiment habiter un pays très froid, où les hivers sont très longs, pour écrire et lire des choses pareilles…!). Dans cette série, les conteurs jouent un grand rôle, c’est-à-dire l’oralité, la manière dont l’oral peut pénétrer l’écrit, ce qui n’est pas étonnant de leur part à eux, les écrivains d’une tradition où les griots ont tant de place.

Pierre Assouline, lui, en conversation avec un certain Raphaël Jerusalmi, retrace l’expérience qu’il a connue après que le roi d’Espagne Felipe VI ait reconnu les fautes commises par les rois très catholiques du XVème siècle en expulsant les Juifs. « Vous nous avez manqués » a dit le Roi. Belle et noble parole, et juste : que serait devenue l’Espagne si elle avait gardé cette population de gens instruits et ouvrieux, au lieu de se renfermer pendant des siècles (jusqu’à la mort de Franco) ? En tout cas, cela ouvrait la porte à une reconnaissance de nationalité pour tous les Sépharades qui pourraient prouver leur attachement à l’Espagne. Pierre Assouline se reconnut parmi eux. Et quoi ? la lignée de sa mère faisait bien remonter son ascendance à cette Espagne de quatorze cent et quelques. Et à force de ténacité, il réussit à obtenir son dû : le passeport qui le fait tout à coup espagnol, lui qui aurait pu s’en passer puisqu’il disposait d’un passeport européen. Mais c’était pour le symbole. Occasion de s’attarder pour réfléchir sur la notion d’identité, tellement mise en avant de nos jours. Identité ou appartenance ? Avec raison, Assouline réfute la notion « d’identité nationale » : nous avons bien d’autres identités que celle qui nous rattache à une nation, à un sol. L’appartenance est également un concept trop fort, il sent son communautarisme à plein nez. Alors, il propose « provenance ». Oui, dans le fond, nous provenons de quelque part ou de quelque temps. (On affiche bien la provenance d’une viande à la devanture d’un restaurant).

Il est d’autant mieux fondé à défendre cette thèse qu’il fait face à un auditoire helvétique… qu’est-ce que l’identité nationale en Suisse ? Des tas de vallées, vingt-trois cantons, quatre langues officielles… C’est l’identité cantonale qui prévaut ici. Et encore. Car certains cantons (Argovie) eurent une constitution artificielle. Qu’est-on quand on est argovien ? me demande mon amie Eva, assise à côté de moi. La Suisse est un patchwork bizarrement fait : O. le mari d’Eva, m’enseigne que lors du Congrès de Vienne, les Suisses refusèrent qu’on leur adjoignît des territoires, tant du côté des Grisons (donc vers l’Italie) que de celui de Genève – alors qu’il était dommage de laisser Genève comme cela, en bout de lac, sans rien autour. Mais c’est que les Protestants craignaient d’être mis en minorité par les Catholiques… Art de cultiver l’entente, au détriment de la richesse (qui n’est pas ici que foncière et financière mais aussi intellectuelle, créative).

Finalement, retour à la France, avec sa déplorable manie du centralisme, faisant converger tous les pouvoirs au sein d’une ville et d’un Roi-président, où les « identitaires » n’en ont que plus de poids. Non sans remercier chaudement E. et O. pour leur accueil dans la petite commune d’Apples (à quinze kilomètres de Morges), leur hébergement, leurs repas et leurs délicieux vins blancs.

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Littérature en Suisse romande : Aubry, Greggio, Cornuz, Schifano

Morges – le château et « le livre sur les quais »

La Suisse encore une fois. Tout ce qu’elle a de confortable, d’amical, de chaleureux, entre le lac (Léman) et le Jura (vaudois)… Un village de toile tout temporaire le long des quais entre l’entrée du parc où coule la Morges et le Casino, et comme fond sonore le clapotis des vagues, le heurt des filins et le bruissement des conversations (pas d’annonces au haut-parleur, heureusement). Du 31 août au 2 septembre se tenait à Morges la manifestation littéraire « Le livre sur les quais ». (http://www.lelivresurlesquais.ch/) Elle avait quelques vedettes au programme pour attirer le chaland (Davis Foenkinos, Bernard Werber, Eric-Emmanuel Schmid…) mais elle réunissait surtout plus de deux cents auteurs, de Gwenaëlle Aubry et Pierre Assouline à Boualem Sansal et Jean Ziegler en passant par Christophe Boltanski, Jean-Noël Schifano, Metin Arditi ou Philippe Claudel et une foule d’écrivain-e-s moins connu-e-s. La littérature italienne était à l’honneur, c’est pourquoi l’on pouvait croiser Antonio Moresco (La petite lumière), Simonetta Greggio (Elsa, mon amour) et Gilda Piersanti (auteure de romans policiers). L’Afrique était là aussi, et bien là, représentée par Alain Mabanckou et Jean Bofane (Congo-Brazzaville et Congo-Kinshasa), et le Maghreb par Yasmina Khadra et Boualem Sansal, et la Suisse bien entendu (surtout romande) avec pour chef de file Metin Arditi (d’origine turque mais en Suisse depuis l’âge de sept ans) mais aussi toute cette foule d’écrivains romands que l’on connaît mal de ce côté-ci du Jura, les Darbellay, Bühler, Saussure, de Roulet etc. Asli Erdogan s’était faite excuser. Claire Chazal aussi. En revanche, Sepp Blatter était là… (présence bien incongrue!). Le cinéma était également présent, nous n’avons pas eu le temps d’en profiter, il devait pourtant être intéressant de rencontrer Patrice Leconte et Francis Reusser (le réalisateur de l’inoubliable Derborence)… à deux pas de la maison de Jean-Luc (qui, lui, n’était évidemment pas là). Le lac manifestait sa présence comme espace sur lequel la manifestation pouvait s’étendre, quittant les quais pour quelque aventure bien modeste – quelques ronds dans l’eau – pompeusement intitulée « croisière » qui emmène les visiteurs au gré des débats parfois plaisants (Ecrire l’Afrique avec les deux sus-nommés représentants du monde sub-sahélien) et d’autres fois plutôt houleux (car la houle absente de l’étendue aqueuse, il fallait bien sans doute qu’elle monte à bord, opposant Khadra, le romancier valeureux, à Del Valle, un idéologue d’extrême droite plutôt hargneux et méchant).

Morges – le lac Léman

Le samedi, dès le matin, par un vent qui s’engouffre sous les tables, relevant les nappes de papier, faisant s’envoler les programmes et forçant les auteurs à relever le col, j’entame mon parcours, m’approchant d’abord timidement d’Antonio Moresco, timidement parce qu’on ne peut être que timide face à un écrivain tel que lui, et par dessus le marché si timide lui-même. Comme il parle très peu français, et moi très peu l’italien, l’affaire est vite soldée, juste le temps de lui rappeler son passage à Grenoble pour présenter son livre « La petite lumière », un chef d’oeuvre autant de littérature fantastique que de retour sur soi-même et sur le monde de l’enfance.

A un autre bout de la salle, diagonalement opposée, une jeune femme discrète, cheveux courts, fin visage et lunettes à monture rouge, présente ses petits livres, prose poétique ou poèmes en prose on ne saurait choisir, son dernier étant un long monologue intérieur que lui a inspiré Henri Michaux avec sa Ralentie. Le livre s’intitule donc « Ma ralentie » et est publié chez l’éditeur suisse « éditions d’autre part », la femme discrète se nomme Odile Cornuz, (https://www.odilecornuz.ch/) et sa prose est un lent murmure, une douce interrogation de soi. Une confession poétique. Nous entrons dans la conversation sur la pointe des pieds. Elle est « neuchâteloise » mais plus spécifiquement chauds-de-fonnière et a, comme C., fréquenté le lycée Blaise Cendrars (dont je parlais ici il y a peu), et se souvient d’Yves Velan, cet écrivain de la génération d’avant (qui enseigna à ce même lycée). Encore jeune (39 ans), sa bio-biblio-graphie sur son site est déjà longue comme celle d’une vieille habituée des salons littéraires.

Comment passer la nuit ? Comment ne pas sursauter à tous les bruits non familiers ? Si proche de la mort, si près de cet amenuisement des forces, quasi l’extinction des feux. Tu revois toutes les bougies éteintes, les unes après les autres, tout au long de ta vie. Tu te revois dans ce mouvement – pas seulement les bougies d’anniversaire, de plus en plus nombreuses, puis les dizaines passent en symboles, le dix devient un, étrange, comme si ton âge rétrécissait – c’est l’épure, s’écrie la sagesse ; ta gueule rétorque l’enfance.
(Ma ralentie, extrait)

Odile Cornuz, Morges, 1er septembre, photo A.L.

Cet échange inespéré m’amène à arriver en retard à mon premier « débat » de la journée. Cave du château. Entre les vieilles hallebardes et les tentures du Moyen-Age, dialoguent Gwenaëlle Aubry et Simonetta Greggio. J’ai raté le début mais je devine tout de suite que la parole ici est dense du côté de la première et plutôt joyeuse de celui de la seconde. Aubry parle de « La folie Elisa » son dernier livreIl s’y agit de quatre femmes qui ont en commun de vouloir s’enfuir, et de se retrouver dans une même maison pour se réparer des événements qu’elles ont subis, dont l’attentat du Bataclan. Gwenaëlle Aubry dit que ces femmes ont vu s’effondrer des murs en leur intérieur pendant que des murs s’érigeaient à l’extérieur. Toutes les quatre quittent la scène à la fois littéralement (elles sont danseuse, comédienne, chanteuse rock) et métaphoriquement, pour se reconstruire, une par chambre de cette maison-refuge. Mais grave est la voix de l’auteure, et basse, et précipitée si bien qu’on ne comprend pas tout ce qu’elle dit. On entend des rumeurs de la guerre, des exils de migrants, surnage à un moment le nom « d’Enigma », la fameuse machine allemande dont on dit que Turing découvrit le secret, mais il n’était pas le seul à travailler, l’une des quatre femmes du roman avait un oncle à l’origine des feuilles perforées utilisées dans la solution du problème. Feuille, folia, folie… 

Gwenaëlle Aubry

Simonetta Greggio

Simonetta Greggio offre plus de clarté, son thème à elle est plus facile : Elsa MoranteElsa Morante, à la fois une lumière au XXème siècle (centre de gravité de la vie intellectuelle italienne, reliant Pasolini, Moravia, Fellini, et bien d’autres encore, dont ce Renato Caccioppoli dont je parlerai bientôt) et un monstre de hargne et de ténacité, dont on apprend qu’elle eut deux pères, l’un réel et biologique : l’amant de sa mère, qui lui rendait visite une fois par an (chaque fois pour un nouvel enfant!) et l’autre « officiel » pour l’état-civil, homosexuel qui passait le plus clair de sa vie au fond d’une cave… Les deux écrivaines s’entendent sur le rôle de la lecture : le lecteur est un écrivain à son tour dit Gwenaëlle, il réécrit l’oeuvre qui lui est tendue, et pour chacun de nous, lecteurs, à chaque fois un nouveau réseau de significations se révèle, faisant résonner au sein du livre des accords qui n’avaient peut-être encore jamais sonné ensemble.

Lapresse/Archivio Storico04-07-1948 Roma , Elsa Morante

Je me promets d’aller rencontrer ces deux femmes lorsqu’elles seront au stand qui leur a été attribué, et bien entendu de les lire dès que possible, et de reparler de leurs livres peut-être sur ce blog. Je retrouverai Simonetta Greggio mais jamais Gwenaëlle Aubry, rétive sans doute aux séances de dédicaces.

Renato Caccioppoli

La rencontre avec l’écrivaine italienne est joyeuse, comme je m’y attendais. Et elle est à l’origine d’une autre rencontre. Comme je lui parle d’autres livres ayant été publiés sur Elsa Morante (je pense à ce moment-là à celui, tout récent, de René de Ceccaty – bien documenté mais très mal écrit, ceci dit en passant), elle m’aiguille vers son voisin, qui n’est autre que Jean-Noël Schifano, auteur d’un livre de souvenirs sur l’écrivaine italienne (E.M. ou la divine barbare, chez Gallimard). Schifano est un grand connaisseur de l’Italie et plus particulièrement de Naples, dont il a écrit un dictionnaire amoureux. Il a été un grand ami de Morante, et me raconte qu’il lui a tenu la main jusqu’au bout, à en rendre Moravia jaloux. Elle lui faisait ses confidences et lui parlait entre autres de ce Renato déjà mentionné et qui lui donne le sujet de son dernier livre : Le coq de Renato Caccioppoli. Schifano parle de ce livre avec un enthousiasme et une générosité qui me conquièrent aussitôt, d’autant que je vois sur la quatrième de couverture que ce Caccioppoli fut un mathématicien de génie, internationalement connu à son époque (les années trente surtout) pour ses travaux en analyse fonctionnelle et ses résultats sur les fonctions analytiques à plusieurs variables. Mais s’il est un être de légende, ce n’est pas seulement pour cela, c’est aussi pour son opposition héroïque au fascisme. Le jour de la visite de Hitler et Mussolini à Naples, en 1938, il eut l’audace de chanter en public la Marseillaise, accompagné par un petit orchestre de bistro, ce qui lui valut la prison. Autre audace incroyable : Mussolini ayant interdit aux hommes de se promener avec de petits chiens tenus en laisse (genre chihuahua ou teckel) au prétexte que cela était un signe manifeste de pédérastie (!), Caccioppoli se fit amener un coq qu’il promena en laisse dans la ville. Il n’échappa à la prison et peut-être à l’exécution que grâce à l’entregent de sa tante, une grande chimiste, qui réussit à convaincre les autorités de Naples que le neveu était fou. Ah ! J’oubliais, cet homme incroyable était le petit-fils de Bakounine. Il se suicida en 1959 (à l’âge de 55 ans) d’une balle dans la nuque. Jean-Noël Schifano est heureux que je lui dise être (un peu) mathématicien, il pense que je vais d’autant plus aimer ce personnage et il n’a pas tort. Lui ne connaît rien aux mathématiques, me dit-il, il croit savoir que Renato travaillait sur les « irrégularités isopérimétriques » mais n’en sait pas plus. Il s’agit en fait d’un problème de théorie de la mesure dont l’origine, certes, est antique (comment trouver parmi des figures qui ont le même périmètre, celle qui a la surface la plus grande) mais dont les travaux de Caccioppoli (‘o genio comme on l’appelait à Naples) ont effectivement renouvelé les termes (grâce à la théorie de l’intégration dont il était un spécialiste). Avant de nous séparer (par une forte poignée de main extrêmement chaleureuse) il attire mon attention sur la personne à qui il a dédié ce livre : Luciana Pacifici… un bébé de huit mois. Faisant partie d’un convoi de Juifs envoyés à Auschwitz grâce aux bons soins d’un certain Gaetano Azzariti, « président du Tribunal de la race, conseiller juridique de Benito Mussolini et puis, dans la foulée, bras droit juridique de Palmiro Togliatti ». Jean-Noël Schifano, avec d’autres, réussit à faire débaptiser une rue qui portait le nom de ce sinistre personnage pour lui donner le nom de l’enfant. Volez, les Anges. (Je reparlerai sur ce blog de ce coq de Caccioppoli tant il en vaut la peine).

Jean-Noël Schifano – photo Gallimard

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Nancy Huston et Pol Pot

Quelle idée a eu Nancy Huston de se comparer à Pol Pot ? Croit-elle que sa colère à l’égard du genre masculin a quelque chose à voir avec la folie génocidaire du chef des Khmers Rouges ? Ou, si elle le croit, n’est-ce pas terriblement exagéré ? Nancy Huston, dont j’ai aimé jusqu’ici tous les romans, dont j’ai admiré le génie à se renouveler sans cesse, en apportant à chaque livraison une nouvelle exploration de formes narratives, Nancy Huston qui sait manier l’ellipse comme personne (voir son avant-dernier roman « Le club des miracles relatifs ») publie à cette rentrée un nouveau livre (roman ? récit ? histoire ? essai?) qui a cette particularité de se composer de deux récits juxtaposés : d’abord l’enfance et la jeunesse du dictateur cambodgien (plus ou moins imaginées par l’écrivaine), ensuite celles de la narratrice. Le récit pol-potien est énoncé à la seconde personne du singulier, autrement dit elle s’adresse à lui, sorte de familiarité qui rend un effet bizarre, on a envie de dire : te sens-tu si liée à lui ? Alors que le récit sur la narratrice est conjugué à la troisième personne. C’est sans doute qu’il faut prendre ses distances. On prend ses distances avec soi-même mais on tutoie le génocidaire. C’est un parti-pris… qui reste peu expliqué. Dans son introduction, Nancy Huston dit juste ceci : « pour mieux me glisser à l’intérieur du dictateur cambodgien, comprendre dans ses moments vulnérables, formateurs et déformateurs, cet homme qui m’est profondément étranger, j’ai choisi de le tutoyer. A contrario, pour parler de la jeune Canadienne déracinée qui ne m’est que trop familière, j’ai opté pour la précieuse distance littéraire qu’apporte la troisième personne ». Dont acte. Mais rien n’empêche de penser que la jeune Canadienne eût pu dire « je » et que son texte, du coup, n’en eût été que plus fort et que l’argument de l’altérité justifie peu qu’on dise « tu », comme si, ce faisant, on allait par un simple coup de baguette stylistique franchir la distance énorme qui nous sépare de qui nous est tellement étranger. Cela ressort d’un volontarisme qui offre peu de vraisemblance. Et puis, je suis surpris que l’auteure se qualifie de « jeune Canadienne déracinée » comme si le manque de racine était aussi devenu pour elle (après bien d’autres…) une sorte de tare dont on devrait s’excuser. Ne pas avoir de racine… n’est-ce pas la meilleure assurance de liberté ? Nous voici donc aux prises avec une Nancy Huston culpabilisée et culpabilisante (les deux vont souvent ensemble) se frappant la poitrine avec obstination sous prétexte que sa jeunesse fut concomittante à celle de nombreux leaders « révolutionnaires ».

Je m’attendais à ce qu’elle fît un bilan du genre de celui de Régis Debray (« Bilan d’une faillite »), se reprochant d’avoir adhéré dans les années soixante-dix à une pensée dite « marxiste » qui a envoyé des masses compactes d’êtres humains au fond des geôles d’un régime totalitaire. Je m’y serais retrouvé. Dois-je avouer que moi aussi, j’ai applaudi à l’entrée des Khmers Rouges dans Phnom-Penh le 15 avril 1975 (jour de mon anniversaire en plus, jour donc de mes vingt-huit ans) et qu’en conséquence je fus abasourdi d’apprendre deux jours plus tard qu’il n’y avait plus personne dans Phnom-Penh, que pendant toute cette période, les succès de la moindre guérilla m’enthousiasmaient (puisque c’était la preuve que nous allions vers un monde communiste) et que, plus tard, j’applaudis à la victoire des sandinistes au Nicaragua au point que je me demandai si, dans le fond, je n’irais pas y faire un tour afin de proposer mes services d’enseignant… Coopérer à Managua… quel rêve quand on sait aujourd’hui ce qu’est le régime sandiniste et le destin du dictateur Ortega. Il est certain que les jeunes béotiens des années soixante-dix qui en étaient comme moi à s’esbaudir à l’évocation (souvent dans « l’Humanité ») des succès remportés par les fronts divers ouverts ici et là (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Vietnam, Cambodge, Laos…) ont à assumer une certaine culpabilité de leur absence de clairvoyance sur les régimes qui se mettaient en place.

Mais avec Nancy Huston, ce n’est pas de cela qu’il s’agit et je ne lui ferai pas le reproche d’avoir été plus concernée par son statut de femme dans un monde machiste que par la grande cause du prolétariat mondial. Femme elle était, femme avant tout…

Nancy Huston

Et moi en tant qu’homme, qu’ai-je à dire ?

Je pourrais m’arrêter là… si je ne faisais partie de ces êtres humains qui pensent qu’entre hommes et femmes, il y a quelque part une essence commune, une « humanité » en quelque sorte, et qui permet de dialoguer. Peut-être cette humanité commune réside-t-elle simplement dans l’usage de la langue, si c’était le cas ce ne serait déjà pas si mal (je sais que la langue est scindée, sexuellement scindée ou « scindée selon le genre » si on préfère et que cela s’illustre particulièrement dans certaines cultures asiatiques comme au Japon où la langue des femmes est vraiment différente de celle des hommes, mais même en tenant compte de cela, il reste une faculté de langage par laquelle les êtres humains peuvent se parler et – peut-être – se comprendre).

L’idée de se comparer à Pol Pot ne lui est pas venue tout de suite, il fallait d’abord arriver à penser le Cambodge, ce pays où les gens sont souriants et ont une apparence de douceur et où pourtant il s’était passé quelques années plus tôt le pire des scenarii. Tout de go, au lendemain d’une victoire éclair, des gamins hirsutes, armés jusqu’aux dents mais marchant pieds nus avaient convaincu toute une population de quitter les villes, leur dirigeant ayant conçu le plan de les ramener au seul type de société qui vaille : le communisme primitif. L’individu devait disparaître, absorbé par le collectif. Plus aucune place n’était laissée au sentiment, à l’intimité ni à la morale (forcément « bourgeoise »). Dans un chaos indescriptible, jetés sur des routes s’égarant dans la jungle, les Cambodgiens devinrent ce que plusieurs films (Rity Panh) nous ont déjà montré, dont deux millions de cadavres laissant des montagnes d’ossements.

Soldat khmer rouge dans Phnom-Penh (AP Photo/Christoph Froehder)

Un jour, elle frémit en pensant à Pol Pot. Quand celui-ci s’appelait encore Saloth Sâr. Et aussitôt apparaît en elle, à ce qu’elle dit, l’évidence de ressemblances avec elle-même :
– dans la petite enfance ; cauchemars, sentiment d’exclusion…
– déménagements nombreux…
– sentiment d’insécurité pendant les premières années scolaires,
– initiation simultanée à l’érotisme et à la politique,
– manipulation, transformation en objet sexuel,
– expatriation vers la France,
– découverte à Paris du marxisme,
etc. etc.

Surtout : « après quelques années à Paris, ils se jettent à corps perdu dans la défense d’une cause : pour Saloth Sâr, la libération du Cambodge et, pour Dorrit – le nom qu’elle s’est choisie – celle des femmes. Cette passion militante confère à leur existence un sens nouveau, roboratif : c’est sous son inspiration qu’ils écrivent et publient leurs premiers textes. Enivrés par l’espoir d’une révolution, ils sont désormais non seulement souriants mais prêts à tout ».

Evidemment, il ne viendrait normalement à personne l’idée que « de nombreux déménagements », des « cauchemars », un certain sentiment d’exclusion pendant l’enfance, voire une expatriation ou… la découverte du marxisme (serait-ce à Paris!) puissent être à l’origine d’un désordre mental à ce point profond qu’on en infère la nécessité de détruire l’humanité. Et pourtant c’est un peu l’idée que semble avoir Nancy Huston… Pathétique tourment. Le parallélisme qu’elle établit entre les deux trajectoires met mal à l’aise. Avant le plein engagement de Saloth Sâr dans la lutte anti-impérialiste, il y eut, comme on sait – et peut-être était-ce là un déclic – les intenses bombardements américains, d’abord près de la frontière avec le Vietnam puis dans une zone de plus en plus étendue. Les B-52 larguaient leurs bombes et « quand le Congrès mit fin [à leurs] frappes en 1973, plus de deux millions de bombes et autres munitions s’étaient abattues sur les champs et les villages cambodgiens. Elles avaient tué ou blessé plus d’un million de personnes et anéanti les deux tiers des animaux de trait ». Dans le même temps, Dorrit passe entre les mains de plusieurs amants dont Adam, ami de son père, et Nathan, ami du précédent. Et il se passe quelque chose d’assez extraordinaire avec Adam, un type plutôt costaud… qui lui dit un matin qu’il y a des choses qu’elle ne sait pas encore. « Ah ? Quel genre de choses ? – Eh bien par exemple… je peux me tromper, mais il me semble que tu fais partie de ces femmes qui savent trouver du plaisir dans la douleur. – Tu as senti ça ? – Je crois, oui. – Ben… on peut essayer. » Je ne sais pas vous, mais moi je trouve ça dingue. Un type qui suppute que sa partenaire en amour aime souffrir… et celle-ci rétorquant benoitement « ah bon, si on essayait ». Pendant qu’ils font l’amour, il lui balance alors 14 gifles (pour passer le temps, elle les a comptées).

Quatorze gifles seraient ainsi le correspondant de deux millions de bombes. Mais pourquoi pas après tout ? Je suis fermement convaincu que la violence qui tombe sur un humain isolé n’est pas moindre que celle que l’on inflige à un groupe d’humains lorsqu’on la rapporte à la perception pure. Les cataclysmes qui se produisent dans un cerveau valent sans doute ceux que subit la Terre entière : c’est juste un changement d’échelle qui établit leurs différences. Néanmoins, on fera très attention de ne pas poursuivre l’analogie trop loin… Les Américains n’ont pas proposé aux Cambodgiens un largage de bombes en guise de divertissement érotique.

Ce livre est donc terrible. Terrible en ce qu’il révèle une béance, un gouffre dans la pensée : comment un être humain (une femme en l’occurrence) arrive à se penser subjectivement comme un terrain de bataille à l’échelle d’un pays, comment elle voit les tourments qu’on lui inflige (dont on ne peut pas ne pas penser à certains instants qu’ils sont désirés) comme autant de meurtres et d’incendies laissés par une guerre. N’est-ce pas le paroxysme du fantasme : éprouver son corps comme une métaphore d’une nation en guerre, assimiler la guerre des sexes à la guerre anti-impérialiste et se voir en héroïne d’un combat au même titre qu’un leader révolutionnaire. Disant cela, je ne cherche à aucun moment à minimiser la cause du féminisme : il faut bien finir par admettre que la violence infligée aux femmes est une réalité quotidienne, qu’elle dure depuis toujours et qu’il serait bon que cela cesse un jour(*) (car entre nous, je ne vois vraiment pas ce que les hommes y gagnent!) c’est juste que le rapprochement fait dans cet ouvrage est proprement renversant. Encore une fois, n’étant pas femme, il m’est presque impossible de juger la pertinence du propos, mais je constate simplement. Je constate la douleur, la souffrance, l’oppression… mais « en même temps », toujours en contrepoint, l’affirmation d’un désir, celui de paraître (paraître belle, paraître séduisante, s’enorgueillir – car Nancy Huston s’enorgueillit, qu’elle le veuille ou non – de ses conquêtes sexuelles, notamment parmi les hommes qui comptent en littérature – saura-t-on qui est ce monsieur D. qui apparaît à la page 176, « Juif new-yorkais dont l’oeuvre romanesque connaîtra bientôt une renommée mondiale », Philip Roth ?). On peut objecter certes que cette contrainte du plaire à tout prix est dictée par la société et donc par les hommes. A voir… il y a une réalité du désir aussi, et un réel de l’inconscient, comme on disait justement dans les années soixante-dix sous la férule de Lacan (aux séminaires duquel se rend d’ailleurs notre héroïne).

Arrivée à Paris, Dorrit-Nancy se rapproche des groupes féministes (Xavière Gauthier) et se lance dans l’écriture de pamphlets violents contre le genre masculin : « colère des femmes, soulevées contre les violences qu’elles ont endurées aux mains des hommes depuis la nuit des temps… pas de compromission ni de sécurisation possibles, le fusil pour combattre le fusil ». Elle en vient à penser qu’on pourrait bien exterminer la majeure partie de la gent masculine (« le ratio bouc / chèvres serait tout à fait suffisant : un homme pour vingt à vingt-cinq femmes ») et c’est là sans doute qu’elle s’assimile à Pol Pot… sauf qu’entre temps, bien sûr, Pol Pot est passé à l’acte.

Livre terrible, livre aussi qui nous laisse sur notre faim.

Car ce qui nous intéresse le plus après tout, c’est « après ». Oui, que se passe-t-il, après ? Pour Pol Pot, il suffit de chercher les informations sur Internet. Petit vieux misérable en résidence surveillée dans un coin reculé, il meurt à 73 ans, non sans avoir livré son dernier message à un journaliste américain venu l’interviewer : « est-ce que vous me trouvez l’air violent ? ».

Mais Nancy Huston, elle ? Nous n’aurons droit qu’à quelques lignes en fin d’ouvrage :

« Dorrit, elle aussi, va bientôt se marier… elle vient tout juste de rencontrer son futur mari. Elle aura des enfants, et même des petits-enfants. Contre toute attente, elle finira par aimer manger et faire à manger, rire aux éclats et se détendre au cours de longues soirées amicales ».

Bien. Très bien même. Nous sommes heureux pour elle. Mais c’est peu. Comment passe-t-on donc d’un Pol Pot en puissance à une aimable grand-mère qui aime bien rigoler ? C’est cela qui nous intéresse et c’est cela qu’elle ne nous dit pas.

(*) sur le sujet, rien de mieux que les monologues de Blanche Gardin, présentée comme « humoriste » parce qu’il faut bien donner une catégorie aux gens de spectacle mais qu’on pourrait plus justement, si le mot existait, qualifier de « tragédiste ».

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