Cohn-Bendit, une conscience morale de l’Europe

C’était la première fois que j’approchais Daniel Cohn-Bendit et c’était à G. pour les premiers « Etats Généraux des Migrations », à l’initiative d’un collectif d’associations d’aide aux « migrants » (autrement dit de demandeurs d’asile et de réfugiés), samedi dernier, à la MC2.

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Qu’a-t-il dit ? Evidemment que l’accueil des réfugiés était un devoir humanitaire, cela on s’en doutait, mais outre cela, il a eu des paroles justes sur ces dits « migrants » à qui l’on ne saurait demander d’incarner une nouvelle forme de prolétariat salvateur. Le migrant pourrait être vous ou moi au sens où nous pourrions bien nous retrouver à sa place dans d’autres circonstances, mais c’est bien parce qu’il est comme nous, comme vous, comme moi, qu’il n’est ni meilleur ni pire. Il y a parmi les migrants autant de gens pervers et mal intentionnés que dans une population normale, et les incidents de l’an dernier à Cologne ou ailleurs ne se pardonnent pas, même si ce sont des migrants qui les ont commis. Le migrant parcourt des milliers de kilomètres, il risque sa vie, il est la victime des passeurs qui l’exploitent et le sur-exploitent mais si, à la fin de son périple, il tombe dans une société où les luttes sociales, qu’elles aient été menées par des ouvriers, des femmes ou des homosexuels, ont conduit au respect des droits de ces diverses parties de la population, il a, en plus des adversités qu’il a dû subir, la nécessité de se plier au respect des droits acquis dans cette société. Ce sont là des vérités élémentaires qu’il est important de rappeler.

Mais oui pourtant, le migrant parcourt des milliers de kilomètres, il risque sa vie, il est la victime des passeurs qui l’exploitent et le sur-exploitent, il ne faut jamais l’oublier. Parmi les tables rondes émaillant la journée, il y en eut notamment une où siégeait le maire de Grande-Scynthe. Il racontait à titre d’anecdote qu’ayant installé dans l’espace mis à la disposition de ceux qui cherchaient refuge en Angleterre des douches et lavabos (comme il se doit), il eut la surprise le lendemain de découvrir que douches et lavabos avaient été fermés et que les représentants des passeurs demandaient cinq euros pour y accéder ! C’est dire le marché ignoble qui s’installe en marge des migrations : demain, lorsque le flot de migrants sera bien plus dense encore, puisque s’adjoindront à ceux que nous connaissons déjà les millions de migrants climatiques, il s’agira d’une affaire juteuse. Deux mille cinq cents migrants sur un espace comme celui de Grande- Scynthe, c’est, disait Damien Carême, une somme potentielle de dix millions d’euros.

Daniel Cohn-Bendit sur la scène de la MC2

Daniel Cohn-Bendit sur la scène de la MC2

Mais notre ami Daniel ne parla pas tant de cela que de la manière louable dont Mrs Merkel a géré la situation. Elle qui a osé dire à Mr Orban, lequel ricanait et lui disait qu’elle aussi serait obligée de passer à la construction d’un mur de protection, qu’elle n’admettrait jamais de barbelés aux frontières de l’Allemagne tant qu’elle serait la chancelière a montré que l’homme ou la femme politique n’est pas la machine que l’on se plaît à croire. Merkel n’a pas, comme nombre d’intervenants de tous bords ont osé le dire en France, « ouvert les frontières de l’Allemagne pour compenser un déficit démographique et à des fins purement économiques », elle a pris sa décision en une nuit et « on ne voudrait pas que qui prétend qu’en une nuit, on puisse prendre une décision pour résoudre un problème structurel de cette taille, ait un quelconque pouvoir sur nous, car disait Daniel, celui-là serait un malade mental ».

La France est à la traîne. Daniel Cohn-Bendit le disait franchement, et si le genre de réunion que nous avions était heureusement une consolation pour tous ceux qui le regrettent (il faut insister sur le grand succès de cette initiative : les mille places de l’auditorium étaient remplies et on dut refuser beaucoup de monde), il n’en reste pas moins que nos gouvernants ont manqué de courage. Pourtant, qui qu’ils soient dans le futur, il faudra qu’ils en aient compte-tenu de ce qui s’annonce, sauf à laisser mourir à nos frontières des masses d’êtres humains.

Mais peut-être se satisferont-ils de ces morts, après tout, comme ils tolèrent – et comme, hélas, nous semblons tolérer – les bombardements sur Alep. Si les Etats-Unis, disait Cohn-Bendit, bombardaient un pays en ce moment, ce serait bien sûr des centaines de milliers de manifestants dans nos villes d’Europe. Mais que la Russie se livre à de telles massacres semble laisser de marbre nos populations et même réjouir une belle brochette de candidats à la Présidence, dont les deux qui ont le plus de chances de se retrouver au deuxième tour… (Seul Hollande avait envisagé une action en Syrie, qui ne put finalement être conduite pour faute de défaillance américaine. Quand je vous dis qu’on le regrettera… (ceci est une remarque de moi, pas de D. C-B)). Deux poids deux mesures, et la preuve que nous devrions souvent corriger nos automatismes de pensée (rappeler ainsi à ceux qui prétendent que les « vrais » terroristes sont les Occidentaux (comme je l’ai lu encore il y a peu dans un commentaire sur Facebook) que les bourreaux de la Syrie sont Assad, l’Iran, la Russie et des groupes irakiens et afghans, ce ne sont ni Paris, ni Londres, ni Washington).

Cohn-Bendit terminait son intervention par un intéressant rappel historique. En 1938, se tint à Evian une conférence à l’appel du président Roosevelt qui avait pour but de régler les problèmes posés par l’accueil des centaines de milliers de juifs allemands et autrichiens qui quittaient ces deux pays suite à l’Anschluss. Il en sortit assurément quelques promesses de répartition entre les différents pays d’accueil. Puis lorsque la nécessité se rendit bien plus pressante encore et qu’il fut question de tous les Juifs d’Europe Centrale et de l’Est, alors tout le monde répondit que l’on ne pouvait recevoir tous les Juifs du monde. On sait ce qu’il advint ensuite.

Daniel Cohn-Bendit reste l’une des grandes consciences morales en Europe. Il était particulièrement judicieux de l’avoir invité pour clôre ces Etats-Généraux. Je sais certes quelques petits malins, même parmi mes amis, qui se pincent le nez à l’énoncé de son nom, parce que, dit-on, il serait un « libéral » (voire un « néo »-libéral?) et qu’il serait prêt à donner sa voix à Macron… Pour quoi cela compte-t-il quand il s’agit de plaider pour que l’on sauve des vies humaines ?

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Laurence Nobécourt au Poët

La Drôme est un grenier à poètes. Philippe Jacottet vit à Grignan. Une de ses amies tient la librairie « Ma main amie », au bas de la côte qui monte en spirale vers l’entrée du château de madame de Sévigné, vous y trouverez tous les livres du poète et tous ceux de ses auteurs préférés. A Montélimar, s’édite la belle revue Voix d’Encre sous la responsabilité du poète Alain Blanc. Et Laurence Nobécourt, qui habite à Dieulefit, a viré de plus en plus poétesse (*).

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Elle explique que confidentialité pour confidentialité, autant opter pour la voie la plus radicale, qui est bien celle de la poésie. Car il faut bien le dire, les poètes ne produisent pas des best-sellers… Alors elle a écrit un long poème, « le Poème perdu », qu’elle avait lu en avril à Paris, à la Maison de la Poésie, et qu’elle est venue nous lire ce samedi, en la mairie du Poët, dans le cadre des activités de notre cercle. Elle nous est arrivée comme tombant de haut puisqu’elle s’était trompée de route et qu’elle avait pris le col surplombant le village au lieu de venir par la route du bas, beaucoup plus courte. Celle qui suit la vallée de l’Ennuye. On dira juste alors qu’elle avait voulu peut-être fuir l’Ennuye, justement. Les ami(e)s du village étaient là bien entendu, avec aussi des gens venus de plus loin et que nous ne connaissions pas. De Bésignan, de Buis, de Nyons. Nous avions aménagé la salle de la mairie en y rajoutant des bouquets de fleurs séchées. En y installant un éclairage intimiste, aussi. Avec juste un halo au-dessus de Laurence pour qu’elle puisse lire son texte. Après une courte présentation, il y eut un long silence. Quelques grattements de gorge. Des pieds qui frottent le sol. Des respirations qui se prennent. Et elle a commencé à lire dans le silence recueilli. Vous savez, c’est ce texte qui est scandé par ces phrases : « nous n’étions pas des comédiens, on ne nous avait prévenu de rien ». Oui, la vie ressemble à un théâtre, sauf que c’est un théâtre sans entractes et sans coulisses. Nulle part où nous puissions nous reposer. Et nous devons jouer la pièce jusqu’au bout.

« Le poème perdu » est un dialogue. On devine qu’une fille, réalisant l’échéance de sa mort appelle sa mère à l’aide. Et, ce faisant, toute une vie s’expose et avec elle un corps, qui part en lambeaux bien entendu, jusqu’au point où « la cage de nos côtes est la seule échelle qui nous reste pour monter jusqu’au ciel ». mais pourquoi, maman, les humains deviennent-ils mécaniques en vieillissant ?

Un long texte poétique comme celui-ci est comparable à une sonate ou à n’importe quelle forme de musique de chambre, c’est un peu du Schubert ou du Brahms, nous captons avec notre ouïe un morceau qui nous enchante et en y repensant, en nous le rejouant au-dedans de nous, nous oublions d’écouter le reste, notre attention devient flottante jusqu’au moment où un nouvel accord de cordes va éveiller en nous de nouvelles images, de nouvelles sonorités, un nouveau tableau. Il s’agit là aussi d’une image du temps, on a souvent dit que la musique sculptait la matière première du temps mais il en est aussi comme cela de la poésie.

Lorsque la voix s’est tue, tous les participants se sont demandés comment il pouvait être donné suite à la tension qui nous avait habité durant ces trois-quarts d’heure. On a décidé de boire quelques boissons à bulles, genre Clairette, puis comme certains avaient un peu trop tendance à accaparer la dame, nous nous sommes rassis pour tenter d’échanger autour de l’œuvre de Laurence. Ses premiers romans (« La démangeaison », « La conversation »), le tournant que fut son gros roman « Grâce leur soit rendue ». Puis l’évolution vers la poésie avec le passage par Hildegard von Bingen (« La clôture des merveilles »). L’évocation aussi de ses œuvres futures, de ce livre que l’on attend où il sera question d’un mystérieux poète japonais (existe-t-il vraiment ?). Laurence nous a parlé avec urgence de la poésie, de celle qu’il fallait réaliser en nous si nous voulions échapper au remugle du temps et de la politique. J’ai tenu à dire, même si maladroitement, que l’un des outils majeurs de la poésie (et en particulier de son écriture à elle) était les effets de réel qu’elle suscite: la force du verbe est aussi ce qui nous pousse à agir et n’est peut-être plus aujourd’hui que la seule chose qui nous pousse à agir, d’ailleurs, dans le sens d’un lien plus fraternel, plus solidaire.

Il y a chez elle, on le sait, une propension à croire que rien n’arrive par hasard, que tout est signe. Elle n’est pas en mauvaise compagnie pour penser cela, après tout Gérard de Nerval aussi le croyait (« à la matière même un verbe est attaché … ») et les surréalistes croyaient au « hasard objectif »…

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Il semble, si j’en crois certains échos, que sa parole n’ait pas été vaine et soit parvenue à éveiller où maintenir éveillée selon les cas, le vrai et dur désir de durer. Ce n’était pas rien dans ce village minuscule habité d’une vingtaine d’âmes (qui ne sont pas toutes allés voter aux primaires de la droite…).

(*) J’ajoute aussi qu’une nouvelle maison d’édition vient de se créer, à Sainte-Jalle: les éditions des Lisières, qui viennent d’éditer trois magnifiques livres aussi agréables à lire qu’à contempler (tant les illustrations sont belles), et qui sont tournées principalement vers la poésie. L’éditrice et ses auteurs seront parmi nos futurs invités.

NB : il est difficile de commenter un poème dont on ne possède pas de version écrite et que donc on n’a pas sous les yeux (mais il est vrai qu’on peut le réécouter suite à l’enregitrement qu’en a fait France Culture). Personnellement il m’a fait penser à ces vers du doux Gérard :

Ô mon père ! Est-ce toi que je sens en moi-même ?
As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort ?
Aurais-tu succombé sous un dernier effort

De cet ange des nuits que frappa l’anathème…
Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,
Hélas ! Et si je meurs, c’est que tout va mourir !

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Nora par les frontières

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Il y a une année et demie environ, j’écrivais un texte qui se voulait pièce de théâtre dont le thème était l’épopée des migrants. Ce texte était une sorte de commande de la part de l’association de parrainage républicain APARDAP, à G. Après cette année et demie, voici le texte mis en scène et présenté lors du Festival Migrant’scène organisé par la CIMADE. Il a fallu un long et aride travail de la part de Chabert, Doussou, Evrard, Flo,Léonard, Malissa, Prince, Régis et Ulrich, tous des réfugiés dont certains en attente de leurs papiers, un travail patient et beaucoup de compétence de la part de Karine Vivant, metteuse en scène et de Patricia L’Ecolier, co-présidente de l’association et metteuse en scène associée, pour arriver à ce spectacle qui, mardi soir, nous a coupé le souffle, à moi et aux centaines de spectateurs qui étaient venus là en soutien aux associations. Je n’aurais jamais cru que ce texte que j’avais écrit avec foi mais aussi avec conscience de mes limites en dramaturgie, atteindrait aussi bien son objectif qui était, avant tout, de procurer de l’émotion. Et de l’émotion il y en eut, notamment lorsqu’une dame prit la parole à la fin du spectacle pour remercier et que ses propos s’achevèrent en sanglots, ou bien lorsque cette jeune femme immigrée, à son tour prit la parole pour témoigner de la justesse de ce qui venait d’être dit sur scène et qu’elle aussi finit son intervention dans les larmes. Les neufs comédiens amateurs qui étaient sur scène, trois femmes et six garçons, étaient au cœur de ce que la pièce leur donnait à dire. Il leur avait fallu néanmoins mémoriser ce texte, parfois difficile, où j’avais voulu mêler des scènes de la vie quotidienne (audition auprès de l’OFPRA, puis auprès de la CDNA, discussions dans la rue, rencontres du dimanche autour de jeux de cartes et de tours de passe-passe) à de courts poèmes qui ponctuaient les séquences, comme en lointain écho des tragédies grecques. Le texte se terminait par une longue harangue adressée aux spectateurs pour qu’ils veuillent bien garder en tête ce qu’ils avaient vu et entendu, une harangue qui les prenait à partie, les interpellant sur ce qu’ils feraient eux-mêmes s’ils étaient dans les mêmes situations. Initialement prévue pour être dite par un seul acteur, les metteuses en scène avaient trouvé plus judicieux de mettre le texte dans la bouche de tous les comédiens, qui en disaient ainsi tour à tour chacun une partie (la même solution avait été choisie également en d’autres moments de la pièce où la partie à mémoriser aurait été trop longue pour un seul acteur). Cela donnait un effet d’autant plus puissant, celui d’une masse grondante, déterminée, qui ne se laisserait pas écraser par le mépris, revendiquant tout simplement leur statut d’être humain à égalité avec les habitants du pays d’accueil.

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J’avais subrepticement introduit sous forme de citation un court extrait d’une lettre que Rainer Maria Rilke avait envoyée à Lou Andréa-Salomé en 1903, lorsque Rilke, à Paris, observait autour de lui une misère dans les squares et jardins publics qui était la même que celle qu’aujourd’hui éprouvent nos migrants volontairement laissés hors du monde de travail ou de l’université, avec rien à faire si ce n’est attendre. Ce texte disait ceci :

Où vont-ils quand ils marchent si précipitamment à travers les rues ? Où dorment-ils, et s’ils ne peuvent dormir, que se passe-t-il sous leur regard morose ? A quoi pensent-ils quand ils restent des jours entiers assis dans les jardins publics, la tête penchée au-dessus de mains qui semblent venues de loin pour se rejoindre et se cacher l’une dans l’autre ? Et quelles paroles se disent-ils à eux-mêmes quand leurs lèvres font un effort pour se mettre au travail ? Tissent-ils encore de vrais mots ?… Est-ce encore des phrases qu’ils prononcent ; ou bien sort-il déjà d’eux pêle-mêle, comme d’un théâtre en flammes, tout ce qui en eux fut spectateur et acteur, auditeur et héros ? Personne ne songe-t-il qu’il y a en leur sein une enfance en train de se perdre, une force qui se détraque et un amour qui s’effondre ? (Rilke, Lettre à Lou du 18 juillet 1903)

Il a été magnifiquement dit par Doussou, la grande bergère du Mali (sans la moindre hésitation ni le moindre bégaiement).

Les comédiens et les metteuses en scène n’ont pas donné l’intégralité de la pièce, ils en ont donné environ les deux tiers mais cela était peut-être suffisant. On aura noté dans le titre un discret hommage à Peter Handke dont la pièce, Par les villages, m’avait transporté lors du Festival d’Avignon 2014. Handke y faisait intervenir tour à tour les membres d’une famille qui avaient connu les vicissitudes des séparations dues aux guerres et aux nécessités d’aller chercher du travail ailleurs, mais en même temps, ces personnages exprimaient une foi dans des choses qui les dépassaient, comme l’art. J’ai voulu essayer de rendre les mêmes sentiments et la même foi dans cette courte pièce. S’il y est question de misère et de sentiment d’abandon, il y est aussi question de beauté, d’espoir et d’amour.

Enfin, réaliser ce genre de spectacle et montrer qu’il peut réussir à attirer des foules de gens modestes seulement mus par la conscience de leur devoir et l’amour des autres, montrer qu’il peut même attirer leurs larmes, n’est-ce pas la plus belle réponse que l’on puisse donner à ceux et celles qui doutent encore du poids de la culture vivante et ne veulent voir sous le terme de culture que d’aimables divertissements ?

Ci-joint la harangue de la fin :

Peuple de France, vous qui chaque soir au journal de vingt heures voyez défiler les images de notre malheur, voyez ces foules qui marchent sans trêve depuis les frontières de la Grèce jusqu’à celles de l’Allemagne ou d’autres pays, vous qui vous demandez comment ils font ceux-là qui marchent pour trouver un peu de soulagement à leur fatigue et à leur faim, comment ils font pour nourrir leurs enfants et essuyer leurs pleurs, vous qui vous demandez comment arrivent à survivre les vieillards épuisés, du moins ceux qui ont survécu au voyage en mer, et les jeunes femmes fragiles qui portent un enfant sur le dos et ces autres encore qui en portent un dans leur ventre, comment font les jeunes adolescents qui aimeraient tant comme vos fils à vous et vos filles préparer leur avenir dans des écoles ou sur le banc des facs, vous qui vous posez toutes ces questions puis bien vite les oubliez car elles sont trop dures à garder, je vous implore de les conserver en tête une ou deux minutes de plus afin juste d’admettre que tous ceux-là et toutes celles-là sont des hommes et des femmes comme vous que, simplement, un noir destin a contraint à fuir de chez eux. Ils n’ont pas choisi de partir comme on fait le choix d’une errance de préférence à une autre, ils n’ont pas décidé de venir là parce que la terre était plus grasse ou que les lois sociales étaient plus douces, ils ont été déchirés de devoir partir, de quitter leur ville, leur rue, leur maison, leurs amis, leurs parents, ils l’ont fait parce que leurs maisons étaient détruites par les bombes, ou parce qu’elles avaient été brûlées, parce qu’ils ne voulaient pas subir le sort de leurs amis écrasés et brûlés par les bombes, tués à coups de machette et ce qu’ils ont fait tenait le plus souvent de l’exploit. Iriez-vous par un noir matin embarquer sur un canot pneumatique, frêle esquif, à peine éclairé d’un fanal vacillant, muni d’un moteur trop faible qui risque de s’étouffer à moitié chemin, franchir un bras de mer, ou bien remettriez vous votre vie entre les mains d’un brigand vous entassant à mille sur un cargo rouillé qu’on a volé dans un cimetière de bateaux, pour franchir la mer, de la Libye à l’Italie, seriez-vous prêts à traverser un désert de sable de plus de mille kilomètres, dans des camions chancelants bourrés de corps humains de la cabine à la benne, avec des enfants accrochés aux rétroviseurs, et d’autres juchés sur les garde-boue ? Le monde vomit ses guerres et ses douleurs sur le sable de nos plages. Ces guerres, ce sont souvent « vos » guerres, même si vous l’ignorez car vos gouvernants ne vous auront pas dit toute la vérité. L’Occident bouge et grossit, il veut qu’on ressente son remue-ménage obscène jusqu’au bout du monde, sur les terres d’Asie comme celles du Proche-Orient, et que cela se traduise par des puits qui brûlent, des drones qui explosent et vous, peut-être, vous allez croire que jamais de ces tressautements, vous ne sentirez les effluves ? Le monde craque. Comme Nora l’a dit dans son rêve en s’adressant au représentant du gouvernement, rien ne prouve que vous-mêmes ne serez pas un jour contraint à fuir, comme le furent déjà vos grand-pères et vos grand-mères au cours de la seconde guerre, comme le furent ceux qui durent se cacher des criminels nazis. Demain peut-être, qui sait, des événements rendront inhabitables vos terres comme déjà ils ont rendu inhabitables des endroits comme en Ukraine ou au Japon, la montée des nationalismes peut à son tour provoquer chez vous des conflits que vous ne soupçonnez pas. Regardez votre histoire, regardez notre histoire commune, celle de l’Humanité, les peuples n’ont –ils pas toujours été en transhumance, condamnés à quitter un lieu devenu inhospitalier pour en investir un autre ? Ne fuyez pas mon regard ! Vous croyez avoir des racines, comme nous le pensions aussi, mais nous n’avons que des jambes.

L'auteur et un acteur au milieu des deux réalisatrices

L’auteur et un acteur au milieu des deux réalisatrices

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Poésie chinoise

En cherchant des informations sur la poésie chinoise, une poésie qui traverse les millénaires et qui est réputée pour refléter une très haute subtilité, je trouve ceci, d’un certain Li-Taï-Po (ou Li-Bai selon les versions, voire même Li-Bo), qui aurait vécu entre 643 et 706 (c’est inouï aussi cette précision sur les dates…) :

Impatient de devenir un pur esprit,
le bouddhiste Song-Tsè
a édifié un bûcher sur le mont Kin-hoa
et s’est brûlé vif.

De son vivant, Ngan-Ki a pu atteindre le Pong-laï.
Ces personnages connaissent une félicité parfaite.

Soit ! Mais quel mal ils se sont donné !
Vous pouvez arriver au même résultat
en allant chercher dans votre cave
une bouteille de bon vin.

Evidemment, la chute est belle, allier le geste le plus simple voire le plus trivial aux recherches les plus hautes de l’esprit et associer le bon vin à la vraie félicité…

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Il faut croire que les Chinois anciens accordaient une belle place à la dive bouteille si j’en crois cet autre poème de ce même Li-Taï-Po :

Si la vie est un songe
A quoi bon me tourmenter
Je puis m’enivrer sans remords
Et si j’en viens à tituber
Je m’endormirai sous le porche de ma demeure
A mon réveil un oiseau chante parmi les fleurs.
Je lui demande quel jour nous sommes.
Il me répond : au printemps,
la saison où l’oiseau chante !
Je me sens étrangement ému
Et prêt à m’épancher.
Mais je me reverse à boire
Et je chante tout le jour
Jusqu’à ce qu’apparaisse la lune du soir.
Et quand mes chants se taisent
Je n’ai plus conscience de ce qui m’entoure.

L’amour est bien sûr abondamment chanté, avec un érotisme subtil, comme dans ce poème d’un auteur beaucoup plus tardif, Li-Chuang-Kia (1703 – 1758) :

Pour aller retrouver son fiancé,
Sous le grand saule au bord du fleuve,
Elle avait mis ses deux plus belles robes

Lorsque le soleil commença de décliner,
ils causaient encore tendrement.
Tout à coup elle se leva, honteuse,
Car elle n’avait plus sa troisième robe :
L’ombre du saule.

Marylin n’avait-elle pas dit un jour que son plus beau pyjama consistait en quelques gouttes de Chanel 5 ?

Et puis quelle poésie saisit mieux l’éphémère, l’instant au coeur de la passion, comme dans ce court poème de Chang-Wou-Kien (1879 – 1931) :

Tu as laissé tomber dans la poussière
la tulipe rouge que je t’avais donnée.
Elle était devenue blanche.
En ce bref instant il avait neigé sur notre amour.

jeune chinoise dans le parc de Confucius

jeune chinoise dans le parc de Confucius

PS: Léonard Cohen s’en est allé, j’avais écrit sur ce blog en mai 2013, en retrouvant Montréal et en visitant le musée du Jazz, ceci :

La musique et les spectacles sont dans la rue. Le musée du jazz mérite le détour: les grandes vedettes ont toutes légué quelque chose, un chapeau, une veste, une guitare, en souvenir de leur passage au grand festival de jazz de Montréal… Chacune de ces vedettes a son alvéole, avec possibilité de voir et écouter des vidéos de leurs performances. Ainsi Ray Charles, Miles Davis et Leonard Cohen. Quel beau tiercé… (pour moi les trois meilleurs) les deux premiers sont morts. Quand le troisième ne sera plus là, lui non plus, le moment sera peut-être venu de nous demander ce que nous faisons encore en ce monde…

Eh bien, nous en sommes là.

Canadian singer and poet Leonard Cohen is pictured on January 16, 2012 in Paris. Leonard Cohen's new album "Old Ideas" will be released in France on January 30. AFP PHOTO / JOEL SAGET (Photo credit should read JOEL SAGET/AFP/Getty Images)

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Quinze jours à Pékin

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Il aura été difficile de trouver des interlocuteurs tout au long de ce séjour… mis à part les trois personnes envoyées par l’agence de voyages à laquelle collabore Y. L’un se présentait comme « busynessman », un autre comme « ancien policier » (le chauffeur) et le troisième était un chanteur mongol qui passe de temps en temps à la télévision. Il nous fit d’ailleurs une belle démonstration de son talent à la fin du repas en entonnant un chant sacré tibétain. A ce moment-là, les deux autres fermèrent les portes du petit cabinet privé où avait lieu notre rencontre. Notre esprit parano en déduisait que c’était pour éviter que l’on n’entende cette allusion au Tibet, mais c’était peut-être simplement pour nous protéger du bruit environnant. Après cela, nous nous séparâmes, de toutes façons le repas était achevé (par les alcools blancs rituels, gan pei!). C’est le surlendemain que l’ancien policier promu chauffeur nous emmena voir la Grande Muraille.

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Les Chinois parlent rarement les langues étrangères, même dans le milieu du tourisme, et nous, Occidentaux parlons peu le chinois (le mandarin en l’occurrence) alors ils s’en remettent à la technologie. L’application WeChat, téléchargeable sur les smartphones assez récents, fait fureur. On voit sans arrêt des autochtones en dialogue avec des étrangers par ce moyen : chacun y va de sa frappe fébrile au clavier pour dire ce qu’il a à dire dans sa langue. Une pression sur le texte, un clic sur « traduire » et hop, c’est mis dans l’autre langue, on n’a plus qu’à montrer à l’autre le résultat… C’est pratique, mais on peut deviner le ralentissement qui s’ensuit dans la communication. On attend ici le futur logiciel qui nous permettra d’effacer la langue, les pensées dialogueront immédiatement entre elles. Et puis ce sera tellement plus simple pour les contrôler. Ces maudites pensées. S’il y en a encore… car à ce rythme et en restant tellement à la surface des choses, pensons-nous encore ?

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Je garde le même iPhone (de la génération 3) depuis une dizaine d’années… mon iPhone ne peut donc pas importer WeChat. C’est un handicap pour communiquer avec mes hôtes. Qu’à cela ne tienne, le busynessman a tout prévu : il a un iPhone nouvelle génération de côté, qu’il me donne pour qu’on puisse discuter. Il n’est même pas question que je le lui rende. Je vais le remporter en France, où il ne me servira à rien car il faudrait pouvoir le débloquer et, en plus, je crois que les produits vendus en Asie ne sont pas les mêmes que ceux vendus en Europe. Différence de bandes passantes.

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On discute beaucoup de la relative liberté dont jouissent les habitants de ce pays. Ce n’est plus certes une dictature au sens où nous l’entendions autrefois. Une souplesse peut s’observer dans l’application des règles tacites. Ainsi notre collocataire Alain C. qui se spécialise dans l’étude de l’art contemporain et plus particulièrement de l’art mural, autrement dit des graf et qui a, lui, énormément de contacts dans la capitale (gravitant parmi les curateurs et directeurs d’institut) se fait l’écho de la liberté des artistes. Mais dira-t-on, ces artistes ne touchent qu’une partie infime de la population, il ne coûte rien au régime de les laisser se répandre en mille excentricités, au contraire, cela façonne pour l’étranger une image de tolérance dont il a besoin. Cette liberté a ses limites et les artistes chinois les plus courageux s’y confrontent. C’est là que le thème du graffiti est intéressant car l’oeuvre graffée se montre au tout-venant. Et si elle se mettait à véhiculer un message, alors ce serait dangereux pour le régime. Au cours de mes pérégrinations dans les hutongs, j’ai trouvé un seul graf de taille. Etonnement devant le fait qu’il n’ait pas été immédiatement recouvert. En d’autres temps, on ne m’aurait peut-être même pas laisser le photographier. Alain C. raconte qu’un de ses amis italiens vivant à Beijing s’est fait choper, il en a été quitte pour une amende. En revanche son compagnon chinois a été mis au trou pendant une semaine sans possibilité de contacter qui que ce soit. Mais plus tard, il se fait l’écho d’autres cas où les graffeurs ont simplement… demandé la permission à la police de graffer ! Cela a l’air de convenir assez à mon interlocuteur (enfin un pays qui « comprend » le graf…), mais moi, ça ne me convient pas tellement. Où est l’acte libre de l’artiste s’il doit demander la permission ? N’est-ce pas contradictoire avec l’art en lui-même ?

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Encore faut-il, certes, admettre que le graff soit un art. Mais au point où nous en sommes, la question ne se pose évidemment pas. La réponse est oui. Il semble que les milieux de l’art chinois (CAFA en particulier, ainsi que toutes ces galeries que l’on trouve au district 798 ou à Caochangdi) soient très actifs et avides de collaboration avec l’occident. C’est une manière aussi d’acquérir de la reconnaissance auprès de l’étranger. L’Ambassade de France semble jouer pleinement son rôle dans cette affaire. S’occuper de culture est dans ses cordes : c’est quelque chose de rassurant pour nous, Français, et des contacts institutionnels s’élaborent en grand nombre. En somme, la France subventionne les graffeurs chinois, alors qu’elle verbalise ceux qui opèrent sur son sol.

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Il y a en ce moment, à Pékin, un artiste étonnant spécialiste des performances. Il s’appelle Niko de la Faye. Il parcourt le monde avec un tricycle transportant une sorte de cage métallique, où de petits objets aux formes géométriques sont accrochés. Son intention est de créer un contraste « poétique » avec un monde dominé par la productivité et le rendement. Précédemment, il avait parcouru la Chine au moyen d’un autre tricycle qui exhibait des objets de luxe, qu’il promenait ainsi à la vue des populations souvent très pauvres. Partout où il passe, il crée l’événement. C’est son rôle, sa fonction. Comment évaluer l’impact que ce genre de performance peut avoir ? L’art pour l’art domine. La performance en soi. Si l’effet poétisant est atteint, tant mieux. (photo Matthias Magg extraite du site de N. de la Faye)

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La Chine est une société surveillée. Nous en faisons l’expérience via nos tentatives de connexion Internet : Google et Facebook sont bloqués. On raconte qu’il n’est pas rare que lorsque vous cherchez à contourner ces restrictions (via VPN etc.) vous voyiez tout à coup votre bande passante se réduire. Le journal « Le Monde » est inatteignable. Pour ce qui est de Google, on peut comprendre. Du point de vue chinois, c’est une menace économique autant qu’idéologique : la Chine développe ses propres outils Internet. De notre point de vue, cette entreprise qui se veut planétaire est une menace pour nos libertés futures, elle cherche à établir un pouvoir transnational qui lui assurerait un contrôle total (autrement plus efficace que le contrôle chinois) sur nos goûts, nos orientations, nos comportements. On dit que certains militants de la Silicon Valley oeuvrent pour obtenir le statut d’Etat indépendant qui ne reconnaitraît pas le droit américain mais seulement le droit international (et encore). Mais Amérique, Chine ou Google, nous sommes surveillés. Comme disent en général les tenants de cet ordre du monde : « ça n’a pas d’importance quand on n’a rien à se reprocher », quelle naïveté, nous avons tous et toutes potentiellement quelque chose que l’Etat peut nous reprocher, une déviance idéologique, une préférence en matière de moeurs, une addiction quelconque. La surveillance est un énorme levier pour le chantage de masse. On s’en rend compte en Chine chaque fois que de nouvelles tendances montent en puissance à l’intérieur du Parti et que la tendance dominante cherche à les éliminer : on trouvera toujours un dossier compromettant… mais n’est-ce pas la même chose aux Etats-Unis, où la campagne présidentielle nous montre quels coups retors peuvent être joués notamment pour tenter d’éliminer une candidate… avant tout sûrement parce qu’elle est une femme.

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Alors la Chine, une « démocrature » , selon un terme inventé par des journalistes ? Le fait est que la montée en nombre de la classe moyenne n’a pas abouti, comme dans d’autres pays, à la mise en place des rouages que l’on associe, chez nous, à la démocratie : élections « libres », système parlementaire, alternance du pouvoir, et libertés (d’expression, de réunion, de circulation). La Chine continue de vivre sous l’emprise d’un discours qui s’éloigne de plus en plus de la réalité (mais je sais que c’est aussi un reproche que l’on fait à l’Occident), on continue d’y prôner les valeurs du socialisme… à deux pas des magasins Dolce et Gabanna ou Louis Vuitton qui commercialisent des produits qui ne sont accessibles qu’à une clientèle excessivement riche. Dans le métro, les petits écrans qui diffusent de la pub (pour des voyages à l’étranger comme pour des ameublements style Ikea) montrent aussi des images héroïques de la Longue Marche et des forêts de drapeaux rouges comme garantes de l’appartenance à une société qui n’existe que dans les limbes de l’histoire ancienne.

La Révolution est juste un signifiant vide qui circule pour faire lien (mais dites-moi, cela ne vous rappelle pas un autre pays, le nôtre?).

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Et la situation économique du peuple dans tout cela ? Il faudrait plus d’informations pour juger. A première vue, la misère est dans Pékin comme elle est dans Paris, Londres ou Amsterdam, des sans-abri dorment dans les tunnels qui relient les deux côtés d’une avenue, des handicapés vous accrochent par la manche pour vous demandez quelques jiao (l’unité en dessous du yuan). Et les soins, la santé ? Nous sommes à deux pas de grands hôpitaux pourtant nous n’en saurons pas grand chose. Il semble bien (d’après quelques anciennes conversations avec des amis chinois) que la population ne jouisse pas d’une « sécurité sociale », ni même d’assurances décentes (y compris pour leur automobile). Le commerce de rue fait florès. Hier soir j’ai pu ainsi acheter une paire de chaussettes sur le trottoir, pour 15 yuans, une fortune (deux euros).

musiciens des rues

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Notre vie s’organise autour de quelques rituels. J’aurais souhaiter que nous fassions notre cuisine nous-mêmes, mais l’état de saleté des ustensiles mis à notre disposition nous en a dissuadé. Nous faisons un repas par jour, et chaque soir nous cherchons notre restaurant dans le quartier (ou parfois dans le centre, vers Qianmen). Les restaurants sont relativement chics et accueillent une jeunesse aisée mais les prix sont, pour nous, très raisonnables. La cuisine du Sud (Sichuan, Yunnan) est très prisée des pékinois. Le traditionnel canard laqué est une attraction touristique réservée à quelques restaurants du centre. Une fois, nous allons au plus près (car il fait très froid ce soir-là, température négative), c’est un restaurant populaire. Les serveuses sont effrayées d’avoir à servir des étrangers, elles rigolent entre elles et nous montrent du doigt. Nous finissons par choisir nos mets d’après quelques photos sur le menu. Il m’arrive une énorme bassine de bouillon blanc où surnagent les morceaux d’un poisson bouilli entier. En rentrant, nous nous arrêtons systématiquement au petit super-marché du bas de l’immeuble pour y acheter les brioches du lendemain et… l’eau. Car il n’est pas recommandé de boire l’eau du robinet, non qu’elle soit infestée de microbes et autres bactéries, mais tout simplement parce qu’elle est surchargée en métaux lourds. On nous a dit : « si vous buvez l’eau du robinet, vous sonnerez en passant sous les portiques de détection » !

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Pour le dernier jour en Chine, la pollution atmosphérique a atteint un pic (235 microgrammes par mètre cube concernant les particules particulièrement dangereuses pour la santé, alors que la mesure permise par l’OMS pour une durée d’exposition de 24 heures est de 25 seulement, il est vrai que par le passé le chiffre de 600 a été atteint à Pékin), cela signifie que vous ne voyez plus le bout de l’avenue au-delà du huitième bloc, les sommets des gratte-ciel se perdent aussi dans la brume et pourtant il n’y a pas de nuage, le temps est beau… c’est effrayant. Pour sortir, on m’a confié un masque. Ça tient par des élastiques autour des oreilles et on essaye de bien configurer le haut avec une petite lame de métal souple qui doit s’adapter à la forme du nez, quand on respire, le tissus se soulève, flip, flop… c’est bien, mais si on a des lunettes, à chaque souffle, ça fait de la buée dans les lunettes, pas commode, et si on enlève ses lunettes, on risque de tomber. Pas facile la vie en Chine. Finalement, peu de gens portent le masque, des jeunes femmes surtout. Ici, on ne porte pas le voile, mais le masque, donc. Ça cache aussi bien le bas du visage. Les gens ne voient même pas que j’ai des moustaches. Et si vous avez besoin de parler ? On baisse le masque ? À défaut de le tomber. Et si vous voulez manger quelque chose ? Pas moyen de faire passer la bouffe par en-dessous. On mange pas, on boit pas. On essaye de respirer le moins possible.

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Ma résidence pékinoise avait quelque chose d’insolite. Je n’ai fait là-bas que ce que j’aurais pu faire aussi bien à la maison… Nous avons par exemple passé un après-midi dans un café pour étrangers de l’avenue Gulou pour écouter le projet de thèse de Nicolas et lui faire des remarques constructives, cette thèse ne portait évidemment pas sur la Chine (mais sur l’économie de la connaissance en général). Nous aurions pu faire la même chose dans un bar de Marseille (puisqu’il habite Marseille). J’ai accepté cette opportunité parce que j’avais envie de faire l’expérience de Pékin. Il en a coûté une accélération certaine du processus de réchauffement climatique. Je comprends mieux ce que les artistes nomment une « performance ». Car j’étais au coeur d’une « performance », même si je n’en étais pas parfaitement conscient.

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La gloire des Ming

Après, il va sans dire, on se comporte en parfait touriste, on va visiter ce qu’il y a à voir et dont tous les guides parlent jusqu’à en faire leurs couvertures, la Cité Interdite et le Palais d’Eté, deux espaces majeurs que l’on ne peut bien voir qu’en y passant du temps. L’usage des audio-guides se généralise, c’est commode, il n’y a aucune manipulation à faire (contrairement à ceux que l’on nous donne dans nos musées, qui nous obligent sans arrêt à taper des numéros pour accéder aux commentaires), dès qu’on arrive à proximité du monument ou de la salle à voir, une petite lumière rouge s’allume sur le plan et une voix descend du ciel dans votre petite oreillette qui vous dit tout, seulement attention, elle ne vous le dit qu’une fois, pas question de revenir en arrière si juste à ce moment là vous étiez distrait, ça vous apprendra à ne pas être distrait. Quand on visite la Chine, on doit être attentif à chaque instant, non mais. L’entrée de la Cité Interdite se passe sur la place Tian-an-men, c’est bien connu, juste à côté du grand portrait du Timonier, les cars arrivent là, le plus souvent de touristes chinois, venus de toutes les provinces, ainsi des membres de « minorités » se laissent photographier, la mine réjouie, face au grand mur rouge, d’où viennent-ils ? De l’ouest souvent, donc Tibet, Xinjiang… ils ont leurs coiffes particulières, comme autrefois les Bretonnes qui montaient à Paris. C’est la promenade de leur vie. Ils la raconteront à leurs petits-enfants sûrement, plus tard.

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Après le hall des tickets, la visite commence. Théâtralité de l’enfilade de palais depuis la première cour monumentale, monumentalité des plaques de pierre blanche entre les escaliers, faites d’une seule dalle et soigneusement sculptées de scènes mythiques. La voix descendue du ciel me dit que ces plaques de pierre provenaient de montagnes avoisinantes et avaient été transportées en un seul morceau, devant peser probablement plusieurs tonnes (là, je n’ai pas du être assez attentif). Pour les acheminer, 20 000 paysans avec 2000 chevaux poussaient tiraient ces blocs sur de la glace, car cela se faisait en hiver et on perçait des puits tous les 500 mètres pour faire couler de l’eau, et on attendait qu’elle gèle. Vous voyez, j’ai bien appris ma leçon. Passée la Porte de l’Harmonie Suprême, on va vers le Palais de la Pureté Céleste… Là trônait l’Empereur recevant ses illutres visiteurs, puis plus loin l’Harmonie du milieu, où il se préparait à recevoir ses illustres visiteurs, puis la salle de l’Harmonie préservée, où se tenaient les examens pour devenir empereur… euh… je dois me tromper, non, pour devenir « docteur ». Après cette première partie, viennent enfin les palais d’habitation, plus modestes, où il est toujours question d’harmonie, de pureté, de ciel et même de paix. Il y a dans un coin une porte par où seul l’empereur pouvait passer pour aller se distraire dans un verger ou un bord de canal. Pour empêcher à toute autre personne de la franchir, comme l’empereur de l’époque était très vieux (il avait dépassé les 70 ans), on l’avait interdite aux plus de 70 ans… et on attestait du fait que l’arbre qui gardait l’entrée avait déjà laissé tomber une branche sur la tête d’un jeunot qui voulait passer par là… On en apprend des choses… mais devant le Palais de la Pureté céleste, il y a des objets intéressants, cuves, grues et tortues en bronze, cadrans solaires… et puis aussi, on a la grâce de découvrir le palais qui servait de chambre à coucher de l’impératrice. On voit son lit au travers des vitres (sales). Et puis en dernier lieu un charmant jardin, plein de petits palais rococos, la nourriture de l’esprit, les élégances cumulées, l’abstinence, la longévité, la tranquillité… avec en écho les rumeurs de complots, les bagarres sanguinaires autour d’une succession (au début, le statut de fils de l’empereur était assez incertain… ce n’est qu’à partir d’un certain de ces empereurs que l’on s’en remit à celui-ci pour désigner lui-même avant sa mort l’identité de son successeur, évidemment gardée dans un endroit secret…). Complots, vengeances, assassinats, les palais que l’on voit ne sont pas ceux que firent construire les premiers Ming autour de mille quatre cent, mais, après incendie provoqué par les nouveaux dominateurs, les Qing de Mandchourie, leur reconstruction par ces derniers, aux alentours de la fin du XVIIème siècle. Encore heureux que les suivants (le dernier empereur, Puyi, dut quitter les lieux en 1924) n’eurent pas la malencontreuse idée de faire passer tout ça dans la série des pertes dûes aux révolutions. Révolution, vous avez dit ? Ou changement de dynastie ?

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Le Palais d’Eté, lui, est un immense domaine à l’extrémité Nord-Ouest de la ville. On ne visite en général que le Nouveau palais d’Eté, car l’Ancien… ce ne sont plus que quelques ruines depuis que les anglo-français sont passés par là et ont tout saccagé en 1860 (seconde guerre de l’opium), ce qui donna l’occasion à notre Victor Hugo national d’une belle envolée contre les deux voyous (le général anglais et le général français dont l’un saccagea et l’autre pilla les trésors de ce qui était le Versailles chinois si l’on en croit les voyageurs de l’époque). Ainsi Palmyre et Bamyan eurent des précurseurs européens, chrétiens même… qui entrent dans la catégorie très vaste des destructeurs de cultures, ceux qui non seulement veulent réduire à néant les forces de l’adversaire mais aussi leur symboles. On accède maintenant au Palais d’Eté par une ligne de métro qui dessert en même temps toutes les universités pékinoises. On entre par un curieux village reconstitué au bord d’une fausse rivière, « la rue de Suzhou », reconstitution d’un coin de Chine du Sud que l’empereur Qianlong offrit à sa belle, nostalgique du Sud… et on escalade les marches qui conduisent à un gigantesque temple bouddhiste que fit aussi construire le même empereur non pas semble-t-il par ferveur religieuse mais surtout pour complaire aux disciples de cette nouvelle « religion » qui s’était mise à ensemencer la Chine… Colline de la Longévité millénaire… descente au niveau du lac Kunming, long corridor aux stations ornées de peintures de paysages et de motifs floraux, palais divers, jusqu’à l’étonnant bateau de marbre, rivé au ponton et pour cause, et au-delà, balade qui peut durer des heures au travers de champs et de vergers reconstitués datant toujours du même empereur qui voulait ainsi rendre hommage aux paysans de son pays. Je me retrouve sur une petite embarcation, seul, gelé, pour rejoindre la petite île au milieu du lac, reliée à la rive par le si élégant Pont aux dix-sept arches qui vous a des allures de Venise perdue au bout de l’extrême-orient. Sur le pont, quelques vieilles personnes s’escriment à faire voler des cerf-volants. Au bout du pont des femmes encostumées dansent en faisant exécuter à leurs éventails et rubans des figures aériennes. Un palais a abrité l’avant dernier empereur, et l’a même retenu prisonnier à l’époque (1898) où l’impératrice douairière avait fait un pacte avec les Réformateurs au terme duquel l’empereur devait être privé de ses mouvements. Il vivait là, donc, sans sortir, avec une femme qu’il abhorrait, elle était moche et bête, mais on la lui avait imposée, c’était sa cousine, meilleure manière pensait la douairière de l’espionner. Malgré son aversion pour elle, il eut avec elle deux enfants, dont le célèbre dernier empereur, immortalisé par Bertolucci, lequel n’eut pas un destin plus heureux. A deux doigts de ce palais, celui des eunuques dont l’un avait tellement su se rendre indispensable auprès de l’impératrice qu’il était monté très haut en grade et qu’il lui servait de confident, à elle, dans les longs soirs d’été quand il apportait un bout de soie jaune aux confins du palais, près de la porte, à l’endroit où Cixi pouvait le rejoindre… mais c’était en tout bien tout honneur puisque, le pauvre, il avait perdu depuis longtemps sa virilité. Triste histoire, tristes histoires des princes et des princesses, de tout temps et sous tous les cieux. Amen.

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Pékin XXI

Le Pékin moderne, c’est New York, c’est Berlin, c’est Londres, c’est toute ville internationale du monde mondialisé, des buildings qui se font la nique, à qui sera le plus beau, le plus élancé, le plus original. Les cabinets d’architecte prospèrent, ils pensent que l’art est dans la rue (le boulevard, l’avenue…) à coups de milliards et d’expropriations. Au prix de quoi on a évidemment ces grands ensembles impersonnels, faits uniquement pour les marques, où l’on trouvera Starbucks aussi bien que Dolce et Gabbana, mais avec en prime saugrenue, au coin d’une affiche sur une pallissade, une réclame pour « les vraies valeurs du socialisme »… Aujourd’hui, j’ai marché, marché, marché… de la station Dongsishitiao jusqu’à l’Institut de France en Chine, puis de là jusqu’au Temple du Pic de l’Est, puis du Temple du Pic de l’Est au Parc du Temple du Soleil, avant de rejoindre le World Trade Center et l’immeuble de CCTV qui lui fait face, puis Guomao, puis Shuangjing où nous sommes basés. Peut-être une dizaine de kilomètres au total. Et j’ai vu ce mélange, toujours, de Chine moderne et luxueuse, bien en avance sur nos sociétés occidentales sur certains points (deux-roues électriques partout, vélos très spéciaux pour les sportifs, dotés d’un anti-vol fixé au cadre que l’on ouvre via son application smartphone, ouverture des portes privées par code magnétique), de Chine traditionnelle (les temples) et de Chine mondialisée (les marques, les voitures de prix, Porsche, Maserati).

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J’ai toujours aimé, dans les grandes villes du monde, visiter les Centres Culturels Français… histoire de retrouver un moment de repos sans doute, mais occasion aussi de lire la presse, de prendre connaissance d’activités culturelles accessibles et peut-être de trouver dans la librairie qui, en général, est attenante à ce genre d’institution, un ou deux livres que je n’aurais jamais dénichés en France et qui me parleraient du pays visité d’une manière inattendue. L’Institut de Pékin a une belle architecture intérieure, on y expose en ce moment une photographe française (Isabelle Chapuis) qui orne ses portraits de fin duvet extrait de pissenlits quand les fleurs donnent lieu à ces fines étoiles blanches qui s’envolent comme de la neige. C’est fin, léger et duveteux. Mais la librairie, hélas, a peu de choses de plus que celles qu’on trouverait à G(1). en bas de chez soi, et puis, pour acheter… il faut être « membre ».

photo Isabelle Chapuis, exposition Dandelion, Institut Français de Pékin

photo Isabelle Chapuis, exposition Dandelion, Institut Français de Pékin

Le temple du Pic de l’Est est un temple taoïste, assez désert, qui abrite une collection de babioles de toutes les époques (je n’ai pas réussi à deviner la logique de leur classement), ainsi qu’un âne en bronze que l’on se doit de caresser si on veut obtenir les faveurs du ciel…

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Quant au Parc du temple du Soleil (ritan), c’est un joyeux espace pour les promeneurs de quartier chic, avec des collines surmontées de pavillons où l’on peut faire de la musique, parsemé d’étangs où se reflètent d’autres pavillons. On parcourt en en sortant une avenue longée d’ambassades (Inde, Roumanie, Grande-Bretagne) gardées par des soldats, figurines de plomb aux pieds de chateaux forts.

L’immeuble de la télévision (CCTV), dû à l’architecte Kohlaas, est un curieux anneau vertical aux contours triangulaires.

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Ce luxe et cette modernité n’empêchent pas (heureusement) les marchants ambulants de se réunir aux carrefours pour vendre des fruits, tout un bric-à-bric de vaisselle dépareillée et de vieux livres enrobés de poussière.

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Les passerelles surplombent les avenues, des échangeurs complexes font passer les voitures d’un étage à un autre, la ville bruit de sons de marteaux-piqueurs et de musique de publicité diffusée par des haut-parleurs. Arrivé au carrefour de Shuanjing, je mets longtemps avant de trouver ma destination finale tellement tout se ressemble, tellement on confondrait l’entrée du Starbucks local avec celle de la patisserie Wedome qui fait sa spécialité de ces petits gâteaux au coeur de flan que l’on trouve en général… à Lisbonne. Mondialisation, je vous dis.

(1) mis à part une série de petits livres consacrés à des photographes chinois contemporains, édités chez Thircuir, dont un certain Hen Lai, qui a photographié la population des années quatre-vingt-dix en noir et blanc d’une façon très intéressante, où l’on retrouve cette Chine d’il y a vingt ans, quand les usines étaient de vraies usines et non des friches pour artistes.

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