Deux femmes

Le week-end des 4 et 5 septembre à Morges. Grâce à nos amis les D. qui nous hébergent à Apples (petit village du canton de Vaud, à une dizaine de kilomètres). Chaque année, y a lieu le festival « Le livre sur les quais », manifestation littéraire aux dimensions raisonnables (ce n’est pas comme le festival de Saint-Malo, victime de son trop grand succès) où l’on peut vraiment côtoyer les écrivains et écrivaines de son choix, du moins parmi ceux et celles qui ont fait le déplacement (cette année, la présidence était occupée par Javier Cercas, et on a pu voir Amitav Ghosh, Ananda Devi, Agnès Desarthe, autant que Bernard Werber ou Eric-Emmanuel Schmidt, bref, il y en a pour tous les goûts…).

Deux femmes m’auront marqué au cours de ce week-end. La première est italienne d’origine mais vit en France depuis une quarantaine d’années. Autrefois journaliste aujourd’hui écrivaine. Elle tente de raconter l’histoire récente de son pays au travers de sa propre histoire à elle, d’où l’idée d’une « autobiographie de l’Italie », ce livre-ci s’intitule « Bellissima ». Il s’agit de Simonetta Greggio, que j’avais déjà rencontrée en ce lieu il y a deux ans, lorsqu’elle avait publié un livre sur Elsa Morante (Elsa, mon amour) et que j’étais allé la voir pour en parler avec elle et qu’elle m’avait alors présenté à son voisin, Jean-Noël Schifano, grand amoureux de l’Italie, et de Naples en particulier, qui, me disait-il, avait tenu la main de sa grande amie Elsa Morante sur son lit de mort. Il avait écrit un livre dont il s’était mis à me parler tout de suite « Le coq de Renato Caccioppoli », et il m’avait fasciné (j’ai parlé sur ce blog de ce roman à propos d’un grand mathématicien italien ayant réellement existé, qui avait bravé la censure mussolinienne d’une bien drôle de façon). Mais pour revenir à Simonetta, elle aussi m’avait fasciné : tant de vie, de spontanéité, un tel sourire, une telle énergie communicative. Pas étonnant alors que, cette fois, j’aille directement vers elle dans la tente des dédicaces pour lui rappeler cette première rencontre (qu’elle a oubliée, comme il est normal) et que nous renouions le lien à peine tissé autrefois. Nous reparlons bien sûr de Schifano, d’Elsa etc. au bout de deux minutes elle me tutoie, puis me lance « ciao ! » quand je m’éloigne.

Un peu plus tard dans la journée, nous la retrouvons sur la scène du casino de la ville où elle présente son livre, en compagnie d’un autre romancier, mais flamand, lui, et très captivant lui aussi (j’espère pouvoir en reparler un jour), Stefan Hertmans, auteur d’un ouvrage (Le coeur converti, ed. Folio) dont l’action se passe au XIème siècle dans le petit village de Monieux (où il habite désormais), qui se trouve au Sud-Est du Ventoux (histoire de la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, qui se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants). Les deux auteurs sont interviewés sur « les histoires dans l’Histoire ». Il y a évidemment un hiatus qui les sépare : l’histoire que lui raconte est une vieille histoire, dans laquelle il ne trempe pas directement, alors que l’histoire que Simonetta raconte est sa propre histoire. Une histoire dont bizarrement une grande partie se trouve refoulée, jamais regardée en face par ses protagonistes : la mamma est juive, en même temps que mussolinienne, mais elle le cache, on ne parle pas de ces choses-là. Quand Simonetta Greggio présente son livre à sa mère (encore en vie), celle-ci jette l’ouvrage avec rage. Qu’est-ce que tu vas encore remuer du passé ? On trouve par hasard une carte postale dans le grenier avec la signature de X, mais qui est ce X ? Ah, oui, X… c’est celui qui est resté caché pendant toute la guerre et qui a payé pour nous à la Libération quand les Partisans sont venus et qu’ils voulaient nous tuer parce que nous étions fascistes… C’était comme ça l’Italie. Fasciste mettant un Juif à l’abri des rafles, fasciste parce que Mussolini portait beau et qu’être fasciste n’obligeait pas à grand-chose étant donné que c’était une doctrine vide et que le Duce pouvait changer d’avis du jour au lendemain…

Le livre de Simonetta Greggio, paru chez Stock, est magnifique. Il nous éclaire sur plusieurs périodes récentes de l’Italie. Les Années de plomb d’abord, et les attentats qui les ont marquées. Place Fontana à Milan, 1969. 16 morts. 88 blessés. Gare de Bologne. 1980. 85 morts. Plus de 200 blessés. Rien qu’à Padoue en une année (1974), 708 actes de violence, 447 attentats, 132 agressions. Pour beaucoup commis par l’extrême droite fasciste et télécommandés par la fameuse loge P2. L’intrication en ces années des deux extrêmes, gauche et droite, l’extrême gauche ne se rendant peut-être pas compte qu’elle est manipulée par l’autre extrême. Tout cela qui s’achève avec l’assassinat d’Aldo Moro, qui arrange si bien les propres « amis » du premier ministre. On n’a pas oublié tout cela, en revanche on connaît peu les événements de Portella della Ginestra, en Sicile, en 1947, quand la gauche a remporté les élections et que les fascistes ont tiré sur la foule. Le principal exécutant, Pisciotta, avoue à son procès le nom du principal commanditaire, il s’agit du ministre de l’Intérieur et fondateur du Parti Chrétien Démocrate sicilien, Bernardo Mattarella. Ce nom nous dit quelque chose. C’est son fils, Sergio, qui est l’actuel président de la République. Et puis la figure de Pier Paolo Pasolini qui revient telle un leitmotiv, dont on a voulu faire passer l’élimination pour un crime crapuleux. Et puis les années plus anciennes, celles du fascisme et de la photo de Mussolini sur tous les murs, des lois anti-juives de 1938, des wagons de la mort qui conduisent les enfants sur les chemins d’Auschwitz et de Matthausen. Heureusement, une petite Amanda a pu s’échapper, recueillie par un couple d’édiles d’une petite ville près de Padoue. C’est la maman de Simonetta. Laquelle va avoir une jeunesse traversée de violence, celle du père, qu’elle aime pourtant, et celle d’un mystérieux homme sans visage qui la viole alors qu’elle est encore petite fille. Magnifique Simonetta, courageuse Simonetta (qui risque sans doute beaucoup à étaler ce qui se sait souvent mais se murmure à peine de peur des représailles), il suffit de te regarder pour reprendre espoir dans la vie. [Ce qu’elle dit aussi Simonetta, c’est ce qui sépare la « vraie » littérature des romans comme ceux d’un Lévy ou d’un Musso, ces derniers racontant une histoire de manière linéaire, « construite » selon le seul axe temporel, là où la première au contraire constitue une sorte de puzzle ou de kaléidoscope, à la façon dont, dans la réalité, notre mémoire nous restitue le passé].

La deuxième femme à m’avoir marqué est évidemment Christine Angot (voir mon billet précédent) intervenant dans la même salle, interrogée par un remarquable interviewer qui se nomme Pascal Schouwey – il faut souligner la difficulté que ce doit être d’interroger Christine Angot, en faisant attention de ne pas se tromper, de ne pas dire un mot maladroit, de ne pas risquer de créer cette ire dont on sait qu’elle est capable – il place d’emblée la discussion au niveau des mots et des points de vue, de cette guerre qui se fait jour, de manière sous-jacente, dans Le voyage vers l’Est, autour des mots et des expressions, avec ce père qui entend contrôler non seulement les sentiments mais aussi le langage de sa fille (mais les deux ne vont-ils pas ensemble?), ceci ne se dit pas, on ne dit pas les choses comme cela etc. et Christine Angot de dire qu’encore aujourd’hui elle est poursuivie par de telles injonctions,et critiques (ne dit-elle pas que récemment, ayant répondu « j’sais pas » au cours d’un interview, elle a reçu des remarques de gens qui lui reprochaient de ne pas avoir dit « je ne sais pas »?). Cette question de la langue nous intrigue et nous inquiète, elle montre que la syntaxe n’est pas innocente, que la phrase en vient à être vue comme un rapport sexuel, et que dans la langue aussi peut venir s’incruster le contrôle infligé à la sexualité. Mais en même temps, ce sont les mots qui délivrent, quand on sait les employer, quand on sait écrire comme sait le faire Christine Angot. Il faut alors les employer avec une immense précision. D’où il vient que l’écrivaine, répondant à une question de son interlocuteur, réfléchisse si longtemps avant de se mettre à parler, et que, quand elle se décide à parler, hésite entre les mots, et parfois revienne sur eux pour les changer, les modifier un peu, jusqu’à ce qu’on comprenne parfaitement ce qu’elle veut dire. Si Pascal Schouwey lui demande comment il se fait qu’elle répète presque toujours la même histoire dans ses livres, elle dit que c’est simplement pour que les gens comprennent. Car, c’est vrai : quand on dit quelque chose et qu’on a l’impression que les gens n’ont pas compris, on reprend, on se dit qu’il faut employer d’autres mots, d’autres images jusqu’à ce qu’ils comprennent. Peut-être enfin aura-t-elle été comprise, c’est ce que l’on pense quand on voit les regards braqués sur elle avec une attention intense, et qu’on entend les applaudissements qui suivent la conversation. Peut-être n’est-ce pas sûr. Je suis presque certain que Christine Angot reviendra, avec le même récit des faits car elle finira par voir qu’on ne l’a pas suffisamment comprise. C’est magnifique en tout cas de voir fonctionner une telle intelligence, un tel amour de la précision, une telle détermination à dire ce qui doit être dit. Lorsqu’elle quitte la scène, elle part seule avec un monsieur venu la chercher, peut-être son compagnon, et son interviewer part de son côté, nous le retrouvons à l’extérieur parlant avec une personne sans doute proche de lui. Il s’éponge le front en disant que ce fut un numéro de haute voltige…

Morges est en Suisse. Alors il y a aussi des écrivains suisses, mais dans des proportions très raisonnables (ils n’occupent pas le haut du plancher, preuve que l’on a ici une conception universaliste de la culture, et pas une conception « régionaliste », comme en ont certains élus écologistes de par chez nous). Celui qui m’a le plus marqué est un jeune poète et romancier romanche (ou « romontsch » si on tient à la graphie locale) ou qui parle le romanche (mais les autres langues aussi, y compris le français), qui, en tout cas, est né dans le canton des Grisons, haut lieu de la culture romanche (ou « romontsch »…) surtout si on parle de l’Engadine (Ah ! L’Engadine…). Il s’appelle Arno Camenisch. Cette langue qu’il parle est le sursilvan, un dialecte, et oui, car le romanche, qui nous paraît une langue si minoritaire – parlée en effet par seulement trente mille habitants des vallées des Grisons – se subdivise en une multitude de dialectes, presque un par village ou par vallée, et le sursilvan est celui qui se parle au village natal de l’écrivain, qui est Tavanasa. Tavanasa a une gare qui se trouve sur la ligne entre Disentis et Reichenau de la compagnie Rhätische Bahn (les chemins de fer rhétiques), c’est pour cela que Camenisch a écrit un livre qui s’intitule « Derrière la gare ». En quatrième de couverture, on dit :

Vif et concret, touchant et drôle, profond : Arno Camenisch donne à entendre la musique singulière de sa langue qui raconte la disparition d’un monde. Une Helvétie hors norme que le temps va engloutir. C’est Zazie dans les Grisons, et c’est pas triste !

Arno Camenisch lisant au bar « La Coquette » à Morges le 5 septembre

Même traduit en français (par une certaine Camille Luscher qu’on doit féliciter!), le livre fait entendre en effet cette musique bien singulière. Comme le romanche est une langue romane, nous n’avons pas de difficulté à accepter certains mots qui sont restés non traduits, restorant, boataclous, friseur, cigaretta ou tschugalata nous sont familiers. Comme nous sommes au confluent des langues d’Europe, nous savons aussi qui peut désigner « le Fatre », et le « Gion » (le John, le Jean…), nous savons qui est « la Nona », qui est « le Nono », et bien sûr, nous sommes tous toujours montés dans une deuschvo… (ou dans une « fao-vé »). Quant à la langue parlée tout autour, celle que parle madame Muoth (qui ne parle pas le romontsch), c’est le lalmon.

Chez le Boulan ça sent trop bon. Il habite de l’autre côté de la route à côté du restorant de la gare. On le voit par la vitrine avec sa pellapan, tout maigre et si grand qu’il doit rentrer la tête. Sa boulangerie est beaucoup trop petite pour lui. Il est grand comme ça parce qu’il mange beaucoup de panforte. Il nous offre des petits pains aux questsches. Sa femme est la Lucia, elle est derrière la vitrine sur un tabouret en bois et elle demande alors sessrakoi aujourd’hui.

Ou bien encore :

L’Helvezia fête son anniversari, elle a cent ans. La Tata a décoré l’Helvezia avec des guirlandas, elles sont suspendues au-dessus de la porte, sur la porte et autour des fenêtres, des guirlandas de toutes les couleurs. Ça va être une fiesta fabulusa, a dit le Giacasepp. Le Giacasepp a aidé à installer le podium pour le politicus du village voisin qui vient pour raconter des histoires sur l’Helvezia […] Sur le podium est accroché le draposuisse […] Après les musicants jouent encore trois jolis chants jusqu’à ce que les gens applaudissent, epi ils mettent leurs instruments de côté et prennent place aux tables. Au tour du politicus mainant, dit le Giachen au Giacasepp, à voir ce qu’il va nous raconter cette fois. Probablamein qu’on en aurait plus à raconter sur l’Helvezia que celui-ci, il dit. Mais c’est question de prestiche, il faut faire parler les pizochels pendant les fiestas.

inscription en romanche sur le mur d’une maison dans les Grisons

En lisant Camenisch, on pense à Robert Walser, l’un des plus grands écrivains suisses, tellement original, qui évoquait son quotidien comme s’il était magique et merveilleux en de longues écritures qui s’enroulaient, parfois minuscules, sur tout ce qui faisait support.

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Le voyage de Christine Angot

Il y a des livres qui nous tombent des mains, du moins lorsqu’on les lit à certain moment de notre vie, et puis qui, à d’autres moments, ne nous tombent plus des mains, et même auxquels on s’accroche.

La première fois que j’ai voulu lire un roman de Christine Angot, il m’est tombé des mains, je ne suis pas allé plus loin que les toutes premières pages. Cela ne m’intéressait pas. Christine Angot a écrit plusieurs livres depuis, a même écrit pour le théâtre et son œuvre « Un amour impossible » a été portée au cinéma (par Catherine Corsini, avec Virginie Efira, Niels Schneider et Iliana Zabeth). Son tout dernier livre, « Le voyage dans l’Est », vient de paraître. Il reprend l’ensemble des récits précédents et notamment la trame de « Un amour impossible ». Pour moi, désormais, difficile de cacher mon intérêt, mon attrait, je suis « accro », je lis les mots d’Angot à toute allure, ils m’emportent comme s’ils devaient me conduire vers une vérité qui m’importe. Et j’ai du mal à m’expliquer pourquoi je n’ai pas eu cette attitude autrefois. Ou plutôt, non, je me l’explique, de la façon dont elle-même le dit : la plupart des critiques ont négligé et moqué ses premiers romans, nous nous sommes laissés influencer. Ces choses-là ne se disaient pas. Les scènes où Christine Angot exposait crûment les actes sexuels de son père, dont elle était victime, étaient ridiculisées, on affectait de prendre ça pour des facilités destinées à attraper le chaland. On se gaussait de ces scènes qui apparaissaient dès le début du roman. Mais pourtant, merde, c’est comme ça que ça se passe… et si c’est comme ça que ça se passe, il n’y a pas de raison de le cacher, bien au contraire. Il faut dire ces choses, pour que les gens au moins sachent.

On a, jusqu’à il y a peu, maintenu un voile pour cacher les faits d’inceste. Je me souviens qu’autrefois, je pensais même que ces faits n’existaient pas, prenant à la lettre les lectures que j’avais faites d’ethnologues qui faisaient de l’inceste l’interdit majeur de toute société. La théorie de Levi-Strauss était que la prohibition de l’inceste était nécessaire parce qu’elle assurait le maintien de la structure sociale par le biais de l’échange des femmes entre clans (j’aurais dû me méfier, déjà la notion de circulation des femmes au même titre que celle des paroles ou de la monnaie me mettait mal à l’aise). La découverte du fait que cela existait, et même pas comme cas pathologique extrêmement rare, mais comme réalité presque quotidienne, si on en croit aujourd’hui maints témoignages, a suscité la stupéfaction, en tout cas la mienne. L’un des mérites de Christine Angot aura été et est toujours d’insister sur cette banalité de l’inceste, sur la manière dont elle opère dans les familles, parfois au vu de tous ou du moins de tous ceux qui peuvent savoir (et ce n’est pas tout le monde qui veut savoir, la preuve : mon refus passé de lire les livres de madame Angot).

Le récit de ce « voyage » (« dans l’est » car la plupart des événements cruciaux se déroulent du côté de Strasbourg, le père ayant été traducteur au Conseil de l’Europe) est extrêmement clair, il ne saurait souffrir d’interprétation ambiguë, du genre de celles que parfois certains critiques ou commentateurs (y compris télé) ont voulu opposer à l’auteure, lui balançant au travers de la figure qu’elle devait bien y être pour quelque chose, qu’elle avait bien dû y trouver du plaisir (!) etc. etc.

Bien sûr que le rapport de la fille au père est compliqué, bien sûr qu’une petite fille ne veut pas décevoir son père, et qu’elle veut toujours obtenir son amour. On ne saurait le nier. Mais prétendre qu’elle désire ce que lui fait son père dans les mauvais cas est une monstruosité absolue.

Et le père dans tout ça ? Le père, il dit qu’il aime sa fille, et que c’est pour cela qu’il veut avoir des relations sexuelles avec elle, allant chercher des prétextes fallacieux chez les pharaons ou d’autres cultures soi-disant très évoluées, mais il ne l’écoute jamais, il n’est jamais à l’écoute de son désir à elle, or on sait bien que l’amour c’est justement être à l’écoute de l’autre, et de respecter son désir.

Je lisais il y a peu un article du Monde signé par la spécialiste dans ce journal des chroniques ayant trait à la sexualité, dans lequel elle se faisait l’écho d’articles parus dans la presse étrangère concernant des recherches qui auraient paraît-il montré que la très grande majorité des femmes n’étaient attiré que par une petite minorité d’hommes. On n’ira pas chercher ici le bien fondé de ces « résultats » présentés comme « scientifiques »… on ne demandera pas s’il y a eu enquête rigoureuse, si, à supposer qu’il y en ait eu une, elle concernait toutes les cultures et toutes les populations du monde ou seulement notre société occidentale (on pourra objecter qu’il y a sûrement de très grandes différences compte tenu en particulier de l’évolution des corps dans les diverses sociétés, qui aboutit entre autres dans la notre à l’existence d’un grand nombre de corps qu’on dira « non désirables », résultats souvent d’une mauvaise hygiène de vie, de la malbouffe et des différents stigmates de la misère sociale). Mais cela en tout cas était présenté comme entraînant chez les hommes une compétition, une rivalité profonde sur le « marché des femmes », et qu’ainsi, si certains hommes se pliaient à l’injonction (souvent d’origine religieuse) d’une femme pour un homme, d’autres recherchaient avant tout la maximisation du nombre de femmes en leur possession. Je ne sais pas, encore une fois, ce que valent ces travaux, toujours est-il que cette conclusion nous importe : oui, la rivalité intra-masculine est féroce, oui, cela entraîne que les moins scrupuleux des hommes cherchent avant tout cette possession, par tous les moyens possibles, y compris en s’en prenant à leurs propres enfants. Quoi de plus facile que de s’en prendre à une fille de quatorze ans, et quelle meilleure assurance que son âge et son statut peut-on avoir qu’elle nous appartiendra, d’une certaine façon, toujours ? C’est ce qu’explique et montre très bien Christine Angot. L’acte incestueux est tel qu’il s’imprimera pour toujours dans l’inconscient et le conscient de la victime, au point que même lorsqu’elle aura un compagnon (ou une compagne), il continuera d’insister, et peut-être même, comme cela est le cas dans le récit de ce « voyage », au point de revenir se produire.

Les métaphores souvent employées (notamment par les ethnologues) de « marché des femmes » ou de « circulation des femmes » sont extrêmement choquantes si on les prend comme dénotant des réalités objectives au même titre que la circulation de l’argent ou celle des marchandises, elles ne le sont plus si on les pense comme reflets de ce qui se passe dans la tête de beaucoup d’hommes (peut-être dans l’inconscient de tous? Ça, je ne sais pas, je suis incapable de le dire) qui ressentent les choses de cette façon, souvent parce qu’on leur a inculqué ces représentations, qu’ils auront été éduqués dans la perception de la femme comme objet sexuel, et qu’il leur est conseillé de mettre de côté de tels « objets », comme on met de côté une somme d’argent afin de se prémunir contre les périodes de disette.

Mais Christine Angot ne cherche pas encore d’explication anthropologique à ces comportements, elle dit qu’elle a d’abord à les décrire, à bien mettre dans la tête de ses interlocuteurs et interlocutrices qu’ils existent bel et bien, et si c’est nécessaire, elle le répétera autant qu’il le faudra, jusqu’à ce que plus personne n’ose hausser les épaules ou sourire d’un air gêné. Un passage central est celui où elle dit clairement son projet d’aujourd’hui:

J’hésite à ce stade. Assembler les pièces éparses, avec le secours de la trame romanesque, et présenter un tissu reconstitué et logique? Ou, poser les pièces les unes à côté des autres, comme celles d’un vase retrouvé dans des fouilles, pour permettre aux autres de savoir ce qui s’est passé? Et qu’ils puissent reconstituer l’ensemble? Dans mes livres précédents, j’ai utilisé les deux options. Ce que je n’ai jamais fait, que je n’ai jamais pu, ou voulu faire, ou cru utile, c’est faire reposer toute l’architecture romanesque sur la solidité de mes points de vue, successifs, leur évolution, leur coexistence. Chaque fois que ce serait possible, ajouter une parole, un mouvement, un paysage. Comme une vie normale, linéaire, pas morcelée, pas non plus imaginée. Il pourrait y avoir un paysage à Nice et ce qui s’y est passé. ce qui a été dit, ce qui a été pensé. A cet endroit-là. Je m’en souviens. Je le sais. Les points de vue sont tous là. (p. 37)

Autrement dit, exposer tous les points de vue que l’on a pu avoir sur cette histoire. La littérature, pour Angot, est une collection de points de vue: un tel objet se définit par ses circonstances, son lieu, son temps, ce qu’on pensait à ce moment-là, quelle voiture est passée dans la rue, quelle femme en imperméable a traversé la rue. Je viens de voir Christine Angot dans un festival littéraire (j’y reviendrai la semaine prochaine, il s’agit de la manifestation « Le livre sur les quais » qui a lieu à Morges chaque année) bien interviewée par un journaliste suisse, celui-ci lui disait qu’elle procédait à une « archéologie de la parole ». En tout cas, ce qui me reste (et sur quoi je reviendrai) c’est l’extraordinaire force d’une parole, laquelle s’oppose au banal « discours » tel qu’on peut l’entendre sans arrêt ici ou là, sur tel ou tel sujet « d’actualité », du réchauffement climatique au viol des femmes. Le discours, oui, c’est quelques mots clés toujours les mêmes (Christine Angot cite : « omerta », « témoignage », « souffrance »…) et on brode autour. La parole c’est dire les faits. Crûment s’il le faut.

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Le théâtre et sa double écriture

Je connais de vue Jean Caune depuis longtemps, personnalité importante de la vie culturelle de Grenoble ayant eu un rôle à Chambéry (en tant que directeur de la maison de la culture de 1982 à 1987), universitaire renommé (il a enseigné à l’université Stendhal et à Sciences Po Grenoble), il est souvent intervenu dans le débat autour de la politique culturelle de notre ville (il aurait bien à faire aujourd’hui, s’il était écouté de nos actuels édiles municipaux !). De plus, je suis lié à lui de façon indirecte via l’amitié que se vouent nos filles respectives. C’est donc avec beaucoup d’intérêt et de curiosité que j’ai accueilli son dernier livre : Faire théâtre de tout, paru en 2021 aux éditions Théâtrales. Ce livre, parfois difficile à suivre à cause d’allusions à un savoir dont on ne dispose pas forcément, est le fruit de nombreuses décennies de fréquentation des salles de théâtre et de discussions passionnées autour de la fonction du théâtre dans la société, de son rôle politique et historique et de la manière dont il permet à un groupe humain de « faire ensemble ».

On sait les grandes questions qui surgissent à propos du théâtre, genre de manifestation unique du génie humain, par lequel, d’une manière apparemment miraculeuse, se rencontrent de nombreux membres d’une société qui ne partagent rien d’autre que pour une durée très limitée (même si elle peut être longue comme dans certaines mises en scène récentes qui vont jusqu’à des 12 heures de spectacle) la contemplation d’un événement qui ne se reproduira jamais deux fois de la même façon, en quoi consiste une « représentation » faite d’un décor conventionnel et de « personnages » dont des humains bien réels endosseront les traits et le caractère pour la période précise que dure la « rencontre ». Le théâtre est (avec ses formes apparentées que sont l’opéra, la danse et la pantomime) le seul art dont les manifestations sont éphémères au point que qui a raté telle ou telle mise en scène, telle ou telle réalisation, n’aura plus jamais aucune chance de la revoir et ne pourra n’en avoir une idée que par les récits et les analyses produits par ceux ou celles qui l’ont vraiment vue… Tristesse de qui n’a pas fréquenté les théâtres pendant une certaine période de sa vie (qu’il fût en voyage ou que sa profession ou son mode de vie l’en ait détourné) et qui, de ce fait, a loupé tout ce qui s’est produit d’admirable pendant ce temps (je suis triste par exemple de n’avoir jamais vu une mise en scène d’Antoine Vitez).

Jean Vilar en 1966 au Festival d’Avignon (photo personnelle)

Une question qui surgit lorsque nous pensons au théâtre aujourd’hui est celle de son actualité: nos contemporains sont-ils toujours émus par lui, comme ils le furent sans doute autrefois (enfin, pas tous, jamais tous, même lorsque le théâtre était propulsé en tête des manifestations collectives, dans la Grèce antique, dans les miracles médiévaux ou au Japon (nô) et en Inde (kathakali…)). Voient-ils toujours dans le théâtre la représentation des affects qui les touchent ? Caune mentionne la notion de théâtre « post-dramatique » au sens où l’entend Hans-Thies Lehmann, c’est-à-dire une forme qui se serait détachée du drame proprement dit (il consacre un chapitre à la notion de drame, dont il trouve une première définition chez Politzer, le philosophe marxiste des années trente, le « drame » ainsi entendu ne désignant pas une « émotion forte » au sens du romantisme, mais simplement une manière de découper la vie en épisodes psychiques, « le drame est le résultat d’une construction qui engage le sujet : en tant que fait humain, déterminé par une intention et engagé dans une représentation de soi, il comporte un sens » (p. 152), parler d’ère post-dramatique est donc une façon de dégager le théâtre de cet enracinement dans le terreau des actions humaines signifiantes). Selon Lehmann, les nouvelles technologies informatiques et numériques auraient changé la donne et « les langages de la scène [deviendraient] un arsenal de gestes d’expression servant à apporter une réponse du théâtre à la communication sociale transformée aux conditions des technologies de l’information généralisées ». Cela est sans doute exagéré : il est vrai qu’on a vu ces dernières années ces technologies envahir les plateaux, parfois avec excès – comme dans toute circonstance où une nouveauté apparaît, dont on a vite tendance à abuser – mais souvent pour apporter quelque chose de vraiment positif. Je me souviens ainsi de la mise en scènes des Damnés à Avignon par Ivo van Hove avec les comédiens de la Comédie Française, en 2016, où l’emploi des webcams et l’usage des écrans, en multipliant les points de vue, donnaient à la représentation une richesse et une profondeur qui dépassaient presque le cinéma de Visconti. Et Georges Lavaudant à Grenoble dans les années soixante-dix/quatre-vingt avait déjà tiré partie avec grand succès de l’import dans le théâtre de techniques cinématographiques. Tout cela n’avait pas amoindri la dimension « dramatique », bien au contraire, on peut même dire qu’elle l’avait enrichie en proposant de la démultiplier. Cette année, à Avignon toujours, la réalisatrice Frédérique Lazarini, dans le « off » (au Théâtre du Chêne Noir), afin de résoudre le délicat problème de réduire la durée de la Mégère Apprivoisée, mêlait à l’action des acteurs sur scène des épisodes enregistrés sous forme de films en noir et blanc évoquant le cinéma italien des années cinquante, cela donnait la confrontation d’une écriture scénique avec une écriture cinématographique, avec tous les raccourcis comiques y afférant.

Pour parler du théâtre, Caune convoque la notion de « fait social total » telle que l’entendait Marcel Mauss, il précise : «un fait inscrit dans une culture qui doit être décrit et compris, sur un plan tant individuel que collectif, un fait donné à voir et à entendre dans un temps et un espace singuliers ». (p.9). Cette référence est-elle justifiée? Il ne semble pas que le fait social total au sens de Mauss se limite à cela, se reconnaissant, dit-on (cf. Wikipedia) à « sa caractéristique de concerner tous les membres d’une société et de dire quelque chose sur tous ces membres ». Or, s’il y eut bien des tentatives – et celle de Vilar est la plus notable – pour rendre le théâtre accessible à tous, il faut convenir que ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui : le public du Festival d’Avignon (je parle surtout du « In ») est quand même bien particulier… Il y aurait donc bien « fait social » mais… pas total. Cette question recoupe d’ailleurs ce dont traite Jean Caune dans plusieurs chapitres de son ouvrage, dont le chapitre 5 : « les enjeux du théâtre populaire sont-ils encore actuels ? » (sur lequel je reviendrai plus loin).

Le théâtre contemporain est souvent critiqué. On regrette les mises en scène « d’autrefois », celles qui, à ce qu’on dit, « auraient mieux respecté le texte », et on se demande pourquoi les metteurs en scène en vue aujourd’hui cherchent tant à « innover ». J’avoue avoir moi-même parfois manifesté un tel agacement, notamment cette année à Avignon devant la Cerisaie de Tiago Rodrigues… un de mes arguments étant qu’on n’y reconnaissait plus Tchékhov. Jean Caune nous aide à mieux comprendre les raisons et parfois… les torts de notre agacement en mettant clairement en évidence la double réalité « scripturale » du théâtre, surtout depuis que la mise en scène s’est développée comme un art à part entière. Il y a évidemment une écriture du texte, ou écriture « dramatique », (encore qu’il existe des spectacles auxquels ne préexiste aucun texte), mais il y a aussi une écriture scénique. C’est Planchon qui semble avoir été le premier à souligner son importance, notamment dans l’œuvre de Brecht (qui était à la fois auteur et metteur en scène) : « [Il] a été le premier, au théâtre, à avoir dégagé la responsabilité totale de l’écriture scénique, c’est cela, pour moi, son apport essentiel, sur le plan de la mise en scène en dehors de toutes ses trouvailles esthétiques. Il nous a donné conscience qu’il existait une responsabilité de l’écriture scénique ». Le metteur en scène s’est donc imposé au fil du temps comme l’égal de l’auteur, comme s’il superposait sa propre écriture à celle du dramaturge. D’où les écarts et les interférences entre texte écrit et réalisation scénique, la grandeur du théâtre venant justement de cette double matérialité qui est la sienne, à être le siège de ces deux scripturalités.

De cela résulte inéluctablement une moindre importance accordée au texte de départ. Certes, il est toujours là et il compte, mais il n’est plus cette déité, cette référence immuable dont il ne faudrait jamais s’écarter, et même on peut dire (Caune, p. 27) que « le texte écrit n’a plus une signification définitive, donnée une fois pour toutes au regard du spectateur ». Caune note qu’Aristote déjà accordait de l’importance à la mise en scène, mais simplement en tant qu’ « assaisonnement » du texte (!). Evidemment, nous en sommes loin aujourd’hui… Mais Aristote n’était pas le seul, Vilar lui-même manifestait ce respect du texte, qu’était-ce pour lui avant tout que le théâtre si ce n’est le texte avant tout, avec l’impératif qui semblait aller de soi d’une fidélité totale à l’auteur. Je me souviens avoir lu dans ma jeunesse des écrits de Vilar (mais j’ai perdu le livre depuis longtemps…) où il disait que pour lui, la mise en scène devait s’effacer et que le décor pouvait consister en trois planches et deux chaises, ce qui était une saine réaction contre le naturalisme excessif qui avait précédé cette période, mais réduisait considérablement le champ d’action du metteur en scène. On comprend qu’il y ait eu ensuite une réaction de la part de gens comme Lavaudant qui ont meublé la scène d’une multitude d’accessoires parfois baroques (je me souviens d’un petit train circulant sur scène et même d’une grosse Bugatti Royale dans Maître Puntila et son valet Matti, en 1978).

Maître Puntila et son valet Matti, mise en scène G. Lavaudant, Festival d’automne de Paris, 1978

Cette question du texte (et de sa permanence ou non permanence) est vitale dans la transmission des classiques, point auquel Caune consacre aussi un chapitre. Là justement, on ne saurait considérer naïvement le « texte » comme comportant en lui-même toutes les consignes qui mènent à sa mise en scène, le texte théâtral est « ouvert » comme aurait dit Umberto Eco, et le mieux que l’on puisse faire est de lui faire dire quelque chose à propos de notre monde contemporain, de telle façon qu’il « parle » au spectateur d’aujourd’hui. Comme le dit Hannah Arendt à propos de la culture (en empruntant à René Char), nous sommes dans un domaine où l’héritage se fait sans testament. En même temps, cette transmission nous confronte à l’une des composantes essentielles du théâtre, qui est la mémoire (rapport au temps). L’œuvre théâtrale représentée non seulement agit sur nous dans le moment présent, mais elle laisse une trace dans notre mémoire au même titre qu’un événement important que nous aurions vécu. De ce fait, elle fait se collisionner une mémoire individuelle avec une mémoire collective, celle à qui justement on réfère lorsqu’on parle des « grands classiques ». Ces grands classiques ne sont ni immortels ni immuables, il est une infinité de façons de représenter Bérénice ou Les caprices de Marianne, pour prendre deux exemples sur lesquels s’étend Jean Caune. L’une des dernières façons de représenter Bérénice est celle qu’a offerte Célie Pauthe, et que je regrette de ne pas avoir vue, bien qu’en ayant tellement entendu parler ! La directrice du centre de Besançon (qui est en même temps la fille de notre bon ami Serge) avait choisi d’entrecouper les scènes de la tragédie racinienne avec des séquences d’un court métrage réalisé par Marguerite Duras, Césarée, évoquant la situation actuelle au Moyen-Orient, ce qui était particulièrement opportun puisque nous ne devons pas oublier que le rival de Titus, Antiochus, était resté en Palestine après le siège de Césarée, alors que Titus avait emmené Bérénice à Rome (d’où les fameux vers : « Dans l’Orient désert quel devint mon ennui ! / Je demeurai longtemps errant dans Césarée »).

Cette contemporanéité de l’œuvre avait déjà été montrée dans un livre célèbre que je me souviens avoir lu à la fin des années soixante (prêté par une amie qui me lit peut-être en ce moment) : Shakespeare, notre contemporain, de Jan Kott, qui fut le premier peut-être à mettre en avant l’actualité de Shakespeare : le mécanisme de l’histoire qui se montre chez le dramaturge anglais, à savoir la conquête du pouvoir par un prince avec des alliés, contre lesquels ensuite il complote pour les éliminer, jusqu’à se retrouver seul et à son tour renversé par un autre prétendant à la couronne, étant le modèle même de l’histoire qui se déroulait sous les yeux des habitants de pays de l’Est, et notamment en Union Soviétique (mais même nos « démocraties » ne sont pas exemptes de ce mécanisme, les ascensions, les trahisons et les chutes y faisant foison, il n’est qu’à se souvenir de la dernière campagne présidentielle et du rôle que joua l’actuel président vis-à-vis de l’ancien). C’est donc cette actualité, qui a le paradoxe de sembler éternelle, qui fait l’essence même des grands classiques et qui fait qu’on les joue encore aujourd’hui pour notre grand plaisir puisqu’ils nous éclairent sur notre temps, notre histoire et même notre situation politique. Il n’est pas jusqu’à la Nuit des Rois, traditionnellement jouée comme une innocente féérie, qui ne puisse donner lieu à une telle insertion dans le contemporain, comme Ostermayer en fit la démonstration récemment à partir d’une traduction nouvelle de la pièce de Shakespeare due à Olivier Cadiot. Dans cette version, où jouait Denis Podalydes entre autres (et Laurent Stocker etc.), c’est toute la problématique actuelle du genre qui était montrée.

La nuit des rois, mise en scène Ostermayer, mars 2019

Situer le rôle de la transmission des classiques dans la manière d’éclairer notre monde contemporain, n’est-ce pas revendiquer le rôle politique du théâtre, et avec lui, la nécessité d’en faire un instrument de connaissance pour tous, ce qui pose la question du théâtre populaire ? Sur ces points, Jean Caune donne deux chapitres d’une grande clarté. Nous sommes évidemment loin des ambitions formulées par Vilar en matière de théâtre populaire. C’est que tout simplement, il n’y a pas de théâtre en dehors des conditions sociales et historiques dans lesquelles il se développe. Si l’après-guerre a pu donner un temps l’illusion d’un « peuple » prêt à communier dans de grands élans historiques qui provenaient de la guerre et de la Libération (la Résistance, la Libération, la lutte anti-coloniale, l’essor du parti communiste français, avec le rôle remarquable qu’il a pu jouer dans la diffusion de la culture dans les quartiers populaires – ce dont je suis d’une certaine façon le produit), nous sommes à mille lieues aujourd’hui d’une telle période, puisque au contraire nous devons faire face à une ère de division, de fragmentation du social, la classe ouvrière ayant quasiment disparu, une ère où de plus en plus, on nous suggère que les oppositions essentielles ne se font pas jour entre « classes sociales » mais entre communautés « racisées » ou « genrées ». Loin de nous est alors l’illusion d’une homogénéité populaire qui serait capable de se reconnaître dans les pièces de Brecht ou les réalisations du TNP. Encore plus loin de nous est l’illusion d’une « action politique » intentée par le théâtre, voire d’une possibilité de prise de conscience politique par son moyen, comme le pensaient Brecht et ses épigones. Hélas, aurais-je tendance à dire… mais on ne rejoue pas l’Histoire. Alors que devons-nous attendre du théâtre, hormis une possibilité de distraction désormais un peu désuète ? Ici, il ne faut pas baisser les bras. Il reste une entreprise fondamentale, celle de former les sensibilités. Dans cet objectif, le théâtre est absolument nécessaire à l’école. Les formes dans lesquelles il se décline aujourd’hui : théâtre de rue, matchs d’improvisation, concours de slam ne sont pas à négliger, elles peuvent conduire vers les formes plus « institutionnalisées » que sont les représentations au sein d’un lieu théâtral et aux festivals comme celui d’Avignon.

Cette formation de la sensibilité doit demeurer une priorité pour les politiques, au même titre que peut l’être l’éducation en général. On peut évidemment s’étonner que les mairies écologistes (comme celle de Grenoble) n’y songent pas davantage, et soient prêtes à laisser filer la culture comme parole négligeable, juste un peu décorative, alors qu’elles auraient tout à gagner à former des citoyens qui seraient justement attentifs à la nature et à sa préservation dans la mesure de l’affinement de leur sensibilité, comme ils seraient également ouverts à l’exercice d’une véritable démocratie pour autant qu’ils auraient acquis, par l’observation du jeu des acteurs, de quoi s’identifier et mieux comprendre les ressorts et conséquences des gestes et des discours dans la vie sociale.

Il faut saluer le travail de réflexion entrepris par Jean Caune tel qu’il se montre dans ce livre captivant. « Faire théâtre de tout » dit-il, reprenant la formule à Vitez, comme on dit « faire feu de tout bois », c’est le challenge qu’il faut assigner en effet au théâtre si l’on souhaite que celui-ci remplisse son rôle, qui est de nous rendre sensibles à tous les objets, toutes les situations, tous les événements qui nourrissent notre monde.

L’enjeu premier de la création théâtrale est de viser l’éducation sensible du spectateur par un appel à la subjectivité de la réception. Au théâtre, le politique n’est pas à rechercher dans l’énoncé du texte ni dans l’innovation de l’énonciation sur scène, mais dans la relation scène / salle en tant qu’elle situe la place du spectateur comme participant et acteur de la relation. (p. 202)

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Morandi, peinture et poésie

Je visitai il n’y a pas très longtemps (fin juin) l’exposition consacrée à Giorgio Morandi et aux futuristes italiens qui avait lieu au musée de peinture de Grenoble (jusqu’au 4 juillet), et qui jusque là n’avait pu être vue que de manière virtuelle. Il ne s’agissait pas d’une rétrospective mais seulement de la présentation d’une collection, celle de Magnani-Rocca. J’avais eu l’occasion, autrefois de m’arrêter en Italie, à Bologne, pour découvrir cette œuvre si originale, j’en avais même rapporté un poster qui fut pendant longtemps exposé dans notre cuisine. On est immanquablement surpris quand on découvre cette œuvre, qui n’est faite presque que de natures dites « mortes » (sauf quelques paysages, mais qui sont très particuliers) et quand nous disons « natures mortes », il faut préciser que ce ne sont pas des toiles à la Chardin ou selon quelque peintre flamand amoureux des cristaux, des croûtes de pain, des tissus ou des peaux duveteuses de fruits murs, mais rien que de très austère en apparence : des bouteilles, des flacons et des tasses de faïence, alignés selon un ordre rigoureux mais dont on ne perçoit pas la règle. Les couleurs le plus souvent sont neutres, ce sont des bruns, des beiges, des blancs laiteux, mais tout à coup au détour d’une de ces toiles, un rouge vermillon qui saute aux yeux, ou bien un bleu profond comme le lapis lazzuli. Les fonds sont uniformes, beiges et mats eux aussi et souvent, on distingue à peine une ombre par les objets portée, mais c’est bien faible, un peu comme si ces formes hiératiques n’avaient pas besoin qu’on insiste sur leur présence. Les paysages… campagne bolognaise… il ne faut pas s’attendre à des éclats, les verts sont saturés de blanc, les arbres sont d’ailleurs plus souvent gris que verts, et les ciels sont pâles. Un paysage incroyable dans cette exposition de Grenoble : lorsque je le vis de loin, je crus que c’était un diptyque. Au cours de l’année, notre professeur des Beaux Arts de Grenoble, Thierry Cascales, nous avait montré les tableaux d’un certain Josquin Pouillon, en nous demandant de nous en inspirer. Ces tableaux étaient des diptyques : sur la même toile, on voyait deux vues semblables mais qui n’étaient pas en continuité, comme si on juxtaposait deux points de vue sur le même paysage. Ayant travaillé la question, je ne pouvais, voyant ce tableau de Morandi, que penser qu’il s’agissait de la même chose, sauf que la partie gauche était… complètement nue ! Juste un grand à plat de peinture beige, avec il est vrai, une petite égratignure vers le bas. La partie droite représentait quelques maisons autour d’un parc, du genre de ce qu’on peut voir de plus anodin dans nos villes, qu’elles soient de France ou d’Italie. Me rapprochant, je m’aperçus qu’il n’en était rien, ce n’était pas un diptyque, mais simplement une vue depuis l’intérieur d’une chambre, et la partie gauche était un mur, le mur probablement qui bordait la fenêtre à partir de laquelle le peintre voyait le paysage, ou, plus exactement « la cour de la rue Fondazza ».

On prête à Giorgio Morandi une existence de moine. De fait, il enseignait les beaux arts à Bologne et eut plusieurs périodes dans sa peinture : ce fut surtout après 1943 qu’il s’adonna à cet art austère et répétitif. Or, ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que ce « répétitif » n’est pas barbant, au contraire. On ne se lasse jamais d’admirer les nuances qui diffèrent d’un tableau à l’autre. Philippe Jaccottet a rendu hommage à Morandi à maintes reprises, et en particulier, dans Le bol du pèlerin, paru en 2001 aux éditions La Dogana de Genève, texte dédié à son ami Michel Rossier, avec qui il avait découvert le peintre bolognais vers 1975. Il écrit d’ailleurs dans son carnet (La Semaison) que, de passage à Milan, il a admiré les Morandi d’un de ses amis poètes, qu’il qualifie de « concentrés de silence, comme il y a des concentrés de parfum ». Le petit livre de 2001 n’est pas une étude à proprement parler sur le peintre, mais plutôt une manière de dire l’essentiel d’une relation que l’on peut soutenir avec un peintre durant des années. Comme le dit l’auteur d’une note dans le volume de la Pléiade, « le point de départ est un constat : la beauté de cette œuvre est produite à partir de quelques objets pauvres et sans aura ». Ensuite, Jaccottet se justifie de ne pas écrire une véritable « étude » :

Avec Morandi, le souci de traduire d’abord dans les mots la chose qui l’a ému m’est, évidemment, épargné : je ne vais pas me fatiguer à refaire en mots des œuvres qu’il suffira d’aller voir où elles sont ou, à défaut, reproduites dans des livres. Je ne vais pas doubler ces poèmes peints d’un poème écrit. Reste l’autre partie de la tâche : essayer de comprendre, et les raisons, et le sens de cette émotion, essayer d’approcher l’énigme.

Jaccottet rapproche un temps le projet de Morandi de celui d’un autre poète, Rainer-Maria Rilke, lorsque celui-ci dit, dans les Elégies de Duino :

Peut-être sommes-nous ici pour dire : maison,
pont, fontaine, portail, cruche, verger, fenêtre –
au mieux : colonne, tour… mais dire, comprends-moi,
comme les choses même jamais n’ont cru être
intimement…

mais c’est immédiatement pour dire que le spectre des objets embrassé par Morandi est plus restreint encore, Rilke étant loin de la simplicité morandienne. Ou bien faudrait-il peut-être convoquer Francis Ponge pour avoir un tel regard concentré sur un seul objet. « Concentration » est le mot fort, qui convient le mieux, sans doute, à cette œuvre, Jaccottet la compare à celle dont fait preuve Giacometti, mais c’est encore pour noter les différences, l’artiste grisonnais s’attardant au visage, au corps des êtres, alors que Morandi a sans doute fait très peu de tableau (voire aucun, à ma connaissance) portant image d’une personne. L’attrait de cette œuvre reste donc une énigme, elle se développe à vrai dire comme une méditation, il n’est pas étonnant alors que le peintre n’ait eu comme livres de chevet durant toute sa vie que deux livres : Les Pensées de Pascal et l’œuvre de Leopardi (que je connais peu), deux auteurs qui eurent eux aussi d’une certaine façon une existence de moine. A propos de Leopardi, je ne peux m’empêcher de citer ici un extrait auquel je sais que le poète valaisan (ou drômois…) a souvent fait référence, et qui est assez « terrible » (et indique au passage quelle était la philosophie au fond assez pessimiste de Jaccottet) :

Tout est mal. C’est-à-dire que tout ce qui est, est mal. Que toute chose qui existe est un mal ; toute chose existe en vue du mal ; l’existence est un mal et elle est ordonnée par le mal ; la fin de l’univers est un mal ; l’ordre et l’État, les lois, le cours naturel de l’univers ne sont que mal et ne tendent qu’au mal. Il n’est d’autre bien que le non-être ; il n’est rien de bon que ce qui n’est pas, les choses qui ne sont pas des choses : toutes les choses sont mauvaises.

Penser que Morandi a lu ces lignes, s’est peut-être nourri d’elles, a fait de leur auteur son auteur de chevet, nous plonge évidemment encore plus dans la profondeur et la gravité que nous inspirent ses tableaux. L’énigme se fait plus forte encore.

Je me résous ici à faire le rapprochement avec une petite balade à vélo faite ces jours derniers, qui m’a conduit sur la tombe de René Barjavel, sise dans le petit cimetière de Tarendol, non pas pour l’œuvre de l’écrivain lui-même (qui, certes, a marqué son époque, mais n’est pas de la hauteur de celle d’auteurs mentionnés ici), mais pour la simplicité extrême de cette tombe et de ce cimetière, bordé d’un chemin goudronné très pentu (où j’ai dérapé), et de maisons sans grâce, pauvres mais belles, aux façades qui perdent leur crépi, sous un ciel bleu sans gaîté apparente, tout étant fait dans ce village pour n’être que lieu où l’on habite, que l’on soit vivant ou mort, dépourvu de charme : pas de piscine aux environs, ni même de parasol qui pourrait abriter une table bien mise, non, le réel nu à étreindre, comme Morandi justement s’en donnait la tâche.

cimetière de Tarendol (26)

PS : cette exposition autour de Morandi a donné un prétexte au musée de Grenoble pour montrer les tableaux qu’il possède qui se rapportent à l’art moderne italien, occasion de revoir avec émotion la peinture métaphysique de Chirico, un Modigliani, et des peintures d’Adami et de Cremonini. Les jeux de lumière et les teintes pastels du second nous enchantent : elles baignent des scènes mystérieuses qui ne sont habitées que par l’absence.

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Peut-on vivre l’invivable?

C’est un intéressant petit livre de Frédéric Worms et Judith Butler, émanant d’un dialogue qui eut lieu dans le cadre de l’Ecole Normale Supérieure de Paris.

Nous oublions le sens des mots, nous réagissons épidermiquement à ceux qui sont trop souvent prononcés et sont devenus des clichés, des étiquettes confortables, comme libéralisme, néo-libéralisme, capitalisme etc. Nous avons l’impression que l’on nous jette ces mots à la figure, sans jamais revenir sur leur origine, leur mode d’emploi, leur définition, comme si nos convictions étaient toutes faites, acquises définitivement à un moment de notre vie et que nous ne pouvions plus jamais en changer, ni nous interroger sur elles, alors qu’elles reviennent sans arrêt et sont sans arrêt remises en doute.

La question d’où partent les deux philosophes est celle de ce que l’on entend par « invivable ». Elle touche évidemment à notre interrogation, car l’essentiel est bien de savoir ce qui fait en sorte de rendre une vie « vivable » et d’empêcher « l’invivable ». C’est bien à cela que doit servir la politique et c’est au nom d’un critère qui délimite les deux propriétés que nous devrions décider ce qui est bon ou mauvais en matière d’ordre social et de politique.

Y a-t-il des vies qui sont, littéralement, « invivables » ? Il semble que oui. La réponse vient de l’observation de campements de migrants aux frontières de l’Europe, ou bien, plus proches de nous, du camp de Calais ou de ceux du boulevard de La Chapelle. Elle pourrait venir tout aussi bien du constat des enfants morts de faim au Sahel ou des intouchables de l’Inde dont je vis autrefois, lorsque je voyageais encore, certains qui essayaient de survivre sur des tas d’immondices. Elle peut venir chaque jour encore de ce qu’on appelle les « fins de vie », séquences plus ou moins longues que la plupart d’entre nous sommes destinés à endurer, lorsque s’en vont les capacités physiques et mentales de notre corps et de notre esprit. L’invivable ici caractérise une situation où la survie demeure, mais pas la vie, encore faudrait-il que nous définissions cette dernière et que nous répondions à la question de ce que nous entendons par une « vraie vie ». Ce n’est pas si simple, évidemment. Frédéric Worms voit dans l’invivable ce qui ne peut être la vie de quelqu’un, autrement dit cette existence où aucun sujet ne peut se manifester et donc aucune reconnaissance avoir lieu. L’invivable, c’est la mort dans la vie, autrement dit ce qui se passe quand tout est mort en soi mais que l’existence continue quand même. En un sens, l’invivable caractérise le pire que la mort puisque, dans celle-ci, un sujet peut encore s’affirmer (Worms oppose ainsi le suicide à l’esclavage).

Ceci pose une autre question : s’il y a pire que la mort, alors il devrait, par symétrie, y avoir plus que la vie, autrement dit mieux que le simple vivable. Worms s’appuie sur Winnicott : le lieu où nous vivons vraiment est celui de la création ordinaire, « cet espace intermédiaire où notre subjectivité transforme tant soit peu le monde », mais l’invivable n’est pas qu’individuel, le monde peut être invivable, tout comme il pourrait être aussi entièrement vivable, ce qui n’est pas le cas.

Si Worms part de l’opposition vivable / invivable comme première, il n’en va pas tout à fait de même pour Judith Butler. On comprend le point de vue de Worms : c’est un point de vue vitaliste, où l’on ramène donc tout au concept de vie (il se réclame de Bergson) et à l’opposition qualitative entre les états de vie et de mort, et la position politique ou sociale doit dériver de ce qui est au fondement de nos vies, qui se rapporte toujours en dernière instance au biologique. Est-ce trop caricaturer que dire que chez Worms, le politique doit naître du biologique ?

Pour Butler, il n’y a pas en premier lieu l’opposition entre vivable et invivable, car si cette opposition était primitive il n’y aurait pas de superposition d’états : l’un exclurait l’autre, c’est d’ailleurs ce que Worms veut dire en insistant sur le fait qu’aucune description de l’invivable ne saurait avoir lieu puisque le décrire serait déjà le reconnaître comme vivable. Or, les choses ne sont pas aussi nettes, il est de nombreux exemples où des personnes ont décrit leurs conditions de vie à un moment de leur existence comme « invivables » et ont continué à vivre, ou du moins à survivre… jusqu’à ce que parfois, une brusque bifurcation ne les conduise à se donner la mort… songeons à Primo Levi, à Paul Celan… à tous ceux et toutes celles qui ont connu les camps de la mort et en sont revenus (mais pour survivre combien de temps encore?), songeons aux esclaves encore et aux descendants d’esclaves, songeons aussi aux autochtones d’Amérique (et au taux hallucinant de suicides dans les réserves indiennes). Judith Butler s’en prend à la notion de résilience, ce qui dans un premier temps m’a étonné, tellement nous sommes abreuvés de discours sur cette idée, qui fait comme si tout être humain était suffisamment élastique, souple, pour rebondir et rebondir encore quel que soit le malheur qu’il a subi. Peut-être la résilience s’est-elle manifestée parfois chez certains êtres, et c’est tant mieux, mais selon Butler… ce n’est pas si souvent le cas. Et ce serait selon elle juste une invention nous permettant de tolérer le libéralisme économique (!) (ce dont bien sûr nous pouvons douter).

Judith Butler part donc d’un point de vue distinct de celui de Frédéric Worms : alors qu’il part du vital (Canguilhem, Bergson), elle part des structures de pouvoir, en héritière de Foucault qu’elle est, faisant l’hypothèse que notre vie est immédiatement façonnée par les rapports sociaux, culturels et politiques dans lesquels elle apparaît (ce qui, me semble-t-il, est un peu fausser l’abord de la question, le physique et le biologique pourraient-ils à ce point être niés que l’on pourrait faire de l’humain un pur produit de ses structures mentales? Foucault, dans son opposition à Chomsky, avait défendu ce point de vue, à tort, me semble-t-il). L’opposition vivable / invivable ne peut donc qu’en résulter car invivable sera par exemple la vie de qui se trouve contraint d’échapper aux normes (elle pense évidemment à tous ceux et toutes celles qui sont en dehors de la norme hétérosexuelle). Façon d’indiquer tout de suite que les conditions dans lesquelles opère cette distinction sont déjà là, si des êtres ont pu souffrir et souffrent encore c’est parce qu’ils sont perçus comme déviants par rapport au faisceau de normes qui fait le social et le politique.

Ces deux points de vue semblent incompatibles à première vue et pourtant ils se rejoignent, à moins simplement qu’ils se croisent, Worms élargissant son champ à partir de l’individu, du sujet, et allant vers le soin (dont on a tant parlé à propos de ce qu’on a appelé l’idéologie du care qui a, en son temps, un peu agité la réflexion au sein de la vie politique française, au temps où Martine Aubry s’était emparée de l’idée pour faire bouger le PS) tout en ne le limitant pas à une sphère privée et/ou familiale, Butler partant, elle, directement des relations qui se tissent entre les êtres, qui font de ceux-ci des nœuds dans un maillage, de sorte qu’il ne soit jamais possible de poser la question de l’invivabilité d’une vie sans poser celle des vies qui lui sont reliées. Si Butler s’écarte du soin au sens de Worms c’est que la notion a trop souvent, trop longtemps, était liée à celle des compétences spécifiquement féminines, c’est aussi parce qu’une certaine charité chrétienne demeure sous-jacente là où la nécessité de l’attention réciproque devrait être la base même d’une politique.

Frédéric Worms se distingue par l’insistance qu’il met sur les polarités au sein de la vie, il veut dire par là que tout n’est pas univoque, que le soin par exemple n’est pas universellement bon, car il cache en lui d’autres valeurs, négatives celles-ci, comme la tendance à profiter de la dépendance qu’il autorise, permettant l’abus de pouvoir, l’agression. C’est à une pensée de l’ambivalence qu’il nous invite, et certes en cela, son chemin rejoint aussi celui de Judith Butler.

Si je disais plus haut que ce petit livre remet les choses en place à l’intérieur de notre pensée politique, c’est bien parce que les deux auteurs se rencontrent sur un impératif de base, qui est celui d’assurer un « minimum de vivabilité » à la fois des structures et des personnes, qui ne peut être issu que de choix politiques. Si la critique du libéralisme a un sens, c’est ici, lorsqu’elle montre que l’idéologie en question à aucun moment ne part de ce besoin vital qui serait qu’aucun être humain ne tombe dans des conditions lui rendant la vie invivable. Cette critique n’est donc pas une question d’indices statistiques, de plus ou moins grande redistribution des richesses ou de fluctuation du taux de chômage, tous paramètres relatifs qui s’inscrivent dans le quantitatif, mais elle est du ressort du qualitatif, comme le souligne Frédéric Worms, c’est-à-dire de l’opposition tranchée entre catégories qui sont prédisposés à demeurer contradictoires. Seule une politique visant la vivabilité de toutes vies est digne de soutien. Là-dessus, Worms et Butler sont sûrement d’accord, même si Worms semble être un optimiste (il croit en la démocratie) et Butler… un peu moins (la fin du libéralisme n’est pas pour demain).

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Epistémocrates de tous pays…

Hasard des lectures en ce mois de juillet : l’intéressant numéro de la revue Cités (Philosophie, Politique, Histoire) le numéro 86, paru sous le titre La langue sous contrôle ?, dans lequel interviennent Sonia Branca, Liliane Sprenger-Charolles, Marc Hersant, Yves-Charles Zarka etc. collaborateurs habituels, mais aussi Yana Grinshpun, François Rastier, Jean Szlamowicz, et qui contient une interview de Jean-Claude Milner (par Isabelle Barberis et Franck Neveu) ainsi que la recension du dernier livre de Pierre-André Taguieff sur « L’imposture décoloniale ». C’est surtout pour le titre et pour Milner que je l’avais acheté, mais je n’ai été déçu par aucun des articles. Sans être forcément d’accord avec toutes les positions exprimées, on doit leur reconnaître au moins le mérite d’êtres roboratives. La problématique générale est celle d’une opposition à des mouvements qui tendent aujourd’hui, en tout cas dans le monde intellectuel et universitaire, à imposer leur loi en dépit, semble-t-il, de toute scientificité. Je sais : cela recouvre un débat épineux, très chargé politiquement. En gros : islamo-gauchisme contre islamophobie. Mais aussi : la langue doit-elle être « inclusive » ou non, l’inclusivisme est-il le garant de l’attitude correcte concernant le féminisme ? Faut-il accepter la doctrine selon laquelle tous les symboles d’un passé regrettable doivent être purement et simplement éradiqués ? Etc.

L’angle d’attaque de ce numéro de revue est principalement la langue, puisqu’on demande leur avis à deux des plus grands linguistes que nous aurons connus en France au XXème siècle (et même au début du XXIème) : Jean-Claude Milner et François Rastier. Hommes du siècle dernier, ne manquent pas de dire leurs détracteurs plus jeunes, comme si des pans entiers de la réflexion pouvaient disparaître, non pas à la suite d’arguments décisifs mais seulement parce qu’ils ne seraient plus dans l’air du temps, moins convenables ou devenus gênants et comme si, surtout, l’argument de l’âge pouvait primer sur tout argument de raison.

L’entretien avec Milner montre avec beaucoup de clarté qu’on ne fait pas ce qu’on veut avec la langue, qu’elle résiste aux mauvais traitements, c’est en cela qu’elle appartient d’ailleurs au réel, grâce à cela que l’on peut édifier une science qui a pour nom « linguistique ». La langue nous préexiste quand nous entrons dans ce monde, elle a, à ce moment-là, déjà donné lieu à des milliards d’œuvres, textes de littérature, de philosophie ou de religion. Oublier le réel de la langue serait comme avoir perdu la clé ou le mot de passe qui nous permettrait l’accès à un monde prodigieux qui est justement celui dont nous sommes faits. Depuis des millénaires (pensons à Panini, le grand grammairien indien du IVème siècle avant notre ère, qui a « formalisé » le sanskrit d’une manière encore jugée aujourd’hui indépassable), les connaissances se sont accumulées sur le langage qui ont abouti à la mise en évidence d’unités dont la langue se compose : phonèmes, morphèmes, léxèmes, phrases… De même qu’un phonème n’est pas n’importe quel son (mais un faisceau de traits sonores qui prend sens dans un système d’oppositions, comme l’a magnifiquement montré Roman Jakobson), un morphème n’est pas n’importe quelle façon de découper un mot, ce peut être une racine (nominale ou verbale) ou un affixe quelconque (« ette » dans « chemisette » pour indiquer une certaine petitesse, ou bien « ait » dans « mangeait » pour indiquer un temps et un mode du verbe), mais ce n’est en aucun cas un vulgaire « sous-mot ». Si en écriture « inclusive », on décide par exemple de tronquer le mot « travailleur » en prenant pour pseudo-racine la chaîne de caractères « travailleu », on obtient un découpage qui ne correspond à aucune analyse morphologique qui fasse sens. « travailleur » a pour racine « travail » et suffixe « eur » (ou « euse » pour « travailleuse »). Donc peut-être si nous voulons vraiment pratiquer le code dit « inclusif », nous pouvons noter : « travail.leur.leuse » mais pas « travailleu.r.se »… Il s’agit à ce moment-là d’une vulgaire « factorisation » d’un ensemble de termes, genre de chose que tout le monde a appris à l’école, non pas « en français » mais… en mathématiques. Par exemple 3.4 + 5.4 = (3 + 5).4, tout comme « travailleur ou travailleuse » = « travailleu.(r ou se) ». Ce sont des mathématiques, et cela ressort de la structure dite de monoïde dans laquelle sont les mots vus comme chaînes de caractères. Mais il y a un fossé entre les mots vus comme chaînes de caractères et les mots vus comme entités linguistiques qui font sens, qui se composent entre elles, qui s’opposent à d’autres dans un lexique etc. Cela n’était pas tellement thématisé au début des recherches en linguistique formelle, cela amusait le mathématicien comme cela amusait le poète oulipien. Il était plaisant de dire qu’un langage n’était rien d’autre qu’une partie d’un monoïde libre sur un alphabet… en tout cas cela ne mangeait pas de pain… surtout quand on ne le prenait pas trop au sérieux. Le problème est que maintenant certains donneurs d’ordre (quand ce n’est pas de leçon) prennent la chose très au sérieux, eux ! Et ce qui est drôle c’est que je suis presque sûr que parmi tous ces donneurs d’ordre pleins de certitudes, il en est (peut-être la plupart) qui s’insurgent… contre le technicisme ! lequel se trouve justement réalisé dans cette manière cavalière de traiter la langue.

Revenons à Milner, il dit :

Il est tout à fait exact que la linguistique, telle qu’elle était conçue depuis Saussure, est remise en question. S’ils étaient logiques avec eux-mêmes, les inclusivistes devraient en demander l’interdiction. Ils sont ouvertement linguistosceptiques, mais je discerne, dans leurs propos, un autre doute : secrètement et sans peut-être en avoir conscience, ils sont glottosceptiques. Ils ne croient pas aux langues ; ils les tiennent pour des ensembles de conventions administratives, comparables au code de la route et, comme ce dernier, modifiables à tout instant par décret. Les climatosceptiques accusent de complot ceux qui admettent la réalité du changement climatique ; ils rejettent les preuves avancées par la recherche scientifique et s’insurgent, sans forcément employer le mot, contre l’épistémocratie. Les glottosceptiques agissent de même.

L’entretien fait allusion à un mouvement qui souhaiterait en effet nier le réel de la langue au nom d’un slogan : « la langue est à nous », sous-entendu : elle n’est pas aux linguistes, aux savants… Mais la langue n’est à personne et on se demande bien qui est ce « nous » qui revendique des droits de propriété. En dépit de ce que veulent nous faire croire ces militants d’un genre nouveau, ce « nous » désigne une minorité, et autant le dire : une élite. Déjà que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture n’est pas chose simple pour nos enfants, y ajouter une variante inclusive ne le facilitera pas, bien au contraire. Si l’écriture inclusive est de l’ordre d’une mise en facteurs d’une expression algébrique, il faudra attendre quelques années de plus pour apprendre à lire.

Deux épistémocrates, François Rastier et Jean-Claude Milner

Je suis content d’apprendre via cet article de quoi certains de ces pseudo-propriétaires de langue me traiteraient si j’avais à les rencontrer : je serais pour eux… un épistémocrate. Voilà qui me fait voir la vie sous un nouveau jour… je n’avais pas songé à cela et n’avais jamais envisagé qu’un jour, il suffirait d’être un peu critique, un peu attentif, un peu sérieux dans l’abord des sciences pour être ainsi désigné. Ne doutons pas que, bientôt, qui voudra rappeler les grands principes de la mécanique de Newton, ou de la relativité d’Einstein sera lui aussi traité d’épistémocrate. C’est vrai, quelle arrogance il faut avoir pour prétendre connaître la gravité, la vitesse de la lumière ou l’éloignement des astres… Va pour épistémocrate ! Après tout, c’est meilleur que phallocrate ou ploutocrate. La racine « épistémé » me plaît beaucoup. Foucault avait avancé savamment ce terme, en guise de substitut à la notion de « structure » : nous parlions toujours selon lui depuis le cœur d’une épistémé. Compagnons d’épistémé, je vous aime !

***

Autre chose que j’apprends en lisant ce numéro 86 de la revue Cités : qu’il semble impossible désormais à qui ne partage pas en totalité les positions d’un courant qui se veut « inclusiviste », « décolonial » et proche des mouvements queer ou transgenres d’intervenir dans une tribune universitaire, ou de publier un article sur des sujets qui touchent de près ou de loin à ces thématiques. Les empêcheurs se plaignent : si nous laissions parler tous ces « conservateurs », alors nous n’aurions plus de temps pour dire des choses vraiment intéressantes. C’est bien sûr oublier la nécessité du dialogue, le fait que les idées mêmes de ceux qui prétendent avoir la vérité ne pourraient que se trouver renforcées par la confrontation avec leurs opposants. Je vois bien que ces universitaires voudraient être considérés comme des savants, comme appartenant à une nouvelle science, et que pour cela ils miment l’habitus des vrais scientifiques : il est certain que si, après Einstein, un chercheur « de l’ancien paradigme » avait tenu à publier dans une revue scientifique un article sur l’éther, il aurait été impitoyablement rejeté… c’est que dans un tel cas nous aurions été dans un domaine où il est réellement possible de départager les thèses (par des expériences, des raisonnements mathématiques etc.), ce qui n’est pas le cas ici.

La « cancel culture », invention nord-américaine, apparaît comme une menace sur « nos libertés » et surtout, nos « libertés académiques ». Que veut-elle dire ? Comment la traduire en notre langue ? A première vue, c’est une culture de l’anéantissement, une culture de la table rase. Annihilons la culture du passé puisqu’elle est empreinte de préjugés que nous rejetons aujourd’hui. A priori, elle n’est pas absurde, on comprend qu’elle naisse chez des parties de la population qui ont tellement souffert desdits préjugés : femmes, êtres ayant souffert d’une orientation sexuelle non majoritaire, personnes originaires d’Afrique ou d’autres continents que l’Europe etc. Mais évidemment ceux et celles qui la promeuvent sont dans l’erreur s’il s’agit d’inscrire un grand blanc d’amnésie en lieu et place des champs d’idées et de paroles, écrites ou non, qui ont fabriqué ce moment présent, celui qui, aujourd’hui, permet de revoir rétroactivement le processus qui a mené à ce que nous sommes. L’attitude qui consiste à nier l’histoire en considérant que seul le moment présent « a raison » se nomme « présentisme », c’est bien sûr une erreur méthodologique qui se base sur une conception fausse du temps. Même les physiciens ne commettent pas cette erreur. Si certains pensent que « le temps n’existe pas »(*), ce n’est pas au sens où n’existerait que le moment présent, le reste n’étant qu’illusion, mais à celui où toutes les trajectoires temporelles coexisteraient dans un même « espace-temps » et que nous n’aurions comme faculté que celle d’en extraire des échantillons ordonnés, nous donnant l’illusion d’un avant et d’un après, aucun moment « présent » n’existant sans ceux qui l’ont « précédé » (et probablement ceux qui lui « succèdent »).

Anéantir la culture du passé, c’est nous anéantir nous-mêmes. C’est cette culture, aussi imparfaite soit-elle, aussi négatrice d’universel ait-elle pu être (car il est vrai que pendant la très grande majorité du temps passé, elle a totalement ignoré les espaces lointains, les cultures dites « exotiques », les langues parlées par les peuples éloignés), qui a façonné nos inventions (sans lesquelles nous serions peu de chose aujourd’hui), qui a construit notre sensibilité au travers de l’art (qui pourrait amalgamer Rembrandt ou Nicolas Poussin aux ravages des siècles anciens ? Ou Bach, ou Mozart?) et fait de nous ce que nous sommes, y compris dans nos revendications pour plus de justice et… d’universalisme.

Certain(e)s aujourd’hui peuvent bien jeter aux gémonies Stendhal ou Racine, Molière ou Shakespeare au nom de leur sexisme (pardon, on doit dire aujourd’hui « androcentrisme »), cracher sur Voltaire et Diderot suspectés de racisme, il n’en reste pas moins qu’ils ou elles leur doivent sans doute en grande partie la manière dont ils ou elles s’expriment, leur langue, leur manière parfois de ressentir l’amour, mais aussi la violence ou la haine. Donnons-leur crédit que tous ces écrivains du passé ont donné une description « androcentrée » des sentiments puisqu’on y parlait presque toujours d’amours hétérosexuelles et que les femmes accortes y ressemblaient souvent à des êtres délicats et gracieux… mais l’amour n’y était pas moins là, avec ses affres et ses tourments et que ces traits caractéristiques là sont toujours présents, au-delà des orientations sexuelles, avec les mêmes émois, le même trouble devant la grâce et la délicatesse. Je me souviens avoir été bouleversé par la vérité et la crudité de la description de l’amour charnel chez un Jean Genet par exemple alors même que je ne partageais pas en principe les mêmes goûts que l’auteur en matière sexuelle. Il en va de même avec Proust, bien entendu, qu’on ne tardera pas à dénoncer pour… homophobie, alors même que les intermittences du cœur qu’il décrit sont applicables à toutes relations humaines (mais certains trouveront là à redire au nom d’un spécisme supposé, ne faudrait-il pas étendre ces émois au règne animal tout entier ? Ce dont je doute encore, soyez rassurés). On peut certes mener une vie en n’ayant jamais rencontré ni Julien Sorel, ni Fabrice del Dongo, et encore moins Thésée ou Bérénice, en n’ayant côtoyé ni Rimbaud ni Baudelaire (affreux misogyne s’il en est), tout comme on peut avoir vécu sans connaître son meilleur ami, ni son ou sa plus tendre conjoint(e), mais comme on peut le voir surtout dans ce dernier cas, il s’agirait sûrement d’une vie « moindre » (comme aurait pu dire Beckett), serait-ce même une vie… vraiment vivable ?

(*) Carlo Rovelli par exemple

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Chronique d’un été, Loches : l’Aragne et la ribaude

Aimez-vous Loches ? Azay-le-Rideau ? Chaumont ? Votre cœur bat-il à l’évocation de la belle Agnès Sorel ? Avez-vous en mémoire ce qu’on disait, à l’école, de « l’Universelle Aragne », autrement dit Louis le onzième du nom ? Et de ses « fillettes », cages exiguës où il aimait à enfermer ses opposants, des membres du clergé souvent ? Du moins à ce que dit l’histoire… car était-ce bien vrai, cette cruauté ? Je n’en sais rien. Sachant surtout à quel point l’histoire est recouverte par le récit national, ce fameux récit en forme de légende qui voudrait nous faire prendre Louis IX pour un saint roi, Jeanne pour une pucelle et Henri IV pour un boute en train. Tout cela est charmant, apaisant, on ne voudrait faire de peine à personne en ne le croyant pas.

Roi de France de 1461 à 1483, Louis XI était surnommé le Prudent. Pour parvenir à ses fins et vaincre ses adversaires politiques, il privilégiait en effet l’emploi de la ruse et d’un efficace réseau d’informateurs. Une ligne de conduite qui lui vaudra également de la part de ses détracteurs le surnom à consonance péjorative d’Universelle Aragne. C’est l’un d’entre eux, Thomas Basin, évêque de Lisieux, qui fondera la légende noire autour du roi et parlera le premier des fameuses fillettes. Il les décrit comme des cages de fer et de bois si basses et si étroites qu’un homme ne pouvait y tenir debout, et les situe dans les geôles du château de Loches. De telles cages s’y trouvent toujours. Ce sont cependant des reconstitutions modernes destinées aux touristes venant visiter le château, la dernière cage datant de l’Ancien Régime ayant été détruite pendant la Révolution française.

Ces cages, je les ai vues, elles n’étaient pas larges, en effet, mais comme le dit la notice de Wikipedia, elles ne sont pas d’origine, tout juste des attrape-touristes sans doute… et dans le logis royal, les pièces m’ont semblé bien modestes, où ont vécu Charles le septième et sa belle compagne Agnès. Le corps de cette dernière gît juste à côté dans la collégiale Saint-Ours, surmontée de deux étranges cônes qui lui font comme un bonnet d’âne (on appelle ça des « dubes »). Du haut de la terrasse, juste au-dessus d’une barbacane (on appelle ainsi les avancées fortifiées destinées à supporter un siège) on découvre au loin les coteaux de Touraine, les charmants bocages et la basilique de Beaulieu. Agnès Sorel aimait son Roi à ce que dit l’histoire, et savait visiblement le mettre en émoi :

Elle invente le décolleté épaules nues, qualifié de « ribaudise et dissolution » par quelques chroniqueurs religieux de l’époque. De vertigineuses pyramides surmontent sa coiffure. Des traînes allant jusqu’à huit mètres de long allongent ses robes bordées de fourrures précieuses : martre ou zibeline. Elle met à la mode chemises en toile fine, colliers de perles. Elle traite sa peau avec des onguents faisant office de peeling, une crème contre les rides tous les matins et des masques au miel pour la nuit. Elle se maquille avec un fard à base de farine et d’os de seiche pilés qui lui donne un teint d’albâtre très prisé à l’époque, se met du rouge à lèvres à base de pétales de coquelicots, ce qui est condamné par les prédicateurs du Moyen Âge. Elle se fait épiler les sourcils et les cheveux sur le haut du front, ce dernier étant devenu le pôle érotique du corps de la femme à cette époque. Il ne s’agit pas de la « mode florentine » pour se donner un front plus bombé, mais pour équilibrer ses traits car elle a de très grands yeux disproportionnés par rapport à son visage. Rien qu’en 1444, le roi lui offre vingt mille six cents écus de bijoux dont des diamants taillés dont elle est la première à parer sa coiffure si l’on en croit les chroniqueurs de l’époque.

Si elle séjourne enfin en son siège lochois de prédilection, ce n’est pas depuis longtemps : ce n’est qu’en 2005 que cette justice lui fut rendue (là aussi probablement pour quelque motif touristique). Jusque là, son tombeau avait été déplacé sur ordre de Louis XVI et son squelette avait été dispersé et son tombeau ravagé :

En 1794, après que son tombeau porté au-dehors eut été saccagé par les « volontaires » de l’Indre croyant que son gisant est celui d’une sainte, ses restes composés uniquement de dents, de chevelure et d’une tête sont mis dans une urne et déposés dans l’ancien cimetière du chapitre. En 1795 (le 21 prairial an III), un soldat rouvre l’urne, dérobe des dents et cheveux. En 1801, le vase funéraire est retrouvé et remis dans le tombeau restauré en 1806 par le préfet Pomereul qui décide sa mise en place dans la tourelle ou Logis royal. On l’a déplacé en 1970 dans une autre salle du château. Le 2 avril 2005, le tombeau d’Agnès Sorel a réintégré la collégiale Saint-Ours.

Gisant d’Agnès Sorel en la collégiale Saint-Ours

On peut bien sûr se demander ce qui reste d’elle sous ce gisant de marbre. Comme un parfum d’onguent peut-être ? En tout cas, je reste un inconditionnel de sa beauté telle qu’elle est représentée sur les tableaux du Moyen-Âge, où on nous la montre presque toujours avec un sein d’albâtre, rond et gonflé sortant de sa chemise.

Son amant, donc, était Charles VII, celui-là même à qui la pucelle d’Orléans vint rendre visite en ce château de Loches pour le convaincre de revendiquer la couronne. Charles était peu sûr de lui, étant le fils d’un père fou. Louis XI fut son fils aîné, qui regardait la maîtresse de son père d’un sale œil, car elle n’était pas sa mère, bien sûr, celle-ci étant Marie d’Anjou. Quant à Jeanne… ne cherchons pas de liaison de ce côté-là, du moins je ne crois pas. Pour moi, elle est surtout celle dont on entend le nom en écho dans la prose de Blaise Cendrars, « du transsibérien et de la petite Jehanne de France »…

Lorsque j’étais enfant, je passais nombre de mes vacances non loin de là, dans un charmant village du nom de Chédigny, à l’époque très peu connu. Une rue traversait le village avant d’en ressortir par une côte qui conduisait vers un manoir à la tour pointue évoquant le château du Grand Meaulnes, elle passait devant un lavoir aménagé sur un ruisseau d’eau claire. Avec mon cousin, nous y péchions des vairons. Le lavoir était près du portail de la maison qui appartenait à la famille de mon oncle, baptisée « La chaumine ». Aujourd’hui ce village est devenu très touristique, on y expose des roses aux variétés multiples et soigneusement étiquetées et des boutiques ont ouvert, telle une librairie de livres anciens. Les abords de l’église ont été modifiés, on y a planté de vieilles croix pour faire croire à un cimetière abandonné, étouffées par des plantes grimpantes et des roses trémières. La place centrale est occupée par une guinguette, « Chez Jeanne ». Le maire a fait supprimer les trottoirs pour laisser toute la place aux rosiers, et on ne circule plus qu’à pieds. La population a changé, aux paysans d’autrefois, ont succédé des personnes en villégiature, parisiennes ou anglaises. Il n’est plus question de refaire avec mon cousin les étapes du Tour de France sur un tas de sable, avec une bille qui propulsait les coureurs en laiton.

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Sans nom

Je crois en la raison, ce n’est pas croyance comme une autre : c’est le premier pas qu’il faut accomplir pour que le reste de ce que l’on conçoit s’enchaîne, fasse sens, autrement dit s’inscrive dans une logique. De la raison, découle la science, qui n’est pas un « pouvoir » comme un autre, mais est un ensemble de disciplines qui fonctionnent à coup d’hypothèses et de vérifications, selon des schémas et méthodes qui ont été mis au point de manière indépendante des objectifs particuliers à atteindre. La valeur d’une hypothèse réside dans la possibilité qu’a le chercheur de la falsifier, non dans la certitude que l’on aurait de pouvoir la justifier à tous les coups pour peu qu’on prenne la démarche prête à le faire. Cette possibilité de falsification est le prix à payer pour entrer dans le monde des thèses valides.

Qui s’est un peu penché sur ces sujets s’imagine que raison et science vont suffire pour apporter des solutions, atténuer les crises, calmer les colères. Or, il semble que de plus en plus il n’en soit rien. L’opinion s’affole, elle voudrait des remèdes miracles qui n’aient aucun coût, qui ne présentent aucun risque, l’opinion préfère croire en la magie, dans le « on ne sait jamais, ça peut marcher ». Devons-nous avoir raison ? Ce n’est pas de l’ordre de l’avoir, mais plutôt de celui de l’approche. La raison est la seule boussole fiable que nous ayons. Elle n’est en aucun cas « l’ennemie de la liberté » puisqu’au contraire, il n’est pire absence de liberté que celle qui provient de nos croyances non fondées sur elle. Les croyances nous aliènent, la raison nous libère.

Les êtres qui me semblent irrationnels, dois-je me moquer d’eux ? Non, certes, car aussi mystérieux que soient pour moi leurs propos et leurs attitudes, ils n’en obéissent pas moins sans doute à des « raisons », en tout cas, à ce qui est pour eux, « des raisons », et je ne pourrai démontrer que ce n’en sont pas que par une démarche extrêmement coûteuse pour moi, incluant une avalanche d’attaques auxquelles je devrais faire face, où des cris de colère et des mots de haine seront lancés, véhiculés sur les médias et dans les rues, avec la science et les scientifiques pris pour cibles. Autrement dit, le combat n’est plus tout à fait égal. Et pourtant, à terme, je sais bien qui l’emportera, cela se chiffrera en nombre de morts. Déjà, ceux qui ont cru à la science et donc aux vaccins apparaissent beaucoup moins nombreux que les autres dans les admissions à l’hôpital, le rapport est de 1 à 10, il sera bientôt de 1 à 100.

A Avignon, j’ai vu passer un long cortège contre l’instauration du pass sanitaire, composé de personnes qui ne voulaient pas pour un empire qu’on leur conseillât des règles pour se conduire, même si leur santé (leur vie?) était en jeu. Les rares personnes assises aux terrasses des bistrots qui osaient objecter étaient assaillies, submergées de flots d’agressivité, traitées de faire-valoir du gouvernement, de partisans d’un ordre nazi (récemment, à Montpellier, un pharmacien s’est fait traiter de collabo).

Quels étaient leurs arguments ? Leur « raisonnement » semblait ne se fonder que sur la dénonciation de prétendus mensonges. Cette tendance court depuis le début de la pandémie. Cette maladie n’existait pas, ou si elle existait, elle n’était qu’une grippette. Puis ensuite, elle pouvait être soignée facilement grâce à un médicament miracle sorti des ateliers du professeur Schmurz, mais qui n’était pas administré aux patients sous prétexte qu’il n’était pas assez cher, et qu’il fallait avant tout maximiser les profits de l’industrie pharmaceutique et ainsi de suite… Aujourd’hui, les vaccins sont des intrusions de la 5G dans nos corps, ou bien des drogues à diffusion lente qui nous conduisent vers la mort, on veut transformer notre ADN, on veut nous rendre dociles…

Toutes ces affirmations peuvent être facilement contredites. L’ARN n’atteint pas le cœur du noyau (il suffit pour se documenter d’aller consulter le site de l’INSERM), son action est transitoire et il disparaît très vite. Nous ne manquons pas « de recul » : l’ARN messager ayant été découvert en… 1961 (!) et des recherches étant faites depuis dix ans au moins afin d’en venir aux techniques thérapeutiques qui nous intéressent aujourd’hui.

En France, tests et vaccins sont administrés gratuitement, on n’en est vraiment pas à une discrimination entre pauvres et riches comme on l’entend parfois. L’idée d’apartheid parfois avancée afin de décrire la séparation des vaccinés et des non-vaccinés est honteuse par elle-même : elle relativise les situations d’apartheid comme dans l’Afrique du Sud d’il y a quarante ans, faisant comme si, dans ces dernières, les victimes l’avaient été de leur propre choix. Un gouvernement qui prend des décisions afin de contrer l’expansion d’une épidémie ne fait que remplir son rôle, c’est s’il ne le faisait pas qu’il pourrait être suspecté de vouloir attenter à la santé et à la survie de son peuple, comme cela s’est produit dans le Brésil de Bolsonaro ou les Etats-Unis de Donald Trump, voire l’Inde de Nahendra Modi, tous régimes applaudis par l’extrême-droite française qui (co-)organise ces manifestations.

Mais si toutes les thèses mises en avant par ces troupes sont si facilement contredites, comment se fait-il qu’elles aient cours à ce point, qu’autant de gens défilent sous les bannières dénonciatrices ? On parlera bien sûr de manipulation : il est certain que l’extrême-droite est à la manœuvre. Les vrais fascistes ne sont pas ceux qui sont dénoncés comme tels par cette foule désespérée. Et puis il y a la peur, l’insécurité : les perspectives sont sombres, il est plus facile d’être dans la dénégation que dans l’effort de lucidité. Après la Covid, et déjà maintenant, se dessinent des dangers pires encore: surchauffe du climat, inondations, tornades, de quoi générer des pics d’angoisse qu’une grande partie de la population ne supportera plus, autrement qu’à hurler son désespoir. Et puis, quand on arrive au bout des « arguments » qui poussent ces personnes à manifester leur colère, on en trouve toujours un, invariant, qui est comme la matrice de leur expression, l’argument irrationnel par excellence, qui réside dans la simple haine d’un homme, d’un seul homme, lequel n’a rien à voir avec la pandémie : Macron…

Nous pouvons tous tomber d’accord sur le fait qu’un homme politique soit en lui-même nécessairement critiquable, que ses propos puissent être discutés, sa politique attaquée, ses dogmes contestés… mais haï ? Si la politique de Macron est sans conteste d’inspiration libérale, il n’en demeure pas moins que le personnage a rempli son rôle à la tête de l’état et que lui et son gouvernement ont pris des décisions souvent courageuses qui allaient à l’encontre de ce pour quoi ils semblaient s’être engagés (le profit, la réussite économique etc.). Leur en veut-on pour cela ?

J’ai eu peur, bien entendu. Pas peur de leur violence qui n’était après tout faite que de mots, mais peur de ce fossé entre eux et moi, dont je sens qu’il s’élargit chaque jour un peu plus. Pourtant, j’aimerais ne plus être en position de me mettre en colère moi-même contre les autres, je ne supporte pas cette cassure, cette brisure, la refente comme disent les psychanalystes, qui apparaît tout le temps au sein des groupes humains. Je voudrais dominer cela comme le font certains écrivains, Dostoïevski par exemple. Il ne prenait pas partie pour les uns ou les autres, il les embrassait tous et transformait ce tumulte, ces oppositions, cette discorde en une sorte de symphonie. Mais cela est-il envisageable aujourd’hui ? Nous sommes commis de toutes parts à prendre position, et nous savons au fond de nous-mêmes que de cette position dépendent notre vie et celle de nos semblables. Si nous voulons nous opposer au vent de folie, il nous faut combattre des ouragans : mails, textos, commentaires vengeurs sur les réseaux sociaux. Face à cela, nous n’avons plus de chaleur en nous, nous sommes des coquilles vides, le vent souffle au travers des tuiles disjointes, des lattes de bois mal assemblées sans que nous songions à venir réparer. Mais en aurions-nous seulement la capacité ?

J’ai intitulé ce billet « sans nom » parce qu’il m’a semblé aussi tôt que je l’écrivais qu’il n’y aurait pas de « nom », que je ne donnerai pas de « nom » à cette armée de protestataires en tous genres, que je n’utiliserai pas les mots que l’on emploie souvent, que je ne parlerai pas de bêtise, ni de complotisme, je n’utiliserai pas les noms d’oiseau. Je ne nommerai ni la haine ni le silence, ni la contrainte ni la liberté, ni le flot des vagues ni le bruit des feuillages. Ce qui est « sans nom » est comme la peur. Une peur sans nom, dit-on.

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Chronique d’un été – II: Avignon (fin)

deux spectacles en plus, en ce 19 juillet, la chaleur revenue.

Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Evêque envièrent à madame Aubain sa servante Félicité.

Isabelle Andréani est une extraordinaire Félicité, la servante normande chère à Flaubert. Cela se passe à Pont-l’Evêque. La langue est celle de Flaubert, autrement dit précise et n’utilisant jamais un mot pour un autre. On suit la vie de cette pauvre femme, amoureuse autrefois d’un Théodore qui avait voulu la culbuter dans un fossé, puis qui l’avait demandée en mariage, mais pour des intérêts de gros sous l’avait laissée tomber pour épouser une vieille bien plus riche. Félicité s’était mise au service de madame Aubain, veuve, mère de deux enfants, Paul (4 ans) et Virginie (8ans). On devine ce que sera l’attachement de la servante pour ces enfants et surtout pour la petite Virginie. Je ne vous raconte pas l’histoire. Vous la connaissez, on la trouve à prix modique en livre de poche. Un coeur simple (Théâtre de La Luna, mis en scène par Xavier Lemaire) est un des plus beaux « contes » de Flaubert. Il est ici mis en scène de fort belle façon, avec une actrice faisant preuve d’une énergie indomptable, ses rires fusent tout autant que ses larmes. A la fin, elle n’aura plus qu’un perroquet pour se raccrocher, le fameux « perroquet de Flaubert »… Loulou va de branche en branche jusqu’à ce qu’un malheureux coup de froid le conduise à la mort et… à l’empaillage. Félicité perd l’ouïe, a la raison qui défaille, elle croit voir son perroquet au vitrail de la cathédrale sous les traits de Jean-Baptiste. Sa maîtresse une fois morte il ne lui reste plus, elle-même qu’à mourir, ce à quoi elle s’applique, et nous versons des larmes. La mise en scène est simple : quatre estrades de tailles inégales, un coffre, un cintre et quelques vêtements. Quand elle évoque la mer, la première fois qu’elle y va, pour accompagner la petite Virginie qui souffre des poumons, on sent ses effluves entrer dans la salle, nous sommes entre Honfleur et Le Havre… et les embruns nous saisissent, comme à d’autres moments, c’est le parfum des champs, l’odeur des fromages.

Et puis Gulliver, le dernier voyage dans le cadre du Festival In au Théâtre Benoît XII… à vrai dire je ne savais pas ce que j’allais voir. J’avais pris des places pour mes petits-enfants (ils n’ont pas pu venir) en pensant que les histoires de Gulliver ne pourraient que les enchanter, d’ailleurs sur le programme, il était bien dit que c’était pour tout public. Et finalement, c’est vrai : ils auraient aimé, mais pas tout à fait de la manière que je prévoyais. Ce qui est dit discrètement dans la présentation, c’est que la compagnie (dirigée par Madeleine Louarn et Jean-François Auguste) qui joue ce spectacle (où se mêlent les mots de Swift à ceux des acteurs et actrices), atelier Catalyse, est constituée de jeunes souffrant de handicaps mentaux (autisme, trisomie…) et ce spectacle nous ouvre à leur monde, un monde à la fois féérique et tragique, fait d’illuminations (au sens de Rimbaud) et de trous noirs. C’est vertigineux et magnifique. On rit beaucoup aussi. On sait la trame : dans son dernier voyage, Gulliver atteint l’archipel de Laputa, où chaque île héberge une population ayant ses bizarreries propres. Dans l’une, le Roi domine un peuple qui se révolte, lui et sa cour ne comprennent rien à ces re-ven-di-ca-tions, Jupiter (!) finira bien par leur faire entendre raison. Dans une autre, la science en marche invente des machines qui vont permettre aux hommes de ne plus se révolter, de ne plus souffrir. Gulliver (joué par Marion Carpentier, simplement géniale) veut bien se prêter aux expériences, il s’assoit sur un trône d’aluminium et se voit prié de se vider de ses excréments. Ceux-ci sont ensuite analysés par les « scientifiques » : c’est en fonction de leur couleur que l’on devine les pensées de leur émetteur ! Un autre expérimentateur retire le cerveau d’un cobaye et montre qu’en mélangeant des hémisphères issus d’organes différents, on construit enfin des sujets bien sages… Dernier tableau : une femme gouvernante promène une file d’immortels, on les reconnaît à une tache qu’ils portent au front. Immortels ou lobotomisés ? Ils errent sans but et Gulliver n’obtient pas de réponse à sa question vitale : « êtes-vous heureux ? »…

GULLIVER, LE DERNIER VOYAGE Texte librement inspire des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift Mise en scene Madeleine Louarn et Jean François Auguste Scenographie Helene Delprat, Lumiere Mana Gauthier, Costumes Clemence Delille, Musique Alain Mahe Dramaturgie et ateliers d ecriture Pierre Chevallier, Leslie Six, Avec Pierre Chevallier et les interpretes de l Atelier Catalyse Tristan Cantin, Guillaume Drouadaine, Manon Carpentier, Emilio Le Tareau, Christelle Podeur, Jean Claude Pouliquen, Sylvain Robic.

Tous ces comédiens vivent leur rôle avec foi, comme si leur vie même était en jeu. De temps en temps, un souffleur les aide, mais cela ne les gêne pas ni ne gêne le spectateur, c’est au contraire comme s’ils vivaient dans un brouillard de mots dont ils saisiraient certains au passage.

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Chronique d’été – I : retour à Avignon

Les chaises, personnages principaux de La Cerisaie de Tiago Rodrigues @Christophe Reynaud de Lage

Retour à Avignon. J’ai passé des heures (un jour au téléphone de 9h du matin à 15h sans discontinuer) pour décrocher deux places pour « La Cerisaie » dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, avec Isabelle Huppert. Curieux spectacle, Tchekhov façon « opéra-rock »… il y a de quoi être surpris. Tchekhov est un maître du théâtre de dialogue rapproché, intimiste, où les personnages confient leur mélancolie. Mais ici, sur un immense plateau où les comédiens gueulent à la cantonade leur désarroi ou leurs souvenirs d’enfance, cela devient difficile. Alors, on ferme les yeux et on se dit que, de toutes façons, ce n’est pas du Tchekhov, il n’y a qu’à écouter la pièce sans penser qu’il pourrait s’agir d’un Tchekhov. Le retour de Lioubov Andreevna jouée par Huppert est plutôt drôle : l’orchestre rock l’accueille et chante ses louanges. Tout va bien. Puis, il faut bien que, quand même, les personnages s’expriment et alors cela prend une tournure déclamatoire et monotone. On a beau déplacer les lourds lustres montés sur des rails, ou bien mouvoir les chaises, en faire des tas, ou des rangées, on a beau clamer que ces chaises sont le symbole-même de l’ancien monde (vous vous rendez-compte : elles sont les anciennes chaises de la cour d’honneur!), on s’ennuie, et on s’ennuie encore plus aux longs, très longs, intermèdes musicaux qui sont sans motif et sans contenu. Comme le disait un critique du « Masque et la Plume », « madame Huppert sautille »… et oui,son petit filet de voix a du mal à dominer les guitares électriques et la batterie, ou la voix rauque de la chanteuse. Alors… elle sautille. Bien sûr, ce spectacle a un contenu. Ce n’est pas un hasard si de nombreux comédiens, dont celui qui interprète le riche marchand Lopakhine, mais aussi frère et filles de Lioubov sont originaires d’Afrique. Le marchand va finir par racheter le domaine : c’est une vengeance sociale, lui, le descendant d’esclaves (il y a ici collusion intéressante entre les esclaves noirs d’Afrique et les anciens serfs de Russie) dont les ancêtres ont ruiné leur santé sur les terres de la famille de Lioubov, rachète le domaine, et fait d’elle à son tour une dominée, qui n’a plus qu’à repartir vers là d’où elle vient. La cerisaie, avec ses arbres centenaires, va disparaître : on va, à la place, construire des datchas de vacances qui rapporteront beaucoup plus, et surtout, les anciens maîtres vont devoir travailler. Le nouveau monde, c’est cela, aussi : la transformation de la nature, la domination par l’argent et la marchandisation de l’espace. L’attachement au passé devient preuve de sentimentalisme. Huppert / Lioubov est tournée en ridicule, c’est à peine si on l’entend. Ce n’est pas un avenir radieux qui se dessine contrairement à ce que suggère le programme. Nous sommes d’accord avec le constat, mais pourquoi cette lourdeur de ton, cette emphase, cette impression que l’on nous assène un catéchisme ? Quand l’orchestre est parti, on souffle enfin… c’est le quatrième acte. La déchirante séparation de ceux qui pourtant se sont aimés autrefois… On en viendrait presque à être ému, mais c’est trop tard.

Ancien monde / nouveau monde, ce serait un euphémisme de dire que cette édition du Festival tourne autour de cela. Mademoiselle Julie, sublimement interprétée par Sarah Biasini, Deborah Grall et Yannis Baraban dans le cadre du Festival Off, traite un thème semblable à celui de la Cerisaie, sous les auspices du rapport entre maîtres et domestiques. Mais dans cette comparaison, le pauvre Tchekhov part avec le gros désavantage par rapport à Strindberg d’avoir été si mal servi, alors que le texte de l’auteur suédois est scrupuleusement respecté et que l’ambiance de la Suède de l’époque est présente, émouvante, noire comme un film de Dreyer, et que le personnage central est joué avec une maestria ébouriffante par Sarah Biasini.

La Mégère apprivoisée de Shakespeare au Théâtre du Chêne noir, avec Delphine Depardieu, est aussi dans cette approche. Mais là, c’est un paradoxe, car cette pièce shakespearienne est une monstruosité misogyne, alors la metteuse en scène décide d’en tirer partie en exagérant jusqu’à la nausée les traits affreusement anti-femmes, faisant du « héros » Petruchio ce qu’on appellerait aujourd’hui le type même du pervers narcissique. Cela passe d’autant mieux que le choix de la réalisatrice, Frédérique Lazarini, est de situer le cadre de la représentation dans l’Italie des années cinquante (cinéma réaliste, vespa et mobylettes) époque propice aux machos s’il en est… Le discours final, de la mégère « repentie », fait hurler de rire dans le public, mais c’est un rire jaune, l’ambiguïté est là… allons-nous en rester là ? Pour s’en sortir, la réalisatrice a choisi de compléter la pièce par un court (trop court) texte par lequel elle tente de rétablir l’équilibre, faisant appel aux mannes improbables d’une sœur de Shakespeare qui aurait écrit sans doute autrement cette comédie, et elle ajoute un extrait de Une chambre à soi de Virginia Woolf. Mais il était évident que les plus jeunes spectateurs et spectatrices qui avaient assisté à cela sortaient un peu tourneboulés… Est-ce bien ça que voulait dire Shakespeare ? Etait-il bête à ce point ? Avait-il vraiment une sœur ? Une dame racontait à ses enfants que, dans d’autres pièces, ses comédies féériques, il s’était montré sous un tout autre jour. Alors, question de fond : y a-t-il plusieurs Shakespeare ?

Y a-t-il aussi une opposition entre ancien et nouveau monde à l’intérieur du théâtre lorsqu’on évoque le travail d’Antoine Vitez ? Les temps étant ce qu’ils sont, on pourrait s’y attendre, or cela est loin de ce qu’expriment les jeunes apprentis comédiens (de l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre de Lyon et de l’École régionale des acteurs de Cannes et Marseille) qui jouent et mettent en scène « De toutes façons, j’ai très peu de souvenirs » d’après des textes que l’on a demandés aux anciens élèves de Vitez. Voici de jeunes comédiens et comédiennes qui disent avec passion leur amour du théâtre, et tout ce qu’ils ont tiré de l’enseignement du grand maître, lorsque celui-ci n’imposait pas de loi sévère, ne demandait pas aux élèves de se torturer pour accoucher de ce qu’ils avaient en eux, mais au contraire leur disait de vivre et de prendre plaisir à se trouver sur scène, qu’il leur donnait des conseils (parfois facétieux) pour évacuer le trac, qu’il ne leur demandait pas d’être d’abord valets ou soubrettes avant d’accéder aux rôles les plus grands – comme si le théâtre était une ascension sociale – mais leur disait de s’attaquer immédiatement aux grands rôles. A la fin, l’un des jeunes comédiens s’empare d’une lettre de Vitez où il se confesse : il n’a pas été un bon acteur à ses débuts car il croyait vraiment au besoin de souffrir pour être bon comédien, et ce n’est que plus tard qu’il a découvert que la réussite du jeu était une grâce, qui venait à celui ou celle qui le portait de façon naturelle, sans avoir à tout prix voulu l’attraper. Belle leçon, beaux et belles jeunes comédiens et comédiennes (de plus souvent excellents musiciens et chanteurs) qui nous font aimer mille fois plus le théâtre que certaines gesticulations et clameurs d’artistes plus âgés…

DE TOUTE FACON J AI TRES PEU DE SOUVENIRS Texte et mise en scene Eric Louis, Lumiere Nanouk Marty, Alice Nedelec, Jasmine Tison Son Pierre Etienne Guillem Costumes Noe Quilichini Travail vocal Jeanne Sarah Deledicq Assistanat a la mise en scene Clementine Vignais, Avec Eleonore Alpi, Ligia Aranda Martinez, Maxime Christian, Ioachim Dabija, Adrien Francon, Melina Fromont, Katell Jan, Heidi Johansson, Benoit Moreira Da Silva, Leonce Pruvost, Lola Roy, Quentin Wasner-Launois.
Erik Truffaz et Sandrine Bonnaire dans la cours du Musée Calvet, 18 juillet à 20h

Autre exemple de ce que sont une voix, une posture, une présence en scène : Sandrine Bonnaire était invitée de France Culture pour dire des extraits des carnets de Goliarda Sapienza, la célèbre auteure de l’Art de la joie, et elle était accompagnée par le génial trompettiste Erik Truffaz, avec qui aujourd’hui elle fait sa vie. Très beau texte, très belle diction, les mots de Goliarda sont consacrés à la vie des femmes dans cette Italie de l’après-guerre, dans la Sicile pauvre, à une époque où elle crut elle aussi au communisme, croyance qui fut déchue après un long voyage par le train au travers de la Russie et jusqu’à la Chine de Mao. Mots d’émotion et en même temps d’analyse sociale et historique… quand la raison et le cœur font route ensemble.

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