Hotel du Commerce

Rue de la Montagne Sainte-Geneviève, Paris, vers 2010

Passant rue de la Montagne Sainte-Geneviève, très récemment, j’ai vu que l’Hôtel du Commerce avait fermé. C’est là que jadis j’avais mes pénates, prêt chaque lundi à partir enseigner sur les hauteurs de Paris, vers Saint-Denis, là où l’évêque avait subi une décollation. Fermé pour cause de démolition. Pour construire à la place un trois-étoiles, que dis-je peut-être quatre ou cinq. En tout cas finies les chambres à cinquante, les escaliers grinçants. A l’angle de la rue, là où elle coupe celle des Ecoles, je m’arrêtai à l’Authre, café qui, contrairement à une lecture rapide, n’est pas dévolu à l’autre du même, mais à une rivière d’Auvergne. Là on me dit la triste nouvelle. Lors de l’un de mes séjours dans cette antre pour enseignants fauchés, j’écrivis un poème, que je vous donne à lire. Et qui va paraître aussi dans la future livraison de la revue Lichen, consacrée à la poésie et publiée par un sieur Elisée Bec qui vit à Banon (Alpes de Haute-Provence) et achète ses livres à la librairie « Le Bleuet ». Que grâce lui soit rendue pour son attention à ma modeste écriture.

Hôtel du Commerce.
Rue de la montagne Sainte Geneviève.
j’ai déjà pris, ici, le thé avec des Japonaises calligraphes
et de vieilles Suissesses échappées d’un château de Rilke.
La dame qui gère virevolte à sa banque,
et rit. Elle rit du matin jusqu’au soir,
et pour cela je lui offre du mimosa.
De la brèche entre ses incisives
s’échappe un vent clair, qui tinte
comme un muguet précoce.
Les escaliers vermoulus craquent et les murs se gondolent.
Cour avec une fontaine moussue,
chambres sans toilettes, douche au premier étage.
Le veilleur de nuit lit les auteurs russes et ne parle
que des vieux films, ceux qui ont encore le tremblé
des vieilles pellicules. Il se rêve en Modigliani,
éperdument aimé de Jeanne Herbuterne.
Il veille sur mon sommeil,
veille sur mes nuits,
comme un bouc tranquille
se lissant le poil.

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Badiou (2) (maths, ontologie et … gilets jaunes)

J’ai présenté il y a quelques semaines le début de la réflexion de Badiou sur le lien entre mathématiques et ontologie. Etudier l’être en tant qu’être nous conduit, tant que nous refusons les solutions simplistes de l’Un, à envisager l’être comme multiple, fait de situations qui, initialement, ne forment pas des « Un » mais sont, littéralement, des entités inconsistantes, non comptées. Le Un surgit après-coup dans l’opération de « compte-pour-un » qui se trouve associée à chaque type de structure. Des multiples sont des ensembles et il n’y a pas de meilleure manière de comprendre leurs lois que de faire recours à la théorie mathématique des ensembles. En ses débuts (Cantor), celle-ci a été vue à partir d’une définition explicite de la notion d’ensemble, elle a alors abouti à de graves contradictions dont il n’a été possible de sortir que par l’axiomatisation (Zermelo, Fraenkel, Bernays) autrement dit le recours à une définition implicite de la notion. Ce faisant, on a pu remarquer qu’un seul ensemble faisait l’objet d’un axiome d’existence absolue (non relative à des ensembles déjà-là) : le vide, noté Ø. Ainsi le vide est-il la base de l’ontologie ou, dit autrement, « le nom propre de l’Être » (puisqu’aussitôt posé, on ne peut que constater son unicité, tout comme le nom propre n’a, dans son référent, qu’un unique objet ou une unique personne).

Dans la suite du premier tome de « l’être et l’événement », comme on peut s’y attendre, Badiou analyse l’impact des autres axiomes sur la doctrine de l’être. Nous ne sommes pas obligés de lui faire crédit en tout point. En philosophe qu’il est (et non mathématicien), il se donne quelques libertés d’interprétation qui peuvent faire sourire le spécialiste. Ce qui est frappant, par exemple, c’est qu’à l’occasion de l’énoncé de l’axiome des parties (« étant donné n’importe quel ensemble a, il existe toujours un ensemble, noté p(a), qui est l’ensemble de toutes les parties de a »), il découvre semble-t-il avec émerveillement ce qui est une grande banalité : la distinction absolue entre relation d’appartenance () et relation d’inclusion (). Il ne saurait échapper à personne qu’une fois que nous avons le vide et la relation d’inclusion (définie comme : a b si et seulement si tout ce qui appartient à a appartient aussi à b, ou pour le dire en termes ontologiques : tout ce qui est présenté dans la situation a l’est aussi dans la situation b), bien sûr, on a: Ø E quel que soit l’ensemble E (et donc en particulier Ø Ø). Une autre manière de le dire et qui le rend évident est que lorsque nous n’ajoutons rien à un ensemble, l’ensemble est inchangé (en termes mathématiques : A Ø = A, or dire A B = A c’est exactement dire que B A). C’est assez banal, encore une fois. Et en tirer l’idée, comme Badiou le fait, que se trouve ainsi attestée l’omniprésence du vide (!) et que la propriété d’inclusion du vide dans tout ensemble « fait preuve de son errance dans toute présentation » fait un peu sourire…

On saisit intuitivement la pertinence ontologique de ce théorème qui s’énonce : « L’ensemble vide est un sous-ensemble de n’importe quel ensemble supposé existant. » Car si le vide est ce point d’être imprésentable, dont Ø marque d’un nom propre l’unicité d’existence, aucun multiple ne peut, par son existence, faire barrage à ce que s’y dispose cet inexistant. (p. 101)

Et plus loin :

les sous-ensembles sont le lieu même où peut errer ce qui n’est multiple de rien, tout comme le rien lui-même erre dans le tout.

Ainsi, le vide « erre » et ce faisant, les ensembles, les multiples purs vus au travers de la seule relation d’appartenance, ne seraient pas « fixés », ils seraient toujours exposés à cette catastrophe épouvantable de la rencontre avec leur vide ! A la méditation huit, Badiou dit effectivement : « Il est requis d’interdire cette catastrophe de la présentation que serait la rencontre de son propre vide », il n’est alors selon lui de « garantie de consistance » que dans le fait que « toute structure soit doublée d’une méta-structure qui la ferme à toute fixation du vide » (p. 109). Le compte-pour-un de la première structure ne suffit pas pour que l’errance du vide se fixe, il faut le compte-pour-un d’une méta-structure, laquelle se trouve être (comme les choses sont bien faites, a-t-on envie de dire) l’ensemble p(a) par rapport à la situation initiale a…

Mais alors si le premier compte n’opère que sur les présentations de l’être situationnel, sur quoi opère le second si ce n’est sur non pas des présentations mais des re-présentations de l’être ! (Comme je le disais plus haut, les choses sont bien faites). La méta-structure est ainsi affaire de représentation. Et d’ailleurs Badiou fait un magnifique tableau à la page 119 où tout cela se trouve résumé.

A vrai dire, il ne semble pas utile de tenir un tel discours, de « dramatiser » en quelque sorte le vocabulaire mathématique, d’user d’une telle imagerie lorsque le discours mathématique est, lui, si limpide (au point qu’il ne nécessite nul méta-discours, nul commentaire) : il suffit, par exemple, de prendre en compte l’idée toute simple qu’en théorie des ensembles, il y a une différence radicale entre a (l’élément) et {a} (le singleton, l’ensemble réduit à un seul élément, cet a lui-même), si aE, {a}E et donc {a}p(E). E et p(E) ne contiennent donc pas la même chose, si a appartient au premier, c’est {a} qui appartient au second et on peut bien dire à ce moment là que si a est présenté dans la première opération, il est re-présenté dans la seconde. Il est joli de dire que p(E) est un espace de représentations car, après tout, on pourrait se dire que les sous-ensembles de E (si E a pour éléments a, b, c, alors p(E) a pour éléments Ø, {a}, {b}, {c}, {a, b}, {a, c}, {b, c}, {a, b, c}) sont les « tableaux » – au sens pictural du terme – que l’on peut faire à partir des trois personnages de E : on peut représenter aucun, l’un d’eux, deux d’entre eux ou bien tous.

L’idée d’un couple présentation / représentation est féconde car c’est elle maintenant qui nous ouvre la voie à une réflexion sur le politique (méditation 9). Si Badiou nomme « état de la situation » cette méta-structure que nous avons vue, qui est une sorte de réduplication de la structure, ce n’est pas pour rien. Grâce à elle s’exprime en effet quelque chose de stable, qui est garant du tenir-ensemble des parties de la situation et si l’on se transporte vers le politique, on aura tôt fait d’y voir la figure de l’Etat. Le philosophe a plusieurs arguments pour étayer cette comparaison. Il n’oublie pas, par exemple, son marxisme d’origine :

ce fut une grande acquisition du marxisme que de comprendre que l’Etat n’avait pas rapport, dans son essence, aux individus, que la dialectique de son existence n’était pas celle de l’un de l’autorité au multiple des sujets. (p. 121)

Nous voici carrément confrontés, penseront certains, aux fameux corps intermédiaires… encore qu’il ne s’agisse pas encore nécessairement de syndicats ou de partis, mais de masses (ou de classes). Le dispositif marxiste « pose que ce dont l’Etat assure le compte-pour-un n’est pas originairement le multiple des individus, mais le multiple des classes d’individus » (p. 122)

même si l’on abandonne le lexique particulier des classes, l’idée formelle que l’Etat, qui est l’état de la situation historico-sociale, traite des sous-ensembles collectifs et non des individus, est essentielle. Il faut se pénétrer de l’idée que l’essence de l’Etat est de ne pas avoir à connaître des individus, et que quand il en a à connaître, c’est-à-dire, dans les faits, toujours, c’est selon un principe de compte qui ne les concerne pas comme tels (p. 122)

Ceci nous parle particulièrement dans la situation présente : il serait vain d’attendre que l’Etat veille au bien être individuel de chacun de nous, sur nos sentiments, nos émotions, notre malaise ou notre douleur propre, individuelle telle que marquée localement, il ne peut en avoir qu’à ce que nous sommes dans la représentation, autrement dit pas moi Alain Lecomte mais {Alain Lecomte} (car je sais maintenant qu’à moi tout seul, je peux former classe ou ensemble). J’ajoute à la méditation badiousienne des considérations qui me viennent d’ailleurs : en logique dite « linéaire » (cf. Jean-Yves Girard, déjà mentionné sur ce blog), on en vient à opposer le local au spirituel. Dans la terminologie girardienne, l’ensemble tel le singleton est une entité dite « spirituelle » au sens où elle est délocalisée et de ce fait peut se retrouver partout, comme l’esprit, à l’opposé de la marque (ou locus) qui a toujours une localisation bien particulière, analogue plutôt en cela à la lettre. L’Etat, pour Girard, serait dit « spirituel », de même que ma représentation en son sein (quand je vote par exemple). Badiou se rapproche de cela bien que son appareillage formel soit tout entier dans le « spirituel » (la théorie des ensembles…autrement dit un appareillage un peu vieillot).

Ceci dit, l’Etat apparaît toujours comme une nécessité (puisque la méta-structure naît inévitablement de la structure, tout en en étant, certes, séparée) : Badiou règle ici ses comptes avec la vieille idée du marxisme selon lequel, avec la victoire du communisme, il y aurait dépérissement de l’Etat. Ce pauvre Lénine, au moment de sa mort, pouvait bien être catastrophé de voir à quel point l’Etat, loin de s’abolir, n’avait fait que se renforcer. L’Etat a toujours une fonction par rapport à une situation historico-sociale, elle peut bien sûr être de coercition – et dans ce cas, on ne voit pas bien de quoi l’Etat puisse être la représentation, réduit qu’il serait à une machinerie bureaucratique et militaire, c’est ici que Badiou parle d’excroissance de l’Etat. Mais elle est le plus souvent de simple gestion (dans nos sociétés, l’Etat a un rôle protecteur, on n’imagine pas comment pourrait fonctionner une Sécurité Sociale sans Etat – ou une Education Nationale sans Etat, quels que soient les intérêts de classe mis à une certaine époque en avant). En bref, dans sa fonction de compte-pour-un des éléments de la méta-structure (c’est-à-dire les sous-ensembles de la situation), l’Etat veille à ce qu’il n’y ait pas de dé-liaison, dit trivialement : sans Etat, les sous-ensembles se taperaient sur la gueule.

La séparation de l’Etat résulte moins de la consistance de la présentation que du péril de l’inconsistance. Cette idée, on le sait, remonte à Hobbes (l’autorité transcendante absolue est exigée par la guerre de tous contre tous) (p. 126)

Thomas Hobbes

ce faisant, nous avons introduit l’idée d’excroissance et nous avons, en filigrane, dessiné la possibilité d’un décrochage de la représentation par rapport à la présentation. Ici, je ne sais pas très bien comment Badiou se débrouille avec la théorie des ensembles(*) : dans celle-ci, en effet, il est impossible de concevoir un élément qui ne figurerait pas sous la forme d’une partie (ne serait-ce que sous la forme d’un singleton). Néanmoins, on peut toujours spéculer et, une fois qu’on possède ces deux concepts, prétendre qu’il peut exister des présentés non représentés et des représentés non présentés. Les premiers, Badiou les appelle « singuliers » et les seconds « excroissances ». Dans le vocabulaire marxiste classique, le prolétariat occupe évidemment la place des singuliers, les institutions ne sont pas faites pour lui et il n’y est pas représenté. Quant aux excroissances, nous les avons vues au niveau de l’Etat (et ce sont elles donc qu’il faudrait abolir à défaut de l’Etat lui-même).

Revenons alors à la situation historico-sociale présente : comment ne pas voir dans le mouvement des Gilets Jaunes, le surgissement de présentés non représentés au sein de la méta-structure ? Difficile de dire ce qu’il en sera demain de ce mouvement, mais gageons que l’une de ses principales causes – au-delà des évidentes revendications de pouvoir d’achat – réside dans la non-représentation au sein de l’Etat de pans entiers de la société (agriculteurs, ouvriers, petits artisans etc.). La revendication du R.I.C. apparaît dans ce contexte comme une lutte pour combler l’anomalie en quoi réside l’existence de ces présentés non représentés : faire en sorte que, sans avoir besoin d’être représentés, on le soit quand même ? Comment faire pour que la présentation suffise sans aucun besoin de « corps intermédiaires » ? La démocratie directe peut-elle être autre chose qu’un fantasme ? A mon humble avis, nous en sommes là. Aux prises avec toutes ces questions, et bien malin sera celui qui dira vers où cela débouchera… La métaphysique badiousienne est probablement trop générale pour nous le dire… (mais cela ne va pas nous empêcher de continuer, dans le futur, à réfléchir sur ses bases !).

(*) En réalité, comme nous le verrons plus tard, ce que demande Badiou à un élément a pour être à la fois présenté et représenté dans la situation b c’est d’être à la fois élément et partie c’est-à-dire d’être dans la situation où on a à la fois a b et a b, ce qui peut sembler étrange mais arrive bel et bien dans le cas des ensembles ordinaux comme nous le verrons dans le billet n°3 consacré à cette réflexion sur L’être et l’événement.

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La vraie famille n’est pas ce qu’on croit

photo du film « Une affaire de famille » de Kore-Eda

Comment se sent-on quand on sort de voir le film « Une affaire de famille » du Japonais Hirokazu Kore-Eda, récente palme d’or de Cannes ? Emu bien sûr, et plus que ça : nous avons l’impression d’avoir compris quelque chose à l’affection que des êtres peuvent se porter. Ce film baigne dans l’amour sans qu’à aucun moment, il ne soit atteint par la mièvrerie, ni par un quelconque parfum d’eau de rose, car l’amour est chose sérieuse, ne se galvaude pas, ne s’exprime même peut-être pas sous une forme explicite, c’est comme si le dire était déjà l’avoir flétri. Un poète discret, Henri-Louis Pallen, qui habite là-bas du côté de L’Isle sur la Sorgue, écrivait un jour : « Parfois, loin d’en mourir, l’échange vit mieux sans parole,/ immatière plus palpable qu’en termes d’expression ». Sur ce film, ajoutons en plus que l’échange vit mieux, non seulement sans parole, mais aussi… sans respect des cadres conventionnels. A nous, occidentaux, la psychanalyse a apporté quelques convictions : que, par exemple, l’amour et le « je » ne sauraient s’épanouir que dans la reconnaissance des lois du symbolique, dont font partie les institutions (mariage, filiation), que vouloir subvertir ces lois c’est tout simplement s’exposer au risque de la folie (de la psychose). La psychanalyse nous dit encore qu’aucun véritable amour ne peut vivre sur fond de cette folie. Bref, elle nous enseigne la nécessité de respecter les normes. J’en veux comme illustration par exemple une conversation que j’eus il y a peu de temps avec un psychanalyste justement, qui se targuait de ses goûts littéraires et qui partageait mon admiration pour Philip Roth et en particulier pour ce roman dont j’ai déjà parlé abondamment sur ce blog : « Pastorale américaine ». Selon cette personne, le roman n’avait pas d’autre fonction (ce qui semblait déjà admirable à ses yeux) que de nous montrer que le bonheur ne peut exister que dans le respect par chacun du rôle que lui assigne la société. Je lui ai exprimé évidemment mon désaccord, en même temps que ma conviction qu’un écrivain ne produit jamais une oeuvre pour donner des leçons de morale. Et un cinéaste non plus. Que fait Kore-Eda ? Il nous balance dans le monde de tout ce qui a l’apparence d’une famille. Famille pauvre, certes, mais famille « qui se débrouille ». Cette famille – les « Shibata » – comprend un couple, la soi-disant « demi-soeur » de la femme, un garçon adolescent et une grand-mère. La grand-mère reçoit de temps à autre ce qui ressemble à une pension. L’homme va au boulot, sur des contrats d’intérim (jusqu’au jour où il se fait une entorse sur un chantier), la femme travaille aussi, dans une blanchisserie. Bien sûr, ils volent… ils ne sont pas « normaux » donc. Et nous en apprendrons beaucoup sur les techniques du chapardage, en tout cas au Japon (je doute que ça marche chez nous, où les commerçants semblent plus méfiants!). C’est le père qui a enseigné les techniques au garçon. Toujours la même chose : un rituel (on croise les doigts d’une étrange façon puis on porte le poing au front avant d’agir), puis l’action elle-même, rapide et sûre. Le garçon se demande si cela ne cause pas du tort à autrui mais non, voyons, car les marchandises, lorsqu’elles sont dans le magasin, n’appartiennent encore à personne, raisonnement étrange, tout aussi étrange que lorsque le garçon justifie le fait de ne pas aller à l’école en disant que « l’école c’est uniquement pour ceux qui ne peuvent pas apprendre tout seuls à la maison ». On pense à Marguerite Duras et à sa pièce « La pluie d’été » où l’enfant refuse d’aller à l’école parce qu’on lui apprend des choses qu’il ne sait pas. Il y a de ça dans « une affaire de famille », un climat qu’on pourrait par moment dire presque durassien. Mais la perception qu’on a de cette famille en apparence normale se dérègle dès les premières images du film où, passant dans le froid glacial d’un hiver tokyoïte à proximité d’un balcon, l’homme et l’enfant – de retour d’une expédition de fauche – remarquent une enfant qui a l’air abandonné et qu’ils la ramènent à la maison. Cette enfant de quatre ans, qui s’appelle au début Yuri (ou Juri) deviendra Rin, plus tard. Elle s’intégrera à cette famille sans que cela ne semble poser problème, notamment vis-à-vis d’une accusation éventuelle d’enlèvement. Et là, pas à pas, nous verrons l’illusion de famille se déconstruire, avec au fur et à mesure de cette déconstruction, une intensification des rapports affectifs. Cet amour contourne le sexe : quelqu’un demande quand l’homme et la femme font l’amour, cela fait rire l’homme : pour eux, dit-il, l’amour passe par l’esprit, le haut du corps, pas par le bas. Cela ne les empêchera pas de faire l’amour lors d’un moment très bref d’intimité, l’homme vivra cela comme une victoire et la jeune femme semblera s’en amuser.

Je ne raconterai pas tout le film car il faut le voir, bien sûr, et il ménage beaucoup de surprises à tout spectateur qui resterait encore engoncé dans un certain nombre de principes et préjugés. Les préjugés, ici, tombent un à un. On peut vénérer un mort en ne le livrant à aucune cérémonie officielle. On peut même vivre heureux en s’étant débarrassé autrefois d’un cadavre gênant… Jusqu’au grain de sable, à l’accident…
mais même quand les membres de cette fausse famille sont interrogés par la police, puis sérieusement inquiétés et la jeune femme emprisonnée, il reste encore quelque chose de léger qui plane au-dessus d’eux, comme une certitude que l’amour est un ailleurs que les lois de la société ont décidément du mal à atteindre.

Et non, la famille n’est pas ce qu’on croit qu’elle est, en tout cas pas ce que croient les militants du « sens commun », ni ce que croit madame Damares Alves. 

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Une bonne année de haïkus à chacun.e!

Kerouac et le haïku, ed. des Lisières, 2018

Voici un autre de ces petits livres magnifiques (si joliment illustrés) édités par Les Lisières, c’est-à-dire Maud Leroy, un livre écrit par Bertrand Agostini et Christiane Pajotin, illustré par Jean-Yves Roy : Jack Kerouac et le haïku (itinéraire dans l’errance). On connaît beaucoup Kerouac par son premier chef d’oeuvre, On the road, bréviaire des voyageurs, des transhumants, écrit sur des bouts de papier à calligraphie japonaise collés bout à bout, mais son oeuvre ne se limite pas à ce tour de force, il a écrit d’autres romans et en particulier en 1958 ce récit : Les clochards célestes, où il raconte son compagnonnage avec cet autre poète de la Beat Generation, Gary Snyder connu, lui, pour le rôle qu’il a joué dans la propagation du bouddhisme zen en Occident. (I remember San Francisco, near the City Lights bookshop with all these streets named after famous poets : Gary Snyder, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Lewis Ferlinghetti…) Au cours de cette période, Kerouac écrivit de très nombreux haïkus dont ce génial petit livre nous livre des aperçus. Le haïku…

Avec la fulgurance de l’éclair et l’intensité du feu, nous percevrons comme une présence : nous éprouverons le sentiment très vif d’une existence (celle de la lumière, la nôtre). Cette vivacité exceptionnelle alertera en nous, un bref instant, un point sensible – que certains appellent conscience. (Haïku : la croisée des chemins avec Kerouac, p. 7)

Quelques exemples (tirés de Haïku, Fayard, 1978 : une anthologie des classiques) :

Mon âme
plonge dans l’eau et ressort
avec le cormoran

(Onitsura)

ou bien :

Les montagnes lointaines
se reflètent dans les prunelles
de la libellule

(Issa)

et encore :

Le serpent s’esquiva
mais le regard qu’il me lança
resta dans l’herbe

(Kyoshi)

Pour ce dernier, Bertrand Agostini dit : « comment mieux traduire la persistance d’une impression de haine dans l’esprit de celui qui en est victime ? Comment mieux percevoir la nécessité du détachement surtout lorsque l’on est blessé ? ».

Sur Kerouac plus précisément, les auteurs mettent en lumière son sens de l’errance et de l’incertain. Le voyage en tant que déambulation, voyage pour lui-même, afin que rien ne reste statique, enkylosé, que rien ne soit statufié. Que tout demeure dans la fluidité de l’éphémère.

Beau titre en apparence que Les clochards célestes mais il ne correspond à rien en regard du titre original : The Dharma bums, car « bums » ne correspond pas au français « clochard » (celui-ci trop dévalorisant) et « céleste » n’a rien à voir avec Dharma. Le titre anglais, donc, fait avant tout référence à l’errance zen, au bouddhisme.

Gary Snyder au temps de sa jeunesse

Il faut dire qu’en ce temps-là (années 58 – 68), la promesse était belle, Gary Snyder écrivait qu’il « entrevoyait la grande révolution des sacs au dos » :

Des milliers, des millions de jeunes américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles, et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés en Fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rimes ni raison, pratiquant la bonté, donnant l’image de la liberté par leurs actes imprévus, à tous les hommes et même à tous les êtres vivants (Les clochards célestes, p. 150, cité dans Jack Kerouac et le haïku, pp 18-19)

Nous en sommes loin aujourd’hui… Louons les auteurs de ce petit livre dans leur tentative (désespérée?) de redonner aux lecteurs le goût de l’errance légère, loin des autoroutes et des jouets manufacturés, des quatre-quatre diesel et des grandes bouffes prétendument exotiques. (Comme le dit une certaine Albertine, qui tint une petite librairie à Nyons (une relation que j’ai via Facebook) : « je n’ai aucune revendication liées à l’essence et dérivés, ni à la mise en avant du pouvoir d’achat. Je comprends, mais ne souscris point ,-) Maintenant si on invite à consommer, cultiver différemment, privilégier l’être, l’âme « en libre circulation » comme première intention, là c’est autre chose ». Ô combien je suis d’accord avec elle…

Mais pour en revenir à Kerouac, il y a chez lui plusieurs lignes d’inspiration, la première est naturelle, il s’agit de s’imprégner des éléments de la nature, le vent, la pluie, le tonnerre pour mieux s’oublier soi-même, faire en sorte que le moi se dissolve dans le non-agir (les auteurs de cette monographie soulignent le lien entre le zen et la philosophie de Lao Tseu), laisser tomber l’idée que nous pourrions avoir une action efficace sur les éléments : mieux vaut se laisser porter par eux (dans les Anges de la désolation, un autre de ses romans, Kerouac parle du « Ne rien faire » – wu wei – comme d’un mode de vie en soi « plus beau que n’importe quel autre, une sorte de ferveur monacale au beau milieu de ceux qui, éperdument et frénétiquement, recherchent l’action dans ce monde ou n’importe quel autre monde « moderne » »). Cependant nous vivons au contact des autres humains, nous sommes dans des villes parce que la nécessité de trouver du travail pour notre subsistance nous y a attiré, nous subissons le quotidien, et cela doit se faire sans regret, sans remord, nous devons vivre aussi là-dedans et trouver la grâce aussi bien dans de minuscules aspects du quotidien que dans les grands moments de notre exposition aux éléments naturels. C’est là une deuxième ligne d’inspiration pour Kerouac. On y trouve des haïkus qui nous laissent pantois, où l’on pourrait dire qu’en apparence rien de « poétique » n’habite, si on entend par là une variété de l’étrange ou de l’extraordinaire (comme c’est trop souvent le cas) :

The postman is late
– The toilet window
Is shining

(Le facteur est en retard
– La fenêtre des toilettes
Brille)

ou bien

Crossing the football field,
coming home from work,
The lonely businessman

(Traversant le terrain de football,
de retour du travail,
L’homme d’affaire solitaire)

Les auteurs commentent : « Le haïku supprime toute échelle de valeur entre les choses et les êtres. Ainsi, après avoir été décrits dans leur singularité, le terrain de football et l’homme d’affaires se fondent dans une globalité indifférenciée ».

On pourrait ajouter aussi que le haïku voit au même niveau le discours philosophique savant et le récit anodin ou la plaisanterie sans prétention autre que faire rire. Que ce soit Badiou qui tire d’une haute construction mathématique l’idée que le Vide est l’essence de l’Être ou qu’on la tire nous-mêmes du constat de l’insignifiance des choses, c’est la même idée qui nous vient en tête, prise seulement sous des angles différents (mais tous les angles sont importants, valent le coup d’être connus).

Le petit livre édité par les Editions des Lisières est beau, tient bien en main. Comme toujours chez ces éditions, la typographie est parfaite et la disposition des paragraphes et des notes originale (ainsi on n’a pas à courir en fin de volume pour trouver le contenu d’une note, celui-ci est dans la marge, à hauteur du mot commenté), les auteurs nous conduisent à une réflexion importante et on doit les remercier (en dépit d’un ton quelquefois un peu trop didactique, scolaire, pourquoi vouloir se parer d’un savoir érudit portant aussi bien sur Deleuze que sur Heidegger, ce qui, à mon avis, est parfaitement inutile dans le contexte). Ils nous montrent que le haïku, dans sa forme générale, tente de nous arracher à l’emprise du jugement, de la conscience de soi qui, sans cesse, nous installe dans une position critique vis-à-vis des choses et des êtres. Il nous dit qu’il faut essayer d’être en deça des visées conceptuelles, là où n’existe parfois encore que l’inconsistant informulé des choses. Surtout, il nous ouvre sur un espace de méditation car c’est de l’apparente contradiction des termes que naît la surprise, l’éveil (le satori?).

Toute la journée j’ai porté
un chapeau qui n’était pas
Sur ma tête

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Fêtons Noël avec les Editions des Lisières : poèmes Nez-percés et poèmes aïnous

Maud Leroy

J’avais prévu de continuer sur Badiou, seulement voilà : pour un billet devant paraître le jour de Noël, c’eût été un peu indigeste (après le foie gras, la dinde etc.). Je voudrais plutôt parler d’autre chose, quelque chose de plus léger, de beau comme un travail artistique bien fait, en l’occurrence des petits livres que je reçois au fur et à mesure de leur parution (je suis abonné) envoyés par Les Editions des Lisières, une petite maison d’édition dirigée avec infiniment de grâce et de compétence par Maud Leroy, une jeune habitante de la Drôme (photo ci-contre). Ces éditions avaient leur siège il y a encore peu au village de Sainte-Jalle. Elles ont déménagé à Nyons mais rien n’a changé de leur présentation et des surprises qu’elles nous apportent à chaque livraison. C’est la libraire de Grignan, Isabelle, l’amie de Philippe Jacottet, qui m’avait mis sur la voie il y a deux ans, puis nous avions fait une belle soirée autour des premiers livres, où s’étaient présentés de joyeux poètes : Laetitia Gaudefroy, Alain Nouvel, Patrick Blanche (traducteur du japonais). Laetitia fut bergère et en tira un recueil de poèmes illustré d’aquarelles splendides où les chèvres rayonnent de bonheur et de couleur (c’est la même chose), Alain égrenait des contes ayant lieu dans tous les villages à la ronde, rencontrant un organiste bizarre à Rosans, dont les mains sculptaient le silence et Patrick initiait son monde à l’art du haïku au travers de sa traduction de Seigetsu, poète peu connu en France jusqu’ici.

aquarelle de Laetitia Gaudefroy

Depuis, les Editions des Lisières se sont ouvertes au monde – à ce que Le Clézio a baptisé la littérature-monde – publiant des poètes irakiens, amérindiens et aïnous. En ces temps de repli, il faut beaucoup de courage pour tenir cette ligne, laquelle apporte tellement d’air à notre vie. Voyager c’est ajouter une dimension de plus à notre existence et si l’on ne peut pas soi-même parcourir le monde, alors laissons le monde venir à nous dans la variété de ses chants et de ses poésies…

Maud ne se contente pas d’éditer des poètes lointains. Sa ligne éditoriale est originale. Il s’agit de tout faire pour qu’on entende les voix des cultures menacées, qu’on perçoive la résurgence de sources qu’on croyait perdues, étouffées par la civilisation industrielle (ou numérique) et condamnées à rendre gorge sous la pression des occupants (la colonisation). Bref, promouvoir la biodiversité… des langues et des cultures. Deux ouvrages récents sont exemplaires de cette ligne.

Autoportrait aux siècles souillés est un recueil de poèmes d’un écrivain Nez-Percé, Michael Wasson. Il témoigne de la force de résistance des cultures indiennes. Wasson, nous dit la traductrice (de l’anglais) Béatrice Machet, « est un descendant des gens qui ont suivi Chef Joseph dans sa fuite vers le Canada pour ne pas avoir à traiter avec les blancs, pour échapper au parcage sur une réserve. Chef Joseph avait fait la promesse à son père de ne jamais vendre la terre qui contenait les os de ses ancêtres, les os de ses parents ». Michael Wasson maîtrise la langue anglaise puisqu’elle a été imposée à sa famille et qu’il l’a pratiquée comme langue maternelle, mais, dit encore la traductrice, « derrière l’anglais son texte pense en langue niimiipuu ». Comme dit Coyote, sur le corps de Monstre (Coyote, c’est ‘iceyéeye) : ‘oykalana pipisne ‘ew’likitx ta’c, ce qui veut dire : rassemble les os et arrange-les bien ! Prenons l’exemple d’un des premiers poèmes du recueil : Swallowed (avalé) :

Now inside you                                                  A l’intérieur maintenant tu
are the boy always                                             es le garçon toujours
on your knees. You think                                   à genoux. Tu penses
we’é we’é but the sound                                     we’é we’é mais le son
of a butterfly wing                                             de l’aile d’un papillon
shimmers into an October                                  miroite dans l’air
air. When you braithe                                        d’octobre. Quand tu respires
you remember the ocean                                   tu te souviens de l’océan
you’ve never been to.                                        au bord duquel tu n’es jamais allé.
How anything collapses                                    De comment dans une mémoire
in a memory                                                     tout s’effondre que tu doives raconter
you have to tell                                                deux fois. Pour que le ciel convoque
twice. So the sky asks                                      dans le lointain
in the distance                                                   un monstre brillant
a bright monster                                                qui te tire dans
who pulled you into                                          cette obscurité de ventre
this bellied darkness                                          peux-tu fermer les yeux
can you close your eyes                                     & te souvenir
& remember                                                       où donc
where it is you are                                             te tiens-tu ? Ta gorge a peur

standing ? Your throat is                                   de sa propre
afraid of your own                                             langue – se déplaçant
tongue – moving                                                depuis un souffle noirci
from blacked breath                                          & jusque dans ce plaidoyer. L’écho
& into this plea. Echoing                                  saisit en profondeur c’est comme de                                                                                  lents
fathoms deep like slow                                      raclements dans le ciel obscur
scrapes into the dark sky                                       du corps.
of the body.

Deux remarques en passant sur ce beau poème. D’abord l’expression we’é we’é, expression Nez-percée signifiant tout simplement… « le son des ailes d’un papillon qui lentement s’ouvrent et se ferment », ensuite cette image forte de la gorge qui a peur de sa propre langue… c’est comme de lents raclements dans le ciel obscur du corps pour dire ce que cela fait que sa propre langue vienne à sonner étrangement au coeur de nous-mêmes.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces poèmes (j’y reviendrai sans doute).

L’autre recueil passionnant qui est sur la même thématique est : Chant de l’étoile du Nord, carnet de Iboshi Hokuto, poète aïnou (1901 – 1929) (traduction F. Tsukahara et P. Blanche). Les aïnous (habitant principalement l’île de Hokkaïdo) sont encore un de ces peuples opprimés, meurtris par la colonisation (ici japonaise) et dont la culture a failli être anéantie. La langue aïnoue est un isolat, on ne peut la rattacher ni au japonais ni au chinois, elle a été victime d’interdiction par le pouvoir impérial dès la fin du XIXème siècle. Et pourtant, il en est resté quelque chose, grâce en particulier à quelques écrivains qui se sont battus pour elle : Batchelor Yaeko, Iboshi Hokuto et Moritake Takeichi. La poésie de Hokuto repose sur les modèles traditionnels du tanka et du haïku. Le tanka est un poème de cinq vers où alternent déca et heptasyllabes (5/7/5, 7/7), le haïku se limite aux trois premiers vers d’un tanka. Ce qui fait l’originalité de Hokuto, c’est l’âpreté de ses poèmes, et parfois leur crudité. Il a dû comme beaucoup de poètes errants (c’est là une figure récurrente dans les littératures chinoise et japonaise) gagner sa vie dans ce qu’on nommerait aujourd’hui des « petits boulots ». Ainsi par exemple, dut-il à une certaine époque être colporteur. Et que colportait-il de village en village ? Une pommade contre les hémorroïdes ! Et cela donne ceci :

J’suis un débutant
dans la vente de pommade
pour hémorroïdes
Tout doux, gentil toutou noir
ne m’aboie donc pas dessus !

Ou encore :

Au seuil de leur porte :
– Demandez notre pommade
pour hémorroïdes !
Et voici que l’on ricane
j’essuie encore un refus !

Ce qui n’empêche pas de rêver :

Au prochain voyage
j’irai jusqu’à Sakhaline
du moins je l’espère
Mes yeux se tournant au large,
se promènent sur la mer

ni d’avoir pitié de soi-même :

Traversant ce col
pris par les chutes de neige,
la faim me tenaille
Cet Iboshi Hokuto
tout à coup me fait pitié !

Cet Hokuto donc eut une courte vie, la tuberculose lui fut fatale à l’âge de 29 ans… mais il réussit en partie son pari puisque « son décès fut très largement relayé dans les journaux de Hokkaïdo » et qu’il eut même droit à une notice nécrologique dans le Tôkyô Nichinichi shinbun.

La glace flottante
vogue sur la mer avec
des mouettes à bord

et pour terminer l’année :

Une année s’achève…
On ne peut prévoir dit-on,
bonheur ou malheur

On peut se procurer ces très jolis petits livres en les commandant ici.

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Badiou (1) L’être et l’événement: que le vide est le nom propre de l’être

Il y a longtemps que nous n’avons pas parlé philosophie… Par les temps qui courent… c’est un peu comme si l’on parlait du sexe des anges, on va nous demander si nous n’avons rien de mieux à faire, par exemple spéculer sur les divisions sociologiques de notre pays, les chances d’une révolution ou l’émergence de nouvelles classes sociales et, partant, d’une nouvelle forme de la lutte de classes… Mais je laisse cela à de plus compétents que moi sur ces sujets. Il me semble de toutes manières que pour trancher ce genre de question, il faudrait en avoir tranché beaucoup d’autres auparavant. Par exemple celle-ci : comment des individualités diverses peuvent-elles s’agglomérer en collectifs viables, c’est-à-dire susceptibles de durer un certain temps (avant que d’autres collectifs ne se forment et les remplacent) ? La notion de peuple a-t-elle un fondement ? La couleur d’un gilet suffit-elle à fédérer un groupe ? On voit tout de suite que ces questions sont d’ordre ontologique, qu’elles sont même concernées par une théorie en apparence éloignée et quelque peu rébarbative : la théorie des ensembles. C’est pour cela qu’on peut être amené à regarder du côté d’Alain Badiou.

Le peuple en colère

Lire Badiou peut paraître difficile, il y faut, outre quelques connaissances philosophiques un bon savoir des mathématiques, et particulièrement de cette fameuse théorie des ensembles, l’invention semble-t-il de Georg Cantor (1845 – 1918) (je dis « semble-t-il » parce qu’une invention n’est jamais l’oeuvre d’un seul homme et qu’en l’occurrence, il faudrait citer des précurseurs comme Richard Dedekind (1831 – 1916) et d’autres…). Le troisième tome de « L’être et l’événement » vient de paraître, et le premier tome en est à sa première édition de poche (collection Points n° 857). Avant le troisième, il est conseillé, évidemment, de lire le premier et de revenir à ce qui est proposé dès 1988 : rien moins que de considérer les mathématiques comme la base du discours sur l’ontologie. Autant le dire : j’en aime l’idée. Les spéculations de l’auteur sur la politique, son attachement, plus de cinquante ans après, à la Révolution Culturelle peuvent bien me laisser perplexe, il n’empêche que son approche de l’ontologie m’intéresse. Car il va sans dire que le discours mathématique parle de quelque chose. De quoi au juste ? J’ai pensé, modestement, qu’il parlait de tout langage, étant lui-même langage capable de parler de lui-même. Qu’il pût parler de l’être m’a laissé intimidé. Badiou n’a évidemment pas de ces timidités…

Alors quoi ? Le lecteur peu au fait de ces choses doit savoir que l’ontologie se donne comme science de l’être en tant qu’être. Les mathématiques, elles, à mon avis, ne peuvent pas être définies. Activité en apparence bizarre qui est spécifique de l’humain, qui peut-être s’origine de l’âge grec, bien que l’on ait fait des mathématiques dans la Haute Egypte, à Babylone et dans la Chine ancienne. Au départ liées à des histoires d’arpentage de champs, de partage de cultures mais aussi et peut-être surtout de musique (comment couper une corde de façon à ce qu’elle émette un son qui soit juste au milieu de la gamme… problème en quoi on situe l’émergence pour la première fois de l’irrationnalité) mais on ne me fera pas croire qu’on a fait des mathématiques « pour » ériger un cadastre ou couper une corde en deux, on se serait contenté de procédures approximatives, mais de là à spéculer… à se poser des questions sur l’irrationnel, le continu, l’infini… Il faut qu’il y ait à la base une motivation profonde, philosophique et donc ontologique comme le dit Badiou.

Qu’est-ce que l’être ?
L’Être est-il Un, d’abord ? A première vue, on pourrait le penser, et en ce cas on pourrait se replier sur une théologie, si l’Être est Un, Il est Dieu. Point final. Or, va tenter de montrer notre philosophe de la rue d’Ulm, le Un n’est pas. Il n’est d’accès à l’être que lorsque celui-ci se présente à nous, or rien ne se présente comme Un, tout ce qui se présente est multiple. Si nous condamnions au non-être ce qui n’est pas un (donc est multiple), nous nierions l’être de la présentation. Mais, toutefois, il n’échappe à personne qu’avouer que la présentation est un multiple, c’est dire… qu’elle est un multiple, donc Un. Il s’agit là de quelque chose de très difficile : on se trouve ballotté entre le Un et le Multiple sans jamais pouvoir s’arrêter (s’il n’y a pas de un, il y a le multiple mais le multiple est un, et s’il n’y a pas de multiple, tout est un, ce qui contredit notre expérience, à moins que tous les uns se regroupent dans un multiple auquel cas il y aurait aussi des multiples!). On ne peut sortir de là qu’en disant que le Un n’est pas, définitivement. Il n’existerait alors qu’à titre d’opération. Toute situation (qui est une multiplicité présentée) admettrait un opérateur de « compte-pour-un » qui lui serait propre et c’est ce que l’on appellerait une structure. Mais le Un ne préexisterait pas, comme « domaine » par exemple.

Georg Cantor

Or, un multiple est un ensemble et l’on sait bien ce que la mathématique moderne (moderne depuis le sursaut de rigueur qu’ont voulu lui donner les grands mathématiciens du XIXème siècle puis du XXème) doit à cette notion. Mais Cantor, le génial inventeur, démarre avec une « définition » pour le moins boiteuse : « par ensemble, on entend un groupement en un tout d’objets bien distincts de notre intuition ou de notre pensée ». Boiteuse parce qu’on ne sait pas au préalable ce qu’est « un objet », ni ce qu’est « un tout », encore moins une « intuition »… Mots utiles peut-être en ce qu’ils produisent une sorte d’échafaudage de la pensée, mais qu’il faudra bien vite jeter. Et du reste, la faille ne tarde pas à se faire sentir. Cette théorie « naïve » des ensembles est contradictoire. On le sait par la fameuse question de « l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes »…. Soit p cet ensemble, si p appartient à cet ensemble, alors il ne satisfait pas à la propriété de ne pas s’appartenir à soi-même, donc il ne lui appartient pas et s’il ne lui appartient pas alors il satisfait la propriété et il lui appartient ! Les mathématiciens en concluent qu’il n’est pas un ensemble et que donc, toute « collection » n’est pas un ensemble… Il est « trop gros », disent-ils… en tout cas, c’est l’exemple même d’une multiplicité qui est en excès par rapport au langage qui devrait la nommer. L’exemple même d’une multiplicité qui ne saurait se réduire à un Un. Le lecteur intéressé par la question du politique peut tout de suite tenter de faire l’analogie avec la notion de peuple : qui peut croire qu’on a cerné le peuple, tout le peuple, jusqu’à en faire un Un (« Le peuple »), sauf (à un moment très dangereux de l’histoire) à tenter de le faire exister de force, mais alors il coïncide avec un Etre qui prétend l’incarner : le Führer, le Père des peuples, le lider maximo… Mélenchon qui ose dire « Je suis le Peuple ».

Cette contradiction met à mal l’édifice cantorien, en tout cas la prétention à définir un ensemble, à dire « un ensemble, c’est…. etc. ». Désormais, si l’on veut maintenir la notion d’ensemble, il faudra que l’on accepte de ne jamais en donner une définition explicite. Une définition implicite, alors ? Qu’est-ce qu’une telle « définition » (qui n’en est pas vraiment une, de fait) ? Les mathématiciens depuis longtemps savent contourner la difficulté grâce à la notion d’axiomatique. Pour les nombres entiers par exemple… qui se hasarderait à dire qu’un nombre est tel ou tel objet (caractérisé par une propriété quelconque) ? Il faudrait remonter à Pythagore pour avoir une telle caractérisation, mais totalement insuffisante (les petits nombres encore… mais dès qu’on envisage les grands nombres, les très grands nombres?). Et c’est Giuseppe Peano, on le sait, qui au début du Xxième siècle, donne une axiomatique des nombres. Pour les ensembles, il en va de même. Travail accompli par Zermelo, Fraenkel et Bernays (se souvenir que la femme de Freud s’appelait Martha Bernays).

Qu’est-ce qu’une loi dont les objets sont implicites ? Une prescription qui ne nomme pas – dans son opération même – cela seul à quoi elle tolère de s’appliquer ? C’est évidemment un système d’axiomes. Une présentation axiomatique consiste en effet, à partir de termes non définis, à prescrire la règle de leur maniement (p.38)

Alain Badiou

A quoi s’oppose Badiou ? A une « ontologie de la Présence ». Pour lui, « il n’y a que des situations » (et oui, Badiou est situationniste…!), autrement dit des multiplicités structurées, toujours au départ inconsistantes (en ce sens qu’encore une fois jamais le Un n’est donné). L’ontologie doit être elle-même une situation, autrement dit l’être est présent dans toute situation, mais non structuré, non Un. Badiou dit : si le Un n’est pas, l’Etre ne peut pas être Un. Or, les ontologies philosophiques classiques (Platon, Heidegger) posent que l’être est un, donc au-delà de toute situation, de toute expérience, un ineffable que seule la Poésie pourrait approcher. Badiou n’est pas sur cette ligne, il aime la poésie mais il réfute une ontologie poétique en lui préférant une ontologie mathématique. La mathématique aurait-elle donc plus à nous dire que la poésie ? Elle est certes plus rigoureuse… mais surtout, elle prend au sérieux l’idée qu’il n’y a au départ de toutes les compositions conduisant à des multiplicités que des situations qui sont des multiplicités inconsistantes, sans quoi nous contredirions l’idée de départ selon laquelle tout ce qui est Un vient « après coup » (après application d’une opération de « compte-pour-un »). Il ne peut donc y avoir au fondement de l’ontologie que du « rien », c’est-à-dire quelque chose d’inconsistant (puisque le consistant ne vient qu’après coup). Or, justement, ce dont s’originent les schèmes ensemblistes pour fabriquer des ensembles c’est bien… du vide (et l’ensemble vide doit bien son existence à une inconsistance : on peut le définir comme ensemble des x qui ne sont pas x) . A l’ontologie poétique qui pose dès le départ une plénitude de l’Etre, répond ainsi dans l’ontologie mathématique la thèse selon laquelle au départ… l’Etre est vide. C’est ce que Badiou appelle la rigueur du soustractif (opposée à la tentation de la présence) « où l’être n’est dit que d’être insupposable pour toute présence, et pour toute expérience ».

Cette thèse est fondamentale, c’est en elle que réside le « matérialisme » philosophique qui est celui de Badiou, qui consiste dans le rejet du Un sous n’importe quelle forme qui donnerait nécessairement plus tard au plan métaphysique la notion d’un Dieu unique et au plan politique celle du Tyran. Il faut partir de l’idée que l’Etre est vide, ou, si l’on veut, formulé autrement par Badiou lui-même : « le vide est le nom propre de l’Être ».

Sur le plan mathématique, cela se traduit par le fait que tous les axiomes de la théorie partent de la préexistence supposée de multiplicités déjà là (ainsi l’axiome de sélection dit qu’à tout prédicat unaire correspond bien un ensemble, mais un ensemble qui est une partie d’un ensemble déjà là, on ne peut faire l’économie de ce dernier, et c’est ce qui permet d’éviter d’ailleurs le paradoxe) sauf un : celui qui pose l’existence du vide. En somme, le vide, comme dit Badiou, est le point (le seul) où la théorie « se suture à l’Etre ».

Je viens de résumer (sans doute maladroitement) seulement les cinq premiers chapitres d’un livre qui en comporte trente-six (tous appelés « méditation») et qui continue sur des développements ardus de la théorie des ensembles. Entre autres choses, Badiou attache une grande importance à ce qui apparaît comme une autre aporie de la théorie, située sur un autre plan que la contradiction toute bête de l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes, aporie selon laquelle il n’est pas possible au sein de la théorie de décider de la véracité d’une thèse qui la concerne au premier chef, connue sous le nom d’hypothèse du continu et qui peut se formuler ainsi : soit l’ensemble de tous les sous-ensembles de l’ensemble des entiers, son cardinal (nombre d’éléments) est strictement plus grand que celui de l’ensemble des entiers mais ce nombre infini lui-même est-il le simple successeur de l’infini des entiers (selon la théorie des ordinaux) ou bien y a-t-il un successeur intercalé entre les deux ? Pour montrer que ce problème était indécidable, Paul Cohen (1963) a dû inventer à son tour une théorie (dite du « forçage ») et des concepts d‘indiscernable et de générique que Badiou tentera d’investir dans le champ de sa réflexion ontologique. Mais ceci est une autre histoire….

Paul Cohen

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Le monde mental ment

1848 – Barricade de la rue Mortellerie (Ernest Meissonnier)

Je ne suis pas un chroniqueur politique. Je vois de loin les choses. Elles m’effraient parfois, elles m’étonnent et me déstabilisent. Je crois sincèrement qu’une partie de la population aujourd’hui se réveille, monte à l’assaut après avoir été longtemps silencieuse et pour cette raison oubliée, comme des eaux souterraines qui, à l’occasion d’une inondation, d’une tempête ou d’un tsunami deviennent visibles et se répandent dans les rues, dans les champs, partout… Les gens comme moi qui sont heureux de leur existence et qui cherchent le calme, sont surpris, ils se rendent compte qu’eux aussi n’ont pas très bien regardé, ont pensé que tout cela allait passer, s’améliorer, ont cru dans des courbes économiques, ont préféré penser des choses qui les arrangeaient. Notre cerveau n’est pas fait pour les mauvaises nouvelles. Notre cerveau est limité et ne s’oriente que vers les pensées qui lui demandent le moins d’effort possible. Comme l’a écrit Chomsky à maintes reprises, nous ne sommes pas des anges, c’est-à-dire des êtres immatériels aux pouvoirs illimités. Nos pensées se composent selon des grammaires assez restreintes dans leur capacité d’engendrement… Nos idées ne s’inscrivent pas dans un continuum, elles ne sont que dénombrables. Et nous n’en sommes pas maîtres. Quelque chose sans arrêt pense en nous, qui n’est pas nous. Non, je ne décide pas de ce que je peux dire et penser car tout cela dépend d’un système de règles mentales qui fonctionne à partir de bases fragiles, un échantillon minuscule des données que nous offre le monde. Monde physique. Monde mental. Le monde mental ment, monumentalement (Prévert). Notre cerveau-machine (ou mind/brain comme l’appelle souvent Chomsky) prélève un échantillon, puis oriente son fonctionnement vers, avant tout, la satisfaction de nos pulsions, cette satisfaction n’étant rien d’autre que la recherche d’un équilibre, un état à peu près stable où s’épanouit notre quiétude. Les anglo-saxons appellent parfois cela wishful thinking. Je l’ai souvent pratiqué dans ma vie, ma vie sentimentale ou ma vie professionnelle. C’est par exemple la naïveté du chercheur qui tient tellement à une idée qu’il veut à tout prix la rendre vraie ce qui conduit au pire à la fraude scientifique, et chez le mathématicien à des démonstrations fausses : l’auteur a négligé un lemme, il l’a cru vrai alors qu’il était faux. Aveuglement.

Pour en revenir à la situation sociale : nous ne voyons pas les insurrections qui viennent parce que nous sommes collectivement aveugles, « l’idéologie » (celle qui, comme disait Althusser, « nous interpelle en sujet ») barre notre horizon. J’emprunte ici à Badiou le parallélisme qu’il fait entre les mathématiques, l’amour et le politique. Tous des processus qui se heurtent en régime normal à des murs, et qui, seulement à certains moments de l’histoire, submergent les points de blocage. Nous mêmes, ou ce qu’il reste de « nous mêmes », si tant est que ce « nous mêmes » existe, n’y sommes pas pour grand chose. Les processus s’accomplissent, à nous de nous y couler ou au contraire de nous mettre en dehors. Et même avons-nous cette liberté-là ? Non. Ou si… via la psychanalyse par exemple, qui n’est qu’une manière – processus elle-même – d’amener plusieurs processus à interagir. C’est lorsque des déséquilibres apparaissent qu’une vague configuration en nous peut être considérée comme « percevant » quelque chose de caché jusque là. Et nous entrons à notre tour dans un processus nouveau qui nous fait « voir » les choses autrement. Le terrain neutre de la science est particulièrement apte à fournir des exemples tant sont nombeux les cas où la science s’entête dans des voies sans issue jusqu’à ce que, tout à coup, via une déhiscence d’un processus de croisière, une découverte ne surgisse, introduisant une rupture dans l’ordre normal, ou ce qu’on appelle tout simplement une révolution scientifique. L’informatique vient de là, avec tout ce qu’elle a permis de « voir » mais aussi avec tous les ravages qu’elle ne finit pas de provoquer (surveillance, réseaux sociaux, robotisme et IA suppresseurs d’emplois…). Si la « révolution des gilets jaunes » parvient à s’imposer, nous n’en aurons pas fini pour autant, elle permettra elle aussi de faire voir des choses, mais en occulteront combien ?

Nous pourrions être plus attentifs à ce que nous lisons, à ce que nous entendons, à ce que nous voyons. Nous pourrions nous souvenir que, déjà, Pierre Bourdieu, dans les années quatre-vingt-dix (1993… il y a vingt-cinq ans donc) avait tenté d’établir un grand panorama de la misère. Cela s’appelait « La misère du monde », c’était un gros livre, paru dans un deuxième temps en édition de poche (coll. Points, n° P466). On y trouve par exemple (page 843 et suivantes) le portrait de Pierre, négociant en vins dans une petite ville rurale, plus de 65 ans, « il a subi sans vraiment les comprendre les transformations qui ont affecté sa profession et la société rurale. Il a refusé, par exemple, de s’associer avec tel autre négociant de la région pour acheter le vin en grosses quantités aux producteurs parce qu’il ne voulait pas voir disparaître son nom des transactions commerciales […] Son village se transforme et devient méconnaissable au point qu’il ne s’y sent plus chez lui. Il a le sentiment d’être envahi par des étrangers en qui il voit la cause de son malheur (il ne connaît les immigrés, contre qui il s’insurge, qu’à travers les faits divers de l’actualité télévisée). Il croit au maintien de ces frontières qui protègent et rassurent ». On croit reconnaître un Gilet Jaune type. Sauf qu’à cette époque là, on sent encore dans la description opérée par le sociologue une sorte de conviction que ce type là va disparaître, ces ruraux ne sont-ils pas les témoins d’un monde en déclin? Et puis, vingt-cinq ans plus tard, on se rend compte que non seulement ils n’ont pas disparu mais qu’ils sont devenus plus nombreux encore et que s’agglomèrent à eux des foules de gens qui se sentent déclassés ou bien en voie de déclassement. En 1993, les populations qui semblent porter le flambeau de la misère sont les immigrés et enfants d’immigrés. En 2018, ce sont les petits commerçants, les agriculteurs et les habitants des lotissements éloignés des villes. On ne s’attendait pas à cela. Cela ne veut pas dire évidemment que la misère des immigrés et descendants d’immigrés n’est plus là… bien au contraire. Ce sont deux misères parallèles et, hélas, concurrentes. Quand le sociologue évoque « le sentiment d’être envahi par les étrangers », il ne voit que représentation fautive de la part de l’interviewé (puisqu’il « ne connaît les immigrés que par l’actualité télévisée »), il ne pense pas que ce genre de sentiment va se durcir dans l’avenir, devenir de plus en plus prégnant et que, comme un leitmotiv, les personnes qui se sentent déclassées, laissées à l’abandon, marginalisées par le rouleau compresseur du libéralisme économique vont répéter qu’il « suffit d’être immigré pour qu’on vous accorde des aides et subventions », ce qu’on entend partout aujourd’hui. Je ne juge pas. J’essaie seulement de comprendre et d’écouter.

Pierre Bourdieu

Si Pierre Bourdieu était encore en vie, ne doutons pas qu’il aurait corrigé le tir, il avait un appareillage théorique lui permettant cette adaptation à la mouvance des situations. On ne l’a guère entendu. Et toute une classe d’intellectuels (que je qualifierais volontiers de « néo-libéraux » en pensant à tous ces Enthoven, ces Bruckner ou autres Heinich) n’a cessé de réduire son audience ainsi que celle des chercheurs et écrivains qui ont trouvé en lui une source d’inspiration (je songe en premier à Annie Ernaux, mais aussi sans doute à Eddy Louis). Cette offensive pro-libérale a marché tant que les gens dans mon genre se sont laissés aller à croire que tout marchait bien et que finalement, modernisme aidant, les questions de société allaient se résoudre dans la technologie et le confort apparent. Mais rien n’a été résolu et rien n’est en voie de se résoudre. A l’heure où j’écris ces lignes, le président de la République n’a encore pas prononcé le discours qui est présenté comme fatidique. Les premières fuites laissent à penser qu’il ne marquera aucun recul (sur le rétablissement de l’ISF ou l’amélioration des salaires), privilégiant ainsi le « cap » de sa politique sur les revendications populaires. Encore de beaux samedis noirs en perspective…

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