Paris, révolution, art et culture

Aller à Paris par les temps qui courent… les grenades qui éclatent au loin, les fumées des incendies, Paris enfiévré – sommes-nous au bord d’une révolution ? Nous étions à la capitale parce que nous avions des places pour Ivanov… Je ne sais pas si, un jour, plus tard, loin dans le temps (dans l’au-delà?), je répondrai à ceux qui m’interrogeront que le 1er décembre 2018 nous étions au théâtre de l’Athénée. Mort en 1904, Anton Tchékhov n’a pas eu le temps de connaître les révolutions russes, qu’en aurait-il pensé, qu’aurait-il fait ? Il semble qu’il n’ait guère prêté attention aux mouvements révolutionnaires, bien que pourtant si proche des gens pauvres, de la misère sociale, au point d’aller jusqu’à l’île de Sakhaline pour y soulager les bagnards. Je ne connaissais pas très bien Ivanov… juste avant d’assister à la pièce, mise en scène par Christian Benedetti, j’apprenais qu’il en existait en fait deux versions, l’une de 1887 et l’autre datée de deux ans plus tard. La première version n’avait pas plu : la critique l’avait trouvée incohérente, une partie du public l’avait sifflée pour quelques raisons que l’on dirait aujourd’hui de convenance. D’abord, on ne fait pas rire du malheur des gens, on ne mélange pas l’humour et le tragique, il faut se tenir à un cap : comédie ou tragédie ? A la fin de la pièce, Ivanov se suicide, au moment où l’esprit optimiste se dit que peut-être tout pourrait s’arranger : il vient d’épouser celle qu’il aime, cette mort intervient sans qu’on s’y attende. Les premiers spectateurs n’ont pas compris. Alors, la deuxième version s’alourdit de considérations verbeuses où il « s’explique ». Christian Benedetti a dû juger que nous n’en étions plus là et que, en public adulte, nous pouvions comprendre les « surprises » apparentes de la pièce. Les personnages sont pleins de truculence : Borkine, l’intendant qui incarne l’amoralité, l’esprit de lucre et de jouissance (joué par Christian Benedetti lui-même – certains trouveront sûrement qu’il en fait trop), l’oncle Chabelski qui ne veut plus être cantonné à distraire la femme d’Ivanov, et explose d’ennui. Ivanov, lui, remarquablement joué par Vincent Ozanon, se tient de côté, vaguement intellectuel, pris, lui aussi de crises d’ennui, il devrait s’occuper de sa femme phtisique mais au lieu de cela va courir le guilledou chez la famille Lebedev (pourtant ses créanciers), où les femmes expriment en son absence jalousie et méchanceté. Si cette pièce a un lien avec la situation que nous vivons en ce moment, il est bien dans cette mise en avant des frustrations d’une micro-société à l’écart de tout, monde « périphérique » s’il en est, mais en plus de l’analyse sociologique que l’on pourrait en faire, il y a bien sûr, comme toujours chez Tchékhov, et ce qui fait son génie, la part proprement psychologique du personnage principal. Quel psychiatre viendra dire les raisons d’une telle asthénie ? Celle d’un homme dont tout le monde se moque parce qu’il n’a plus le courage de rien faire, même pas le courage d’aimer ? S’il se suicide à la fin, c’est bien parce qu’il a compris que cette jeune Sacha qu’il épouse, et qui est follement amoureuse de lui, il ne va pas tarder à ne plus l’aimer… peut-être même comprend-il qu’en épousant la fille de ses créanciers, il n’a fait que vouloir leur échapper (motivation moins louable que l’amour, on en conviendra…).

On parle de psychiatrie… au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, se tient justement une très belle exposition sur Sigmund Freud : « du regard à l’écoute ». Toute la carrière de l’inventeur de la psychanalyse est là, étalée, illustrée, avec le grand tableau d’André Brouillet montrant le docteur Charcot à la Salpêtrière dans un cours où il présente une hystérique, les appareils étranges dont se servirent très tôt neurologues et fervents du magnétisme, ainsi le premier « analyseur du timbre des sons à flammes manométriques » (le locuteur parle devant des cylindres creux dont la résonance fait varier la hauteur des flammes observables dans un miroir en rotation!) ou bien le baquet à magnétiser de Franz Anton Mesmer (1734-1815). On voit aussi un petit film tourné au moment du départ de Freud de Vienne vers Londres, via Paris, en 1938, où l’on voit toute la famille y compris les chiens, Anna toujours très prévenante à l’égard de son père, Marie Bonaparte hôtesse parisienne, Freud et ses petits-fils dont Lucian qui deviendra le peintre que l’on sait… A ce moment, Freud est fatigué, nous savons qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, il est néanmoins guilleret quand il s’agit d’aller poser face à la caméra. Et puis dans un recoin, « L’origine du monde », longtemps détenu par Jacques Lacan qui avait fait confectionner par André Masson un cache en carton stylisant le modèle pour le demeurer voilé au commun des mortels. Le rapport de Freud au judaïsme est mis en exergue, « la spiritualité juive – dit le texte introductif – à défaut d’une foi et d’une pratique, irrigue ses travaux, de L’interprétation des rêves – ouvrage dont l’herméneutique talmudique n’est pas absente –, jusqu’à l’essai final, Moïse et le monothéisme ».

portrait par Salvador Dali

Cette misère sociale dont l’évocation affleure dans les combats d’aujourd’hui, on la trouve exprimée par la peinture chez le Picasso bleu des années 1900. Très belle exposition au musée d’Orsay qui retrace trois périodes successives du maître, la bleue, la rose et l’ocre qui ouvre déjà timidement la porte du cubisme. Pourquoi le bleu est-il associé à la misère, à la tristesse ? Dans son essai sur la couleur bleue, Michel Pastoureau rappelle ce qu’il advint de cette couleur au 18ème et au 19ème siècles et la part prise par le romantisme allemand : « Goethe (Traité des couleurs, 1810), réaffirme contre Newton la forte dimension anthropologique de la couleur. Et c’est lui aussi qui, avec l’habit bleu de Werther (1774), lance le bleu romantique, celui de la « petite fleur bleue » de Novalis, couleur de la mélancolie et du rêve qui aboutira vers 1870 au « blues » anglo-américain ». Mais chez Picasso, le bleu exprime plus qu’une mélancolie, sa froideur est là comme un rappel de la difficulté de vivre dans des conditions de misère où l’eau gèle dans les baquets, où les frêles jeunes femmes qui n’ont pas d’autre ressource que de se prostituer grelottent dans leurs peignoirs trop légers. Un jour, sur la joue d’un portrait – la Célestine – vient un peu de rose… ce rose redonnera enfin un peu de chaleur, jusqu’à l’ocre, découvert en Catalogne, à Gosol, en 1906. Des enfants, des saltimbanques, redonnent vie et joie à cette période, et les femmes deviennent plus douces : bientôt, nous aurons les Demoiselles d’Avignon, oeuvre-clé du XXème siècle.

La lecture de la lettre, oeuvre de jeunesse, Picasso, dessin et peinture à l’essence

Autre peintre qui s’affronte à la misère : Caravage, exposé avec ses amis et ennemis au Musée Jacquemart-André. Lui est d’une autre époque certes, une époque où l’on peignait encore sur commande et pour le compte, la plupart du temps, de « gens très riches », des ducs, des princes, des papes, mais cela n’empêchait pas Merisi de casser les codes en vigueur. Finis les angelots inutiles et futiles, finis les portraits des donateurs, à la rigueur se mettre soi-même dans un coin du tableau mais le plus souvent y mettre des visages de gens ramassés dans la rue, des pauvres, des voyous, des prostituées là encore. Et au cours de ces mauvaises rencontres, éclatent des bagarres au cours desquelles des meurtres sont commis. Un ami est attaqué par une bande rivale, Caravage vient le défendre, en le défendant il perce de son épée la jambe de l’adversaire qui mourra d’hémorragie. Résultat : l’exil, la fuite hors de Rome, vers Naples, puis vers Malte où la même scène se reproduit. Caravage n’a qu’une obsession : revenir à Rome où sont ses amis et ses mentors, il lui faut pour cela convaincre le pape, il emporte avec lui trois toiles parmi les plus belles, mais las, il se fait encore arrêter, voit sa barque dériver, il perd ses toiles et lui bientôt sa vie, on ne sait comment sur une plage de Porto Ercole. Comme toutes les expositions du musée Jacquemart-André, celle-ci est très pédagogique. Il est passionnant de pouvoir « lire » et comparer les styles de peintres contemporains, affrontés aux mêmes problèmes de représentation. L’ennemi Baglione – qui traîna en justice Caravage pour insultes publiques – continue encore à flatter le goût maniériste et à enrober d’angelots les montées dans les cieux. Dans les concours, parfois Caravage perd, comme pour cet Ecce Homo qui, pourtant, a une sacrée gueule, mais on lui a préféré Cigoli qui, lui, est plus doux à regarder.

Détail de Saint-Jérôme (l’écriture)

Week-end à Paris pendant que s’échangent des horions à quelques centaines de mètres de là, mais ce n’est que le dimanche, près du musée Jacquemard-André, boulevard Haussmann, que nous trouvons quelques dégâts apparents, vitres de banques fracassées, motos de luxe incendiées, feux rouges renversés. Pour le reste, la vie a déjà repris ses droits. Mais les esprits seront longs à s’en remettre si l’on en croit les débats politiques, les annonces véhémentes, les « leçons » qu’il faut tirer…

Paris est trop beau, trop riche, trop luxueux… voilà ce que j’en dis. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que des gens qui n’ont pas tout ce luxe à disposition explosent de colère et de frustration. Ce n’est pas seulement le pouvoir d’achat qui fait réagir, c’est se dire que notre vie sera toujours tenue à l’écart des lieux de réjouissance. Si j’étais « gilet jaune », ma première revendication serait que tout français reçoive un chèque lui permettant d’aller passer un week-end à Paris au moins une fois par an, avec visite incluse des plus grands musées, d’expositions temporaires, représentation à l’Opéra, que sais-je encore ? J’entends peu prononcer le mot « culture » dans tous ces débats d’aujourd’hui… et pourtant, art et culture ne constituent-ils pas les deux ressources essentielles permettant de vivre une vie meilleure ?

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Philip Roth – Pastorale américaine : réalité et fiction

J’ai lu ce livre pendant un trek himalayen, j’avais à chaque étape, en fin d’après-midi, alors que la brume s’était étalée sur le refuge où nous nous étions arrêtés, et qu’il faisait froid, tout loisir de lire, engoncé dans mon duvet, attendant l’heure de la soupe. La texture épaisse du roman était comme une forêt tiède et enveloppante qu’il fallait défricher à coups de machette. Ce travail de défrichement c’est l’analyse d’un livre lorsqu’on avance pas à pas sans jamais sauter aucun passage. Qu’est-ce qui nous intéresse tellement dans Pastorale américaine ?

Première partie : le paradis de la mémoire.

Nathan Zuckerman, le narrateur, relate son enfance au sein du quartier juif de Newark, dans les années trente et quarante, avec ses parents, frères et soeurs, son père exerçant le métier de pédicure. Il avait une admiration sans borne pour un garçon de son âge, bel athlète blond que pour cela l’on appelait « le Suédois ». Sportif extraordinaire, Seymour Levov (son vrai nom) réalisait sans cesse des exploits au base-ball et au football américain. Etait adulé des élèves, garçons et filles. Avait un frère, Jerry, beaucoup moins séduisant, au corps plutôt chétif, avec qui Nathan faisait des parties de ping pong que Jerry gagnait toujours. En ce temps-là, Jerry n’avait guère de succès auprès des filles. Les parents Levov étaient gantiers. Au départ tanneurs – un métier terrible, puant et salissant – ils avaient fini par acheter une usine sur laquelle le père Levov régnait sans partage. Toute la famille Levov était dans l’art de coudre les peaux, jusqu’à Jerry qui, pour une fois qu’il pouvait attacher à lui une gamine de son âge, avait voulu lui offrir un manteau fait de ses mains par assemblage de peaux. Hélas, il s’y était tellement mal pris que le manteau résultant s’était avéré cartonneux et mal-odorant, au point que la fille convoitée, en le recevant, était tombée dans les pommes… Trente-six ans après, Nathan rencontre Seymour par hasard, se ressent flatté d’être reconnu par son ex-idole, laquelle, de plus, lui décerne le titre flatteur de Skip la Sauterelle… et sera encore plus étonné de recevoir une missive du Suédois lui disant qu’il avait des choses à lui dire et qu’il souhaitait rédiger un hommage posthume à son père. Nathan se rend au rendez-vous dans un petit restaurant italien de Manhattan, Chez Vincent. Seymour, toutefois, ne lui dit rien, ne faisant que vanter ses trois fils et donner l’impression qu’il a pleinement réussi sa vie, au point que Nathan se demande s’il a bien toute sa raison.

On revient alors sur Nathan, ses soixante-deux ans et ses problèmes de prostate (voilà quelque chose de récurrent dans l’œuvre de la fin de vie de Roth). Depuis son opération, Zuckerman est resté impuissant et incontinent, s’est réfugié loin de tout dans un recoin perdu du Massachussetts, près de la petite ville universitaire d’Athena. Il ne se déplace guère qu’à l’occasion de fêtes où il est invité, lui, le glorieux écrivain, à faire de petits discours, comme cette fois où il va fêter les 45 ans de sa bande de copains du lycée. Le discours qu’il avait préparé était trop sérieux, alors il a improvisé. Tous ses ex-amis se sont présentés à lui, tous fiers de leurs enfants et petits-enfants (alors que lui n’a jamais eu d’enfants), et il est tombé sur Jerry Levov. Jerry est devenu un brillant chirurgien, s’est marié quatre fois, il apprend à Nathan que Seymour est mort… quelques jours après leur entrevue au restaurant Chez Vincent, d’un cancer de la prostate. Et il apprend davantage encore : que le drame du Suédois, c’était sa fille, Merry, qui, dans les années soixante, a viré terroriste, faisant exploser une bombe à la petite poste du village où ils habitaient tous, dans le New Jersey, tuant ainsi une personne, un médecin qui passait par là. Soi-disant pour attirer le regard de l’Amérique sur les horreurs de la Guerre du Vietnam. La vie du Suédois en a été bouleversée. Voilà ce que vraisemblablement Seymour Levov voulait raconter à Nathan Zuckerman au cours de ce repas de midi à Manhattan.

Les mois qui suivirent, je pensais au Suédois six heures, huit heures et jusqu’à dix heures d’affilée parfois. J’échangeai ma solitude contre la sienne, je me mis dans la peau de cet homme aux antipodes de moi, je m’immergeai en lui, jour et nuit, je tentai de prendre la mesure de quelqu’un d’apparemment creux, innocent, simple, de repérer l’itinéraire de son effondrement, je fis de lui, le temps passant, la figure centrale de ma vie. (p. 110)

Donc, à partir de là, ce n’est pas l’histoire du Suédois que nous suivrons, mais celle que lui invente le narrateur.

Cette introduction me fascine du point de vue de la technique romanesque : comment un narrateur justifie-t-il le fait qu’il sache tout de ses personnages ? Souvent (c’est le cas chez Roth, par exemple dans « J’ai épousé un communiste ») il connaît les choses par le récit que lui en fait l’un des personnages. Ici, ce n’est pas le cas puisque le Suédois est mort et qu’il ne pourra jamais lui « dire la vérité », alors Roth invente ce stratagème : faire que le narrateur se fonde avec le personnage principal au point de ne faire plus qu’un avec lui. Nous ne connaissons pas Seymour Levov, nous ne connaissons que l’image qu’en a Nathan Zuckerman, et cela suffit à faire un roman extraordinaire de vérité et de puissance… jusqu’à la fin, où Nathan nous laisse sur notre faim : comment pourrait-il nous délivrer le secret de cette fille détruite par ses actes et qui, dans son désastre interne, à entraîné toute une famille dans une faillite où se lit le drame d’un pays tout entier ? On doit toujours garder ceci en mémoire au cours de la lecture : ce que nous lisons n’est pas la « vraie » histoire. La dite « vraie histoire », nous ne la saurons jamais. C’est un rêve, un fantasme. Mais est-il d’autres cas ? Je veux dire est-il des cas où l’histoire que l’on nous conte est « vraie » ? Comment le savoir ? En procédant de la sorte, Philip Roth nous entraîne dans une interrogation sur la soi-disant opposition entre fiction et réalité. La réalité est fiction de bout en bout.

Au projet de montrer ainsi une phase de catastrophe pour l’Amérique, se mêle bien entendu chez Roth, comme dans tous ses romans, la réflexion sur le problème de l’intégration, ici celle, en apparence remarquable, de familles juives au sein de la société américaine. On est toutefois dans l’indécision (comme dans d’autres romans, tel La tache) à propos de cette intégration, est-elle une réussite irréprochable due au talent des membres de la communauté juive à se conformer aux règles de la majorité blanche et protestante ? Ou bien est-elle au contraire pleine de failles qui, au dernier moment, peuvent se ré-ouvrir, montrant en fin de compte que le travail est toujours à refaire ? Cette interrogation est une raison de plus pour le narrateur de se fondre avec le personnage principal, qui devient son reflet en dépit de tout ce qui les oppose.

Je dissipai l’aura du dîner Chez Vincent, où je m’étais empressé de conclure étourdiment que tout était aussi simple qu’il y paraissait, et je fis monter sur scène le jeune homme que nous allions tous suivre en Amérique, notre chef de file sur la voie de l’intégration, qui se sentait ici chez lui à la manière même des wasps, qui était américain sans se forcer : non pas parce que c’était le Juif qui trouve un vaccin, le Juif de la Cour Suprême, le plus brillant, le plus éminent ou le plus fort, mais au contraire en vertu de son isomorphisme avec le monde wasp où il trouvait sa place par sa banalité, son naturel, son côté américain moyen. Sur les accords sirupeux de Dream, je m’arrachai moi-même à la fête des retrouvailles et je me mis à rêver. Je rêvai une chronique réaliste. J’entrepris de jeter les yeux sur sa vie ; non pas sa vie de dieu ou de demi-dieu dont les triomphes nous faisaient exulter gamins, mais sa vie d’homme aussi vulnérable qu’un autre. C’est ainsi que sans savoir pourquoi – or voici que, comme on dirait ailleurs – je le trouvai à Deal, New-Jersey, dans la villa de bord de mer, l ‘été des onze ans de sa fille, du temps qu’elle ne décollait pas de ses genoux.(p . 131)

Ainsi, Zuckerman invente la scène qui a lieu dans une ville de bord de mer, à Deal dans le New-Jersey, où, Merry, enfant qui souffre de bégaiement est décrite comme amoureuse du père, jusqu’à lui mendier un baiser sur la bouche, ce dont Seymour ressentira la culpabilité toute sa vie. Il la traînera alors chez tous les psychologues, jusqu’à en trouver une qui fait remplir à la gamine un « cahier de bégaiement » où elle doit noter tous les cas qui déclenchent en elle ce symptôme. C’est à ce moment que commence la révolte, précédée par le visionnage à la télévision de ces moines bouddhistes qui s’immolaient au Sud-Vietnam. A partir de 16 ans, elle fréquentera des « amis bizarres », commencera à passer ses week-ends à New York sans qu’on sache vraiment ce qu’elle y fait. Le père obtiendra au moins, comme concession, qu’elle veuille bien dormir chez les Umanoff, un couple d’universitaires, ce qui n’aura lieu, finalement, qu’une seule fois. Puis revient sans s’expliquer vivre à Old Rimrick, là où la famille s’est installée, dans une maison solide qui était le rêve de Seymour lors de son mariage avec celle qui fut Miss New-Jersey.

American pastoral, photo du film qu’en a tiré Ewan Mc Gregor

Comment ne pas être ému du drame de l’adolescence. Confrontation souvent brutale du monde de l’enfance, tout empreint d’amour, de douceur et de gestes d’empathie, avec une réalité qui éclate autour de soi, moment de prise de conscience douloureuse, parfois éclairs de lucidité, dévoilement de vérités cachées (on en apprendra beaucoup lors de la troisième partie). Si l’enfant n’est pas, à ce moment, doté d’une armure le rendant apte à survivre à toutes les turpitudes qui se révèlent à lui, sous la forme de croyances stables, d’intérêts dans des apprentissages, d’admirations (ici, la littérature a son rôle bien entendu), alors il peut à chaque instant basculer dans la négation de tout ce qui a précédé jusque là. Et c’est bien ce qui arrive à la jeune Merry.

La deuxième partie sera donc La chute. Qui culminera dans ce passage hallucinant où, finalement, en 1973 (onze ans après les faits) le père « retrouve » sa fille. Il ne la retrouve évidemment pas en réalité : comment pourrait-il la reconnaître sous la forme de ce squelette ambulant qui tient en permanence un voile jamais lavé devant sa bouche et qui vit dans un recoin d’immeuble abandonné près de la gare de Newark (nous sommes bien après les émeutes qui ont ruiné cette ville, ont contraint les usines à fermer et, parmi elles, la ganterie de la famille Levov, qui n’existe plus qu’à Porto-Rico), il la reconnaît si peu qu’à un moment il doute que ce soit elle et que dans un moment de rage il se rue sur elle et veut lui ôter ce voile sur la bouche et se rend compte alors que cette odeur putride qu’il sent autour de lui depuis qu’ils sont en ce lieu, vient d’elle, de cette bouche d’horreur qui, parfois, se nourrit de sa propre merde.

La troisième partie devrait être la « clé » comme il est d’usage dans les romans classiques. De fait, elle se déroule au cours d’une seule journée, et c’est un tour de force pour le romancier. Après le « paradis de la mémoire », voici le paradis perdu. Ce ne sera pas à proprement parler une « clé » puisque à la toute fin bien des mystères demeureront, nous ne saurons jamais ce qu’il advient de Merry, nous ne saurons pas vraiment ce qu’a été la vie de Seymour entre cette journée fatidique et le jour de sa mort. Que voulait-il dire finalement au narrateur lors de cette rencontre Chez Vincent ? Néanmoins, ce sera une clé car s’y révéleront les côtés obscurs des personnages centraux… Au point que l’on se demande si une seule journée dans la vie d’un homme peut être à ce point capitale. Cette journée a commencé avec la rencontre avec Merry (convertie au jaïnisme etc.). Quand Seymour rentre à la maison, il a à affronter les parents et amis (qui ne sont évidemment pas au courant de l’entrevue) réunis pour un barbecue estival dans le jardin de la maison d’Old Rimrick. Sont présents les Orcutt (un architecte un peu pédant et sa femme sombrée dans l’alcoolisme), les Salzmann (elle orthophoniste qui eut à soigner Merry, et son mari, aimable docteur à l’écoute de tous ses patients), les Umanoff (les universitaires ayant hébergé Merry) et les parents Levov, outre bien sûr Dawn, l’épouse de Seymour dont la légende (le récit officiel) veut qu’elle n’ait postulé à des titres de reine de beauté que pour subvenir aux frais d’études de son jeune frère, et qui, une fois mariée avec le Suédois, a voulu meubler son temps en faisant de l’élevage (souvenirs de scènes bucoliques où Dawn emmenait la petite Merry, neuf ans, soigner les bovidés à une époque où l’enfant vivait à l’unisson de sa famille). C’est à Orcutt que les Levov ont demandé de faire les plans de leur future maison puisque entre temps, le souci et l’amertume ont fini par dégoûter le couple de la maison actuelle. Temps où Seymour pensait encore que les choses auraient une chance de s’arranger, il avait soutenu le projet de Dawn de se refaire le visage à grands frais chez un chirurgien de Genève, des fois que le ravalement d’une façade aurait pu valoir aussi pour l’intérieur… mais en cet après-midi, ce qu’il voit au travers de la vitre de la véranda donnant sur la cuisine le plonge dans la stupeur : sa propre femme, Dawn, se faisant sodomiser par le vil Orcutt… Le château imaginaire s’effondre : ainsi cette maison moderne à venir, Dawn ne prévoyait-elle pas de l’habiter avec son amant plutôt qu’avec son mari ? Elle n’était pas si innocente… Mais lui, Seymour l’est-il tellement ? Après tout, lui-même a eu une maîtresse peu de temps après l’événement dévastateur et cette maîtresse n’était autre que Sheila Salzmann, l’orthophoniste, dont il vient d’apprendre par la bouche de sa fille que c’est chez elle que celle-ci s’est réfugiée après le drame alors que Sheila ne lui a jamais rien dit à ce sujet ! Sheila, la femme froide à qui il vient demander des comptes et qui ne peut un seul instant envisager qu’en protégeant Merry elle ne l’a en réalité que poussé vers d’autres gestes criminels : trois personnes tuées au cours d’attentats dans les années soixante, et qui suspecte Seymour de ne lui révéler cela que « pour lui faire du mal »…

Dur bilan :

Sa fille était une meurtrière démente, cachée sur le sol d’une chambre à Newark, sa femme avait un amant qui l’enfilait par derrière contre l’évier de la cuisine, son ex-maîtresse avait sciemment attiré le désastre sur sa maison, et lui, il essayait d’apaiser son père avec des : « d’un côté bien sûr, mais par ailleurs »… (p. 490)

Dawn, sous les traits de l’actrice Jennifer Connolly

On a souvent traité Roth de misogyne car les femmes chez lui auraient plutôt le mauvais rôle. Il ne sert à rien de le cacher : c’est vrai. Ce qui, bien sûr, n’enlève rien à la maîtrise romanesque, mais quand même… il y a là un parti pris gênant. Car si l’on songe à toutes ces femmes, en particulier Sheila Salzmann et Dawn, sa propre épouse, elles n’inspirent guère la compassion, décrites qu’elles sont en femmes froides et calculatrices, ce qui, du point de vue du lecteur, est très injuste : Seymour a, dans la narration de Nathan Zuckerman, un sacré traitement de faveur ! (pas étonnant compte tenu de cette osmose entre les deux). Or un autre point de vue pourrait tout aussi bien faire ressortir ses propres propensions au calcul. Il est ainsi bien prompt par exemple à se donner des excuses pour sa liaison (certes momentanée) avec Sheila Salzmann et ne fait qu’évoquer sur un ton badin son projet d’alors qui n’était rien d’autre que larguer sa femme pour aller vivre avec l’orthophoniste à Porto-Rico ! Il est connu que Roth avait quelques comptes à régler avec les femmes, qui, à ses yeux, n’avaient pas toujours été tendres avec lui.

La fin ? Le lecteur attend… attend le dénouement final en forme d’apothéose, pourquoi ne pas imaginer que Merry surgisse au milieu de la fête ? Même Seymour y croit, lorsqu’il entend un cri d’horreur poussé par son père du fond de la cuisine où celui-ci s’est réfugié pour tenir compagnie à madame Orcutt, imbibée d’alcool. Mais ce cri ne provient que de ce que la femme ivre a planté sa fourchette près de l’œil du vieux Levov… Nous n’en saurons pas plus, juste la sentence finale de l’auteur qui tombe comme un défi glaçant :

Jamais ils ne s’en remettront. Tout est contre eux, tous les agents, tous les facteurs hostiles à leur mode de vie. Toutes les voix de l’extérieur qui condamnent leur vie sans appel !
Et qu’est-ce qu’on lui reproche, à leur vie ? Qu’on nous dise ce qu’il y a de moins répréhensible que la vie des Levov !

Philip Roth peu de temps avant sa mort

Pastorale américaine est l’un des grands romans du XXème siècle. Comme toujours chez Roth, il y a cette vision de l’histoire au travers du prisme d’une famille, d’un homme (Nathan Zuckerman) de façon à ce que les rayons réfractés explorent tous les coins et recoins d’un monde. Il faudrait aussi dans un compte-rendu de ce livre évoquer les passages extraordinaires où se trouve décrite une ville (Newark) ou une activité industrielle : longues pages où « le Suédois », encore propriétaire de la ganterie de Newark fait visiter à celle qu’il croit être une étudiante (mais s’avérera une « envoyée » de sa fille) toute la chaîne de montage d’un gant, décrivant avec lyrisme le travail de chaque employé…

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Guyotat/Rimbaud soldat en Algérie

Idiotie… Pierre Guyotat. Une manière d’écrire comme si l’on pouvait attaquer les sentiments, les affects au ras du sol, sans s’entourer de précautions ni de convenances. Etreindre le réel à pleins bras. C’est bien ce qu’avait tenté (et plutôt réussi) Rimbaud. D’ailleurs, cette « idiotie », ça vient de lui, non ? Rappelons-nous : « Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne... » et puis ceci, dans « les poètes de sept ans » : « cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue / sous des habits puant la foire et tout vieillots, / conversaient avec la douceur des idiots ! ». Guyotat dit ceci, page 149 : « Illumination : (vous voyez ce qu’il doit à Rimbaud) : c’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du « rien », encore un peu de psychologie française, de « personnages » […] et bientôt l’épopée de l’idiot – par l’idiot, détruire l’humanisme, comprendre le monstre politique ou de camp (le culturel n’a pas empêché la pire déshumanisation) – de l’idée fixe : qu’est-ce après tout qu’Antigone, qu’Electre… ? Le Christ lui-même… plus le mental et les préoccupations sont limités, plus le verbe est beau et ample : l’idée fixe comme percée et éclatement du réel ». Après ça, on comprend qu’il n’ait pas été sélectionné pour le Goncourt…

livre de Serge Pauthe paru chez l’Harmattan

Mais que dit-il ? Que raconte-t-il par le biais de cette prose tellement hachée, cassée, novatrice, rimbaldienne ? La Guerre d’abord. Celle d’Algérie. Lui aussi (comme mon ami Serge, le comédien, qui viendra lire au Poët le 18 novembre ses « lettres aux parents », où il dit cette atrocité d’avoir dû partir avec les autres appelés, début des années soixante, au front, sur le lieu des opérations, comme on dit) décrit cette aventure forcée où il a fallu être. La mort, le sang, et ce qu’on voit. L’œuvre de Guyotat est parcourue par la pulsion scopique, c’est toujours voir, regarder par le trou des serrures, sous les jupes, voir sans être pris, voir en faisant le moins possible, pas l’amour en tout cas. On pense encore à Rimbaud : « Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites ». Voir comme voit un myope : en gros plan, le nez dessus l’objet.

Je découperais ce récit en trois parties : 1) l’adolescence (autour de 18 ans), 2) le théâtre opérationnel, 3) le retour, et la longue scène où se montre l’obsession sexuelle du narrateur. Ce sont les deux premières parties qui m’ont le plus intéressé, pour la troisième, il faudrait partager cette obsession autant que lui pour ne pas finir par se lasser. La première partie est – encore ! – très rimbaldienne, on pense là aussi aux « Poètes de sept ans » : « Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses / car elle ne portait jamais de pantalon / et par elle meurtrie des poings et des talons / remportait la saveur de sa peau dans sa chambre », sauf que ces poètes-là ont (ou sont censés avoir) sept ans, ce ne sont pas des adolescents. Guyotat, lui, écrit, page 21, en parlant d’un très jeune couple : « Lui, assis sur le drap, avant-bras aux genoux levés, membre érigé contre les plis de dessous son nombril, yeux vaporeux derrière la fumée de la cigarette que sa grosse main tient en tremblant, voix à la mue géante emplissant toute la chambre : « … tu ne perds rien pour attendre, ma minou ! » / Quels sauvages enfants à naître d’un inceste d’entre deux défécations en chiotte d’arrière-cour ! ».

Le jeune Pierrot a quitté sa famille. Sa mère est morte d’un cancer. Lui aime son père mais il a honte. Terrible séance d’aveux pour un billet dérobé dans une cassette. Il est voleur et menteur. Tout cela probablement expliquera son errance et son angoisse. Vivant dans un village proche de Saint-Etienne, il part pour Paris où il sera seul et pauvre, trouvera à se loger montagne Sainte-Geneviève, chambrette où il est interdit de se faire à manger, de toutes façons dans une misère telle qu’il ne peut rien s’acheter pour manger hormis du pain et de l’huile, fera ses repas du soir de quignons trempés dans cette huile. Un dimanche, tout grelottant, il se réfugie à Saint-Eustache. La faim le fait chavirer, on le suit dans ses pensées, ses fantasmes, toujours l’idée fixe : le corps de la femme à observer, à aimer en secret. Aveu, rapprochements émouvants, page 56 : « les petites flammes des cierges se couchent vers la direction du porche sous le grand orgue derrière moi ; ses seins sont-ils tendus à cru sous la fourrure qui avance le long de moi ? Un chemisier léger prend, recouvre les seins jusqu’à la naissance du cou, les tétons, gros – mais que sais-je alors des tétons de fille, en vrai, hors photo, film, peinture ? Je n’en ai jamais touché de mes doigts, encore moins de mes lèvres, mais, jadis, non conscient, corps libre, j’ai touché et sucé ceux de ma mère – y affleurent ». Ce « j’ai touché et sucé ceux de ma mère » ici, éclaire beaucoup, la source des fantasmes sexuels serait-elle dans les liens qui nous unirent forcément à notre mère, est-ce par nos liens à elle que s’expliquent par la suite nos comportements amoureux ? Oui, bien sûr, Freud a dû dire cela mille fois… Au retour de son malaise, il revient à son hôtel où il reçoit une lettre de son père. Rapport religieux avec le père (« il me faut l’emporter pour la lire, dans une église ancienne et devant l’autel et son tabernacle allumé »). Il entre dans un cinéma (pour voir Le Carrosse d’or, de Jean Renoir) et là, dans la pénombre, il ouvre la lettre et lit ces mots, non pas « ton père » mais « papa » : « la neige fond sous mes semelles, non pas du peu de chaleur de l’air mais comme de celle qui me descend du cœur ; plus le film avance plus le cœur me serre de ces vies chaudes […] ». Au Louvre, face à une oeuvre du Titien, le Transport du Christ, il pleure : « je suis ce corps qu’on porte vers sa tombe – mais pour qu’il en ressuscite, plus grand encore, face lavée de toutes les illusions. Abattre mon je, vivre sans. Sans retenue, les seuls sens, animal, exister sans être ».

Dérèglement de tous les sens, disait Rimbaud. Je est un autre. Vivre sans je : l’idéal de tout être qui veut éviter le jugement, voudrait vivre sans le surmoi, animal, raccordé à la nature par le seul moyen des sens, et de l’instinct, fuir l’intellect, le poids inutile de ce cerveau qui nous embarrasse, ne plus passer son temps à ruminer, être dans l’extase permanente (ou bien au contraire dans l’abrutissement constant, mais les deux ne sont-ils pas la même chose?).

œil blanc, bleu…

Puis c’est l’Armée. L’armée qui le prend dans ses rets alors que, comme d’autres sans doute il aurait pu y échapper, mais il ne demande même pas le sursis auquel il aurait eu droit, on devine chez lui cette envie de partager avec autrui, ses camarades d’âge, leur sort. Du reste, alors qu’il est déjà écrivain, un « intellectuel » donc, on voit qu’il se complaît dans la compagnie d’hommes qui n’ont ni son savoir ni son goût pour l’art, paysans qui n’ont jamais lu de livres, pauvres gars pour qui la guerre est façon de sortir de chez soi, de voir du pays (j’en connais un comme ça, réformé pour cause de maladie mais qui, à l’époque, le déplorait car c’était occasion pour lui, cette guerre, de sortir de son village…), gens avec qui les seuls mots échangés tournent continuellement autour des mêmes formules (« on n’est pas sorti de l’auberge… »). L’obsession sexuelle sévit, même si tempérée par le bromure abondant dans le triste picrate. Symbole : son ultime compagnon, celui avec qui il s’évade à la fin de la guerre, indépendance proclamée, est un pauvre type qui viole les chèvres et les chiennes, bref tout ce qui passe. C’est avec lui cette errance sans fin de la dernière partie, qui finit par écœurer, dans les villas délaissées par les colons, déjà en partie pillées, où demeurent, on ne sait pourquoi ni comment, un étrange couple enfantin formé d’une fille jeune dont l’odeur du sang fait vibrer le narrateur, non moins que les fentes et orifices qu’il devine au travers des chemisiers trop légers et des culottes trop courtes, et d’un garçon qui manie le canif.

Le sang. Sang de toutes les guerres. On aurait raison de vouloir réunir toutes les guerres dans un même jour commémoratif. Evidemment, certains râleraient et protesteraient car ils tiennent à la spécificité de leur guerre, c’est MA guerre, je ne veux pas qu’on y touche. Or, toutes les guerres se ramènent à cela : le sang versé. Les viscères en plein jour. Les cervelles éclatées. Il n’est pas nécessaire d’aller faire la différence entre des morts par obus, des morts par mitraillette ou des morts par gaz, c’est toujours la même mort dégueulasse, les yeux qui se noient et deviennent fixes et la pâleur cadavérique qui s’étend sur des corps promis à la pourriture. Pourriture, mouches, excréments : des mots qui reviennent souvent sous la plume de Guyotat. Et le sang bien sûr, le sang qu’il classe en plusieurs catégories : Le sang de guerre : comme pour le sexe, c’est toujours la première fois ; pour le sang de paix, celui que mon père rapporte à ses doigts d’en bas son cabinet pour déjeuner et dîner avec nous ou le plus souvent après nous, celui qui jaillit de la chair blessée ou infectée qu’il nettoie, tranche de son scalpel quand, frères et sœurs et moi, nous l’aidons, enfants, adolescents, à tenir le patient, enfant ou adulte ou vieillard (p. 199) et puis encore, pourrait-on dire, sang des vainqueurs, sang des vaincus, sang des révolutionnaires, sang des contre-révolutionnaires, des bourgeois ou des prolétaires, sang des rebelles ou des colons, où est la différence, brièvement, Guyotat l’évoque (p. 156) : « Dans Oran, suite à une panique – provoquée ou spontanée ? – près de deux mille Européens – beaucoup descendus du bled pour s’embarquer pour la France – sont massacrés, certains écorchés vifs, pendus aux crocs de boucherie » (je me souviens maintenant des deux années que j’ai passées en tant que coopérant dans les années soixante-dix, à Oran justement, la cité où nous étions logés – Dar el Beida – distante d’un ou deux kilomètres de cet affreux « petit lac » dont on disait que c’était là que les massacres avaient eu lieu, devenu depuis un quartier de petits artisans où l’on allait pour acheter les planches dont nous faisions nos meubles de fortune – puisque nous ne devions rester que deux années). Serge, qui lira ses propres lettres, me disant l’autre jour : après la dénonciation par l’état français (par Emmanuel Macron – beau geste, et après on va lui chercher des poux parce qu’il a été hésitant sur le cas de Pétain) de la responsabilité de l’armée dans l’assassinat de Maurice Audin, on aurait aimé « qu’ils » nous rendent la pareille…

J’ai lu quelque part (A. O. C. site de réflexion critique) une analyse d’Idiotie, l’auteur (Julien Lefort-Favreau) y relevait une dimension politique de l’écriture, au sens, bien évidemment, d’une subversion qui ne serait pas qu’une indignation conjoncturelle comme on en lit tant (et qui n’a pas beaucoup d’effets, on en conviendra) mais à celui d’une sorte de « soulèvement de la vie », comme ce à quoi en appelait encore Rimbaud. Je connais bien le scepticisme que l’on peut ressentir : après tout, l’art et la poésie n’ont pas changé grand chose à l’histoire, ni aux guerres ni aux massacres. Mais ils provoquent encore ces petits soulèvements individuels dont nous avons besoin pour vivre, et nous convaincre que tout n’est pas encore réduit à l’état de marchandise. Ainsi, un passage intéressant du livre se situe quand le narrateur est soumis à un interrogatoire sévère, de plusieurs jours, parce qu’on a trouvé sur lui des écrits où il racontait son quotidien de l’armée, en même temps que ses états d’âme plus ou moins coupables. Le colonel veut lire des extraits de ces textes en les dénaturant, ce qu’il ne parvient pas à faire : « j’y redécouvre le plaisir, l’assurance qu’on ne peut rien contre la pensée, fût-elle, celle fragile, d’un tout jeune homme » (p. 121). Je me souviens d’une expérience similaire, un camarade de classe ayant voulu prouver que la poésie n’était que mots et que selon la prononciation que l’on en faisait, on pouvait la tourner en ridicule, avait tenté l’expérience avec Baudelaire, mais au bout d’une strophe, il renonçait, vaincu, conscient qu’aucune lecture ne pouvait dénaturer le texte. La poésie était plus forte que cette intention. Politique ? Oui, dans un sens très abstrait, qui touche à la fabrication des sujets.

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Extraits de carnet de voyage

Revenir sur des moments de voyage, des fragments, ce qu’il y a au soubassement. L’endormissement dans le duvet épais, léger et lourd à la fois, englobant le corps comme un sarcophage, tête comprise, seuls émergent la moustache. Les yeux. Les yeux pour lire. La lecture comme seule bulle hors du temps que l’on s’autorise. Le roman a intérêt à être consistant, nourriture spirituelle à défaut de physique. J’avais cette année pris Pastorale américaine de Philip Roth. Dans cette atmosphère hallucinée, en pleine solitude à plus de trois mille cinq cent mètres, ayant croisé pour venir, outre quelques népalaises endimanchées parcourant vingt kilomètres pour se rendre au chef-lieu afin d’y assister à un match de foot, des moines en soutane grenat, bras nus, qui se rendaient à l’accueil de leur être adoré, sorte de dieu vivant, frêle jeune homme aux cheveux liés par un bandana, binoclard en plus, et visage lisse, le quarante-deuxième Trizin Sakhia Rimpoche, les moments forts de ce livre exceptionnel n’ont que plus de relief et l’on y retrouve quelque chose de soi, même dans cette rencontre du père avec sa fille qui, après s’être transformée en poseuse de bombes par « radicalisation » a cherché refuge dans la religion, mais quelle religion, le jaïnisme. Nous voilà donc renvoyés à l’Inde, à ses philosophies bizarres, voire excessives. Les Jaïns font vœu de ne jamais nuire au moindre être vivant. Je me souviens avoir traversé un petit village pas loin d’Udaïpur où vivait une communauté appartenant à cette religion, ils avaient un voile sur la bouche pour s’empêcher d’absorber quelque moucheron et balayaient soigneusement le chemin devant eux pour en faire fuir les minuscules insectes qui, peut-être, s’y trouvaient. A Delhi, en face du Fort Rouge, avoir vu une bande de cinq hommes entièrement nus, sexe au vent dont on constatait, amusé, qu’il était plus sombre que le reste du corps, représentant une variante du jaïnisme. Tout près de l’hôpital des oiseaux, là où l’on recueille les oiseaux blessés. L’héroïne de Roth, elle, c’est dans une clinique pour chiens et chats qu’elle sévit. Elle porte un voile devant la bouche. Infect. Elle ne se nourrira bientôt plus car la sainteté, chez ces dogmatiques, ne s’atteint que dans la mort de faim. On ne saura jamais pourquoi Merry, la jeune héroïne de Roth, en est venue là, était-ce d’avoir vu à la télévision des bonzes vietnamiens s’immoler par le feu ? Etait-ce de sa honte à charrier un bégaiement dont elle ne pouvait se séparer, était-ce d’avoir perçu chez ses parents quelque faille ouvrant vers des turpitudes qu’elle réprouvait… Nul ne saura. Mais je me vois, moi, dans mon accoutrement de nuit, sentant le vent s’engouffrer entre les planches mal jointes de mon abri, m’interrogeant sur les sources du radicalisme chez autrui ou bien, autrefois, chez moi-même, car il a bien fallu moi aussi, à une époque, que j’approuve les cris de révolte, la violence des révolutionnaires puisque c’était, soi-disant, pour le bien général.

Au matin, devant le bol de soupe de pommes de terre, l’estomac se révulse, on ne pourra pas, plutôt périr, pensée bien irresponsable et qui peut coûter cher, comment partir à l’assaut des collines l’estomac vide ? Il n’y aura pas en route de tea stall, et le guide ne semble pas prêt à offrir de la nourriture qu’il aurait pu transporter dans son grand sac. Le brouillard fait coller à la chemise la doublure en aluminium de la veste qui protège… Pas d’animaux dans la forêt, notamment pas de pandas roux là où pourtant ils vivent. L’Inde à sa frontière avec le Népal construit une route revêtue de dalles en ciment. Les véhicules 4×4 en profitent, les Jeeps montent à l’assaut des terres arides avec leurs cargaisons de touristes montés de Calcutta ou de Dacca, ils sont chaussés de tennis, ont des robes légères, ne savent pas ce qu’il fait froid à ces altitudes, ni le manque d’oxygène.

Tea stall

Le matin suivant, quand on a pu trouver place dans le grand refuge un peu plus luxueux, avec des repas qui nous disent quelque chose et même si on le voulait, la possibilité d’une bière, mais on ne le veut pas, dans la chambre de bois d’où l’on a entendu toute la nuit le vent souffler en bourrasques, faisant claquer quelque oriflamme attaché à la façade de l’immeuble, aux vitres totalement embuées par la différence de chaleur entre faces interne et externe, on tend le bras hors du lit, d’un doigt on efface la buée afin de voir…. de voir enfin sorti du néant le sommet qu’on est venu chercher et qui se cachait depuis notre départ, luisant d’une couleur rose dans les premières heures de l’aube. On revêt bien vite ses habits encore humides de la veille par-dessus le pyjama, un bonnet sur la tête et on file dehors où déjà de nombreux pensionnaires se sont rassemblés, perchés sur tous les points hauts environnants, certains avec des jumelles, presque tous avec des appareils photographiques, tous d’humeur joyeuse, la face illuminée d’un soleil qui se lève. Les moteurs des Jeeps déjà toussent et les véhicules se remplissent de bagages. Toutes les origines se côtoient, des Népalais bien sûr, et parmi eux des Gurungs, des Lepchas, des Sherpas, mais aussi des Tibétains et des Indiens des plaines. Une Tibétaine tient dans ses bras un petit chien, qui est probablement celui de sa fille. Notre guide arrive, extrait de ses agapes nocturnes, l’œil vitreux et le parler un peu hésitant. A l’auberge on nous sert des corn-flakes et du café, presque comme à la maison. Puis l’on part pour une avant-dernière étape, peut-être la plus belle de toutes car elle traverse des villages que de temps en temps un rayon lumineux échappé d’entre les nuages honore de reflets vifs renvoyés par les tôles et le bois peint. Des animaux domestiques jouent avec les jambes des trekkeurs. On descend beaucoup puis à la fin, on remonte pour atteindre presque la même altitude que celle que l’on avait en partant. Les villages au soir deviennent déserts. Celui où nous logeons paraît riche et pimpant. Notre homestay est fleuri et tenu par d’aimables jeunes filles de l’ethnie Gurung. L’une ne se fait pas prier pour se faire photographier. Vêtue à l’occidentale, au joli minois, elle semble rodée au service des étrangers. La bouilloire fume, les femmes dans la cuisine pèlent les légumes, la viande sèche. Au matin là encore, on vient nous chercher pour profiter de l’aube sur un sommet majestueux, avant de repartir, descendant cette fois définitivement la montagne pour rejoindre la forêt, au passage des temples, dont l’un, privé, renferme les plus belles statuettes que l’on ait jamais vues, apportées ici par la fuite des Tibétains lors de l’invasion chinoise.

En voyage, plus encore que d’habitude, le corps est l’ennemi. Les routes défoncées sont sans pitié pour les squelettes usés. Elancements dans les lombaires, cervicales compressées… Les intestins parfois nous lâchent. Sur les routes pleine de cahots, c’est la vessie aussi qui s’excite, on arrive à destination tout chamboulé, on se rue aux toilettes avant même d’avoir identifié l’endroit où nous sommes. L’altitude nous assomme, le premier soir, mal à trouver le sommeil… impression que dès que l’on s’endort, on se réveille en sursaut pour mieux respirer. Il faut manger. Lassitude de toujours manger du riz, les mêmes légumes bouillis, boire uniquement de l’eau, ou bien du thé, qui nous envoie encore plus souvent vers les urinoirs. Alternance de chaleur et de froid. Les vêtements en général suffisent mais que vienne un rayon de soleil et on se met à transpirer, alors on ôte la veste un peu trop lourde, dont on ne sait quoi faire, que l’on balance au bout du bras, finalement on la remet car il se met à pleuvoir. Soif. Eau qu’il a fallu assainir à coups de Micropur. Le soir, quand le nuit tombe, il ne reste plus rien à faire. Alors lire, écrire. Corps déjà replié à l’intérieur du chaud duvet, à la lumière d’un lumignon s’il y a l’électricité dans la lodge, ou d’une chandelle dont la flamme, que nous trouvons trop près du mur en bois, vacille. On s’endormira très tôt pour probablement se réveiller au milieu de la nuit, la tête prise dans des tourments, interrogations, l’esprit se dispersant d’une image à l’autre avant qu’enfin le matin ne vienne, avec ses aboiements de chiens. La bonne nouvelle du petit déjeuner : deux œufs au plat qui nous paraîtront un délice.

Mais la marche fait du bien au corps, du moins si on n’endure pas de souffrances particulières, ampoules au pied, genou qui grince, orteils trop à l’étroit dans des chaussures rigides. Avec le temps, ces dernières se sont améliorées, elles sont moins lourdes. Presque des pantoufles. Quand on est en forme, on se sent des ailes. Les bâtons aussi sont devenus beaucoup plus légers. Ils sont indispensables, grâce à eux on soulage la mécanique des jambes, moins lourd pèse sur les rotules. Mais à l’esprit aussi, la marche fait du bien. Quand on en a fini, un doliprane absorbé pour éviter les courbatures du lendemain, on se laisse aller à la rêverie. Des projets de roman s’ébauchent, des souvenirs reviennent de situations similaires où pourtant l’on était moins à son aise, moins fringants, souvenirs cauchemars d’impressions d’être coincés dans une marche sans fin, la neige s’étant mise à tomber, les mollets durcis par la glace et la peur. Quand la toux se branchait à toutes les douleurs. J’ai attrapé la « Khumbu cough » sur un champ glacé peu avant d’arriver à Dingboche. Cette toux ne me quitta pas jusqu’à l’embarquement à l’aéroport de Katmandou. Mauvais souvenir. J’ai raté Kala Patar à cause de cela. Mes jambes ne me tenaient plus à la descente. En panne de calories, j’eus quand même droit à un stack de yak avec des frites au sein de la lodge qui se trouve à mi-chemin entre Lukla et Namche Bazar (Phakding). A Lukla, notre guest-house avait brûlé, mais heureusement pas la partie où nous avions laissé passeports et billets de retour – en ce temps-là, les billets n’étaient pas encore dématérialisés. Repos à Lukla. Un ancien GI qui avait fait la descente depuis le camp de base de l’Everest en deux jours quand il nous en avait fallu cinq, écoutait Charlie Parker. Je n’ai jamais autant goûté la musique de Charlie Parker. Le lendemain, il fallait profiter d’une éclaircie entre les nuages pour embarquer à bord d’un Dornier faisant la navette avec Katmandou. J’ai adoré ce vol. C. elle, était morte de peur. Il y avait de quoi. Ces avions de treize places s’élancent de la piste en ciment inclinée vers le vide, ils tombent littéralement avant de prendre de l’altitude. Les moteurs hurlent. Dans l’autre sens, ils doivent se poser sur cette piste en pente – la pente censée les ralentir – et négocier immédiatement un virage vers la droite s’ils ne veulent pas se fracasser contre le mur. On dit que la femme et la fille de Sir Edmund Hillary y laissèrent leur vie, leur avion s’étant ratatiné contre ledit mur sous les yeux de l’alpiniste venu les accueillir à l’occasion de l’inauguration de la piste. Voilà ce qui nous revient à l’esprit quand on essaie de se réchauffer sur sa couchette en planches, après la marche, à la fin de l’étape.

Après le trek… repos d’un soir dans une villa d’où nous devrions voir un panorama orné des montagnes approchées, mais où hélas, le brouillard s’obstine, nous ne voyons rien, impression d’être suspendus au-dessus du vide alors que là-dessous, nous le saurons plus tard, il y a une verte vallée et des plantations de thé. Le lendemain nous partons en voiture pour le Sikkim. Le chauffeur doit s’arrêter plusieurs fois pour retirer les lourdes pierres qui ont dévalé le lit des rivières lors de la dernière mousson. A la frontière, comme si nous atteignions un autre pays, véritablement. Impression de propreté. La première ville est calme, les coups de klaxon y sont bannis, des rues piétonnières sont propices à la promenade, des enfants jouent sur les bancs à la sortie de l’école, les magasins sont richement achalandés. Jorethang. Nous sommes descendus très bas en altitude : il fait chaud. Repartant et longeant une rivière (la Teesta?) nous voyons sur l’autre rive des temples carrés avec toit en forme de pagode comme à Bakhtapur ou à Kathmandu avant le terrible séisme. On met six heures pour faire une cinquantaine de kilomètres, mais enfin nous atteignons Rabdentse, les ruines de l’ancienne capitale, il fait froid, c’est presque la nuit déjà. Sur la colline avoisinante : le très beau monastère de Pedmayangtse, haut-lieu des Nyingmapas. Interdiction de photographier. Même pas la consolation d’un livre à acheter ou bien quelques cartes postales. Ici, nul ne connaîtra les merveilles de l’art local s’il ne vient sur place les contempler. Halte à Pelling, sorte de « station » de montagne. Toutes les maisons sont des hôtels. Le notre est plutôt bien. Sommes accueillis avec les écharpes blanches (kata) et des verres de liqueur. Au matin, réveillés par des garçons jouant au foot sur le terrain juste en bas, au bout d’un moment, on entend des « Mbappé ! ». La voiture repart. La route sera-t-elle meilleure ? Elle le sera à l’approche de la capitale. Traversée de Ravangla. Juste avant : le seul et unique monastère bön (le culte précédant l’installation du bouddhisme au Tibet, par le moine Padmasambhava, mais qui, loin d’avoir été éradiqué par la nouvelle religion, s’est fondu en elle et lui a même souvent donné ses propres déités). Femmes tibétaines installées là depuis la veille étant venues en pélerinage pour rencontrer, elles aussi, leur rimpoche, parmi elles, l’une qui vient de Sonada, là où j’étais venu quinze ans auparavant. Elle se souvient des Français venus à Sonada. Elle est fière que deux de ses petits-enfants vivent désormais en France. Arrivée dans la nuit. Montée vers le haut de la ville qui nous fait craindre que nous soyons un peu trop à l’écart du centre, mais c’est sans avoir vu les chemins de traverse, escaliers raides qui descendent vers MG Marg (qu’on peut traduire à peu près comme « cours Mahatma Gandh »). Pension Mentokling. Personnel sympathique. Gangtok sera, pour cette fois, le point le plus au Nord que nous atteindrons.

Jorethang, sud-Sikkim

« A taste of Tibet », nom du restaurant. À un premier étage. Noir de monde. On nous installe à une table où sont déjà deux jeunes gens. Ils n’osent trop nous regarder. Se mêlent familles tibétaines et indiennes. Service rapide. Sauce épicée. Soupe (thukpa). Bière ? Pourquoi pas cette fois… dans la nuit noire de Gangtok on pousse le luxe jusqu’à savourer une pâtisserie indienne, une de celles qui ont une pellicule d’argent sur le dessus. La bière ralentit le pas dans la remontée par l’escalier jusqu’à la pension.

dame de Sonada

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Le temps qui passe et se compte en voyages

Kalimpong

Kalimpong, la ville où, en 2003, j’avais rencontré une dame déjà âgée élevant les enfants de ses frères et sœurs dans une minuscule maison de bois sur les hauteurs de la ville. J’avais aimé cette famille chez qui j’avais passé un après-midi entier. Nous nous étions échangés des promesses de soutien réciproque. Rentré en France, je lui ai quelquefois envoyé un peu d’argent que, probablement, elle n’a jamais reçu, les incertitudes de la poste indienne aidant, dont l’imprécision des adresses n’est qu’un aspect – ici, on habite « 200 mètres au-dessus du dispensaire ». Je n’ai même pas essayé de la retrouver cette fois-ci. Je ne reconnaissais rien. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Les enfants ont grandi. Ils n’habitent sûrement plus là.

Kalimpong, où s’arrêta Alexandra David-Neel sur le chemin du Tibet – elle alla jusqu’à Gangtok et, de là, passa dans ce qui est aujourd’hui la Chine au Nathu La (col de Nathu), qui est à une cinquantaine de kilomètres de la capitale du Sikkim, frontière aujourd’hui fermée mais où aiment à se rendre les touristes indiens pour s’y faire photographier en compagnie de soldats indiens et chinois – ville à cheval sur une crête, dominée par deux points culminants : au sud, la colline de Dulpin, avec son monastère Nyngmapa de Phelri et le petit jardin avec le tombeau d’Eléna Roerich, dont j’ai parlé la semaine dernière, et au nord, la colline de Deolo, dont le sommet est aménagé en parc d’agrément, avec un point de vue magnifique d’où l’on voit le Kanchenjunga sous un angle différent de celui que l’on a à Darjeeling ou à Sandakphu : il apparaît plus pointu, plus menaçant peut-être. Entre les deux, le « market » bruyant et plein de maisons antédiluviennes, de commerces multicolores et d’hôtels prêts à s’effondrer. En 2003, j’habitais là, au Sherpa Hotel, le grand terrain à côté, où ont lieu les grands rassemblements festifs, étant occupé alors par un cirque. Mais en 2018, ayant acquis sans doute plus d’exigences de confort, je suis, avec C. au Kalimpong Park Hotel, en dehors du marché, sur une hauteur d’où l’on voit aussi notre sommet fétiche. Le Park Hotel est l’ancien palais d’été des maharadjas de Dinajpur : on y trouve encore, bien que défraîchis, les luxes d’une splendeur passée, salons en bois de tek, vieille horloge Victoria, terrasse de style colonial. Un serveur virtuose virevolte autour de nous à la manière d’un elfe, proposant des papads, du thé vert ou des pommes coupées en petits quartiers.

Le lendemain de notre arrivée, nous nous faisons conduire au Musée du patrimoine Lepcha (les lepchas forment une ethnie qui se dit autochtone, ils représentent aujourd’hui une soixantaine de milliers de personnes. Ils ont leur langue propre, du groupe tibéto-birman, et leur écriture, dérivée de la divanagari). A notre arrivée, le musée est fermé. Notre chauffeur se renseigne : le propriétaire va venir dans quelques minutes. En attendant nous rendons visite au gompa juste à côté où un lama (l’unique lama de ce gompa probablement) fait la puja du matin en psalmodiant ses mantras à une vitesse incroyable et en chantant d’une belle voix sonore. Entre temps, l’homme du musée est arrivé, très âgé, marchant avec difficulté. Coiffé du chapeau traditionnel. Il nous emmène dans un réduit minuscule où s’entasse un fouillis d’objets, nous fait nous asseoir dans son bureau : instruments de musique en tous genres, flûtes, trompettes, cordes. Il embouche une flûte, nous joue ses propres chants, puis un instrument à corde dont on joue comme d’une guitare (sarangi). Il a 90 ans et a constitué au long de sa vie un trésor de sa culture, sentant que celle-ci était condamnée à disparaître. Ancien combattant de l’armée gurkha, il nous montre les armes de chasse (arcs) et… de guerre (sabres, épées, boulets que l’on enflammait) dont il usa autrefois. Nous nous sentons comme deux ethnologues (ce que nous ne sommes pas, ni C. ni moi) en train de recueillir les derniers témoignages d’une langue et d’une culture qui vont s’éteindre. Nous emportons avec nous un livre qui contient ses chansons mais… entièrement écrit dans cette écriture qui nous restera à tout jamais mystérieuse.

M. Sonam Tzering Lepcha, légende vivante du peuple lepcha

Dernière visite au dernier jour. Elle aura une portée symbolique. A Darjeeling (où un temps superbe est enfin venu) au bas de la pente qui part du mall de Chowrasta, après le monastère de Bhutia Busty rayonnant dans son écrin : le Centre de Réfugiés Tibétains (Tibetan Self-Help Center), créé en 1959 et qui hébergea immédiatement les premiers réfugiés partis du Tibet en même temps que le Dalaï-Lama. Occasion de nous rafraîchir la mémoire sur ce qu’Alexandre Soljentisyne appela le pire crime commis par un régime communiste en ce XXème siècle. Exposition de photographies historiques nous montrant les moments terribles de cette colonisation et les étapes de la lutte pour tenter d’obtenir l’autonomie du pays (et non son « indépendance » comme s’obstinait à le faire croire Mélenchon dans une interview mémorable où il assimilait le chef spirituel du Tibet à un dangereux ayatollah). Colonisation se traduisant par l’assassinat de plus d’un million de Tibétains, la destruction de six mille monastères, le peuplement quasi forcé du territoire par sept à huit millions de Chinois Han, avec la déportation conséquente de millions de Tibétains parqués dans des « villages » à l’écart des villes, le contrôle absolu sur les activités culturelles et religieuses restantes après tant de destructions, la transformation du plateau tibétain en zone de stockage du matériel radio-actif et d’exploitation à outrance des minerais que l’on trouve en sous-sol etc. etc.

Tibetan Self-Help Center

Photo d’une petite fille avec sa mère et son petit chien, image de deux personnes unies, avec un brave chien faisant le go-between, comme symbole de ce qui nous reste encore de plus précieux en ces temps dominés par la haine et le cynisme.

Il est temps, alors non pas de se justifier, mais de dire encore une fois pourquoi l’on voyage. Le voyage est bien une expérience unique au sens où elle ne se produit qu’une fois, cheminement incessant vers de nouvelles découvertes. Nous partons faire un voyage parce que nous ressentons en nous cet appel pour ce type de cheminement. Cela n’a rien à voir avec un simple agrément où l’on chercherait le soleil, la détente, la beauté du paysage. Ici, le paysage n’a pas besoin d’être toujours beau.

On s’éprouve en voyageant. On avance un peu sur la connaissance de soi, on vit le quotidien sans distance, sans médiation, seulement englouti dans l’expérience présente, sorte d’expérience mystique (dans la mesure où « mystique » signifie justement « sans intermédiaire », sans « glose explicative »). Expérience aussi du dénuement. Quand nous partons marcher sur les collines, à 3600 mètres d’altitude (et bien plus encore lorsque nous abordions des cols de 5000 mètres), nous ne portons que l’essentiel : un bon duvet (notre vraie maison), de bonnes chaussures de marche et deux bâtons. A la halte du soir, bol de nouilles ou de dhal bhat (riz aux lentilles) et petite bouteille d’eau. La faim nous fait aimer cette modeste nourriture dont nous ne nous contenterions pas en temps ordinaire (puisqu’il nous faut toujours de nouvelles saveurs, et des plus raffinées).

Nous côtoyons la pauvreté dans les villages traversés, ou plutôt ce que nous nommerions pauvreté depuis notre position confortable d’occidental… c’est-à-dire quelque chose qui n’a rien à voir avec la pauvreté finalement. La vraie pauvreté ne se quantifie pas (surtout pas en termes d’argent), c’est la pauvreté de l’esprit.

Qu’est-ce qui aurait pu nous empêcher de faire ce voyage ? Notre ami André s’étonne de ce semblant d’indifférence à notre empreinte Co2, car il a fallu prendre, c’est vrai, des avions pour venir jusque là et en repartir. La réponse est que face au projet d’une expérience de vie correspondant à un désir profond, la question du renoncement ne se pose même pas : c’est au-dedans de nous que cela se joue, dans cette détermination que nous avons à vivre selon notre vrai désir.

Revenir là où nous sommes déjà venus : faire que le voyage dans l’espace se confonde avec le voyage dans le temps.

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Le Sikkim et les poèmes qu’il inspire

A Gangtok, j’ai découvert la poésie de Guru Ladakhi. Guru Ladakhi est né et vit à Gangtok. Il a publié un livre de poèmes chez l’éditeur « Speaking Tiger ». Sa poésie est simple et inspirée de sa vie quotidienne ainsi que des sites qu’il connaît et fréquente, ou des gens qu’il a rencontrés. D’ailleurs son livre se répartit en quatre sections principales : « les gens », « les lieux » , « les saisons » et un post-scriptum. Dans les gens, un poète, dénommé Robin, un moine : le vieux moine de Sonada et… Vincent (van Gogh) après une visite du Musée d’Orsay. Parmi les lieux : le Ladakh, Bodghaya, Kalimpong, Shillong et même l’Afrique.

Ladakh

Where the dashing jawline of the Karakoram
crushes onto the broad shoulders of the Himalaya,
this land, my namesake,
lifting above the clouds.

In this desolate country
who hewed these stones to arch ?
The unknown artists in Alchi
painting the eyes of Maitreya
steal glimpses through the lens of time.
The sheer determination of the ramparts of Hemis
betray a quiet awe ;
the plain of Changthang is the wind in my hair.
Here, before a naked sky and earth,
everything is broken down to basics,
need is reduced to the simple arithmetic
of survival,
joy enhanced by the straightforward rejection
of want.

This land of saints and salt traders
clings to my mornings
like an umbilical cord
bequeathed by a lost ancestor.

(trad. suggérée :

Où la fringante ligne dentelée du Karakoram
s’écrase sur les larges épaules de l’Himalaya,
cette terre, mon homonyme,
s’élevant au-dessus des nuages.

Dans ce pays désolé
qui a taillé ces pierres à fabriquer des arches?
Les artistes inconnus d’Alchi
peignant les yeux de Maitreya
ont volé des aperçus à travers la lentille du temps.
La détermination évidente des remparts d’Hemis
trahit une crainte tranquille;
la plaine de Changthang est le vent dans mes cheveux.
Ici, devant un ciel et une terre nues,
tout se résume à l’essentiel,
le besoin est réduit à la simple arithmétique
de survie,
joie renforcée par le rejet direct du vouloir.

Ce pays de saints et de marchands de sel
s’accroche à mes matinées
comme un cordon ombilical
légué par un ancêtre perdu.)

Rôle du voyage : un cheminement vers, chaque jour, de nouvelles découvertes, des personnes – pas seulement des écrivains – dont on ne soupçonnait pas l’existence l’instant d’avant la rencontre, des lieux qui étaient hors de notre imagination.

Monastère de Rumtek

De Gangtok, il est facile d’aller à Rumtek (24 kilomètres), centre de l’école des Karma-Kagyudpas, reproduction du temple de Tsurphu qui se trouve en Chine et que pour cette raison, les moines ne peuvent plus fréquenter. Le chef de cette école est le Karmapa. Nous en sommes en principe au 17ème. On se souvient peut-être qu’en 2000, le Karmapa désigné selon des règles très ésotériques (recherche de la réincarnation du précédent au travers d’identification d’objets personnels, de lettres et de poèmes portant prédiction etc.) avait fuit le Tibet pour rejoindre le Dalaï-Lama au grand dam de Pékin. Un autre Karmapa fut mis en avant avec le soutien des autorités chinoises. Ainsi commença la guerre des Karmapas. Or, il ne peut y en avoir qu’un sur le trône de Rumtek… Les autorités indiennes interdirent au Karmapa de Dharamsala (celui qui est le protégé du Dalaï-Lama) de se rendre à Rumtek, juste afin de temporiser avec la Chine. Mais ses partisans ne l’entendirent pas de cette oreille… et tentèrent un coup de force, réprimé par l’armée indienne. Depuis, le très vaste monastère est gardé par l’armée, nous ne pouvons pas y entrer sans être fouillé et montrer patte blanche (passeport, permis etc.). On peut ajouter à cela que le chef de la secte, une fois désigné sans équivoque, devra revêtir la coiffe traditionnelle, une coiffe, excusez du peu, faite de cheveux authentiques supposés provenir de la chevelure d’une daïkani. Le clan qui récupérerait ce « graal » serait peut-être déclaré vainqueur… Quel jeu ! L’état indien, lui, joue l’arbitre : le coffre renfermant les cheveux de Daïkani est mis sous scellé – ceci m’est confirmé par le guide qui nous accompagne lors de la visite du temple – et soigneusement gardé dans un lieu inconnu…

jeune moine apprenant, à Rumtek

N’est-ce pas que partout, les êtres humains se conduiraient comme de grands enfants ? – j’en demande pardon aux vrais enfants qui, eux, souvent sont plus sages et inventent des jeux moins dangereux pour leur cours de récréation. Que l’on ne voie pas chez moi une forme de supériorité, de condescendance à l’égard de ces hommes du continent asiatique, car depuis ici, la France, étant données les informations que nous en recevons via Internet, semble ne pas être avare de ces jeux ayant pour objet le pouvoir. Scandales et faux scandales, dénonciations justifiée ou calomnieuses ne comptent pas tant pour leur authenticité que comme éléments de stratégies dont l’élaboration nous stupéfie toujours quand nous les voyons de l’étranger, dans ces moments de distanciation et de sérénité que procure l’éloignement. Oui, la France est loin. Le grand jeu (de dupes) qui s’y développe se nomme politique.

Aux dernières nouvelles, les deux prétendants karmapas se seraient rencontrés (ce 11 octobre)… en France et ils auraient pactisé, trouvant belle l’idée qu’après tout, rien n’interdit à un rimpoche de se réincarner dans plusieurs personnes à la fois… En voilà une belle idée ! Peut-être nos politiques devraient-ils en prendre de la graine ?

La rencontre a probablement eu lieu en Bourgogne où il existe un monastère de cette lignée. Cela me rappelle une rencontre que nous fîmes au cours d’un de nos lointains voyages (lointains dans le temps cette fois) avec le grand lama du Bhoutan, de la lignée Drukpa (également des kargyupas). Nous nous trouvions dans le même hôtel, à Kyelong, petite ville entre Manali et le Ladakh et nous communiquâmes au petit déjeuner. Il avait une femme fort jolie, mère d’un petit garçon turbulent. Elle nous entretint des difficultés de l’éducation, et lui, des vins de Bourgogne. Il disait qu’il avait un domaine là-bas. Il aurait aimé qu’on se promène avec un bon vin dans notre sac à dos. Ça lui aurait plu de s’en jeter un petit gorgeon…

Monastère de Kalimpong

Un enfant de trois ou quatre ans assis sur un trône
en face d’un moine chenu
dévôt comme un apôtre
des moines en rouge et bras nus
assis en face les uns des autres,
psalmodiant et chantant les mantras
embouchant trompes et cornues

d’autres enfants, assis, eux, en position moins respectable,
pour rendre honneur à ce tulku.
Ils se lèvent et servent sur les tables
thé, beurre de yak et vin doux

les musiciens frappent sur leur gong
au temple nyingmapa de Kalimpong

(A.L.)

Nyingmapa Phelri Gompa, Kalimpong, peinture

Eléna Roerich

Dans un jardin cadenacé au centre duquel se trouve un stupa tout blanc
sont réunies les cendres d’Eléna Roerich
plus précisément c’est le stupa qui est leur contenant.
On se demande juste un peu qui était cette Eléna si riche

Une femme de lettres, l’épouse de Nicolas du même patronyme,
peintre et homme de paix qui faillit du Nobel être récompensé
qui créa une école de yoga et se livra au mysticisme
Étudia le bouddhisme, prôna le rôle de nos pensées
et transmit cette passion à son fils, tibétologue de renom.

Tous influencés par la Théosophie,
Annie Besant, Krishnamurti etc.

La tombe est interdite
d’accès mais le jardinier
en homme pas si vain,
m’ayant à la bonne me permit d’entrer.
C’est ainsi qu’en trois minutes,
théosophe je devins.

(A.L.)

tombeau d’Eléna Roerich

Gangtok est une ville toute en rampes et en escaliers. On monte vers la promenade aérée (le Ridge) et on descend vers les rues congestionnées. Tout en bas, un Institut de Tibétologie contenant des pièces incroyables. Des flûtes faites avec des tibias humains, des coupes pour boire qui consistent en des hémisphères de crânes, toujours humains. Des commentaires du Prajnaparamita sur des feuilles de palme en écriture lepcha. Des tangkas pédagogiques qui nous apprennent tout sur Bouddha et les écoles tantriques. Et dans un coin une tangka de sagesse qui montre Dignaga, inventeur de la logique…

Dignaga, Institut de Tibétologie de Gangtok

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Tout près du toit du monde

Je vous écris de Gangtok, ville qui surprend dans un petit pays si éloigné, en raison de sa taille, son luxe et son animation (rues piétonnes etc.), d’autant que pour l’atteindre, il faut rouler des heures sur des routes presque entièrement défoncées, quasiment escalader des blocs de pierre issus des glissements de terrain de la dernière mousson, rouler dans l’eau, manquer plus d’une fois froisser l’aile d’un 4×4 venu d’en face. Nous venons de Pelling, bien plus petite ville, sans guère d’intérêt mais à proximité de deux sites historiques : les ruines de l’ancien palais royal de Rabdentse et le monastère de Pedmayangtse. Je reviendrai sur ce dernier.

route nationale entre Ravangla et Gangtok

Avant ces trajets motorisés, nous étions en montagne, et quelle montagne ! La chaîne de Singalila marque exactement la limite entre Inde et Népal. D’altitude moyenne (entre 3000 et 3600 mètres), elle fait face au plus somptueux panorama de sommets que l’on puisse imaginer : les Himalayas tibétains et népalais, chapelet de 8000 mètres mythiques qui vont de l’Everest et du Lhotse, à l’ouest jusqu’au Kanchenjunga à l’est. C’est ce dernier qui est le plus proche. Une vaste vallée sépare la haute châine de la plus petite, elle est malheureusment la cause d’une nébulosité qui bouche la vue, renfermant dans sa masse cotoneuse les monts d’en face qui deviennent comme des fantômes ou… des Arlésiennes (qu’on ne voit jamais). Quatre-vingt-deux kilomètres de trek entre Rimbik, au nord est, et Manebhanjiang au sud ouest. Aucune étape n’est facile, contrairement à ce que j’espérais, sauf la dernière (toute en descente). L’étape 2 fait passer de 2300 mètres à 3600. Ce n’est pas la plus dure : ne pas se fier aux seuls chiffres, les chemins qui montent peuvent le faire doucement… certes, on met du temps à négocier tous les lacets, mais on jouit de l’abri des grands arbres et l’on plonge le regard vers des gouffres plantés de cardamome et de jeunes bambous, ceux-là mêmes dont se nourrissent les aimables pandas roux, dont nous ne verrons même pas le bout d’une queue… il faut dire qu’ils se font rares, gênés qu’ils sont par une fragmentation de leurs aires naturelles et pourchassés par les chiens, par dessus le marché… Cette étape conduit de Gorkhey (petit hameau renfermant au moins une « homestay », celle où nous avons dormi, qui était des plus rudimentaires, avec obligation si l’on tient à se laver, de montrer son cul à tous les habitants environnants) à Phallut, petit pic d’où l’on a, en principe, la meilleure vue sur le Kanchenjunga, mais d’où ne le verrons pas pour les raisons dites plus haut. Le refuge lui aussi était sommaire. Au fond de recoins sales et noirs, il était néanmoins possible d’absorber en vitesse une de ces ineffables soupes de nouilles dont toute l’Asie raffole. Là, avons rencontré jeune Français égaré faisant tour du monde entre sa licence et son master à l’Université de Lille. Le malheureux n’avait pas eu de place dans le refuge car il n’avait pas réservé et se voyait ainsi obligé de faire les quinze kilomètres que nous venions de faire, mais dans l’autre sens et en pleine nuit.

monastère de Rimbik, venue du 42eme Sakya Rimpoche

Brouillard sur les pentes du mont Phallut

L’étape 3 aurait dû être le clou du voyage : six heures (au moins) à passer sur une crête chevauchant la frontière avec vue déroulante sur les sommets de l’Himalaya… Las, le ciel ne se découvrit pas et nous fûmes tout au long enveloppés d’un brouillard obstiné. De plus, le trajet sur la crête ne fait qu’alterner descentes et remontées toutes aussi raides les unes que les autres, tout ça à 3500 mètres, avec le souffle qui coince. 21 kilomètres à parcourir… les deux derniers en débandade mais heureusement un jeune assistant du guide qui me propose de porter mon sac. L’arrivée se produit en un lieu nommé Sandakphu, gros refuge en plusieurs bâtiments dont le plus récent est un horrible bloc de béton inachevé flanqué à son soubassement de généreux tas d’immondices. Et en plus, notre guide s’est fait volé sa place, notre place, et nous voilà conduits de l’autre côté de la frontière dans une maison d’autochtones cernée par les fils de fer barbelés pour une nuit qui s’annonce… glaciale. Notre « étonnement » fait qu’Ashish (c’est le nom du guide) s’en va quand même encore une fois marchander… et revient avec la bonne nouvelle : nous pouvons emménager dans notre chambre du refuge, laquelle possède, luxe inouï, des toilettes ! (nous en pleurerions presque d’émotion : je crois que nous avions oublié que cela existait). Le lendemain matin, c’est promis, s’il fait beau, il nous réveillera à 5h15 pour qu’enfin nous assistions au lever du soleil sur le troisième plus haut sommet du monde. Mais le lendemain matin, Machin est trop rond (il a pinté de la bière toute la nuit) pour être debout à une telle heure… J’ai l’idée de soulever un bout de rideau vers 6 heures et je vois alors ce que nous étions venus chercher. Oui, il est là ! Le Kanchenjunga soi-même, rosissant dans l’aube matinale, majestueux, juste entouré d’un léger panache nuageux, et là-bas, plus à gauche au loin, monsieur l’Everest, qui paraît tout petit en comparaison, à cause de l’éloignement.

Le Kanchenjunga à 6h00 depuis le refuge de Sandakphu

L’Everest et le Lhotse vers 7h00 depuis Sandakphu (dans l’ordre: le Lhotse, l’Everest un peu dans les nuages et le Makalu)

Le Kanchenjunga un peu plus tard dans la matinée

Un bonheur n’allant jamais seul, il s’avère en plus que le personnel du refuge est sympathique, ouvert, entreprenant. Café, corn-flakes au petit-déjeuner… quel luxe ! Et tout de suite après, jour 4, nous voilà repartis. Sur un chemin à l’allure il est vrai plutôt descendante. Les nuages sont remontés du fond de la vallée mais le soleil perce et fait briller les tôles colorées des petits villages népalais que nous traversons. Veaux, vaches, chèvres, couvée, petits enfants la morve au nez, tout ça s’égaille gentiment sur notre passage, jusqu’au village de Jaubari, avec ses échoppes ouvertes à tous les vents, puis plus loin, Tomling, but de notre étape, maison typique avec jeunes filles accortes pour nous préparer pommes de terre grillées (encore un sacré luxe!), riz et légumes lentilles. Un âtre rougeoie au fond de la cuisine, donnant des reflets aux casseroles et aux vases d’étain. Là aussi le lendemain matin vers six heures sera l’occasion de voir une nouvelle fois le Kanchenjunga en majesté. Avant d’aborder, étape 5, la descente sans plus aucune remontée, mais sur une route empruntée par des quatre-quatre qui mènent au sommet des familles indiennes en vacances puisque nous sommes en période de Dussehra. Le bas de la côte signifie la remise au fond d’un coffre de voiture des bâtons qui ont été bien utiles, du sac qui, quoiqu’on y mette, est toujours lourd et des chaussures de marche un peu crottées. Départ. On file, toujours dans la brume. Retour vers Darjeeling, passage par Ghoom, bifurcation, direction Kalimpong, mais autre bifurcation, arrêt dans une maison isolée un peu après Tokhda… Comme nous aimerions voir ce qu’il y a, au-delà du brouillard !

jeune népalaise de l’ethnie Gurung dans la cuisine de sa homestay à Tumling

Et c’est à partir de là que notre voyage motorisé s’est fait, avec un autre guide, prénommé Robin, un conducteur infatigable, et nous, qui entrions au Sikkim comme si c’était un pays mythique, petit pays voisin du Bhoutan mais qui n’en a pas la renommée probablement parce qu’il n’est plus un royaume indépendant et qu’il n’a donc pas pu développer l’argument publicitaire incroyable qu’agite à tout instant le voisin (pays du Bonheur national Brut) et dont tout un chacun, je pense, peut deviner qu’il n’est que poudre aux yeux pour attirer les touristes prêts à payer des prix mirobolants. Bref, le Sikkim, Bhoutan du pauvre.

A partir de Tokhda, nous atteignons ainsi Pelling, non sans être auparavant, comme dit plus haut, allé visiter Rabdentse et Pedmayangtse.

Pedmayangtse

Pedmayangtse… au sommet d’une colline, à moitié dissimulé par une forêt dense, resplendit le monastère de Pedmayangtse, « Sangchen Pedmayangtse : le monastère du sommet du lotus le plus secret », appartenant à la secte des Nyingmapas (l’ordre le plus ancien du bouddhisme tibétain), fondé en 1647, étendu en 1705. Aujourd’hui, le flot continuel des 4×4 qui débarque les touristes à ses pieds trouble quelque peu sa quiétude, mais lorsqu’on pénètre dans le grand lakhang du bas, on est ébloui, littéralement, car les immenses statues dorées des grands lamas des origines (Bouddha Gautama, Padmasambhava…) enfermées dans leurs vitrine au fond du temple ont l’éclat du soleil. Au centre Padmasambhava roule des yeux courroucés, tout en tenant d’une main son vajra et de l’autre sa grande épée pourfendant les démons, à sa droite Bouddha irradie de sérénité et de sagesse, tandis que plus loin, Malakala, encore plus fort que Guru Rimpoche (autre nom de Padmasambhava), est censé éloigner à tout jamais les démons. Les peintures murales, du 17ème siècle, ont des tons sombres, veloutés, d’où émerge surtout ce bleu dont on se demande comment il fut obtenu mais qui n’a presque rien à envier à celui de Klein. A l’étage, on admire d’autres peintures, plus neuves celles-là, et comportant certaines scènes osées de la tradition tantrique que l’on a dissimulées pudiquement derrière des rideaux jaunes… et tout en haut un extraordinaire fac-similé de temple empli des figures imaginaires les plus démentes de la production artistique tibétaine, monstres plus incroyables que ceux qu’inventa un Jerôme Bosch, représentations oniriques, expressions de désirs ou de terreurs s’élevant au-dessus de corps endormis ou bien morts. Ces figurines sont les mêmes que celles que nous avons vues sculptées dans un autre temple, un temple « secret » celui-ci, mais dont notre guide Ashish nous a ouvert les portes (il n’avait pas que du mauvais!) au petit village de Meghma, au cours de l’étape 5 de notre trek, quand nous descendions. Là étaient conservées des statuettes rapportées du Tibet en 1949 par des lamas qui fuyaient l’occupation chinoise. Et ce sont des statuettes absolument stupéfiantes, les expressions de terreur là encore voisinant avec des visions de grâce et d’harmonie incarnées par des visages de déesses douces et souriantes, et des scènes érotiques où des apsaras lascives et nues enserrent de leurs bras le torse musclé d’un Malakala furibard… Mais je ne montrerai pas les photos que j’ai prises car elles étaient prises dans l’illégalité (contrairement à ce que ce maudit Ashisht nous avait laissé croire) et que j’ai fait la promesse au propriétaire du temple de ne pas les montrer….

Le lendemain, donc aujourd’hui, nous verrons d’autres monastères, dont un de la secte Bön, mais ceci est une autre histoire…

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