Argumenter contre la pensée néo-réactionnaire

Ce que c’est que d’être de gauche

Il est plus que jamais temps de dire ce que l’on entend par être de gauche, à condition, bien évidemment qu’une telle position existe de manière cohérente. Ce ne devrait pas être très difficile à première vue : être de gauche c’est vouloir incarner une position humaniste et égalitaire, pour laquelle il n’y a pas de barrière de principe entre les humains, pour laquelle donc les humains forment une unité, ce qui, en général, peut être justifié par une commune constitution physique et mentale, telle qu’elle est reconnue depuis longtemps par la science. C’est donc une position d’après laquelle il devrait être possible aux êtres humains, à tous les êtres humains, égaux en droits, de s’épanouir dans la liberté.

La droite est exactement la position inverse, celle pour laquelle il existe une hiérarchie naturelle des humains – dont on ne saurait dire d’où elle provient d’ailleurs (d’une instance divine?) – hiérarchie dont, comme par hasard (!), les gens qui se reconnaissent dans cette position occuperaient le sommet1. Il en résulterait que ceux qui ne sont pas au sommet ne sauraient jouir de liberté.

Si la gauche se réveillait, elle ferait donc d’abord entendre un grand discours anti-raciste. Un discours universaliste et anti-communautariste. Il faudrait pour cela qu’elle s’assure la capacité de donner les moyens nécessaires aux populations de vivre d’une manière conforme à ces valeurs, et pour cela prôner une politique qui, notamment, vienne au secours des banlieues et qui réalise une vraie politique sociale à l’égard de ceux qui souffrent le plus des inégalités.

Ce à quoi la droite répond que ceci est une vue de l’esprit : on ne parviendra jamais à établir ce genre d’égalité entre les humains, et d’ailleurs le souhaitent-ils ? La droite réactionnaire américaine par exemple pense que le rôle de la politique n’est pas de se baser sur ce que le monde doit être ou devrait être (pour qu’il y ait plus d’égalité, de liberté etc.) mais uniquement sur ce qui est (ou du moins, sur ce qu’elle croit qui est, car il est bien présomptueux de prétendre que l’on ait des certitudes en la matière). L’état objectif du monde. La politique doit alors faire entendre raison à toutes les composantes du peuple : inutile de rêver, il faut au contraire assumer la réalité telle qu’elle est. Toute révolte est inutile et ne fait au contraire qu’agraver les conditions de vie morale et matérielle des individus.

Les « lumières sombres »

Du point de vue de la gauche, donc, ne faudrait-il pas en premier lieu passer en revue les arguments de la droite, et tenter de leur répondre ? L’extrême droite aujourd’hui est nécessairement le courant le plus à droite qui s’exprime dans le pays le plus à droite, à savoir les Etats-Unis. Le jeune politiste Arnaud Miranda vient d’écrire un livre sur les néo-réactionnaires américains, ce qui, aux yeux de certains chroniqueurs « de gauche » le rend suspect de sympathie pour cette tendance. Ces chroniqueurs préféreraient sans doute qu’on ne lise pas ce livre, qu’on reste dans l’ignorance des idéologies qui structurent le champ politique outre-Atlantique, alors qu’au contraire, avant qu’elles ne viennent chez nous, il faut dire : lisons-le, dépiotons-le et répondons à ses arguments. Arguments ? Que par exemple, l’humanisme et les lumières ne seraient que des illusions, qu’il vaut bien mieux la réalité, qui est celle de la violence des rapports humains, laquelle ne disparaîtra jamais. D’où se tire la conclusion que la politique ne saurait rien être d’autre que l’art de canaliser pulsions et rapports de force… par la force si nécessaire2, sans voir ce que cette proposition peut avoir de circulaire.

Si l’on parle de réalité et d’objectivité alors, il faut que la politique s’appuie sur une science…. mais laquelle ? Lorsque les penseurs des siècles précédents se sont penchés sur les humains pour essayer d’obtenir des connaissances positives, alors sont apparues des disciplines : psychologie, sociologie, psychanalyse (aujourd’hui rejetées en général par la pensée de droite), qui ont aussitôt mis en évidence que les choses n’étaient pas si simples, qu’on ne saurait aussi facilement définir les ressorts de l’être humain, encore moins cerner ses désirs et ses besoins. On a cru établir des lois déterministes mais on a vite été obligé de reconnaître qu’aucun déterminisme véritable ne peut être formalisé en ces lieux3. Quelles sont les unités insécables de la réalité humaine ? Les individus ? Ou les affects ? Les groupes sociaux ou les flux pulsionnels ?

Admettons que la violence règne entre les humains depuis les débuts de l’humanité. Faut-il considérer que cette violence ne saurait être réduite ? Des exemples tirés de l’histoire ne nous montrent-ils pas qu’à certains moments au moins, ou en certaines zones géographiques, cette violence peut s’atténuer considérablement, voire même disparaître, au moins temporairement ? Et puis la catégorie de violence se décline en de nombreuses sous-catégories : violence physique, violence morale, violence sexuelle etc. De quelle violence parle-t-on vraiment ? Prenons l’exemple des violences sexuelles dénoncées par le mouvement #metoo. Si les courants néo-réactionnaires appliquent leur principe de canaliser ces violences (puisqu’elles existent de toutes façons), ne peut-on penser que loin de seulement les canaliser ils les encourageraient en adoptant, comme ils le font, la plupart des idées suprémacistes et machistes qui postulent la supériorité et l’immunité de l’homme blanc ?

Rassemblement à Minneapolis après l’assassinat de Alex Pretti – photo Adam Gray / AP

Autre argument : que finalement, les théories égalitaristes ou, au moins, allant dans le sens de la justice sociale ont toutes échoué. La preuve ? Nulle part cette égalité et cette justice n’ont été réalisées. La révolution de 1789 n’aurait rien apporté. Ni celle de l’Angleterre d’ailleurs, un siècle auparavant. Les néo-réactionnaires pensent que le meilleur régime est la monarchie absolue telle qu’elle fut pratiquée jusqu’au XVIIIème siècle. Il n’y aurait donc pas eu de progrès social ? La vie des gens d’après 89 ne serait pas devenue qualitativement différente de celle des serfs de l’ancien régime ? Les maladies n’auraient-elles pas été prises en compte, soignées, notamment à partir de la diffusion des progrès de la médecine (vaccination, médicaments, progrès de la chirurgie) depuis un siècle ou deux ? L’abrutissement des travailleurs dans les mines et les gigantesques fabriques un peu soulagé par les vacances, l’amélioration des conditions de travail ?

Parce que nous ne sommes arrivés que partiellement aux buts de l’universalisme révolutionnaire, il faudrait reculer dans l’histoire et renoncer à tout ? Et se doter d’un régime monarchique ?

Autant essayer l’ignorance parce que la science n’a pas réussi à tout expliquer.

La « cathédrale »

Les néo-réactionnaires américains pensent que ce qui les empêche de triompher, d’étaler au grand jour leurs arguments, et de conquérir d’autres partisans de leurs thèses, c’est cet amalgame entre les médias et le monde académique qu’ils baptisent de l’expression : « la cathédrale ». Ils ne la combattent pas au grand jour car, disent-ils, faisant cela ils ne risqueraient que de la renforcer (tellement ils sont peu sûrs de la force de leurs arguments et tellement ils ont à craindre les arguments des autres !), ils attendent donc le moment où le pouvoir ayant été conquis au moyen d’un porte-voix comme Trump, d’un seul coup, la cathédrale s’effondrerait sous l’effet notamment des suppressions de budget et des limogeages de personnel qualifié.

On comprend alors pourquoi ils s’en prennent à la science et à la médecine : parce que ces dernières font partie du monde académique, ingrédient de ladite « cathédrale » qu’ils veulent abattre d’en haut. Ils se disent qu’une régression momentanée de la science n’est pas bien grave s’ils ont détruit le monde académique et qu’ils peuvent reconstruire à côté une « nouvelle » science et une « nouvelle » médecine qui auront pour buts de ne résoudre que les problèmes de santé dont ils souffrent, eux, à l’exclusion de ceux des autres. Folie et stupidité qui se rapprochent de l’eugénisme nazi. Ils ne se rendent pas compte qu’en supprimant les moyens de guérison de la grande masse, et particulièrement de ceux qu’ils qualifient d’étrangers (ce que se prépare à faire le RN), c’est eux-mêmes qu’ils mettent en danger. Façon de détruire un trésor parce que l’étui qui le protège nous dérangerait.

Les néo-réactionnaires nient ainsi l’interdépendance de l’humanité. En somme, ils font ce qu’ils ne veulent pas que l’on fasse quand on est « de gauche » : spéculer sur ce que devrait être l’ordre social, humain et même vivant, au lieu de l’admettre tel qu’il est (car oui, on peut parler d’une réalité objective à propos de cette interdépendance). Quelle idiotie que de croire qu’il existe une hiérarchie naturelle entre les humains et que l’on occupe nécessairement le haut de cette hiérarchie : c’est évidemment ce que n’importe qui peut penser instinctivement s’il s’en tient uniquement à son propre désir qu’il en soit ainsi. Mais c’est idiot. Cela témoigne de l’impossibilité de prendre un peu de distance par rapport à son ego, ce qu’on souhaiterait que fasse un enfant à partir de l’âge de sept ans, qui, dit-on, est l’âge de raison.

Faits et théories

Ce que nous montre l’ouvrage de Miranda, c’est le rôle que jouent, dans l’ombre le plus souvent, des orientations philosophiques et politiques en partie dissimulées, qui viennent appuyer des tendances observables comme le racisme et la haine de la démocratie. Etrangement, ces constructions mentales sont plus importantes que les faits empiriques car c’est elles qui forment les fondements des courants politiques comme le fascisme ou d’autres sortes de totalitarisme. Il ne faut donc pas les négliger, il faut au contraire se préparer à leur répondre.

Je ne crois pas du tout que ce sont les faits qui vont entraîner la venue au pouvoir de l’extrême-droite par exemple en France, mais l’aptitude à construire des théories faisant de ces faits des opérateurs efficients. Les gens qui votent RN le font presque toujours par racisme, ils deviendront toujours plus nombreux si ces théories valident leur propension à voter dans ce sens. Ce ne sont pas les faits supposés qui comptent (le nombre de migrants arrivant en Europe, le port du voile dans les rues de nos villes, et même du burkini dans nos piscines) mais la manière dont un environnement intellectuel-théorique les met en valeur et les amplifie.

C’est pourquoi plus que jamais il faut réfléchir et construire des théories et des argumentations qui s’opposent à ces discours, tant que l’on est de gauche et que l’on tient à se positionner à gauche. Evidemment si on n’y tient pas, ce n’est pas la peine, on peut se résigner au discours conservateur ou réactionnaire. On pensera alors que cela ne fait pas de différence fondamentale.

A quoi sert la pensée dans un monde matériel ?

Un point commun avec la pensée de gauche (disons par exemple marxisante) est que la pensée réactionnaire se veut sans doute enracinée dans une conception matérialiste des idées. Les idées ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas destinées à être contemplées mais au contraire elles doivent avoir une force d’agir sur le réel, qui ne peut être possible que si elles sont vues comme des puissances historiques. Pour les néo-réactionnaires, et cela est clairement dit, le but est d’éclaircir l’horizon idéologique afin de permettre au système d’avoir le maximum d’efficacité (le mot « efficacité » est un véritable fétiche de la pensée néo-réactionnaire), ainsi les promoteurs de ladite pensée ne peuvent qu’acquiescer à une assise historico-matérielle de la pensée y compris de la pensée spéculative. A quoi sert la pensée ? doit-on se demander. A quoi sert la pensée de droite ? Evidemment à assurer l’hégémonie de la droite en politique. On pourra dire aussi sur le même plan, certes, que la pensée de gauche vise à assurer l’hégémonie de la gauche sur la société, sauf que bien entendu c’est la droite qui est hégémonique partout, et cela pour la raison évidente que notre perspective sur le monde est une pespective capitaliste et que celui-ci, durant les deux siècles de son existence, est parvenu à se répandre à l’échelle du monde. Lui en effet possède l’éfficacité économique, si ce n’est le sommet de la réussite humaine (c’est le moins que l’on puisse dire…). Rien d’étonnant donc à ce que les idées de cette droite qui n’a pas d’autre but que de péreniser le capitalisme et en premier lieu la fortune de ses capitaines, soient actuellement dominantes. Sont-elles nouvelles, ces idées ? Miranda lui-même concède que la moitié au moins de la pensée néo-réactionnaire consiste en une pensée… réactionnaire, qui est bien ancienne puisque datant des débuts mêmes de la période « révolutionnaire « (cf Burke à la fin du XVIIIème siècle), quant à la seconde moitié, celle du « néo », elle s’agitait déjà beaucoup dans les eaux de la science-fiction et se trouve portée par la vague technologique à visée transhumaniste. Les réactionnaires du XVIIIème siècle + la technologie, comme Lénine disait autrefois que le socialisme c’était les soviets + l’électricité, en somme…

Points de tangence des contraires ?

On fera encore la comparaison avec une pensée authentiquement de gauche comme la critique de la valeur. Etrangement, ou peut-être ne faut-il pas s’en étonner, on trouvera quelques similitudes avec la pensée de cette droite néo-réactionnaire, en particulier dans le rejet de l’idéologie des Lumières et le culte, malheureusement exprimé par Robert Kurz de la « tabula rasa ». Voilà quelque chose de particulièrement choquant à vrai dire et dont ferait bien de se méfier cette pensée de gauche4, mais ceci n’est qu’une réserve annexe. Plus centralement, la pensée de gauche s’attache à donner une assise réellement matérialiste au mouvement des idées et des processus qui traverse notre monde et notre histoire :l’accélérationnisme par exemple n’est pas la vertu d’un système qui en serait doté par enchantement, mais la propriété d’un mécanisme dont on peut étudier les rouages, ce que certaines idées de Marx ont permis, à partir de l’analyse de la forme marchandise, et dont on trouve l’explicitation chez Kurz ou Postone, mais aussi, pour les gens qui réchignent à cette tradition de pensée qui décidément ne plaît pas beaucoup aux grands médias, chez Harmut Rosa (plus respectable peut-être) et avant, chez André Gorz. Cette accélération n’est ni une vertu ni une tare, c’est juste l’effet d’un mécanisme matériel et concret, il ne s’agit aucunement de chercher à l’amplifier afin, paraît-il de « précipiter la fin du capitalisme », celui-ci sera bien assez grand pour s’effondrer tout seul, et c’est justement en prévision de cet effondrement que les « penseurs » de la Silicon Valley s’agitent, inféodés qu’ils sont à tous ceux qui ne pourraient survivre à sa perte. S’il doit s’effondrer, que cet effondrement soit une mort qui n’en finit pas, au cours de laquelle certains invariants du système se survivent à eux mêmes, comme dans la fameuse citation du Guépard où l’on dit qu’il faut que les choses changent pour qu’elles restent les mêmes. C’est à cette tâche que s’attèlent les penseurs de la droite néo-réactionnaire, les Peter Thiel et Curtis Yarvin, obsédés qu’ils sont de la perte possible de leur pouvoir et de leur richesse, tout comme le prince Salina était aussi obsédé par l’idée de perdre sa richesse et son pouvoir (mais lui, en plus, son bonheur, ce que n’ont peut-être pas nos technocrates fascisants et ce en quoi les deux époques diffèrent). Ils se disent sans doute que le risque d’une telle perte justifie qu’on se bouge un peu le cerveau5 afin que les journalistes béates du Figaro s’extasient, comme d’habitude, devant ce qui leur apparaît comme une nouveauté radicale bien au-dessus des vaticinations d’une pensée de gauche qu’elles jugent moribonde.

Et demain?

La chose étonnante si l’on y réfléchit un peu, mais qui n’est peut-être pas si étonnante que cela, est que, à cause de cet empêchement que nous semblons avoir de penser les choses en parallèle et à cette contrainte de les penser en séquences, nous serions incapables de continuer à penser que l’effondrement est aussi quelque chose qui est lié au désastre écologique, disparition des espèces, réchauffement climatique, tarrissement de l’eau et des sources d’énergie, donc indépendant de nous et résultant des ignominies du passé sur lesquelles nous ne pourrons jamais revenir, à peine pourrions-nous penser à limiter des dégâts et à développer toutes nos ressources actuelles pour préserver ce qui peut encore l’être. Ces perspectives catastrophiques ne disparaissent pas parce qu’il y a tout à coup des oligarques qui décident de concourir pour le prix du meilleur dinosaure. Evidemment on me dira que c’est planifié et que justement une grande partie de idées transhumanistes est axé vers le sauvetage d’une minorité hors de ces conditions cataclysmiques, mais il n’empêche. Quand viendra le temps des catastrophes annoncées, peu nombreux seront les élus et ceux qui resteront le devront peut-être plus au hasard qu’aux stratégies néo-réactionnaires, en tout cas ils ne jouiront pas des liens d’interdépendance qui peuvent encore aider les gens à survivre. Ce qu’on appelle la solidarité6, tout simplement et sur quoi même les néo-réactionnaires devraient réfléchir.

Notes

1 Mais sans doute pensent-ils que c’est justement parce qu’ils sont au sommet de cette hiérarchie qu’ils ont la clairvoyance d’énoncer leur théorie selon laquelle l’ordre social est hiérarchisé et qu’ils en occupent le sommet. On voit la circularité de l’argument et l’impossibilité de l’asseoir sur une base solide. Cela reviendrait à dire « je suis le meilleur » parce que justement je parle d’un lieu d’où je peux dire que je suis le meilleur. Pour reprendre les vieilles théories de la vérité : « je suis le meilleur » est vrai parce que je suis le meilleur. En d’autres termes : une lapalissade.

2 On voit bien sûr ici une de ces figures étranges de la logique, un cercle : on assume l’existence de la violence par la violence exercée contre ceux qui voudraient s’en extraire ! Encore une lapalissade. Cela fait penser au genre de circularité qui apparaît en logique du second ordre, laquelle accepte de formuler des expressions telles que : ∀p.p qui signifie : toute proposition p est vraie. Mais alors si toute proposition p est vraie alors l’assertion « toute proposition est vraie » est vraie elle aussi puisqu’elle est… une proposition ! D’où un phénomène d’auto-confirmation qui ne vaut pas mieux que la figure de l’auto-contradiction (car s’il en est ainsi, la négation de la proposition, étant elle aussi une proposition, est vraie elle aussi ! « toute proposition est vraie » est donc à la fois vraie et fausse ! Les logiciens du second ordre font alors de ∀p.p la « définition » de l’absurde.

3 De même qu’il est impossible d’ailleurs de formuler de tels principes dans le domaine où l’on aurait pu croire les choses plus faciles, autrement dit dans le monde physique, non-vivant et a fortiori non-humain, lire à ce sujet l’excellent livre de Giuseppe Longo : Le cauchemar de Prométhée, où l’auteur présente les conclusions de Poincaré (à propos du problème des trois corps) comme des arguments définitifs contre le déterminisme.

4 Car oui, il n’y a pas de pureté en ce monde, pas les blancs d’un côté et les noirs de l’autre, parfois le noir s’étend sur une zone confuse de l’entre-deux.

5 Comme on dit, dans un parler plus vulgaire, « se bouger le cul ».

6 Pouvant déboucher alors sur un vrai communisme.

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Tchékhov par Sivadier au TNP

Au TNP Villeurbanne, se joue jusqu’au 6 février la magnifique pièce Ivanov, de Tchékhov, mise en scène par Jean-François Sivadier, avec Nicolas Bouchaud dans le rôle titre et Norah Krief dans celui d’Anna. L’une des premières pièces de théâtre écrites par le grand dramaturge russe mort à 44 ans, la seconde, je crois, après Platonov, et bien avant ses trois grandes œuvres les plus célèbres que sont Oncle Vania, Les Trois Soeurs et la Cerisaie. Le cadre et l’histoire ressemblent à ceux de ces dernières : Ivanov est un propriétaire terrien, ou plutôt dirait-on, il a reçu un domaine en héritage avec pour mission de l’entretenir et visiblement, ce n’est pas son truc. Il a embauché pour cela régisseur et valets. Qu’il doit payer bien sûr, pour autant qu’il le puisse, car les affaires, à ce qu’il semble, vont plutôt mal. Il emprunte, il a des dettes. Il s’est marié avec une femme qu’il adorait au commencement, Anna Petrovna. Puis, il ne sait trop pourquoi, il l’a moins aimée. Au point que dans le fond, il faut l’avouer : il ne la supporte plus, en tout cas plus en tête à tête. On sent de la part de cet homme, un profond sentiment de culpabilité. Quel est-il ? D’avoir entrainé la femme aimée dans une vie commune qui n’était pas à la hauteur de leurs espérances ? D’avoir profité d’elle ? De se sentir à ce point nul qu’il se pense incapable de la rendre heureuse ? On peut le penser, et c’est en cela que les personnages de Tchékhov sont si émouvants : ils ne disent pas ce que pourtant un observateur un peu sensible peut deviner. Ce désespoir le pousse, le soir, à sortir pour se mêler aux poivrots et aux débauchés qui se réunissent chez un certain Lebedev, homme important du district. Lebedev a une femme, Zinaïda, âpre au gain, et une fille, Sacha (Alexandra) plutôt idéaliste. Le passe-temps favori des gens chez Lebedev est de dire du mal des autres, de ceux qui ne sont pas là. Ivanov en reçoit pour son compte : en fait d’amour, on lui colle la rumeur selon laquelle il aurait courtisé Anna la Juive (qui s’appelait autrefois Sarah Abramson) parce qu’elle avait de l’argent et qu’il espérait une belle dot. En réalité, Anna, par amour pour lui, a accepté de se séparer de sa famille et de sa religion, et ses parents, qui l’ont reniée, ne lui ont rien donné pour le mariage. Alors Ivanov, par dépit, se serait détourné d’elle. Autre façon, bien sûr, de voir les choses, par rapport au point de vue plus généreux que j’exposais à l’instant. En son absence, les ragots vont donc bon train, tout comme les propos antisémites (de vieilles blagues juives aussi, comme celle du couple qui se sépare : Rachel dit à Samuel qu’elle veut se séparer de lui parce que depuis le temps qu’ils sont mariés, il ne lui a jamais rien acheté ! Mais, lui répond-il, je ne savais pas que tu avais quelque chose à vendre ! Rires – en réalité ceci est un rajoût à la pièce). Seule Sacha le défend, attirée par sa délicatesse et son humanisme. Elle est bien sûr amoureuse.

photo J. L. Fernadez

Pendant qu’Ivanov est dans ce lieu de perdition où les humains se montrent tels qu’ils sont : veules, médisants et ne pensant qu’à l’argent, Anna se morfond seule chez elle, entre l’oncle d’Ivanov et le médecin, homme courageux, épris de vérité et de justice – ne serait-ce pas l’image de Tchékhov lui-même ? – qui finit par détester le mari volage. Anna est malade. Anna, comme beaucoup d’êtres à cette époque, souffre de tuberculose. Elle va mourir. Et pendant ce temps, son mari se goberge et boit à s’en rendre ivre. De fait, il ne se goberge pas tant que cela : il s’ennuie. Astuce du metteur en scène qui consiste à faire rire le spectateur en donnant aux personnages des pancartes où sont écrits ces mots : « je m’ennuie », « qu’est-ce que je fous là ? » et pour signifier la seule entente sincère existant en ce lieu, dans les mains de la jeune Sacha : « il s’ennuie ». car elle le voit bien, elle, qu’il n’apprécie guère ces bavards vulgaires et poivrots, et qu’il sort du lot.

Mais un jour, n’en pouvant plus, Anna a voulu sortir de sa prison et s’est faite escorter (par le jeune médecin) jusqu’à la maison des Lebedev, où elle a surpris son mari en train d’embrasser Sacha. Cris de douleur.

Bientôt Anna sera morte (mais, dans la mise en scène de Sivadier, son fantôme continuera d’errer au milieu des personnages vivants).

Et Ivanov pourra épouser Sacha bien qu’il sache que tout recommencera avec elle comme ce fut le cas avec Anna : il ne l’aimera plus au bout d’un certain temps – probablement pour les mêmes raisons – et déjà d’ailleurs il ne l’aime plus. Et Sacha non plus d’ailleurs ne semble plus guère l’aimer. Mais elle songe surtout à le sauver, forte de son plaidoyer pour « l’amour actif » : « Il y a beaucoup de chose que les hommes ne comprennent pas. Une jeune fille préfère toujours un homme malchanceux à un heureux, parce qu’elle préfère toujours un amour actif… Tu comprends ? ». Et puis ce qui est dit est dit, on sent souvent cela chez Tchékhov : l’acceptation de la trajectoire empruntée jusqu’à son terme, le refus de se regarder en face, et de se dire qu’on va enfin faire ce qui est en accord avec soi-même. A moins que, tout bonnement, on ne soit conscient qu’adopter ce genre d’attitude conduirait trop loin, serait impossible, conduirait au scandale, au drame social. Comme le souligne Jacques Rancière dans son petit livre sur Tchékhov : les héros tchékhoviens aspirent à une vie nouvelle, ils la sentent à portée de main, il suffirait de si peu pour l’atteindre, mais au dernier moment, la plupart du temps, l’effort qu’il faudrait s’avère trop grand. Ils sont, selon l’image développée par le théoricien Moishe Postone, arrimés à une « machine de discipline », laquelle leur laisse à chaque tour une chance de s’échapper, mais cette chance n’est pas prise. Ou alors par le moyen du rêve.

Le mariage devra avoir lieu malgré les cris et protestations d’Ivanov (« je suis un homme mauvais, pitoyable, nul ») qui veut arrêter la machine pendant qu’il en est encore temps : il connaît sa névrose, il sait qu’il va entraîner la jeune Sacha dans le même tourbillon d’enfer que la pauvre Sarah. Peine perdue, tous les participants au drame veulent que le mariage ait lieu, puisque telle est la norme et puisque l’amour finalement, c’est cela : se convaincre qu’on y réside même lorsqu’on sent que ce n’est pas le cas au fond de soi-même. Alors, seule issue, Ivanov se donne la mort. Dans la pièce, il est écrit qu’il se brûle la cervelle avec son pistolet. Dans la réalisation de Sivadier, il est juste dit qu’il ne respire plus…

Allez savoir. En tout cas il est mort.

Je le disais : la pièce est magnifiquement mise en scène, avec peu de moyens : sur scène juste des barres lumineuses, un rideau léger derrière lequel se cachent les musiciens qui jouent airs juifs et musiques populaires, Anna, jouée par Norah Krief s’avance sur scène en chantant de sa belle voix rauque des airs désespérés. L’oncle et le médecin s’affrontent une bouteille à la main. Lebedev lui-même chante aussi et il explique à Ivanov les combines mises sur pied par sa femme pour récupérer l’argent de la dot qu’elle doit lui donner. Jeu à somme nulle. Ce que gagnera Ivanov sera aussitôt pris pour rembourser ses dettes. La pièce de Tchékhov tourne ainsi autour des frais et des sommes d’argent en tous genres qui s’échangent, s’empruntent et se rendent comme des jetons qui circulent. Seul le régisseur, celui qui, en même temps apparaît le plus cynique, songe qu’il faudrait travailler, que l’argent peut-être pourrait provenir d’un travail effectif, mais tout le monde lui tourne le dos. La société n’est pas encore arrivée à l’heure du capitalisme, c’est plus tard seulement qu’il faudra rattraper le retard, en un temps que Tchékhov ne connaîtra pas, lui qui n’aura pas connu grand chose du « mouvement révolutionnaire ».

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Ho sbagliato tutto (Pasolini)

Retour sur ce spectacle qui nous a tellement impressionné C. et moi, à Paris, le 21 décembre, au Théâtre de l’Odéon. Je ne me sens pas capable d’en fournir une analyse minutieuse (encore moins une critique). Pour cela on se reportera à un blog que je viens de découvrir, et qui est cent fois supérieur au mien par sa richesse d’expériences et d’analyses de pièces de théâtres et d’autres oeuvres littéraires : https://www.arnaudmaisetti.net/spip/ (les carnets d’Arnaud Maïsetti, voir ici le billet sur Pétrole) . Pour ce qui me concerne, je me contente, comme d’habitude et dans d’autre domaines, de donner mes sentiments, mes impressions, de me livrer à quelques associations d’idées, d’établir des rapports avec des sujets de préoccupation dont j’ai déjà témoigné ici (sujet social / sujet de l’inconscient, forme-sujet du capitalisme, rôle de l’art et de la poésie etc.). Qu’on pardonne mes insuffisances. Ho sbagliato tuttosignifie « je me suis complètement trompé », c’est le vers par lequel commence un poème célèbre de Pasolini : le poème en forme de rose. J’ai choisi ce titre non parce que je voudrais dire que « je me trompe tout le temps », ce qui aurait, entre parenthèses, le mérite de faire revivre le paradoxe du Menteur, thème récurrent dans l’histoire de la logique – qui est quand même un de mes thèmes de prédilection – mais plus modestement pour dire que, comme d’autres, je suis toujours dans le risque de me tromper, et qu’il n’est pas d’écriture conséquente, même sur un blog, sans ce risque éprouvé de tomber dans l’erreur, une manière de frôler sans arrêt le précipice.

Première scène, premier écran : un corps d’homme allongé sur un bout de bitume (en fait une piste d’aéroport), effet de vision sous plusieurs angles, couché, ou au contraire debout quand la caméra le filme de dessus, valise ouverte, passants qui passent, flics qui viennent contrôler, de quoi s’agit-il de qui s’agit-il ? Qu’est-ce qu’il y a dans la valise ? Des saucissons, des sacs de drogue ou des paquets de cigarettes ? Non des livres. La pire des drogues. Celle que les policiers manient avec des pincettes. Et quels livres ! Dostoïevski, Dante, Deleuze, Chklovski, Sterne, Sade (aussi, bien sûr) manquerait plus que l’on y trouve Marx ou Freud. Mais Pasolini est plutôt tourné vers les grands classiques littéraires. A-t-il besoin de Marx ou de Freud pour commettre ses analyses ?

Il commet ses analyses comme des crimes. Des crimes au moyen des armes de l’écriture comme elles peuvent s’enfoncer dans les corps pour révéler de quoi ceux-ci sont faits.

En l’occurrence, le corps est celui de Carlo Valetti, un ingénieur. Et si nous explorons le passé de ce corps nous apprenons qu’il en a connu de belles. Mort déjà au pied d’une montagne, il a reçu la visite de Polis et Thétis, ange et démon, qui se sont disputés ses entrailles. Chacun revendiquait ses droits sur cet homme déchu. A la fin, ils ont toppé, l’un a ouvert le corps et en a sorti un embryon qui, très vite, est devenu bébé puis enfant puis adolescent puis homme de trente ans, et comme l’homme n’était pas tout à fait mort et qu’il voyait de loin ce qu’on lui faisait, il voyait en cet être né de son corps l’exact miroir de lui-même, comme il voyait que celui dont on avait ouvert le ventre reprenait forme et était aussi lui.

Donc dès le début du livre de Pasolini, Pétrole, on sait qu’un homme s’est dédoublé, qu’il y a un Carlo I et un Carlo II, et que durant tous les épisodes chaotiques de ce récit qui n’en est pas un car il n’est pas ordonné comme un récit, mais comme une suite de notes, même pas mises en ordre chronologique, ils vont alterner l’un avec l’autre, sauf une fois peut-être où ils vont peut-être se croiser. Ils sont rigoureusmeent identiques, sauf que l’un évoluera dans le monde social, à la recherche d’une réussite et d’un emploi stable, et peut-être aussi d’un pouvoir politique, alors que l’autre s’en foutra totalement, et qu’il sera attiré par une seule chose : le sexe, autrement dit le plaisir, autrement dit le bonheur. Nous assistons ainsi à la vraie scission du sujet. Sujet social / sujet du plaisir. Pasolini n’évoque jamais le sujet de l’inconscient, et pourtant c’est à cela que l’on pense, à la division entre sujet social et sujet de l’inconscient, autrement dit entre Marx et Freud. Rappel (pour moi) de lectures de Sandrine Aumercier et Frank Grohman : quel sujet pour la théorie critique ? Mais nous ne sommes pas là en terre théorique. Nous sommes en littérature et même, puisqu’il s’agit d’un spectacle théatral mis en scène par Sylvain Creuzevault, en plein théâtre. Théâtre + vidéo.

Photo J. L. Fernandez

Pour la première fois au monde, pour la première fois en littérature et la première fois au théâtre, un vrai sujet divisé est montré, décrit, suivi, analysé1. Ici on se dit que cela pourrait être tout le monde, vous, moi, quelqu’un d’autre, car nous sommes tous et toutes divisé.e.s même si nous le cachons sous l’apparente unité que nous procurent l’idéologie, la religion, la croyance en l’identité fétichiste du moi. Le sexe d’un côté que nous avons souvent refoulé, et le désir d’ascension sociale de l’autre pour lequel nous avons échaffaudé consciemment des plans.

La séquence suivante dans la représentation montre une fête qui réunit plusieurs personnalités du monde politique et des affaires en Italie dans les années soixante (y compris du monde de la presse, préfiguration de ce que deviendra le pouvoir plus tard avec l’omniprésence pendant de longues années de Silvio Belusconi, et jusqu’à aujourd’hui en France où Bolloré règne en maître sur nos esprits). Une femme, madame F ., domine le groupe, elle est très agitée et porte des lunettes noires. Guido Calasegno, ex-camarade de classe de CarloValetti pilote son ami dans le salon de madame F. Le vice-directeur de l’ENI, Aldo Troya, est présent parmi les invités. Il succède à Enrico Bonocore, lequel a succombé dans un accident d’avion. Ceux qui se souviennent de cette époque lointaine feront le rapprochement avec le fameux Enrico Mattei, ex-président de l’ENI, disparu mystérieusement (le cinéma italien s’est déjà emparé de cette affaire par le passé, cf. le film de Francesco Rosi, palme d’or à Cannes en 1972, « l’Affaire Mattei »). Une fois entré dans ce monde de la finance, de l’industrie et de la politique, reste à Carlo d’y faire son trou et d’y faire carrière. Ici une formidable parabole prend place : celle de la rencontre avec Dieu, à moins que ce ne soit le Diable (et réciproquement!). Le passage en question, qui est contenu dans la note 34bis, est le « premier conte sur le Pouvoir ». C’est l’histoire d’un intellectuel, dit le récit, « qui cherche à atteindre dans sa vie des buts grandioses » et qui, une nuit, se réveille avec au pied de son lit, une Force Obscure. Laquelle lui demande quel est le but de sa vie, et qui, face à ses tergiversations, lui assène que bien sûr le but de sa vie est le Pouvoir. Surpris, le personnage acquiesce (« puisque tu le dis… »). Alors la Force Obscure se propose de l’aider et pour cela lui demande par quel moyen il souhaite accéder à ce but. Le prestige littéraire ? L’emploi dans une grande entreprise ? La politique ? Et non, dit-il au Diable (car c’est bien du Diable qu’il s’agit), c’est par la sainteté qu’il souhaite arriver. Et dès le lendemain matin, il commença sa carrière de saint, dit l’histoire. Ayant aussitôt à tenter de concilier l’inconciliable, comme la Foi et l’Espoir d’un côté et la Charité de l’autre, mais cela ne faisait rien, il était dans la sainteté réelle, au point qu’une autre nuit, c’est une Force Lumineuse, non plus Obscure qui l’accueillit, et que lui fit la révalation des révélations : la figure du Diable n’était qu’une ruse, pour mettre les gens à l’épreuve, seul Dieu existait et cette Force était Dieu. Notre Héros ne se sent plus de joie. Maintenant que tu sais… va, retourne sur terre dit la Force Lumineuse, mais une seule condition : en t’en allant, ne te retourne pas. Mais bien sûr, on l’a compris, le héros en partant va se retourner.. et ce qu’il verra c’est bien la figure du Diable qui se gondole doucement en se moquant de lui.

Ce passage est digne de Kafka ou de Dostoïevski.

photo J. L. Fernandez

Carlo II pendant ce temps écume les terrains vagues à la recherche de plaisirs paroxystiques. Quand enfin il trouve le sommet de jouissance en se faisant pénétrer par un jeune homme, il perd son pénis qui se transforme aussitôt en vagin, et il lui pousse des seins : il est désormais une femme. Accomplissement continué de cette idée de division, non seulement celle-ci opère entre deux sujets, celui du social et celui du sexe, mais en plus désormais il se recoupe transversalement en deux moitiés : la moitié homme et la moitié femme. Carlo va rester femme tout en conservant une apparence masculine. C’est à partir de ce moment-là qu’il va jouir avec des dizaines de jeunes marginaux sur la plage d’Ostie et ailleurs, vers la gare Termini notamment. Je ne cache pas que, si le texte écrit du sexe cru, intense, répétitif est supportable voire jouissif (surtout quand il revêt comme ici la forme d’une écriture tellement poétique), sa représentation sur scène est éprouvante pour le spectateur, lequel, lorsqu’il apprend qu’il va être question d’une quinzaine de rapports successifs, commence à gémir sur son siège en pensant « ça va être long ». Heureusement la scène s’arrête à cinq récits, mais il en reste des traces en nous. Traces sans doute pas inutiles. Nous sommes au théâtre aussi pour être troublés, dérangés, mis en question. Cette scène en pose, justement, des questions, et en premier lieu celle de la représentation justement : comment « représenter » ? Doit-on représenter ? Peut-on, pour reprendre la formulation de mon ami Jean Caune, faire théâtre de tout ? Cela se pose là à propos du sexe mais pourrait être posé à propos des autres pulsions, désirs inavouables et pensées destinées à être cachées, dont, après tout, toute l’histoire du théâtre a fait son miel. Le travail de Pasolini a pour coeur cette question, à laquelle lui-même n’est pas sûr d’avoir trouvé solution, si l’on en croit en tout cas, l’évolution de son art qui passe de récits plutôt mignons comme Decaméron ou contes de Canterbury à des formes infernales comme Salo ou les 120 jours de Sodome, en passant par la suprême beauté révolutionnaire renfermée dans L’évangile selon Saint Mathieu. Dans Pétrole, cela va culminer encore avec la scène de castration. Réalité ? Fantasme ? Là est aussi la force de ce spectacle, de nous exhiber rien moins que la structure du fantasme. Je sais que, concernant Salo, Pasolini a évoqué l’entrée des structures dans l’histoire2, reprenant le mot de Lacan selon lequel mai 68 aurait vu leur surgissement, comme si les structures à l’état pur, nues, marchaient dans la rue. Personne à l’époque n’était sûr de bien comprendre ce que cela voulait dire, mais aujourd’hui, peut-être, où nous voyons se déployer autour de nous des situations et événements que nous ne soupçonnions pas autrefois, nous commençons à comprendre, comprendre que le fascisme n’est pas une question de volonté, d’hommes plus ou moins providentiels, ou de choix « démocratique », mais une question de structure en effet : on les voit se trimballer dans notre monde, à Washington, à Tel Aviv ou à Moscou comme auraient pu se trimballer autour de nous les grands dinosaures s’ils avaient pu survivre et se mêler aux humains, dont ils n’auraient fait qu’une seule bouchée. Nous en sommes là. Jurassic Park. Mais ça, même Pasolini ne l’avait pas tout à fait prévu, cantonné qu’il était dans une phase du capitalisme que l’on appelait naîvement « néo-capitalisme », où se mettaient en place des multinationales dont les contours se modelaient plus ou moins sur la forme des états, époque aussi que le PCF – grand parti à l’époque, ne l’oublions pas3 – avait théorisé sous le nom de capitalisme monopoliste d’état. Dans Pétrole, en effet économie et politique fusionnent mais on en est encore aux frontières d’un état : l’Italie des années soixante. L’Amérique n’est pas loin, certes, mais elle agit dans l’ombre, finançant les attentats mais se gardant bien de menacer d’intervenir directement, préférant croire et faire croire dans les vertus de « la démocratie ». Là est la limite de Pétrole : de paraître déjà ancien, de nous parler d’un ordre presque disparu, d’un temps où l’on trouvait un sens à combattre, et où le fascisme recouvrait encore des formes humaines, donc périssables. Est-ce le cas encore aujourd’hui ?

La castration répond à la question lancinante du fascisme, cela apparaît clairement dans la mise en scène de Creuzevault, plus peut-être que dans le texte de Pasolini, c’est la réponse au dilemme qui traverse ces notes pour un récit futur : être possédé ou être possédant. Cela pourrait sembler un dilemme économique… vite résolu (!) il vaut mieux être riche que pauvre, voyons, bien sûr, c’est plus agréable ! Quoique… la pauvreté soit sans doute la seule voie d’accès à la sainteté4, mais si cela en reste au niveau économique, cela ne veut rien dire, ce qui compte ici c’est le langage double, le dilemme est avant tout sexuel. Le jeune Carlo II vous le dira : il vaut mille fois mieux être possédé que possédant (c’est aussi ce que m’avait dit un ami, malheureusment disparu de ma vie aujourd’hui, qui, lorsque je lui faisais part de mon indignation à voir les supporters d’une équipe de foot traiter les membres de l’équipe rivale d’enculés, m’avait répondu qu’ils ne savaient pas ce qu’ils perdaient et qu’être enculé était encore ce qu’il y avait de mieux. J’avais été troublé). Et pourtant c’est aussi là que réside la question du fascisme : la position de possédant est la position fasciste, de par sa brutalité (et là, sûrement, les militantes de #metoo ne me contrediront pas, littéralement : la possession c’est le viol), mais aussi de par sa finitude. Toute possession a une fin, en tout cas pour le possédant (ceci est peut-être un espoir pour nous, d’ailleurs, qui sommes tous des possédés potentiels du trumpisme, de la puissance de l’argent, du nationalisme, du lepénisme etc.).

Finalement, la mise en scène de Pétrole par Creuzevault a réussi à nous révéler les tenants et les aboutissants d’une époque terrible que nous vivons. Voulons-nous être des possédés ? (Creuzevault a raison de noter que le mot a servi de titre en Français pendant longtemps au roman de Dostoïevski avant qu’il ne se soit mué en « les démons ») ? Avec la pensée sous-jacente que la réponse n’est pas si simple car le refus du statut de possédé peut entraîner l’acceptation béate de celui de possédant. Or, nous ne voulons pas non plus être possédants, ça, bien sûr, une bonne partie de la population le veut, la lutte des classes a disparu, le statut de classe ouvrière avec, ladite classe ayant aspiré – par la force des choses, et pas nécessairement par sa propre volonté – en tout premier lieu à devenir classe bourgeoise – et c’est bien sûr pour cela qu’elle vote Le Pen.

Mettant en scène ce spectacle, Creuzevault témoigne aussi de l’importance de la question culturelle dans un pays comme la France, que nombre de dirigeants autant populistes que « démocrates » souhaiteraient voir réduire, pour des raisons financières bien sûr, mais pas seulement (d’autres « économies » sont possibles), aussi pour des raisons de fond qui touchent à notre être-ensemble : on dira volontiers que la culture ne touche qu’une partie de la population, la mieux dotée, la plus « éduquée » etc. que les classes dites « populaires » n’y ont pas droit, bel alibi de la part de gens qui n’ont généralement rien à faire des désirs et des besoins des classes dites « populaires », et ceci étant dit au moment même où nous constatons la disparition de la classe ouvrière et où, à la place, s’institue un simulacre qui permet à « populaire » de dériver vers « populiste ». Comme si les promoteurs de ce genre de discours avaient le culot de faire revêtir à une partie de la populationles habits d’une classe morte, pour en vêtir les épaules de sujets possédés, devenus entre temps les âmes mortes gogoliennes, et ceci dans le seul but de « faire des économies », c’est-à-dire de conserver l’argent dans le circuit marchand et financier.

1 Bien sûr, on nous dit que le stratagème du dédoublement a déjà été utilisé dans la littérature : Don Quichotte et Sancho Pança, Narcisse et Goldmund etc. (Tintin et Milou?) mais dans ces cas, il s’agissait de deux personnages distincts, l’auteur n’avait jamais prétendu qu’ils étaient le même, autrement dit ils n’étaient pas issus d’une division. Encore moins d’une division ayant lieu dans le cours du récit.

2 Il est vrai qu’il se moquait un peu des structuralistes français !

3 Oui, grand parti par la force intellectuelle qu’il représentait, en dépit des erreurs et du bourbier stalinien dans lequel il s’était enlisé.

4 Et quoi, c’est nul, la sainteté ? Eh bien non, ce n’est pas nul puisque c’est la seule vertu qui peut nous amener à mourir sans avoir honte de soi. Alors, les riches, là-dessus, vous pouvez aller vous rhabiller !

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Le voyage en Egypte – 5 – Louxor/2

Conseil au lecteur: ne pas oublier que si l’on souhaite voir les photos en grand, il suffit de cliquer sur chacune d’elles!

25 novembre : dernier jour à Louxor. Très tôt le matin, j’ai voulu aller de nouveau au temple de Louxor, afin, en ce qui me concerne, de faire des croquis, pendant que C. faisait des photos en noir et blanc. Bateau au soleil levant. Nous sommes seuls sur le fleuve, puis seuls devant le temple qui n’ouvre qu’à 7 heures contrairement à ce que’on nous avait dit, nous affirmant qu’il ouvrait à 6. Tant pis, je dessinerai la façade au travers des grilles. Quand l’heure d’ouverture arrive, un seul car égyptien approche de la billetterie, avec nous un seul touriste, jeune italien le casque sur les oreilles qui jouit autant que nous de cette situation merveilleuse : être quasi seul dans ce temple au moment où se lève le soleil. Après la façade, je dessine un pharaon, puis l’enfilade des colonnes et enfin, le couple enfantin constitué par Toutankhamon et sa jeune compagne. Nous repartons vers 8 heures rejoindre nos amies, en prenant un touk-touk (autrement dit un rickshaw, comme dans les villes indiennes) pour aller plus vite autrement dit être plus vite à pied d’oeuvre pour le petit-déjeuner et pour la poursuite des visites.

Premier pylone vu depuis les grilles

Un morceau de choix pour la fin : le temple funéraire de Ramsès III, à Medinet Habou. Nous prenons les tickets d’entrée en face du village de Gournah, d’où les habitants ont été expulsés. Ce petit village dans la pente est typique de l’architecture arabe et sert paraît-il souvent de décor de film. Medinet Habou commence, comme toujours, par une vaste esplanade d’entrée, en ce moment occupée par des travaux d’installation d’une estrade et de fauteuils pour une représentation future, il continue par un immense pylone représentant les hauts faits du pharaon et de sa clique, se poursuit par une allée de colonnes palmiformes avant d’entrer dans une salle péristyle richement décorée puis dans le saint des saints, le sanctuaire en lui-même avec ses chapelles et ses statues. Ce qu’il a de très particulier, c’est que le palais même où vivait Ramsès y est acollé, ce que l’on voit rarement, tellement dans ces ruines, le plus souvent, la vie quotidienne des gens, fussent-ils pharaons, nous est dérobée au profit de la vie funèbre et de l’outre-tombe. Ici sont des chambres pour les enfants, des salles de rencontre et même des WC, authentiques WC comme ceux de nos jours encore. Autre trait particulier : l’excellente conservation des peintures qui revêtent les colonnades et les plafonds, on retrouve ici les couleurs pastels que nous avions vues au cours de notre voyage en felouque sur les bords du Nil lorsque nous accostions près d’une petite guinguette fraîchement repeinte. Les lapis lazzulis et les rouges magenta sont pimpants. La lignée des Ramsès est sculptée. Les hiéroglyphes sont faits de profondes entailles : suite aux mésaventures de Hatchepsout après sa mort qui vit souvent ses inscriptions effacées, les successeurs ont tenu à ce que les écritures soient profondes dans la pierre. On trouve ici, comme à Karnak et ailleurs, des représentations d’Amon comme dieu de la fertilité, les spécialistes appellent cela l’état ithyphallique du Dieu Amon ! Ce que l’on peut traduire plus simplement… comme le Dieu bandant !

Enfin, ce Ramsès III me permet de fermer une boucle, c’est lui qui m’avait intéressé lors de la visite du Musée de Turin car on y voit le célèbre papyrus qui relate le procès fait à celles et ceux qui ont conspiré contre lui (ses femmes en premier lieu et quelques-uns de ses généraux, dont on brouillait les noms sur le papyrus afin que la postérité ne les retienne pas !) et qui, finalement, comme le prouvent des recherches récentes, ont bien conduit à sa mort.

Au retour, arrêt sur les colosses de Memnon. Tas de pierres bien abîmés.

Après quoi, le soir, nous repartons, mais sans guide, pour explorer la ville moderne de Louxor. C’est l’heure du coucher du soleil, le Nil, quand nous le traversons dans une de ces navettes fluviales dont j’ai déjà parlé, brûle de reflets mordorés, s’y découpent les voiles de multiples felouques qui donnent l’impression d’une régate. Sur la rive Est, nous cherchons un magasin qu’on nous a conseillé, pratiquant le « fair trade », mais ne le trouvant pas tout de suite, nous nous dirigeons vers le souk et sur la grande avenue qui conduit à la gare, sommes heureux de ne rencontrer aucune gêne à marcher ainsi librement en ville, n’étant jamais importunés et étant même vus, semble-t-il, avec sympathie par les citadins de Louxor. Nous avons repéré une adresse, le Sofra, café restaurant réputé qui se trouve dans une petite rue ombragée perpendiculaire à l’autre avenue menant vers la gare. Superbe villa de plusieurs étages avec salons décorés à l’orientale, on se croirait au temps de Pierre Loti. Pour boire une tisane d’hibiscus bien rouge. Dommage qu’il soit trop tôt pour prendre le repas du soir, les noms des plats sont alléchants. C’est au retour vers le Nil que nous trouvons l’échoppe recherchée, petite boutique tenue par deux dames dont une vieille qui ne lève guère son regard du film musical en noir et blanc datant de l’autre siècle, qu’elle suit avec délice. La plus jeune nous montre ce qu’elle a, censé venir des diverses régions du pays, mais rien ne nous attire vraiment. Nous reprenons un bateau pour rentrer sur la rive Ouest et finissons par aller manger dans une taverne pour touristes.

26 novembre : mongolfières et retour. Dans un premier temps, j’ai été réticent, trouvant cela un peu gadjetiforme et sûrement décevant (qu’est-ce que 40 petites minutes dans les airs allaient apporter à notre impression d’Egypte? D’autant que c’est pas donné). Puis je me suis laissé convaincre, après tout, on ne sait jamais, ça peut être bien, et la lecture du Lonely Planet m’a plutôt encouragé à essayer. Nous nous retrouvons donc à cinq heures trente dans un immense champ (près de Gournah) où l’on commence à gonfler à l’hélium les ballons géants de tissus soyeux et vivement colorés. Quand le signal d’autorisation est donné par les autorités de l’aéroport, les employés se ruent sur les machines afin de les faire décoller, les très nombreux touristes sont répartis en groupes d’une vingtaine, chaque groupe assigné à un panier d’osier dans lequel on monte avec empressement. Consignes sont données en cas d’avarie. Les ballons (ils sont au moins quarante) commencent à s’élever dans le ciel au moment du lever de soleil. C’est un peu la fête, même si les touristes en goguette n’ont pas un grand respect pour les lieux survolés. Nous voyons juste le Ramesseum, temple consacré à Ramsès II, lieu de fouilles actives, puis notre Medinet Habou que nous survolons lentement avant de nous poser quelques mètres plus loin, à l’orée du désert. Voilà, ce fut amusant, modestement instructif, et nous avons vu les familles à l’heure du lever et du petit déjeuner en les survolant de quelque mètres, mais appréciaient-elles, elles, d’être ainsi survolées ? Après cela, il ne restait plus qu’à prendre la route du retour, traversant le désert jusqu’à la mer Rouge pour prendre l’avion du retour à l’aéroport de Hourghada. Là, c’est tout à fait autre chose, le faux-luxe, le fric, les complexes touristiques, les golfs en construction…

1D’après le dictionnaire de la civilisation égyptienne de Georges Posener en collaboration avec Serge Sauneron et Yves Yoyotte (célèbre égyptologue), « Ptah est Dieu de la ville de Memphis. La théologie locale le considère comme le créateur du monde, ayant mis les formes visibles sur la Terre par le coeur et la langue ».

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Asma Mhalla sur le nouveau système totalitaire

J’ai parlé il y a peu d’Asma Mhalla, cette brillante politologue qui analyse le moment présent en des termes – me semble-t-il – pertinents. Elle évoque le techno-fascisme, le BigState complété par la BigTech, autrement dit un « Diléviathan », pour décrire la collusion d’intérêt entre la Silicon Valley et la puissance réactionnaire qui guide l’Amérique, symbolisés par le couple formé par Musk et Trump1. Elle voit la situation actuelle aux Etats Unis comme résultant de la confluence de trois courants, les rednecks, les techbros et les néo-réacs, de l’effet de l’accélérationnisme autrefois prêché par des idéologues ayant débuté leur carrière à gauche avant de la terminer à l’extrême-droite comme Nick Land. Finalement, la démocratie cède le pas à la fluxcratie, cet impérialisme des flux informationnels qui nous submergent et nous empêchent de réfléchir à cause de la vitesse avec laquelle ils s’emparent de nous, nous sidèrent et nous abrutissent. Les dirigeants de nos sociétés en accélération constante ont compris que le pouvoir résidait dans le contrôle de ces flux.

Citant Arendt : « Staline, comme Hitler, mourut au beau milieu d’une horrible tâche inachevée. Et quand survint cette mort, l’histoire que ce livre raconte, les événements qu’il essaie de comprendre et d’expliquer de l’intérieur connurent une fin au moins provisoire ». En insistant sur le mot « provisoire ». Ce que mon ami J-P. traduisait l’autre jour d’une simple phrase : « en somme, Hitler a gagné ». On trouvera toujours des gens bien intentionnés qui refuseront ce genre d’affirmation : il est évident, n’est-ce pas, que le décorum nazi ne correspond pas à l’actuel. Les discours de Trump, logorrhées sans queue ni tête qui ressemblent à des propos de soulards, n’ont strictement rien à voir avec les harangues hitlériennes, construites et toutes inspirées par une idéologie claire et définie au préalable dans un Mein Kampf. Pourtant, le milliardaire américain vocifère tout autant et utilise des tournures de phrase qui collent avec celles du chancelier allemand. Olivier Mannoni, qui est le spécialiste de ce genre de langage, note que « les migrants empoisonnent le sang américain » dit l’un quand l’autre disait « les Juifs empoisonnent le sang allemand ». Les saluts nazis commis par Musk ne sont pas des maladresses ou des signes mal interprétés : ils entrent dans une stratégie de communication planifiée : en renvoyant vers un passé pas si ancien, leurs porteurs sidèrent avant d’écraser leurs auditoires sous la fausse évidence que les nazis et les fascistes ont gagné, en dépit de tout ce qu’on a voulu dire et laisser croire pendant huit décennies. C’est ce que Asma Mhalla appelle le fascisme-simulacre. Ce ne sont pas les gestes et paroles du fascisme originel, mais leur imitation, laquelle leur fait jouer un nouveau rôle dans le contexte actuel.

Ceux qui récusent tout rapprochement avec le fascisme originel restent prisonniers d’un contexte historique passé qui, certes, ne reviendra plus. Mais ils ne voient pas que ce contexte continue à exercer son influence via des stratégies comme le simulacre. La Shoah taraude les esprits pas seulement en générant horreur et rejet comme on a pu le croire dans les années d’après-guerre (quand Adorno écrivait que la seule politique possible était celle qui permettait d’en éviter le retour), mais aussi en tant que rappel incessant d’un fait qui, justement, parce qu’il s’est produit une fois, peut (doit?) se reproduire.

Hitler et Mussolini étaient déjà amateurs de technique, ils aimaient la vitesse, le courant futuriste italien incarné par Marinetti et Georgio Balla adorait les voitures de courses et rêvait de remplacer le Grand Canal par une autoroute, le régime hitlérien soutenait les Flèches d’argent de la firme Mercedes. Mais tout cela n’était rien en comparaison des technologies actuelles et du rôle qu’elles jouent dans la fascination présente pour un avenir technique où l’on se serait débarrassé des interrogations liées à l’être2. Dominique Eddé écrit dans son récent et bel ouvrage, La mort est en train de changer : « L’intelligence artificielle – machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être – est en train de déteindre sur un nombre impressionnant de gouvernants. Disons, pour n’en citer que quelques-uns, que Trump, Netanyahou et Poutine sont des cas types de toute-puissance, dénuée de surmoi, indifférente aux limites ». Machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être…

Bien sûr, Hitler, Mussolini et Staline régnaient par la terreur et la répression, mais outre que terreur et répression ne sont pas exclues aujourd’hui (voir ce qui se passe en Russie, voir le climat dans lequel commencent à vivre, aux Etats-Unis, les opposants à Trump, notamment dans les Universités), Hitler, Mussolini et Staline auraient fait sans doute l’économie des armes et des milices s’ils avaient eu pour eux les technologies de manipulation des masses dont nous disposons aujourd’hui. Pourquoi entretenir armée et police si l’on a les moyens d’amener les sujets à coopérer « dans la douceur » grâce à l’insidieuse persuasion des medias et des réseaux sociaux ? Bien sûr, les temps changent. A côté du fascisme historique, apparaît alors la notion d’unfascisme générique, dont le premier trait essentiel est l’affirmation de la toute-puissance de la force pure et le rejet de toute autre considération (comme le droit, la morale, la négociation à armes égales etc.) du côté des faibles (« des femmelettes » ont toujours dit les virilistes).

Futurisme italien, Luigi Russolo – Dynamisme d’une voiture

On me dira sûrement que cette puissance de la force pure est déjà présente dans les régimes sociaux non considérés comme fascistes, le libéralisme par exemple, puisque le seul respect de la force est avant tout une caractéristique du capitalisme (et de certaines sociétés pré-capitalistes aussi sans doute !), la différence résidant alors dans le fait que dans un cas, elle existerait de manière nue et dans les autres, de manière déguisée. En somme, les rapports de force brutaux auraient été déguisés pendant la courte période d’apparent triomphe de la démocratie libérale3, les conflits inter-états étant traités de manière non guerrière, mais diplomatique, par exemple. Cela ne ferait aucune différence ? Eh bien si, cela fait une différence car on est toujours libre de préférer débats et discussions, même interminables, à la guerre. Les dirigeants démocrates ne sont pas des philanthropes et on peut sûrement arguer qu’ils sont tous des agents du Capital, donc de la force, ils n’agissent pourtant pas d’une manière telle que les populations qu’ils gouvernent soient menacées en permanence de déportation dans des goulags et autres camps, ou dans des prisons où l’on torture, ni de manière telle qu’ils encourageraient la délation au sein de leur population – comme c’est actuellement le cas aux Etats-Unis. Ces mêmes dirigeants démocrates auront même laissé des pans entiers de leur population – pas toute, j’en conviens – s’exprimer par des mouvements de masse qui, parfois, ont abouti à des victoires en matière de salaires, de congés payés ou de protection sociale. C’est sûrement ce que Dominique Eddé appelle avoir un surmoi.

C’est peut-être là que réside la grande différence : avoir un surmoi ou pas4.

« Le fascisme originel, dit Asma Mhalla,est une idéologie flexible et autoritaire, nationaliste et anti-libérale, prônant un Etat fort et la suppression des oppositions ». Il lui succède alors un fascisme post-moderne qu’elle qualifie de « show qui anesthésie le réel ». « Ce fascisme fonctionne par une double caricature : celle du système qui l’a enfanté et celle du fascisme-origine qu’il singe ».

On peut reprocher à la politologue de demeurer au stade des idées abstraites et de ne pas faire (assez) le lien avec la machine sous-jacente à ces processus, même si elle convient que « De crise en crise, le métacapitalisme, comme système idéologique englobant, est toujours là. Quant au fascisme, il gonfle ou dégonfle selon la crise du moment. D’une certaine façon, il permet au métacapitalisme d’entrer en résistance contre lui-même. Le fascisme historique métabolisa un capitalisme industriel et libéral pour le regurgiter dans l’ordre libéral post-1945 en un capitalisme financier, volatile, ultra-consumériste et néo-libéral. Le fascisme hypermoderne digère cette ultime version financière et néo-libérale en un régime élitiste, autoritaire et anti-démocratique ».

Robert Kurz

C’est là le moment principal de son ouvrage où elle établit le lien avec la machine abstraite en question, et cela rappelle les propos de Robert Kurz expliquant le nazisme par la nécessité pour le capitalisme de se moderniser5. Néanmoins, cela suggère que le capitalisme possède des phases où il entrerait « en résistance avec lui-même », ce qui paraît douteux. Pensons plutôt, comme Kurz, qu’il a des phases où ses contradictions s’aiguisent et où une forme « moderne » doit éclore. Asma Mhalla ne va pas plus avant dans son exploration des liens avec le capitalisme moderne, voire post-moderne. Chez elle, les flux existent par eux-mêmes, ils ne sont pas les prolongements de flux existants, et c’est dommage. Car après tout, ils ont toujours un lien avec les campagnes de persuasion associées à la consommation, au commerce et au marketing. Ce sont les mêmes recherches en psychologie sociale expérimentale qui sont à la source des techniques de marketing et des stratégies développées aujourd’hui dans l’ordre politique et sociétal.

Reconnaissons-lui toutefois le mérite de mettre en évidence un fait en apparent désaccord avec un marxisme béat, qui est que l’hyper-moderne ne va pas vers, à proprement parler, un Léviathan, un régime centralisé (qu’il ne resterait plus qu’à abattre?) mais vers un Etat liquide, décentralisé, réduit à des millions de lignes de code… mais pas moins puissant. Le métacapitalisme a réussi là un coup de maître : il n’y a pas seulement la destruction systématique ou la mise sous coupe réglée des contre-pouvoirs démocratiques : il n’y a (enfin) plus aucun pouvoir de nature politique. Il n’y a plus que des capitalistes milliardaires qui s’enrichissent indéfiniment…

On arriverait alors à la question de savoir s’il existe une limite à de tels processus.

S’il en est une, comment s’en saisir si les sujets humains ne sont plus réduits qu’à des agents déshumanisés (comme c’est le projet des tenants du transhumanisme post-IA) ?

Il faudrait un gigantesque mouvement de révolte, mais d’où peut-il provenir6 ?

Asma Mhalla fait ce qu’elle peut, elle cite volontiers Camus, Orwell, Deleuze, Foucault, Arendt, Thoreau, elle a raison de le faire,

mais est-ce suffisant ?

Quelques formules d’Asma Mhalla :

– n’avez-vous pas l’impression diffuse de vivre un moment de dissociation collective ?

– Ce que nous appelons réalité est déjà une interface. Ce que nous croyons être liberté n’est peut-être qu’un paramètre de confort dans un système de contrôle invisible à l’oeil.

– Un rapport au temps qui pourrait bien rendre le monde fou. Les gourous de la Silicon valléey se sont adossés au courant accélérationniste. Accélérer le capitalisme par les hypertechnologies pour provoquer la grande implosion, le point de rupture et de chaos à partir duquel un nouveau monde naîtra

– Comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle

– se nourrit de colères, qui ne proviennent pas de la perception de l’inégalité sociale en soi ou de la guerre en soi, mais des promesses non tenues du progrès, de cette sensation de n’être jamais maître de soi, de n’être plus dépositaires que de vies qui ne comptent pas. Sur ce, interviennent des cataclysmes, des crises. 1929, subprimes, Covid

– apparaît un métacapitalisme, qui casse la monotonie, méta-idéologie qui crée et absorbe chaque parcelle de désir ou de conflictualité pour en faire une extension du marché, un objet désirable, en jouant sur les injonctions constradictoires sans fin. Nous sommes happés par les flux, constamment sollicités. Nos désirs circulent dans un circuit qui les précède et les capte avant même qu’on ne les formule.

1 Leur apparent divorce n’est qu’une péripétie secondaire qui ne dissout en rien l’alliance de fond entre les milliardaires de la Silicon Valley et les fascistes de la Maison-Blanche.

2 Il n’est pas sans intérêt de noter, me semble-t-il, une différence entre les technologies adorées des fascistes classiques et celles qui émergent en ce siècle : les premières, après tout, avaient au moins le mérite de promettre un « plus d’être » alors que les secondes ne sont orientées que vers un abandon de l’être. Le pilote de formule 1 représentait une sorte de sur-être, vaguement nieszchéen, alors que la start-up d’IA ne nous promet qu’un abaissement, une sorte de conduite de nos personnalités via des prothèses informatiques nous dictant à notre place ce que nous devons faire pour atteindre nos objectifs.

3 Lire à ce propos les descriptions des mécanismes de l’économie libérale dans Pétrole de Pasolini.

4 Il faut bien sûr en revenir à Freud pour asseoir ce type de jugement, mais on trouvera aisément dans Avenir d’une illusion par exemple de quoi le nourrir.

5 Dans La démocratie dévore ses enfants, éditions Crise & Critique.

6 A mon avis, et j’y revendrai bientôt, cela ne pourra se faire sans une sécession entre les tenants du futur technologique et ceux d’un certain conservatisme humaniste, les uns vivant dans les villes de pouvoir et les autres cherchant refuges dans les creux du monde, à l’abri des regards des premiers. Scénario de science-fiction qui reste à écrire et qui par certains côtés nous renverrait à l’époque de la préhistoire où coexistaient Néanderthaliens et Homo-Sapiens.

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Le voyage en Egypte – 4 – Louxor/1

En ce début d’année, alors que le monde s’obscurcit de plus en plus, j’ai le plaisir de revenir sur mon voyage récent en Egypte, en souhaitant à tous mes lecteurs de connaître des moments de bonheur en 2026.

*

Louxor, l’antique Thèbes. Appelée ainsi lorsque les Arabes découvrirent son temple qu’ils prirent pour un château, autrement dit un ksar.

23 novembre : Trois temples en une seule journée. La séparation a lieu avec notre équipage. Une voiture vient nous chercher. C’est le même chauffeur, Mahmoud, que pour aller à Abou-Simbel. Nous roulons dans le désert. Traversons une ville. Edfou. Comme il est huit heures, les rues sont animées, joyeuses des rires des enfants se rendant à l’école. Ils croisent les calèches, attraction touristique particulièrement appréciée des touristes notamment asiatiques.

Le temple d’Edfou est majestueux, c’est, paraît-il, le plus haut et le mieux conservé. De fait, sa façade (son premier « pylone » – cf. ci-dessous) est intacte des ravages du temps. Probablement cela est dû à son enfouissement après son délaissement à l’époque romaine – époque de Théodose 1er intransigeant sur le respect de la religion chrétienne, d’ailleurs ceux des Chrétiens qui à l’époque sont venus jusqu’ici ont tenté de faire disparaître les figures des dieux, en les martelant – jusqu’à ce que les savants napoléoniens ne découvrent le haut des tours dépassant des sables, et que l’illustre archéologue Auguste Mariette ne s’en empare dès 1860. Il est dédié à Horus, le dieu-faucon, et fut érigé sous les Ptolémées, lui aussi (comme Kom Ombo, donc) (entre 237 et 57 avant J.C.). On y voit des scènes de combat entre Horus et Seth, qui apparaît sous la forme d’un hippopotame (ridiculement petit !). Une salle des offrandes, celle où Hathor recevait ses cadeaux de la part d’Horus, et des bas-reliefs représentant Ptolémée III et sa cour. Emouvante chambre des parfums, avec des dessins de plantes et des hiéroglyphes en relief (au lieu d’être creusés). Le sanctuaire abrite une barque en bois de cèdre (comme toujours pour le transport des âmes), reconstituée par Mariette (l’original étant parti ailleurs). On peut voir sur certains piliers, la présence du dieu Ptah, sacré Dieu, dont nous entendons souvent parler depuis le début de notre voyage (à Alexandrie déjà) sans bien le connaître (ne l’ai-je pas confondu, issu de la bouche de Sara, avec Jupiter…), Ptah le premier Dieu ? Le créateur ? Celui à propos de qui Nerval écrit : Le Dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers ? En tout cas ici le dieu des artisans et des artistes, au point, nous dit notre guide Ahmad, que l’on s’est servi de sa silhouette pour façonner les Oscars qui sont remis chaque année à Hollywood (Vrai ? Faux ? Nous n’avons pas pu le vérifier)1.

Encore un peu de route pour atteindre Louxor.

Karnak est monstrueux, une ville. Et que nous visitons en trop peu de temps. Chaque recoin mériterait commentaire et explication, mais tout va trop vite, Ahmad est pressé, il ne nous attend pas, il commence ses explications avant que l’intégralité du groupe ne soit réunie. A la longue, on se fatigue, on se résigne, on se dit qu’on verra les explications dans des ouvrages spécialisés, on essaie d’inventer pour soi-même. Ce que je retiens, c’est que le temple immense (ou plutôt la constellation de temples) est construit autour de deux axes, un Nord-Sud et un Est-Ouest. L’axe Est-Ouest va bien avec la tradition, c’est ainsi que sont construits tous les temples. L’axe Nord-Sud, c’est pour le parallélisme avec le fleuve, et la liaison avec l’autre temple, celui de Louxor, au moyen d’une vaste allée de sphynx de trois kilomètres. La plupart des temples sont organisés en « pylones » et en « salles péristyles ». Non, un pylone n’est pas un mat en fer qui soutient du fil électrique. Wikipedia dit : « un pylône (terme issu du grec πυλών / pulṓn, « portail ») est une construction monumentale formée de deux tours à base rectangulaire reliées par un linteau, offrant une porte d’entrée dans les temples égyptiens ». Nous en avons déjà vu un bel exemple au temple de Philae. Quant à la salle péristyle, comme son nom l’indique, c’est une salle entourée de colonnes. Le temple principal est dévolu à Amon-Rê. Une allée de sphynx conduit au premier pylone, construit sous Nectanébo (XXXème dynastie, donc ce premier pylone a été construit en dernier), dont on voit, au dos, les restes d’échaffaudage ayant permis sa construction (montagnes de roche et de terre), puis on débouche sur des temples, celui de Séti II et celui de Ramses III. Un temple au péristyle immense… (Reconnais-tu le temple au péristyle immense et les citrons amers où s’imprimaient tes dents ? Écrivait encore Nerval) hébergeant même une salle hypostyle, à savoir une vraie forêt de 134 colonnes papyriformes, hommage au papyrus et aux marécages, recouvertes de couleurs vives dont il reste des traces. Etonnant ensemble, une salle pleine de colonnes où l’on peut à peine circuler, et seulement lever le regard vers les sommets.

Karnak est aussi le temple des obélisques, il y en a presque partout. Le plus haut jamais construit est celui d’Hatchepsout, la seule et unique pharaonne, dont je parlerai plus loin. Ayant plus ou moins éclipsé son beau-fils Thoutmosis, lorsque celui-ci revint au pouvoir, il voulut bien sûr gommer les traces de la belle-mère. Interdit de détruire un obélisque, les prêtres s’y opposent. Alors il tente de le cacher au moyen d’un mur et d’un autre obélisque. Quand on prend à droite l’allée Nord-Sud, on trouve encore des obélisques, des plus petits, des un peu bancals… jusqu’au temple de Mout – l’épouse d’Amon – en passant par la salle des cachettes (où l’on a retrouvé enterrés mille trésors, rapportés des campagnes militaires menées autant en Asie mineure qu’en Nubie, dissimulés afin de les soustraire aux convoitises des pilleurs), et le célèbre lac sacré. Le nombre de pylones atteint dix.

Dans la soirée, nous complétons nos visites par celle du temple de Louxor illuminé. Le premier pylône est précédé d’un obélisque solitaire, son jumeau ayant été offert à Paris. Six représentations de Ramsès dont l’une en granit rose sont adossées au mur. Les habitants des lieux venus tardivement s’étant installés par-dessus les ruines enfouies sous le sable, les reconstructeurs du temple ont du démolir leurs habitations, sauf la mosquée qu’ils avaient construite, puisque une mosquée ne saurait être détruite, cela donne un aspect étrange et sympathique, comme si une vraie vie continuait d’exister au sein des bâtiments anciens. Par rapport à Karnak, Louxor présente des proportions plus humaines. Pourtant, Ramsès II est partout, et les divinités qui vont avec : Amon en premier lieu, accompagné de femme et enfant – il s’agit là de ce qu’on appelle une triade et qui est présent dans chaque ville, dans la mesure où chaque ville possède son dieu propre, ou du moins, celui qu’elle préfère. Les autres membres de la triade sont ici Mout (sa parèdre) et Khonsou (son fils). Au-delà du portique s’ouvre une allée de colonnes gigantesques, papyriformes comme disent les spécialistes, créée par Aménophis III, avec des châpitaux en forme de fleurs ouvertes dont notre guide dit, admiratif, qu’ils pourraient supporter vingt-deux personnes debout… mais qu’iraient faire là-haut vingt-deux personnes debout ? Les bas-reliefs des murs extérieurs représentent comme toujours des scènes de bataille (encore Qadesh), mais aussi des scènes de joie, de retrouvailles entre les dieux lors de la fête d’Opet, au second mois de l’époque d’inondation.

24 novembre : deuxième jour à Louxor, consacré à la rive Ouest, celle vouée aux Morts et qui contient, dans de vastes étendues désertiques et montagneuses, la vallée des Rois et le temple de Hatchepsout (entre autres, car il y a aussi la Vallée des Reines, celle des Nobles et le village de Deir-el-Medina, dont nous serons privés, faute de temps et aussi parce que la tombe de Nefertari étant fermée, la vallée des Reines ne présenterait plus beaucoup d’intérêt, d’après notre guide). On pourrait dire de la Vallée des Rois qu’elle est devenue un vaste complexe de tombes parcouru par des véhicules électriques qui déposent les très nombreux touristes de place en place (Gizeh a aussi cet aspect désormais, fini le temps des aventuriers anglais qui la parcouraient à dos de chameau), lesquels touristes (dont nous faisons partie), n’en finissent pas de se photographier, comme si ce qui les intéressait en ces lieux, ce n’était pas les lieux eux-mêmes, mais leur propre présence. Alors, on voit des jeunes femmes, courtement habillées, se filmer afin, n’en doutons-pas, de nourrir dans l’instant le fil de leurs « stories ». On parle anglais, allemand, coréen, taïwannais, thaï, beaucoup moins japonais, les habitants de l’archipel se faisant en tout cas plus discrets. J’éprouve de la tendresse pour un vieux couple de cette nationalité, solitaire, qui remonte tout en sueur et éreinté une des rampes qui conduit au fond d’une tombe. Elle cherche une place pour s’asseoir, je lui en fais une près de moi, mais comme je ne peux pas les séparer, je cède la mienne au mari, qui me serre la main avec effusion. Modeste instant de rencontre au sein de lieux où on n’en a que pour soi-même et la photo que l’on prendra.

Les tombes pharaoniques sont de profonds couloirs dont les parois et les chapelles percées de temps en temps à titre de haltes de repos, contiennent des dessins fabuleux, gravés dans la pierre, et peints de couleurs vives, accompagnés de textes qui nous demeurent mystérieux, à nous autres béotiens, mais qui ont sans doute été tous traduits, révélant alors tous les secrets des vies de cette époque. C’est parfois beau à couper le souffle. Au bout du couloir, c’est la mort. Ou la morte, ô délices, ô tourments ! (la rose qu’elle tient c’est la rose trémière, disait encore Gérard). Peu de tombes recèlent la momie du roi embaumé. Seule peut-être celle de Toutankhamon, qui fut protégée par l’ombre que lui fit la tombe d’à côté… Nous voyons Ramsès III, Ramsès IV et Merenptah, dont les momies sont ailleurs.

Après une courte halte chez un tailleur de pierres, chez qui nous faisons provision de petits cadeaux (quelque scarabée, quelque hippopotame et quelque chat dédié à la déesse Bastet), nous voici face à l’immense temple construit pour Hatchepsout, par son architecte (et amant disent les amateurs de petites histoires) Sénènmout, au bas de la montagne, étalé sur trois terrasses avec, à chaque étage des galeries qui représentent les événements marquants, imaginaires ou réels, attachés à cette reine unique qui dut abandonner son apparence féminine pour mieux incarner le Pouvoir. Ainsi une aile est-elle consacrée à sa naissance imaginairement conçue d’origine divine, et une autre au grand voyage entrepris au pays de Pount, qui n’est autre que l’actuelle Somalie. Toutes ces illustrations s’étalent sur les murs comme les planches d’une énorme bande dessinée, jusqu’aux personnages croqués avec réalisme comme cette reine du Pount, petite et déhanchée et souffrant d’éléphantiasis. Le coeur se serre au souvenir du massacre perpétué ici en juillet 1997.

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Pétrole

quelques jours à Paris où tout se mêle. La photo, le théâtre, la peinture, pas de frontières entre tout cela, mais des vases communicants, comme le montre par exemple l’inexistence de limite désormais entre théâtre et cinéma via la video comme on l’a vu à l’Odéon, ce dimanche 21, dernier jour pour Pétrole de Pier Paolo Pasolini mis en scène par Sylvain Creuzevault, avec une pléïade d’acteurs que je ne connaissais pas mais qui sont simplement géniaux. La photo noir et blanc se nouait à ses premiers temps avec le dessin et la gravure, on appelait cela, je crois, le pictorialisme dont l’un des maîtres fut Weston, on en est sorti depuis et on a préféré le réalisme voire le réalisme social des Cartier-Bresson, Louise Weiss ou Edouard Boubat, mais cela n’empêche pas que ce fut d’une beauté intemporelle et magique, qui, par moments, comme c’est bizarre, se retrouve sur les toiles réalistes de Gerhardt Richter : quoi de plus proches qu’une cuvette de toilette photographiée par Edward Weston et un rouleau de papier toilette peint par Richter ? On rêve d’un spectateur qui ne connaîtrait pas l’histoire, qui découvrirait toutes les oeuves existantes en même temps, confondant les dates, les écoles et les tendances. Guillaume Bresson en fut, selon ses propres dires un exemple ; débarqué à Paris pour y étudier aux Beaux-Arts, il découvrit tout en même temps et ne prit la peine ni de classer ni de hiérarchiser. C’est comme cela qu’il faudrait faire toujours. Après tout, un portrait de Clouet se retrouve chez Richter, encore lui, et ce qu’on admire chez les deux c’est cette technique de maniement du pinceau et de la substance huilée, les médium, les huiles de lin, d’oeillette ou de carthame, les soies fines et lustrées. Et puis, entre peinture et théâtre, quel lien, quelle continuité ? La mise en scène de Pétrole fait éclater au grand jour les scandales qui ont ensanglanté l’Italie des années soixante-dix, conduisant aux massacres de Turin, de Bologne, de la piazza Fontana, orchestrés – cela est prouvé depuis – par l’extrême droite, Ordine Nuevo, Loge P2 et derrière tout ça l’ombre de la CIA, Giulio Andreotti est incarné sur scène et devant la caméra, tout comme le sont (magnifiquement) les grands patrons de l’ENI, de la même façon que la peinture de Richter nous remet en mémoire les événements qui se déroulaient à la même époque en Allemagne fédérale, avec le 18 octobre 1977 (titre d’une série exposée1), le « suicide » des membres de la bande à Baader. La peinture de Richter en noir et blanc répond exactement au film video également en noir et blanc qui montre les visages contorsionnés des conspirateurs, elle montre les visages morts, les corps suppliciés de Gudrun Ensslin et d’Andreas Baader. En un autre lieu, au Jeu de Paume, le photographe Luc Delahaye expose des photographies grand format de guerres et de scènes de misère sociale. On ne sait pas si ces grands formats ne sont pas des fresques adaptées à notre époque. Scène de pillage à Port-au-Prince, scène de lynchage en Lybie, scène d’errance de migrants à Calais dans la forêt, scènes de guerre en Ukraine ou ailleurs, Delahaye dit qu’il n’a voulu qu’enregistrer le monde sur ses supports numériques, mais ne rejoint-il pas le peintre, qu’il s’agisse alors de Caravage ou du Titien (dont justement Richter s’est inspiré pour une série de toiles qui empruntent au grand maître italien ses pourpres et ses magentas) lorsqu’il ose lui-même composer son image, ne s’arrêtant pas à la photo directe mais reprenant tel visage de telle photo, telle attitude corporelle d’une autre ?

Tout ce que nous voyons nous parle, nous incite à regarder notre époque avec la même acuité, le même souci de la comprendre, par le langage, le théâtre, la photo, la peinture. Une seule réserve : si nous pouvons la comprendre, saurons-nous influer sur son cours ? Il faut être non pas « optimiste », ce serait ridicule, mais déterminé, volontaire pour s’engager dans la réflexion et dans l’action. Si j’intitulais cet article « Pétrole » c’était en hommage bien sûr à Pasolini qui, d’une certaine façon, synthétise tous ces efforts à penser et à susciter l’action. Mais c’est peu encourageant pour nous, ses spectateurs, puisqu’il en est mort. Alors ? La magnifique Asma Mhalla a quelque chose qui me fait penser au grand Italien. Comme lui, elle tente de comprendre son monde contemporain en usant des mots qui conviennent, sans chichi et sans détour car elle appelle « fascisme » le fascisme (même si c’est pour lui accoller le préfixe « techno »), et comme lui – oui, c’est étrange – elle propose pour nous aider à réfléchir une liste de livres. On pourrait comparer, mettre face à face les deux listes (ou au moins des extraits de ces listes), celle, posthume, donnée par Pasolini et retrouvée dans un attache-case près de la Porta Portese et celle que donne Asma Mhalla à la fin de Cyberpunk, nous y trouverions sans doute des concordances, en dépit du fait qu’ils n’ont pas vécu à la même époque.

Pier Paolo PasoliniAsma Mhalla


Dostoïevski (Les Possédés)George Orwell (1984)
Gogol (tout)William Gibson (Neuromancien)
Dante (derniers chants du Purgatoire)Michel Foucault (Surveiller et punir)
SwiftGilles Deleuze (Post-scriptum sur les sociétés de contrôle)
Schreber (Mémoires d’un névropathe)Jean Baudrillard (Simulacre et simulation)
Strindberg (Inferno)Hannah Arendt (Le système totalitaire)
Apollonios de Rhodes (Les Argonautes)Albert Camus (L’homme révolté)
Ferenczi (Thalassa)Stefan Zweig (Le monde d’hier)
Sollers (sur Dante et Sade)Henry David Thoreau (La désobéissance civile)

1Le titre de la série 18 Octobre  1977 fait référence à la date à laquelle Gudrun Ensslin, Andreas Baader et Jan-Carl Raspe ont été retrouvés morts dans leur cellule de la prison de Stuttgart-Stammheim. Plus de dix après, Gerhard Richter choisit d’aborder le thème dans son travail, expliquant ses raisons comme suit: « La mort des terroristes ainsi que tous les événements qui l’avaient précédée et lui avaient succédé sont le signe d’une abomination dont je ne parvenais pas à me défaire, même si je m’efforçais de la refouler ». (Notes pour une conférence de presse, Novembre – Décembre 1988 dans: Gerhard Richter: Text. Writings, Interviews and Letters 1961–2007, Thames & Hudson, London, 2009, p. 202 cité dans Elger, Édition Hazan, 2010, p.247.) Le dévoilement des peintures en 1989 provoqua la controverse, ce qui démontra que la page n’était pas non plus tournée aux yeux de l’opinion publique allemande. (extrait du site https://www.gerhard-richter.com/fr/art/paintings/photo-paintings/baader-meinhof-56)

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Le voyage en Egypte – 3- La partie en felouque, d’Assouan à Kom Ombo

Une felouque traditionnelle est un bateau à voile, long d’une dizaine de mètres, avec long mât et voile pointue, au confort très rudimentaire. La nôtre est plus élaborée, fabriquée pour les touristes. Un bateau à moteur vient volontiers s’accoler à elle pour apporter la table des repas et le cabinet de toilettes, éventuellement pour la pousser en cas d’absence de vent ou de retard sur les horaires prévus. Le soir la felouque se transforme, grâce à l’habilité des hommes d’équipage (ils sont quatre, dont un capitaine – le nôtre se fait appeler Bob Marley – et un cuisinier) en ensemble de chambres séparées par des stores et protégées par des moustiquaires, pour un sommeil profond renforcé par le clapotis des vagues. Pour passer la nuit, évidemment, nous devons accoster et nos navigateurs connaissent les endroits les plus appropriés. Nous ne pourrions pas naviguer la nuit car nous ne sommes pas éclairés et de gros bateaux de croisière continuent, eux, leur trajet en remontant le fleuve jusqu’à Assouan. En régime normal donc, nous avançons dans le plus grand silence, tirant des bords d’une rive à l’autre, cherchant à éviter les gros bateaux, ainsi que les câbles qui les unissent aux remorqueurs qui les tirent. De notre position, nous sommes idéalement placés pour observer la vie des hommes et des femmes sur les rives. Ce sont des pêcheurs, des éleveurs ou des lavandières, les ibis blancs se posent en troupes sur les carrés de verdure. Lorsqu’on accoste, on peut parcourir quelques mètres jusqu’à l’extrếmité de la bande verte, au-delà, c’est aussitôt le désert, la sécheresse et le soleil qui écrase l’horizon. Les oasis vivent à l’ombre des grands palmiers, palmiers un peu particuliers à l’Egypte qui donnent comme fruit le doum, sorte de grosse date que les Egyptiens ne mangent que par temps de disette. Au bord de l’eau, parfois, on trouve d’agréables salons où viennent, souvent de loin, se détendre des habitants à moins qu’ils n’organisent une fête, un mariage par exemple. Les poteaux sont peints de formes géométriques dans des couleurs pastels qui rappellent les piliers des temples que nous verrons par la suite, ceux qui ont gardé leurs couleurs anciennes.

Nous embarquons à Assouan le 20 novembre en début d’après-midi. De gros bateaux passent sur le Nil, de différentes formes : bateaux de croisière, dhahabiyyas tirés par des remorqueurs, rares sont les felouques. Les énormes bateaux de croisière font penser aux silures qui naviguent peut-être en-dessous, sans qu’on les voie, bien sûr. Il y a longtemps qu’il n’y a plus de crocodiles sur le Nil, exactement depuis la construction du grand barrage qui les retient dans le lac Nasser, comme il retient aussi le limon qui ne vient plus jamais nourrir les rives, obligeant les paysans à répandre de l’engrais sur leurs cultures. Prix à payer pour l’électricité d’origine hydraulique. Ce prix paraît lourd.

21 novembre : Felouque. Daraw et Kom Ombo. Vendredi. Jour de prière. Les voix des mosquées se répondent d’une rive à l’autre. La rumeur est telle qu’on n’ose imaginer le moindre habitant non atteint par la clameur du muezzin, à moins peut-être d’être sourd, mais même alors il doit y avoir un moyen pour s’infiltrer dans le corps et l’âme du quidam, que celui-ci le veuille ou non. On accoste à Daraw, petit village célèbre pour son marché aux chameaux, mais celui-ci n’a lieu que le mardi et le samedi, alors pourquoi accoster ? Pour le marché quotidien, les blocs de viande suspendus au-dessus des étals, les marchands de fruits et de légumes, les vendeurs de jus de canne à sucre. Mais en nous enfonçant dans le village, entre les mosquées pleines à ras bord (que des hommes) et les cafés à demi-ouverts, nous finissons par nous sentir mal à l’aise. Sommes-nous à notre place ? Une bande de jeunes, à nos bonjour, réplique par des gestes non ambigus. Nous attendons alors quelques temps, à l’abri, que notre guide ait fini sa prière pour reprendre notre chemin en sens inverse. Prêts à aller plus loin, prêts à somnoler sur la felouque, et à lire les guides et les romans de Naguib Mahfouz.

Le trafic sur le fleuve s’est allégé. Les bateaux ne repartiront d’Assouan que demain. Nous accosterons encore un peu plus loin. Cette fois pour Kom Ombo, sur la rive Est, temple consacré au dieu Sobek, le crocodile. On se demande souvent pourquoi scarabées et crocodiles ont une telle popularité, au point qu’ils sont des animaux sacrés et que leur morphologie orne bijoux et bibelots, c’est probablement que lorsque la crue annuelle du Nil approchait, ce sont ces animaux qui l’annonçaient, se mettant à ramper sur les rives ou à grouiller sur le sable. De là à croire qu’ils étaient à l’origine de la crue…. Le temple de Kom Ombo – ce qui veut dire « colline d’or » – est aussi dédié à un autre dieu, frère de Sobek : Haroeris (ou Horus l’ancien), d’où sa caractérisation comme « double temple », double sanctuaire, double allée de colonnes. On a identifié Haroeris au dieu de la médecine. Cela explique sur les murs extérieurs les reliefs représentant les instruments chirurgicaux de l’époque de Ptolémée, et des scènes d’accouchement : la parturiente accouchait en position assise. Le temple était non seulement lieu d’adoration divine, il était aussi lieu de pédagogie et de mémoire. On trouve ici un vrai calendrier des fêtes, des chiffres, des représentations d’outils. Et des scènes d’histoire bien entendu, glorifiant plusieurs Ptolémées, ces rois qui pourtant s’avérèrent cruels et peu fréquentables. Notre guide nous en présente un, il semble que ce soit Ptolémée VIII : il est suivi par son épouse et par sa fille, qu’il épousera aussi. La première épouse se rebellant et souhaitant devenir reine à Alexandrie, il lui enverra un cadeau : son fils découpé en tranches. Ces gens ne plaisantaient pas. Notre guide nous fait également remarquer combien, selon lui, l’art gréco-romain de l’époque ptolémaïque s’éloigne de l’art égyptien : il y a ressemblance bien sûr, notamment en ce que les personnages sont de préférence représentés de profil, mais dans le premier, on vulgarise les formes, les ventres sont trop bas, les seins trop hauts et les fessiers exagérément rebondis, par rapport au second. De l’art égyptien au rabais en quelque sorte. Pourtant l’architecture du temple en impose, les colonnes notamment, tout semble un bloc concentré, comme construit dans un seul roc de grès de couleur plutôt rouge. A la sortie du temple, on peut visiter un petit musée qui entrepose des momies de crocodiles.

*

La chaleur est arrivée. Nous transpirons. La terre est sèche. Les minarets n’arrêtent pas de diffuser leurs litanies. Notre guide fait sa prière. Il n’aime pas que je dise qu’au village de Daraw, de jeunes garçons nous ont fait un doigt et nous ont crié « fuck you ! ».

Et oui. Si jamais on suivait ce conseil…. D’aller nous faire foutre, cela ferait perdre à l’Egypte des devises et à nos guides leur emploi, mais cela a-t-il de l’importance ? La dignité d’un pays est aussi dans son refus de se laisser envahir par les touristes étrangers, qui, c’est bien connu, n’enrichissent qu’une petite partie de la population.

Pourtant nous continuons d’aller vers ces pays parce qu’ils nous enseignent des éléments d’histoire et d’anthropologie que nous ne pourrions connaître que de manière abstraite, livresque, si nous ne le faisions pas. Or, nous avons besoin de connaître ces éléments, ces réalités loin de nous, afin de nous rendre compte que nous ne sommes pas seuls au monde et qu’il y a (ou qu’il y eut) d’autres manières de vivre le monde que la nôtre.

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22 novembre : Silsila et dernier jour en felouque. Nous nous arrêtons au bord du Nil un peu avant midi. L’oasis est agréable, avec son espèce de guinguette qui accueillera bientôt une fête. Et nous pouvons nous tremper un peu les membres inférieurs, faire quelques pas sous les palmiers datiers, entre quelques habitations, des fauteuils abandonnés et une vieille moto qui attend son conducteur. Le guide est vigilant : il ne souhaite pas que nous allions errer trop loin. Interdiction de dépasser la route. Remontés dans la felouque, nous voyons arriver les invités. Ils sont pour la plupart venus par la route. Ils sont là, nous dit notre guide, non pas pour faire la fête mais pour la préparer, ce qui ne les empêche pas de chanter et de danser au son d’une musique sortie des haut-parleurs.

Nous nous sommes amarrés en réalité à quelques encablures de notre visite de la journée : le djebel Silsila, où sont les carrières de grès qui ont fourni les constructeurs des temples environnants. Cela a un peu l’air des carrières de Carrare. Mais en plus jaune, doré. Entourant des dunes de sable. Dans le rocher ont été creusés de petits temples et des chapelles comme celle consacrée à Horemheb1, roi ayant régné de 1319 à 1292 avant J.C. avec à l’intérieur de nombreuses inscriptions et des dessins gravés représentant les dieux en vigueur à cette époque, dont, comme souvent, le dieu Ptah, responsable des arts et de l’artisanat. De retour vers le bateau, sur la petite plage, nous buvons le café nubien préparé par le capitaine Bob Marley. C’est notre dernier jour de navigation : demain nous abandonnons la felouque à 6h du matin. Une voiture viendra nous chercher pour nous emmener à Louxor.

un doum

1 Laurent Coulon, titulaire de la chaire d’égyptologie au Collège de France, fait une leçon presque entièrement consacrée à Horemheb, qui fut d’abord un prince avant d’être pharaon, et chargé des tâches diplomatiques. Il allait représenter le pharaon à Babylone. On a retrouvé les papyrus relatant ces entrevues ainsi que le nom de celui qui servait d’interprère, au cours d’une fouille récente conduite à Saqqara.

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L’IA, et après?

Je marque une pause dans mon voyage en Egypte. Le voyage est un moment toujours merveilleux, mais il n’empêche pas que le monde bouge à côté, ou plutôt que le temps n’en finisse pas d’accélérer.

IA omniprésente. Combien d’articles et de débats déjà consacrés à cet objet ? Comment en parler de manière neuve relativement à tout ce qui s’est déjà dit ? Un débat à l’émission C ce soir m’a intéressé il y a peu de temps. S’y trouvaient réunis les philosophes Eric Sadin, Apolline Guillot et Anne Alombert, le paléoanthropologue Pascal Picq, une entrepreneuse du domaine Marion Carré et un journaliste de BFM. C’était à l’occasion du troisième anniversaire du surgissement de Chat GPT dans notre quotidien. 800 millions de personnes l’utiliseraient aujourd’hui.

Il est fascinant de voir s’organiser les termes d’un débat télévisuel : il y a les critiques acharnés, ceux qui se montrent à contre-courant et prêts à tout pour entraver la marche de l’innovation que constitue (par exemple) l’IA, il y a au contraire ceux qui sont dans le courant, acceptent de reconnaître sur une base « humaniste » qu’il y a quelques inconvénients à ce soi-disant « progrès », mais qui pensent sincèrement que l’on peut encore « légiférer », limiter les dégâts, orienter la machine seulement vers les usages bénéfiques à l’humanité etc. Les pour et les contre, comme pour faire un « bon débat », mais qui sont tous d’accord quand même sur le fait qu’il y a un courant, même si certains s’y opposent, et que cela est, hélas, indiscutable. Tout comme il y a indiscutablement un réchauffement de la planète. Tout comme il y a indiscutablement une disparition de certaines espèces. Ceux qui s’opposent pensent que cela nous tombe dessus sans avoir prévenu, que c’est une sorte de tendance innée à l’humain de toujours vouloir faire plus, mieux, plus vite, plus efficacement, que c’est bien allé dans le passé, mais que maintenant, bon, ça va, c’est devenu trop, il va falloir faire quelque chose. L’anthropologue reconnaît volontiers le risque, la situation inédite : pour la première fois dans l’histoire, une technologie se répand à grande vitesse, sans, évidemment, que les gens n’aient été préparés à l’utiliser, il en résulte selon lui une grave atteinte au « cerveau social », autrement dit à tout ce qui se développe à partir du dialogue et de l’interaction entre humains et entre espèces vivantes (serais-je tenté d’ajouter).

Que cela n’ait pas été prévu… à voir, on parle de l’IA depuis au moins soixante-dix ans, autrement dit dès que l’informatique a commencé à germer dans quelques esprits. Ce pauvre Alan Turing, lui-même, y pensait déjà. On connaît son fameux test : une machine pourrait être dite intelligente le jour où on ne saurait plus distinguer ses réponses à des questions de celles fourniés par un humain oridinaire. Encore fallait-il définir l’humain ordinaire. Mais on y est, là, en ce moment, à ce qui semble, avec Chat GPT. Même pas nécessaire de définir l’humain ordinaire. C’est tout humain. Oui, tout humain se sent dépassé par les réponses fournies. Il paraît même que des mathématiciens ont été bluffés par les démonstrations fournies par la dernière version de Chat GPT pour des théorèmes très compliqués dont certaines preuves se faisaient au moyen de l’axiome de choix, ils ont alors demandé une preuve sans l’axiome de choix… ils l’ont obtenue. L’un d’eux disait qu’il fallait trouver la bonne hypothèse de récurrence, en général le mathématicien ordinaire ne la trouve pas, la machine, elle, oui. Elle la trouve. Si c’est un match, l’IA gagne 5-0. Mais pour en revenir à ce qui vient d’être dit : oui, c’était prévu, attendu, préparé. Dès 1956, Newell et Simon avaient conçu un General Problem Solver qui était capable – prétendaient-ils – de découvrir tout seul la loi de Kepler (ils se vantaient bien sûr, ils avaient mâché le travail à la machine, mais quand même). Par la suite, les recherches ont longtemps piétiné. Les malins vous diront que c’était parce que les chercheurs s’entêtaient à travailler sur des modèles symboliques. L’exemple le plus clair étant la manière de vouloir résoudre les questions de traduction automatique au moyen de grammaires et de lexiques où les règles et les entrées lexicales étaient représentées par des symboles, on pensait alors que l’intelligence artificielle ne pouvait fonctionner qu’en simulant le fonctionnement de nos propres capacités cognitives, lesquelles devaient s’exprimer sous forme de théories logiques (il y a peu de différences entre une grammaire de Chomsky et un système formel permettant d’axiomatiser une théorie logique). Cela a changé avec l’apparition des premiers modèles connexionnistes, façon de prendre pour unités de formalisation non pas les signes supposés présents dans nos cerveaux, mais les neurones dont les activations pouvaient être à l’origine de ces signes. Les chercheurs se trompaient à deux niveaux : d’une part, il n’était pas nécessaire de vouloir à tout prix simuler nos fonctionnements cérébraux, et d’autre part, même si on voulait au moins en partie s’en inspirer, il ne fallait pas en rester aux signes organisés en systèmes comme dans des théories logiques, il fallait descendre en termes d’échelle et tenter de formaliser les neurones. Ce que ne permettaient guère de réaliser les machines de l’époque mais que très vite ont pu faire les machines suivantes, ayant acquis d’énormes gains de puissance calculatoire grâce à l’évolution des processeurs.

L’IA n’est donc pas tombée de la dernière pluie. Et si nous élargissons un peu le champ de notre interrogation, on verra vite qu’elle fait partie des processus d’automatisation qui se sont mis en place depuis bien longtemps. Depuis quand, au fait ? Euh, oui, c’est ça, depuis l’aube du capitalisme.

Alors Apolline Guillot a beau jeu de répondre à Eric Sadin qu’il réagit bien tard et que nous aurions pu déjà nous manifester quand de nombreuses tâches manuelles ont été remplacées par la machine. Les débuts du chômage de masse coïncident avec la robotisation intense dans les usines automobiles. Alors lui dit-elle : cela ne vous gêne que lorsqu’on touche aux travaux intellectuels, mais pas quand on touche aux manuels ? L’attaque est perfide. Evidemment qu’on aurait pu réagir avant, mais n’y a-t-il pas eu dans le passé des réactions justement face aux machines ? Les luddites par exemple, ont fait parler d’eux.

1811: les luddites se rebellent contre les machines

Et puis, quand on s’en est pris aux tâches manuelles, plein de bons esprits ont prétendu que c’était un bien, puisqu’on supprimait ainsi des tâches harassantes et fastidieuses. Après tout, tout cela ne faisait que suivre la trajectoire entamée depuis l’apparition de la monnaie : celle-ci permit la divison du travail, grâce à l’échange marchand, des membres de la société purent être débarrassés de tâches ingrates (comme produire leur propre nourriture) pour se livrer à la pensée abstraite, à la poésie ou à la musique. Quoi de plus naturel ensuite que chercher à en débarrasser tous les humains ? Cela se tenait… un peu. Un peu seulement car c’était quand même mépriser le travail manuel.

Avec ce qui se passe aujourd’hui, on tombe bien sûr dans un autre « paradigme », si on va jusqu’à supprimer les tâches intellectuelles, que reste-t-il à l’humain ? Si jusqu’ici il pouvait se réfugier dans la pensée qui était jugée comme une tache noble, si on lui supprime la pensée, il n’y a plus de tâche « super-noble » à accomplir…

Evidemment, toutes les justifications surgissent : progrès dans les connaissances (une IA serait capable de prévenir toute forme de cancer bien avant le meilleur oncologue, une IA peut dépouiller une masse de données en quelques millièmes de secondes etc.), substitution à l’humain pour accomplir des tâches jugées fastidieuses (composer un PowerPoint, disait le journaliste de BFM – tu parles ! Moi, j’ai toujours aimé faire des PowerPoint !), bref : gain en efficacité et en rentabilité. Mais c’est justement ce qui a été de tout temps recherché : le progrès technologique vise principalement à accroître la productivité, et avec l’IA, on franchit d’un seul coup un bond immense. Or l’augmentation de la productivité ne saurait être un but pour l’humanité. Je renvoie ici au livre de Moishe Postone, La société comme moulin de discipline. En principe l’augmentation de productivité devrait servir à alléger la tâche des travailleurs, mais dès qu’elle se produit, au lieu de créer cet allègement, on a toujours vu qu’elle suscitait une extension de la production, ramenant le travailleur à sa situation initiale, et ainsi de suite sans limite. Alors à quoi bon ? A un certain moment de cette course en avant, nous en arrivons à connaître une situation absurde. On pourrait croire qu’alors, tout va s’arrêter : nous ne sommes pas si cons. Eh bien, non, ça ne s’arrête pas, bien au contraire, on fonce, comme l’explique si bien Asma Mhalla, dans l’accélérationnisme, vers la « monarchie des cinglés ».

Ce qu’on comprend mal dans cette histoire, c’est qu’à un certain moment, il faut bien que tout cela rapporte, n’est-ce pas, puisque nous sommes dans le capitalisme, or, si tout le travail est devenu travail mort, comme disait Marx, il n’y a plus rien qui puisse créer de la valeur. On passe sans doute à une autre échelle. Un au-delà du capitalisme ? Ou bien au contraire un « hypercapitalisme » se nourrissant du fait que désormais, une survaleur apparaît au stade de la noosphère, puisque ce seraient les idées elles-mêmes (nous n’en sommes, pour l’instant, qu’au stade des informations et des données) qui s’échangeraient avec des plus values. Mais quelles « idées » ? Quelles « idées » peuvent produire ces machines par l’intermédiaire desquels les accumulateurs de capital nous gouvernent ? Et comment peuvent-elles recéler de la valeur afin de continuer à faire exister le capitalisme ? C’est bien sûr une question ardue. On peut prendre le problème par le biais de la publicité par exemple, ici l’image (= l’idée, car on peut douter fort que le texte continue à être valorisé) s’impose comme valeur en tant que faisant vendre un produit, une marque. Mais aussi un système politique, une personnalité désignée pour gouverner, toutes choses rendues nécessaires par l’état d’extrême tension dans lequel se trouve le capitalisme moderne, dans lequel la « force de travail » continue d’exister mais de manière diffuse, abstraite, encore plus abstraite que dans le capitalisme classique, au point même qu’elle devient insaisissable, et corrélativement, la valeur se fait toujours plus rare, devient plus difficile à extraire, ce qui provoque des conflits, des guerres, on en est là aujourd’hui, les nations se préparent à la guerre mais qui sait si demain les firmes qui se substituent peu à peu à elles ne se feront pas elles-mêmes la guerre ?). Evidemment, ces « idées » que produirait l’IA n’auraient rien qui se rapporte à la réalité. Là aussi, il ne faudra pas dire qu’on n’a pas été prévenu, depuis le temps que du travail est fait pour déconnecter les images par rapport au réel. Nous sommes arrivés dans l’univers des fake-news et de la réalité alternative : tout doit être fait pour découpler images et propos par rapport à la réalité, la notion de vérité est combattue (« les professeurs, voilà l’ennemi », disent Musk et Trump). L’image construite par l’IA sera le moyen par lequel la réalité pourra finir par être occultée : des gens mourront de chaud, de soif, mais on ne le saura pas, car des images leur seront substituées dans lesquelles ils continueront à sourire.

Que faire ?

Une psychanalyste que j’aime beaucoup pour sa sagacité et dont la grande presse ne parle pas, Sandrine Aumercier, dit, sur le blog Palim Psao en parlant du devenir des traducteurs (elle les appelle les « biotraducteurs » par rapport aux machines, et elle oppose donc le biotravail au travail automatisé tout en faisant remarquer que cette distinction recouvre exactement celle que Marx faisait entre « travail vivant » et « travail mort ») : « Le refus de choisir dans tous les domaines où l’abstention pouvait être encore exercée était la seule façon d’exprimer le rejet des faux choix préfabriqués par les conditions du Capital. Ce refus ne pouvait être qu’impur et limité par l’obligation de chacun à survivre dans les conditions données. Mais dans une perspective émancipatrice, ce refus n’était pas négociable dans son principe. S’ils avaient poursuivi un horizon émancipateur, les biotraducteurs auraient fait savoir en masse qu’ils ne traduiraient plus et qu’ils ne consentiraient jamais à cette prolétarisation ontologique ». C’est en somme une attitude du genre « I would prefer not to… » associée au célèbre Bartleby de Melville, qui nous semble en effet la seule tenable aujourd’hui… pour l’instant.

Pour ma part, je n’ai jamais utilisé Chat GPT, ni aucune forme d’IA quelle qu’elle fût. Il me suffit de savoir comment « ça » fonctionne. Et si je ne l’utilise pas, ce n’est pas par opposition stérile ni par un quelconque militantisme contre. J’argumenterai seulement pour dire… que je n’en ai pas besoin, non parce que je serais bien suffisamment intelligent (!) mais simplement parce que ce qui ne sort pas de mon intelligence personnelle, si faible soit-elle, ne m’intéresse pas. J’essaie de penser et ce faisant, je me regarde penser, je trouve cela beaucoup plus intéressant que m’en remettre à une machine. Je me trouve ainsi appliquer, sans forcément l’avoir recherché, le précepte de Spinoza selon lequel le vrai bonheur se situe du côté de la connaissance telle qu’on la vit (et non comme savoir extérieur). L’IA, c’est un peu, comme le disait d’ailleurs une autrice quelque part dans un journal que j’ai lu récemment, comme un sportif de haut niveau qui s’en remettrait à un robot pour sauter à sa place.

Bref, pour quoi faire ?

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Le voyage en Egypte – 2 – Jusqu’à Abou Simbel en passant par Saqqara et Assouan

Avant la réussite des pyramides de Gizeh, il y eut des tâtonnements, on n’arrive pas à une telle perfection dans la forme sans s’y être pris à plusieurs fois. Déjà sous la IIIème dynastie, inaugurée par le pharaon Djozer, on avait essayé. Cela s’était traduit par des solutions plus ou moins bancales. L’histoire revêt parfois l’apparence d’une série animée : bricolages, tâtonnements, bouts d’essai. Au début, il y eut Saqqara, pyramide à degrés, c’était déjà pas mal, comparé aux précédents mastabas et autres tumulus. Saqqara fut découverte et étudiée par un égyptologue français, Jean-Philippe Lauer, qui vécut en ce lieu une longue partie de sa vie (on voit des lettres à lui destinées, l’une écrite par son père pour le féliciter de son premier prix à un concours, avec en bas à gauche un mot de son fils qui lui dit : BRAVO PAPA!). On a fait de lui le second Imhotep, ce dernier étant le vrai constructeur, l’architecte attitré du pharaon. Lorsqu’on arrive sur le site, d’ailleurs, on est d’abord accueilli par un petit musée à son nom, gardé par un chat, qui expose objets, reliques et momies (de chat!). Après les degrés on a essayé un peu plus loin, à Dahchour, sous le règne de Snéfrou, le premier de la IVème, la pente directe, mais elle était trop raide : à 54 %, le haut finit par s’écrouler sur le bas, alors on change la pente en milieu de chemin : ça donne une solution bancale, la pyramide rhomboïdale. Alors plus loin, on recommence. 43 % comme pente, ne serait-ce pas assez ? Cela donne enfin la première des vraies pyramides : la rouge. On peut y entrer, je ne l’ai pas fait mais deux de notre groupe (de cinq personnes) l’ont fait, il paraît que c’est une longue descente, aboutissant à une chambre funéraire où règne une odeur fétide et ammoniaquée.

De haut en bas et de gauche à droite: pyramide de Saqqara, palais funéraire du roi Djozer, pierre vieille de 5000 ans, palais funéraire, stèle de la famine, entrée du musée Imhotep

On voit à Saqqara, dans ce qui reste du grand complexe funéraire construit par Djozer, les premières allées de colonnades que l’on ait construites, premières colonnes avec des pierres aujourd’hui lissées par le temps et devenues polies comme du marbre : vous pouvez les toucher, elles ont cinq mille ans, ce sont les plus vieilles. Les colonnes sont encore adossées à des blocs de pierres car on doutait de leur solidité. A Dhachour, la pyramide d’Ounas, attachée au dernier roi de la Vème dynastie, est la première dont la chambre funéraire fut décorée de textes. Une pratique qui va devenir une habitude, dans cette civilisation que d’aucuns ont qualifié de « bavarde ». Là, nous descendons tous l’étroit escalier qui mène jusqu’à la chambre mortuaire. Autres tombes : le mastaba de Kagemni, gendre et vizir du pharaon Teti, plein de hiéroglyphes et de scènes sculptées, comme un impressionnant ensemble de danseurs, relevant la jambe en cadence, et des scènes de pêche et de transport d’animaux, frêle esquif en papyrus, crocodiles, libellules, grenouilles.

Rentrant sur le Caire, nous passons par Memphis, l’une des premières capitales (après Thys et avant Thèbes), site plus modeste mais qui renferme une superbe statue couchée de Ramses II et un Sphynx en albâtre. Nous nous séparons de Sara, notre première guide.

Sphynx d’albâtre de Memphis et reliefs du mastaba de Kagemni

Le soir nous n’avons pas à choisir notre restaurant : ce sera le train de nuit qui nous embarquera jusqu’à Assouan. Dans la nouvelle gare pharaonique exigée par le président Sissi, toute de marbre mais vide d’humanité, nous attendons sur le quai 5 le monstre antédiluvien qui lentement s’amarre. Les parois sont grises de sable incrusté et fissurées, les premiers wagons sont remplis de policiers en armes. Les compartiments sont vétustes, table rouillée, lavabo dont le couvercle ne tient pas relevé, les toilettes paraissent sales mais sont plutôt usées, écaillées, le blanc de l’émail en est parti depuis longtemps. Un aimable stewart nous fait néanmoins l’éloge du train 86. Il fait nos couches superposées dans lesquelles, finalement, nous dormirons jusqu’au matin. Tout va bien.

voyage en train

19 novembre : Au matin, le paysage défile au travers des persiennes, c’est le désert, les palmiers, quelques oasis, des mosquées avec des minarets. Arrivée à Assouan. Un second guide nous attend, il s’appelle Ahmad, est de haute stature et roule des yeux brillants, parle un français dont nous ne comprenons pas tous les mots. Nous emmène d’abord visiter le temple de Philaé. Sur une île du lac créé par le premier barrage datant de 1908, construit par les Britanniques, et que l’on atteint en barque conduite par un jeune nubien vendeur de colifichets. Ile Aguilkia sur laquelle le temple fut déplacé en raison à la fois des dégâts causés par le premier barrage puis du risque d’engloutissement total résultant du second, celui de 1970, ordonné par Gamal Abd El Nasser. Le temple de Philae est consacré à Isis, car depuis les pharaons du VIème siècle que nous avions laissés en route, il s’en est passé des choses dans le ciel d’Egypte : le culte d’Isis et d’Osiris est apparu, ils sont devenus les parents d’Horus qui, jusqu’ici, régnait en maître. Osiris avait pour frère Seth, l’horrible, le jaloux, celui dont on dit que le nom de Satan dérive. Celui qui a tué Osiris, lequel fut ressuscité par sa femme vertueuse Isis, jusqu’à ce qu’il récidive, le tronçonnant cette fois en quatorze morceaux, mais Isis, obstinée, les retrouva presque tous (sauf un, le phallus, tiens comme c’est bizarre) et le treizième justement, dit la légende, était à l’emplacement où l’on a construit Philaé. La treizième revient, c’est encorla première et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment, écrivit Gérard de Nerval. Evidemment, on a un peu trichè depuis puisque Philaé n’est plus Philaé, mais quand même. Quant au pénis, on dit qu’il fut avalé par un silure du Nil. Raison pour que ce poisson ne figure jamais sur une table égyptienne. Dans l’entrée du grand temple, sur la gauche, figure un jeu de sept colonnes palmiformes qui soutient le bâtiment appelé « mammisi » autrement dit la maison des naissances, celle où l’on peut voir se dérouler le mystère de la naissance divine du Roi, du moins depuis la période ptolémaïque de laquelle date Philae. D’ailleurs, sur le grand mur de façade, c’est Ptolémée qui s’adresse à Isis, Osiris et Hathor. A l’intérieur du sanctuaire, bas-reliefs en grès et l’on devine au loin la présence d’une église, raison d’exister de toutes ces croix de Malte que nous percevons depuis l’entrée : des Chrétiens sont venus ici se réfugier, comme nous le verrons dans de nombreux endroits par la suite. L’armée napoléonienne aussi est venue ici en 1798, les soldats y ont laissé des graffittis

Philae

Plus proche de l’époque romaine, le « kiosque » de Trajan, aéré et aérien, offre une figure digne des plus beaux temples romains. Ainsi qu’un temple consacré à Hadrien. On trouve aussi un temple dédié à Hathor qui serait la déesse de l’amour, ainsi donc Philaé serait tout entier dédié à l’amour. Belle idée. Mais si l’on parle de Philae aujourd’hui on pensera plutôt à l’atterrisseur expédié par la sonde Rosetta sur la comète 67P en 2014. Ahmad dit que Christiane Desroches-Noblecourt fut la principale artisane du sauvetage des temples, celle-ci écrit sur son site : Au milieu des eaux du Nil s’élève le plus fameux des sanctuaires d’Isis. Femme, épouse, mère, magicienne, salvatrice, la déesse se trouve au centre du grand mystère de la vie et de la mort qui aboutit à la résurrection. Pour reformer le corps de son époux assassiné, qu’elle entoura de bandelettes, elle confectionna la première momie. Le culte qu’on vouait à cette déesse-mère était associé au retour de la crue fertilisante qui faisait revivre la terre d’Égypte…

Ayant payé notre tribut à Isis, nous pouvons partir, prendre le véhicule qui nous attend pour nous conduire plus loin ecore : à Abou Simbel, le temple consacré à Ramsès II et à son épouse Nefertari. Route droite que notre chauffeur dévale parfois à 160 à l’heure, où l’on ne s’arrête qu’une fois, pour marquer un temps de pause, boire un café. « Coffee shop » animé, de toutes les couleurs, évoquant les maisons nubiennes. Pour les WC ? « Men to the left because women are always right ! », figures d’Anubis et de Bastet (le chat). Arrivée au crépuscule au bord du lac Nasser, hôtel-maison nubienne, chambres vastes. Nous nous couchons tôt afin d’être prêts à partir le lendemain vers 5h.

Coffee Shop en bord de route entre Assouan et Abou-Simbel

20 novembre : Un seul impératif : ne pas rater le lever du soleil. Râ doit venir éclairer le temple juste au moment où nous y arriverons. On ne sait pas, à Abou Simbel, ce que l’on doit le plus admirer : la construction antique à l’époque de Ramses II (XIXème dynastie, vers 1260 avant J.C.) ou son transport pour échapper à l’engloutissement causé par le grand barrage, accompli dans les années soixante de notre ère (inauguration en 1968). Il a fallu tout faire grimper sur la colline, 65 mètres plus haut et pour cela, tout découper en blocs de grès de 20 à 30 tonnes. A l’origine, les temples étaient creusés dans la colline, on ne la transporta pas mais on la simula au moyen de grands arcs d’acier, dissimulés ensuite par les façades. Aujourd’hui, les quatre répliques de Ramsès sont face au ciel et au lac, face donc au soleil quand il se lève. En une minute, la lumière vire du beige au rouge.

Lever de soleil sur le temple d’Abou-Simbel

C’est ici que Ramses a installé son temple afin d’être loin de Thèbes et des prêtres qui prenaient de plus en plus de pouvoir. L’occasion en fut fournie par la commémoration de la bataille de Qadesh contre les Hittites. Mère de toutes les batailles ? Ou bien simplement lutte indécise à l’issue de laquelle les deux souverains convinrent de signer un traiter de paix. Premier traité de paix de l’histoire dit-on. Heureux temps où l’on savait conclure une guerre avant qu’elle ne fît trop de dégâts…. Changement de régime politique aussi : Ramses a voulu que, désormais, le pharaon fût divinisé. Il n’était donc plus sous la dépendance d’un dieu (Horus ou Amon) puisqu’il était lui-même son propre dieu. Son épouse Nefertari dut suivre le même chemin, elle fut identifiée à Hathor, la déesse aux couettes, qui ressemble un peu à Sheila, à moins que ce fût Sheila qui ait voulu, dans les années soixante ressembler à Nefertari. Evidemment, en ce lieu, la foule se presse, même dès six heures, c’est la cohue pour pénétrer dans le sanctuaire du Grand Temple, au sein duquel trônent dans le mutisme le plus total, Amon, Rê, Ptah et Ramses. Sur les parois, magnifiques scènes de la fameuse bataille. Tout autant de monde dans le Petit Temple avec ses six statues en façade. Les gardiens tiennent presque tous à la main des répliques de la clé de vie, autrement dit la clé d’Ankh, celle que porte aussi Ramses pour mieux affirmer sa nature divine, de maître en quelque sorte de toute vie. Après la visite, retour sur Assouan, magasin d’épices où l’on goûte aux curries et au safran, où l’on respire le musc, la menthe et le café nubien. Et à 13 heures, embarquement sur « notre » felouque.

Intérieur des temples d’Abou-Simbel avec la déesse Hathor, Ramsès II et des scènes de la bataille de Qadesh

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