L’hommage du Buis, la lettre de monsieur Germain

Buis-les-Baronnies, ce mercredi 21 octobre, vers 11 heures, rassemblement devant le collège Henri Barbusse en hommage à Samuel Paty, le professeur assassiné (décapité) par un terroriste islamiste de nationalité tchétchène. Un nombre assez élevé de personnes (plusieurs dizaines) pour une si petite ville (toutes masquées bien entendu), qui comprennent visiblement des profs, des parents, des élèves. Discours d’une enseignante, sobre, qui dit la volonté des enseignants de continuer à se battre pour le « vivre-ensemble » de tous et de toutes. Après cela, ceux qui le souhaitent sont conviés à un débat en plein air qui a lieu dans la cour du collège, animé par un professeur. Nous sommes un nombre plus réduit, mais sentons la détermination de chacun, le désir de dialogue et surtout celui d’écouter les autres. Un professeur du collège, dont on ne sait pas ce qu’il enseigne (mais pas l’histoire-géographie), finit par lâcher le morceau sur ce qui apparaît comme le ressenti très fort de la communauté éducative : le manque de soutien de la hiérarchie – et encore sans doute est-ce un euphémisme. Tout le monde sait ce qu’il en est du « surtout pas de vague ». Il est bien avéré que l’enseignant assassiné s’est attiré ce genre de remarque de la part de sa principale, puis de l’inspecteur, on lui aurait ainsi demandé de façon réitérée de faire des excuses publiques, ce qu’il a évidemment refusé. Ce « pas de vague » soulève le cœur… il me vient aussitôt à l’esprit une situation vécue où, en tant que parent, il m’avait semblé nécessaire d’alerter un proviseur sur la circulation de drogue dans son lycée et où le « pas de vague » m’avait été objecté de façon impérative, situation dont ma fille était ressortie victime, « priée d’aller continuer ses expériences dans un autre établissement ». Il apparaît de plus en plus que tous ceux qui forment la chaîne de commandement au sein de l’Education Nationale, qui commence assez bas au niveau du principal ou du proviseur pour se terminer bien évidemment à celui du ministre, sont compromis dans cette conspiration du silence qui dure depuis des décennies. On peut penser qu’au départ ce fut « pour la bonne cause » ainsi qu’on le dit parfois, c’est-à-dire une façon de regarder ailleurs pour que personne ne se sente gêné, voire stigmatisé, mais le temps aidant, les bonnes intentions se sont transformées en lâcheté et en fautes. On a fini par tout accepter, les refus de cours de gymnastique sous des prétextes bidon, les silences sur la Shoah, les glissements rapides sur les œuvres essentielles comme celle de Voltaire, voire même de Stendhal au prétexte qu’il décrit des scènes donnant trop de place à l’amour sensuel.

Un deuxième intervenant, qui n’était pas un professeur de ce collège mais semblait y être connu et avoir une bonne connaissance de la problématique liée à l’islam, ajoutait aux propos de celui qui l’avait précédé que les enseignants n’étaient pas assez pourvus des outils théoriques nécessaires pour faire face à ces agressions multiples. Il disait qu’il fallait rappeler sans arrêt que le problème n’était pas celui de l’islam contre les autres, mais bel et bien celui d’une minorité d’islamistes contre tous les autres, y compris la grande masse des musulmans, et que pour preuve on pouvait constater que 90 % de leurs victimes dans le monde étaient des musulmans, ayant seulement le tort de ne pas les suivre dans leurs délires fanatiques et/ou politiques. Il rappelait par exemple que la burkha n’avait rien à voir avec l’islam, ayant été introduite en Afghanistan par les Pachtouns bien avant que ceux-ci ne fussent convertis à cette religion. Une jeune fille, élève du collège, le confirmait : elle se sentait menacée, plus peut-être que ne le sentent des chrétiens ou des athées, simplement parce qu’étant elle-même musulmane, elle ne portait pas le voile de la manière désirée par les salafistes.

Evidemment, la question du colonialisme est posée, comme une proposition timide de dire que tout cela n’arriverait pas s’il n’y avait eu dans le passé conquête et occupation de la part des puissances coloniales : ne faudrait-il pas enseigner mieux le fait colonial ? Ce à quoi les professeurs répondent que la colonisation est bien enseignée à l’école et que, hélas, ce n’est pas cela qui est susceptible d’éviter les actes terroristes… les deux derniers attentats ont été commis en France par un Pakistanais et par un Tchétchène dont on voit mal le lien avec le colonialisme français. Le djihadisme est autre chose qu’une réaction violente au colonialisme passé (et hélas encore présent), cette réaction-là, on peut la comprendre quand elle s’exprime par des demandes d’indemnisation pour les souffrances subies, mais de cela il n’est jamais question. Il n’est question que d’étendre un territoire soumis à la loi de la Charia au nom d’une volonté hégémonique qui s’exerce depuis des puissances moyen-orientales.

Comme le disait l’historien Denis Peschanski sur France-Inter, l’enjeu n’est pas « de revanche » ou de « réparation », il est dans la menace que serait pour les états islamiques du Moyen-Orient, l’existence d’un « islam des Lumières » tel qu’on souhaiterait le voir se développer en France, et les propos d’Emmanuel Macron à ce sujet sonnent sûrement comme des appels au djihad plus pressants encore que ne le sont les condamnations proférées du bout des lèvres par les autres pays occidentaux.

Regarder le monde aujourd’hui ne peut que nous remplir d’un sentiment d’angoisse et de solitude : aux Etats-Unis, pendant que la droite et l’extrême droite surfent sur cet événement horrible à des fins de sur-exploitation politique dans le sens voulu par Trump, les intellectuels de gauche détournent pudiquement le regard et ne veulent voir dans ce crime que le fait « qu’un policier a tué dans la rue une personne qui était soupçonnée d’avoir commis une agression » (New York Times). Bref, encore une bavure policière. Les mots de « djihadisme » et « d’islamisme » ne sont pas prononcés… de peur d’offenser la partie musulmane de la population, comme si, en Europe, on avait banni le terme de « nazi » afin de ne pas offenser la nation allemande… Leurs équivalents canadiens ne sont pas en reste : emberlificotés dans une histoire à propos d’une professeure exclue de l’université d’Ottawa pour avoir prononcé le mot « nègre » dans un cours portant sur les représentations des identités sexuelles dans l’art (ayant comparé l’évolution du mot « queer » à celle du mot « nègre »), ils n’ont guère de temps pour s’appesantir sur un fait divers qui frappe la nation désormais honnie. Ne comprenant même pas que la langue possède des ressources pour signaler que l’on ne prend pas à son propre compte un terme que l’on emploie, comme les guillemets ou la mention « le mot x », ils ne parlent plus que « du mot en n » ou « du mot commençant par la lettre n», comme les petits enfants qui pensent qu’on les grondera s’ils prononcent un gros mot, même « en mention », et disent, pour éviter cela, « le mot en c. » ou « le mot en p. »… Cet infantilisme est décourageant, il signifie notamment la piètre estime que ces intellectuels ont pour ceux qu’ils croient ainsi défendre en les soupçonnant de ne pas être capables de comprendre l’usage des guillemets… c’est dire…

On l’a compris, j’ai envie de dire ici ma colère contre ces aveuglements, ces compromissions, ces membres de l’élite anglo-saxonne qui regardent ailleurs quand se déroulent des tentatives de prise de pouvoir qui les menacent autant que nous, ainsi que leur incompréhension crasse, notamment, de ce qu’est Charlie Hebdo et du rôle des caricatures.

L’écrivain Pierre Jourde a récemment écrit un texte très utile que je ferai lire à coup sûr à tous mes petits enfants, où il rappelle ceci :

L’esprit des lumières s’est opposé aux persécutions religieuses, au fanatisme religieux, à la superstition. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter Calas, condamné à l’atroce supplice de la roue, parce qu’il était protestant et qu’on le soupçonnait d’avoir tué son fils parce qu’il voulait se convertir au catholicisme. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter le Chevalier de la Barre. Ce garçon de vingt ans est torturé et décapité pour blasphème. On lui cloue sur le corps un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et on le brûle.

La Révolution française, puis les lois de la laïcité, qui s’imposent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, vont dans le même sens : empêcher la religion catholique, qui est pourtant celle de l’immense majorité des Français, d’imposer sa vérité, son pouvoir, de torturer et de tuer pour impiété ou pour blasphème, et faire en sorte que toutes les religions aient les mêmes droits, sans rien imposer dans l’espace public. Car c’est cela, la laïcité.

Mais le catholicisme n’a pas abandonné si facilement la partie, même après avoir perdu le pouvoir, il voulait encore régner sur les esprits, censurer la libre expression, imposer des visions rétrogrades de l’homme et, surtout, de la femme. En 1880, puis encore en 1902, il a fallu expulser de France tous les ordres religieux catholiques qui refusaient de se plier aux lois de la république. Pas quelques imams : des milliers de moines et de religieuses. Ça ne s’est pas passé sans résistance et sans violences.

La critique, la satire, la moquerie, le blasphème ont été les moyens utilisés pour libérer la France de l’emprise religieuse. Tant que la religion était religion d’état, ceux qui le faisaient risquaient leur vie. Puis l’Eglise catholique a fini par accepter d’être moquée et caricaturée. Elle a accepté les lois de la démocratie. Les caricatures et les blasphèmes étaient infiniment plus durs et plus violents que les caricatures assez sages de Mahomet, chez les ancêtres de Charlie Hebdo, qui s’appelaient par exemple L’Assiette au beurre, et plus récemment, il y a une cinquantaine d’années, Hara-Kiri, et de nos jours dans Charlie Hebdo, beaucoup plus durs avec le Christ qu’avec Mahomet. Imaginez qu’un artiste comme Félicien Rops représentait le Christ nu, en croix, en érection, avec un visage de démon ! Et « Hara-Kiri » la sainte vierge heureuse d’avoir avorté ! Personne ne les a assassinés. Au contraire, en 2015, une revue catholique a publié des caricatures du Christ par Charlie Hebdo ! Pour montrer qu’ils étaient capables de les accepter.

Bel hommage fut rendu ce mercredi dans la cour de la Sorbonne, avec notamment un discours de Jaurès datant de 1888 suivi de la fameuse lettre d’Albert Camus à son instituteur (et d’un discours ferme et plus que correct d’Emmanuel Macron). Ce que l’on sait moins et que j’ai appris grâce à mon ami Serge, le comédien (qui habite au Buis, justement), c’est qu’à cette lettre existe une réponse, aussi belle que l’envoi qui la motive, où monsieur Germain dit, entre autres choses, ceci :

Avant de terminer, je veux te dire le mal que j’éprouve en tant qu’instituteur laïc, devant les projets menaçants ourdis contre notre école. Je crois, durant toute ma carrière, avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant : le droit de chercher sa vérité¹. Je vous ai tous aimés² et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il était question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion³. Je sais bien que cela ne plaît pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique. A l’École normale d’Alger (installée alors au parc de Galland), mon père, comme ses camarades, était obligé d’aller à la messe et de communier chaque dimanche. Un jour, excédé par cette contrainte, il a mis l’hostie « consacrée» dans un livre de messe qu’il a fermé ! Le directeur de l’École a été informé de ce fait et n’a pas hésité à exclure mon père de l’école. Voilà ce que veulent les partisans de « l’École libre » (libre.., de penser comme eux). Avec la composition de la Chambre des députés actuelle, je crains que le mauvais coup n’aboutisse. Le Canard Enchaîné a signalé que, dans un département, une centaine de classes de l’École laïque fonctionnent sous le crucifix accroché au mur. Je vois là un abominable attentat contre la conscience des enfants.

Des mots qui nous ramènent à une époque un peu lointaine mais qui prouvent, si cela était nécessaire, que le maintien de la laïcité n’est pas une attitude « anti-islam », mais une volonté qui s’est d’abord montrée contre le catholicisme. Vous vous en prenez « à la religion des pauvres » disent les intellectuels « de gauche » canadiens, que n’auraient-ils pas dit en ces temps anciens où le catholicisme était bien la religion obligatoire des pauvres et des ignorants. Religion des pauvres quand on entend par là celle des plus démunis, mais certainement pas quand on prend en compte les richesses matérielles des clergés.

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Que peut la violence des hommes contre la beauté? (Dai Sijie et « les caves du Potala »)

Le Sage et le Doux Quatorzième nous enseigne qu’il faut distinguer entre attachement et compassion. Lorsque nous sommes, dit-il, sous l’emprise de l’attachement, nous avons tendance à voir les autres en termes de « nous » et « eux ». Aujourd’hui, le monde est plus interdépendant que jamais, c’est pourquoi nous avons besoin d’un sens aigu de l’unité de tous les êtres humains. Nous devons tenir compte de l’humanité tout entière. Nous devons comprendre ce que nous avons en commun avec tous les autres. Parole intéressante parce que, dans notre langage ordinaire, bien souvent nous confondons attachement et compassion : comment ne pas éprouver de la compassion pour un être sans lui être profondément attaché ? Mais la compassion n’est pas la pitié, ni la commisération, elle sonne plutôt comme un principe métaphysique qui ne dit rien d’autre que l’interdépendance objective dans laquelle nous sommes tous, en tant qu’humains et même au-delà, jusqu’à toucher l’ensemble du vivant. C’est en cela que la pensée bouddhiste est très moderne, à la fois écologiste et attentive au respect de toute vie. Alors que l’attachement reste rivé à un ego, la compassion embrasse l’universel. Parole de paix qui nous amène à la question : y a-t-il encore autour de nous davantage parole de Paix que celle du Doux et du Sage Quatorzième ? Qu’adviendra-t-il quand il aura disparu ? Sans doute la dernière vraie parole de paix sera éteinte… (ne doutons pas que le régime chinois mettra tous les bâtons dans les roues à un remplacement opéré par les seuls Tibétains) et je crois qu’il faut bien mesurer la portée de ces mots. Il fut un temps, fin des années quatre-vingt dix où nous étions nombreux à nous réjouir de l’importance soudaine prise en Occident par la pensée bouddhique d’origine tibétaine, en parallèle d’ailleurs avec une certaine renaissance se faisant lieu en Asie et notamment en Chine : belle promesse d’un avenir meilleur et pacifique, d’amour entre les peuples et de quiétude. Il n’en a rien été et le Dalaï-Lama que je m’obstine à désigner comme le Très Doux n’est plus qu’un moine vieillissant qui s’adresse à un modeste groupe de fidèles. Il est l’anti-Trump, l’anti-Poutine, l’anti-Xi, tout cela à la fois et pourtant aucun de nos dirigeants ne tente d’écouter ce qu’il a encore à nous dire.

***

J’ai lu le dernier roman de Dai Sijie (non retenu pour le Goncourt!) qui s’intitule « Les caves du Potala », amusant clin d’œil sans doute aux « Caves du Vatican » afin de mieux renvoyer les fossoyeurs de la culture tibétaine à leur triste réalité de pauvres escrocs sans envergure. Ce roman pousse au paroxysme l’idée très bouddhiste selon laquelle le seul joyau, la seule richesse se trouve à l’intérieur de nous, et que notre cerveau a la capacité de créer à tout moment une réalité qui surgit et engloutit toute la laideur d’un monde. Le récit porte sur le vieux Bstan Pa, peintre de tankas, lui-même disciple d’un peintre ancien du nom de Snyung Gnas qui a suivi les pérégrinations du Grand Treizième, y compris quand celui-ci fut convoqué à la cour impériale du temps de l’impératrice Cixi. L’action principale a lieu en 1968 pendant la Révolution Culturelle (mais se déroule aussi dans plusieurs périodes du passé, selon une belle construction narrative de la part de l’auteur). Une troupe de gardes rouges, « étudiants des Beaux-Arts » fanatisés conduite par un homme particulièrement cruel se faisant appeler « Le Loup », sème la terreur, détruit les temples, ensevelit sous des flots d’excréments les plus beaux stupas et s’en prend au vieux peintre à qui on veut faire avouer les pires crimes contre-révolutionnaires comme d’avoir pratiqué un autre art que celui recommandé par les canons de l’orthodoxie maoïste. Au cours des fouilles et pillages, ils sont tombés sur une peinture originale au milieu des motifs religieux, celle d’une splendide naïade nageant nue dans un lac, et ils veulent faire avouer à Bstan Pa qu’il était un pourvoyeur d’images licencieuses pour son maître le Dalaï-Lama. La toile en question a fini dans les flammes avant même que « Le Loup » n’ait pu la contempler (car même le plus ignoble des personnages est attiré par la beauté) et le vieux peintre se remémore l’épisode de sa vie où il a connu cette femme. Alors que le bourreau veut achever l’artiste, en bandant sa tête au moyen d’une ceinture de cuir enserrant deux os de yack mis au niveau des tempes pour qu’à chaque tour de resserrage, ceux-ci pénètrent dans le cerveau jusqu’à faire jaillir les yeux du moine hors de leur orbite, le peintre tente de refaire dans sa tête le tableau adoré, se concentrant sur tous les détails du corps de la jolie paysanne, jusqu’à en oublier les tortures qu’il subit. A la fin, l’eau du lac peint sur la toile déborde de son récipient et parvient à noyer le bourreau.

On peut bien entendu trouver ce récit naïf et penser que telle chose ne se produira jamais… C’est pourtant une bien belle métaphore de ce que l’esprit peut apporter même aux plus sombres périodes de notre histoire. Dans un tout ordre d’idées, on pensera à Evariste Galois jetant sur le papier les rudiments de la théorie des groupes la veille de sa mort ou bien à Jean Cavaillès écrivant le plus ardu livre de philosophe du XXème siècle au fond d’une prison nazie avant d’être exécuté.

Aujourd’hui où un enseignant vient de se faire décapiter par un barbare aussi fanatisé que « Le Loup » de l’histoire de Dai Sijie, on ne peut s’empêcher d’établir un parallèle. Fanatisme religieux et fanatisme révolutionnaire se rejoignent dans la cruauté et la volonté d’assouvir l’esprit dans ses formes les plus hautes (qui comprennent l’art, la science, mais aussi le désir de faire partager son savoir, et d’éduquer ses proches), celui-ci y répond par davantage encore de recherche, de contemplation et d’ouverture aux autres.

NB : rappeler ici que le bouddhisme n’est pas une religion puisqu’il est étranger à toute transcendance, qu’il ne s’en remet à aucun Dieu, ni à aucune fatalité, tentant simplement de réunir les humains autour d’un gouffre constamment présent qu’il nomme vacuité. La vacuité, autrement dit le vide, dont nous sommes originaires et vers où nous retournons, la compassion étant son envers positif. Rien d’autre… quelle meilleure pensée pour le temps présent ? De plus, une spiritualité qui n’est pas allergique à la science : chaque fois que le Dalaï-lama le peut, il dialogue avec des scientifiques, ce fut ainsi le cas lorsqu’il vint à Grenoble il y a plus de trente ans de cela et qu’un colloque fut organisé à cette occasion avec les meilleurs physiciens du campus.

Le Potala à l’été 2005 – photo A.L.
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Jour de tristesse et d’accablement

On a beau vouloir s’en détourner, l’actualité toujours nous rattrape. Je ne me sentirais pas de disserter sur un quelconque sujet intellectuel (littéraire ou scientifique) le jour où le plus abominable des crimes a été commis. Je sais bien que cela ne semble pas beaucoup déranger les chroniqueurs, qui parlent allègrement au début de leur journal du « meurtre d’un professeur de collège dans la ville de Conflans-Ste-Honorine » presque comme d’une banalité. Et pourtant, ne conviendrait-il pas d’user de mots plus forts ?

Ce qui vient d’arriver outrepasse ce à quoi nous étions habitués jusqu’ici. Homme décapité. Photo du crime diffusée sur les réseaux sociaux. Revendication haute et forte. Traces évidentes sur le Net d’appels au meurtre (il y eut divulgation de l’adresse, dévoilement de l’emploi du temps de la victime pour qu’on puisse l’atteindre plus facilement). La guerre sur notre sol, après qu’elle ait eu lieu en Syrie, au Maghreb, en Afghanistan. Prémisse de guerre civile.

Doit-on être en colère ? Les mots d’une dame rencontrée en ville l’autre jour me font sourire, elle voulait savoir si j’étais en colère… mais tout ce qui nous arrive dépasse la notion de colère. Comme si la colère allait nous ouvrir les portes de la consolation là où il n’y a pas de consolation possible. C’est d’ailleurs ce que disait la romancière Sarah Chiche ce mercredi à la librairie « Le Square » lorsqu’elle se défendait bien de chercher la consolation, voire de faire son deuil (à propos de son père décédé quand elle avait quinze mois ou de sa grand-mère, morte elle aussi, mais bien plus tard). On ne fait pas son deuil, les morts continuent d’exister en nous, on ne se console pas des tueries et des massacres qui sont tous, quoiqu’il advienne, tueries et massacres. J’entends par là qu’il est inutile d’ajouter des adjectifs à l’abjection, massacres anti-sémites, massacres colonialistes, massacres islamistes, tous dans le même sac : des massacres. Il se trouve qu’aujourd’hui l’horreur s’écrit avec le mot « islam », nous n’allons pas nous laisser tuer pour autant. Bien sûr les musulmans ne sont pas fautifs, en tant que personnes, qu’humains, pas plus que n’est responsable de la Shoah le premier Allemand que je rencontre dans Berlin… (même si son père ou son grand-père… peut-être). Mais le fait est là : une force de haine et de volonté totalitaire se répand dans le monde et notablement en France et bien sûr, nous devons nous y opposer de toutes nos forces à nous, ne pas nous laisser influencer par une rhétorique de l’excuse (« il faut les comprendre ») parce que même si l’histoire apporte des causes, elle n’apporte jamais des excuses.

Cette force n’est pas la simple violence qu’exprime une religion (sans doute le sont-elles toutes), elle est, comme le rappelle Jean-Louis Vuillerme, l’émanation de groupes ayant l’appui de pays étrangers qui déclarent la guerre à la France par l’intermédiaire d’individus identifiables qui savent très bien manipuler la « masse des croyants » (tout comme d’ailleurs dans un autre domaine, certains groupes inféodés à l’extrême-droite savent très bien manipuler la masse des incrédules face à la science et à la connaissance en général). Les manipulés sont-ils responsables au même titre que les manipulateurs ? Dans une première approche, on pourra dire que non, que les manipulateurs ont un rôle actif, que c’est d’eux que vient l’initiative, le départ de l’action, ce sont eux qui ont la stratégie d’ensemble, mais en allant un peu plus loin, on se rend compte que rien de leur action n’aurait le moindre impact si les manipulés n’avaient pas consenti à un certain moment à leurs manœuvres. Car enfin, nul ne peut être absout de sa bêtise.

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Court hommage à madame Glück

Notre époque de crises, climatique ou sanitaire, va contraindre les amoureux des voyages à se réfugier dans la plus parfaite des nostalgies. Ils referont dans leur tête les voyages faits autrefois, re-parcourant les rues des grandes villes et les chemins de trekking des cols et des vallées lointaines. Ainsi ce matin, me réveillant, je me projetais tout entier vers San Francisco, ville trois fois visitée au gré des rencontres scientifiques auxquelles participait C. Je prenais le bus direct qui m’emmenait vers Ocean Beach en plein décembre, où se blottissaient frileusement des groupes de jeunes gens, et couraient en tout sens des chiens que leurs maîtres excitaient à aller chercher dans la vague quelque bâton ou ballon trop glissant. Ce jour de décembre, s’inscrivit dans ma mémoire en même temps que dans mon viseur de photographe un jeune couple se dénudant pour traverser toute la plage et se jeter dans l’eau glacée avant de rentrer vers leur tas de vêtements, frigorifiés mais heureux. Je prenais le bus ou le tram pour aller dans toutes les directions, aussi bien Fisherman’s wharf que le Golden Gate ou le quartier de Castro, vers Lombard Street à deux pas de laquelle se dressait encore la maison de bois bleue où vécut Jack Kerouac – sur Russian Hill, ou bien du côté de Misiones, cette autre maison bleue davantage connue des Français puisque c’est Maxime Leforestier qui la chantait autrefois, « c’est une maison bleue au sommet de la colline, on y vient à pied… ». Mais surtout je passais de longues heures à l’angle de Columbus Street et de Broadway dans la Librairie City Lights et juste à côté le bar Vesuvio, très animé en soirée mais vide le matin (il faut bien que les noctambules dorment la journée) et où j’avais pour moi tout seul de grandes tables où je pouvais étaler mes outils de travail car en ce temps-là je travaillais encore et je crois qu’à ce moment-là j’avais une thèse à relire, où je pouvais travailler donc tout en buvant lentement des cafés « regular » qui ne coûtaient que deux dollars…

San Francisco
La belle endormie du bar Vesuvio

Je raconte dans mon blog, en date du 6 décembre 2012, que je fis la découverte, dans la petite pièce consacrée à la poésie de la librairie City Lights, d’une poétesse qui m’était totalement inconnue et dont je pensais qu’elle resterait longtemps méconnue, en tout cas intraduite en Français, mais que, malgré mon mauvais niveau d’anglais, j’étais arrivé à lire, me laissant complètement séduire par ces mots mystérieux qui évoquaient les différents âges de la vie, qui disaient délicatement l’aventure spirituelle d’une vie tout en gardant une belle pudeur. Cette poétesse s’appelait Louise Glück. Je disais sur mon blog que l’une de mes tâches devrait être dans l’avenir d’essayer de la traduire, tâche que je n’accomplis pas, à l’image de mille autres que l’on s’assigne parfois sans jamais mesurer l’ampleur qu’elles pourraient avoir si l’on s’y mettait vraiment, et qui finissent par disparaître de notre agenda mental jusqu’à ce qu’une seconde rencontre, un nouvel événement, viennent nous tirer par l’oreille et nous dire à quel point nous avions eu tort de ne pas persévérer. Louise Glück est aujourd’hui Prix Nobel de littérature et j’en suis heureux pour elle, bien que ne la connaissant pas. Cela confirme que cette petite pièce de la librairie qui vit s’épanouir en son sein les plus grands poètes contemporains de la littérature américaine, les Ferlinghetti, Ginsberg ou Snyder et aujourd’hui encore Jack Hirschmann (rencontré, lui, en chair et en os au cours d’une signature en la même librairie mais au cours d’un voyage plus récent) demeure un lieu plein de trésors où il faut se rendre en premier dès qu’on a posé le pied sur le sol californien. Mais y retournerons-nous seulement un jour ? La politique américaine, les vicissitudes des crises pandémiques, voire les obligations que nous nous créons au vu des risques climatiques et nuisances occasionnées par les vols transatlantiques risquent hélas de nous en dissuader de manière définitive et nous n’aurons plus pour nous consoler que les couvertures des recueils poétiques jaunis dont nous aurons empli nos gibecières.

Ainsi il reste la poésie de Louise Glück, encensée aujourd’hui, à laquelle la revue électronique « En attendant Nadeau » consacre un bel article avec la traduction de plusieurs poèmes, par Claude Mouchard.

Louise Glück

Cela dit une forme de désespoir, d’avancée vers un terme qui ne saurait être autre que notre propre mort, qui est là depuis si longtemps, depuis notre naissance, même s’il y eut un temps où nous pensions pouvoir nous en sortir : « Je me souviens de ce retour à la maison vingt ans avant pour tenter de sauver ce qui pourrait l’être. » En ce temps-là, probablement, la mort nous paraissait joyeuse, comme une délivrance, le feu n’était-il pas ce que nous désirions comme métaphore de nos désirs ? Puis nos désirs se sont enfuis. Notre vie peut-être n’était qu’un rêve. Quand elle dit « je pensais rentrer chez moi », c’est que notre chez moi est tout en dedans de nous, enfoncé très profondément, inatteignable.

Je pensais que j’avais assez souffert.

Je pensais que c’était la fin pour mon corps : le feu
semblait la fin convenant au désir ;
c’était la même chose.

Et pourtant vous n’étiez pas morte ?

C’était un rêve ; je pensais rentrer chez moi. 

Sa « spécialiste » française, Marie Olivier, qui a écrit une thèse sur elle, parle « d’un désir d’écriture pour surseoir à la mort ».

« Inferno» :

Pourquoi vous en alliez-vous?

Je sortais vivante du feu ;
comment est-ce possible ?

Rien n’a été perdu : tout a été
détruit. La destruction
résulte de l’action.

Était-ce un feu réel ?

Je me souvient de ce retour à la maison vingt ans avant
pour tenter de sauver ce qui pourrait l’être.
La porcelaine et le reste. L’odeur de fumée
sur tout.

Dans mon rêve, je construisais un bûcher funéraire.
Pour moi, vous comprenez.
Je pensais que j’avais assez souffert.

Je pensais que c’était la fin pour mon corps : le feu
semblait la fin convenant au désir ;
c’était la même chose.

Et pourtant vous n’étiez pas morte ?

C’était un rêve ; je pensais rentrer chez moi. 

[Quand on pense que certains avaient pensé à Houellebecq comme lauréat possible, on se dit qu’on l’a échappé belle… ]

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Au nom de quelle « pureté »?

La dernière fois que j’ai parlé de politique sur ce blog, ce devait être il y a dix ans, j’avais énuméré les personnalités politiques qui s’offraient à notre suffrage pour dire que finalement aucune ne me convenait, que si peut-être, une : Daniel Cohn-Bendit. Je reçus évidemment une grêle de mots de fureurs et d’indignations. Cohn-Bendit était un vendu (aux intérêts du grand capital, au libéralisme etc.). La personne la plus virulente était un de mes amis qui avait cru malin de se cacher sous un pseudonyme. Notre brouille date de là. Mais Cohn-Bendit, depuis… j’ai toujours de la sympathie pour lui, mais sans plus. Qu’est-ce que la politique, vraiment, et pourquoi en parler ?

Les propos de Geoffroy de Lagasnerie récemment entendus un matin sur France Inter m’ont incité à réagir et donc, de ce fait, à parler de politique.

La politique traite la question du pouvoir au sein des sociétés humaines. La question que nous devrions nous poser immédiatement est donc : pourquoi y a-t-il un pouvoir dans les sociétés humaines ? Pourquoi un pouvoir plutôt que rien. Pourquoi chaque être humain ne serait-il pas son propre pouvoir ? Une réponse courante consiste à dire que le tout est plus que la somme de ses parties, et qu’en conséquence surgit l’entité « société », en sus par rapport à l’ensemble des individus (le mot « individu » est ici utilisé comme terme neutre, renvoyant à ce qui est « indivis », autrement dit non sécable, élément constituant, comme l’est n’importe quel item d’un ensemble), et probablement aussi que, comme l’avait vu Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme » et que les multiples « pouvoirs » individuels se déchireraient entre eux. Encore que, me direz-vous, on ne voit guère de horde de loups se déchirer, et l’on n’est pas sûr qu’ils obéissent à une hiérarchie de pouvoir. Je viens de lire un article intéressant qui remet totalement en cause l’idée que les meutes de loups seraient dirigées par un mâle dominant, le fameux « mâle alpha ». La comparaison avec les espèces animales s’imposerait donc particulièrement.

Avant même qu’on ne parle d’état ou de nation, un pouvoir s’est installé, mais c’était aussi pour protéger les populations qu’il réunissait sous son aile contre les dangers autant extérieurs qu’intérieurs, car dès qu’il y eut un pouvoir il y en eut de multiples et cette multiplicité a renforcé la rigueur avec laquelle chacun s’est exercé.

L’histoire des sociétés humaines s’est faite à coups de guerres, de dominations, de massacres et, pour finir, d’asservissement des vaincus par les vainqueurs. Il n’y a aucune légitimité nulle part, sauf des cadres juridiques construits après coup pour tenter de calmer le jeu provisoirement et éviter un massacre global. C’est là qu’intervient le cadre de la loi, autrement dit le droit qui n’est jamais le droit « naturel », mais résulte de codifications et de règles nécessaires pour apaiser les conflits. L’état de droit est ainsi un état qui s’en remet à la force des textes qui régissent les lois au lieu de s’en remettre à la force pure des clans et des oppositions de toutes sortes. Le conflit a beau faire rage au sein d’une société, si celle-ci est régie par un état démocratique, en dernier ressort, la loi dictera les mesures à prendre. C’est ce qui se passe en général dans les démocraties (occidentales ou non) à la fin notamment de chaque consultation électorale. Ce qui risque de ne pas se passer aux Etats-Unis en novembre si Trump met ses menaces à exécution, ce qui marquerait pour le coup une régression inouïe dans l’histoire des pays démocratiques.

Tout ce préalable me paraît nécessaire avant d’aborder les propositions de Geoffroy de Lagasnerie, dont on parlait sur France Inter il n’y a pas si longtemps. Certes le jeune philosophe lève quelques lièvres et nous fait réfléchir. Non qu’on prenne au sérieux tous ses propos puisqu’il faut faire la part de la provocation, mais on notera l’effort fait pour changer le point de vue, inventer un paradigme nouveau qui ne serait plus celui, presque bicentenaire, d’une lutte des classes vue au travers de schémas mécaniques, mais celui du surgissement d’une subjectivité jusque là écrasée, ce qui apparaît lorsque l’essayiste dit avec aplomb que ceux qui sont d’accord avec lui se reconnaîtront, et qu’il n’est pas d’autre légitimité que celle qu’accorde le fait de se reconnaître dans la portée d’une action qui nous apparaît comme une action juste (et « pure » rajoute-t-il de façon énigmatique). Cette prise de position subvertit le primat de la sociologie dans les luttes sociales, ce qui n’est pourtant certainement pas ce que Geoffroy de Lagasnerie souhaite consciemment (!). Elle pose une édification du social où l’effet d’ensemble, de société, ne repose plus sur une taxinomie mais sur un processus de fusion. Après tout, pourquoi pas ? Chiche !, a-t-on envie de lui dire. Une fusion peut se créer à partir d’un germe : on obtient tous les êtres qui s’y agglomèrent. On fabrique ainsi inévitablement des classes fusionnelles distinctes qui, à terme, forment les vraies « sujets » des affrontements sociaux. Il est alors évident que nous sommes tous à l’intersection de divers germes, et que peut-être notre être même est divisé, partagé, clivé selon ceux qui nous attirent et peuvent être distincts d’un moment à l’autre, ou bien les différents attracteurs vers lesquels nous allons, en prenant ici comme modèle la théorie des attracteurs développée en topologie différentielle. Divisés, clivés nous sommes, ce qui peut expliquer que nous allions au gré de nos adhérences, que nous trouvions à tel instant que les gens de l’état ne sont pas si mal car ils agissent dans le sens que nous souhaitons (en développant le chômage partiel en temps de crise, en finançant à hauteur inimaginable dans le passé la culture et la transition écologique par exemple) et à tel autre que nous les critiquions fortement car décidément ils ne vont plus dans le sens de telle ou telle autre de nos aspirations (quand il balaie d’un revers de main par exemple certaines des propositions de la Convention Citoyenne, comme le moratoire sur la 5G). La place du désir est là. La politique est une question d’inclusion ou au contraire de rejet de nos désirs singuliers dans un ensemble. L’état est une structure, ce n’est pas un sujet ni même un ensemble d’hommes ou de femmes, surtout pas d’ailleurs un tel ensemble, l’état est plus précisément un effet de structure qu’aucune personne, aucun sujet ne saurait accaparer par essence (même si, conjoncturellement, ce peut être le cas), c’est plus qu’une fiction. Le peuple est une fiction, la nation peut-être est une fiction, en cela ils sont relativement… inefficaces (par eux-mêmes), alors que l’état est redoutablement efficace, mais comme pourrait être aussi efficace un autre effet de structure. Effet de structure ? On peut bien sûr s’interroger sur ce que cela signifie. Une illustration donnée par Alain Badiou est ici utile (oui, je sais, Badiou… ça sent un peu le soufre) quand, dans « L’être et l’événement », il part de la notion mathématique d’ensemble pour signifier le multiple et que, se référant à la théorie axiomatique des ensembles, il note qu’il n’est pas possible de parler d’ensemble sans aussitôt créer la notion d’ensemble des parties d’un ensemble, ce qui le mène à une série d’associations d’idées par lesquelles si les ensembles sont les existants alors leurs reflets dans le méta-ensemble que constitue l’ensemble des parties sont les représentations de ces existants, ainsi dit-il, l’Etat tiendrait cette place. L’illustration vaut ce qu’elle vaut (j’ai dit ailleurs qu’il existait d’autres théories ensemblistes, comme la méréologie, qui ne conduisent pas à cette distorsion) mais elle montre ce qu’on peut entendre par « effet de structure ». Il est probable qu’au plan individuel, la conscience soit un tel effet de structure : d’éminents philosophes de l’esprit ont situé comme une énigme le fait que notre cerveau ait besoin d’une conscience pour agir, certains ayant même suggéré qu’il ne s’agissait que d’un épiphénomène sans importance, et pourtant non, notre conscience semble être bel et bien là… pour servir à quelque chose !

Il n’y a pas de contre-état, il n’y a que des processus de fusion, agglomération qui se font pour, et processus qui se font contre. L’état a donc une prééminence, ce qui évidemment handicape sérieusement les tentatives d’aller dans d’autres directions que celles qu’il impose (l’état ne disparaîtra jamais). Mais cela n’empêche pas, n’empêchera jamais de faire être des actions et des désirs qui, de façon flagrante, s’opposent à lui, et là-dessus, de Lagasnerie a raison : les seules actions progressistes qui ont réussi sont celles de gens comme Cedric Herrou ou Carole Rackete. Ou Greta Thunberg.

Et il a encore évidemment raison de partir du constat que les actions de gauche limitées aujourd’hui à la grève et à la manifestation ne conduisent plus à rien. Qui a assez bonne mémoire pour se souvenir de la dernière fois où une mobilisation classique a remporté un succès? La crise du CPE peut-être… et encore, n’était-ce que victoire relative, juste un moment où une réforme jugée néfaste ne s’est pas appliquée, pas un acquis nouveau, pas une « victoire » à proprement parler. Que reste-t-il des prises de parole échevelées de Nuit Debout ? Comme si, véritablement, les « actions » n’avaient plus été à partir d’une certaine époque que des formes de simulacres, des parodies d’un temps où, comme on disait, « l’action payait ». Dans le domaine économique c’est évident, mais que dire des autres domaines comme celui de l’accueil des migrants… des formes d’action nouvelles sont à attendre, à espérer, et de Lagasnerie met en exergue de rares succès obtenus contre l’état. « Dès que vous mettez l’État sur la défensive, très souvent c’est vous qui pouvait produire des régressions de la part de l’État. On l’a vu avec Cédric Herrou où il y a eu une sorte de transformation de sa lutte du point de vue pratique sur l’accueil des migrants en une guérilla juridique sur la question du droit de l’hospitalité et qui fait qu’il a gagné jusqu’au Conseil constitutionnel puisqu’il a fait constitutionnaliser le principe de fraternité. »

Ce à quoi bien sûr on répondra que pour que le Conseil Constitutionnel condamne la notion de délit de solidarité, encore faut-il qu’il y ait… un Conseil Constitutionnel ! La loi, les lois sont donc utiles, nécessaires même, ce qui met le philosophe sérieusement en porte à faux lorsqu’il ose dire « Le respect de la loi n’est pas une catégorie pertinente pour moi, la question c’est la justice et la pureté, ce n’est pas la loi. » Mais de quelle « pureté » s’agit-il ?

De Lagasnerie est bien obligé de reconnaître lui-même, dans une interview, que « L’Etat est un instrument puissant de protection des victimes et des accusés ». Ce qui le choque, évidemment à juste titre, c’est la violence de cet état, surtout quand elle est disproportionnée par rapport à celle qui l’a provoquée. Disant cela, on présuppose qu’il en est une qui l’a provoquée : de fait, la violence est partout et n’est pas seulement l’apanage de l’Etat. Pourquoi alors devrait-on partir « de la réalité de la violence pour construire une théorie de l’état » plutôt que de la fonction de protection qu’il offre  (puisque c’est quand même cette fonction qui est sa spécificité)? Il n’y a certes pas de violence « légitime » comme on en a abusivement attribué le propos à Max Weber en tentant de donner un alibi facile à tel ou tel ministre de l’intérieur, mais il y a la violence dans laquelle se moulent les rapports sociaux. Et après tout, les flots de bêtise haineuse qui envahissent les réseaux ou les chaînes d’information en continu à intervalles réguliers sont une manifestation de cette violence autant que peut l’être une charge policière. Et bien sûr également, il y a violence quand une caste accapare à son profit les ressources de l’état pour occuper le pouvoir, truster les richesses, donner à ses enfants les meilleurs instruments d’éducation. On ne peut nier le mécanisme de la reproduction sociale (faible pourcentage des classes défavorisées dans les Grandes Ecoles par exemple) mais sans doute devrions-nous considérer la reproduction sociale comme une variété de celle de l’espèce, par duplication de l’ADN, laquelle connaît toujours ses erreurs génératrices de mutations. De Lagasnerie a raison de dire que l’erreur principale des progressistes des dernières décennies a été de refuser d’investir les institutions afin de ne pas « se salir les mains » et de préférer aller œuvrer dans les ONG ou dans le retour à la nature, au lieu de tenter de faire infléchir l’appareil d’état vers un type de fonctionnement plus ouvert, manière hédoniste de se comporter qui n’aboutit qu’à laisser les places déterminantes dudit appareil aux mains des plus réactionnaires et c’est ainsi que l’Etat devient un « état de droite » (ce n’est pas parce que l’état serait par essence de droite). L’action efficace d’un seul fonctionnaire au sein de son administration pour améliorer les conditions d’accueil des migrants par exemple vaut mieux que bien des « mobilisations » qui demeurent de façade, comme des manifestations un temps dérangeantes mais vite oubliées. L’expression seule n’est pas suffisante et même elle ne sert plus à grand chose. L’action seule compte, et pas nécessairement l’action violente (ou alors il faut bien y réfléchir avant de s’y lancer), mais l’action bien placée de l’intérieur de l’appareil, de la part d’un agent perspicace ou d’un groupe qui a l’opportunité de s’emparer de quelques leviers de commande. Il faut évidemment que ces agents ou ces groupes soient remarquablement formés, qu’ils mettent l’intelligence et le savoir en tête de leur engagement.

C’est ainsi sur les marges que se jouent les transformations sociales, par l’action de sortes de mutants qui incarnent des germes et des cristallisations de tendances. Si de Lagasnerie cite Cédric Herrou et Carole Rackete, il aurait pu citer aussi Gisèle Halimi ou Simone Veil et, à une époque un peu plus lointaine Simone Weil et Lucie Aubrac. Ces figures de notre histoire ont su cristalliser des aspirations et des révoltes légitimes mieux que n’ont pu le faire des cortèges de rue ou des violences spectaculaires. Pour se limiter aux deux premières, ce sont des femmes qui ont d’abord acquis un savoir extraordinaire des procédures de droit pour parvenir à les utiliser dans le sens des progrès souhaités, ici le droit des femmes. Exemples où l’action résolue et scrupuleusement documentée d’une seule personne vaut mieux que les agissements de foules soumises à toutes les dérives. On pensera bien sûr ici autant à l’impuissance des formes rituelles de grève et de manifestation qu’à celle des « Gilets Jaunes » qui ont refusé toute forme de représentation, même de porte-parole, ce qui est significatif d’une allergie à tout ce qui pourrait paraître comme un effort de de réflexion menant ses auteurs au-dessus des actes quasi instantanés et réflexes de la pure violence. Au point que s’il reste quelque chose de ce mouvement c’est précisément la problématique de la violence, comme si l’on n’avait jamais bien réussi à identifier ses motifs, les revendications portées (certes la revendication principale et juste était celle de la représentation au sein des instances de l’Etat, quand on pense par exemple au faible nombre d’ouvriers ou de petits agriculteurs au sein de l’Assemblée Nationale, mais sans jamais qu’on en vienne même à formuler cette revendication juste sous une forme compréhensible) et que ce mouvement ne devait servir qu’à faire ressortir la violence bien réelle des forces de police, bras armé de l’état, ce qui est une manière, on l’avouera, de se mordre la queue : j’exerce de la violence pour que l’état montre la sienne, ce qui légitimera après coup ma propre violence.

Évidemment, de Lagasnerie s’enferme dans des représentations naïves, par exemple la représentation des « cerveaux malléables », l’idée assez absurde et très très vieille selon laquelle notre cerveau serait un bloc de cire sur lequel il suffirait d’inscrire de nouvelles marques pour que tout aille mieux. Ceci va bien sûr à l’encontre de la notion de désir et de sa complexité, c’est une pensée binaire, schématique et, à cause de cela (c’est-à-dire à cause de l’ignorance qu’elle révèle de la structure de notre cerveau, du fonctionnement de notre esprit etc.) échouera, car on ne réussit jamais quelque chose en niant la réalité biologique, anthropologique ou inconsciente de l’être humain. Il faut donc aller beaucoup plus loin pour approfondir cette vision.

Autre faiblesse : le manichéisme, le bien contre le mal, eux contre nous etc. ne pas voir que dans la dynamique des attracteurs, on peut passer sans transition de l’un vers l’autre (théorie des catastrophes), absurdité du déterminisme linéaire qui ne prend pas en compte l’existence de phénomènes chaotiques.

Mais intérêt : offrir une théorie plus dynamique de l’affrontement entre groupes sociaux que ne l’est une vision statique des classes.

Geoffroy de Lagasnerie sur France Inter

De Lagasnerie a sans doute encore raison de dire qu’il ne sert à rien de répondre à des propos tenus sur des chaînes d’information continue, polémiquer avec les Zemmour, les Praud et cie est une perte de temps. La discussion utile se situe entre personnes qui se sont reconnues entre elles comme personnes intéressantes avec qui discuter, pas parce qu’elles seraient « du même avis », elles peuvent même avoir parfois sur certains sujets des points de vue totalement opposés – et en cela je suis loin d’être d’accord avec le jeune penseur de la politique – mais parce qu’on les saurait par avance ouvertes à une discussion libre, qu’elles peuvent prendre en compte les arguments que l’on avance autant que soi on est prêt à accepter les leurs. Un chrétien, un musulman, un ancien du PCF, un anar et même… un partisan de la majorité gouvernementale peuvent ainsi se parler, discuter entre eux en se respectant mutuellement. On pourrait même rêver de réseaux d’amis qui échangeraient leurs idées… mais sur autre réseau que Facebook, si possible ! Pourquoi ne pas imaginer que des informaticiens indépendants créent des réseaux pour cela.

Comme le disait Bernard Stiegler, le travail mental et contributif est une manière de créer de la « néguanthropie », autre façon de dire que le bouillonnement intellectuel est toujours une partie de la solution.

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Que devient la littérature ?

Je n’ai pas du tout aimé quand, pendant l’émission « La Grande Librairie », après qu’Emmanuel Carrère eût fait part de ses doutes sur la justesse de ce qu’il avait écrit, Pascal Quignard s’est penché vers lui d’un air plein de componction pour lui dire : « mais est-ce si grave le mensonge ? Continuez donc à mentir, c’est ce que vous faîtes de mieux ». Je n’ai pas du tout aimé quand, pendant la même émission, Barbara Cassin a surenchéri en disant avec un mépris distant que, elle, elle au moins, « ne croyait pas en la Vérité ». Certes, avec un grand « V » ajoutait-elle, mais on ne pouvait dire avec certitude qu’elle croyait en celle avec un petit « v » (d’ailleurs, où est la différence?) Et quand l’animateur François Busnel lui a justement objecté que s’il n’y avait pas de vérité, la phrase même qu’elle prononçait à ce moment-là n’avait pas de vérité non plus, elle a balayé d’un revers de main en semblant ne même pas comprendre ce qu’il voulait dire… Or, il y a parfois dans ces émissions des moments de… vérité ! C’est un moment de vérité quand une « philosophe spécialiste des sophistes » se met à bafouiller et révèle qu’elle n’a pas grand-chose à dire. Pour se moquer de l’animateur, elle lui a répondu… qu’il la faisait penser à Aristote ! Mon Dieu quelle horreur… si maintenant on se met à rire des gens parce qu’ils ressemblent à Aristote…

Pascal Quignard et Barbara Cassin dans « La Grande Librairie »

Ce qu’il faut reconnaître à Carrère c’est qu’il semble avoir, lui, une notion de vérité, de cette frontière qui sépare la vérité du mensonge, même s’il sait, comme nous tous, que cette frontière est parfois poreuse et que nous avons du mal à la délimiter. Il sait quand il raconte quelque chose qui lui est vraiment arrivé, et quand il brode, quand il invente. On doit lui savoir gré pour cela. Quand Aragon formulait son fameux principe du « mentir-vrai », il savait aussi pertinemment ce qu’il voulait dire, que justement la connaissance d’une barrière entre le vrai et le faux nous permet de comprendre ce qu’il y a de vrai dans une fiction. Il ne faut pas confondre fiction et mensonge, il serait ridicule de croire que parce qu’on invente des personnages, on est dans le mensonge. Les personnages sont vrais non pas dans la mesure où ils existent dans le réel mais dans celle où ils portent des sentiments et des émotions que nous savons être vrais parce que nous les ressentons ou sommes capables de les ressentir.

On me dira : qu’un écrivain doute de la vérité… passe encore, on mettra ça sur le dos d’une coquetterie, c’est pour une philosophe que c’est plus ennuyeux. J’ai feuilleté en librairie le livre de Barbara Cassin, une éloge du « moi, je » à mon avis catastrophique. Elle n’écrit pas mal, elle a appris à parler, à dire ces mots qui font tant plaisir à l’auditeur cultivé… lequel se sent mis dans la confidence et en accord complet avec la locutrice puisque, la plupart du temps, il se fiche lui aussi pas mal de la vérité car celle-ci est vraiment trop dure à attraper et qu’elle exige trop de lui. La philosophe aux multiples récompenses se vante d’avoir manié le mensonge tout au long de sa vie, elle a menti – dit-elle – à ses amants, à son mari, comme elle a menti à ses parents, il n’y a qu’à ses enfants qu’elle dit ne pas avoir menti. J’en conclus donc qu’elle a menti aussi à ses étudiants, à ses collègues, aux gens à qui elle a fait passer des concours. Elle a été très heideggerienne, mais, aujourd’hui, dit-elle dans une interview récente, « je n’ai plus envie d’être heideggerienne… ». Comme si la manière dont on se détermine dans ses choix philosophiques était une simple question d’envie…

Pascal Quignard n’est certes pas philosophe, il s’en défendrait je pense, et il a su trouver une écriture qui ravit le lecteur par sa concision et les marques qu’elle donne d’une érudition extraordinaire. Il revendique pourtant, lui aussi, le mensonge et semble dire sans arrêt : je vous épate, mais peut-être ce que je vous dis est faux, qu’importe, c’est si beau. Comme le dit le proverbe italien : si non è vero, è ben trovato.

Or, qu’est-ce que la littérature sans rapport à la vérité ? Des guirlandes de mots et d’expressions. J’avais été troublé, lorsque j’étais très jeune, par les mots du père d’une de mes amies qui m’avait dit qu’il n’aimait pas la poésie parce que ce n’était qu’un jeu avec les mots. Je me suis vite conforté dans l’idée qu’il avait tort en lisant Apollinaire, Reverdy, Eluard, Aragon puis plus tard Jaccottet ou Bonnefoy… mais j’ai du reconnaître aussi que parfois il avait un peu raison… il y a des poètes de plateau-télé qui semblent penser qu’un poème consiste en l’assemblage de mots d’un lexique particulier, celui des mots dits « poétiques ». Ils parleront donc de : bonheur, amour, joie, fleurs, paradis, infini… Rien n’est plus facile qu’en extraire des éléments et d’en faire une phrase… qui sonnera toujours bien. Regardez, par exemple, je fabrique : « l’amour est une fleur dont chaque pétale ouvre une porte vers l’infini » (???) Magnifique n’est-ce pas ? Et pourtant tirée au hasard… elle ressemble à celle-ci : « le bonheur est l’art de faire un bouquet avec les fleurs qui sont à notre portée » que je n’ai pas produite, mais qui est une vraie citation dont je vous laisse le soin de trouver l’auteur. Ceci est de l’ordre du jeu fait pour séduire un parterre souvent conquis par avance. Or, la vraie poésie ne repose pas sur un « lexique ». Reverdy a très bien exposé cela dans « Cette émotion appelée poésie » :

Quand Rimbaud commence son poème Le Cœur volé par ces deux vers, qui n’ont rien de ce que l’on a coutume d’appeler un sentiment ou un sujet poétique :

Mon cœur triste bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal

il n’y a là rien d’extraordinaire, rien d’exquis, de précieux, simplement l’expression d’un malaise que quiconque peut s’être mis dans le cas d’éprouver pour avoir trop fumé étant jeune – ou pour avoir pris le bateau par gros temps. Il n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde […] il n’y en a qu’un qui ait exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur, et c’est Rimbaud.

On doit se méfier du « bien parler », la littérature n’est pas concours d’éloquence, et la philosophie encore moins, en dépit des sophistes. Dans son dernier livre, « Les vices du savoir », le philosophe Pascal Engel (que je critique quelquefois, quand je l’appelle Ange Scalpel, mais jamais méchamment), s’en prend à une tradition de la philosophie française, qui veut que la beauté du style l’emporte sur la recherche de la vérité. Ainsi trouvera-t-on toujours que Michel Foucault est un grand philosophe même quand il déforme l’histoire afin de mieux la faire coller à ses thèses. « Nous blâmons un scientifique qui fraude, mais nous parvenons toujours à trouver à un philosophe que nous jugeons grand des excuses pour s’être engagé dans le nazisme, ou à un soi-disant bon écrivain pour s’être illustré dans la Collaboration, comme nous pardonnons aisément à un escroc intellectuel, du moment qu’il écrit bien ». (P. Engel, p. 27).

***

Évidemment, toute personne qui défend la notion de vérité se voit rétorquer ironiquement que bien malin qui saurait la définir… « qu’entendez-vous par là ? ». On ne saurait éviter d’aborder cette question, même s’il faudrait tellement de temps et d’espace pour la développer. Disons simplement qu’il existe un rapport des mots au réel qui nourrit l’authenticité. Pour un philosophe, ce sera le fait de se conformer à un état des connaissances donné, pour un mathématicien à l’existence d’une preuve, pour un écrivain, de façon plus générale, à un sentiment éprouvé, à ce qui s’extrait d’un exercice souvent douloureux de connaissance de soi ou… des autres. Les grands écrivains donnent ainsi l’impression d’écrire avec des bouts de leur propre chair. Je dis cela en pensant par exemple au dernier livre, Saturne, de Sarah Chiche, dont j’avais déjà apprécié Les enténébrés. Mais cela s’applique aussi, toute réflexion faite, à Yoga d’Emmanuel Carrère. Et probablement cela s’applique au dernier livre de Quignard (que j’ai seulement feuilleté) étant donné ce qu’est, à ce qu’il dit, son rapport à la dépression. Cela ne recouvre pas que les récits autobiographiques, que dire par exemple de l’extraordinaire entreprise dans laquelle s’est lancé Laurent Mauvignier avec Histoires de la nuit (que j’ai commencé et dont je ne suis pas prêt de terminer la lecture)? N’est-ce pas aussi avec des bouts de sa propre chair que l’on écrit un récit aussi vaste et tortueux dont la narration est si prenante et même angoissante ?

Je me rends compte que lorsque je dis cela, je me place du point de vue de la littérature comme connaissance. D’autres points de vue existent. Celui de la littérature comme distraction, bon moment à passer, récit dont on a besoin avant de s’endormir, vieille réminiscence des contes que l’on nous lisait lorsque nous étions enfants. On parlera alors d’une lecture agréable, d’un « page-turner », d’un livre que l’on dévore parce que l’on veut à chaque instant connaître la suite. Ces points de vue ne sont pas négligeables, cela appartient au loisir, mais toute littérature n’est pas loisir. On attend aussi d’elle qu’elle nous apporte une connaissance véritable. Même la poésie. Même et surtout la poésie. Et c’est là qu’intervient la problématique du vrai et du mensonge. Il s’agit donc d’un point de vue épistémique, dépendant d’une fonction que nous attribuons à la littérature, celle de nous faire connaître un réel que nous ne connaîtrions pas sans elle, ou dont nous n’aurions pas conscience, ou insuffisamment conscience.

On réalise alors qu’il est probable que lorsque Quignard s’adresse malicieusement à Carrère en lui demandant si c’est mal de mentir, ce n’est pas à ce plan épistémique qu’il se place mais au plan moral. Quel lien y a-t-il entre les deux ? Pouvons-nous toujours affirmer qu’un manquement épistémique (le fait de préférer le mensonge à la vérité même si cela induit chez autrui des « connaissances fausses ») entraîne un manquement au plan de la morale ? Autrement dit, est-ce moralement mal de mentir ? C’est à cette question principalement qu’Engel tente de répondre dans l’ouvrage cité ci-dessus dont je me garderai bien de donner une synthèse ici en si peu d’espace. Mais est-ce bien là ce qui nous intéresse en premier ? Nous sommes bien d’accord qu’écrire n’est pas un geste moral, alors à quoi bon transposer le débat sur ce plan ?

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Faire dévier la question de la vérité du plan épistémique vers le plan moral trahit quelque chose de la littérature : le fait que celle-ci a non seulement le droit mais le devoir de s’emparer de tous les sujets sans préoccupation d’ordre moral ou politique. Or, ce principe est remis en cause aujourd’hui. Il serait ainsi « mal » de raconter la vie et l’histoire de quelqu’un qui n’appartient pas à notre culture ou à notre « race » (dans ce retour du mot « race » qui n’a pas fini de nous surprendre) comme l’affirment ceux qui parlent à ce propos « d’appropriation culturelle ». Si cela est vrai, on en vient à penser qu’à la limite, ce serait mal de raconter l’histoire de quelqu’un qui ne serait pas « moi », et c’est justement ce que semblent penser certains auteurs actuels (Eddy Louis par exemple) qui se félicitent de ce que, selon eux, la fiction soit en passe de mourir. Ou bien d’autres (Nathalie Azoulai) qui remettent foncièrement en doute le fait même d’écrire des romans.

C’est se méprendre encore une fois sur ce que l’on peut et doit entendre par vérité dans la littérature, celle-ci en effet n’est pas automatiquement atteinte parce qu’on dit « je » comme si… le simple fait d’emprunter la posture subjective nous garantissait de toujours dire vrai (il y a des « je » qui mentent… et même sans doute beaucoup). C’est autre chose qui est visé : pas la vérité « dénotationnelle » du rapport d’un dit avec le réel régi par le principe de correspondance, mais une vérité « intensionnelle » (excusez l’anglicisme) qui repose davantage sur une conception « cohérentiste » du vrai. Le roman est vrai parce qu’il expose un point de vue cohérent sur le réel, que nous saurions faire notre si nous étions dans telle ou telle disposition décrite par l’auteur (le poème est vrai parce qu’il donne l’expérience d’un sentiment, d’une sensation dont nous savons qu’elle appartient à notre fond commun à tous, comme l’a dit aussi Reverdy, mais que le poète seul arrive à exprimer).

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Le propos de Nathalie Azoulai est encore plus inquiétant : si elle trouve qu’il ne faut plus écrire de roman, ce n’est pas à cause seulement de la prévalence du « je » par rapport à tout « il » ou « elle » qui pourrait advenir mais c’est simplement parce que la lecture d’un roman demanderait trop d’efforts à nos concitoyens ! Lesquels sont déjà bien assez harassés par leur journée de travail, il ne faudrait pas en plus les obliger à lire des pages et des pages pleines de personnages que l’on risque d’oublier d’une fois sur l’autre… « car lire un roman a un coût. Et adhérer à la fiction d’un livre coûte au lecteur actuel plus d’efforts qu’au lecteur d’autrefois, que ne tentaient pas autant de supports fictifs concurrentiels et que ne menaçait pas, surtout, l’effondrement du temps d’attention qui nous menace tous, comme si le moindre roman contemporain demandait à son lecteur, pour qu’il s’y embarque, le même effort que les romans russes surchargés de noms et de généalogies. » (Nathalie Azoulai : « Le doute creuse en moi son sillon : et si le roman, c’était fini ? », Le Monde, 13/14 septembre 2020). Stupéfaction. Ecœurement. Feu Bernard Stiegler, dans « Bifurquer », nous avait prévenu que les inventions technologiques avaient pour but, entre autres, de capter nos efforts d’intelligence en réduisant notre attention, et que c’est contre cela qu’il fallait lutter si nous ne voulions pas devenir les vassaux des systèmes d’IA. Azoulai, elle, n’en a cure, au contraire, elle se précipite dans cette voie d’abandon que Stiegler dénommait anthropie.

Ces idées qui apparaissent en ce moment menacent la littérature, autrement dit quelque chose de notre humanité, ce n’est donc pas un hasard si elles apparaissent maintenant (et simultanément). Les annonces triomphales faites par des boîtes d’IA à propos de la possibilité désormais d’utiliser des générateurs automatiques de textes qui parviennent à simuler Balzac ou n’importe quel autre écrivain (voir Syllabs) ne doivent pas être traitées indépendamment de ce mouvement de repli. Toutes ces tendances convergent vers la même idée de renoncement, « d’à-quoi-bon-isme », de facilité dans l’expression qui finira par dévaloriser le langage, avant, tout bonnement, de dévaloriser l’humain.

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Passage de milans

Oiseaux bariolés sur perchoirs en fibres, les coureurs cyclistes foncent dans l’air bleu des villes à destination de succès imprévus et de gloires éphémères…

Le 12 septembre à Lyon passait le Tour de France. Je ne pouvais pas manquer ça. Il montait sur le plateau de la Croix-Rousse pour redescendre ensuite par la Montée de la Boucle : plongée vers le Rhône avant de longer à toute allure le quai jusqu’au pont Wilson… c’est ce « à toute allure » qui me fait vibrer. Beaucoup ne le comprendront pas, beaucoup ne comprennent pas une seule seconde qu’on puisse se passionner pour spectacle aussi vain. Quoi ? Une bande de cyclistes qui se tirent la bourre sur des pavés ou du goudron pour finir exténués. Parfois (toujours?) dopés dit-on, et précédés par des chars ridicules vantant les mérites de Cochonou, de la banque Cofidis ou des bonbons Haribo… J’ai honte. Ce samedi, je ne devais pas être le seul, à en juger par les rangs clairsemés auprès des barrières de sécurité, nombre de gens ayant dû penser que ça ne se faisait pas ou que ça ne se faisait plus d’aller applaudir les coureurs du Tour de France.

Le 12 septembre dans Lyon Croix-Rousse, le peloton emmené par le Suisse Marc Hirschi – photo A.L.

Que dis-je, honte ? Et bien non, j’assume. Le Tour de France est un spectacle d’émotion. J’ai souvent dans ma vie, rêvé d’être un grand sportif, et surtout un grand cycliste. Il m’est arrivé de me galvaniser, de me donner des coups de fouet, à la montagne au cours d’une marche un peu longue, au passage d’un col himalayen qui demandait un surcroît d’effort, ou même face à des livres où mon désir de comprendre des choses absconses rencontrait une difficulté imprévue (un col de première catégorie en quelque sorte), en pensant simplement à quelques gestes de grands sportifs que j’avais admirés. Le but marqué à la dernière minute du match par Sylvain Wiltord lors de la finale France-Italie de l’Euro 2000… les derniers mètres de l’ascension du Ventoux par Richard Virenque en 2002 après 200 kms d’échappée ou bien les championnes françaises battant les américaines en finale du 4×100 m des championnats du monde 2003 au stade de Saint-Denis (j’y étais) tout aussi bien que le saut en longueur admirable de l’athlète ex-sierra-léonaise Eunice Barber ou la course de Carole Merle aux J.O. d’Albertville en 1992 (j’y étais aussi).

Que se passe-t-il dans notre tête à ces moments-là ? Quelle projection s’opère qui fait que nous, si peu sportifs, voire même maigrichons et vite essoufflés, nous nous sentions catapultés en peu de minutes dans la peau de ces héros d’un instant, car oui, en plus, leur gloire ne dure pas longtemps, que dit le nom de Richard Virenque à un jeune d’aujourd’hui ? Qui se souvient de Carole Merle et qui connaît par coeur les noms des quatre finalistes du 4×100 mètres à part quelques spécialistes qui enregistrent les records comme le fait un botaniste des noms latins des plantes ?

Romain Bardet au départ d’une étape
du Critérium du Dauphiné, en 2018

Les biologistes du cerveau ont leur mot à dire là-dessus, il serait sans doute question de neurones-miroirs, ces neurones qui sont excités « aussi bien lorsqu’un individu exécute une action que lorsqu’il observe un autre individu (en particulier de son espèce) exécuter la même action, ou même lorsqu’il imagine une telle action » (wikipedia). Ces gestes que nous avons admirés, auxquels nous nous sommes identifiés, s’inscrivent en nous, oserais-je dire qu’ils nous marquent à vie ? D’autant que chaque année, ils se renouvellent, réapparaissent sous une nouvelle modalité, avec d’autres corps, d’autres équipes, d’autres casquettes. Le contexte a changé, mais l’invariant est toujours là : l’effort, la vitesse, l’audace, et pourquoi ne pas le dire aussi : l’art du geste. Voir un coureur en descente, un coureur qui enroule un énorme braquet dans un contre la montre, et même un coureur qui sprinte… évoque en plus de l’impression d’effort, la recherche d’un style : mise en équilibre d’un corps en situation périlleuse, comme procède le danseur sur le parquet glissant de la scène. La comparaison n’est pas saugrenue. Il y a, à coup sûr, une chorégraphie du vélo. Je me souviens avoir lu il y a quelques années une interview de Romain Bardet après une étape du Dauphiné Libéré qu’il avait remportée, et qui comportait la dangereuse descente du col de la Madeleine, dans laquelle il racontait comment il avait gagné : il avait appris par coeur les virages avant de la faire, au point qu’il aurait pu dévaler la côte les yeux fermés. Cette fois-ci, ce même Bardet, hélas, a raté son coup, résultat: commotion cérébrale et abandon. J’ai été très triste pour lui en apprenant cette nouvelle. J’espère qu’on reverra sa silhouette si gracieuse et si fine. Je me souviens l’avoir rencontré dans un avion, c’était sur la ligne Lyon – Toulouse, et je me rendais à un colloque de logique et tout à coup j’avais vu dans l’allée centrale un groupe de très jeunes gens en blazer bleu, d’une minceur hors du commun, ils s’étaient installés au rang juste derrière mon siège, ce qui fait que je pouvais entendre leurs conversations qui tournaient évidemment uniquement autour du vélo et des courses précédentes qu’ils avaient disputées, des chutes qu’ils avaient faites et de celles qu’ils avaient su éviter, et aussi de leurs soucis au sujet des incessants contrôles dont ils étaient l’objet. Que je les écoute si ostensiblement ne leur avait sans doute pas plu, ils se méfiaient un peu quand je leur adressai la parole pour savoir où ils allaient. Mais Bardet m’avait répondu qu’ils allaient disputer une épreuve qui existait en ce temps-là et qui s’appelait « la Route du Sud ».

Ma passion pour le Tour de France date de mes douze ans. Cette année-là, Federico Martin Bahamontes, surnommé « l’Aigle de Tolède », terminait en jaune, devant un tout jeune champion français dont je fis mon idole : Henry Anglade. Il ne figurait pas dans la liste des favoris, n’ayant pas été sélectionné en équipe de France (en ce temps-là, le Tour se courait par équipes nationales). Il courait pour l’équipe régionale « Centre-Midi » et il remporta l’étape-reine du Tour de cette année-là : Albi – Aurillac. L’année suivante, sélectionné en équipe de France, il revêtit le maillot jaune dès les premières étapes, mais les dirigeants lui préférèrent Roger Rivière. Il fut distancé lors d’une étape ultérieure et n’eut alors plus aucune chance de revenir au classement. Il fut champion de France deux fois, en 1959 et en 1965, puis il disparut lentement de l’actualité. Je me souviens qu’une fois j’entendis parler de lui comme s’étant mis à la sculpture sur métal. Je savais qu’il vivait dans la région lyonnaise. L’an dernier, je tombai par hasard sur un article qu’un journaliste avait fait sur lui dans le journal « L’Equipe ».

Soixante ans après, ce journaliste l’avait retrouvé. Il avait quatre-vingt-cinq ans et prévenait qu’il n’avait plus toute sa tête, que sa mémoire lui faisait défaut. Mais il avait toujours gardé son maillot jaune et faisait toujours du vélo, bien que désormais sur home-trainer. Le reportage était bouleversant. Malgré l’âge il parvenait à rassembler quelques souvenirs. En 1960, les coureurs se partageaient entre deux managers, lui avait choisi le gentil, Rivière le méchant. Tout était fait pour que Rivière gagne mais Anglade avait perçu le défaut principal du coureur stéphanois : il descendait mal. Anglade savait que, piqué au vif, Rivière ferait tout pour suivre Gastone Nencini dans les descentes, là où l’italien était un virtuose, et il avait dit craindre que l’on ne fût obligé d’extraire un jour le recordman de l’heure du fond d’un ravin. Hélas, c’était justement ce qu’il était advenu dans la triste descente du col du Perjuret. On sait que le champion français ne s’en remit jamais. Handicapé à vie, il termina ses jours tristement en 1976, miné par les drogues. On sentait que cela avait bouleversé aussi la vie d’Anglade. Heureusement, il avait eu deux filles. Une aide ménagère lui apportait son repas à domicile. Celle qu’il appelait « ma petite femme », atteinte par la maladie d’Alzheimer, avait été mise en EHPAD, et était morte tout récemment.

Henry Anglade et sa femme en 1959 – photo Alamy Stock

Ainsi se défont les vies, les carrières, même celles des grands champions. C’était Henry Anglade. Henry avec un « y » parce que « sa petite femme » trouvait que ça faisait tellement plus joli.

Ce samedi 12 septembre à l’angle de la rue Philippe de Lassalle et de la rue Hénon, en haut de la Croix-Rousse, nul n’avait probablement le souvenir d’Anglade, tous les regards se portaient sur Julian Alaphilippe car c’était un parcours fait pour lui, ressemblant au tracé de la course Milan San-Remo qu’il avait gagnée l’an dernier et avait failli encore gagner cette année, il tenta sa chance dans la montée des Esses mais quand le peloton passa devant nous, il avait été repris, le Suisse Marc Hirschi menait la course bon train. C’était avant que le Danois Kragh Andersen se détache dans la descente et finalement gagne en solitaire au bout de la longue ligne droite… que d’émotions !

Ainsi, dans le miaulement des rouages et des roues, les claquements des freins et des vitesses, les coureurs cyclistes disparaissent au bout des routes, dansent auprès des cols ou virent au ras des pistes. La victoire ne les attend pas, elle fuit le plus souvent telle un renard dont le dos roux s’éteint au crépuscule.

Des arches en papier saluent des combats menés à coups de grands braquets et de reins rageurs et des vents fragiles enveloppent leurs corps dans de mortelles descentes.

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Ce qui nous passe par la tête (Emmanuel Carrère)

Emmanuel Carrère est facile à lire, son dernier opus s’avale en un rien de temps, il fait pourtant presque 400 pages. Cela vient probablement de ce que, pour le lire, il suffit de se mettre dans la position de quelqu’un qui écoute des confidences, qui écoute quelqu’un qui lui raconte sa vie. Ça peut être passionnant, (comme ça peut être ennuyeux), on pourra être accroché à certains passages, et à ce moment là admirer la personne pour ses trouvailles, sa réflexion, son intelligence, mais on pourra au contraire en considérer d’autres comme des transitions bavardes… Ah ! Ces fameuses étapes de transition dans le Tour de France…

Est-ce que cela suffit à faire de la littérature ? La question mérite d’être posée, d’autant qu’il se la pose lui-même. Au départ, je n’en étais pas sûr (mais, comme je le dirai plus tard, mon jugement a évolué). Carrère anticipe la critique, il sait déjà qu’on va lui dire ça : que dire tout ce qui nous passe par la tête ne suffit pas à faire une œuvre littéraire, alors il se trouve des alliés. Montaigne et Robert Walser, rien que cela. Avec de tels arguments, on ne peut que s’incliner. Emmanuel Carrère serait-il un Montaigne en notre siècle ? A certains moments, on le pense, lorsqu’il fait part de son doux scepticisme – ou « scepticisme modéré », ce qui serait plus correct philosophiquement parlant – (ce passage, je l’ai vu recopié déjà sur Facebook, il a l’air de plaire) : « Moi, je ne dis pas le contraire, je dis rarement le contraire de quiconque, mais je ne suis pas aussi certain qu’il y ait une sortie, ni que le seul but de la vie soit de la chercher, ni que ce soit la seule raison de faire du yoga. J’oscille, c’est mon caractère. Un jour je le crois, le lendemain pas. Je ne sais pas ce qui est vrai ni s’il y a une vérité. Et même si je chemine vers la montagne, je ne pense pas que j’en atteindrai le sommet. Jamais je ne serai un de ces alpinistes de l’esprit qu’on appelle un mystique, et ce n’est pas grave car entre les neiges éternelles et le fond de la vallée où je n’ai pas non plus envie de croupir il y a une voie du milieu. Il y a ce qu’on appelle parfois avec dédain, la montagne à vaches. Je suis un méditant de montagne à vaches. » Qui ne se reconnaît pas là ? Du Montaigne ? Oui, peut-être, quand on pense que beaucoup de gens aiment dans Montaigne, avec son scepticisme, le fait de s’y reconnaître… L’évocation des amitiés, aussi, est un thème récurrent qui rapproche l’auteur de l’ancien maire de Bordeaux.

L’autre citation par laquelle Carrère justifie son entreprise est tirée d’un livre qu’il dit avoir beaucoup aimé (et que j’aime aussi), les Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig, où se trouve reproduit le conseil d’un certain Ludwig Börne (« une figure mineure du romantisme allemand ») : « Prenez quelques feuilles de papier et, pendant trois jours de suite, écrivez, sans le dénaturer et sans hypocrisie, tout ce qui vous passe par la tête. Ecrivez ce que vous pensez de vous-même, de vos femmes, de la guerre turque, de Goethe, du crime de Fonk, du Jugement dernier, de vos supérieurs, et au bout de trois jours vous serez stupéfait de voir combien de pensées neuves, jamais encore exprimées, ont jailli de vous. Voici l’art de devenir en trois jours un écrivain original ». Cette citation, on sent que Carrère y tient, qu’elle fournit le fondement de sa démarche. Et il en rajoute : « Les écrivains qui écrivent ce qui leur passe par la tête sont ceux que je préfère, Montaigne étant notre saint patron, lui qui fait exactement ça, écrire ce qui lui passe par la tête, dans la plus royale indifférence à l’opinion des gens qui disent qu’on s’en fout, de ce qui lui passe par la tête, et qu’il faut être bien prétentieux, bien égocentré, pour en tenir registre, car il pense, lui Montaigne qu’il n’y a rien de plus intéressant, d’autant plus intéressant qu’il est un homme ordinaire, pas un dont on lit les mémoires pour des actions d’éclat mais un qui n’a pas d’autre particularité que d’être un homme et de pouvoir, à ce titre seulement, sans être encombré d’exception, témoigner de ce que c’est d’être un homme. » Voilà le clou bien enfoncé. On ne se demandera même pas si Emmanuel Carrère est bien « un homme ordinaire »… après tout, on peut en douter, ne serait-ce que de naissance, il n’est pas n’importe qui, et son statut social lui autorise des aventures dont le commun des mortels restera privé. On notera au passage le glissement du « ils » au « nous »: « Les écrivains qui écrivent ce qui leur passe par la tête sont ceux que je préfère, Montaigne étant notre saint patron ». Pas de doute que Carrère fait partie des écrivains que Carrère préfère… Je ne dis pas cela méchamment : on a bien le droit de se préférer à tout autre.

Il n’y a visiblement qu’un seul écrivain que Carrère préfère à lui-même, c’est Houellebecq, ce n’est pas très étonnant, il y a évidemment du Houellebecq chez Carrère, une même négligence de plume dirai-je, une même nonchalance, la même conviction que, sans trop d’effort, on parviendra à trouver le mot, la phrase, l’idée justes, du moins ceux qui conviennent le mieux au temps présent. C’est une question de réceptivité au monde actuel et on ne fera pas l’injure de dire à ces deux auteurs qu’ils en manquent, ils seraient plutôt du genre éponge, à percevoir tout ce qui se dit, tout ce qui se trame, tout ce qui intéresse la gent cultivée à un moment X. Mais là encore est-ce bien là la littérature ? Ne cherche-t-on pas chez l’authentique écrivain justement un décalage par rapport à la prose journalistique, au temps présent ? Des étonnements, des trouvailles que l’on ne trouverait nulle part ailleurs, et parmi ces trouvailles, des trouvailles de langage ? La langue semble peu travaillée chez Carrère ou Houellebecq car leur parti est de laisser le langage tel qu’il est dans l’actuel (cf. « s’en foutre » dans « l’opinion des gens qui disent qu’on s’en fout »), de le laisser couler de manière fluide sans que le lecteur ne soit jamais arrêté par une figure de style, une longueur de phrase, une rupture syntaxique à la Duras qui pourrait l’éloigner s’il tient à sa rapidité de lecture. J’ai lu autrefois sous la plume d’un critique de Houellebecq que ce que celui-ci recherchait justement c’était cela, cette fluidité, tout simplement parce qu’elle rend la traduction plus facile, et on trouvera à un moment chez Carrère la même préoccupation : il tient à ce que ses livres soient traduits, et en particulier dans le monde anglo-saxon. Il y a des auteurs qui peuvent donner l’apparence de cette fluidité, et dont l’écriture est effectivement fluide, mais c’est au prix d’un travail analogue aux efforts intenses que doit accomplir un danseur pour faire passer ses gestes techniquement impossibles à reproduire par tout un chacun pour des mouvements qui s’enchaînent avec grâce et facilité. Certains poètes sont ainsi. Mais pas que des poètes, d’autres font cet effort dans un but théoriquement fondé, comme c’est le cas d’Annie Ernaux, connue pour une écriture plate qui est là pour être lisible par tous, entendons : même par des lecteurs de milieu populaire, c’est la manière pour la littérature d’atteindre un universel en supprimant tout ce qui l’attache a priori à un monde cultivé, élitiste, disons le mot : bourgeois. Il est évident que Carrère et Houellebecq, eux, n’en ont rien à faire, d’atteindre cet esprit-là. Ils auraient même plutôt tendance à se contenter d’être lus surtout dans l’entre-soi des lecteurs « cultivés », ceux de Télérama ou de l’Obs (je dis ça mais… je suis un lecteur de l’Obs). Je ne crois pas qu’Annie Ernaux écrirait : « on s’en fout », qu’elle se permettrait ainsi un clin d’oeil aux facilités du langage parlé actuel pour mieux se rapprocher du lecteur… ça, justement… elle s’en fout (!) et elle a bien raison car l’enjeu est ailleurs, il n’est pas dans la reprise des mots que tout le monde est censé utiliser, mais dans la précision qui s’adresse au cœur de chacun.

Revenons-en à la citation attribuée à ce certain Ludwig Börne, qui est comme la clé de voûte de ce livre, car elle mérite d’être analysée (ce que fait un peu Carrère d’ailleurs, il faut le lui reconnaître). Elle dit ceci : écrivez, sans le dénaturer et sans hypocrisie, tout ce qui vous passe par la tête. Oui, « sans le dénaturer et sans hypocrisie », voilà une condition bien exigeante ! Comment ne pas dénaturer ce qui nous passe par la tête au moment où on le projette sur une feuille… le conseil ne le dit pas. A nous de trouver, et c’est peut-être là justement, dans cette ouverture, que s’insinue la littérature, car tous ceux qui écrivent auront compris depuis longtemps que cette opération de projection ne va pas de soi, que même « l’écriture automatique » chère aux surréalistes a ses limites, car entre nous soit dit, Breton, Desnos ou Soupault, c’est quand même du « ré-écrit », ce n’est pas la pure projection des rêves. Et que si elle ne va pas de soi, il va falloir justement travailler la forme et le style pour rester au plus près de « ce qui nous passe par la tête », ou, dit autrement, de ce verbe propre qui est en nous. Sinon, on tombe dans la superficialité un piège que n’évite pas Carrère, hélas. Vous voulez des exemples ? Je trouve que la partie « 1825 jours » est d’une superficialité accablante. C’est là où notre héros (comme on dit dans les histoires pour enfants) est extrait nuitamment de sa retraite bourguignonne pour aller rendre hommage à Bernard Maris, tué dans l’attentat contre Charlie-Hebdo (nous sommes donc le 7 janvier 2015). Il n’est au courant de rien, son stage de Vipassana consistant justement à être retranché du monde pendant dix jours, et tout à coup il apprend l’événement, la mort de son ami et la demande qui lui est faite par la compagne de ce dernier d’aller faire un discours lors de l’enterrement. On pourrait presque dire qu’en apparence… cela ne le touche presque pas. Il est surtout heureux que la mort ne soit pas tombée sur l’un de ses proches, plus proches de lui que ne lui est Bernard Maris, et cela donne prétexte à de nombreuses digressions qui sont toutes plaisantes à lire… voire carrément drôles… Emmanuel Carrère montre qu’il a de l’humour, qu’il sait voir dans le manteau de son ami celui d’un proxénète russe par exemple, ce qui est assez amusant. Il est juste content d’avoir su faire le discours. Ouf ! Des fois qu’il ait déçu… qu’il ne se soit pas montré à la hauteur du grand écrivain qu’il veut être ! Face à tout cela, au décalage existant entre cette situation qu’il faut bien dire un peu artificielle (celle d’un stage de Vipassana avec plein d’individus bizarres qui sont venus là on ne sait trop pourquoi) et l’horreur de l’attentat… il se sent juste… « emmerdé » ! (c’est le titre d’un paragraphe : « je suis emmerdé »). Ne nous y trompons pas, il s’agit là d’une pudeur bien compréhensible, on ne voudrait pas non plus qu’il se lance dans des implorations larmoyantes, d’autant que ce n’est pas ce qu’il ressent, probablement. Mais justement : est-ce là véritablement ce « dire ce qui nous passe par la tête sans le dénaturer et sans hypocrisie » qui est présenté comme modèle d’écriture ? Vouloir s’exprimer avec pudeur et un certain humour quand on est frappé aussi durement dans ses amitiés, c’est bien sûr rechercher avant tout la reconnaissance d’autrui, ce n’est pas explorer le fond d’émotions que l’on a en soi, et donc pas tellement respecter la consigne d’écrire « sans hypocrisie ». On peut évidemment penser que peut-être, cette affaire, présentée en toute innocence, n’est pas étrangère à la dépression qui va suivre. Mais on n’en saura pas plus. Décidément, « dire ce qui nous passe par la tête » n’est pas synonyme d’avancer dans la connaissance de soi. Rien à voir avec les introspections exigeantes à la Charles Juliet. On se contente d’aligner les anecdotes, lesquelles sont souvent, il faut le dire, savoureuses, comme la consultation chez François Roustang, ou le souvenir d’une séance de tai-chi dans le nord du Canada (d’une manière générale les scènes autour du tai-chi sont impressionnantes, j’aimerais connaître le coup des « mains dans les nuages »!). C’est en cela que je parle de superficialité.

Pourtant, cette superficialité plaît. Pour reprendre son mot : on ne s’emmerde pas en le lisant. Comme on disait autrefois, influencés que nous étions par le vocabulaire psychanalytique, « ça nous parle », ça nous parle tout le temps. Sans doute y a-t-il chez lui finalement une technique qui ne se montre pas, un sens de la narration étonnant qui ne nous apparaît pas lorsque nous avons les yeux rivés sur la page, et qui pourtant se révèle lorsque nous prenons notre distance, comme cela se produit à la perception d’un tableau impressionniste vu d’abord de trop près puis de plus loin. Dans son entretien croisé avec Daniel Mendelsohn paru dans Le Monde du 28 août, il parle d’avancer en formes circulaires, par digressions successives, et non linéairement. C’est cela sans doute qui nous ensorcèle et nous fait lire à toute vitesse ces presque 400 pages au cours desquelles il est vrai que nous avons souvent le sentiment de repasser par les mêmes endroits (la femme aux gémeaux, les sentences de Chögyam Trungpa, les diverses définitions de la méditation…), mais ce n’est pas grave c’est comme si nous suivions plutôt la forme d’une spirale.

Il y a, je l’ai dit, des passages de transition d’importance secondaire, des sortes de boutades ou de mots pour rire, et puis il y a des passages d’une grande puissance.

Revenant à la question initiale : « est-ce que « dire tout ce qui nous passe par la tête » suffit à faire de la littérature ? », la réponse est sans doute : non, mais cela ne fâchera pas Emmanuel Carrère… puisque, finalement, il fait tout le contraire « d’écrire ce qui lui passe par la tête » : tout cela est très construit, les souvenirs et impressions qui lui passent par la tête au moment où il écrit sont soigneusement sélectionnées car, si ce n’était pas le cas, on n’aurait pas cette sensation de cohérence. Les scènes accumulées dans le récit (de façon un peu similaire à ce qui se passe dans le film « Youth » dont j’ai parlé récemment) sont là pour laisser en nous des marques indélébiles et elles culminent vers la fin vers un endroit où le fond du récit (n’oublions pas qu’il est question en premier lieu du Yoga et donc nécessairement de philosophie reliée au bouddhisme et notamment à sa variante zen) rencontre délicatement son contenu narratif : scène émouvante où l’auteur retrouve la femme aux gémeaux par hasard dans une salle d’attente d’aéroport, il la reconnaît, il sait qu’elle le reconnaît, elle s’assoit plus loin mais face à lui, les deux ouvrent chacun un livre, leurs regards se croisent, et même ils s’affleurent dans l’avion, mais sans rien se dire, sans rien marquer de leur reconnaissance mutuelle, et Carrère de dire que ce fut une magnifique façon de faire l’amour, et pour le lecteur une scène d’érotisme plus chaude encore que celle qu’il nous délivre au début du récit qui, elle, est une scène où ils font « réellement » l’amour. Mais qu’est-ce que « réellement » veut dire? Plus généralement, qu’est-ce que « réel » veut dire dès qu’on est dans la littérature ? N’apprend-on pas, à un détour du livre (page 377 exactement) que… tout cela pourrait très bien ne pas être vrai, « la femme aux gémeaux » n’avoir jamais existé (et donc les rencontres sensuelles à l’hôtel Cornavin non plus… ce qui serait bien dommage pour l’auteur) et la grande Erica qui prend une présence forte dans la dernière partie se réduire… à quelques traits d’une personne ayant réellement existé mais que Carrère n’aurait finalement pas si bien connu… Révélations dont nous sortons ébranlés, ne sachant si nous devons être déçus ou si au contraire, nous devons tirer notre chapeau pour ce tour de force, qui est d’ailleurs celui qu’accomplissent tous les grands écrivains : faire exister des personnages à partir de rien, juste de nos songes.

En fin de compte, comme il m’arrive souvent dans mes « critiques », je commence par exprimer doutes et réticences puis finalement, je me laisse charmer, conquérir, je m’incline devant l’ampleur d’un travail, face à un talent que je n’ai pas. Moi aussi je peux dire : « J’oscille, c’est mon caractère. Je ne sais pas ce qui est vrai ni s’il y a une vérité. Et même si je chemine vers la montagne, je ne pense pas que j’en atteindrai le sommet. » Sans le savoir, j’étais un adepte de Montaigne, moi aussi. Mais pour ce qui me concerne, ce n’est pas un effet de style. C’est vrai !

NB : celles et ceux qui auront lu le livre comprendront la raison d’être de cette vidéo où Martha Argerich joue la Polonaise héroïque de Frédéric Chopin.

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La vipère de la Fouly et l’éco-philosophie de Baptiste Morizot

L’éco-philosophie a le vent en poupe. Toute une brochette de talentueux auteurs ou autrices qui s’en réclament emplit les rayons de nos librairies au rayon philosophie autant qu’au rayon nature. Tous, ou toutes, ils ou elles nous engagent à remettre en cause notre rapport à la nature, à ne plus faire de celle-ci un cadre plus ou moins harmonieux pour s’y faire dérouler nos vies, mais un univers dans lequel nous sommes intégralement plongés, partie prenante au premier chef, acteur ou actrice qui n’est pas mieux placé ni plus prestigieux que le premier renard, la première belette voire même le premier lombric venu. Est-ce un changement de paradigme qui se déroule sous nos yeux ? On le dirait. Nous serions tout à coup enfin revenus à l’humilité qui sied à une époque où notre humanité fuit de toutes parts, submergée par des catastrophes que nous avons engendrés par méconnaissance de notre inclusion, de notre dépendance à l’égard de la nature. C’est un peu tard. Peut-être trop tard. Mais évidemment il vaut toujours mieux tard que jamais.

Pour paraphraser une question que l’animatrice posait aux participants à son émission sur France-Inter chaque matin de cet été (une bonne émission en général, l’animatrice s’appelait Dorothée Barba) et qui était : « sur quoi avez-vous changé récemment d’avis ? », je me demande à moi-même s’il y a un domaine où ma façon de voir les choses a changé depuis mon adolescence. C’est bien sûr cette question du rapport à la nature qui apparaît en premier. Rien d’étonnant à ce que notre réveil à l’écologie soit si tardif quand nous réfléchissons au point d’où nous sommes partis. Je ne suis pas le seul à avoir négligé cet aspect des choses, la totalité de mes camarades en faisaient autant. On disait qu’on « aimait la nature » mais c’était une manière de dire qu’on aimait se balader un moment sous des arbres dont nous ignorions les noms. La nature était une entité abstraite, à peine si nous en devinions la présence dans l’au-delà confus des immeubles de nos quartiers. C’était à vrai dire des « terrains vagues », des petits bois où les citadins allaient jeter les carcasses de leurs bagnoles rouillées. Ou bien autour de Paris, les forêts de Senlis ou Chantilly où l’on allait cueillir les jonquilles les beaux jours de mars avant de rentrer par une nationale saturée au nord du Bourget. De temps en temps une visite dans un zoo (quand ce n’était pas au cirque) pour apprendre à quoi ressemblait un animal sauvage. Mes parents avaient eu des parents qui venaient de la campagne et des grands-parents qui avaient souffert de cette vie misérable qui était celle des paysans de la fin du XIXème siècle, et il était hors de question d’y retourner, mieux valait sans doute travailler en usine ou, comme mon père, dans les ateliers d’un aéroport. Pour lui, sans doute, les avions étaient plus beaux que les oiseaux. Les premiers étaient la démonstration éclatante de la supériorité de l’intelligence humaine, alors que les seconds, tout juste des piafs qui égayaient un peu notre existence. Je partageais ce point de vue. Sans doute aurais-je préféré que l’on me montrât une Maserati dernier modèle plutôt qu’un chamois ou une marmotte… En ce temps-là, les habitants des zones pavillonnaires préféraient souvent daller leur jardin plutôt qu’y cultiver des fleurs (« c’est quand même plus propre »). Plus abstraitement, nous vivions sous l’autorité des discours politiques et philosophiques qui nous promettaient le domptage de la nature : on domptait bien l’atome. Dompter la nature signifiait éradiquer tout ce qui, en elle, nous paraissait désagréable : les moustiques, les guêpes en premier lieu – quelle angoisse quand nous partions en pique-nique, de se faire piquer par un insecte ! – et ne parlons pas des serpents ! Quant aux loups, ils ne peuplaient que les contes pour enfants où ils avaient le plus mauvais rôle. Jamais nous n’aurions pensé les voir revenir sur nos territoires « civilisés ». La marche à pied était condamnée (trop lente, trop fatigante) et le vélo commençait à l’être aussi, sauf pour animer les mois de juillet par un Tour de France rituel, l’automobile était reine et l’importance sociale se jugeait à la marque et à la cylindrée. L’odeur du kérosène et celle de l’huile de ricin faisaient davantage rêver que les senteurs des bois. La nature, c’était les effluves de purin. Une maison à la campagne était une colonie d’araignées alors qu’un appartement en ville était une cellule propre et sans intrus. Notre divorce d’avec la nature allait donc bon train et nous aurions pu en rester là si les risques de la pollution, les menaces à notre santé, mais aussi les limitations certaines des moyens de transport motorisés, la privation que nous nous infligions des plus beaux spectacles de la nature n’avaient commencé à nous faire penser que nous étions en train de perdre beaucoup. Mais encore à ce stade s’agissait-il seulement de réintégrer la nature dans sa fonction de décor, de cadre fantastique afin d’y mener des aventures qui rendraient nos vies un peu plus épanouies. Il fallait franchir un cran de plus pour que de décor, nous passions au réel, à notre consubstantialité avec elle. On peut faire mille treks au bout du monde, en revenir avec mille photographies, avoir trouvé inoubliables la vue de l’Annapurna au soleil couchant ou celle des geysers bouillonnants en Islande ou en Bolivie et pourtant… n’avoir rien vu, ou pas grand-chose. Sylvain Tesson est allé dans les monts du Ciel et il y a vu quelque chose : la panthère blanche (peut-être a-t-il été aidé pour cela, peut-être avait-il des rabatteurs, l’histoire ne le dit pas, elle dit seulement en général qu’il est extrêmement difficile de croiser la route de ce félin). Nastassja Martin est allée chez les Evènes et elle y a vu quelque chose, ou plutôt devrait-on dire quelqu’un : un ours. Ce sont là des cas exceptionnels, peut-être ne sommes nous pas tous aptes à faire des rencontres si grandioses. Au Népal, j’ai cherché à voir des pandas roux, je ne les ai évidemment pas trouvés, mais sans doute n’étais-je pas armé pour cela, il aurait fallu que je m’entraîne (mon guide, lui, en a vu un, une fois, il y a plusieurs années – en liberté bien sûr car au zoo, ce n’est pas de jeu ! A l’instar des mathématiciens un peu vantards qui calculent leur coefficient d’Erdös comme le nombre d’arêtes du graphe qui les relie à Erdös, une arête reliant un individu x à un individu y si x a co-écrit un papier avec y, je peux dire que mon coefficient « panda roux en liberté» est de deux : j’ai rencontré une personne qui a rencontré un panda roux en liberté, je préfère ça à mon coefficient d’Erdös ou… de J-Y. Girard). La plupart des voyages que nous faisons sont, par la force des choses, trop superficiels. Encore heureux si au moins, parmi les espèces vivantes que nous croisons, nous rencontrons les humains (leur parlons, nous intéressons à eux, à leurs mœurs, à leurs habitudes). Même l’alpiniste chevronné qui grimpe à l’assaut d’un géant des Alpes ou de l’Himalaya, je ne suis pas sûr qu’il voit tout ce qu’il y a à voir, le bharal en équilibre sur un rocher instable, le gypaète surveillant sa proie ou, encore une fois, la panthère rôdant sur les crêtes et ne quittant pas des yeux le troupeau d’ibex en contrebas comme le décrit Baptiste Morizot dans son magnifique livre sur le pistage des animaux, souvent il cherche à établir un record (combien de 8000 dans une seule saison…).

Le panda roux photographié par le guide indien Asish Chettri dans le parc de Singalila en 2015 (photo Asish Chettri)

On ne se change pas en quelques mois ou quelques années, sans doute ai-je encore en moi ces vieux réflexes anti-nature que j’avais à douze, quinze ou même quarante ans. Les livres de Morizot, de Martin, de Coccia ou les écrits de Lebaudy font évoluer néanmoins ma pensée… je m’essaie à être plus présent dans la nature, à tenter de voir par les yeux de l’animal proche (un chat) ou lointain (une marmotte à flanc de montagne).

vipère de type « Walser », La Fouly fin août 2020, photo A.L.

Nous marchions fin août dans une forêt valaisanne, toute proche de la petite station de La Fouly et nous étions assis sur un rocher pour grignoter. Tout en mâchonnant mon sandwich, je me demandais ce qu’était cette forme allongée que je voyais à deux mètres de moi, au pied d’un mélèze, immobile, ressemblant à une pomme de pin mais c’était trop long, à une branche morte mais c’était trop brillant, quand soudain, je réalisais : c’était une vipère qui dormait. Loin de vouloir la déranger, je me suis approché pour la photographier avec mon smartphone, puis C. est venue, le bruit de ses pas l’a faite frémir, elle s’est enroulée et a fui contre une pierre, j’ai pu néanmoins la prendre en photo. En d’autres temps, je ne l’aurais pas vue. Vipère ou panthère, souvent je commets ce lapsus. La première a de la seconde le corps tacheté, les sens en alerte et le regard fascinant, elle se cache tout pareil et fuit bien vite à l’approche de l’humain, elle a plus peur de nous que nous d’elle (et ce n’est pas peu dire!). Celle que j’ai vue appartient vraisemblablement à l’espèce dite « de Walser », une espèce surtout présente dans l’ouest des Alpes italiennes mais qui, ces dernières années, serait devenue plus fréquente au Valais (nous ne sommes qu’à quelques dizaines de kilomètres du Val d’Aoste).

Baptiste Morizot, dans son livre « Sur la piste animale », a des pages intéressantes sur la peur. « La peur est une donnée émotionnelle brute, que la psyché doit bien métaboliser pour que le monde ait un sens », et de fait, dans beaucoup de cultures, elle sert à mettre en avant la bravoure humaine, surtout masculine. Morizot cite la culture scandinave où le combat avec l’ours était manière de prouver sa virilité. Nul doute qu’on pourrait aussi citer en exemple le rite de la corrida. Il parle alors de « ce motif romantique et nigaud de la rencontre comme épreuve de bravoure virile », mais il ajoute « [qu’] il doit bien y avoir d’autres manières de trouver son courage. Par exemple, aller à la rencontre des autres vivants avec si peu de crainte que l’agression violente, qui n’est que le masque de la peur, se dissolve, et laisse place à une intelligence diplomatique ». On le sait (si on a lu un peu les articles sur le sujet), cette idée de diplomatie entre les espèces est devenue centrale dans la pensée du jeune philosophe.

Le courage diplomatique de ces explorateurs qui ont avancé paumes ouvertes vers l’étranger, les armes dormant à la ceinture, mais toute vigilance aux aguets, capable de désamorcer la crise par un extraordinaire décentrement empathique, alors même que la peur rend chacun obnubilé par lui-même, verrouillé sur son point de vue. Le décentrement qui permet de pressentir l’éthologie des autres, et d’imposer, à la force délicate de l’intelligence, une tournure pacifique à une confrontation qui risque toujours de virer au conflit. C’est peut-être là une autre manière, bien qu’ancienne, de se présenter aux vivants. (p. 61)

Cet abord de l’autre, de tout être vivant pourrait-on dire, dépasse le couplage traditionnel ami / ennemi. Les animaux, insectes, arachnides, reptiles ou mammifères y compris les carnivores, ne sont ni nos amis ni nos ennemis : ils exigent seulement le respect dû à tout être vivant. Les peuples où domine l’animisme ou le chamanisme le savent bien : « ces cohabitants de la Terre exigent une forme singulière de respect. Ils excluent toute familiarité dans l’interaction, appellent spontanément une pudeur, et quelque chose comme un cérémonial informel – comme envers un peuple fier et étrange, qui partage avec nous ce monde, et dont la proximité énigmatique élève notre conception de nos propres existences ».

On entend déjà le ricanement des « naturalistes » (on désigne par ce terme le courant de pensée qui instaure une coupure radicale entre nature et culture et qui considère l’espèce humaine comme étant dans le rapport d’étude à la nature qui inspire la philosophie et la science occidentales depuis la Renaissance). Ils diront que c’est s’abaisser que de croire que les autres espèces méritent autant d’attention que la nôtre et que le comportement du chat ferait preuve « d’intelligence » et non d’un seul instinct. Ces débats ne sont pas simples à résoudre : j’ai, par le passé très proche, donné une lecture enthousiaste du livre de Francis Wolff sur l’humanisme. Or, l’un des points défendus par ce philosophe était qu’il ne fallait pas céder aux sirènes du spécisme. Il n’y a de vraies valeurs pour nous que celles qui se fondent sur l’humanisme, qui sait même si la notion de valeur puisse avoir un sens rapportée aux autres espèces ? Il y a chez Wolff l’idée que si, justement, nous apportons soin et estime aux animaux qui vivent parmi nous, c’est bien encore par humanisme, prouvant par là que cette manière de voir les choses est supérieure aux autres, qu’elle les couronne en quelque sorte puisqu’elle en est la condition. Ce qui entre évidemment en contradiction avec l’éthique animiste ou chamaniste. Ceci nécessitera bien sûr un détour par la pensée de Philippe Descola (nous y reviendrons bientôt, ce qui promet un bel automne et même un bel hiver de lecture!). Mais rien ne dit que Morizot soit un « spéciste » au sens entendu par Wolff. Il ne se déclare pas tel, en tout cas. Son livre évoque seulement le pistage (je n’ai pas encore lu le suivant qui parlera des « manières d’être vivant » et qui, peut-être me fera changer d’avis) c’est-à-dire cette procédure incroyable dont nous sommes dotés par laquelle nous pouvons suivre et interpréter des marques laissées par d’autres, plus même : par laquelle nous pouvons nous mettre à la place de l’autre pour comprendre ses réactions, son évolution, ses déplacements. Voir avec les yeux de l’autre. Or, et Morizot le démontre implacablement, cette capacité est à la source de nos aptitudes actuelles telles que… la lecture, l’usage de la langue, et même la recherche scientifique… donc de l’humanisme au sens où l’entend Wolff… Il y a une sorte de circularité de la pensée que nous rencontrons ici : l’humanisme, certes, est la source des valeurs par lesquelles nous portons attention à nos co-habitants, mais en même temps il dériverait de cette attention elle-même, telle qu’elle se montre aussi dans les autres espèces, et qui fait que nous soyons attentifs et vigilants, aptes à interpréter les traces de l’autre.

chouette de Tengmalm – photo Jacques Cloutier (La Fouly, VS, Suisse)

La pensée de Morizot est utile et féconde car il ne se contente pas de réévaluer les espèces animales par rapport à la nôtre, il établit un pont entre les espèces au moyen du concept d’exaption : l’exaption est ce processus par lequel la pression de sélection conduit à un détournement de certains traits « qui n’étaient pas destinés à faire ce que nous faisons aujourd’hui avec nos esprits mais qui le rendent possible – des mathématiques à l’art et la philosophie ». C’est parce que nous sommes dotés depuis l’origine de capacités à pister nos proies, à égalité avec nos congénères mammifères ou autres, bien qu’avec des différences sur nos aptitudes (par exemple, le loup possède un meilleur odorat, ce qui nous oblige, nous, à compenser avec une meilleure vue et surtout avec une capacité à nous poser des questions – pistage spéculatif) que nous avons un goût immodéré pour la recherche, manifesté par des décharges de plaisir au moment de conclure ou d’atteindre l’objet que nous cherchions, ainsi du photographe d’oiseaux qui arrive à capter après une longue quête le petit passereau ou la mésange huppée qui manquent à sa collection (je pense ici aux magnifiques photos de Jacques Cloutier qui étaient exposées à La Fouly cet été).

Ce dont je loue Morizot, en plus, c’est de montrer cette sérénité du chercheur qui lui fait admettre tout aussi bien que les étonnants pouvoirs des animaux, le bien-fondé du savoir humain issu de l’enquête telle que mise au point depuis la Renaissance, voire même de la logique bien plus ancienne. « L’épistémologue Ian Hacking – dit-il – fait l’hypothèse que si les styles de raisonnement scientifiques sont historiquement datés, les aptitudes logiques, elles, sont préhistoriques. Par exemple, le raisonnement par l’absurde semble jouer un rôle décisif dans le pistage ». Ce n’est pas ce que je trouve chez une épistémologue se présentant comme « rebelle » telle qu’Isabelle Stengers, chez qui on jetterait volontiers le bébé avec l’eau du bain (autrement dit le raisonnement mathématique avec le scientisme masculin – forcément masculin (!)).

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Jeunesse au fond des montagnes grisonnes

Grâce à Arte qui le diffusait l’autre soir, j’ai pu voir enfin « Youth », de Paolo Sorrentino que j’avais raté lors de sa sortie, ou que j’avais négligé, me fiant à des critiques acides ou à une affiche qui laissait présager le pire : deux vieillards dans une piscine en train de se rincer l’œil devant une sublime anatomie dont on ne voyait que l’arrière…

Film superbe à voir plusieurs fois pour mieux s’imprégner des images, des sons (très belle musique de David Lang) et des nombreuses scènes inattendues qui émaillent ce récit à la fois drôle et tragique. Car ce film est une succession de scènes qui souvent se suffisent à elles-mêmes. J’évoquais l’autre semaine celle où l’on voit le chef d’orchestre et compositeur Fred Ballinger, joué par Michaël Caine, en train de diriger une symphonie de meuglements de vaches, de souffles de vent et d’envols d’oiseaux. Admirable scène où l’humour se mêle au sentiment de la nature, ce qui n’est pas si fréquent. Mais dans un autre ordre d’idée, on peut aussi mentionner la scène des larmes de sa fille Léna (qui est en même temps son assistante)(jouée par Rachel Weisz) qui vient de se faire plaquer par Lucas(*), fils de Mick, le cinéaste, autre personnage central, et joué par Harvey Keitel ; et la scène qui suit où allongée sur le lit aux côtés de son père, elle lui fait le procès que toute fille fait à son géniteur (ou à peu près) : qu’il ne l’a pas assez prise en considération pendant sa jeunesse, qu’il était toujours ailleurs, ici dans sa musique, sa satanée musique. Ou bien encore, les scènes cocasses où un couple hébergé dans le même luxueux hôtel (quelque part dans les Grisons) mange chaque soir dans l’immense salle de restaurant en n’échangeant jamais le moindre mot, ce qui débouche sur une bonne gifle assénée par la femme à l’homme, puis plus tard sur une scène d’amour sauvage contre un tronc d’arbre : ils se sont manifestement réconciliés… Scènes aussi où un Maradona plus ou moins réel, devenu énorme et perclus d’emphysème signe des autographes, nage péniblement dans la piscine (avec un gigantesque Karl Marx tatoué sur le dos) et de temps en temps rêve à sa gloire passée. Scènes encore auxquelles participe un jeune acteur d’Hollywood, joué par Paul Dano, venu là pour répéter un rôle qui s’avérera un curieux rôle… jeune acteur qui se croit très intelligent, très subtil, qui se plaint de n’être toujours identifié qu’à un seul rôle, celui où il incarnait « un robot dans Mister Q »… compatissant à l’égard du musicien mais dédaigneux à tort à l’égard de Miss Univers (la roumaine Madalina Ghenea) qu’il prend pour une bécasse alors qu’elle se montre pleine d’empathie et d’amitié pour le jeune acteur, et modeste en plus, et qui sait parfaitement répondre aux mots déplaisants du jeune gommeux. Scènes encore où le cinéaste venu mettre un terme à sa carrière au moyen d’un film testament qu’il promet d’être son œuvre maîtresse revoit en songe les femmes qu’il a fait jouer dans ses films, toutes disséminées sur une prairie vert pomme. Et surtout, surtout, scène de retrouvailles entre lui et son actrice fétiche, à qui il réserve le rôle central, laquelle est jouée par Jane Fonda (qui reçut un prix aux Golden Globes pour cela), et qui lui réserve la mauvaise surprise de renoncer à tenir ce rôle parce qu’elle a pris un autre engagement dans… une série télévisée où elle sera bien mieux payée (ce qui lui permettra de payer ses dettes et de s’offrir la villa en Floride dont elle a toujours rêvé) ! Un peu plus tard, la même ayant repris l’avion pour retourner à Los Angeles sera prise d’une crise de remords et voudra redescendre à tout prix ! Maintenue par les hôtesses au sol, désespérée. L’artifice de la mise en scène fera descendre immédiatement après un parachute se posant aux pieds de Fred… « je n’étais pas censé atterrir ici » dit-il…

un chef d’orchestre dans la nature

Et enfin arrive la scène… celle qui donne matière à l’affiche, quand miss Univers, nue, fend l’eau de la piscine devant nos deux compères éberlués, l’un dit à l’autre : « qui est-ce ? » car il ne la reconnaît pas. Habillée, elle était une femme comme une autre, modeste et effacée, ses atouts cachés par ses châles, nue elle est Vénus descendue sur la Terre… « laissez-nous vivre notre dernière idylle » dit le cinéaste que l’on vient déranger car il a un rendez-vous…

Comme on le devine, toutes ces scènes avec leur enchaînement et parfois leur effet cocasse me mettent en joie. Je sais que des critiques ont été sévères : Sorrentino se prenait pour Fellini mais n’en avait pas les moyens, certaines de ces scènes étaient kitsch, ce film était une version édulcorée de son précédent (que je n’ai pas vu) « La grande bellezza » etc. Mais il y aura toujours ce genre de critiques, et de savants cinéphiles viendront ainsi parfois tenter de brouiller notre plaisir. Mais qu’importe si soi-même on a joui du spectacle.

Sur le fond, c’est un film qui nous fait réfléchir et nous émeut, illustrant la conclusion à laquelle arrive Harvey Keitel concernant le cinéma qui est que celui-ci doit avant tout servir à nous émouvoir. Un des fils de la trame concerne une invitation lancée au musicien par un envoyé de la Reine, laquelle souhaiterait que Fred Ballinger vienne lui-même diriger l’orchestre pour une pièce qu’il a jadis composée, « Chanson simple », à l’occasion de l’anniversaire du prince Philip… le musicien refuse à plusieurs reprises pour « raisons personnelles »… mais après un voyage à Venise (où il a dirigé l’orchestre pendant 24 ans) il finira par se plier à la demande. C’est que là, il y a retrouvé Mélanie, l’amour de sa vie et mère de ses enfants, autrefois grande cantatrice qui avait chanté cette « chanson simple », aujourd’hui réduite à l’état de démence dans une maison de retraite de la ville. Le réalisateur ne recule donc devant rien pour nous bouleverser, jouant sur le contraste classique entre sublime et démence. On pense à Nietszche, d’autant que les décors rappellent cet autre film qui fait partie de mes références cinématographiques : le beau Sils Maria d’Olivier Assayas avec Juliette Binoche…

Sublime final où le morceau tant attendu est interprété par deux musiciennes jouant leur propre rôle, la violoniste Viktoria Mullova et la chanteuse japonaise Sumi Jo…

Ce film porte ainsi sur l’avancée inexorable du temps parmi drames et joies profondes, le tout concentré en peu de lieux, un hôtel des Grisons avec piscine, un sommet des Alpes, quelques endroits de Venise, une conversation entre deux vieillards qui tourne souvent autour de leur prostate, des songes comme lorsque le chef d’orchestre heurte sur la place Saint Marc, jour d’aqua alta, une sublime beauté qui l’ignore… une femme autrefois aimée au visage déformé par la folie collé contre une vitre d’hôpital. Le musicien a un dernier dialogue avec le médecin qui l’a suivi au long de son séjour et lui demande : « qu’est-ce qui m’attend dehors ? » ce à quoi le médecin lui répond : « la jeunesse », sans que l’on puisse savoir si c’est sous les traits de la jeune masseuse au physique étrange qui traverse ses rêves et semble l’admirer ou si c’est par pure métaphore, juste pour dire que quoiqu’il advienne, tant que le désir est là, la jeunesse l’est aussi, même pour un octogénaire. Toute vie parcourt des chemins imprévus, nous nous croyons libres alors que nous faisons ce que le contexte, social ou historique, attend de nous. Un ami formé à la méditation zen me disait un jour qu’il en est de la vie comme d’un train où nous serions assis tenant entre nos mains un volant-jouet en plastique, imaginant que nous sommes responsable de la progression du train alors que celui-ci ne fait qu’avancer sur ses rails. La seule chose qui est vraie et nous fait tenir c’est le désir. C’est bien ce que semble nous dire ce très beau film.

(*) Noter que le rôle de Lucas, le fils de Mick, est joué par le romancier autrichien Robert Seethaler (auteur entre autres de « Le tabac Tresniek », recensé ici)

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