Intermède de juin

Je pars, je vais, je viens, je me paie un tour au travers de la France, de Grenoble à la Drôme, de Montélimar à Rennes, puis de Rennes à Guingamp et à Paimpol, avant d’aller à Paris, à Nogent sur Marne et de descendre à Marseille où je dois rencontrer mes collègues pour travailler encore une fois à ce livre, et finalement remonter à Montélimar, puis la Drôme provençale, puis Grenoble et ainsi de suite, dans tous les sens, boucle heureusement jamais complètement bouclée. Ou du moins pas encore, ou qui le sera le plus tard possible.

A Montélimar, j’ai tenté un voyage vers la librairie principale, fameuse librairie Baume, dont on peut souhaiter qu’elle possède en rayon tout ce qui se fait comme poésie dans la région, mais las, ce que je cherchais n’y figurait pas, non plus d’ailleurs qu’une dame avec qui j’ai fait connaissance sur FB et qui s’avère être la fille d’une poétesse locale. J’ai laissé ma voiture au Parking du Théâtre et j’ai pris le train pour Rennes, via Paris-Montparnasse. Dans le train, rien à signaler, dans le métro non plus d’ailleurs. A Rennes j’ai dormi à l’hôtel, le lendemain j’ai parcouru le centre-ville avec un livre à la main, j’ai visité la chapelle Saint-Yves qui fut autrefois un hôpital et j’ai bu un café sur la place Sainte-Anne. Il faisait une chaleur caniculaire, alors j’ai fait la sieste sur un banc du jardin public, puis j’ai pris une voiture de location pour me rendre à Guingamp où m’attendait Jean-Marie P. Il m’avait donné rendez-vous là car il devait intervenir dans une lecture publique ayant lieu dans un centre culturel voué à la photographie et qui s’appelait Gwin Zegal, comme la presqu’île que je verrais le lendemain, pointant son nez au nord du village de Plouha, bien connu parce qu’il fut décrit par Mona Ozouf dans son magnifique livre « Composition Française » – c’est le village où elle vécut son enfance. Autour de Jean-Marie, se révéla une escouade d’amis avec lui complices dans cette affaire, menée par un certain Julien, homme qui ressemble étrangement à Jacques Villeret, historien et homme de lettres qui a fait un travail remarquable d’archivage, à la recherche de lettres et témoignages d’anciens internés à la prison de Guingamp. Cette dernière fut fermée il y a une vingtaine d’années et on tente aujourd’hui de réhabiliter le bâtiment afin, notamment, d’y faire tenir un musée où les gens pourront entendre les voix des prisonniers. Certes, l’homme qui s’occupe de cela n’a pas trouvé beaucoup de textes, de lettres conservées. Comme il l’a dit joliment, il a simplement fait un travail d’archéologue, essayant de reconstituer à partir de tessons épars le volume d’un vase entier. Ici, qu’y a-t-il ? Un soupçon, un avis, un article de journal, un constat de justice sec, un graffiti sur un mur. On apprend au détour d’un règlement qu’aux alentours de 1880, il en coûtait 9 mois de prison ferme de voler deux poules, ou bien une botte de navets, voire deux rideaux noirs de confessionnal… Les lettres reconstituées mettent en scène diverses sortes de prisonniers, appartenant à des époques différentes, fin XIXème siècle, guerre de 14, années 1920, années trente, seconde guerre mondiale. Pendant la guerre de 14 furent enfermés ici de pauvres troufions qui, pour échapper à la boucherie des tranchées, étaient prêts à s’auto-mutiler. Un médecin de l’armée évoque le cas de l’un d’eux, qui s’est semble-t-il, piqué au pétrole. Ces gens souffrent le martyre et, en plus, ils sont convoqués par le Tribunal de Guerre à Rennes et sont immédiatement fusillés. Fin du XIXème, la pauvreté : la moitié des guingampais vivaient de mendicité. L’infanticide : les femmes, déjà affublées de cohortes de marmots, tentaient désespérément d’avorter sous les doigts de ce qu’on appelait alors une faiseuse d’anges. L’une de celles-ci passe en procès : elle a fait ce qu’elle a pu « pour aider la pauvresse » mais celle-ci est morte des suites des manoeuvres abortives et la famille s’est retournée contre elle. Texte lu d’une voix fine, avec des mots de breton. Et puis revenait l’éternelle question des migrants. Ceux-ci en l’occurrence étaient des espagnols fuyant Franco. Ils s’ajoutaient aux réfugiés venus du Nord qui fuyaient l’avance des nazis. Où les mettre ? Le maire de l’époque voulait réserver les meilleures places aux Français, monsieur, les Espagnols pouvant bien se contenter de la prison… de plus, en prison, la population ne les verrait pas, n’en saurait rien. Que sont-ils devenus depuis ? L’histoire le sait-elle, seulement ? D’autres, pendant cette même période de la seconde guerre, on sait bien ce qu’ils sont devenus : un juif de Roumanie qui croyait trouver là un refuge tranquille se fit dénoncer et arrêter, il écrit à sa femme restée au pays, il espère bien revenir, mais c’est Auschwitz et la mort qui lui sont promis. Plus légers sont les témoignages de femmes de petite vertu. La taulière s’est fait serrer, elle n’était pas en règle, ce qui lui donne l’occasion d’énumérer les faveurs dont, selon elle, jouissent les pensionnaires. Histoires parfois cocasses, comme celle du marin letton arrivé ici à l’issue d’une rixe et qui tenta par trois fois de s’évader pour toujours se faire reprendre, mais le plus souvent tragiques, très sombres, qui montrent l’éternelle arrogance des gens de pouvoir et leur hypocrisie : l’essentiel est que l’on n’ait pas d’ennuis, que le moins possible se sache et qu’on détourne les yeux de la misère. A l’issue de ce magnifique cours d’histoire, quelques libations dans une petite ville bien tranquille, pour ne pas dire bien morte sur le coup de huit heures du soir…

Rennes

 

Et le lendemain, c’est là que je vis Gwen Zegal (descente du haut de la falaise vers la mer, à marée montante, îlot séparé de la plage par des courants qui contournaient l’île et faisaient en se rencontrant, jaillir des aigrettes), la chapelle de Kermaria, malheureusement fermée mais offrant quand même au regard ses statuettes, debout et raides comme des soldats, saints barbus gardant la porte, clés et bibles en main, puis le fameux temple de Lanleff, auréolé de mystère, double enceinte percée de vastes baies de style roman, sans toit ni chapiteaux, perdus au cours des guerres, et dont on situe la construction aux alentours de 1148, sous les auspices d’un quelconque seigneur qui revenait des croisades avec, dans les yeux, le souvenir de la rotonde du Saint-Sépulcre, qu’il avait vue à Jerusalem.

Tout cela avant d’assister à un concert de latin-jazz, le soir venu, dans l’ex-créperie qu’occupe J.M. trio exceptionnel avec deux bretons et un argentin de la région de Missiones, qui joue du piano et du pianonica à merveille. Gens actifs, solidaires, joyeux, pleins de musique en tête et de littérature. Le lendemain, j’ai mangé une crêpe en compagnie de J.M. sur la place du Martray à Paimpol. L’air était limpide et le soleil vibrait sur les pierres blanches et grises des maisons serrées les unes contre les autres qui avaient été construites au temps des armateurs. Puis plus tard, retour sur Rennes et sur Paris, boulevards lourds de chaleurs et dîner en bord de Marne en compagnie de gens bien sympathiques, dont un couple qui se mit à danser sur les rythmes cap-verdiens diffusés par la guinguette. Le soir au bord de la rivière, au-dessus des bateaux de plaisance et marchant sur une promenade illustrée par les portraits des chanteurs et chanteuses des années trente, on se croirait loin de Paris. Une mini-Croisette. Mes amis habitent une maison en pierres meulière à l’angle de deux rues, le lierre envahit les murs, je dormais dans la chambre du haut à laquelle on accède par un escalier bordé de tableaux montrant les ancêtres. Dans l’amoncellement de livres, je tirai au hasard « la promesse de l’aube » de Romain Gary et trouvai cela terriblement désuet et grandiloquent. Puis je retrouvai d’anciens collègues de l’université, dans le jardin, à l’ombre des cerisiers, partageant les mets que chacun avait apportés ainsi que les délicieux plats nord-africains et orientaux préparés par le maître de maison. L’harmonie régnait, l’insouciance aussi, c’était jour d’élection, pour beaucoup sans doute jour d’abstention (j’avais donné procuration!).

Nogent-sur-Marne

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Pinar aux Pilles

Ce jeudi, le matin à Nyons puis le soir aux Pilles (petit village de la Drôme), Pinar Selek, écrivain, militante des droits des minorités, sociologue, conteuse, condamnée par le régime turc d’Erdogan, ouvrait les bras avec générosité à tous ses fans, et ils étaient nombreux, ceux et celles qui avaient lu le petit conte vert édité par les Lisières ou qui faisaient partie de son comité de défense ou bien encore qui la connaissaient tout simplement, car c’est une femme qui a voyagé dans toute la France, une femme nomade en quelque sorte (à défaut d’être une femme monade, puisque si multiple et si ouverte). Le matin, je l’avais vue et lui avais parlé à la librairie de Nyons, au milieu de ses livres. A côté du conte cité plus haut (Verte et les oiseaux, une jolie histoire où une grand mère apprend le langage des oiseaux avant de le transmettre à sa petite fille et que celle-ci puisse ainsi profiter de ses accointances avec l’espèce à plumes pour combattre les hommes qui veulent la réduire en esclavage, histoire pour les enfants et surtout les petites filles, qui apprennent ainsi qu’il est une autre vie qu’une vie de soumission), figuraient aussi un roman, paru chez Liana Levi, La maison du Bosphore, une fresque historique des années 1980 à nos jours, vue du point de vue de plusieurs personnages, livre qui, dit-elle, lui a redonné goût à la vie après une période de souffrance, d’internement et de tortures dans les geôles turcs (souffrances et tortures qui, donc, ne datent pas d’Erdogan puisque les séjours en prison de Pinar ont eu lieu avant son arrivée au pouvoir), ainsi qu’un petit ouvrage en hommage aux populations arméniennes.

Le soir, aux Pilles, elle donnait plus d’informations sur sa trajectoire. Deux ans de prison à la fin des années quatre-vingt-dix, accusée de dépôt de bombes (à l’instar de nombre d’opposants à la doctrine nationaliste anti-arménienne et anti-kurde qui prévaut depuis longtemps en Turquie), puis innocentée, mais re-poursuivie après appel du parquet, quatre recours en cassassion pour être à chaque fois innocentée jusqu’à l’ultime recours, mais formulé cette fois auprès du procureur de la Cour Suprême, un dur, qui, lui, vient de la déclarer définitivement une criminelle, passible de la prison à vie.

Pinar Selek est en quelque sorte la petite soeur de cet immense écrivain qu’est Asli Erdogan. Elle vit à Nice pour des raisons amoureuses (c’était d’ailleurs jouissif de l’entendre parler de ses amours en pleine librairie de Nyons, et de l’exaltation de son amant envers elle, qui lui redonna goût à la vie), après avoir vécu à Strasbourg, après être passée par l’Allemagne où elle rencontra beaucoup de ses compatriotes exilés, ce qui lui donna du recul sur la notion d’exil, refusant de vivre dans le repli, le regret et la nostalgie, pour continuer à lutter, participer aux luttes d’émancipation des femmes (et des LGBT, dit-elle), rencontrer le maximum d’amis dans sa nouvelle terre d’accueil.

Femme entreprenante, réfugiée politique vite active au sein de la Ligue des Droits de l’Homme (peu de temps après avoir adhéré, la voici déjà membre du bureau national!), elle compte faire entendre sa voix partout où elle le peut. Elle raconte son séjour en prison, comment elle apprend des plus anciens que la recette pour survivre c’est de ne jamais penser à son procès (sauf à l’ultime moment), de se concentrer chaque jour sur ce qui peut être fait et vécu auprès des autres détenus (jusqu’à ce qu’une fâcheuse influence européenne conduise à la mise en place de prisons aux cellules individuelles…). Elle raconte comment elle sortit ses premiers manuscrits en les cachant dans son (ample) soutien-gorge, comment elle sort d’ailleurs… sans encombre, tellement il y a de monde et de pagaille, trop de gens emprisonnés, ce qui doit être encore plus le cas aujourd’hui, obligeant le régime à en libérer, mais en même temps dans cette cohue et ce désordre, combien de disparus, de gens qui sont morts on ne sait trop comment.

Pinar Selek et Serge Pauthe, photo Alain Nouvel

Le comédien Serge Pauthe lit quelques-uns de ses contes et récits, notamment celui (dont je n’ai pas retenu le titre) qui commence comme un conte : « il était une fois… » où il est question d’un jeune enfant atteint d’un mal étrange : il ne peut se nourrir que de pots de miel. Son père désespéré fait appel à tous les médecins, psychologues, nutritionnistes des environs sans que rien ne s’améliore dans l’état du jeune mielivore, jusqu’à ce qu’il aille voir un vieux sage, qui lui demande douze jours de délai. Le vieux sage dit à l’enfant qu’il est d’autres choses à manger que le miel, que par exemple, s’il prend un bout de pain et que, délicatement, il le mâche et l’avale, il verra que c’est bon, aussi. Et l’enfant de suivre le conseil et d’être convaincu. Le père se dit que déjà d’autres ont dit cela à son fils, alors qu’y a apporté particulièrement ce vieux sage ? La réponse, on s’en doute, est que celui-ci souffrait du même mal et que les douze jours de délai demandés furent mis à profit pour s’habituer à manger autre chose, ce qui le rendait apte ensuite à dire à l’enfant ce qu’il convenait de faire. « Les mots qui sortent de la bouche entrent par une oreille et sortent par l’autre. Ceux qui sortent du coeur vont directement au coeur » dit le conte. C’est bien là une leçon, et qui s’impose dans nombre de situations. En particulier quand on se lance dans un combat, quand on a à faire connaitre aux autres les conditions de ce combat. En politique. Quand on veut prouver la sincérité d’un engagement. Quand on veut faire autre chose que se garantir une sinécure… Lecture puissante et émouvante de Serge Pauthe, qui se termine par une longue embrassade de la voluptueuse Pinar, l’homme, qui n’est pourtant pas mince, quasi englouti par les bras de la femme… belle image de générosité et de volupté. Pinar Selek est toute en mouvements, ceux des bras qui tournoient autour d’elle, ceux de son visage qui traduisent toutes les émotions de la joie, du dégoût, de la peur et de la gravité.

Dans la nuit qui tombe sur les Pilles, le violon et la flûte turques ennivrent les participants à cette rencontre pendant que les ballons de rouge se remplissent gaiement au comptoir du café associatif. Pinar Selek aura incarné pendant deux heures la vitalité, l’espoir, l’énergie et la joie. Une force qui pourrait venir à bout, à elle seule, de toutes les déprimes…

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Haute Définition au FRAC Auvergne

Les photos de Gregory Crewdson que j’ai pu contempler au FRAC Auvergne à Clermont-Ferrand en ce samedi de l’Ascension sont tout bonnement extraordinaires. Elles sont d’abord gigantesques (1,50m x 2,30m en général) et de très haute définition, mais surtout, elles installent d’emblée un malaise et une suspension du temps qui ne se résolvent jamais. Compositions savantes à la Vermeer, elles contiennent des portes qui s’ouvrent sur un ailleurs indéfini (ou bien sur un pan de forêt dans la série Cathedral of Pines) et sont souvent symétriquement disposées, et des miroirs, des glaces qui renvoient des visages éteints ou bien font apparaître des personnages hors-champ. La femme au pull bleu, une sorte de pull en laine mohair, blonde avec les cheveux tirés en arrière dans une forme de chignon, la cinquantaine, les bras ballants, un peu voûtée, se regarde ainsi dans un miroir où l’on découvre ses yeux bleus délavés et la moue tragique de sa bouche. Dans le miroir toujours un homme semble affairé à quelque chose auprès d’une lampe à abat-jour qui est la seule source de lumière. La porte de droite s’ouvre sur un cabinet de toilette. Une porte au centre-gauche, a proximité de la femme, ouvre sur un placard de robes et un mince filet de lumière coule par là, aussi, alors que la lourde porte de gauche, en acajou ouvre vers on ne sait quelle pièce ou dépendance. Ces deux-là s’apprêtent peut-être à partir.

Beneath the Roses. Tel est le titre de cette série. Dans une autre photo, tout aussi grande et précise, l’encadrement d’une porte donne sur un évier et une femme plus jeune, mince et nue, cheveux blonds rejetés en arrière. Elle fixe le sol. L’arrière de sa tête se voit dans un miroir au-dessus du lavabo. Le cabinet de toilette est assez clair. On devine une source de lumière venant peut-être d’une fenêtre située sur la droite. Mais le reste de la pièce est sombre. Des habits dont on devine que ce sont ceux de la femme, dont elle s’est débarrassée et qu’elle n’a pas pris la peine de plier sur le lit, jonchent le sol. Deux malles bleues. Un téléphone rose. Une lampe éteinte. Et sur le mur d’en face encore un miroir de porte qui reflète en partie le mobilier de la salle de bains. Il n’y aurait rien. Un désastre serait arrivé. La série Cathedral of the Pines est plus diverse, plus éloquente, comme si elle ouvrait davantage sur l’extérieur. L’extérieur est une forêt de pins. Les maisons sont des cabanes en bois, parfois cossues, souvent misérables. Une jeune femme blonde, assez belle, fixe par la fenêtre de ce qui ressemble à un bungalow l’étendue neigeuse et glacée d’un lac ou d’une rivière. Une autre jeune femme, une simple robe de chiffon sur le dos, les seins qu’on devine nus sous la robe, regarde fixement la terre où l’on devine que peut-être quelqu’un est enterré. On la voit depuis l’intérieur d’une pièce de bois vide, au plancher presque recouvert de feuilles mortes et de détritus. Ou bien aussi cette maison aux larges baies vitrées qui donnent sur d’autres maisons toujours posées au bord du même lac ou de la même rivière, avec deux jeunes femmes allongées, le regard perdu, sur un canapé, l’une posant sa tête sur les genoux de l’autre, celle qui est couchée étant à moitié nue, tandis que l’autre a rejeté à ses pieds une couverture. Ou bien encore ce coin de forêt avec des troncs de pin immenses et droits, un petit lac à l’eau brune et opaque avec deux voitures de grosse cylindrée, l’une étant peut-être une voiture de police, et un homme (un policier?) debout face à ce qu’on pourrait croire être une tombe au pied d’un arbre… Rien de gai dans tout cela. Mais une extraordinaire spiritualité comme il en règne dans les grands tableaux du début de la Renaissance, chez Rogier van der Weyden par exemple, et des images de femme qui rappellent l’époque bleue de Picasso.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           L’atmosphère de certaines photographies, quand les maisons sont presque détruites, abandonnées et les derniers outils rouillés et les personnages sont deux pauvres filles qui s’engouffrent sous les arbres, rappelle le roman de Jean Hegland, « Dans la forêt », que j’ai lu récemment et dont vous connaissez peut-être l’histoire : une famille s’est isolée dans la forêt, à 50kms de la ville la plus proche. Une crise, une guerre (civile?) a vidé les routes, les rues et les magasins. Il reste de moins en moins à vivre. Les deux filles restent seules après le décès de leurs parents. Elles ont pu garder seulement un jerrycan d’essence, au cas où « ça reviendrait » (la civilisation, l’électricité, l’approvisionnement…). Seulement elles se rendront compte que non, cela ne reviendra pas… Il ne restera qu’à se réfugier un peu plus dans la forêt pour faire renaître l’humanité, au stade où elle existait il y a cent mille ans.

Quand on regarde (sur Internet) le restant de l’œuvre de Crewdson, on est un peu déçu : trop de détails, trop de clinquant. La photo a l’air de venir parfois d’un mauvais film dont on ne connaîtrait bien sûr aucun des tenants et des aboutissants. La spiritualité s’évanouit pour laisser la place à un profond sentiment de vide existentiel. Mais cela n’arrive pas dans les photos du FRAC, qui se concentrent sur ces deux séries, lesquelles semblent marquer une rupture dans l’oeuvre du photographe.

Techniquement, ces « photographies » (ou ces tableaux?) sont une prouesse extraordinaire : aucun objectif, aucun regard humain ne parvient à obtenir une représentation aussi nette des choses. Pour y arriver, Crewdson a pris pour chaque oeuvre des centaines de photographies, faisant varier la focale de manière à obtenir chaque fois un idéal de netteté, ensuite ces centaines de photos ont été réunies puis travaillées sur ordinateur afin de re-fabriquer un réel cohérent. Ainsi telle jeune femme dans l’encadrement de la porte a-t-elle été d’abord déshabillée, démembrée avant d’être recomposée. Les jeux de lumière ont également subi des traitements a posteriori car là où devrait être une clarté, c’est parfois une ombre qui s’impose. Créateur de beauté formelle absolue (il faut voir comment dans certaines toiles, des harmonies subtiles se tissent entre les objets et les corps, les formes et les couleurs), l’art de Crewdson allie certaines fulgurances du cinéma contemporain (des films comme Mulholland Drive de David Lynch) avec les règles éternelles de la haute peinture, celle d’un Vermeer ou d’un Rembrandt. Qu’a voulu représenter le photographe ? Des rêves ? Des scènes de vie extraites de leur contexte ? Le texte du catalogue rappelle qu’il est le fils d’un psychanalyste et qu’enfant, il a cherché à écouter les confessions des patients de son père, en vain est-il dit. Et pourtant, c’est comme si ici, les scènes évoquées par ces patients trouvaient leur réalisation, dans une netteté absolue, en principe impossible à atteindre.

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Vers un peu de lumière

Lors de mon dernier atelier d’écriture à Dieulefit, en compagnie de L.N. et de trois apprenties écrivains, la maîtresse d’œuvre nous demanda de nous inspirer de deux textes, l’un de Saint-Exupéry, l’autre de Kafka, afin de rédiger un ou deux textes alliant l’ombre et la lumière. Cela pouvait être un texte sur la lumière et un autre sur l’ombre tout aussi bien. Le texte de Kafka était la lettre à son père, celui de Saint-Exupéry était un extrait de la « Lettre à un otage ». Je ne reprends pas le premier (pour diverses raisons), mais je reviens sur le second. Contextualisons l’oeuvre de Saint-Ex : c’est dans les années quarante que l’écrivain-aviateur se pose des questions fondamentales sur la manière dont une société pourra se reconstruire après la guerre. Il en profite aussi pour exprimer son malaise à être en exil, lui qui a quitté la France pour l’Amérique. Certes, il ne « fuyait » pas, comme le faisaient tant de bons bourgeois désireux avant tout de mettre leur argent à l’abri, puisqu’il cherchait à reprendre le combat (ce qu’il fit par la suite, comme on le sait, avant de se faire descendre aux commandes de son Lightning), mais il laissait derrière lui nombre de proches se débattre dans la misère de l’Occupation. Dans le désordre mental qui en résultait, il devait donc retrouver des repères, apercevoir la manière dont il serait possible plus tard de renouer des liens. Alors, et cela peut paraître paradoxal, il se tourne vers… le désert, en l’occurrence le Sahara, comme antidote radicale au grouillement des mots vides et des passagers de paquebot qui tuent le temps comme ils peuvent. C’est grâce à la purification qu’accomplit le désert qu’il peut enjamber les vicissitudes du quotidien pour atteindre l’évocation d’une relation humaine qui serait elle-même pure, basée sur l’amitié et prometteuse d’avenir. Tout cela, à vrai dire, je l’ai surtout appris plus tard, après l’écriture du texte qu’on va lire (si on en a envie!), mais je trouve intéressant que l’on retrouve dans ce dernier la même idée d’une parenthèse solaire, celle qu’il faut avant d’affronter une bataille.

Au moment de l’écriture de ce texte, en effet, on pouvait tout craindre du résultat des élections présidentielles : Le Pen était annoncée avec un score très haut et les oiseaux de triste augure annonçaient pour la France un scénario à la Brexit ou à la Trump.

Si cela avait été le cas, on aurait pu comparer (modestement) le projet de mon texte à celui de la Lettre à un otage : nécessité de se mettre à l’abri avant d’avoir à affronter un climat social désespérant. Heureusement, il n’en a rien été. Alors ? Pourquoi ce texte ? Après coup, il me semble annonciateur d’autre chose : un vent d’optimisme, un vent salutaire et frais qui soufflait d’on ne sait trop bien où, de quel glacier notamment, a déboulé sur notre paysage politique. Ce n’était donc pas complètement arbitraire de faire remonter la source de lumière au plus haut des Himalayas, dans cette région éloignée que bordent les frontières du Pakistan et de la Chine et qui a pour nom « Ladakh ». En tout cas, c’est le cadre que j’avais choisi.

Ce matin-là, Elias et Luz firent très rapidement leur paquetage. Il était tombé un peu de pluie au cours de la nuit, qui avait gelé aux premières heures de l’aube, le givre recouvrait ainsi le toit de la tente, il s’était formé comme une petite flaque entre deux piquets et Elias à son réveil avait eu la surprise d’entendre comme un crissement léger, provoqué par une petite brise qui descendait des sommets proches, c’était le signe que la journée allait être cristalline. Alors ils se levèrent dans le froid, plièrent leur tente le plus vite qu’ils pouvaient, se firent un nescafé sur le réchaud qu’ils avaient mis à l’abri d’une roche. La tasse en alu était brûlante, ils pouvaient à peine la tenir, ils soufflaient un peu sur le liquide noir pour le refroidir. Quand ils eurent fini, ils sifflèrent les chevaux. Certains s’étaient élevés haut au-dessus de leur campement, heureusement ils n’eurent pas à leur courir après. Très vite, ils les chargèrent. Trois petits chevaux comme on n’en voit que là. Les deux premiers portaient leurs sacs avec leurs effets personnels, le troisième charriait les toiles de tente et le matériel de cuisine. Le ciel était pur et il n’y avait pas âme qui vive à l’horizon. La plaine où ils avaient dormi était coupée en deux par un impétueux torrent qu’il fallait traverser en se déchaussant. Luz était plus habile qu’Elias pour sauter de galet en galet. Ils savaient qu’ils avaient une longue marche à faire, avec un col à franchir à plus de 5000 mètres, c ‘était l’étape la plus rude de leur parcours. Elias boitait un peu et s’appuyait sur un bâton, mais après quelques dizaines de minutes de marche, en général, le corps se fait plus léger, le rythme est pris, on marche lentement, la raréfaction de l’oxygène se fait sentir et du coup, l’âme se fait altière, elle court au-devant de nous et le corps n’a plus qu’à la rattraper. Un jeu d’enfant. Le col est atteint, Elias et Luz semblent voler, la neige résiduelle alourdit à peine leurs chaussures de marche un peu rigide. Et ils amorcent la descente, des lacs s’allument sous leurs yeux et des jonquilles bleues tapissent le sol. Au loin une maison qui fume, c’est un village enfin, il y a si longtemps qu’ils n’ont rencontré personne. Ils sont accueillis à l’entrée par des femmes à la tête couverte de turquoises, qui poussent des cris de joie entrecoupés de mots de salutation (« Djulé ! Djulé ! »). Elles les guident dans les ruelles tortueuses, ils peuvent enfin se reposer sur une aire de battage de blé. On leur apporte du ch’ang. Elias a failli s’asseoir sur ce qu’il prenait pour un coussin, ou un tas de chiffons, heureusement il ne l’a pas fait, c’est un tout petit enfant venant de naître qui se cachait là-dedans. Elias et Luz sont loins du monde, ils n’entendent pas les rumeurs de la guerre qui fait pourtant rage tout près, les pistes pour les camions n’arrivent pas encore jusque là. Il leur semble qu’autour d’eux, le monde est stable, qu’il s’est arrêté de respirer. Ce coin perdu de l’Himalaya retient son souffle. Avant de repartir, ils rencontrent un lama qui vient du monastère le plus proche. Elias sort un livre de sa poche, il contient des enseignements du bouddhisme, cent éléphants sur un brin d’herbe… le moine fait exploser sa joie et se prosterne ; il y a une photo du Dalaï-Lama sur la couverture. Elias et Luz, pour la première fois de leur vie, peut-être, ressentent une paix profonde.

A posteriori, je me demande encore pourquoi j’ai choisi Elias et Luz comme noms de mes « héros ». ce fut un choix rapide et complètement inconscient. « Luz », c’est évident, puisque c’est justement la lumière en espagnol (et aussi le prénom d’une de mes petites filles). Mais Elias ? Ici, je dois raconter une anecdote. Comme je l’ai dit il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs écrivains au dernier Printemps des Livres de Grenoble (début avril). Parmi eux : Metin Arditi avec qui j’ai entamé une conversation assez familière. Tout à coup, il me dit que j’étais le portrait craché de son grand oncle, lequel se prénommait justement Elias… (*). Rencontres, prédestinations, hasard objectif, tout cela se mêle souvent dès que nous écrivons.

(*) il s’agit d’Elias Canetti

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En Fantin (mon cher Watson!)

Henri Fantin-Latour est bien connu pour ses natures mortes (bouquets de fleurs) et ses portraits des artistes et poètes de son époque. Qui n’a jamais vu le portrait de Rimbaud attablé à côté de Verlaine, les cheveux ébouriffés de l’enfant-poète contrastant avec le crâne presque chauve du pauvre Lélian… A la même table, il y a des gens dont la postérité n’a guère retenu le nom. Un certain Albert Mérat, qui refusait d’être assimilé à ces diables de poètes, préféra se faire remplacer par un bouquet de fleurs. Auparavant, Fantin-Latour s’était illustré par un autre portrait de groupe où figurait Baudelaire, portrait de groupe refusé par le Salon, puis après, ce furent les peintres (Manet, Bazille…) et les musiciens (Chabrier tenant le piano et Vincent d’Indy imposant sa haute stature). Ces tableaux (sauf le Baudelaire) sont exposés en ce moment au musée de Grenoble. Exposition déjà passée par le Musée du Luxembourg et portant le titre énigmatique de « à fleur de peau ». Je dis « énigmatique » car je ne vois pas bien la fleur de la peau ici. Fantin était un peintre triste qui se méfiait des éclats, qui sympathisa avec quelques impressionnistes (dont Manet) mais sans jamais souscrire à leur enthousiasme pour le vif et le bel aujourd’hui…

L’exposition montre des portraits excessivement sages, comme ceux de ses deux sœurs (dont l’une connut le triste sort des internés psychiatriques), puis ceux de sa belle-famille, sa femme Victoria et sa belle-soeur Charlotte, avec parfois, assis et sévères, les beaux-parents, monsieur et madame Dubourg, qui étaient (ce devait être rare à l’époque) germanophiles au point que Charlotte devint professeur d’allemand. Charlotte est la seule marque de vie et d’énergie dans ces salons lugubres. Il dut bien l’aimer pour qu’il lui consacrât une toile où elle pose dans une magnifique robe bleue (et non pas noire, vous imaginez la révolution). Pendant ce temps-là, madame Fantin-Latour, née Dubourg, peint aussi. Et aussi bien, sur le plan technique, que son mari. Elle rend comme lui le délicat éclat des raisins qui mûrissent et le brillant grisâtre des pots d’étain, et elle peint, elle aussi, Charlotte, autrement dit sa propre soeur, avec semble-t-il le même amour que celui que lui témoigne Henri. Seulement voilà, on retient le nom d’Henri Fantin-Latour, mais qui connaît Victoria Dubourg ? Eternel sort des femmes peintres et musiciennes en ce XIXème siècle horriblement masculin.

oeuvre de Victoria Dubourg

Il arriva un moment où Henri en eut assez des bouquets de fleurs (inspirés des peintres hollandais) et des portraits de groupes où les dignitaires solitaires posent comme des statues vides de tout regard et de tout sentiment et dont les yeux portent vers des ailleurs indéfinis. « La chose » le taraudait, bien sûr. Pour se donner un alibi, il fallait faire dans l’allégorie, donc le songe, le rêve plein de nudités féminines. Comme on était à une époque d’hypocrisie et de fausse pudeur et qu’il était gêné de portraiturer des modèles vivants, il se fit livrer à grands frais des photos érotiques sur papier glacé qu’il reproduisit avec volupté. Aujourd’hui, il serait absout de ses pensées coupables et il n’aurait pas besoin de faire le portrait d’une de ses belles devant le tombeau de Berlioz sous le fallacieux prétexte de louer, chez le grand compositeur, les héroïnes enflammées du romantisme… Je sais, on peut ironiser. C’est facile. On peut aussi regretter ces noirs bitumeux, ces toiles qui réunissent deux personnages mais qui sont faites comme si les deux n’avaient jamais été en présence, mais il reste la facture, l’application, le goût pour les ambiances de névrose. Il reste aussi comme un souvenir de Delacroix (dans la fameuse Ariane abandonnée). Quelques dessins sont beaux de la main du maître, comme quoi, même dans l’émotion qui vous saisit face à l’évidente beauté d’un corps de femme, la technique sait prendre le dessus.

Ariane abandonnée

Peu de temps après, dans une soirée, une dame professeure des écoles me dit qu’elle va emmener sa classe de gamins de dix ans visiter cette exposition et me demande ce qui, à mon avis, pourrait les motiver. Hmmm. Pas grand chose à mon avis. Certains seront sûrement sensibles au soin mis à peindre les détails, les enfants aiment ces choses-là, mais tous ces portraits solennels risquent plutôt d’éloigner les chers petits de la peinture. Les photos de nus, à éviter en tout cas. Rimbaud peut-être ? Mais, me dit-elle, vous n’y pensez pas, à dix ans aucun élève n’a entendu parler de Rimbaud ! Ah bon. Triste de penser qu’ils connaîtront Fantin-Latour avant Rimbaud…

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Films, le temps d’un second tour

Du 6 au 8 mai, week-end pluvieux, englobant un second tour de présidentielles. Le rebord de la fenêtre était baigné de perles de pluie. Beau temps pour s’engouffrer dans les salles dites « obscures » afin de calmer son impatience ou bien simplement, de songer à autre chose. Les trois films vus n’étaient pas des plus légers : un japonais (After the storm, de Kore-Eda), un britannico-belge de Terence Davies (Emily Dickinson, A Quiet Passion) et un français de Chad Chenouga (De toutes mes forces). Il n’y avait vraiment pas de quoi soulever le couvercle de plomb ! Le film japonais d’abord était fidèle à tout ce que l’on peut attendre d’un film japonais, surtout de Kore-Eda : un quotidien dont l’approche est fouillée en termes psychologiques. L’aïeul vient de mourir. Il fut dépensier, joueur et ne laisse pas un souvenir inoubliable à sa femme qui, enfin, peut-être, peut se reposer… Les enfants sont là, la quarantaine. Une fille qui a les pieds sur terre, mais un garçon qui, comme on dit « tient de son père », qui rêve de gloire littéraire, ayant déjà publié un roman, mais il y a quinze ans de cela… Vies de couples plus ou moins ratées. L’ex-femme du fils lui réclame la pension alimentaire à laquelle elle a droit, et promet qu’elle ne lui laissera voir son fils qu’en échange de ladite pension. Ce fils, lui, n’a vraiment pas de sous… il essaie de gagner sa vie en étant détective privé, ce qui laisse du temps libre et permet de mêler habilement la vie professionnelle et la vie privée. Il fait chaud, c’est la saison des typhons, justement l’un d’eux se prépare, le numéro 24 déjà… et la belle-fille, venue chercher le gamin, se trouve prise au piège : la grand-mère profite de l’occasion du typhon pour les retenir, en se disant que peut-être, on ne sait jamais, les corps vont se rapprocher, puis les âmes si affinité. Evidemment, ce n’est pas si simple, mais au cours de la nuit, père et fils, qui se redécouvrent, vont nouer leur complicité sous un toboggan en plastique dans le square d’à côté et la mère, elle, qui les cherche, viendra les rejoindre et ils finiront ainsi, trempés, simulacre de famille, un peu contrariés mais heureux quand même, tandis que l’enfant voit ses billets de loterie s’envoler dans l’orage. C’est beau comme d’habitude… ce sont nos misères quotidiennes… traduites en japonais.

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Je connais trop peu Emily Dickinson pour en parler comme poétesse. Elle a vécu entre 1830 et 1886, autrement dit elle aurait pu connaître de son vivant nos romantiques et nos symbolistes, mais recluse qu’elle fut dans un monde imprégné de religion et de rigidité des moeurs, condamnée (par elle-même) à n’écrire que la nuit, après 3 heures du matin, dans un bureau de la demeure familiale cossue, selon un droit qu’elle avait obtenu de son père, elle n’avait à se mettre sous les yeux que la presse locale. Elle avait pour modèle Emily Brontë. Le film la montre comme une personne attachante, résignée et un brin fantasque (elle est jouée par l’excellente Cynthia Nixon, connue pour son rôle dans la série Sex and the City) . Sa révolte profonde qui sourd de tous ses pores, sa revendication qu’on la reconnaisse à l’égal d’un homme se brisent contre le mur des incompréhensions et des conventions sociales. Elle eût bien aimé un homme, car celui-là lui semblait digne de recueillir et commenter ses vers, mais il était marié (et à quelle femme ! Une mégère refusant même de boire du thé car c’est une boisson du diable). Elle aimait, semble-t-il, passionnément son père, sa grande sœur Vinnie et son frère Austin avec qui pourtant elle a des mots d’une rare violence (et c’est réciproque). Une grave maladie des reins la fait souffrir horriblement dans la deuxième moitié de sa vie. La scène de sa mort est filmée avec une rare intensité. Film rigoureux, habité d’une beauté glaciale malgré les lumignons qui éclairent le soir, dans des tons bistres et acajoux, avec des tenues strictes comme celles que devaient porter les Pères Fondateurs. Nous sommes loin de tout ceci aujourd’hui, et heureusement… mais la force d’une écriture est de parvenir tout de même à nous faire entrevoir la souffrance d’une âme dans un monde religieux à l’excès.

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« De toutes mes forces » raconte une histoire qui se trouve a priori à mille années-lumières du Massachussets des années 1850… La critique reconnue a trouvé que ce film y allait un peu trop fort dans le misérabilisme. C’est la vie d’un adolescent (qui pourrait être le réalisateur lui-même) qui a soigné et aimé sa mère pendant des années, une mère dépressive, ébranlée par les abandons, toxicomane et recluse (tiens, encore une recluse) qui finit par mourir seule pendant que le jeune Nassim est parti faire de l’acro-branche avec ses amis et amies du lycée. Après l’enterrement, la famille le case dans un foyer qui, bien qu’il soit dirigé par une femme humaine (jouée par Yolande Moreau) n’en est pas moins horrible comme tous les foyers (on pense aux romans de Charles Juliet à ce moment-là). Aucun happy-end ici, tout ce qui est montré (les efforts valeureux d’une jeune issue de l’émigration africaine pour tenter de réussir ses examens de première année de médecine par exemple) est voué à l’échec, et échoue. On sent que les compagnons d’enfermement de Nassim sont eux aussi condamnés à échouer, à remiser leurs pauvres rêves dans les casiers métalliques de leurs chambres. Ce film déchire le cœur car, contrairement à ce que veulent bien dire les « critiques », il est totalement vraisemblable. Comme est vraisemblable hélas la scène la plus horrible de toutes, celle où la petite amie et sa famille (de braves gens très « petite et moyenne bourgeoise intellectuelle », suivez mon regard) laissent complètement tomber le pauvre garçon sans un seul instant tenter d’analyser sa souffrance…

Quoi de commun entre ces trois films ? Eh bien, un seul, le fait qu’ils soient tous les trois parcourus par un fil littéraire qui tient à la poésie écrite… Dans le film japonais, le fils de la vieille femme essaie d’écrire des poèmes, en tout cas des réflexions, et note les phrases parfois touchantes que lui dit sa mère. Le second film évidemment est parcouru par les poèmes de Dickinson (que je n’ai pas notés bien entendu, quand distribuera-t-on à l’entrée des cinémas comme on le fait à celle des théâtres, le livret du film?) et le troisième est illuminé par une séquence où Nassim, interrogé en Français, donne une lecture brillante d’un poème de Baudelaire (Réversibilité?). Décidément, c’est bien cela qui sauve les êtres, que ce soit au Japon contemporain, dans les Etats-Unis des années 1850 ou dans un arrondissement parisien : la poésie.

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis.
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?

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De la colère de classe

/ AFP PHOTO / Patrick KOVARIK

Maintenant que les jeux sont faits, on ne peut pas tellement se réjouir, être heureux de la « victoire » d’un homme simplement porté par un soupçon de rationalité, alors qu’il faudrait plus que ça pour le porter, voire le supporter, à savoir une adhésion, un enthousiasme. Il y a deux France désormais (ou peut-être plus, mais ce n’est pas le propos de cet article, qui ne prétend pas à une analyse « sociologique »). C’était le cas probablement depuis longtemps. Cela a peut-être même été toujours le cas. Lorsque Jean Ferrat chantait « Ma France », c’était la preuve qu’il y en avait au moins deux : la sienne, et celle des autres. Celle du vieil Hugo gueulant de son exil, des enfants dans les mines, celle dont monsieur Thiers a dit « qu’on la fusille »…. et celle des autres, celle de monsieur Thiers justement. Mais les temps ont changé. Ce n’est plus monsieur Thiers et ce n’est plus la classe ouvrière guidée par son grand parti. Que Macron soit monsieur Thiers… passe encore, encore qu’on n’espère pas l’entendre dire « qu’on la [ou les] fusille ». Mais que la France d’en face soit celle du parti de la classe ouvrière, ce n’est plus le cas. Hélas. C’est la France de la colère. D’une colère probablement justifiée, mais qui paraît sans débouché. Hélas. Et une colère sans débouché conduit au pire, c’est-à-dire à la barbarie. Je me souviens du fameux texte de Peter Sloterdijk, Règles pour le Parc Humain, où le philosophe allemand exprimait ses doutes sur la perpétuation de l’humanisme, disant que la lecture et les humanités n’y suffiraient plus et que nous allions tout droit vers la barbarie si nous ne trouvions pas de nouvelles règles. Nous y sommes. Ce n’est pas « l’insurrection » qui vient, selon le titre d’un autre petit livre, émis par le groupe de Tarnac, mais bel et bien la barbarie. De quoi d’autre était le visage de Marine Le Pen durant le fameux débat d’entre les deux tours si ce n’est de la barbarie ? Ici le mot « barbarie », je ne l’emploie pas comme une insulte, mais comme une réalité qui est là, et bien là. Les anciens avaient appelé « barbarie » ce qui était en dehors de ce qu’ils considéraient comme « la civilisation ».

Nous sommes encore nombreux à nous croire membres de « la civilisation ». Tout cela parce que nous savons lire et écrire, que nous aimons la culture, les arts et les lettres. Nous frémissons aux idées et savourons les belles argumentations. Nous sommes rationnels. Nous croyons qu’il y a une éthique. Nous lisons de la poésie. Nous aimons des gens autour de nous, nous arrivons à extirper l’envie de nos consciences. Nous ne sommes pas jaloux de la réussite d’autrui. Nous la regardons même avec bienveillance. Nous nous disons parfois que nous pourrions réussir aussi bien qu’autrui et nous tentons alors de lui emprunter ce qui nous semble le ressort de sa réussite, mais sans envie, avec juste un peu d’admiration, même, parfois. Ce faisant, et sans nous en rendre compte, nous avons glissé du côté de ceux et celles qui font désormais l’objet d’une haine de classe. Car nous sommes désormais rien d’autre que la petite et moyenne bourgeoisie intellectuelle, comme l’a montré brillamment Jean-Claude Milner dans une récente intervention lors d’un colloque contre Marine Le Pen organisé par la Cause Freudienne.

Les autres, je ne sais pas qui ils sont. Moi, je ne crois pas qu’ils soient « le nouveau prolétariat », car le nouveau prolétariat comprend aussi les réfugiés et les descendants des immigrés, toutes populations rejetées en bloc par les militants du FN, et que l’électorat FN, dans le sud notamment, se structure autour d’une petite bourgeoisie fascisante (anti-immigrés, descendante des colons d’Afrique etc.), mais ils recoupent en grande partie une sorte de prolétariat laissé pour compte et dont il faut bien sûr entendre la voix.

Cette partie du prolétariat nous hait parce que nous incarnons une forme de pouvoir, c’est inutile de le nier, même si en nous-mêmes, nous nous disons que, de pouvoir, il y en a de bien plus fort que le nôtre. Mais c’est comme ça. La culture, c’est du pouvoir. Le savoir, c’est du pouvoir, comme Michel Foucault nous l’enseignait déjà à la fin des années soixante. Et nous, la petite et moyenne bourgeoisie intellectuelle, nous sommes en plein dedans. Pas étonnant que ce jeune Macron nous ravisse. Vous vous rendez compte, il a connu Ricœur. Mais, eux, les autres, ceux qui nous haïssent, que voulez-vous qu’ils en aient à faire, de connaître Ricœur ? Ils ne savent pas du tout qui c’est. Alors oui, comme l’a dit récemment Houellebecq à la télé…. le vote est un vote de classe. Notre classe sociale a voté Macron, comme j’ai voté Macron au premier et au deuxième tour, manifestant en cela mon appartenance de classe. Une amie FB écrivait récemment que les intellos votaient Macron pour protéger leur statut social, leur petite maison à la campagne et la possibilité de s’y ressourcer de temps en temps, ils votaient pour leur quiétude et leurs privilèges de riche. C’était assez méchant (d’autant qu’elle-même fait partie de cette classe et jouit aussi de ces avantages) et seulement partiellement vrai : au-delà de ce petit confort matériel, il y a un confort bien plus grand, auquel nous tenons, celui des idées et du libre usage des mots. Ajoutons aussi – et cela rejoint encore l’intervention de Milner citée plus haut – nous avons le confort de pouvoir, grâce aux mots, probablement, nous rendre à nos yeux plus beaux que ce que nous sommes. Il y aurait ainsi une sorte de narcissisme social inhérent à notre posture de classe. Mais nous n’y sommes pour rien, nous ne pouvons pas nous anéantir nous-mêmes pour faire plaisir aux autres. Cette culture, ce maniement des mots et des formules, cette jouissance du texte, de l’image ou du film, cette aptitude à réagir aux arguments de raison, c’est tout ce qui nous façonne, nous fait être ce que nous sommes, et nous ne pouvons donc pas les abandonner sans mourir. Nous sommes donc contraints à notre vote de classe, lequel nous paraît évidemment, depuis la place que nous occupons, comme le seul cohérent.

A l’époque de Marx, la bourgeoisie se définissait simplement comme une place dans des rapports de production et/ou de propriété. Le bourgeois était le propriétaire, avant tout de biens matériels et financiers. Il spéculait en bourse, il avait des « avoirs ». S’attaquer à lui signifiait lui contester ce droit de propriété. De fait, on peut encore survivre sans titre de propriété. Mais voilà que de nos jours, la bourgeoisie, petite ou moyenne, ne se définit plus essentiellement au moyen de ses biens matériels, mais de ses biens culturels. S’attaquer à un membre de cette classe est donc devenu l’acte de contester ce droit à la culture qu’il revendique. Le problème est que celui ou celle qui s’est fait dans la culture, qui a acquis un savoir, une manière de reconnaître une certaine beauté des choses et des mots, celui-ci ou celle-là ne pourrait survivre à l’anéantissement de son droit. Car, faut-il le préciser, qu’est ce que la barbarie, si ce n’est l’état d’une société où la force brutale et physique prime sur tout autre aspect de la vie sociale ? Souvenons-nous de la montée du nazisme, quand les SA et SS culbutaient les professeurs du haut des marches des universités. Souvenons-nous de « quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver ». Souvenons-nous de ce qui est montré dans « Les Damnés » de Visconti et de ce qui est implicite dans « Une journée particulière » d’Ettore Scola…

On m’objectera la Révolution… où une grande violence aboutit à un ordre social nouveau. Mais où voyez-vous les contours d’un ordre promis qui serait plus juste que l’actuel en ce qu’il apporterait davantage de bonheur à davantage de gens, qu’il résoudrait les problèmes auxquels se heurte notre monde (chômage) ? Avant 1789, en France, comme avant 1917, en Russie, il y eut des philosophes, des savants, des poètes, des artistes qui, à tort ou à raison, attendaient beaucoup d’un bouleversement social (Tzvetan Todorov, dans son dernier livre, paru à titre posthume, retrace la vie et l’itinéraire de certains d’entre eux, comme Maïakovski et Meyerhold – j’y reviendrai prochainement). En existe-t-il seulement de semblables aujourd’hui en ces temps où une certaine élite intellectuelle se repaît dans le passéisme.

Cette violence, dite « révolutionnaire », aboutirait à un chaos qui serait pire que l’état où nous vivons. A la barbarie encore.

Or, nous ne pouvons pas ignorer ces voix, cette détresse qui s’est exprimée dans le vote FN (voire dans les abstentions, c’est-à-dire les gens qui ont refusé de refuser Le Pen).

Que fera le nouveau président pour cela ? Il est difficile de le savoir, peut-être lui-même ne le sait pas trop, tant la parole et l’action de l’Autre se manifestent toujours de manière imprévisible. Mais nous devons être vigilants, et attentifs. Notre principal défaut aura été, en ce nouveau siècle, comme l’a dit Pier Paolo Pasolini, de « [n’avoir rien fait] pour qu’il n’y ait pas de fascistes. Nous les avons seulement condamnés, en flattant notre conscience avec notre indignation; plus forte et impertinente était notre indignation, plus tranquille notre conscience […] ». Sauf que dans ce « nous » collectif, émerge surtout une partie : les médias et l’appareil politique, qui ont été plus fautifs que les autres.

J’en étais là de mes réflexions lorsque j’ai reçu ça, sur Facebook, d’une « amie FB » historienne des idées (elle répondait à la diatribe de Ruffin sur le thème « Vous êtes déjà haÏ, haï, haï ») : « Oh mais ce qu’ils vont vouloir qu’il revienne cet homme tant « haï » si la France se retrouve dirigée et dévorée et détruite par le fascisme! Bon sang. Enfants gatés par ces 70 ans de paix, de l’UE, des frontières ouvertes, de la prospérité (relative, mais justement regardons le reste du monde), de la Sécu, des médicaments quasiment gratuits (good morning America), de la démocratie. Nom de Dieu. Et on risque de perdre tout ça parce que ce monsieur ne plait pas assez? Quoi, il faut les aimer maintenant les politiciens? Mais depuis quand? ».

Et cela m’a redonné espoir… car c’est vrai que c’est autour de ces repères bien tangibles que peut se construire un discours qui enfin permettrait de dépasser les haines. Un discours des Lumières en plein XXI-ème siècle.

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