Martha Argerich est (paraît-il!) un oiseau de nuit, tout comme l’était son amie Annie Fisher, à ce que dit Gabor Takacs-Nagy, racontant cette fois où, ayant joué un concerto, il avait demandé à cette dernière ce qu’elle en pensait et qu’il lui fut répondu : appelez-moi sur le coup de 3h du matin, je vous le dirai. De fait, la critique qu’elle lui fit était qu’il avait joué de manière beaucoup trop jolie. On ne peut en même temps faire du beau et exprimer les émotions qu’un concerto est supposé transmettre. C’est la leçon principale que le talentueux violoniste hongrois (devenu chef d’orchestre et professeur de musique de chambre) voulait faire passer en cet après-midi de fin juillet aux jeunes virtuoses qui venaient lui exposer leur talent. Ce furent tour à tour trois ensembles de musique de chambre qui se succédèrent sur scène. Le premier, formé de l’altiste Héloïse, du violoniste Jeremias et du violoncelliste Carlos, accompagnés du pianiste Yoav, tous âgés entre 20 et 24 ans, jouait un quatuor avec piano de Schumann, et Gabor devait les aider à faire sentir les souffrances de Robert et Clara. Il n’y a pas de joliesse à avoir dans ces moments-là. En prélude, le maître expliquait aux élèves que la question essentielle qu’ils devaient se poser n’était pas de savoir quoi jouer ni comment le jouer mais avant toutes choses pourquoi ils étaient là, or, leur disait-il, leur principale mission était de donner pour un moment à leurs auditeurs et auditrices le sentiment qu’ils sortaient hors d’eux-mêmes, de leurs soucis et de leurs peines, pour accoster à un port nouveau, où ils pourraient ressentir les tourments, mais aussi les joies d’autrui. C’est la fonction de la musique, ce pour quoi, si elle n’existait pas, nous serions condamnés à nous morfondre sans fin sur la triste destinée de l’humain. Que faire quand nous n’avons pas eu la chance d’être initiés à elle à un âge suffisamment jeune ? Tenter malgré tout de s’ouvrir à elle, ce en quoi nous aident ces master-classes parfois difficiles à suivre, mais toujours éclairantes. Un second quatuor, composé uniquement d’hommes, jouait du Mozart, il y avait là le jeune Lyam, âgé de 16 ans seulement. Gabor Takacs avait beau avoir dit en forme de plaisanterie qu’il allait faire sa sieste au fond de la salle, il n’en bondissait pas moins dès les premières mesures pour remettre les musiciens dans la voie de la vie. On peut facilement jouer Mozart et être ennuyeux, pour l’éviter, disait-il, il suffisait de penser aux opéras, de se dire que toute pièce mozartienne possédait déjà en germes les opéras qu’il écrirait ensuite. Il donnait une leçon dont seuls les praticiens d’un instrument pouvaient sans doute tirer profit, montrant, exemple à l’appui, qu’il y avait une grand différence selon la manière dont on faisait glisser l’archer, de haut en bas ou de bas en haut. Le jeune Russe en prenait de la graine…


Martha Argerich et Gabor Takacs-Nagy
Mais le plus merveilleux était le troisième ensemble, là où Gabor eut le plus à dire qu’il fallait se méfier de la beauté parfaite car oui, il est vrai, tous ces jeunes gens étaient sans doute plus obnubilés par cette beauté idéale à atteindre que par les secrets exprimés par un compositeur dont, après tout, ils ne connaissaient pas grand-chose. Il s’agissait du méconnu Erno Donahyi (ou Ernst von Donahyi en version allemande), musicien hongrois fortement influencé par Johannes Brahms, dans un quintette avec piano dont Brahms disait lui-même qu’il n’aurait jamais pu faire mieux. Le premier violon, la mi-hongroise mi-égyptienne Mariam Abouzahra, qui avait 17 ans, alors que sa seconde, la jeune coréenne Hyunseo Kim, n’en avait que 16, rivalisait avec l’autre coréenne, la violoncelliste Jisoo Kim, un peu plus âgée. Le maître Takacs-Nagy montrait aux spectateurs béotiens la difficulté qu’il y a, dans un quatuor ou un quintette, à équilibrer le son venant du violon et celui issu du violoncelle, pour faire en sorte que l’auditeur non professionnel de la musique puisse à chaque instant discerner quelle est la mélodie principale du morceau, il n’hésitait pas pour cela à demander à Jisoo Kim de se tourner vers le public quand il le fallait. La jeune chinoise Yanan Wang était l’altiste et le pianiste était Zach Cheong qui nous venait de Hong Kong et de Macao, un peu renfermé dans sa bulle mais irréprochable.
La magie du Festival de Verbier (une fois qu’on a fait les sempiternelles plaintes concernant un public parfois trop guindé, des établissements un peu trop luxueux et des magasins de montres et de bijoux pour les très riches) réside dans cette exceptionnelle variété d’origines et d’âges, coréens jouant avec des hongroises, et françaises avec des arméniens, jeunes de 16 ans au milieu de vieux routards chevronnés. Notre jeune Mariam de 17 ans n’était-elle pas conviée ensuite à jouer avec le vénérable Misha Maïsky ? Diversité des musiciens comme diversité des œuvres : la cantatrice Sandrine Piau donnait par exemple une master-class uniquement composée de mélodies françaises, de Fauré (La bonne chanson) à Debussy (L’extase langoureuse), passant par Pauline Viardot et Massenet (Elégie). Comme aucune des chanteuses n’était francophone, cela tournait à un véritable cours de prononciation de la langue française, la phonologie au service de la musique ! Dans le chant, il fallait prononcer un nom féminin se terminant par « ée » (comme « envolée ») en fabriquant la diphtongue « é-eu » (« envolé-eu ») et non pas « é-yeu »… dur à apprendre, dur à comprendre. La jeune Eden (australienne) ne s’en sortait pas si mal…
Autre moment-phare et inoubliable : la leçon donnée par le metteur en scène anglais Tim Carroll à propos de La Traviata. Se trouvaient là la géorgienne Ana, l’américain Michaël, la française Fanny, le polonais David, le chinois Hu. Au premier exercice, Tim leur demandait, pour chacune de leurs répliques, de la dire d’abord en anglais, puis dans leur langue maternelle, avant enfin de la chanter comme ils étaient appelés à le faire en représentation. La raison en était que, bien souvent, on peut observer que les chanteurs et chanteuses ont beau émettre un chant à la perfection, ils ne savent pas ce qu’ils chantent ! Et il entendait lui, leur faire réaliser la portée des mots qu’ils prononçaient ! Ana eut du mal à s’exprimer dans sa langue maternelle, elle semblait même effrayée à l’idée de devoir énoncer le nom de cette langue, que sans doute personne n’aurait compris, elle se contenta de dire que sa langue maternelle était le langage des montagnes (!), mettant ainsi l’accent sur la myriade de langues effectivement parlées dans les vallées du Caucase, dont certaines sûrement n’ont plus que quelques locuteurs (cela aurait pourtant ravi le public suisse, fin connaisseur en la matière puisque il existe encore des vallées des Grisons où l’on parle un autre genre de « langage des montagnes », les différentes variétés du romanche). On vit en effet combien, dans cet exercice amusant, les artistes avaient du mal à traduire leur réplique de l’italien à leur langue propre. Michaël qui jouait le rôle d’Alfredo, trouvait malin d’user d’un anglais américain ponctué de « fuck » et autres interjections. Autre exercice : se servir d’une balle comme go-between, façon de rendre sensible au rythme des échanges afin qu’il ne donne pas l’impression d’un automatisme : entre deux répliques il doit se passer un temps pour que chacun comprenne ce que l’autre à dit, ou bien jouer avec des « clics » : donner un clic en direction de l’autre signifie lui donner la parole, donc le chant. Bref, une foule d’exercices existent pour donner de la vie à une œuvre, éviter qu’elle sombre dans la monotonie d’une leçon apprise. Et comment faire pour que, lorsqu’on en est à la énième représentation, le spectateur ait toujours la sensation de la vie et de la spontanéité ? Jouer sans le montrer à l’un de ces jeux. Plus même : essayer de faire deviner au partenaire à quel jeu l’on joue ! Tim Carroll indiquait qu’on peut trouver ce genre de conseils sur la page web de Brian Eno. Pour que les acteurs et actrices se sentent aussi davantage concernés par leur rôle, on peut leur demander de jouer avec leur propre nom plutôt qu’avec le nom du personnage : Violetta devient Ana et Alfredo, Michaël, la dimension dramatique s’en trouve augmentée. Ah ! Comme j’aurais aimé avoir un metteur en scène de la sorte l’une des rares fois où j’ai tenté moi-même de jouer la comédie ! Jouer, encore jouer, Citation George Bernard Shaw : on ne cesse pas de jouer parce que l’on grandit mais on grandit parce que l’on cesse de jouer. Rôle des jeux dans la création pour les acteurs et actrices ; façon de relancer l’imagination. Carroll rappelle le film Certains l’aiment chaud avec Marylin Monroe et Tony Curtis : ils se détestaient mais quand on regarde le film on ressent une tension qui vient justement de là ! Une tension érotique provoquée par la haine réciproque. Parmi ces jeux, penser aussi aux cinq cercles de vision (1 : intérieur, 2 : détails du corps, 3 : l’autre, 4 : le lieu, 5 : par-delà). Demander à quelqu’un dans le public de choisir, au cours d’un duo, aléatoirement chacun de ces chiffres et observer ce que cela donne pour les acteurs et actrices. Façon de faire varier le jeu d’acteurs.

La vie, toute vie, est d’une tristesse infinie. Elle se termine par la mort. Elle connaît des phases dramatiques dont parfois certaines personnes ne se relèvent jamais : deuil, accident, séparation. La tristesse vécue en notre enfance ou notre adolescence ne s’en va jamais pleinement de notre esprit. La mélancolie risque à chaque instant de s’emparer de notre âme, de nous faire tomber dans un sentiment d’absolue solitude. On peut rêver bien sûr d’un monde plus fraternel, plus joyeux et plus juste… hélas, nous savons que nous n’en prenons pas le chemin. Quoi d’autre que la musique (mais aussi l’art, le théâtre, la poésie) pour nous aider à en supporter le poids ? Qu’elle soit gaie (et alors nous respirons la joie avec elle) ou qu’elle soit elle-même triste (et alors nous éprouvons une sortie de notre solitude), elle nous permet d’approfondir ce en quoi et pourquoi nous sommes gais ou tristes. Un simple coup d’archer et ou bien nous pleurons ou bien nous revenons à la joie.
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A côté de ces passionnantes master-classes, il faudrait aussi parler des concerts avec les plus grands : Bruce Liu à l’Église, jouant merveilleusement la sonate n°21, dite « Waldstein » de Beethoven, ainsi que Chopin (Nocturne op.27), Ravel (Alborada del Gracioso), Albeniz et Liszt (sa Rhapsodie espagnole), non avare de rappels en dépit de la chaleur qui lui fit glisser les doigts sur le clavier, et puis pour couronner le tout, la rencontre entre des musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble jusque là, mais trouvaient un plaisir immense à le faire, ce que témoignaient leurs étreintes en fin de concert : Léonidas Kavakos (violon), Clara Jumi-Kang (violon), Timothy Ridout (Alto), Brian Cheng (violoncelle) et Alexandre Kantorow dans un programme composé de : Dvorak, Terzetto en ut majeur pour deux violons et un alto, César Franck : sonate pour violon et piano en la majeur (la fameuse sonate de Vinteuilh !), et Dvorak encore : Quatuor pour piano et cordes n°2 en mi bémol majeur (Kantorow, Kavakos, Ridout, Cheng). Entendre la sonate de Vinteuilh sous les doigts de Kantorow et l’archer de Kavakos, c’était faire revivre l’adoration que lui vouait Proust avec une fraîcheur et une nouveauté que sans doute la version de son époque n’avait pas. Dans la troisième partie, on croit entendre une autre œuvre : que se passe-t-il ? On est passé d’un compositeur à un autre ? Mais non, la phrase, la merveilleuse phrase revient, elle revient toujours, jusqu’à la fin. Quant au quatuor de Dvorak, on y entend toutes les sonorités de chants populaires se mêlant dans un bouquet triomphal exprimant parfaitement le bonheur.































