Nancy Huston et l’oubli des origines

Après s’être immergé dans un monde tel que celui de la Montagne magique, il est difficile de s’en extraire et de trouver comparaison dans des publications plus actuelles. On a envie de continuer sur le même sommet. Sans pour autant mépriser la production littéraire contemporaine, laquelle ne faiblit pas, de nouvelles œuvres paraissant sans cesse, méritant notre attention en ce qu’elles nous renseignent, tels des sismogrammes, sur les vibrations de notre époque.

Un récit contemporain renfermant tous les thèmes les plus actuels

Je trouve qu’on parle bien peu du dernier livre de Nancy Huston (Arbre de l’oubli). Pourquoi ? Elle agace peut-être. Elle agace les critiques littéraires, les journalistes et peut-être même ses lecteurs et lectrices par des prises de position trop attendues, des insistances lourdes, une parole et une écriture parfois relâchées. Ce dernier roman est vite lu, et la construction en est simple : présenter les vies de trois générations de personnages à coup d’instantanés datés et mis dans le désordre, chaque chapitre précédé d’un lieu et d’une date… Ouagadougou, 2016, Bronx, 1945, Manhattan, 2010… L’action se passe principalement aux Etats-Unis, New-York, Nashua, Baltimore… On rencontre des natifs de Port-aux-Princes ou du Kenya, des descendants d’esclaves, des femmes qui ont subi des attouchements sexuels dans leur enfance – à la base de troubles psychiques qui ont conduit des écrivaines comme Sylvia Plath ou Virginia Woolf vers le suicide – des Américains fiers de l’être, des hommes et des femmes marrons (puisque jamais Nancy Huston n’utilise les qualificatifs « blanc » et « noir », mais ceux de « beige » et « marron », ce qui lui évite bien sûr de se servir de mots trop connotés, trop pris dans l’entrelacs des insultes et des identifications, on comprend cela). Au centre, une famille juive, aux oncles, tantes, grands-parents exterminés au cours de la Shoah, ce sont les Rabinstein, qui ont deux fils, Jeremy et Joël, c’est ce dernier qui émergera le plus souvent de la somme de ces chapitres. On apprend donc des choses parfois étonnantes sur les Juifs orthodoxes (par exemple le fait qu’un rabbin ne puisse officier s’il a eu des rêves impurs la nuit précédant son office). Joël Rabinstein aura deux femmes dont l’une, Lili-Rose, est la fille du couple américain de Nashua, et la mère non biologique de la jeune femme à qui s’adresse Nancy Huston de manière privilégiée : Shayna. Enfant née par GPA d’une mère biologique originaire d’Afrique. Ce point, évidemment, est désormais central: toute sa jeune vie, la question de ses origines l’obsède, quel fut le passé de ses ancêtres ? Un passé d’esclave (de l’art et de la manière de mêler deux problématiques contemporaines en une seule). Esclave peut-être parti de la côte béninoise, là où se trouvait, à Ouidah, un « arbre de l’oubli », autour duquel ceux et celles que l’on embarquait de force tournaient sept ou neuf fois pour y déposer leurs souvenirs (cet arbre n’existe plus, il a été remplacé par un monument que j’ai vu il y a quelques années)

On critique ou on ignore la romancière, et pourtant, de mon point de vue, elle est très forte. Incroyablement habile à recoller des histoires, peut-être des histoires entendues autour d’elle, ou parfois inventées de toute pièce, mais cette différence ne compte pas : toutes ces histoires font mouche, touchent en plein cœur leur cible. Il y est toujours question du racisme, des violences faites aux femmes, des séquelles de la Shoah. Autrement dit de ce qui fait encore notre siècle.

D’où vient ma réserve ? De ce que, lisant ce texte, on ne ressent pas tout à fait ce que l’auteure voudrait probablement nous faire ressentir… cette culpabilité, cette angoisse, qui devrait nous faire penser que nous sommes à tout jamais condamnables, blâmables parce que nous sommes « beiges », que nous sommes hommes, que nous profitons sans arrêt de ce qu’un système a pu produire de richesses et de confort sur le dos, la sueur, le sang de milliards d’hommes et de femmes qui ont en effet été envoyés en esclavage, en effet été exploités au fond des mines d’argent, brutalisés, écrasés (ce que Nancy Huston ne dit pas car elle ne peut sûrement pas tout dire et qu’il faut bien qu’elle privilégie certains faits par rapport à d’autres, c’est qu’il y eut aussi tous ces esclaves envoyés dès le XVIème siècle, après la conquête espagnole, en Bolivie, pour extraire l’argent et frapper les pièces de monnaie, après que tous les natifs de cette terre eussent été déjà morts, et que ces esclaves une fois qu’ils avaient débarqué sur le sol sud-américain et mis à la tâche ne voyaient plus jamais le jour jusqu’à l’heure de leur mort).

Peut-être n’est-ce pas assez au niveau du cri, reste au niveau du récit conventionnel, de la surface, et nos yeux ayant déjà vu et lu tellement d’horreurs, ne nous fait plus grand-chose, comme un récit en passant, qu’on serait prêt à oublier, alors que tout cela, pour être dit et nous marquer au fond de nous-mêmes, requiert de plonger dans plus de littérature, et d’approfondir ce que nous entendons par cela, et qui n’affleure sûrement que chez de grands auteurs comme Thomas Mann ou Fédor Dostoïevski dont la lecture récente d’un livre de Julia Kristeva m’a donné envie de (re)lire quelques œuvres marquantes (ce livre est une anthologie de fragments du grand auteur russe assortie d’un commentaire d’inspiration très psychanalytique dont je n’ai pas tout compris, dois-je franchement avouer). (Mais d’où vient que l’œuvre d’un Dostoïevski ou d’un Mann serait plus « parlante » qu’un roman contemporain portant sur les thématiques les plus actuelles ?).

Pourtant Nancy Huston nous a donné dans le passé des exemples de cette littérature dont je parle ici, qui fournit des personnages inoubliables parce qu’ils sortent comme des cris de quelque faille, ou d’un gisement sous-terrain (ce que Kristeva nomme la « refente du sujet »). C’était le cas de son avant-dernier roman, Le club des miracles relatifs (dont j’ai parlé ici), une histoire incroyable avec une construction stupéfiante : le lecteur inattentif pourrait facilement rater l’essentiel, ce qui se dit entre les lignes et les chapitres mais jamais de façon explicite. Autrement dit un livre organisé autour d’une béance multiple, marquée par l’absence de l’action principale, autant que par la faille terrible au cœur du personnage central, Varian, un jeune garçon singulier qui fait l’expérience de la plus complète dispersion mentale, et qui trouve en désespoir de cause à s’embaucher sur un site d’extraction de sables bitumineux en plein centre de l’Alberta. L’autrice développe ici un parallèle entre ces deux types de béances : celle du sujet humain, et celle du sol désormais ouvert à l’exploitation sans fin.

Dans Arbre de l’oubli, le personnage de Shayna ne serait pas loin de ce Varian (noter la curieuse prémonition de l’écrivaine… appeler « Varian » un personnage dont on peut dire qu’il est toxique, bien avant qu’on n’évoque même la possibilité d’une pandémie liée à un virus aux multiples variants…) car elle aussi nous montre un manque abyssal, avec une plongée sans fin vers les origines, mais qui nous conduit au vide, à l’absence, comment retrouver ses traces lorsqu’elles ont été à ce point effacées, et que les souvenirs ont bel et bien été enterrés au pied de cet arbre de la côte ouest de l’Afrique ? Shayna, comme Varian, nous laisse aussi sur notre doute, nos interrogations quant à l’existence même de ce que nous soupçonnons et qui, dans les deux cas, est à peine suggéré.

Ainsi, en parlant de Nancy Huston, j’ai pensé à Dostoïevski, pour ses personnages, à lui aussi, inclassables et dépassant le pouvoir de nos pauvres imaginations, qu’il s’agisse du prince Mychkine ou de la Sonia de Raskolnikov, je lui demande pardon, je sais que c’est une femme pleine de bonté et d’intelligence, et cette comparaison ne devrait pas trop lui déplaire, il ne faut évidemment pas qu’elle croie que je lui « préfère » Dostoïevski ou Mann parce que ce sont des hommes, il y a d’autres femmes aussi sur qui j’aurais pu prendre exemple, comme Virginia Woolf (qu’elle cite) ou bien Marguerite Duras, et puis aussi Sylvia Plath (qu’elle cite aussi) etc. etc. Je crois que la schize entre homme et femme n’importe pas beaucoup à ce niveau-là…. La haute littérature conduit à son effacement au profit d’autres : conscient / inconscient, rêve / réalité … Nous sommes tous et toutes, hommes ou femmes, enfants d’une faille que nous ne comblerons jamais.

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Carnet de lecture: Montagne magique (III), où tout sombre dans l’apocalypse guerrière

Dernier bout de chemin avec Thomas Mann et la Montagne magique… Pour un peu, ce serait comme la dernière étape d’un trek de montagne où l’on est à la fois heureux d’arriver puisque les souffrances de la marche vont s’apaiser et qu’on va se reposer à l’ombre d’un parasol, sirotant une eau gazeuse ou bien un verre de vin blanc, et déjà dans le regret d’un effort de longue durée qui nous aura permis de mieux faire connaissance avec nous-mêmes, notre résistance physique, et surtout de nous remplir le regard de ces vues aériennes un tant soit peu mystiques qui auront parsemé notre parcours. La dernière étape est souvent facile car elle est en descente et déjà les cheminées fument, des bêtes paissent dans les prairies et des paysans entrent le foin à grand renfort de cris et de chants. Bref, l’humanité est de retour. Or, ce n’est pas tout à fait comme cela que se passe la toute dernière partie de ce long roman. Elle connaît ses propres péripéties, les unes dépendant des chapitres précédents et les autres tout à fait nouvelles, indépendantes d’eux. Parmi les premières, figure ce numéro de bravoure que constitue le retour (enfin!) de madame Chauchat. L’inconvénient est qu’elle ne revient pas seule mais accompagnée d’un homme tonitruant, imposant et même spectaculaire en la personne d’un colon hollandais qui s’est enrichi dans la culture du café dans la lointaine île de Java. L’homme se nomme Mynheer Peeperkorn, il se comporte en chevalier servant de madame, vivant dans le même appartement, au grand dam de Hans Castorp qui voit avec désespoir disparaître ses plans de (re)conquête de l’être aimé. Les retrouvailles de Hans et de Clavdia Chauchat ne sont pas empreintes, au premier abord, d’une réelle chaleur… Ils se sont quittés un soir de carnaval où le premier a déclaré sa flamme, sans que probablement l’héroïne ne sache s’il s’agissait de sentiments sincères ou de simples effets des effluves d’alcool emplissant la salle de bal, et ils se retrouvent au grand jour dans des circonstances qui ont complètement changé (Joachim, le cousin de Hans, est mort, son bacille de Koch ayant migré vers le pharynx). Dans de tels cas, on a tendance à dire effaçons tout et recommençons. Mais Castorp tient à ce qu’il croit être son avantage. Après tout, il a fait le premier pas, normalement devrait arriver le second. C’est dans une salle vide, où il lit tranquillement, que lui arrive le son d’une voix toute proche qu’il chérit entre toutes, s’adressant à lui. D’emblée, il la tutoie, ce qui sans doute pour l’époque devait paraître d’une audace folle. Et la jeune femme russe ne manque pas de s’indigner face à ce culot. Mais que s’est-il passé vraiment entre eux, après cette déclaration à la fois comique et pathétique ? L’amour a-t-il été consommé en coulisse comme le suggère la traductrice Claire de Olivera dans son excellente post-face ? Il faut ici mentionner le tour de force littéraire : ce roman est moderne par ses thèmes mais aussi par sa conception. Il illustre les thèses que devait défendre quelques années plus tard le critique soviétique Bakhtine sur la polyphonie. Le narrateur n’est pas la voix omnisciente qui dirait tout ce que le lecteur a besoin de savoir, le lecteur doit aussi deviner, et le narrateur n’est qu’une voix parmi d’autres, d’ailleurs il se retourne souvent vers le lecteur en lui jetant un clin d’œil. Etait-il là lorsque Hans a (peut-être) transporté Clavdia Chauchat dans ses bras jusqu’à son lit où ils ont fait l’amour ? Non. Bien sûr. Alors c’est à nous de nous imaginer la scène…

La belle Marie-France Pisier dans le rôle de Clavdia Chauchat avec Christoph Eichhorn (Hans Castorp)

Depuis que je sais que la belle madame Chauchat fut campée à l’écran par Marie-France Pisier (dans le film de 1982 réalisé par le metteur en scène allemand Hans Geissendorfer), difficile de ne pas penser à elle sous ces traits-là, de ne pas songer aussi à l’effroyable destin de la magnifique actrice française, morte au fond d’une piscine entortillée dans les pieds de chaises métalliques, en élément du drame familial autour du comportement odieux d’un politologue français… Chauchat / Pisier souffre du sort des femmes de leur époque. On pourrait s’attendre à ce que Hans et Peeperkorn s’affrontent puisqu’ils sont amoureux de la même femme, on pourrait s’attendre surtout à ce que madame Chauchat soit libre de ses désirs et opte pour celui qu’elle aime le mieux, du vieil homme imposant ou du jeune ingénieur encore inexpérimenté, voire même pour un autre, voire même pour une autre… Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Etonnant dialogue entre Hans et Peeperkorn qui se lancent des proclamations d’amitié et d’admiration réciproque par dessus le corps de la belle jeune femme, comme si finalement elle leur importait peu, comme si leur désir seul existait, et très peu celui de la femme puisque d’ailleurs ils ont scellé son sort : D’après ce que j’ai pu constater, la femme, dans le domaine amoureux, se considère foncièrement comme objet ; elle attend que tout se fasse et ne choisit pas librement dit Hans (p. 927). On a beaucoup parlé de l’homosexualité comme thème récurrent dans l’œuvre de Mann, et dit que lui-même avait découvert sa propre homosexualité sur le tard, premier grand écrivain peut-être à en faire l’enjeu d’un combat. N’y a-t-il pas à faire de la Montagne magique une lecture centrée sur les jeux du désir ? Ce serait une lecture inspirée par la psychanalyse et par la notion lacanienne d’objet « petit a », qui se déplace au gré des circonstances en différents lieux sans que jamais l’on soit sûr que l’objet « réel » (si cela a un sens) soit atteint, car sous chaque objet de désir il y en aurait un autre, comme Hippe sous Clavdia et Peeperkorn encore…

On notera le caractère fragmenté du désir, tel qu’il apparaît par le biais des différents sens, la voix, le parfum, on n’oublie pas que lors de la première partie, l’apparition de Clavdia Chauchat était toujours précédée d’un bruit qui résonnait comme un signe, celui d’un claquement de porte-fenêtre, l’objet du désir apparaissant ainsi toujours comme en éclats multiples que l’amoureux transis rassemble ou reconfigure selon son propre désir… On note aussi le rôle des mots, comme si ceux-ci étaient les seules armes d’attaque : le tutoiement éperonne sa victime, en l’occurrence cette pauvre madame Chauchat… Celle-ci a-t-elle seulement le choix ? Ses indignations initiales (Comment osez-vous?) s’affaiblissent au fur et à mesure des débats pour que de guerre lasse (à moins que ce ne soit aussi son désir après tout, on n’en saura jamais rien) elle consente à embrasser Hans sur la bouche… mais là encore, ambiguïté, est-ce un vrai baiser d’amour ou bien un baiser à la mode russe ? De toutes façons, Clavdia Chauchat s’éteindra comme un incendie après que son tuteur se soit donné la mort dans une scène épique où transparaît un autre drame, jamais avoué, celui de la vieillesse et de l’impuissance sexuelle. Et Hans se retrouvera seul à nouveau, en proie à ce démon qui avait pour nom l’inertie…

Je ne sais si l’oisiveté, autre nom de cette inertie, est « mère de tous les vices » mais elle est sûrement propice à des amusements douteux, qui font le plaisir des crédules et l’embarras des gens raisonnables, c’est là qu’intervient un autre type de péripéties, de celles qui n’ont pas de lien avec les chapitres précédents et font intervenir de nouveaux personnages comme la jeune Ellen Brand, une sorte de médium mise en vedette par le fameux Krokovski, le professeur conférencier, fan de psychanalyse, que nous avons déjà rencontré dans la première partie, un expert en « décomposition psychique ». Il a ouvert cette fois les salons où se tiennent ses conférences à des réunions occultes où ont lieu de très obscures expériences de spiritisme. Difficile aujourd’hui de comprendre le rôle que ces expériences ont pu jouer dans les salons du XIXème siècle, et surtout de comprendre ce qu’elles apportent au livre de Thomas Mann. Nous n’avons toujours pas élucidé ces « mystères » apparents de table qui frappe le sol (si oui, frappe un coup, sinon deux), de verre renversé qui se déplace d’une lettre à l’autre sujet aux « ondes » que lui envoient les participants, voire même comme c’est le cas ici apparition d’un spectre ayant les traits du cousin disparu… De grands esprits ont cru à tout cela (Victor Hugo…) et il me souvient même qu’au cours de mon enfance j’ai vu ma propre mère pratiquer ce genre de prodige sans que j’aie jamais pu comprendre si elle trichait ou si elle avait un « don » authentique… Le lien avec l’hypnose (qui est un phénomène reconnu) est sûrement patent, mais qui un jour l’explicitera vraiment ? Pour revenir au roman lui-même, et en y réfléchissant, de telles scènes apparaissent comme les détails d’un tableau (songeons à un Bosch ou à un Breughel) qui fournissent comme des compléments, voire des oppositions par rapport à d’autres détails, c’est-à-dire d’autres scènes, comme les emportements rationalistes d’un Settembrini, le soucis mainte fois manifesté de s’en remettre à des expériences scientifiques, ou bien l’absorption de Hans dans des ouvrages de médecine et de biologie qui nous permettent de voir exposé le raffinement des connaissances de l’époque. La vie au Berghof se veut un microcosme, un condensé de société de l’époque d’avant la Première Guerre, et les conférences de Krokovski participent de cet esprit en nous procurant comme un avant-goût de la science freudienne (malgré les déformations que lui fait subir le conférencier, et la confusion qui l’entraîne sur la voie du spiritisme). Deux mouvements contradictoires parcourent l’histoire : l’un est un tourbillon d’optimisme, d’espoir dans la science et dans la raison qui s’empare de certains pensionnaires en attente de guérison – après quoi ils pourront « redescendre », c’est-à-dire rejoindre le plat pays paisible – et l’autre la lente corruption qui gagne les corps et les esprits, cette propagation du « virus », entendons-là non pas le virus au sens propre que nous connaissons en ce moment, mais à la fois le bacille de Koch (qui n’est pas un virus à proprement parler) et celui, métaphorique, de l’abandon, de la nonchalance des esprits, d’une sorte d’engourdissement qui gagne les cœurs. C’est en grande partie à cause de cet engourdissement que la chute sera rude, car il ne s’agit plus pour nos héros (ou ceux qui restent) de rejoindre la plaine pour y mener une vie paisible qui leur fera oublier à la longue les événements ayant troublé leur vie de malade, mais très tristement, de tomber dans le gouffre de la guerre, la guerre atroce, la plus sanglante ayant jamais eu lieu, la plus stupide aussi car déclenchée pour rien et n’apportant rien à personne sauf une situation pour l’Allemagne d’où germera une autre guerre, affreuse elle aussi bien qu’affreuse différemment à cause des millions de morts des camps… A la fin du roman, on suit vaguement Hans Castorp sur les chemins des affrontements sanglants, on voit sa silhouette encore une dernière fois vaciller entre les fils de fer barbelés, brusquement éclairée par l’éclat d’une bombe tombée tout près, on devine les mottes de terre soulevées, qui lui heurtent la jambe, puis… « Ainsi, dans la mêlée, la pluie et le soir qui tombe, il se dérobe à notre vue ». Pourtant Thomas Mann – ou le narrateur – a un dernier sursaut d’espoir, décidément il veut croire en un monde meilleur puisque ses derniers mots sont : « Cette fête mondiale de la mort, et même, alentour, cette mauvaise ardeur fébrile enflammant le ciel pluvieux du soir, l’amour en émanera-t-il un jour ? ». Or, nous savons ce qu’il adviendra plus tard, les millions de morts, les camps d’extermination, les différents totalitarismes, et aux jours que nous vivons l’incertitude concernant notre futur du fait des désastres écologiques qu’il ne pouvait prévoir.

Sam Mendes signe, avec « 1917 », un film brillant sur les atrocités de la Première guerre mondiale. (©DR)

La Montagne magique est un roman magnifique, qui nous fait réfléchir sur le temps, que ce soit dans son contenu ou dans sa structure (on a parfois rapproché la conception du temps chez Mann de celle chez Proust ou Bergson), à la maladie et à la mort, ainsi qu’au désir et à l’amour.

Œuvre ici magnifiquement traduite par Claire de Olivera qui dit, dans la postface, la difficulté qu’il y a eu à traduire. N’existait jusque là qu’une traduction hâtive due à Maurice Betz, mais dit-elle, celui-ci n’avait pas en main toutes les connaissances accumulées sur ce texte qui contient de multiples références à d’autres auteurs, autant Virgile que Goethe, et qu’il fallait dépouiller pour qu’on arrive à comprendre toutes les subtilités afin de les traduire au mieux. Le texte ainsi traduit est vivant, l’ironie est restituée. Hommage soit donc rendu à cette grande traductrice dont la post-face, en plus, nous éclaire grandement.

Il n’est bien sûr pas nécessaire de développer les ressemblances et les analogies avec la situation que nous connaissons, elles vont d’elles-mêmes me semble-t-il… j’ai déjà dit le sentiment que nous avons de vivre en un sanatorium à ciel ouvert depuis le début de cette pandémie et les confinements qui ont suivi, on pourrait s’étendre sur le sentiment particulier du temps que cela engendre, assez proche en fin de compte de celui qu’éprouvent les malades de « là-haut », et qui conduit à un engourdissement semblable, le quotidien des gens ayant tendance à se fixer sur de tous autres paramètres que ceux qu’ils connaissaient autrefois et qui leur semblaient être « le réel » , le travail par exemple n’ayant plus tout à fait le même sens du fait qu’on y ajoute désormais souvent le préfixe « télé », ou du fait que l’on s’habitue à percevoir une rente, tout comme les personnages du roman, dont on ne sait plus trop de quoi ils vivent, et avec tous les effets liés à l’inaction provoquée, les colères épidermiques se traduisant en des agressions sans queue ni tête (ainsi toute une affaire se développe-t-elle dans les dernières pages de la Montagne, sombre histoire de mots de travers échangés entre pensionnaires, et puis l’animosité allant jusqu’au duel et au suicide, avec la mort du sombre Naphta) ou parfois bien pire, avec les prémisses montrées par Thomas Mann d’un anti-sémitisme qui emportera le siècle dans la tourmente une seconde fois… Tous ces signes nous interpellent et nous font craindre que cet engourdissement ressenti ne s’accompagne, lui aussi, de catastrophes que nous n’aurions pas vu venir.

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Carnet de lecture: Montagne magique (II) – Settembrini et Naphta: rationalisme et anti-rationalisme

Suite du carnet de lecture de La Montagne magique, de Thomas Mann (où l’on en viendra à des considérations sur le temps, sur notre situation présente de pandémie et sur l’épineuse question du rôle de la raison) : notre héros, Hans Castorp, venu rendre visite à son cousin Joachim pensionnaire d’un sanatorium de Davos, s’est vu gagné par la pandémie ambiante… une autre sorte de pandémie que celle que nous vivons en ce moment, qui a pour nom « tuberculose ». Alors que les trois premières semaines de ce roman passaient lentement et donnaient lieu à foule de détails descriptifs, les semaines qui suivent s’inscrivent dans la monotonie : un jour est un jour, tous se ressemblent et se confondent et le sentiment du temps devient un long engourdissement qui ramène une durée de plusieurs semaines à celle d’une seule. Ponctuent ces journées : les repas, les pauses, les longues siestes sur les terrasses exposées au soleil (ou aux intempéries) et évidemment, et heureusement, les conversations. Et les romances qui s’ébauchent, lesquelles sont inévitables surtout dans le cas de personnes assez jeunes (on oublie que la tuberculose touchait surtout les jeunes). Comme le roman se situe à une époque ancienne où les tabous étaient encore nombreux, il n’est guère question d’assaut physique. Notre héros est un romantique, il s’éprend de cette madame Chauchat (Clavdia de son prénom, une russe) qui lui rappelle vaguement son ami d’enfance Pibislav Hippe (où certains ont vu apparaître dans le roman le thème de l’homosexualité refoulée, et comme un écho de « Mort à Venise ») mais ne parvient à lui avouer son amour qu’un soir de carnaval. Déclaration stupéfiante, un tantinet grotesque, prononcée intégralement en français (car c’est probablement à cette époque la langue de l’amour par excellence), ce qui procure à Thomas Mann l’occasion d’effectuer une performance remarquable (on raconte que ne connaissant pas notre langue, il écrivit ce morceau armé d’un seul dictionnaire) mais ne procure en revanche aucun avantage à notre pauvre Hans car c’est au cours de cette déclaration qu’il apprend que… son adorée va quitter l’établissement dès le lendemain pour rejoindre le Daghestan où vit son mari. Castorp, pauvre hère, va ravaler sa souffrance et s’adonner à des dialogues moins langoureux. C’est là que nous rencontrons deux des personnages clés de ce roman : Lodovico Settembrini et Léo Naphta, l’un pensionnaire du Berghof mais qui va finir par lui préférer une habitation en ville, et l’autre vivant déjà dans cette ville.

Thomas MANN, 1875-1955, romancier allemand et Prix Nobel de littérature de 1929, vers 1929 | Photo Credit: Collection Dagli Orti / Culver Pictures / Aurimages

Qui est Naphta ? Qui est Settembrini ? Thomas Mann use d’un subterfuge pour nous faire connaître leurs débats alors qu’aucun des deux n’est le héros principal : Hans et Joachim, amis de longue date du second le rencontrent en compagnie du premier au cours d’une promenade. Ils sont ainsi présentés à Naphta qui les invite à passer chez eux, car les deux hommes sont colocataires d’un petit chalet tenu par un certain Lukaček, tailleur de son état. Les premières discussions entendues jouent le rôle d’appât. Hans et Joachim veulent en savoir plus et ils vont rendre visite aux deux hommes par un après-midi où ils veulent fuir l’atmosphère lourde du sanatorium. Ils sont fort bien reçus par Naphta, gâteaux, boissons chaudes, le tout dans une minuscule chambre regorgeant de richesses, Settembrini ne s’est pas encore montré, mais il apparaît bientôt alors que la conversation a déjà commencé. L’Italien, présenté comme homme de lettres, qui travaille à une encyclopédie personnelle, est, au premier abord, un bon républicain démocrate (il s’avérera franc-maçon par la suite), il croit dans les faits, la raison et la vérité factuelle. Il en va tout autrement de l’autre personne qui tient des propos obscurs et a en plus haute estime l’Église que l’État, attendant impatiemment que Ptolémée prenne sa revanche sur Copernic, ce qui ne saurait tarder selon lui. On l’a compris, ce Naphta pense que la science n’est qu’un système de croyances comme un autre, plutôt inférieur aux autres même, et surtout au système de croyances lié à la foi. Le débat peut nous paraître ancien et périmé, en tout cas aux yeux d’un homme comme moi qui reste inscrit dans une lignée rationaliste et pense que la vérité scientifique existe, en fait il ne l’est pas. Naphta, qui remet en cause l’héliocentrisme de Copernic, justifierait aujourd’hui que l’on puisse adhérer au créationnisme ou même à la croyance que la Terre est plate. C’est qu’il y a pour lui des valeurs plus hautes que la vérité objective (à laquelle il ne croit pas, d’ailleurs). Il n’est pas de « connaissance pure » mais seulement des réflexions qui devraient aider à mieux nous faire accéder à Dieu et à la foi religieuse. L’homme est la mesure de toutes choses, et si de « pseudo-découvertes » scientifiques nous éloignent de ce postulat, alors nous devons nous détourner d’elles.

Dans l’absolu, certes, toutes les positions sont possibles. Le langage nous autorise à les soutenir toutes. Nous sommes loin des promesses formulées par les logiciens du début du XXème siècle en faveur d’un langage tel que l’on ne puisse jamais, de son intérieur, proférer quelque chose de « faux ». C’était un leurre, une illusion. Il suffit de regarder autour de nous : tous les débats ont lieu. Naphta s’avère être un jésuite. Mais il aurait pu être autre chose. Il serait aujourd’hui l’un de ces anti-rationalistes (raffinés ou non) que fustige Pascal Engel. Il pourrait se réclamer de Foucault, de Lyotard ou de Latour, bref, il pourrait se réclamer de cette fameuse French Theory mise en avant par les universités américaines (et si bien analysée ici par la jeune blogueuse Joséphine), où l’on a parfois du mal à distinguer les traits principaux d’une pensée censée l’inspirer (car Foucault, Lyotard ou Latour n’étaient pas, ou ne sont pas, aussi « fous » que le montrent certaines dérives d’outre-Atlantique). Settembrini juge Naphta « pragmatiste », c’est exactement le qualificatif qu’Engel attribue aux adversaires contemporains du rationalisme. Il nous faut comprendre ici les descendants de Dewey et de de James, qui comprennent entre autres Rorty et Brandom (je dois pourtant avouer ici que j’ai une grande admiration pour ce dernier). On peut se demander parfois si Naphta serait proche de Latour, dont j’ai étudié le dernier livre récemment ici-même, d’autant que l’on sait les convictions catholiques du penseur écologiste. Ou de Stengers, les diatribes de celle-ci contre les modèles mathématiques et la conception de la philosophie comme argumentation rationnelle nous donnant rétrospectivement des doutes.

Naphta est sûrement créationniste. Cela me met à l’esprit la tribune que j’ai lue récemment dans « Le Monde » à propos de la pandémie actuelle en tant que preuve de la pensée darwinienne. Seule celle-ci permet en effet de rendre compte des développements fâcheux que nous connaissons à propos des variants. [On peut bien sûr, à partir d’elle, spéculer sur la course engagée entre variants et vaccins et se demander – mais ceci est tout à fait « métaphorique » – si un autre type de virus ne parasite pas cette course et la fausse en quelque façon puisqu’il donnerait un handicap au vaccin, à savoir le système économique, en un mot le capitalisme, qui met l’argent au-dessus de la poursuite d’un idéal de santé collective, entraînant les multiples scandales dont nous sommes témoins, les doses de vaccin vendues plusieurs fois, la distribution restreinte aux plus offrants et dans tout ça le retard pris par les pays les plus pauvres].

Ce qui est frappant dans la discussion entre Léo Naphta et Lodovico Settembrini (en tout cas telle que Thomas Mann nous la montre), et fascinant, c’est combien un système de pensée, mené (presque) à son terme (je dis « presque » car aucun système n’est vraiment mené jusqu’à son terme) semble finir par se contredire, comme si chaque joueur finissait sans s’en rendre compte par prendre la position de l’autre, au point que chacun devrait à un moment donné s’avouer vaincu puisqu’il est arrivé à une sorte de contradiction. Dans un monde d’idéalités (mathématiques par exemple), les choses devraient d’ailleurs se passer ainsi, mais dans la réalité, les mots bien entendu ont de multiples sens et il est possible de s’arranger avec eux sans que n’apparaissent au grand jour les vilaines contradictions.

Settembrini et Naphta, joués respectivement par Flavio Bucci et Charles Aznavour dans le film DER ZAUBERBERG réalisé en 1982 par Hans W. Geißendörfer (Photo by kpa/United Archives via Getty Images)

C’est pourquoi bien entendu notre héros Hans Castorp va finir par se méfier des deux acolytes. Il va d’ailleurs par lui-même découvrir une autre manière de penser. C’est là probablement ce que Mann veut nous délivrer comme message essentiel : qu’aucun système purement intellectuel ne parvient à ses fins, c’est-à-dire à s’auto-suffire, car à tout système de cette sorte manquera toujours l’aspect charnel, le vécu, lequel agit tel un oracle pour nous donner la direction du Nord au dernier moment de notre errance.

Il est bien sûr amusant de lire que c’est le catholique fervent qui finit par défendre la cause du communisme [c’est pour une raison assez simple à vrai dire : idée ici que les grands auteurs de la chrétienté à commencer par Saint Thomas d’Aquin ont été de virulents opposants à l’activité bancaire, c’est-à-dire au prêt et à l’usure, au prétexte que les intérêts des sommes prêtées seraient des manières de rémunérer le temps, alors que celui-ci, venant de Dieu, ne saurait être l’objet d’un commerce ou d’un échange… Il y avait à leurs yeux une exploitation encore plus sacrilège, celle du temps, méfait consistant à se faire rémunérer par une somme, à savoir l’intérêt correspondant au simple écoulement du temps, institution divine destinée à tous, dont on mésusait pour en profiter au détriment de l’autre… (p. 618)]

Ensuite viennent des débats de plus en plus spécieux : châtiments corporels, torture, peine de mort… Les déclarations du Jésuite vont toujours vers l’approbation de ces horreurs, alors que le vertueux humaniste italien manifeste son dégoût. Pour Naphta, les châtiments corporels, comme leur nom l’indique, ne s’en prennent qu’au corps, et donc, pour un peu, ils libèreraient l’âme, quant à la torture, elle soulage l’âme car le corps la force à résister à l’aveu, et ainsi de suite… Sur la maladie, le débat est vif, est-elle contraire à l’humanité ou bien exprime-t-elle une sorte d’essence de celle-ci ? En filigrane dans les débats d’aujourd’hui : devons-nous tout sacrifier à la lutte contre la maladie (position de nombreux médecins et scientifiques) ou bien devons-nous nous en accommoder, admettant que celle-ci fait partie de notre humanité et qu’il y a d’autres « valeurs » à défendre que la seule « santé » (position souvent entendue ces temps dans la bouche d’un André Comte-Sponville) ? Settembrini soutiendrait le premier point de vue et Naphta le second (et Comte-Sponville serait sûrement affligé de se voir implicitement taxé de… jésuitisme!). Le premier point de vue d’ailleurs est vite caractérisé comme « bourgeois » (ce que certainement le philosophe contemporain sus-cité ferait aussi) une vision bourgeoise de la vie dit Naphta… comme si le contraire de la vie – et on savait bien quoi – avait été plus distingué ! Pense aussitôt Hans Castorp. Settembrini attire Castorp à sa cause : quoi de plus beau que la vie ? On serait en droit d’affirmer que seul un être digne de vivre était vraiment digne d’être aimé (p. 711).

Alors que pour Naphta, la maladie était tout à fait humaine, car être homme c’était être malade. Et de s’en prendre à ceux qui veulent le guérir, en tentant de le ramener à la nature (tous ceux qui, de nos jours, se posaient en prophètes, en adeptes de la régénération, des crudités, du plein air, des bains de mer et de soleil et cetera, tous ces Rousseau n’aspiraient qu’à déshumaniser l’homme, à le rendre bestial. […] C’était sur l’esprit et la maladie que se fondaient la dignité et la distinction humaines. Et Naphta en vient même à dire que le progrès – à supposer qu’il existât – était dû à la maladie, autant dire au génie lequel n’était qu’une maladie. Les valides n’avaient-ils pas sans cesse tiré profit des conquêtes de la maladie ? (p. 714). Paradoxe bien sûr étonnant car admettre l’existence de « valides » est déjà admettre qu’on puisse ne pas être malade…

Mais à se porter garant de la raison (face à l’idolâtrie de la passion), Settembrini s’expose au reproche qui émane aujourd’hui de tous les défenseurs d’un anti-universalisme : la raison ne serait-elle pas que celle de la classe bourgeoise ? Aujourd’hui dirait-on, celle des blancs et des humains de sexe masculin ? Pour l’heure, c’est vers la bourgeoisie que se trouve assigné l’humaniste par le Jésuite, comme s’il s’agissait de la pire des tares, en tout cas une position qui interdirait que l’on se dît pleinement humaniste. Où l’anti-humaniste se pose en « vrai » humaniste…

On ne savait plus qui était pour la piété, ou pour la liberté. En quelques mots acerbes, Naphta interdit à M. Settembrini de se dire individualiste, vu qu’il niait l’antinomie entre Dieu et la nature, et que, pour lui, le problème humain du conflit inhérent à la personnalité se réduisait à un conflit entre intérêt individuel et intérêt collectif. Alors que Naphta, lui, sachant que ce problème était fondé plutôt sur l’antagonisme entre le sensible et le suprasensible, était le représentant du véritable individualisme mystique et, à proprement parler, l’homme de la liberté et du sujet.

Ce à quoi Hans oppose en son for intérieur les proclamations du jésuite en faveur d’un art « anonyme et créé en commun » qu’il avait proférées lors d’une précédente discussion, ainsi que la conception toute pédagogique et nivelante qu’il avait professée du rôle du catholicisme… et puis n’y avait-il pas plus de noblesse à défendre la notion d’une vérité objective que de subordonner, comme le faisait Naphta, la vérité à l’intérêt humain ? N’y avait-il pas dans ce « pragmatisme » quelque chose d’autrement plus « bourgeois » que d’adhérer à une conception ascétique du vrai et de la raison ? On sait que les philosophes dits « pragmatistes » (dont Peirce) ont du se défendre de ceux qui leur objectaient qu’une telle doctrine ne pouvait convenir qu’aux riches marchands qui cherchaient avant tout leur intérêt (au point que Peirce avait songé à changer l’intitulé du mouvement, « pragmaticisme » peut-être aurait été mieux). Il y a évidemment quelque paradoxe à voir un jésuite se dire à la fois pragmatiste (par refus de la vérité) et en guerre contre les bourgeois, tout autant peut-être qu’il y a paradoxe à ce qu’un défenseur de la vérité (« neutre » et « objective ») se pose en individualiste cherchant l’émancipation de la personne humaine sous la forme d’un « sujet » libre… mais comme il est dit plus haut, il se peut que tout ne soit qu’une question de mots, comme finit par le percevoir notre héros.

Que dire ici ? Que c’est un paradoxe de la raison, que de ne pas arriver à imposer son ascendant de manière « raisonnable », et qu’il faille se battre pour elle. Alors que c’est juste une contradiction que de devoir se battre pour une chose qui devrait aller de soi. Mais ce n’est pas moindre paradoxe que de croire que ce qui est bien est ce qui est pour notre bien comme s’il n’était pas trop facile de se déterminer après coup un objectif d’après ce que l’on atteint en faisant croire qu’on l’avait toujours cherché.

Comment Castorp sort-il de là ? Il a une sorte d’illumination, qui lui vient de cette épreuve qu’il subit à devoir affronter seul une terrible tempête de neige. Epuisé, il s’endort alors que la tempête fait rage, appuyé sur le mur d’un fenil, un peu abrité par un auvent. Il ne sait plus où il est, il a tourné en rond sans s’en apercevoir à cause de l’absence de visibilité, et dans son sommeil il rêve… Rêve double, qui commence en féérie et se termine en cauchemar. Le côté « féérie », c’est l’harmonie qui semble régner au sein d’une communauté, le soleil et les douceurs du Sud qu’il n’a presque jamais goûtés, les ébats joyeux de jeunes gens avec des animaux, des filles qui dansent nues et se saisissent avec grâce des fruits à portée de leurs mains… mais au moment de saisir tout cela, Hans se voit invité à jeter un regard en arrière pour découvrir un temple imposant et rigide qui recèle en son ombre de bien étranges et cruelles pratiques. Il a vu en un clin d’œil la réalité du monde qui n’est qu’opposition entre amour et beauté d’une part et cruauté et laideur de l’autre. Il réalise qu’aucun des deux points de vue ne résout à lui seul cette tension. N’étant que la vertu, la raison se trouve toute sotte face à la mort

Se collisionnent en moi, à ce moment-là, cette lecture et celles des jours précédents, lorsque par exemple, je lisais Jaccottet et que le poète me semblait chercher lui aussi une voie médiane, entre la joie d’exister et l’accablement face au mal qui hante le monde. Pour Hans, et donc pour Thomas Mann qui en a fait son porte-parole, ce qu’il s’agit de trouver c’est une voie médiane entre raison et anti-raison, mais je me demande si ce n’est pas le même dilemme.

Ainsi les grands textes littéraires nous élèvent-ils toujours vers un approfondissement de l’être, comme si, parfois, ils parlaient à notre place, recélant en eux toutes les questions et tous les débats qui nous animent sans cesse, et auxquels nous ne savons souvent pas donner les mots qu’il faudrait pour les dire.

Il me reste encore un peu de chemin à faire (le dernier chapitre! – le livre en compte sept).

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L’engagement du poète (suite)

Comme je l’évoquais déjà la semaine dernière, l’œuvre de Jaccottet montre s’il en était besoin que l’on peut s’engager sans pour autant le proclamer. C’est une question de justesse de ton dans l’expression, il n’est pas nécessaire de prendre une position politicienne, ni de participer à des mouvements de foule, car si l’on veut bien, la parole est engagement. Je sais que les philosophes du langage nous ont donné des outils pour penser cela, notamment au travers de la pragmatique et de la théorie des performatifs, mais les poètes nous disent plus encore : que le travail de la langue fait la démonstration de la toute puissance du langage dans l’effort de dégager l’humain de sa gangue trop souvent désespérante. C’est bien sûr ce que disait l’émission récente de France Culture qui s’intitulait « Ne pas donner toute sa place au malheur », et ce qu’exprime également cet extrait de La Semaison, ce carnet que Jaccottet ne cessa de remplir pendant de longues années :

Que la nausée nous prenne de plus en plus souvent au spectacle du monde pourrait nous enlever le peu de conviction qui nous reste pour écrire ; ou, au contraire, nous donner une raison de plus de garder, de montrer cette vallée de l’autre jour qui s’ouvrait, s’épanouissait pour accueillir dans sa conque la lumière de l’après-midi. On voyait l’herbe luire au pied des arbres couleur de feu calme. Dernière tiédeur de l’année, plus sensible à qui s’en va. (La Semaison, p. 998 de l’édition Pléiade)

C’est aussi ce que soulignait l’ami Serge, songeant aux résistants disparus dans les maquis de La Lance, en prélevant cette citation : « L’homme le plus démuni, même s’il ne peut pas s’exprimer, même dans les poussières et les haillons, a connu les secrets de ces pentes, l’attrait de ces vallées qu’éclaire la nuit. ».

couvent de La Clarté Notre-Dame (Drôme)

Cet « engagement » traduit par une sensibilité si particulière au temps et au monde dans lequel nous vivons, c’est peut-être encore dans la dernière œuvre – La Clarté Notre-Dame – qu’il se manifeste le plus, où il est question, au début, d’une promenade qui se fait avec des amis dans la campagne autour de Taulignan, en ce lieu où dort paisiblement un couvent très modeste, abritant quelques nonnes, que l’on connaît à peine, n’étant peut-être pas signalé sur toutes les cartes : la Clarté Notre-Dame. Dans une journée, peut-être, de fin d’hiver (vérification faite, c’était le 4 mars de l’an dernier, voilà donc un an environ), marchant en compagnie d’amis sans guère parler à l’intérieur d’un grand paysage descendant en pente douce vers un lointain vallon, sous un ciel gris, et c’est une autre sorte de grisaille qui domine en pareille saison dans ces champs d’ailleurs vides, où personne encore ne travaille, où nous sommes les seuls à marcher sans aucune hâte et sans autre but que de prendre l’air.

Il ne se passa rien de particulièrement étrange… Avant que ne se mît à sonner, loin au-dessous de nous, au cœur de tout ce gris presque terne, la petite cloche des vêpres du couvent de la Clarté Notre-Dame qu’on ne voyait pas encore au fond de son vallon.

Il ne lui en faut pas plus (au narrateur) pour qu’il se remémore un vers de ce fameux Requiem que j’évoquais la semaine dernière : « Les fontaines tintent aux versants les plus hauts des montagnes » :

J’ai écrit cela – dit-il – dans mon désormais lointain Requiem de 1946.

[…] Voilà donc que dans mon grand âge, alors que « si peu de bruits », si peu de signes du monde m’atteignent encore, cette cloche, et cette fois non pas métaphorique, à nouveau et tout inopinément m’avait parlé ; et de nouveau, pour m’orienter vers quelque cime dont je ne retrouverais le nom sur aucune carte…

Le poète rapproche différent tintements, l’un qui venait des Alpes (plus précisément des Alpes vaudoises, au-dessus des Plans-sur-Bex), ce dernier qui vient d’un couvent des « montagnes basses de la Drôme », mais aussi l’écho des eaux glacées qui tombent « dans ces bassins qui ressemblent à des barques de bois ancrées dans les plus hauts pâturages », ou bien la rosée du matin qui elle aussi a ce caractère cristallin… bref, le tout renvoyant à la limpidité, à la clarté, le poète finissant par trouver dans le tintement de cette cloche une sorte de point de rencontre de toutes les lignes qu’il a suivies dans le passé, lui délivrant comme une apparence de sens à sa vie.

Pourtant, cette partie-là du poème n’en est qu’une face, la partie éclairée. La seconde nous révèle toute autre chose. Cela commence par l’énoncé très direct, entendu à la télévision, de ce qui se fait de plus horrible, de plus épouvantable :

Il y a quelques semaines, j’ai entendu et vu à la télévision un journaliste belge – si c’était bien son métier et sa nationalité, mais peu importe – qui, emprisonné à Damas, je ne sais pourquoi et lui-même ne le savait peut-être pas, avait eu la chance rare d’être libéré et de pouvoir, revenu indemne en Europe, faire le récit de ce qui, presque miraculeusement, n’était resté pour lui qu’une triste mésaventure.

Le journaliste avait raconté qu’au cours de sa sortie, suivant un couloir de la prison, il avait entendu de part et d’autre les cris des moins chanceux que lui que l’on torturait.

Aussitôt, le poète voit détruites les fragiles constructions du sens auxquelles il s’était livré jusque là. Comment jouir de la lumière terrestre quand on a été soi-même tellement protégé de telle scène et comment ne pas penser que c’est cette protection même dont on a bénéficié qui nous rend enclin à glorifier un passé souvent lumineux que peut-être nous ne méritions pas…

Cela frappe d’autant plus Jaccottet qu’il a entendu dire que de tels lieux de torture avaient été installés juste sous le site des ruines de Palmyre que, quelques années auparavant, il avait parcouru dans le plus grand ravissement….

Comme s’il me fallait en arriver à penser, in extremis, comme tout ce que je vis encore dans mon enclave, ma belle enclave protégée on ne sait comment ni pourquoi du malheur, qu’il y aurait, sous tout ce que l’on a pu contempler de plus admirable au monde, des caves ténébreuses où s’affaireraient des êtres démoniaques tels que des privilégiés dans mon genre ne les auraient entrevus que dans leurs pires cauchemars ; insignifiants cauchemars, puisqu’ils s’en seraient toujours réveillés parfaitement indemnes…

où il reconnaît qu’aucun progrès n’a été accompli depuis un demi-siècle puisqu’il retrouve le même thème, la même idée que celle qui lui inspira son Requiem de 1946, où, faut-il encore le préciser, il évoquait les corps torturés de résistants français, victimes des Allemands.

Est-ce un constat d’échec ? Lequel serait alors le constat d’échec de tout poète car, définitivement, aucun mot, aucune ode, aucun chant ne contre-balancera jamais les millions de morts des camps de déportation qui n’en ont jamais fini de réapparaître, qu’ils soient nazis ou staliniens, syriens, khmer rouge ou laogaï. On pense évidemment à Celan, à son interrogation sur la possibilité d’écrire un poème après Auschwitz, contradiction jamais résolue, ou bien de façon bancale par la recherche d’une écriture dans une langue nouvelle, une langue vierge qui n’aurait pas connu l’infamie. Jaccottet s’est heurté à la même impossibilité, il a dû, en plus, supporter le réel post-guerre mondiale, la triste promesse de lendemains qui ne chanteront jamais, l’étouffement des corps à la surface de la planète et la disparition programmée des espèces. Fabien Vasseur, qui est un exégète du poète suisse, et poète et suisse lui-même, relate dans son lumineux petit livre Philippe Jaccottet, le combat invisible (ed. Presses polytechniques et universitaires romandes) son apparition dans une petite cérémonie au Centre Culturel Suisse de Paris, à l’occasion du vernissage d’une exposition de son épouse Anne-Marie : il cite « comme s’il étouffait un rugissement de bête blessée, les mots de Leopardi dans ses carnets du Zibaldone : « Tout est mal. C’est-à-dire que tout ce qui est, est mal. Que toute chose qui existe est un mal ; l’existence est un mal et elle est ordonnée pour le mal ; l’ordre et l’État, les lois, le cours naturel, ne sont que mal et ne tendent qu’au mal ». « Et pourtant… ». Tout bien sûr est dans ce « et pourtant ». Ce « et pourtant » est un tout petit sillon sans doute, et presque imperceptible, ou il est un chant d’oiseau très discret, que l’on n’entendrait que dans le silence des forêts et des campagnes, en tout cas pas dans le vacarme des villes, et il serait tel que l’on aimerait que chacune de ses occurrences soit le signal du (re)commencement d’un monde… la poésie serait analogue à ce chant d’oiseau. Jaccottet dit avoir été heureux chaque fois que des fragments de poésie sont venus tout seuls à lui, depuis le fond de sa mémoire, A croire que tous les poèmes, aussi loin que l’on remontât dans le temps, n’avaient eu pour seul souci que de devenir ces signes dont Hölderlin a écrit qu’ils « aident le ciel. Mais pourtant là encore, ce n’est pas assez : pas assez pour que ce grand éclat multiplié l’emportât sur cette encre qui gagne toute la page encore ouverte pour l’infester de haut en bas.

Alors, que faire ? Jaccottet avoue que toute une vie ne lui a pas apporté de réponse… et qu’après avoir dit cela, il devrait faire figurer sur la page un blanc immense, y inscrire un silence de mort ; et reculer, reculer infiniment devant ce mur.

Arrivé donc à ce trop grand âge… le poète ne peut revenir qu’à ces poèmes qui le hantent depuis toujours, fragments tombés de Hölderlin ou de Claudel, comme ce Enigme, ce qui sourd pur, ou ce discours de Cébès dans Tête d’Or qui parle de voyageurs qui se réveillent dans une voiture au bout de la nuit, au même moment où « les âmes nouvellement nées le long des murs et des bois […] refuient vers les régions de l’obscurité »… C’est dire qu’il est des moments de suspens du temps qui font planer au-dessus de nous comme l’impression d’un repos ultime

On se sera ainsi battu pour peu de choses, finalement, quelques moments de grâce ou peut-être d’illusion où il nous aura paru que pour un très bref laps de temps nous étions protégés, de quoi ? On ne sait. Du dehors, des bourrasques de neige, des orages du temps, même si au plus profond de soi on savait bien que cela ne pourrait durer, ne pouvait durer et qu’à la fin vient l’inéluctable effondrement…

Il est terriblement émouvant de penser que Philippe Jaccottet a eu ces pensées, a noté ces écrits (avec l’aide d’une amie, José-Flore Tappy, la même qui a coordonné le volume de la Pléïade) jusqu’à l’extrémité de sa vie. Le post-scriptum est daté du 7 juin 2020, c’est si proche encore, et si proche de sa mort. Il avait donc quatre-vingt-quinze ans, et dans ce confins de sa vie, il se remémore encore de nombreux détails de cette promenade près de Taulignan, en même temps que sa visite au temple de Ségeste en Sicile, ou des extraits de Hölderlin (que, finalement il préfère à Rilke, car Rilke était quand même « quelqu’un d’habile » !) dans lesquels le poète allemand s’adresse à un Dieu, (dont on ne sait trop de quoi il est fait, et que tout le monde sans doute peut concevoir comme il l’entend, mais cela est sans importance) en lui disant : « donne-nous une eau innocente / Oh donne-nous des ailes ».

Et c’est cela qui paraît l’essentiel, surtout au seuil d’une « traversée impensable »…

Décidément, ce long poème en prose est certainement ce qui peut se lire aujourd’hui de plus renversant, de plus profond concernant notre destin d’humain, perdu au milieu des tempêtes et des catastrophes, individuelles ou collectives qui finiront toujours à la fin par nous emporter, c’est comme un ultime message qui serait revenu du fond des limbes pour contribuer à jeter au dernier moment sur nos vies quelques dernières lumières. Je n’ai pas parlé du passage qui m’a peut-être le plus ému dans ce texte. Celui où Jaccottet (mars 2015) s’est levé au cours de la nuit pour entendre une émission en hommage à Mahmoud Darwich, et où, revenu se coucher auprès de son épouse, il note (p. 28):

voyant nos deux lits parallèles avec, sous les draps, la forme à peine visible de ma compagne dormeuse, je cherche à dire ces deux barques voisines, descendant au fil de l’eau, au fil du temps, obéissant à sa pente impérieuse, secrètement impérieuse, dans un même mouvement vers le port de moins en moins lointain… Ces deux barques parallèles, liées l’une à l’autre, mais dont les draps, les linges, depuis si longtemps n’ont plus été froissés, bouleversés par le désir, encore moins tachés. Glissant, descendant, s’abîmant sans que plus aucune parole ne soit dite, mais dans un silence où n’entre aucune hostilité – ni même, à ce moment-là de ma rêverie émue, aucune angoisse, aucun désespoir ; alors qu’il y aurait certes lieu.

C’est ainsi, je pense, qu’on parle de l’amour lorsqu’on est arrivé au très grand âge, que le désir n’est plus là, mais qu’il reste encore quelque chose, qui fait partie du plus vital, aussi fort, aussi violent que le sillon finissant de la vie.

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L’engagement subtil de Philippe Jaccottet et l’hommage du comédien

On oublie souvent « l’engagement » de Philippe Jaccottet, un engagement certes discret, surtout si on le compare à celui d’un René Char, mais qui n’en existe pas moins : il est présent en filigrane dès le début de son œuvre, dans les poèmes de Requiem, de l’Effraie et de l’Ignorant, tout comme il l’est dans son tout dernier ouvrage portant le beau titre de La Clarté Notre-Dame. « Engagement » fait ici songer, inévitablement, aux grands poètes issus de la Résistance, ou engagés auprès du Parti Communiste, voire à Jean-Paul Sartre, or ici nous en sommes loin : pas d’affiliation partisane, pas de prise de position un tant soit peu ronflante (mais que l’on excuse lorsque le danger est palpable et qu’il faut bien dire avec force et bien haut pour que tout le monde entende, tout ce qu’une situation sociale ou historique contient d’insoutenable) chez le grand poète suisse… Employé-je ici l’épithète « suisse » comme gage de « neutralité » ? Je ne le crois pas car ce serait bien trop facile de rapporter la façon particulière qu’a Jaccottet de se saisir du monde à une quelconque appartenance nationale. L’engagement signe chez lui une simple appartenance assumée à un monde pétri de malheur, crimes, guerres et fureur qui s’exprime au travers des mots, comme si l’on voulait montrer qu’à toute lumière surgie de quelque part, à tout tressaillement de bonheur venu d’un amour ou de la révélation d’une beauté, s’opposait hélas une ombre portée par quelque spectre qui, sans arrêt, nous guette et nous surveille. Ombre, spectre, douleur et souffrance qui ne peuvent se combattre que par l’effort des mises en mots, avec cette idée en tête (bien rappelée dans le titre d’une émission récente sur France-Culture, diffusée deux jours après la mort du poète) : « ne pas laisser toute sa place au malheur ».

Philippe Jaccottet @DR

Les premiers poèmes publiés donnent l’exemple de cette insertion dans le monde tel qu’il est au sortir de la guerre : nouvelles du soir qui annoncent des événements inquiétants (… Et les villes / qui sont encor debout brûleront. Une chance / que j’aie au moins visité Rome, l’an passé, / que nous nous soyons vite aimés, avant l’absence, / regardés encore une fois, vite embrassés, / avant qu’on crie « le Monde » à notre dernier monde / ou « Ce Soir » au dernier beau soir qui nous confonde…), ou risques encourus dus à l’apparition du nucléaire (après tout, Grignan n’est pas loin de Pierrelatte) et qui s’annoncent comme un orage à venir (Errant encor vers la richesse des montagnes / dans la fraîcheur du trèfle nocturne, je fais / halte : notre pays est de pierre et de mûres / et les ruines de l’avenir en bornent l’aire).

Et puis, il y avait eu Requiem

Quand il eut vingt ans, le poète, qui vivait encore dans son pays natal, eut l’occasion d’avoir sous les yeux une série de photos de cadavres de jeunes maquisards et de jeunes otages torturés par les Allemands et ceci le convainquit d’écrire son premier grand poème publié : Requiem. Par la suite, il devait trouver ce texte pour le moins discutable (il se reprocha d’avoir été plutôt immature et de s’être lancé dans une méditation philosophique pour laquelle il n’était pas armé). Heureusement, au début des années quatre-vingt-dix, ce texte refit surface, non sans quelque agacement de la part de son auteur, lequel accepta finalement de le republier et c’est ainsi que nous le connaissons aujourd’hui, et que nous lui trouvons une force particulière. (Le poète n’est pas totalement maître de son œuvre, il peut arriver parfois que le lecteur trouve dans certaines de ses productions cachées plus que lui-même n’y a mis. C’est ainsi).

Il est hautement significatif que ce poème-là, précisément celui-là, avec lequel il s’était trouvé en désaccord, refasse surface aussi dans ce dernier opuscule, La Clarté Notre-Dame, au point que ce soit même le seul à être mentionné, comme si une boucle s’était refermée et que, finalement, le fin mot de la poésie de Jaccottet avait toujours été cette forme d’engagement qu’il contient. Le long poème débute ainsi :

Ô terres de l’été !
Ce n’est plus la saison de la nuit amère, et
d’être seul : la douceur a levé ses yeux purs,
la vallée s’est ouverte au vent dans les hauteurs.

Ils sont ensemble : ici, plus rien ne peut mourir
dans ce jardin de roses. Où rayonnent leurs mains,
la vie ne sera plus perdue… Ils sont ensemble,
et la joie plus offerte encore que les fleurs…

Mon ami Serge, comédien à Buis-les-Baronnies après l’avoir été dans beaucoup d’endroits (Valence, Saint-Etienne, Martigues, Le Havre, Lyon, Sartrouville, Valréas… et même La Chaux-de-Fond) et auprès de beaucoup de grands metteurs en scène (Dasté, Chéreau, Boeglin, Maréchal… ) relate ses rencontres avec le poète de Grignan et ce qui le conduisit à faire participer celui-ci à un hommage aux résistants de la montagne de la Lance.

Serge Pauthe et moi en août 2018

Cher voisin de Grignan,

Je vous écris loin de nos bases respectives. Je suis au seuil de l’Aube, contemplant un paysage si différent du nôtre. Le soleil rasant éclaire les mille gouttelettes posées sur chaque brin d’herbe encore roidis par le gel nocturne. La colline jouxtant notre maison, on dirait du cuivre passé à la paille de fer. La terre fertile protège les semailles encore enfouies sous ce sol gelé et laissera bientôt surgir le colza. Une grande nappe de couleur jaune d’or s’étendra tout autour de la maison, nous invitant à partager les premiers pique-niques du Printemps

En contemplant ce matin ce doux paysage situé tout de même à 600 kms de la Drôme, (nous savons que la terre est vaste mais que la France l’est tout autant), je vais vers vous. Allégrement, car la pensée n’a pas de frontières, jusqu’à nos « Montagnes basses de la Drôme », que vous avez si bien décrites.

Jaccottet les a effectivement si bien décrites, ces montagnes de la Drôme, notamment dans un de ses premiers livres, La promenade sous les arbres, publié en 1957 : « Je commencerai donc en disant que ces montagnes-ci ne sont pas des Alpes, et qu’aucune suggestion de chaos ou de sublimité, nulle ambition excessive, nul rêve de victoire, nulle obsession de pureté ne s’en dégagent » l’un des buts de ce livre étant en effet de s’opposer à l’idéal de pureté tel qu’il se développe dans une certaine conception de la poésie, comme celle d’un certain George William Russell, dont Jaccottet critique l’idéalisme excessif, pour qui la poésie aurait consisté à aller voguer dans une sorte de monde supérieur, éthéré, où l’on ne rencontrerait que lumière, une sorte de paradis en quelque sorte, alors que l’écrivain de Grignan fuit cette illusion : « pour moi, j’avais cru voir le secret dans la terre, les clefs dans l’herbe. […] je me dis qu’il fallait avancer dans la direction de cet inconcevable à travers l’épaisseur du Visible, dans le monde de la contradiction, avec des moyens et des sentiments ambigus, en particulier un mélange d’amour et de détachement, d’acharnement et de négligence, d’ambition et d’ironie. » Et la description des montagnes de la Drôme devenait une sorte « d’exemple » (elle intervient d’ailleurs après cet inter-titre : « Exemples ») de cette « méthode ».

Serge continue par ces mots :

J’ai fait votre rencontre pour la 1ere fois en 1987, au Théâtre de la Criée à Marseille. Rencontre littéraire s’entend. Nelly Borgeaud admirable comédienne nous avait lu en fin d’après-midi, avant de jouer la Comtesse du  » Mariage de Figaro » du si spirituel Beaumarchais, des extraits des « Semaisons » d’une manière si douce et si délicate que j’ai petit à petit perçu l’origine de vos textes et le lieu poétique de cette description. […] Mais là où je vous aime par dessus tout, c’est lorsque l’occasion me fut donné de lier l’une de vos descriptions à une commémoration d’actes de Résistance menés par des maquisards regroupés sur la Montagne de la Lance.

À l’initiative de Jean Dubief, militant communiste très actif au sein de L’ ANACR ( Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance), la journée du 15 Août fut choisie pour honorer les actions héroïques de ces résistants. Me fut confiée la partie artistique de cette montée sur le plateau de la Lance jusqu’à la ferme où s’abritaient les Résistants. Donc, le 15 Août 1993, avec une équipe de jeunes comédiens, étudiants à Paris (dont ma fille Célie, étudiante à la Fac  » Sorbonne Nouvelle »), nous avons joué « La Geste des Maquisards de la Lance ».

Et c’est là que vous entrez en scène, cher Philippe Jaccottet. Loin de mes bases et de mes livres, je peux vous citer de mémoire votre texte décrivant les basses montagnes de la Drôme que nous disions, perchés là-haut entre ciel et nuage, les voix portées par ce vent filant vers la plaine jusqu’au seuil de votre maison.

Écoutez:

« Les Basses Montagnes de la Drôme, c’est une énigme à l’horizon campée, une merveille qui nous accompagne tous les jours. Des pentes, des courbes comme des mouvements dessinés dans la terre, absolument immobiles; des champs qui descendent, qui ont l’air de couler avec leurs mottes, leurs herbes, leurs chemins, vers l’affaiblissement éloigné d’une rivière qu’on peut ne pas voir, puis, toujours moins précis, cela se relève, remonte et s’interrompt au bord du ciel, comme la lumière est portée dans le berceau, dans le bassin du jour »…

Écoutez à présent votre final, qui s’adaptait parfaitement au message de cette cérémonie :

« L’homme le plus démuni, même s’il ne peut pas s’exprimer, même dans les poussières et les haillons, a connu les secrets de ces pentes, l’attrait de ces vallées qu’éclaire la nuit. »

Serge termine en écrivant :

Il est un lieu particulier où je prends le temps de m’arrêter lorsque je viens de Nyons pour aller à Crest. A l’embranchement des routes départementales D538 et D541, à 7kms de Nyons, il y a fort heureusement un petit parking où il est bon de s’arrêter à toute heure. Mais surtout lorsque le soleil descend. Été comme hiver, vous découvrez un paysage qui s’étend jusqu’aux Cevennes. A droite, la chapelle de Notre Dame de Beauvoir, perché sur sa colline, garde encore les cendres d’une mienne amie qui aimait tant ce lieu sacré. Et devant vous apparaît ce paysage que vous avez vous aussi sanctifié. Nous entrons ici dans les brumes de L’Éther, si perceptible chez nos auteurs anciens. Chaque fois que je suspends mon vol, avant de filer vers le col d’Aleyrac qui mettra fin à la contemplation de votre Pays de Grignan, je murmure quelques extraits de vos poèmes en prose qui s’accordent si bien à ce qu’il m’est donné de voir encore et encore…

Reconnaissance éternelle.

Je vous aime.

Serge PAUTHE

Montagnes basses de la Drôme (en descendant du Poët vers Sainte-Jalle)

j’ai cité de longs extraits de ce message parce que je l’ai trouvé si beau, si émouvant et sincère. Ce n’est pas l’hommage d’un homme célèbre ni d’un spécialiste de littérature, un de ces experts si forts à l’exégèse, mais d’un homme ordinaire, qui s’est confronté avec les textes à partir d’un travail de comédien, ce qui veut toujours dire avec modestie, un témoignage qui aura passé à toute vitesse sur Facebook, comme vont souvent les billets postés sur les réseaux sociaux : éphémères paroles dites une fois et que l’on ne retrouve plus si on n’a pas pensé à les sauvegarder dans un coin de son ordinateur (ou, mieux : de son cœur!), perdues dans la masse des paroles le plus souvent futiles, mais parfois dignes du plus haut intérêt comme celles-ci. L’accumulation de noms propres ici ancre le texte dans une terre, un paysage qui sont familiers à Serge comme ils l’étaient à Jaccottet et comme ils commencent à l’être pour moi.

(je reviendrai la semaine prochaine sur le ravissement que suscite en nous la parution de ce livre ultime, publié post-mortem, La Clarté Notre-Dame).

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Carnet de lecture – La Montagne magique

Voici une rubrique nouvelle. Jusqu’à présent je ne parlais d’un livre qu’après l’avoir lu, pour en faire ce que les gens instruits nomment une « recension ». A faire cela, on se concentre sur un résultat, celui d’une lecture finie. Or, la lecture est un chemin, et il peut y avoir aussi un intérêt à décrire ce chemin, de la même façon que l’on aime à décrire le sentier par lequel nous faisons une randonnée en montagne, ou bien ce que l’on nomme, lorsque le voyage est lointain, un trek. Décrire un trek, c’est dire les étapes, les arrêts au sommet d’un col, la dureté, l’aspérité de la pierraille, le sentiment de frayeur à dominer les précipices, la peur qu’un caillou nous entraîne au fond d’un ravin, d’une rivière tumultueuse ou d’un lac dormant sous les cimes enneigées. La lecture, souvent, c’est exactement cela, avec ses moments d’ennui aussi, lorsque le fond d’une vallée nous apparaît monotone, avec ses passages arides lorsqu’on a à traverser une plaine désertique, sur un sol salé et sous un soleil de plomb, et puis ses joyeuses épiphanies, découverte d’une plante inconnue, observation d’un oiseau rare que l’on ne peut voir que là où on est, au bord des étangs du Tsokhar par exemple, en Inde du Nord.

Plaine du Tso Khar en 2000 – photo A.L.

Je vais donc faire un carnet de mes lectures comme jadis je fis de jolis carnets de voyage, m’arrêtant parfois au pied d’un chörten pour sortir mon attirail d’aquarelle et brosser en vingt minutes le paysage coloré qui s’offrait à moi.

Je parlerai par exemple de ma lecture de « La Montagne magique », livre célèbre de Thomas Mann, que me recommanda mon ami Albert, lequel me disait récemment qu’il me trouvait bien mou à cette lecture… voulant dire bien sûr que j’avançais lentement. J’avais beau dire que j’avais d’autres choses à lire… que j’avais commencé d’autres livres… Mais je commence toujours trente-six livres en même temps et je ne vais pas au bout de tous, malheureusement. Autrement dit, mes lectures sont comme des chemins multiples et parallèles, à se demander parfois comment je n’embrouille pas mes pas. Il y a eu récemment aussi le décès de ce grand poète, Philippe Jaccottet, qui m’a conduit à lire ou relire quelques unes de ses œuvres… j’en parlerai bientôt. Sans compter qu’en général la lecture d’un écrivain me fait penser à un autre, selon ceux que cet écrivain cite. Ainsi Jaccottet parle-t-il d’André du Bouchet et de Jacques Dupin qu’il me faut bien lire aussi… On entre donc dans la lecture comme on entre dans un jardin sombre et touffu aux multiples allées que l’on voudrait toutes emprunter simultanément. Voilà même qu’ayant assisté à l’émission de Busnel, je me suis laissé tenter d’acquérir le dernier Delerm, ayant renoncé à Chantal Thomas car ne l’ayant pas trouvée chez mon libraire… Lionel Duroy m’a fait de l’œil, mais j’ai résisté… il me semble un peu fêlé, cet homme-là… (je plaisante, hein). (non que je me refuse à lire ce qu’écrivent les gens fêlés, loin de moi… mais si l’écrivain n’est que fêlé, alors non, ça ne vaut pas le coup).

Thomas Mann, donc. Livre étrange car il nous parle d’une expérience qui nous semble lointaine dans le temps. Lointaine car il y a longtemps, fort heureusement, qu’il n’y a plus de sanatorium dans les Alpes et que les gens ne meurent plus de tuberculose par centaines de milliers chaque année. La vaccination a décidément du bon et il faut rendre grâce ici à messieurs Calmette et Guérin. Car au temps de ce roman, la maladie explosait, rares étant les familles dont un membre au moins ne devait pas partir se mettre à l’écart dans un de ces centres qui faisaient vivre les populations rurales de nos montagnes, ou de nos bords de mer : j’ai eu de quoi connaître le cas des tuberculoses osseuses qui se soignaient exclusivement en centre hélio-marin, soit à Berck, plage du Nord, soit au Grau du Roi, port de pêche près de la Camargue, à cause de mon père qui souffrit à l’époque – on était dans les années cinquante – du mal de Pott, mal causé par le bacille attaquant les vertèbres. Le sanatorium de Davos où se situe l’histoire contée par Mann me rappelle donc ces années où, petit enfant, j’allais voir mon père allongé sur la galerie exposée aux airs marins de cet hôpital un peu particulier. J’y trouvais d’autres enfants de mon âge, qui, comme moi, avaient leur père alité. Nous jouions ensemble aux petites voitures sous les draps qui retombaient des lits et les barres métalliques qui portaient les matelas, et au-dessous donc, de ceux qui souffraient. Et même, parfois, mouraient (le mal de Pott cervical étant le pire, celui qui souvent se terminait par un décès).

Les gens qui ont lu le livre ne m’en voudront pas de rappeler qu’il s’agit de l’expérience vécue par un certain Hans Castorp, âgé de vingt-quatre ans, qui est venu simplement rendre visite à son cousin Joachim Ziemssen. L’arrivée dans la station suisse est déjà en elle-même un petit chef d’œuvre : on escorte le jeune Castorp dans sa lente montée à bord d’un de ces tortillards de montagne qu’affectionnent tout particulièrement les Suisses (il en reste encore beaucoup, qui vous font grimper à Zermatt, Zinal ou Morteratsch). Le jeune hambourgeois peu familier des montagnes connaît là ses premières frayeurs, impression que la masse rocheuse gigantesque va lui tomber dessus, certitude que le train ne parviendra jamais à franchir les a-pics, angoisse face à l’ombre qui s’agrandit au cours de la journée. « A droite, des torrents grondaient dans les profondeurs ; à gauche, de sombres épicéas, entre des blocs rocheux, tentaient de se hausser vers un ciel d’un gris minéral ». Quand il arrive à Davos-Dorf, son cousin l’attend. Une personne de l’établissement prend les valises, et les deux compères se mettent à deviser. Hans est surpris par la manière dont Joachim, qui a adopté pleinement le rythme de vie de l’institution, projette une représentation du temps qui n’est plus celle que l’on partage habituellement en bas, dans la vallée, un temps où trois semaines sont l’équivalent d’une journée et où il apparaitrait normal d’accueillir un visiteur pour six mois, ce qui est bien plus que ce que Hans a prévu de passer auprès de son cousin. D’ailleurs plusieurs fois par la suite, il insistera sur le fait qu’il n’est que de passage, inutile d’acheter une malle de fourrure quand on doit repartir bientôt, inutile bien sûr de se faire ausculter par les médecins puisqu’on est là en simple visite… Il est tout autant étonné par cette insistance portée par Joachim à parler de ce « nous, là-haut » comme si déjà le jeune cousin s’était aggloméré à un groupe que Hans ne connaît pas encore, mais ne peut lui apparaître à ce moment-là que comme une société étrangère et bizarre. Surpris aussi que la mort soit devenue si familière à son cousin qui parle désormais sans gène de ces « cadavres que l’on doit descendre en bobsleigh du sanatorium le plus élevé ». Leurs cadavres ? Allons bon, et puis quoi encore ? S’écria Hans Castorp, soudain pris d’un rire effréné, irrépressible, qui ébranla sa poitrine et fit presque grimacer de douleur son visage engourdi par la bise. En bobsleigh ? Et tu me débites ça comme si de rien n’était ? Et quand il découvre sa chambre, la 34, c’est pour apprendre incidemment que si elle se trouve libre c’est parce que l’avant-veille… une Américaine y est morte. Ensuite la découverte du milieu ambiant, des rituels des repas, des tics et habitudes des pensionnaires. Personnages étranges comme cette femme en noir, mexicaine éplorée qui erre dans le jardin et que l’on a baptisée « Tous les deux » car elle ne cesse de raconter à chacun sa triste histoire de mère ayant perdu ses deux fils de la redoutable maladie, « oui, tous les deux », ou bien ce couple russe qui n’est décidément pas sortable car ils font l’amour bruyamment dans la chambre d’à coté, ou cette madame Stöhr, « rougeaude aux cheveux gras » et qui est si bête, qui manque tellement de culture qu’elle confond les produits cosmétiques avec les produits cosmiques… Comédie humaine rythmée par les repas, les siestes obligatoires et les conversations enflammées. Hans n’y comprend pas grand-chose, il croit même à une mauvaise blague quand il rencontre sur son chemin un groupe de jeunes gens qui « sifflent du ventre », quelque tour de passe passe sans doute, mais non, il s’agit de personnes ayant subi un pneumo-thorax, autrement dit le gonflement au moyen d’un gaz d’un poumon en mauvais état pour lui éviter de travailler, les gens ainsi soignés ne respirant qu’à demi-poumon. Cette société a rompu les codes admis par le monde d’en bas, on peut y voir un médecin qui rabroue son patient mourant en lui disant : « vous serez bien gentil d’arrêter vos histoires ! »

J’ai été étonné par un passage qui aborde le sujet du temps (Digression sur le sens du temps, p. 159). Il y est dit que notre vécu du temps menace de disparaître lorsque la monotonie est incessante, or c’est ce vécu qui est associé à la joie de vivre. On pense que la nouveauté fait passer le temps, alors que l’ennui le ralentit, mais en réalité, le vide et l’ennui ne font-ils pas dilater l’instant et le rendre interminable tout en allégeant les énormes masses de temps – les mois et les années – jusqu’à les réduire à néant ? A l’inverse, ce qui est intéressant à vivre raccourcirait l’instant mais, en donnant à la vie dans son ensemble plus de poids, feraient se passer plus lentement les années intéressantes… Si rien n’interrompt le train-train, de grands laps de temps diminuent d’une façon qui nous donne un coup au cœur ; chaque journée étant comme les autres, tous les jours ne semblent n’en faire qu’un ; si l’uniformité était totale, la vie la plus longue serait perçue comme fort brève et s’éclipserait sans crier gare. L’habitude endort notre sens du temps. Introduire des changements d’habitudes et des renouvellements est, on le sait bien, le seul moyen de se maintenir en vie, de réactiver son sens du temps, de rajeunir, renforcer et ralentir notre vécu du temps, et, ce faisant de restaurer toute notre joie de vivre. Tel est le but des changements d’air et de décor, des villégiatures balnéaires, telle est la vertu réparatrices des diversions et des épisodes.

On comprend ainsi que les premières journées puissent donner lieu à des descriptions minutieuses et paraître fort longues, mais qu’ensuite, la routine aidant, il n’y ait plus à s’étendre sur ces détails, un jour est un jour, tous se confondent et l’on peut en effet vivre trois semaines comme si c’était un seul jour, voire beaucoup plus : vivre une vie comme si elle s’était déroulée en un instant. Le lecteur ne peut faire autrement que se rapporter à sa propre vie et trouver alors de multiples exemples illustrant cette « théorie », comme la rapidité avec laquelle s’écoule le temps de la vieillesse, lequel par définition est moins marqué par la nouveauté, sauf quand tout à coup surgit du nouveau qui nous porte à revivre des moments de notre jeunesse, comme un voyage fait dans un pays que nous ignorions ou la manière de se lancer dans une activité nouvelle.

Ainsi,La montagne magique a un immense rapport à la réalité présente, notre confinement, et je m’étonne qu’on ne l’ait pas davantage dit. La Peste de Camus a fait l’objet de multiples références au cours du premier confinement, mais il y est question d’une maladie ayant des effets très différents de notre Covid (on y meurt beaucoup plus, et beaucoup plus certainement)… alors que l’existence au sein d’un sanatorium, où la mort rode certes, mais n’est pas aussi inévitable que dans le cas de la peste et laisse en tout cas de nombreux jours avant de se manifester, peut être rapproché de la vie sous confinement, comme si, en somme, nous vivions sans arrêt en ce moment dans un sanatorium à ciel ouvert. Ainsi sur le déroulement du temps, il est probable que nos périodes de confinement nous sembleront plus tard comme des temps très courts, des parenthèses toujours vives en mémoire certes mais en face desquelles nous nous demanderons toujours comment nous avons fait, comment nous nous sommes pliés à toutes ces règles sans souffrir davantage et surtout comment il se fait que nous ne nous soyons pas davantage ennuyés, que nous n’ayons pas été davantage affligés. La monotonie et le respect des règles auront contracté notre perception du temps, le rendant finalement insignifiant, tel qu’il restera à tout jamais dans la mémoire des plus jeunes (pour les plus anciens aussi, mais moins fortement puisqu’ils ont déjà pris l’habitude d’une certaine régularité…).

Il y aurait bien sûr quelques différences de taille à développer. Je ne crois pas que le climat actuel soit propice – hélas ! – aux effervescences des nouvelles rencontres, aux plaisirs d’assister à des conférences et des concerts aptes à nous faire sortir de la morosité. La vie dans un sanatorium ressemble à l’atmosphère d’une bulle grâce à laquelle les malades s’abstraient de la routine « d’en bas », qui est une autre sorte de routine, ce qui permet l’ouverture vers des aventures possibles. Et qui parle d’aventure parle inévitablement d’aventure amoureuse. On disait beaucoup autrefois que les malades envoyés en sanatorium y donnaient libre cours à leur libido, on attribuait cela à la maladie, qui aurait contenu en elle-même les germes d’une sensualité débridée, mais le roman de Thomas Mann nous montre plutôt que cela résulte de l’ambiance pour le moins étrange qui règne en ce monde coupée du « réel », dans cette opposition entre « monde d’en haut » et « monde d’en bas ». Ainsi, plus il se développe, plus ce roman apparaît comme une gigantesque métaphore, une parabole de ce qu’il advient lorsque le monde se dédouble en deux sous-mondes qui s’opposent, l’un tenant lieu de base concrète où se déroulent les transactions économiques (Hans sort des études, il est promis à un bel avenir d’ingénieur dans les constructions navales, ses oncles gèrent sa fortune) et l’autre d’un univers de rêveries où se déroulent les amours, un peu éthérées, et où l’on discute d’œuvres d’art ou de grandes idées philosophiques (avec l’homme de lettres Settembrini par exemple).

Très vite apparaît une femme dont la présence va finir par s’imposer. La manière dont Mann la fait entrer dans la narration est magistrale. Vers la page 120, une porte claque. Hans ne peut supporter ce genre d’inconvenance : dans la bonne société, on sait retenir les portes et les empêcher de claquer. Cela l’intrigue, qui peut bien être à l’origine de ce bruit intempestif ? Quand il voit surgir à l’entrée de la pièce cette femme jeune et élancée… la première réaction est : « une bonne femme ! J’en étais sûr ». Quel premier contact étonnant, et qu’on jugerait aujourd’hui bien sexiste, avec un personnage dont il va tomber amoureux.

Elle s’appelle Madame Chauchat. Une Française ? Non, une Russe, mais dont le mari sans doute à une ascendance française, d’où son nom. De plus en plus souvent, Madame Chauchat laisse son emprunte parfumée auprès de Hans Castorp… où cela va-t-il nous mener ? C’est l’occasion de disséquer, pour Thomas Mann, la naissance d’un amour. Quel rôle joue par exemple le souvenir d’une émotion antérieure, qu’elle vienne d’une femme ou d’un homme, comme c’est le cas ici de cet ancien copain d’école secrètement admiré et qui s’appelait Pribislav Hippe, dit « le kirghize » ? Madame Chauchat, que l’on n’appelle pas encore de son prénom, Clavdia, en a les yeux, un peu fendus, un peu obliques, séparés par un espace un peu trop large, surplombant les pommettes saillantes un peu trop rouges. Va jouer un rôle aussi sûrement la conférence du professeur Krokovsky (spécialiste en « décomposition psychique », où l’on voit une allusion à la psychanalyse), qui porte sur l’amour, justement, et les rapports entre l’amour et la maladie, celle-ci n’étant peut-être qu’une manifestation d’un amour refoulé (ah ! Le conflit entre amour et chasteté, désir individuel et convenance sociale) ?

Enfin arrive ce que l’on pressent : éternuements, toux, frissons. Ce que l’on met aussitôt sur le dos d’un mauvais rhume (n’y a-t-il pas tant d’occasions de prendre froid au cours de ces balades que l’on va inévitablement faire en montagne?), mais qui bien vite s’avère plus grave. Voilà notre héros pris à son piège, lui qui jouait les hommes en bonne santé, les membres de la société valide, qui ne font qu’un petit tour parmi les malades et puis s’en vont… le voilà cloué au lit pour au moins trois semaines et avec aucune perspective de repartir avant des mois… (si tout se passe bien). Dans notre situation actuelle, combien se sont sentis aussi forts, hors d’atteinte, prêts à refuser toute mesure de précaution afin de continuer à profiter des plaisirs de la vie, restaurants, bars, salles de spectacle, avant de se retrouver en piteuse posture, affreusement malades quand ce n’était pas en réanimation dans un hôpital saturé. La nuance est que la tuberculose attaque en douceur, laissant voir le temps passer quand les malades de la Covid sous forme grave ont à peine le temps de réaliser ce qui leur arrive.

J’en suis là de ma lecture. Elle suivra son chemin…

L’une des raisons essentielles qui font que l’on hésite souvent avant de se lancer dans une grande œuvre est qu’on ne peut la lire sans s’engager fortement : la lire c’est la vivre, or, il faut bien avouer qu’on a toujours quelque appréhension à aller dans une aventure qui va nous couper de la vie, ou du moins, de ce que nous imaginons spontanément être la vie, à savoir le quotidien, la distraction perpétuelle de l’attention, l’absence de stabilité, l’esprit qui sautille, alors que l’œuvre nous ramène toujours au même point, nous oblige à nous concentrer. Dès que nous la retrouvons après l’avoir abandonnée un court temps, c’est, et nous le savons, pour la reprendre au point exact où nous l’avions laissée : elle nous attendait et elle n’a pour nous aucune indulgence, nous devons nous replonger, quoiqu’il en coûte… Ces périodes comme celle que nous traversons en ce moment auront donc eu le mérite important de nous donner des plages de temps très longues pour cela.

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Comment peut-on être homme?

La question du genre bouscule nos habitudes. Récemment, j’entendais à la radio l’ethnologue Martine Segalen (auteure de « Avoir vingt ans en 2020 ») faire part de son étonnement, après avoir envoyé un questionnaire à des jeunes, de recevoir de nombreuses protestations outrées au sujet de la rubrique « sexe » qu’elle avait demandé de renseigner de façon routinière. Elle n’avait pas vu le changement qui s’était produit dans les toutes dernières années. Elle aurait demandé « genre » à la rigueur… et même là, les destinataires lui auraient demandé ce que ça pouvait bien lui faire. Car le genre se choisit, alors que le sexe n’est rien. Du moins c’est ce qu’ils pensent. Moi, qui suis d’un autre temps, je suis un peu effrayé face à ce qui me semble être la plus grande entreprise de déni que l’on ait tenté depuis les débuts de l’humanité. Mais peut-être me trompé-je.

Je pense que l’on aime se débarrasser de ce qui nous gène. Et le sexe nous gène. Il s’impose à nous, il est tyrannique. On le voit sans cesse, il fait la une des journaux et les gros titres de l’actualité. Il n’est pas reluisant sous ces formes-là. Quand on est un homme (ce que je suis et que j’assume) on a honte de son sexe, car à n’en pas douter, ce sont les hommes qui violent, qui asservissent, qui contraignent mineurs et femmes à en passer par leur « irrésistible désir », du moins c’est ce qu’ils disent : que leur désir est irrésistible alors qu’il est le plus souvent mêlé à autre chose, leur volonté de pouvoir (ou de puissance, si l’on est plus nietszchéen).

Peut-on aujourd’hui écrire un billet qui s’intitulerait « Être homme », similaire à ce que j’ai lu sous la plume d’une jeune blogueuse que j’admire beaucoup, qui a écrit son article « Être femme » ? C’est la question que je me suis posée en la lisant, et que je lui ai posée. « Etre un homme », cela vous a des allures moralisatrices de texte à la Kipling mais c’est principalement à cause de l’ambiguïté du mot : il sert aussi à désigner l’humain dans son ensemble. Philip Roth, qui s’y est essayé sous la forme d’un roman autobiographique, a proposé le titre « Everyman », traduit incorrectement en Français par « Un homme ». L’expression française n’évite pas l’ambiguïté signalée plus haut, alors que le titre américain est moins substantialiste, il fait appel à ce qu’un logicien (que je suis) nomme un quantificateur, autrement dit une expression linguistique n’ayant pas de contenu substantiel par elle-même (noter qu’en logique, « everyman » se représenterait par une abstraction sur toutes les propriétés qui pourraient découler du fait que l’on soit un homme… c’est bien exactement ce que nous voulons!).

Il est risqué de se lancer dans l’écriture d’un tel billet, surtout lorsqu’on est déjà âgé, déjà un vieil homme. Inévitablement, on sera accusé de remettre au devant de la scène des notions anciennes, peut-être dépassées, de s’exposer en tant que vieux sage qui sait, lui, alors que les plus jeunes ne savent pas. Et pourtant, je ne juge pas cela dénué de tout intérêt. On l’a compris depuis longtemps : ce blog n’est pas fait pour donner des leçons, ni même pour être lu (!), mais juste pour moi, pour approfondir et clarifier ma pensée. S’il est lu, tant mieux, cela pourra permettre de faire naître un dialogue, mais il me faut avertir encore le lecteur : un blog est, par définition, un lieu public et on ne dévoile pas en public le fond de son intimité, que l’on ne s’attende donc pas à ce que je me dévoile, ou que je livre quelques détails trop intimes. Il faut tenter de dire une certaine vérité sur soi tout en restant dans la pudeur et le respect. Je note que Charles Juliet qui, pour moi, est une sorte de modèle en ce qui concerne la connaissance de soi ne dit presque rien sur sa sexualité, cela peut paraître contradictoire avec l’objectif poursuivi, et pourtant, on arrive à comprendre qu’il y ait une voie possible entre le discours théorique et l’étalage de coucheries (si coucheries il y a…).

Qu’est-ce que se sentir homme ? Qu’est-ce que cela fait d’être un homme ? Bien sûr, cela commence très tôt par l’attrait pour l’autre sexe, la curiosité qui se mue en désir. Enfant, parmi toutes les attractions de cirque, ma préférée était les numéros de trapéziste car on y voyait de jolies jeunes femmes très légèrement vêtues… ou bien, lorsque j’allais à la mer, je lorgnais les belles baigneuses. Même à dix ans et peut-être avant. J’avais commencé ma scolarité dans des écoles de garçons. J’ai souvent raconté ma joie de débarquer en quatrième dans un lycée mixte, sentiment d’avoir accès enfin à l’autre moitié du monde, des êtres plutôt fins et jolis, ayant un rire frais et des voix enchanteresses en cours de musique au lieu de balourds ricanants aux traits taillés à la serpe et à la voix qui déraille. On est très vite amoureux, on ne pense plus qu’à l’une d’entre elles, on croit avoir son nom écrit dans les lignes de sa main, mais quand on a la possibilité de cueillir un baiser de sa part, on disparaît, on flanche, il n’y a plus personne. Le sexe apparaît à ce moment-là, sous la forme d’un démon en soi dont on ne sait que faire.

Je n’ai jamais supporté que l’on dise du mal des femmes, peut-être le dois-je à mon éducation : aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais entendu de propos méprisants à leur égard que ce soit venant de mon père ou de mes grands-pères. Il n’y eut qu’un cousin de mon père qui proférait parfois des paroles grivoises, mais je n’ai pas le souvenir que ce fût méchant, juste parce qu’il fallait bien rire un peu. Récemment, un ami drômois me prêta un livre qui avait été écrit par un de ses amis et publié à compte d’auteur, il voulait savoir si ce livre était intéressant et s’il justifiait que l’ami fût invité à l’une de nos réunions littéraires. Le livre était organisé en rubriques. A l’une d’elles, il était question de premier amour. Je lus avidement. Cet homme racontait effectivement son premier amour avec une petite paysanne du village où il habitait, mais il terminait par un éclat de rire : un de ses copains lui avait dit plus tard que « machine était une pute ». Je refermai ce livre avec dégoût. Voilà qui est répugnant chez un homme, traiter l’autre sexe avec mépris, ne pas respecter ses premiers émois, ne pas marquer la moindre fidélité à celle pour qui notre cœur a battu une fois. Et puis, ce mot, que veut-il dire ? Je n’en sais rien. Il m’est arrivé dans ma prime jeunesse de vivre des amours déçus, des échecs amoureux et de tristes débandades, il m’est arrivé d’en vouloir à certaines car j’avais le sentiment d’avoir été humilié par elles, mais ce mot…

Racontant cela sans vouloir faire le héros, le pur ou le meilleur que les autres, je me rends compte à quel point la masculinité a à voir avec l’orgueil, la fierté voire un assez stupide sentiment d’honneur.

Beaucoup d’hommes font comme si « la femme » était un problème, et qu’il faille en faire le tour une bonne fois, pour s’en débarrasser, afin que la question soit réglée et que l’on passe enfin à autre chose. Du moins c’est ce que j’ai cru comprendre en conversant avec certains d’entre eux. Ce collègue qui m’avait dit un jour avoir tout soldé en allant « voir une pute » (nous y voilà encore à ce mot…), cet autre qui conseille à son fils souffrant d’un chagrin de liquider une bonne fois le problème et de faire comme lui : aller voir les putes (encore!) quand il a « besoin d’une femme ». Ce sont là des recettes d’autrefois, colportées de père en fils dans le secret des familles. N’existait-il pas alors dans les grandes familles bourgeoises la tradition « d’offrir une fille » à son garçon pour ses dix-huit ans ? On ne saurait mieux exemplifier la construction sociale de la masculinité.

Réfléchissant beaucoup à la question d’être homme, il me vient inévitablement à la pensée le souvenir d’une amie dont j’avais été très amoureux à l’âge du lycée et avec qui l’affaire ne s’était pas très bien passée – manque d’expérience, peur, gaucherie… on n’est pas un latin lover au premier essai… Je la revis plus tard et nous sommes restés amis (qu’elle me pardonne si elle me lit) et nous reparlâmes rarement de nos rendez-vous manqués, sauf une ou deux fois dont une où elle m’écrivit sur une carte postale qu’il était dommage que nous n’ayons pas été du même sexe. Cela me lassa pantois et même en colère. Je ne répondis pas et j’interrompis les échanges pendant quelques temps. C’est lorsqu’on vous dit des choses pareilles que vous êtes amené à vous poser le genre de question qui nous occupe ici, question de son propre rapport à son sexe ou à son genre. Elle voulait évidemment dire qu’elle m’eût préféré en ami plutôt qu’en amant. Mais outre que je ne crois guère, contrairement aux conseils donnés par le doux Montaigne, que l’amitié soit supérieur à l’amour (voire fondamentalement distincte… l’amitié n’est-elle pas une forme d’amour sublimée?), cette affirmation abrupte me faisait me demander dans un vertige si c’était elle qui se fût préférée en homme ou bien moi qu’elle eût préféré femme ? Les deux cas étaient gênants, mais à supposer que ce soit le deuxième qui prévale, cela me conduisait à un profond désarroi : comment aurais-je pu être femme ? Y a-t-il forme de négation pire que celle où l’on vous dénie d’être du sexe qui est le votre ? Je ne me sentais pas attaché à ma virilité et pourtant il me fallait bien admettre que l’être-homme en moi était constitutif de ma personne et que mon amie aurait voulu me le retirer.

Mais tous les exemples ici donnés, les mots, les échecs, les sentiments évoqués, tout cela ne renvoie-t-il pas au fond à un seul sentiment : la peur ? La réaction de l’homme qui croit résoudre ses problèmes en se réfugiant vers certaines femmes « qui seraient faites pour ça » (??), celle de celui qui réagit fortement à la seule idée qu’on lui retire son sexe, l’usage de mots méprisants, cassants, tout cela ne traduit-il pas avant tout la peur ? Peur de l’autre bien entendu, peur de qui est vu si différemment que nous ne sommes, peur de qui peut avoir un tel ascendant sur nous en nous faisant « tomber amoureux », peur surtout de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir rendre ce que l’on nous donne ? La peur est là si tôt… je l’ai déjà évoquée à propos des premiers émois amoureux et légèrement plus tard, quand on doit passer à l’acte sexuel, peur que le sexe ne bande pas, ou pas assez, ou mal, peur « qu’on n’y arrive pas » et sentiment terrible que plus on pense à cette peur-là plus elle se trouve justifiée, car en effet elle finit par nous inhiber. Rien n’est plus triste dans certains films que ces histoires de héros qui ont glorifié en imagination la femme dont ils ont été séparés et qui, le jour des retrouvailles enfin arrivé, perdent leurs moyens. Je me souviens d’un bel exemple d’un tel film avec Maria’s Lovers, d’Andreï Kontchalovsky datant de 1984 avec Nastassja Kinski et John Savage. Ce film, quand je le vis, me fit beaucoup de bien car… il se termine bien !

photo du film « Maria’s lovers » d’Andreï Kontchalovsky

L’amour enfin rencontré dissout cette peur (c’est la leçon optimiste à tirer de Maria’s Lovers), mais elle persiste toujours plus ou moins, elle revient à l’occasion d’un accident de la vie et elle revient dans la vieillesse. Les derniers romans de Philip Roth l’ont suffisamment montré : tout tourne presque toujours autour de la prostate du héros… Le cancer de la prostate chez les hommes est le pendant sans doute du cancer du sein chez la femme, avec ceci de particulier que dans de nombreux cas, un nerf fondamental se trouve sectionné lors de l’ablation, qui est celui qui commande l’érection. Je me souviens à ce sujet de La balance des blancs, le livre de Jacques Henric… tout entier écrit alors que l’auteur subissait annonce du diagnostic, attente et opération. Là encore, cela se termine bien. Mais l’angoisse de la perte est là, béante. Henric croit y voir la source de nombreuses œuvres, ainsi de Suzanne et les vieillards, tableau auquel il consacre des pages éblouissantes.

Mais d’où vient cette peur ? Il est commun de dire, notamment dans les discours féministes, qu’elle n’est qu’une peur de perdre le pouvoir, la faculté en somme d’asservir les femmes à son propre désir, à sa propre volonté, comme si, à ne pas avoir ce petit organe, nous, hommes, nous retrouverions nus, sans pouvoir et sans prestige. En somme, notre sexe bandé serait une arme, un gourdin que nous assénons à celles sur lesquelles se serait jeté notre dévolu. Vieille gravure d’une préhistoire naïve montrant des êtres sauvages mi-humains mi-bêtes qui n’auraient obéi évidemment qu’à leur instinct et auraient ignoré l’amour – une invention moderne ! – alors que toutes les visites que nous pouvons faire à la Grotte Chauvet nous enseignent que nos lointains ancêtres étaient bien peu différents de nous. On l’a compris, je n’y crois guère. Cette peur est celle de perdre non pas ce qui nous permet de dominer l’autre, mais ce qui nous permet de l’atteindre. De l’atteindre enfin. Jacques Lacan avait introduit la notion de point de capiton pour décrire la façon dont l’inconscient rejoignait le réel, cette même notion peut à mon avis servir pour désigner la façon dont « je » fusionne avec « tu ». Ces points de capiton sont alors les moments où l’on fait l’amour. Ils nous font éprouver l’expérience de sortir hors de soi, d’annihiler un bref instant la distance qui nous sépare de l’autre, dans ce feu d’artifice dont on ne retrouvera jamais l’intensité dans d’autres types d’expériences. Cet amour, ressenti physiquement, est ce qui donne sens à notre vie, bien plus que ne le feraient le pouvoir, l’argent et même la religion.

A l’âge de la vieillesse, on perd certes un peu de cette faculté magique à se transcender dans l’amour sexuel, d’où nos craintes, à nouveau nos peurs. J’ai honte de dire que je suis bien heureux de vivre à une époque et dans des lieux où la science a suffisamment avancé pour permettre à la chimie de suppléer quelques manques et continuer malgré les années à aimer de toutes ses forces. Ici, il faut donner la parole à Vladimir Jankélévitch dans Le Paradoxe de la morale (p. 63) : « S’arrêter ? Mais il ne faut jamais s’arrêter ! Même pour souffler, même pour survivre… Cesser d’aimer est un crime ». Ce qu’il complète par la maxime de saint Augustin selon laquelle la seule mesure de l’amour est d’aimer sans mesure.

Qu’il y ait des hommes pour ne pas se plier à cette maxime, voilà qui est bien dommage, on ne s’étonnera pas, après, qu’il y ait tant d’hommes malheureux. Qu’il y ait des hommes pour non seulement ignorer cette maxime mais en plus la bafouer au nom d’une perversion de l’amour qui n’en donnerait que d’odieux simulacres emprunts de violence, voilà qui non seulement est dommage mais qui fait honte au genre humain.

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Latour, où es-tu ? – 2

Univers genré ?

La semaine dernière, nous avons commencé l’étude du dernier texte de Bruno Latour, Où suis-je ? où il fut question de l’usage des métaphores chez un certain nombre de philosophes contemporains (et donc plus généralement des tropes), ainsi que de la façon dont Latour introduit le mythe de Gaïa en tant que représentant cette couche particulière de la Terre (planète) où se déploie notre vie, couche qui, par certains aspects, rappelle ce qu’est la termitière pour l’insecte qui la construit. Le philosophe nous incite à regarder autrement notre mode d’être, à la lumière de l’événement que nous sommes en train de vivre et qui se nomme « confinement ». Celui-ci en effet aurait l’avantage de nous faire toucher du doigt notre réalité intrinsèque qui serait loin de consister en une existence pure et abstraite, dégagée de la nature et des autres espèces, mais reposerait au contraire sur notre faculté de reptation, de recherche de proche en proche des manières de résister au mieux à l’adversité du monde. Cette couche fine de matière où nous nous mouvons serait « Terre », sans article, et elle s’opposerait à « Univers », les deux entités se différenciant par leurs moyens d’engendrement, façon d’introduire ici l’épineuse question du genre.

Latour: faut-il abandonner l’humanisme?

Une telle introduction ne va pas de soi, surtout en cet endroit du discours, un peu comme s’il fallait à tout prix mélanger les thèmes promus au même moment dans la configuration idéologique que nous traversons. Dans le dialogue conflictuel entre Terre et Univers, nous devrions voir l’opposition entre deux lignées d’engendrement, l’une, on s’en doute, serait « féminine » et l’autre « masculine »… La première serait propre aux terrestres (ceux qui ne cherchent pas à s’évader vers un horizon hors d’atteinte), elle concernerait ceux dont nous dépendons et sont nos ancêtres, et ceux qui dépendront de nous. « Terre », cette fine pellicule de vie, se définirait d’ailleurs par ces filiations et ces engendrements. La seconde serait plus abstraite, comme ces lignées d’hommes qui s’imaginent venus de nulle part, se considérant comme de purs esprits qui s’adonnent à la science et aux spéculations intellectuelles.

D’ailleurs, dit Latour (et c’est là que le bât blesse) ce n’est pas un hasard si, au moins dans notre langue, « Terre » est féminin alors qu’ « Univers » est masculin.

J’ai appris à me méfier de toute phrase commençant par « ce n’est pas un hasard si… », souvent révélatrice d’un désir (délire?) excessif d’interprétation. Et là, justement, je ne suis pas d’accord. Car, si ! c’est un hasard ! et le raisonnement de Bruno Latour confond ici, comme cela se voit souvent, le signe et son référent, le genre grammatical et le genre sexué. Que le mot « Terre » ait reçu en Français le genre féminin ne prouve rien… ou alors il faudrait admettre que s’il existe des langues où ce n’est pas le cas (soit qu’il s’agisse d’une langue non marquée pour le genre, soit que le mot « Terre » y ait un autre genre), alors le raisonnement de Latour traduit dans ces langues ne fonctionnerait pas… ce qui l’affaiblirait considérablement. C’est encore un effet du raisonnement métaphorique, il est si tentant de transposer ce qui se passe au niveau des signes propres à une langue particulière vers la réalité qu’ils sont censés dénoter. Or, en l’occurrence, la transposition ici est basée sur une erreur méthodologique et des faits bien connus des linguistes. Le genre des mots ne reflète que très imparfaitement le caractère sexué supposé du référent… Il n’y a aucune raison que le Brésil, le Canada ou l’Equateur soient masculins et la France, la Chine ou la Bolivie féminines… On n’a pas vu de différence de fond entre les politiques menées au Canada et en Australie quant au Covid, ou à autre chose, qui pourrait faire sentir que le premier agit « en masculin » et la seconde « en féminin »… Les exemples linguistiques abondent : ainsi, le mot « sentinelle » est féminin et bien peu de sentinelles pourtant sont des femmes… (dans le même ordre d’idée, une carpette n’est pas une petite carpe… contrairement aux régularités morphologiques qui, en général, associent le suffixe « ette » à un diminutif). On devrait avoir acquis ces choses-là depuis longtemps. Ce genre de projection de l’ordre des symboles sur celui des réalités, s’il tient bien à la métaphore (mais ici fautive) tient aussi surtout au sophisme. Aristote l’aurait qualifié de sophisme du conséquent : « en général les objets ou personnes ayant un caractère sexué féminin reçoivent le genre féminin (mais pas seulement eux), le mot « Terre » a le genre féminin, donc l’objet auquel il réfère est féminin ». NB : une talentueuse blogueuse a écrit un bel article sur le sujet, il n’est donc pas utile que je m’y étende. Elle me signale par ailleurs un autre blog où est signalé un autre type de sophisme souvent en vogue, celui de l’étymologie fallacieuse, à propos de déclarations de Vinciane Despret qui trouverait que… « ce n’est pas un hasard si »… les mots « inquiétude » et « enquête » ont la même racine… ce qui est simplement FAUX!

La fin de la science « classique »

Mon but n’est pas de démolir la position de Bruno Latour, il y a longtemps que je me suis fait à l’idée qu’un texte peut avoir une valeur, littéraire ou philosophique, quand bien même il contiendrait quelques petites erreurs, quelques sophismes, et que nous n’en sommes plus à considérer qu’un discours est nécessairement inconsistant s’il contient une seule faute (conception pourtant admise couramment par les mathématiciens). Disons seulement qu’on aimerait avoir la conviction que les penseurs que nous lisons dans un but de compréhension de notre monde… ne disent pas n’importe quoi. Le raisonnement « métaphorique » ne doit pas envahir la pensée.

Le livre de Bruno Latour est important cependant car il nous met en garde contre l’excès de confiance, l’idée que tout finirait par se résoudre au seul moyen de mécanismes de raison identifiables à des automatismes. Où l’on retrouve des points communs avec les réflexions de Bernard Stiegler, de Giuseppe Longo ou de Jean-Pierre Dupuy analysées précédemment ici même. La raison scientifique classique héritée de Galilée fait l’hypothèse d’un monde homogène, de régularités formulables par des lois que seules des perturbations secondaires peuvent altérer, elle a permis d’explorer loin dans l’Univers, mais il arrive un stade où les perturbations ne sont plus des causes négligeables (les fameux « frottements ») et deviennent essentielles. La science n’est pas totalement démunie face à ces irruptions de ce qui, à première vue, est un irrationnel. Au sens propre mathématique, l’irrationnel a bien surgi, fort tôt dans l’histoire, à l’époque de Pythagore, quand il s’est agi de rendre compte que le rapport du côté du carré à sa diagonale ne s’écrivait sous la forme d’aucune fraction « rationnelle », premier coup de boutoir dans la vision harmonique du monde, et pourtant la raison aristotélicienne s’en est relevée. A notre époque, la continuité et l’homogénéité ont laissé la place, depuis les conquêtes de l’informatique, au calculable, mais nous savons que tout n’est pas calculable ; sur ce plan là, Latour et les précédemment cités ont raison. D’où notre attention à l’imprévu, au « cygne noir », à ce qui ne se comprend pas de loin mais seulement quand on a le nez dessus, comme font les animaux quand ils flairent une truffe ou qu’ils suivent une trace (voir ici le beau livre de Baptiste Morizot sur les traces, commenté ici). Mais tout cela n’invalide ni la raison ni la science, cela ne fait qu’exiger d’elles une poursuite et une remise en cause toujours accrues, des mathématiques plus subtiles, la fin délibérée des croyances dans le « tout calculable », l’acceptation de ce qu’ont énoncé déjà depuis longtemps des théorèmes d’indécidabilité ou d’incomplétude établis par Gödel et Turing. Pas seulement la logique, mais la science même est incomplète. Constitutionnellement incomplète. Mais ce n’est pas une raison de la rejeter [Je précise, pour mes lecteurs ou lectrices qui ne seraient pas au courant, ce que signifie l’incomplétude : il ne s’agit pas d’une « tare » qui affecterait toute théorie en raison d’une triste fatalité… mais de ce fait qu’il n’existe pas de langage formel permettant d’exprimer – de démontrer, plus exactement – tout ce qui est vrai dans une théorie donnée, ainsi toujours une vérité échappe, quel que soit l’essai de langage que nous faisons, mais… ce n’est pas forcément toujours la même ! Quant à l’indécidabilité, c’est juste le fait qu’il n’existera jamais d’algorithme universel grâce auquel on pourrait décider de la vérité ou de la fausseté d’un énoncé quelconque, ce qui n’empêche pas de traiter le problème en question, mais empêche seulement de s’en remettre à un automatisme. Ces théorèmes fondamentaux, qui ne souffrent aucune objection, ne sont donc pas les expressions des limites de notre raison – comme voudraient le croire beaucoup de philosophes spiritualistes – mais des limites de toute tentative de mécanisation de la pensée… ce qui est bien différent ! ]

La raison des ethnologues

Alors que faire quand surgissent des irrationnels ? On peut évidemment regarder ailleurs, se poser la question de comment font les autres quand ils sont confrontés aux mêmes phénomènes. Les sociétés qui sont restées en marge de notre développement industriel et scientifique et qui n’ont pas eu accès aux propositions de la science ont à nous apprendre beaucoup à ce sujet, car lorsque nous sommes démunis face à des phénomènes imprévus, nous nous retrouvons comme elles, et c’est une leçon d’humilité. Nous renseignent à ce sujet les travaux des ethnologues : Philippe Descola, Nastassja Martin etc. On assiste alors à une superposition de systèmes de pensée. Les travaux des ethnologues ne sont pas « anti-rationalistes » par essence, ils mettent seulement en suspens la voie que notre raison a pu prendre au cours des derniers siècles pour écouter la voix d’une autre raison, laquelle n’est, intrinsèquement, ni « inférieure » ni moins valide puisqu’elle est analysable aussi en termes de cohérence interne (elle est seulement moins universelle, ne s’appliquant qu’à une localité territoriale, celle où se meut la collectivité qui la porte). Je crois qu’on ne peut percevoir cela et résoudre les contradictions qui en résultent (la question du « relativisme » par exemple) que lorsqu’on essaie de saisir ces modes de pensée de l’intérieur, à partir des données qui leur sont accessibles, à partir « du bas » dirait Bruno Latour.

Comment vivre la métamorphose ?

Finalement la question de Kafka dans La métamorphose est : comment se comporte un humain qui se prend enfin pour ce qu’il est, à savoir un vulgaire cloporte ? Qu’est-ce que ça lui fait de se ressentir ainsi ? N’a-t-il pas quelque chose à en tirer de positif ? Le confinement dans lequel nous sommes depuis un an aurait quelque chose, en tout cas d’après Bruno Latour, qui nous obligerait à nous poser ce genre de question. Il aurait donc du bon : « le confinement aide les terrestres à fuir hors de la fuite hors du monde » (p. 132).

Quand il parle de terrestres, il ne nous gratifie pas d’un épithète banal (oui bien sûr, nous sommes terrestres, et pas martiens par exemple), il nous oppose aux « universels », c’est-à-dire ceux qui se verraient bien continuer, comme autrefois, à se projeter dans un univers infini. Il n’a pas l’air de se douter que, malheureusement peut-être, il nous demande un deuil impossible. Nous avons vécu, et des dizaines de générations avant nous, dans l’idée de nous échapper de ce monde fini, de quitter la Terre (au propre comme au figuré) et si nous ne pouvions pas le faire physiquement, de trouver refuge dans un monde mental de théorisations scientifiques, de systèmes philosophiques, de poésie et d’art, toutes activités ayant les propriétés qui nous rappellent sans cesse notre rêve d’infini. Bien sûr, nous étions confinés sur cette Terre, dont la petitesse et l’isolement à l’échelle de l’espace nous effrayaient, mais l’esprit nous dé-confinait (et continue de le faire).

La perspective de Latour semble vouloir même nous priver de ce déconfinement-là. Il faudrait désormais nous contenter d’une pensée près du sol, qui refuse de prendre la tangente, de substituer aux aspérités des astres et des roches, les courbes magnifiques d’un univers aussi silencieux que majestueux…

Je veux bien comprendre tout cela… mais sommes-nous prêts ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Allons-nous dire, comme Latour, qu’il faut imaginer Gregor heureux ? Allons-nous faire ce pari pascalien qui ne consisterait plus, cette fois, à croire en Dieu, mais en Gaïa ? Allons-nous accepter de réintégrer si facilement le règne animal commun? N’y a-t-il pas un hiatus irréductible entre notre volonté d’humanité et notre situation proclamée de terrestre ? Acceptons-nous un avenir de ver de terre ? Certes, Latour et les autres se veulent rassurants : allons, nous ne faisons qu’attirer votre attention vers ces formes de vie que vous avez oubliées, nous ne disons pas que vous devez être vers de terre, juste que vous devriez peut-être parfois vous en inspirer… Bien sûr… mais jusqu’à quel point ? S’il se défend de nous pousser à « abandonner l’humanisme », ce n’est pas par adhésion à ses valeurs, mais seulement parce que, faisant cela, nous ne serions pas fair-play envers les autres espèces ! Il dit : « Abandonner franchement toute prétention à l’humanisme ? La tentation est forte maintenant que les formes de vie courent dans la même direction. Et pourtant, quelle esquive ce serait d’abandonner l’anthropocentrisme juste au moment où les humains modernisés, par leur nombre, par leurs injustices, par leur expansion bel et bien universelle, se mettent à peser sur le sort des autres formes de vie au point d’être mesurés, dans certains calculs, comme l’agent d’une sixième extinction » (p. 136). Mais « humanisme » est-il un mot équivalent à « anthropocentrisme » ?

Est bien sûr originale et féconde l’idée que, loin que l’humanité doive « s’adapter » à son environnement comme si celui-ci avait été toujours-déjà là, elle doit résoudre la contradiction qui consiste dans le fait que cet « environnement », c’est elle, avec ses comparses vivants, les différentes espèces qui l’accompagnent, qui l’a construit, c’est elle, ou plutôt ce sont eux qui ont œuvré à faire d’un tout au départ hostile un monde dans lequel il fasse bon vivre, et que maintenant, elle s’en détache et contribue à faire l’inverse : c’est-à-dire rendre ce monde impossible à vivre, cette idée est même une rupture fondamentale par rapport au discours désormais rituel sur « la préservation de notre environnement » car elle indique qu’il n’y a pas de séparation entre notre environnement et nous, tout cela est un. Mais il ne fait guère de doute que ce « nous » est aussi ce monde de rêves et d’envolées hors du monde qui nous constitue.

C’est là depuis longtemps ce qui est reproché à la pensée écologiste : se détourner avec dédain de nos passions humaines pour les transformer en tares, ou pire, les considérer comme des « péchés ». Or, nous appartenons à notre monde imaginaire autant qu’à notre monde terrestre. L’humain est double : être biologique sensible à tout bouleversement écologique d’un côté, et être de langage et de création spirituelle de l’autre, qui veut bien se nourrir de végétaux bio d’un côté, mais se nourrit aussi, pour l’autre, de voyages, d’amour et de spéculations.

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Latour, où es-tu? – 1 (l’art des métaphores)

Latour et l’histoire des sciences

« Où suis-je ? » demande Bruno Latour dans le titre de son dernier livre. Il est donc normal de lui répondre « où es-tu ? ». Je ne suis pas un spécialiste de Bruno Latour, même si, à une époque, il y a près de quarante ans, je me suis beaucoup intéressé à la philosophie et à l’histoire des sciences. La démarche de Latour m’intriguait : il avait réussi un coup de maître avec son livre « La vie de laboratoire », et je m’engageais dans une voie semblable tellement j’étais désireux de savoir comment la science se faisait. Je sentais bien confusément qu’il n’y suffisait pas d’une simple bonne volonté, d’une envie de connaître, de méthodes infaillibles appliquées sur un matériel expérimental depuis toujours donné, là, présent et prêt à se faire examiner. Faire de la science nécessitait bien sûr un savoir et des méthodes, mais plus encore des outils et une pratique. Les outils eux-mêmes étaient des condensés de théorie, des dérivés de recherches antérieures. Tout cela s’inscrivait dans une histoire. Histoire des savants et des chercheurs mais plus encore histoire des concepts et des méthodes. D’où viennent les idées ? Quels rapports existe-t-il entre la science et le langage ? Comment les figures du langage (les tropes) sont-elles utilisées pour accoucher de nouvelles idées, de nouvelles théories ? Ces questions ne sont pas encore bien éclaircies aujourd’hui… et le grand public croit toujours que le chercheur regarde la réalité, que celle-ci s’offre à lui, et qu’il n’y a plus qu’à tirer les conclusions qui s’imposent. On lira que les chercheurs de l’institut de recherche X ou Z ont mis en évidence que… , ou bien ont prouvé expérimentalement que… etc. mais d’où leur venait l’idée de poser la question Q qui a amené à la réponse R ainsi « prouvée expérimentalement » ? Il n’est pas facile de répondre à ce genre de question. Encore dans les sciences dites « dures », cela semble accessible : les théories déjà formées conduisent à faire des expériences pour valider les hypothèses et selon le résultat de ces expériences, on procèdera à d’autres recherches et à d’autres hypothèses : démarche normale de la pensée où s’illustre une dynamique du concept. Mais dans les sciences dites « sociales »… il n’en va pas tout à fait de même. Pourquoi, par exemple, se demander si les réactions de violence sont plus ou moins bien admises en fonction de l’adhésion ou non aux idées défendues ? Une telle question vient-elle d’une tradition de recherche antérieure qui aurait abouti à ce que l’on traite le concept de violence de cette manière-là ? Il semble que dans ce cas, la motivation soit elle-même sociale, voire politique.

En retour, inévitablement, on se demandera si dans les sciences dites dures, il n’y a pas aussi des motivations de cet ordre. Après tout, si l’on cherche dans telle ou telle direction, ce doit être aussi parce qu’on attend des retombées sociales ou politiques (penser aux recherches sur l’énergie, sur les semences, sur la biotechnologie). Ces questions sont naturelles. Ce que j’admettais moins et trouvais moins naturel c’est que l’on pousse l’analyse dans cette voie jusqu’à mettre en doute le caractère objectif de la science, comme si toute la science n’était que construction sociale, ce qui fut affirmé un temps par Bruno Latour (et d’autres que lui). Or, je peux vous l’assurer, dans l’édification d’une théorie mathématique par exemple, la construction sociale, si jamais elle existe, est tout simplement anecdotique, de même en physique ou en biologie moléculaire. Les chercheurs ne sont pas des sujets qui s’amusent à mettre en évidence les fantasmes qui les animent. Leurs démonstrations ne portent pas la marque de leurs désirs secrets, ni même de leur appartenance de classe. Si, comme le disait Latour dans les années quatre-vingt, la science n’est qu’un système de croyances comme un autre, elle a cette particularité qui fait toute la différence avec les autres systèmes, que les « croyances » qu’elle articule sont régulés par une notion-clé, celle de vérité. On ne sait pas toujours prouver la véracité d’une hypothèse, mais on sait très souvent prouver… sa fausseté (et c’est le grand mérite de Karl Popper d’avoir dégagé le critère selon lequel une théorie scientifique est une théorie falsifiable, c’est-à-dire une théorie au sein de laquelle on peut toujours imaginer l’épreuve qui va la contredire). Je concède évidemment que tout dans la réalité ne soit pas aussi idyllique, que certains, face à des contradictions préfèrent parfois mettre sous le tapis les résultats qui les gênent, qu’une hypothèse, comme le disait Duhem, ne peut être soumise à l’épreuve de l’expérience de manière isolée, que c’est alors toujours un ensemble structuré d’hypothèses qui peut l’être et alors, en ce cas, qu’il y a beaucoup de pas possibles avant de décréter la fausseté de la théorie, qui passeront par ses multiples refontes et reformulations… La science se fait sur un temps long, et c’est bien ce qui a gêné beaucoup de commentateurs dans la période présente marquée par la pandémie… mais en dépit de tout cela, qui est bien réel (et peut en effet justifier une sociologie de la science afin de mettre en évidence les causes des blocages, des aveuglements ou des tendances à se mettre sous un autre régime que celui de la vérité), la science n’est pas comparable aux autres systèmes de croyances : elle possède des critères fiables grâce auxquels il peut être décidé si un énoncé lui appartient ou ne lui appartient pas, ce qui n’est pas le cas d’une religion par exemple.

Latour et les métaphores

Le point de vue développé par Latour dans son dernier opuscule (et dans les précédents ouvrages probablement, mais que je n’ai pas lus) renouvelle cette approche. Bruno Latour est sans doute toujours à classer parmi les « anti-rationalistes », dans la mesure où selon lui, la science et la raison ne sont pas les idéaux transcendants qui doivent prévaloir en toute circonstance, mais où il faut leur adjoindre la sensibilité et l’intuition et accepter d’entendre la voix des êtres qui, apparemment, n’appartiennent pas au règne de l’homme raisonnable, comme les oiseaux ou les arbres, voire même les glaciers et les volcans. Et même si on penche, comme c’est mon cas, plutôt vers le rationalisme, on a quelque chose à tirer de ses réflexions, comme de celles des chercheurs de sa mouvance que l’on a parfois baptisés du nom « d’écosophes » (Baptiste Morizot, Emmanuele Coccia, Nastassja Martin, Vinciane Despret etc.) parce qu’ils font entrer dans notre champ de pensée des phénomènes et des objets qui jusqu’à présent étaient perçus comme négligeables.

Une particularité des chercheurs du genre de Bruno Latour (ou Isabelle Stengers, ou Vinciane Despret etc.) est qu’ils affectionnent les métaphores. C’est comme si, selon eux, la métaphore était une figure de raisonnement aussi fiable que, mettons, le modus ponens ou le refus de la contradiction. Ont-ils raison, ont-ils tort ? Ceci, comme tout, bien sûr, se discute. Personnellement, cela me laisse songeur. Dans l’absolu, la métaphore a autant de « valeur » qu’une déduction logique : j’entends par là que les deux sont des mécanismes de langage. Elles se différencient par le fait que l’une est de l’ordre « vertical » ou paradigmatique : il s’agit de substituer un terme à un autre, les deux étant supposés avoir une ressemblance structurelle (et non substantielle), alors que l’autre est de l’ordre « horizontal » ou syntagmatique : il s’agit de substituer à un terme un autre qui figure en relation de continuité (ou contiguïté?) avec le premier, cette relation reposant sur une règle admise qui régit des entités de même niveau de langage (exemple : si on annonce de la pluie, je vais mettre mon imperméable). Si la déduction logique est régie par des lois jusqu’à faire système (on parlera par exemple de système logique du premier ou du deuxième ordre), la métaphore ne l’est pas. Une théorie formelle de la métaphore est à envisager, mais on peut douter de sa faisabilité. C’est pourtant ce qu’ont tenté de faire sémioticiens et spécialistes de théorie littéraire à une époque déjà lointaine (structuralisme des années soixante), et je note d’ailleurs qu’au début de ses travaux, Bruno Latour a voulu se rapprocher de l’un des sémioticiens les plus connus de l’époque, Algirdas Julien Greimas, en reprenant sa notion d’actant. Finalement, la notion de métaphore apparaît fragile en tant qu’outil de raisonnement, mais pas complètement hors d’usage : après tout, une ressemblance de structure peut être validée ou réfutée, elle aussi. Ne peut-on pas penser que lorsqu’on applique un modèle mathématique à une réalité quelconque, c’est de métaphore qu’il s’agit ? Ainsi des modèles mathématiques souvent appliqués en épidémiologie. Mais Latour ou Stengers se méfient de ces modèles car ils y voient surtout du réductionnisme.

Le confinement et la métamorphose

Le texte de Latour commence par une métaphore, justement. Notre position actuelle, qui est très soudaine et nous plonge brutalement dans un ensemble de contraintes que nous n’envisagions même pas avant le confinement, aurait pour homologue celle du jeune Gregor Samsa, le héros de Franz Kafka, lorsqu’il se réveille en grosse blatte. Finis pour lui les mouvements qu’il exécutait si facilement auparavant, finie la sensation d’infinie liberté qu’il éprouvait chaque matin en se levant. Le voilà désormais cloué sur son lit, ne pouvant plus qu’agiter ses petites pattes dans des efforts grotesques pour se relever, inspirant le dégoût, rejeté par les membres de la famille qui, eux, sont restés à l’étape d’avant. Mais en même temps éprouvant d’une manière totalement nouvelle son sentiment d’appartenir à la nature, d’être au même niveau que les autres êtres qui la composent (bactéries, insectes, batraciens, poissons, arachnides, etc. jusqu’aux mammifères et aux humains), sans qu’aucun de ces êtres ne domine les autres… Bref, dit Latour, il faut imaginer Gregor Samsa heureux. D’autant que le devenir-insecte est ce qui nous attend tous. Nous éprouvons un drôle de sentiment, nous qui sommes sans arrêt ramenés à notre finitude, obligés de penser sans cesse à ce que nous rejetons de CO2 dans l’atmosphère, à ce qu’est notre poids sur la Terre, notre nuisance à empoisonner les sols, faire fuir les animaux, restreindre leurs possibilités de vie pour que finalement nous apparaisse le spectre de l’effondrement. Si nous vivions comme un termite ou une fourmi, alors nous aurions moins de mal, car nous pourrions avancer parmi nos déjections et secrétions et nous comprendrions enfin la dualité présente entre nous, comme corps avançant dans la pénombre, et notre milieu, celui que nous engendrons au fur et à mesure que nous avançons… car, dit Latour :

Un urbain tout nu, cela n’existe pas plus qu’un termite hors termitière, une araignée sans sa toile ou un Indien dont on aurait détruit la forêt. Une termitière sans termite, c’est un tas de boue, comme les quartiers chics, pendant le confinement, quand nous passions désœuvrés devant tous ces bâtiments somptueux, sans habitant pour les animer. (p. 18)

Nous voyons donc ici une métaphore productive : si notre situation de confinement peut être comparée à celle que vit Gregor Samsa en se réveillant en blatte (ou en cafard, on ne sait trop) parce que dans un cas comme dans l’autre, nous sommes dans un premier temps tristes d’avoir perdu ce qui nous paraissait si évident auparavant (pour nous par exemple, aller boire un café au bistrot du coin, nous déplacer, voyager sans limite, prendre l’avion et franchir les frontières pour atteindre la Chine, le Japon ou l’Amérique du Sud avec l’aisance d’un humain libre – pour peu toutefois que nous en ayons les moyens financiers, que nous appartenions donc à cette classe un peu riche « qui peut se le permettre »), on peut aussi spéculer sur ce que nous pouvons tirer de positif de ces deux situations. Nommément un recentrage vers ce que nous sommes vraiment : des êtres pas si glorieux après tout, et qui n’auraient jamais du oublier de quoi ils sont faits, ni leur dualité avec les structures qui les environnent et que, le plus souvent, ils ont eux-mêmes construites. Comme les termites ont construit eux-mêmes leur termitière : celle-ci ne leur a jamais pré-existé. (Pourtant Gregor n’est pas un termite, Kafka aurait mieux fait, donc, de le métamorphoser en termite : apparaissent toujours, à un moment ou à un autre, les limites d’une métaphore…)

Gaïa, notre termitière

Bruno Latour nous montre avec talent ce qu’est la zone infime et fragile (que les chercheurs nomment la « zone critique ») sur laquelle se déroule notre existence, frêle pellicule à la surface de la planète Terre assimilable depuis l’espace à une couche de lichen. Un peu de poussière finalement qu’un rien pourrait arracher… au point qu’on finit par se demander si la défense de si peu vaut la peine… (c’est là le risque encouru par ce genre de position car nous n’avons envie de vivre ni comme grain de poussière ni comme cloporte et cela ne nous stimule pas dans la défense de notre humanité). Cette pellicule, cet habitat semblable à ce que la termitière est pour le termite, qui nous façonne autant que nous le façonnons, c’est Gaïa, ou simplement « Terre », sans article bien sûr, parce que c’est la façon de faire la distinction avec la terre, autrement dit cette planète comme une autre que l’on peut voir de loin dans le cosmos. Deux perspectives créant deux objets différents, l’un serait ce que les anciens nommaient le sublunaire, et l’autre le supra-lunaire, ce qui débute au-delà du limes, que ce soit quelques kilomètres en-dessous de nous ou quelques kilomètres au-dessus, bref, tous les lieux auxquels on ne peut accéder que bardé d’instruments et dont nous ne pouvons donc avoir une connaissance qu’indirecte. Même le cosmonaute quand il se lâche dans l’espace hors de sa capsule ne possède aucun rapport direct avec l’espace qu’il explore, les galaxies ne sont connues que par des engins époustouflants – j’ai vu récemment à la télévision le radio-télescope situé dans le district de Pocahontas, en Virgine Occidentale, qui permet de « voir » les galaxies et d’évaluer leur luminosité réelle, mais « voir » ici est métaphorique, ce qu’on « voit » ce sont des reconstitutions grâce à des programmes informatiques à partir de signaux perçus dans le très-lointain. On dira bien sûr que ce point de vue n’est pas nouveau : il y a beau temps que nous savons que la science est faite pour aller bien au-delà de nos sensations. Jusque là, on y voyait un avantage de la science, or, dans l’esprit de Bruno Latour, c’est un handicap… comme si ce que nous percevons sur nos écrans n’était pas le « tout-à-fait vrai » en somme, et qu’il faille le percevoir avec circonspection. C’est donc à un renversement de tendance que nous invite le philosophe-sociologue, bien résumé par ce passage :

Contrairement aux illusions des générations précédentes qui voyaient Gaïa comme des taches bizarres se détachant sur un espace homogène, lisse et continu d’Univers, les terrestres ont plutôt tendance, en inversant l’image, à rencontrer sur leurs chemins des îlots d’Univers maintenus à grands frais qui se détachent clairement, par le tranchant de leurs bords, sur le léger tapis tissé par l’enchaînement que les vivants emmêlés ne cessent de ravauder. (p. 49)

Nous aurions donc depuis longtemps créé des illusions de savoir au lieu de nous concentrer sur l’immédiatement percevable. On objectera que ces prétendues illusions nous ont permis de concevoir ce qu’est un espace, ce que sont des forces, comment les astres tournent, comment nous pouvons atteindre Mars ou Saturne, d’où viennent les ondes terrestres, comment se forment les séismes, d’où viennent les continents, comment soigner les malades, augmenter l’espérance de vie et bien d’autres choses encore qui font que nous vivons et que nous nous émerveillons face aux aurores boréales, aux levers de soleil en montagne, aux créations artistiques et aux grands textes de la littérature. Mais l’imminence des catastrophes, selon Latour, devrait nous faire renoncer à cette puissance, laquelle aurait été toujours acquise au détriment de l’infra-humain ou du non humain.

à suivre (la semaine prochaine)

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Une anomalie littéraire

« Anomalie » a au moins trois interprétations dans le roman qui vient d’être couronné du Prix Goncourt : c’est bien sûr le récit d’une anomalie de taille dans l’espace-temps, j’y reviendrai, c’est aussi le titre du livre surprise produit par l’un des personnages du livre, un certain Victør Miesel (ensemble vide s’il vous plaît!) et puis… c’est une anomalie en lui-même quand on songe à ce que sont en général les livres qui reçoivent le prix Goncourt… Les jurés de cette année ont été savamment déviés de leur orbite, un coup du virus sans doute. Un livre drôle, inspiré en partie par la science, qu’on ne lâche pas en route… un livre de métaphysique, où ne se trouve pas la moindre trace de sociologisme (contrairement à maints romans contemporains), ni même une once d’indignation bon ton. Si ! Sauf au début, mais c’est de bonne guerre, et… justifié (selon moi) quand il est dit ceci :

Blake fait sa vie de la mort des autres [Blake est un tueur à gages]. S’il vous plaît, pas de leçon de morale. Si on veut discuter éthique, il est prêt à répondre statistiques. Parce que – et Blake s’excuse – lorsqu’un ministre de la Santé coupe dans le budget, qu’il supprime ici un scanner, là un médecin, là encore un service de réanimation, il se doute bien qu’il raccourcit de pas mal l’existence de milliers d’inconnus. Responsable, pas coupable, air connu. Blake, c’est le contraire. Et de toutes façons, il n’a pas à se justifier, il s’en fout.

C’est dit une bonne fois, sans qu’il soit nécessaire d’y revenir, bien plus efficace que des tonnes de déploration. Ensuite… eh bien, ensuite, le récit va bon train. Dans la première partie, la présentation des personnages, un par un en file indienne s’il vous plaît. Tous des cas individuels, comme nous le sommes tous. Chacun avec ses bizarreries, ses talents cachés, ses déboires et ses rêves. Victor Miesel (quand son « o » n’était pas barré, signe du vide) a rencontré la femme de sa vie… seulement voilà, il ne lui a presque pas parlé, et elle a disparu, il ne l’a jamais revue. C’est bête quand même. Cela me fait penser, allez savoir pourquoi (mais si, vous savez pourquoi, car il est question d’Oulipo dans les deux cas) à Raymond Queneau (photo ci-contre) et à son personnage de Cidrolin dans Les fleurs bleues, qui s’appelait Cidrolin parce que… c’est si drôle, hein ? Je crois d’ailleurs me souvenir que ce roman aussi était construit sur une idée de dualité : Cidrolin, notre contemporain (enfin… dans les années soixante) rêvait au Duc d’Auge (qui, lui, vivait au Moyen-Âge), et réciproquement, dès qu’il s’endormait, le Duc d’Auge se rêvait en Cidrolin… Mais dans le roman d’Hervé Le Tellier, la dualité est dans l’instant présent, l’un ne rêve pas qu’il est l’autre puisque les deux sont 1) rigoureusement identiques l’un à l’autre (mêmes gênes, même vie intérieure, mêmes sentiments) et 2) vivant dans le même temps – si ce n’est un décalage de quatre mois, que l’un a vécu mais pas l’autre, ainsi pour Blake, il y a un Blake Mars et un Blake Juin… Allez comprendre quelque chose… Je peux bien le raconter, puisque tout le monde déjà en a entendu parler : on doit ce prodige à un événement surprenant qui se serait déroulé le 10 mars 2021 autour de 16h13 , date à laquelle le vol Air-France Paris-New York fut pris dans une tempête inouïe qui causa des turbulences telles que beaucoup de passagers crurent leur dernière heure venue, mais fort heureusement, peu de temps après, l’avion est sorti du cumulonimbus embrasé par un soleil radieux, et a failli aller se poser sagement comme convenu à JFK. Sauf que… le même avion s’était déjà posé et que nous n’étions plus au mois de mars mais en juin. Quelque chose n’allait pas et « les autorités » comme on dit, ne tardèrent pas à intervenir et l’avion fut redirigé vers une base militaire. Autrement dit, le temps avait bifurqué ! A un moment très précis, on était passé sans transition du 10 mars mars au 24 juin, un avion et toute sa cargaison de passagers s’étaient littéralement dupliqués. Il y eut deux Blake comme deux Joanna, comme deux Victor, deux Lucie, deux Sophia (une petite fille), deux David (le pilote) ou deux Adrien… Voici l’intrigue. Et maintenant, sachant cela, comment en venir aux explications ? La thèse favorite est celle de la simulation. La (re)production en deux points distincts de l’espace temps d’un complexe d’objets, cela ressemble à un programme d’ordinateur qui enverrait un scan sur deux imprimantes différentes à deux moments différents, par simple erreur de code. Cela semble magique. Mais cela supposerait que nous soyons tous et toutes, et nos environnements en même temps, de pures simulations créées sur ordinateur. Ne lisant pas ou peu de science-fiction (je sais, c’est un tort) j’ignore si des auteurs ont déjà songé à cela, il ne m’étonnerait pas que ce soit le cas, et alors ce roman serait un récit de science-fiction tombé par erreur dans ce qu’on appelle « la littérature blanche », et en cela, une anomalie comme dit plus haut. Il y a eu Matrix, célèbre film, mais comme le fait remarquer un personnage clé de « L’anomalie » (un chercheur convié à résoudre le problème), dans Matrix, de vrais humains se mêlent à des simulations au sein d’un vaste programme qui les emprisonne. Ici, il n’y aurait pas de « vrais » humains. Mais d’abord qu’est-ce que cela voudrait dire… « de vrais humains » ?

« L’anomalie », roman passionnant parce qu’il pose une foule de questions philosophiques. Bien entendu sur l’identité d’abord. Ou l’indiscernabilité. Peut-il exister deux objets indiscernables l’un de l’autre ? Si on ne peut pas discerner deux objets, alors ils ne sont qu’un. Or, ici on parle d’individus qui sont deux, ils ne sont donc pas vraiment indiscernables – d’ailleurs ils ont quatre mois d’écart – ce qui invite à créer un concept intermédiaire. Entre l’indiscernabilité et la gémellité, par exemple. Que sont deux clones l’un par rapport à l’autre ? Sans compter qu’au cours d’un laps de temps de quatre mois, il peut s’en passer des choses… on peut mourir par exemple. C’est ce qui est arrivé à Victor/Victør. Victor Mars a eu le temps d’écrire son « Anomalie », texte fulgurant qui l’a fait sortir de l’ombre, puis de se suicider en sautant d’une falaise, mais Victor Juin, celui qui revient… n’a nulle envie suicidaire, et ne se reconnaît guère dans ce recueil d’aphorismes un peu vaseux…

Si nous sommes des programmes, qui nous a créés ? Des programmes eux aussi ou bien de vrais êtres ? Admettons que nous soyons créés comme programmes. Cela résout évidemment nombre de nos questions métaphysiques : il n’y a plus ces éternelles discussions sur l’opposition entre libre arbitre et déterminisme. Spinoza se lit sans aucun sentiment de contradiction. Les expériences de Libet prennent sens : avant que nous ayons conscience de l’intention de lever le bras, l’impulsion de lever le bras est déjà partie, et oui, puisque notre conscience n’est que le film produit a posteriori pour nous donner l’impression d’être libre et que cela justement fait partie des spécifications du programme qui nous anime. Avouons que ce serait pas mal comme « solution ». Sauf que l’on se heurte à ça : ceux qui nous ont programmé, qui sont-ils ? Pourquoi seraient-ils plus « vrais » que nous ? Pourquoi ne pas penser qu’ils le sont aussi, programmés ? Par qui ? Et ainsi de programmeurs en super-programmeurs, on va loin dans les niveaux « méta »… sans arrêt prévisible. Alors, qu’y gagnerait-on? Bon je sais ce qu’on va me dire : ce truc là, c’est Dieu. Autrement dit, Le Tellier aurait trouvé une nouvelle preuve de l’existence de Dieu… Au dix-huitième siècle, Dieu était le grand horloger, aujourd’hui, c’est le grand programmeur… tout est fonction de la technologie qui prédomine à une époque. Mais l’idée du monde informatique, de l’informatique céleste comme l’a dit si bien le philosophe Mark Alizart, était déjà dans l’air depuis longtemps (Alizart pointe du doigt… Hegel en personne!). Seulement moi, je ne crois pas en ces poupées gigognes de programmeurs de programmeurs de etc. Je crois que c’est nous qui programmons. Vous voulez que je vous dise ? Eh bien, voilà : l’univers et le temps sont refermés sur eux-mêmes, cycliques. L’humanité programme de mieux en mieux et l’informatique devient à jamais toute puissante, si bien qu’à la fin, elle retourne au début, et là elle engendre le monde dans lequel nous sommes, avant que le même cycle se reproduise un nombre indéfini de fois. Façon de dire comme, je crois, un philosophe actuel dont je n’ai pas retenu le nom, que Dieu n’est pas au début, mais à la fin et que c’est nous qui le construisons.

Allons… Dieu existe, Elon Musk l’a déjà rencontré.

Bon, je blague, hein… (mais pas tellement si l’on prend au sérieux les travaux du philosophe suédois Nick Bostrom, sur lesquels sont basées les hypothèses du présent livre, qui affirme que rien ne s’oppose à ce qu’à force de sophistication, un simple ordinateur portable puisse contenir dans le futur des milliers d’esprits simulés qui ne se distingueront plus des esprits humains ordinaires, et que donc, peut-être déjà, si ça se trouve, nous sommes dans un tel ordinateur…).

La fin du livre de Le Tellier, autant le dire, est angoissante. Qu’est-ce qu’un esprit standard peut faire de son double ? Cela ne semble pas prévu dans le programme… Nous revenons à la même question: comment être à la fois identique et différent ? Certains personnages se sacrifient pour laisser vivre leur double, d’autres se séparent en espérant plus jamais se revoir, des couples se déchirent car celui qui reste au milieu des deux doubles ne sait plus où donner de la tête, il peut avoir donné naissance à un embryon dans l’intervalle des quatre mois, auquel cas, bizarrement, l’autre exemplaire n’est pas enceinte, or c’est la même personne, etc. etc. On voit le nombre de paradoxes et de situations intenables que la duplication des esprits engendre. Le roman de Le Tellier ne va pas très loin dans cette exploration, il préfère qu’on en finisse d’une manière plus radicale… mais je ne vous dirai pas la fin.

Jolie image que celle d’un texte qui se désagrège en même temps que la réalité…

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