Anne Dufourmantelle (1964 – 2017)

Une fois n’est pas coutume, je vais recopier quelques passages d’un auteur sans presque donner de commentaire. C’est parce que cet auteur, en fait une auteure (autrice?) est pour moi fondamentale. Philosophe et psychanalyste, elle a écrit, avant de mourir de la manière qu’on sait, quelques textes qui portent sur notre intime, développant une vision qui, à la lire, nous fait du bien car elle est plus explicative que de longs traités, qui seraient basés sur les neuro-sciences par exemple.

La psychanalyse, la référence à des penseurs difficiles (Derrida…) nous aident à démêler ce qui au fond de nous fait panique. Au-dedans de nous, ça hurle tout le temps, ça parle dans le désordre et ces paroles multiples parfois nous entraînent dans la panique, ou dans l’angoisse. Le discours psychanalytique ou philosophique au sens où l’entend Anne Dufourmantelle, nous aide à faire taire ce bruit.

Ceci dit, panique et angoisse sont deux choses différentes si l’on en croit le texte suivant. « L’angoisse n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère » dit Anne Dufourmantelle, alors que la panique, elle, est présente. L’angoisse, après tout, est consubstantielle à la vie, elle est ce qui se passe quand l’esprit essaie de se mettre en rapport avec lui-même, elle est le prix à payer. Pour quoi ? Pour notre liberté. La panique est enlisée dans le corps du maintenant, elle n’est pas liberté, elle est juste le moment où nous nous retrouvons en lutte avec nos démons, moment d’indécision où s’entend le fracas des armes, ou devrait-on dire plutôt des larmes. Anne Dufourmantelle nous explique ainsi ce qu’est l’angoisse. Dans un deuxième texte, elle nous parle de notre perception. Les deux sujets ne sont pas étrangers l’un à l’autre : l’angoisse limite notre perception. La panique encore plus. Car dans ces moments, nous sommes obnubilés par un « je ». Nous sommes persuadés que c’est un « je » qui parle, que nous sommes uniques, et cela renforce justement notre souffrance. Or, certes, un « je » se dit, mais il se dit à partir d’un fond, d’un espace, d’un écho, d’un temps d’avant, d’une antériorité. Présence de l’enfant en nous et, au-delà, devine-t-on, présence de celle de ceux qui nous ont précédé dans la lignée, père, mère, grands-parents… La « perception » au sens de notre inconscient n’est donc pas la perception des neuro-scientistes ou des cogniticiens, elle va au-delà. Elle rend compte d’un autre nous-même qui est peut-être celui qui se tient là à côté de nous et nous intime l’ordre « d’être mieux », de vivre mieux, nous fait sans arrêt douter de nous-mêmes en nous persuadant que nous ne sommes pas, ou pas encore, dans la « vraie vie ». Illusion pourtant (enfin, je le crois) car la seule vie est celle que nous vivons, il n’y en a pas d’autre et sûrement pas d’idéale ou de parfaite. Mais c’est comme si nous parlions dans une chambre d’écho avec une forte réverbération : nous aurions l’illusion d’être deux alors que nous ne sommes qu’un. Je ne sais pas si Anne Dufourmantelle évoque cela ou si c’est moi qui le rajoute à ce qu’elle veut dire. En tout cas, j’y pense car je me souviens d’avoir lu Clément Rosset, qui est d’une toute autre filiation philosophique, mais qui, lui aussi, dit que nous avons sans arrêt à lutter contre nos doubles alors que le Réel est un. Et qu’il ignore même la représentation.

L’angoisse est un écran de fumée jeté sur la conscience pour lui épargner d’avoir à faire la lumière sur ce dont elle ne veut rien savoir. La vérité dont l’angoisse nous protège est celle, le plus souvent, d’un combat qui fait rage et dont nous ignorons tout. Le mettre à jour nous obligerait à trancher entre deux ordres de loyautés indéfectibles, celle venue de l’enfance, de secrets et de généalogies tronquées, de mémoires de guerre et de silences sacrificiels hors de portée ou interdits, l’autre nous convoquant à une liberté détachée de tout passé. L’angoisse ressemble à une neige sur un paysage dévasté ; à première vue tout est blanc, intact, presque irréel. C’est seulement avec le dégel que les accidents du terrain apparaissent. L’angoisse, comme la neige, fait en sorte que rien ne se révèle, que tout reste enseveli sous l’anesthésie légère de ce froid mortel. Et pourtant le mal-être surgit, le ventre se noue, la tête est nauséeuse, le sommeil disparaît, les insomnies sont cruelles, vaines. L’angoisse ne peut pas empêcher le combat de refluer sur le territoire du corps, elle peut simplement tenter de le garder inconnu. On ne sait pas pourquoi, au fond, on est si chaviré. Le constat d’échec ne suffit pas à expliquer que l’émotion vous serre la gorge à en pleurer, chaque fois qu’on voudrait dire un mot. Elle attaque le corps pour que l’esprit ne sombre pas, pour garder la force de continuer un peu. C’est de notre esprit que se nourrit l’angoisse, mais c’est notre corps qu’elle nous réclame, et c’est le ventre noué et le souffle coupé qu’elle nous broie doucement de l’intérieur sans nous laisser reprendre vie. L’angoisse est un corps à corps presque entièrement immatériel. Son territoire de guerre est psychique mais son action est d’abord physique. Elle économise le vivant mais le fait aller doucement vers la mort.

L’angoisse est le risque qu’aucun de nous ne veut courir, car il atteint le sens même de ce qu’est « être ».

L’angoisse nous rappelle qu’être vivant n’est pas sans prix. Que ce prix même est exorbitant. Hors de toute mesure, et que nous n’aurons jamais assez de quoi le payer, qu’il nous faudra peut-être toujours être débiteur auprès d’un autre. Agissant souvent à retardement, elle n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère (comme par exemple dans la crise de panique), elle vient d’un temps antérieur, parfois antérieur à votre existence même, elle réclame ses droits à partir d’une autre scène. Elle est un théâtre d’ombres sans accès à la source lumineuse.

Nous sommes des maisons hantées par des plaintes dont on ne sait plus à qui elles appartiennent mais qu’on a fait nôtres. Ce qui nous reste, à nous, c’est une plainte à vif en travers du coeur. Et un manque lancinant, quotidien, qu’on tâche de maintenir à flot dans les limites du raisonnable. Selon les circonstances, ce sera un manque d’amour, de douceur, de reconnaissance, d’argent, d’enfant, de liberté, de plaisir, tout cela emmêlé, à vif. Avec pour seul témoin de ce manque, l’enfant que nous étions. Un enfant qui exige réparation au centuple et au même titre, au même endroit, devenu le tyran de l’adulte, son tourmenteur quotidien. Notre hantise est la sienne, parce que son temps à lui ne passe pas. Ne passera plus jamais. Il est le temps figé du trauma. Il arrive que l’analyse puisse accueillir ce manque […] L’enfant fantôme est reconnu, pour un temps il accepte de surseoir à l’économie infernale de la dette, son recouvrement impossible.

Le chemin de la liberté spirituelle, c’est la reprise, disait Kierkegaard. Comment dire à cet enfant, tu n’obtiendras pas réparation, pas à l’identique, peut-être pas du tout… Désenvoûter la maison hantée que nous sommes ce n’est pas faire que rien n’y soit arrivé, qu’il n’y ait pas eu de charniers de guerre à proximité, qu’un secret n’ait pas été scellé entre quatre murs. L’enfant en nous peut-il l’accepter ? Comment ne pas se résigner, mais l’aider à rendre grâce pour ce qui est.

Le mélancolique est celui qui refuse d’oublier, comme le rappelle Derrida. Contre toute raison qui voudrait l’apaisement et l’oubli, l’effacement progressif de la blessure par le temps, le mélancolique maintient sa douleur envers et contre tout. Ce qui fait dire à Derrida : « Il faut la mélancolie ». Alors faire la part à toute mélancolie, c’est-à-dire, admettre l’inguérissable, et du fait peut-être de l’accueillir comme ce qui ne pourra être comblé, souffrance qui ne pourra être allégée, le manque alors devient la matière même d’élévation du désir, le lieu d’une relance de vie, pas seulement d’une espérance, mais un mouvement qui porte la vie […] Le manque comme l’angoisse sont des faims spirituelles, les éprouver comme telles ne nous épargne pas leur négativité, voire leur morbidité, mais elles peuvent devenir un vecteur de puissance dont la liberté est le nom.

(extrait de « Eloge du risque », ed. Payot-rivages)

/à suivre/

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De la musique en économie libérale

Valais – au pied du Dolent

La Suisse est un pays riche et heureux. Tant mieux pour les Suisses. On dit souvent que c’est un pays de cartes postales, mais mieux encore, élaborant sur le fameux paradoxe de la carte et du territoire, on peut dire qu’elle est une carte postale d’elle-même. Apparemment, tout va bien en Suisse. Le président actuel de la Confédération, un certain Alain Berset (inutile de s’en souvenir, il changera l’année prochaine) est un bel homme affable qui semble dire à tout le monde : soyez heureux. Peu de risque de scandale, peu de risque d’attentat. La constitution helvétique a ceci d’intéressant que le Président a surtout une fonction symbolique, représentative, il a peu de pouvoir, en tout cas pas plus que ses six collègues du Conseil Fédéral. Et il change chaque année. Le viser dans un attentat n’aurait donc aucun sens, il peut négliger les problèmes de sécurité et probablement se déplacer de concert en concert ou de festival en festival sans garde du corps, du reste qui le reconnaîtrait ? Heureux pays qui ne risque pas une affaire Benalla en plein été…

Festival de Verbier (CH)

Long préambule pour annoncer la tenue d’un Festival, celui de Verbier. Festival de musique (classique) qui existe depuis vingt-cinq ans, et que l’on doit à l’amour de Barbara Hendricks pour ce coin du massif alpin. Elle avait épousé un riche suédois, un certain Martin T:son Engstroem qui est toujours à la tête du Festival. Mais, allez savoir pourquoi, en ce vingt-cinquième anniversaire de création, sur les plaquettes, les programmes, les affiches tous plus luxueux les uns que les autres, le nom de la cantatrice est occulté, elle n’existe plus, la pauvre, alors que son (ex-) mari, lui, trône.

Barbara Hendricks

Tout comme brillent les marques prestigieuses qui donnent leur concours à l’organisation. Ce 30 juillet, on y donnait, le soir, à la salle dite « des Combins », un concert avec l’orchestre du Festival sous la direction de Gabor Takacs-Nagy. En première partie « les septs paroles du Christ » de Haydn : difficile de faire plus ennuyeux. On avait cru bon de pimenter l’interprétation de cette oeuvre, qui a nécessairement sept parties, d’autant de lectures de textes dans plusieurs langues (anglais, allemand, français, russe, italien, hongrois) évoquant la guerre de 14 (Apollinaire y figurait heureusement) afin de commémorer (un peu en avance) le centième anniversaire de l’armistice. Intention louable, mais absence de traduction et surtout : peu de liens avec l’oeuvre de Haydn… Bref, tout cela vous avait l’air de cheveux sur la soupe. En deuxième partie, heureusement, nous fûmes rejoints par le pianiste Andras Schiff (ce devait être Radu Lupu, mais, malade, celui-ci demanda à être remplacé) pour une exécution magistrale du concerto n°4 de Beethoven suivi d’une mélodie de Schubert (Mélodie hongroise D. 817). Cela vous réveille un homme fatigué par une marche en pleine chaleur, l’après-midi, autour de la montagne de la Dotse.

Mais, comment dire… quelque chose n’y était pas. Le public, sans doute. Peu de jeunes. Beaucoup trop de têtes blanches, mais encore cela ne ferait pas trop de problème, après tout, les vieux (dont je suis) ont bien droit à leurs spectacles… non, ce qui choque ce sont les tenues, les robes un peu trop échancrées, les couches de maquillage trop épais, les voilettes blanches qui rappellent des époques surannées, ces mains gantées qui tiennent des coupes de Champ’ à 18 francs suisses (la coupe). Public restreint qui mêle les authentiques mélomanes (bien sûr il en existe) à ceux qui viennent là principalement pour paraître. Les places « bon marché » (ou « pas trop chers », c’est-à-dire 50 francs suisses) sont très peu nombreuses, elles forment une rangée du fond et quelques sièges sur les bords : elles sont très vite réservées. On s’attendrait à une salle pleine, mais dès l’extinction des lumières, on se rend compte qu’il n’en est rien, la salle n’est qu’au tiers pleine, alors les spectateurs peuvent descendre, aller occuper les places bien plus chères, et ainsi ceux qui recherchaient les places « bon marché » mais s’y sont pris trop tard auront été exclu d’un concert auquel ils auraient pu assister…

Et ce glissement du faire (de la musique, d’un instrument) vers le paraître, qui plus est du paraître en public, est loin de n’affecter que ledit public, puisqu’il atteint le cœur de la musique même : les musiciens, qui sont « vendus » sur des plaquettes glacées comme des Lamborghini ou des hôtels cinq étoiles, les musiciennes surtout qui désormais ne sauraient se contenter d’avoir du talent, voire du génie, il leur faut aussi le look. Yuja Wang (piano) et Amanda Forsyth (violoncelle) exposent leur physique glamour sur les programmes comme si le charme de leur anatomie « expliquait » leur génie musical…

Je me souviens des mots de mon voisin et ami, Franck, professeur de musique à l’Ecole de Musique de Saint-Martin d’Hères : à ce rythme-là, la musique que l’on définit encore comme « classique » va-t-elle exister longtemps ? Parmi les jeunes, elle n’intéresse qu’une toute petite minorité : quelques enfants des classes supérieures qui ont eu le privilège de pouvoir acheter un instrument de musique (souvent très cher) et de suivre des cours avec de bons professeurs….L’ensemble du public potentiel, lui, sera de plus en plus rebuté par ce décorum, ce faste inutile, ces apparences « vieux jeu », cette évidence que la musique est déviée du rôle qu’elle avait et devrait toujours avoir de recherche esthétique vers l’instauration d’une marque de distinction. Les places très chères souvent ne seront occupées que par des personnes prestigieuses invitées par l’organisation du Festival ou par les annonceurs publicitaires afin de donner du clinquant et du « chien » au Festival ou aux entreprises qui le patronnent.

la belle Yuja Wang

On me dira que c’est là le destin de l’art en économie (ultra) libérale. C’est sans doute vrai. Heureusement, il se maintient en France des manifestations d’un tout autre type, où la chaleur humaine et l’enthousiasme mènent la danse, tel le festival d’Avignon, et qu’il faut préserver à tout prix. J’ose espérer que même les plus « libéraux » en France l’ont compris.

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Le jour où JF a appris qu’il était juif

J’ai connu Jean-François Derec il y a très longtemps. En arrivant à Grenoble au début des années soixante-dix, j’ai cherché quelqu’un pour partager avec moi un bel appartement bourgeois du centre, au 51 de la rue Thiers très exactement. A cette époque-là, une jeune troupe de théâtre faisait des étincelles, elle se nommait le « Théâtre Partisan », on y trouvait Georges Lavaudant, Ariel Garcia, Philippe Marichy et… Jean-François Derec. Ils avaient écrit, monté et joué une pièce qui avait pour titre « Les Tueurs », et qui était nourrie des thèmes qui nous exaltaient (et nous exalteraient toujours je crois), comme sortir du carcan rigide de la société gaulliste, changer les structures familiales, revoir les rapports entre les hommes et les femmes etc. Jeune enseignant de mathématiques à l’IUT, j’emmenais ou j’accompagnais mes étudiants à ce spectacle et après le spectacle, nous discutions sans fin. C’est ainsi que je fis la connaissance de Derec, et qu’un jour, je lui proposai d’être mon colloc. Il y avait aussi une jeune femme avec nous, elle deviendrait plus tard la mère de ma fille.

Nous avions tiré au sort les pièces de l’appartement. Jean-François avait hérité de la « vraie » chambre (et moi… de la cuisine!). C’est ainsi que j’eus l’honneur de voir répéter Georges Lavaudant (et Annie Perret), puis plus tard Marc Betton (décédé en 2015), dans mon salon. Nous parlions beaucoup. Jean-François évoquait quelquefois ses origines juives, parlait de son père surtout, que je connaissais un peu, un petit monsieur avec un chapeau noir qui tournait l’angle du Boulevard Gambetta avec un large sourire : il était heureux d’avoir acquis la nationalité française après avoir fui la Pologne dans les années mille neuf cent trente. Ainsi les parents de JF – comme on l’appelait – avaient échappé aux camps de la mort, ce qui n’était pas le cas du reste de sa famille, tous exterminés. JF avait un frère et une soeur et pour autant que je me souvienne, il était très fier de sa soeur, qui avait réussi de bonnes études (de philosophie? d’histoire ?) et vivait dans la région parisienne où elle exerçait le métier honorable de professeur de lycée. Un jour où nous parlions d’une encyclopédie nouvellement éditée, tout excité il me dit : « regarde, à la page « collaborateurs », il y a le nom de ma soeur ! » « ah, bon, elle a fait de la collaboration, ta soeur ? Y’ a pas de quoi être fier ! ». Bref, nous accumulions les blagues de (très) mauvais goût.

Je ne me souviens pas du frère.

Et puis JF est parti tenter sa chance à Paris, son idole était Rufus et, comme Rufus, il fit des spectacles à la Vieille Grille ou dans d’autres café-théâtres parisiens. Nous nous perdîmes de vue. Comme il lui fallait bien gagner sa vie, il accepta des seconds rôles au cinéma, dans « Le grand chemin », « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes » ou « Génial, mes parents divorcent », avec Josiane Balasko ou avec Claude Lelouch… puis il se fit « humoriste » dans les émissions télé de Laurent Ruquier ou de Philippe Bouvard. Il arborait un bonnet rouge, en avance sur les contestataires bretons de l’an deux mille treize. Je le regardais à la télé, il me faisait encore rire, surtout avec l’accent grenoblois qu’il avait gardé.

JF est revenu. Il était, tout ce mois-ci, sur la scène du Théâtre du Chêne Noir, à Avignon, dans le cadre du festival off. Bien sûr nous avions des places et même, comme nous ne voulions pas le rater, ayant réservé très tôt, des places au premier rang. Sous son nez. Il reprenait un spectacle déjà créé en 2009, mis en scène par Georges Lavaudant : « Le jour où j’ai appris que j’étais juif ». L’autre soir, au cours de l’émission « Le Masque et la Plume », une critique de théâtre s’étonnait du lien entre Derec et Lavaudant, elle manifestait par là sa croyance selon laquelle il y avait deux théâtres bien distincts, ou deux types de comédiens ou metteurs en scène bien différents qui ne se mélangeaient jamais : les « savants » et les « comiques », voire les « savants » et les « gugusses » alors que peut-être il n’y a qu’un théâtre et qu’un type de comédien. En tout cas, cette dame ignorait visiblement que derrière cette collaboration, il y avait une histoire. Le spectacle était magnifique, drôle et sensible. Derec partait de cette anecdote enfantine : à l’âge de dix ans, une petite copine lui demanda un jour de lui montrer son zizi en échange de quoi elle lui montrerait ses seins. Peu enclin à dévoiler son anatomie, le petit garçon hésita, ce qui lui attira la réplique : « je sais pourquoi tu ne veux pas montrer ton zizi, c’est parce que tu es juif et qu’il est coupé en deux ». L’enfant Derec crut que le ciel lui tombait sur la tête, il ignorait bien sûr à quoi ce qualificatif pouvait renvoyer et se demandait s’il devait faire part à ses parents de cette information… ils avaient déjà bien assez de soucis comme ça. Le reste est la vie à Grenoble dans les années soixante pour une famille juive, le jeune garçon tentant de dissimuler cette infamie. « Elle a un drôle d’accent, ta mère – oui, elle est italienne ». Et pourtant, il fallait du courage aussi pour se dire « rital » dans une ville proche de l’Italie qui a toujours fait abondamment recours à sa main d’oeuvre mais a jeté un oeil, au mieux condescendant, sur ces voisins de l’est et du sud. Derec raconte les tentatives désespérées d’intégration de la part des parents, surtout de la mère qui faisait tout pour ressembler à la bourgeoisie environnante et cherchait surtout à ce que ses enfants fussent « komifo ». La mère, on a tant dit sur la mère juive (« tellement qu’on a inventé une science spéciale pour elle, ça s’appelle la psychanalyse »)… celle-ci menace régulièrement de se jeter par la fenêtre. « Oïe, oïe, oïe…. ». Mais plus tard, Derec osera affronter son appartenance au judaïsme, les fêtes religieuses n’auront plus de secret et il saura quelques mots d’hébreu. Entre-temps, les parents seront morts, ce qui le réconciliera avec eux et lui fera comprendre un peu mieux les raisons des comportements dont il se moquait (« les parents, ça devrait mourir plus souvent »). Surtout il a retrouvé son vrai nom, Dereczinsky. Ainsi, ce n’est pas son sexe qui avait été coupé en deux, mais son nom, laissant tomber dans la sciure un bout inutile mais mystérieux, le « zinsky », un appendice qui s’était développé du côté de Lodz, en Pologne, mais qui n’existait quasiment plus. Derec y était allé voir, en dépit de la méfiance qu’éveillait en lui ce pays de l’Est connu pour ses pogroms, il n’avait rien trouvé, mais n’avait pas cherché à fond. Lodz était devenu une ville comme celles que nous connaissons à l’ouest, avec ses Mac Do et ses magasins Zara. Pas d’intérêt.

Humour juif ? Oui, bien sûr, de cet humour que seuls les juifs peuvent faire entre eux (et la salle, de ce point de vue, semblait bien coller à l’esprit du spectacle), comme pour ce dialogue entre l’auteur et sa femme, à la recherche d’un lieu de rassemblement pour une fête juive dans Paris, où ils sont invités : Elle (pensant trouver l’endroit) : « c’est ici ! – Lui : pourquoi, tu as vu plein de rabbins ? – Elle : non, j’ai vu plein de BM ».

Après le spectacle, nous sommes restés quelques minutes autour du théâtre, avec l’idée de le saluer, de le féliciter, mais m’aurait-il même reconnu ? Aurait-il apprécié d’être tout à coup mis en face d’une figure de son passé lointain ? Alors, tranquillement, nous nous sommes éloignés. Surtout que nous avions, à 22h, un autre spectacle à voir.

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Semaine avignonnaise – I

Le Festival comme chaque année, et la ville d’Avignon, comme toujours, apportent une bouffée de culture qui emporte toutes les fatigues et adoucit la chaleur. Même si… même s’il faut mettre entre parenthèses les marchands de nourriture qui nous exploitent, les serveurs agressifs et, de plus en plus, l’extrême difficulté à obtenir des billets dans le Festival In. Le 11 juin à 10 h, vous pouvez être prêts, assis devant votre ordi, le 12 juin à 10 h vous risquez d’y être encore… et avec bien peu de résultats. Ils sont beaux les critiques de théâtre du Masque et la Plume, à vous parler de Thyeste, de Summerless ou du dernier spectacle de Gosselin… ils ne se battent pas pour avoir les billets, eux. A se demander si… mais non, ne jouons pas les mauvaises langues, des privilégiés il y aurait ? Allons voir… vous n’avez peut-être pas cliqué au bon moment, c’est tout. Bref, je n’aurai pas vu Thyeste de Sénèque (et de Thomas Jolly). Pas faute d’avoir tenté. Bien sûr, j’aurais pu risquer le coup de me présenter à l’entrée le soir du spectacle… mais depuis Grenoble, y aller exprès sans même être sûr d’obtenir une place… Nous eûmes donc droit – quand même – à De Dingen die voorbijgaan (« les choses qui passent ») et à Certaines n’avaient jamais vu la mer. Un auteur néerlandais (Louis Couperus) mis en scène par un grand metteur en scène de même nationalité (Ivo van Hove) et une autrice américano-japonaise mise en scène par le directeur de la Comédie de Valence (Drôme) Richard Brunel. Deux magnifiques spectacles.


DE DINGEN DIE VOORBIJGAAN. Texte Louis Couperus, adaptation Koen Tachelet, mise en scene Ivo van Hove, dramaturgie Peter Van Kraaij, choregraphie Koen Augustijnen, musique Harry de Wit, scenographie et lumiere Jan Versweyveld, video Theunis Zijlstra, costumes An D Huys, avec Janni Goslinga, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Gijs Scholten van Aschat. Cour du lycee Saint Joseph, 72e Festival d Avignon.

Surtout le premier. L’auteur n’est pas très connu sous nos latitudes, on dit qu’il aurait fait l’objet d’une traduction mais impossible d’en trouver la trace… Ce Louis Couperus serait le Marcel Proust ou le Thomas Mann du plat pays. En tout cas, dans ce récit-ci (formé par la réunion de trois romans), il parle de trois générations d’une même famille, les plus âgés ayant autour de 97 ans, et partageant surtout un secret vieux de soixante ans qui va lentement se révéler : la grand-mère et son amant ont dû pour vivre enfin leur passion réciproque, occire le mari et ont soigneusement dissimulé l’affaire, commettant une sorte de crime parfait. Mais le remord… mais la culpabilité ont fini par imprégner l’histoire de la famille, d’autant que les enfants n’ont jamais été dupes. Mêlez à cela l’éternelle mélancolie des gens du Nord… leur rêve permanent d’un Sud qui enfin les libèrerait, les absoudrait peut-être ? Relents de Bergman, sombres tableaux qui nous évoqueraient presque Rembrandt, la mise en scène est très belle. Les nombreux personnages sont alignés en deux rangées qui se font face comme dans une salle d’attente d’hôpital, tout habillés de noir, ils attendent ainsi le jugement dernier. L’horloge du temps égraine son tic-tac tout au long des 2h 10 du spectacle, sauf quand arrive la mort de la vieille. Là, le temps s’arrête.

Un éclat de gaîté resplendit lorsque les enfants, Lot et Elly, se marient et qu’ils partent en voyage de noces au bord de la Méditerranée. Au loin, le grand miroir, celui qui nous renvoie notre image depuis le début du spectacle, et fait apparaître la scène bien grande, bascule : au revers, c’est un écran sur lequel on projette enfin de la couleur, des vues de la Côte d’Azur à moins que ce ne soit d’Italie… Mais les jeunes – qui se disent déjà vieux – n’ont guère la liberté qui leur permettrait enfin de vivre et de jouir de l’amour physique.

Quand la neige tombe sur les comédiens qui se lèvent en lent cortège funèbre, effet sans doute des projecteurs, c’est plutôt l’ombre portée par les flocons que nous voyons que les flocons eux-mêmes, ainsi la neige même nous apparaît-elle noire… Couperus veut néanmoins terminer sur une note optimiste, on croyait encore en ce temps-là à une vraie libération : il évoque un temps à venir où les conventions sociales se seront relâchées et où tous les amants pourront aisément vivre leur passion… Un temps où la structure familiale se serait dissoute. Et il voit comme un net progrès le fait que les heureux amants du futur pourront se lier et se quitter comme ils voudront, recherchant l’ivresse sans craindre aucun ravage. Comme si cela était possible…

Le deuxième spectacle apparaît plus léger à cause des couleurs pastels et notamment du rose, qui sonne comme un rappel des cerisiers en fleurs au Japon. On connaît le roman de Julie Otsuka : elle a voulu rendre hommage à ces femmes japonaises que l’on embarquait vers la côte ouest des Etats-Unis pour qu’elles y rencontrent des hommes qui, d’après les photos, étaient tous beaux et fringants mais qui, à l’arrivée, étaient de pauvres bougres qui se cherchaient des femmes. Scènes de violence sexuelle, cris. Mais ce ne sont pas les cris gutturaux des occidentales, qui nous déchireraient l’âme et nous tireraient les larmes, ce sont les petits cris, les cris légers de femmes asiatiques qui ont appris à se taire et se soumettre, et cela peut-être est encore plus déchirant. Les portraits de ces femmes sont projetés en grand sur des cubes. Plus tard, ce sera Pearl Harbour. On accusera toutes ces femmes d’être des espionnes à la solde de l’Empire japonais, on les éloignera, on les enfermera, on les fera travailler au loin dans l’est de la Californie. La plupart ne reviendront pas. Dans la dernière scène, une américaine – jouée par Nathalie Dessay – va prendre en charge leur souffrance, mais c’est pour dire aussi que peu à peu leur souvenir s’estompera. Elles auront simplement disparu. Comme un nuage de libellules ou comme des extra-terrestres qui n’auront fait que passer sur la planète Terre. Spectacle tout en douceur si on le compare au premier, mais tout autant remuant.

A part cela, il y a le « off » bien sûr… où l’on pioche au hasard, ramenant parfois des trésors et d’autres fois des filets vides. Il est bien vide, le filet que l’on lève, attirés que l’on était par la renommée de Jean-François Balmer, après être allés au Théâtre Actuel assister à une représentation du « CV de Dieu », texte de Jean-Louis Fournier, où nous aurions dû rire. Nous étions au contraire plutôt affligés devant cette situation burlesque mais dont on atteint vite les limites, d’un « Dieu » descendu du Ciel par faute d’emploi « là-haut » et qui doit présenter son CV à un DRH… On devine aisément les quiprocos, les clins d’yeux, les « je n’y suis pour rien, c’est la faute de mon fils », les « l’éternité c’est long, surtout vers la fin » etc. etc. somme de clichés et de mots déjà entendus mille fois offrant simplement au « grand acteur » l’occasion de briller à bon compte. Sans trop se fatiguer.

Lettre d’une inconnue – Laetitia Lebacq

Elle est moins connue, Laetitia Lebacq, et pourtant, elle, elle s’applique à nous restituer avec une émotion sincère le beau texte de Stefan Zweig, « Lettre d’une inconnue » (Théâtre des Corps Saints). N’ayant jamais lu ce texte auparavant, ma découverte était autant celle de son contenu que celle d’une interprète. Texte gênant, dérangeant et qui l’est encore plus aujourd’hui, sûrement, qu’à l’époque de Zweig car nous y introduisons forcément le contexte actuel des luttes féministes, et cet écrivain qui ne reconnaît même pas cette femme qu’il a déjà « aimée » et est loin de s’imaginer qu’il a pu lui laisser un enfant nous fait bien plus horreur à l’époque du #metoo qu’il devait faire en ces débuts de vingtième siècle où vivait Zweig… Laetitia Lebacq interprète ce rôle avec autant de douceur que de rage et de désespoir, sa voix souvent fluette sait devenir grave, on sent que l’émotion la transperce. Je l’ai rencontrée ensuite dans les rues de la ville où elle faisait elle-même la promotion de son spectacle, petite femme énergique, presque confuse qu’on l’ait reconnue.

Les années – adapté au théâtre par Jeanne Champagne

Beauté et saveur du « off » encore dans la mise en scène de « Les années », le célèbre roman d’Annie Ernaux, au « petit Louvre », salle des Templiers. Un homme et une femme jeunes seuls en scène avec un écran qui projette les images de notre enfance et de notre jeunesse, à nous qui sommes nés pendant ou juste après la seconde guerre mondiale. Images tremblotantes du début, de villes bombardées, de petits enfants présentant des signes de rachitisme, images de vacances à la plage de Sotteville, avec le père pendant que la mère gardait le bar-épicerie d’Yvetot, photos de classe, sages apprentissages de la lecture et des règles de politesse dans une France rigide et corsetée qui se reconstruit. Colonies de vacances, youkaïdi, youkaïda, premières règles, premiers amours, monitrice en 1958 (on sait qu’Annie Ernaux développera ce passage de sa vie dans Mémoire de fille, paru en 2016), bachelière, étudiante, mariée à un jeune homme de son âge, cadre administratif de la ville d’Annecy pendant qu’elle enseigne la littérature au lycée de Bonneville, on voit l’héroïne de ce récit peu à peu s’engager dans les luttes des femmes avant de connaître la révélation de mai 68, et de tout envoyer en l’air, forcément. A la sortie du spectacle, une dame qui peine à marcher me dit son émotion : « c’était exactement comme cela ! Et on ne regrette rien ! ».

Annie Ernaux

Olivier Py l’a voulu : le « In » était cette année sous le signe de la notion de genre, autrement dit de tout ce qui touche à la construction sociale de l’identité sexuelle. Par extension il y était nécessairement question des structures familiales et de leur évolution, et de la situation des femmes. La pièce d’après Couperus était en plein sur le sujet, celle d’après Julie Otsuko un peu moins, bien qu’elle abordât la question des violences faites aux femmes. Il était remarquable que le festival off s’emparât aussi de ce thème notamment au travers de ces deux pièces : La lettre d’une inconnue et Les Années. Et il y avait aussi une pièce dont je n’ai pas encore parlé, au Théâtre du Chêne Noir : La putain respectueuse, de Jean-Paul Sartre. Elle a été écrite en 1946. Avec audace, Sartre ose y mettre sur le même plan les victimes du racisme et celles du sexisme. Dizzy, la prostituée arrivée on ne sait comment dans une ville du Sud, se voit malgré elle prise dans un incident qui sert de prétexte au lynchage d’un jeune noir. Elle tente de le protéger mais les pressions sont trop fortes, elle signe le papier qui le condamne. J’ai aimé la mise en scène, très classique (du style de celles que l’on voit toujours au Chêne Noir), avec la seule réserve que… le rôle du jeune noir soit tenu par… un blanc! Pourquoi, dans ces conditions, ne pas avoir fait jouer le rôle de la prostituée par un homme ? Au moins, nous y aurions vu une intention, celle de montrer ce qu’on doit aux conventions. Mais non, on avait mis un blanc sans doute parce qu’on n’avait pas trouvé de comédien noir. Le soir, à la terrasse de restaurant où je me restaure, une dame volubile vient me vendre son spectacle : il s’agit d’un conte africain joué par deux comédiens, je lui dis que j’espère qu’ils sont africains eux-mêmes. Elle me regarde éberluée : elle n’avait pas pensé à l’objection. Cela m’a ouvert un peu les yeux sur une situation sociologique bien réelle autour de moi : que ce soit sur scène ou dans la salle, combien de personnes noires ? Ou d’origine maghrébine ? Bien peu, somme toute et c’est bien dommage… Le théâtre n’est-il pas l’un des meilleurs creusets d’intégration ?

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Absolu talent : « My absolute darling » de Gabriel Tallent

Le problème, c’est qu’on n’a aucune preuve que les autres humains sont conscients et vivants, comme nous. Nous, on sait qu’on est conscients car on fait l’expérience directe de nos pensées, de nos émotions, de cette manière inquantifiable qu’on peut éprouver à se sentir vivants, mais on n’a aucune expérience de la conscience des autres, si bien, si bien qu’on n’est pas certains qu’ils soient vivants, vraiment vivants, qu’ils aient une expérience de leur propre vie identique à la nôtre. Peut-être qu’on est la seule et unique personne réelle, entourée par des coquilles vides qui se comportent comme des gens mais qui ne sont pas dotées d’une vie intérieure comme nous. 
L’idée, en fait, d’après les philosophes, c’est de s’asseoir en face de quelqu’un et de lui casser les doigts avec un marteau. On voit sa réaction, il hurle. Il porte sa main à la poitrine. Tu en conclus qu’il agit ainsi parce qu’il a mal.
Mais ce qui se produit véritablement, quand tu es face à quelqu’un qui souffre, ce qui se produit véritablement, c’est que le gouffre entre toi et lui se révèle soudain. Sa douleur t’est totalement inaccessible. C’est presque comme une pantomime. Quand l’autre ne souffre pas, quand vous êtes juste en train de discuter tous les deux de Hume ou de Kant, tu peux croire qu’il existe entre vous deux un échange d’idées et d’émotions. Mais de le voir en souffrance comme ça, une fois la surprise passée, ça met en lumière le gouffre infranchissable qui sépare ton propre esprit humain de tous les autres, des personnalités étrangères. Ça met en lumière le vrai, le véritable état des échanges humains, et non pas l’état social ou imaginé. La communication n’est qu’un fin vernis, Croquette. 
Extrait de « My absolute darling » p.312

C’est ce qu’on appelle en philosophie cognitive le paradoxe des zombies. Comment être sûr en effet que nous ne sommes pas entourés de zombies ? Des êtres qui feraient tout ce qu’il faut pour qu’on les prenne pour des humains comme nous, mais qui n’auraient rien à l’intérieur d’eux-mêmes ? L’Intelligence Artificielle a sérieusement à voir avec ce problème. Cet extrait donne aussi le ton de ce roman renversant d’un jeune auteur américain débutant : Gabriel Tallent. On y trouve la violence extrême qui sourd presque à chaque page du livre. Violence de la nature (on peut sans doute rattacher cet ouvrage, publié en France chez Gallmeister, au courant « Nature Writing »), et violence de la folie.
Folie, quel autre mot peut-on appliquer au personnage de Martin, le père célibataire de l’héroïne fantastique de ce roman : Turtle, 14 ans ?
Turtle ou dit autrement Julia, Julia Alverston, en dernière année de l’école primaire de Mendocino, petite ville du Nord de la Californie.
Affrontement permanent, sanglant, incestueux avec le père pervers, affrontement sourd avec la société, incarnée par l’école, son proviseur, gros et cravaté, l’institutrice, travailleuse sociale autant qu’enseignante, qui roule en cabriolet rafistolé, fait son jogging sur la côte, essaie d’entrer en dialogue avec son élève, échoue, recommence, jusqu’à ce qu’on sente enfin la petite voix se frayer heureusement un chemin dans le cerveau de Turtle, une petite voix qui s’alimente des conseils sages d’un grand père qui succombera sous le poids du chagrin ou de la colère.
Affrontement avec la nature, autant avec la forêt dans laquelle se perdent les camarades de classe non initiés, Jacob et Brett, qu’avec l’océan où la puissance des vagues de la pleine lune est assez forte pour emporter à la fois Turtle et ce même Jacob vers des dérives inconnues. Main cassée, livrée au froid et à la nuit, la gamine réussit l’exploit de les sauver, elle et son copain, faisant démarrer un feu grâce au culot poli d’une vieille canette.
Mais Martin dans tout ça ? (le père). On entre ici dans la noire consistance du fond de l’âme humaine. Martin est sans doute un homme intelligent : Descartes, Hume sont ses lectures préférées, la bibliothèque est fournie mais le cerveau est sérieusement dérangé.
La citation ci-dessus révèle le fond d’angoisse d’un homme qui ne peut comprendre l’empathie, pour qui le seul rapport aux autres êtres serait le ressort amour / haine. Amour absolu, comme souligne le titre, mais qui, dans les marécages de l’esprit, n’a guère de différence avec la haine absolue.
Martin est de ces gens qui ne peuvent supporter la moindre liberté prise par ceux ou celles qu’ils prétendent aimer, pour qui tout geste de libération doit entraîner des représailles. La pire violence exprimée dans ce roman ne serait donc pas nécessairement celle de la nature, mais celle qui vient du besoin impératif de tout contrôler autour de soi.
Ce roman est aussi un roman d’armes. Il faut à l’auteur de sacrées connaissances en la matière pour mettre dans les bouches de ses personnages autant de descriptions techniques. Jamais on n’aura aussi bien compris le fonctionnement d’un Colt .45 ou d’un Remington 870, ni quand et pourquoi il s’enraye. Et heureusement que ça s’enraye parfois, ces foutus engins… En tout cas, Turtle en connaît un rayon sur le sujet. Autant que son père. Et pour cause, puisqu’il a passé une grande partie de son temps à le lui enseigner. Plutôt que le sens des mots.
Du coup, elle est forte, Julia, trop forte peut-être.
Tellement qu’on en vient à se demander si une éducation violente n’est pas la meilleure chose qui puisse arriver à un être humain si on veut qu’il s’en sorte face à la violence du réel… Même si son esprit à elle aussi vacille. Lui aussi entre amour et haine. Amour du père, haine du père. A l’unisson avec les mêmes sentiments ressentis par le père. Recherche de l’inceste tout en se promettant qu’à l’avenir, cela ne se reproduira plus…. Si son esprit vacille cependant, on sent qu’elle va résister au mal, à l’avilissement, qu’elle refusera d’imprimer en elle la haine de l’autre que voudrait lui transmettre le père. Dans tout ce qu’elle vit, elle reste un personnage innocent. Ce qui fait sa grandeur.

On frissonne beaucoup en lisant ces pages. Un psy pourrait-il seulement démêler cet écheveau de sentiments et de pulsions contradictoires ? Pas sûr… On se noie en même temps que les personnages dans l’eau salée des mers, dans les suffocations de haine et dans le vomi des douleurs trop fortes.
La scène finale (ou plutôt l’avant finale), l’apex, dure un siècle c’est-à-dire cinq chapitres, soit une quarantaine de pages, à une moyenne de huit pages par chapitre, évidemment je ne vous la résumerai pas, on ne dévoile pas la fin d’un thriller, mais on devine qu’il s’agit d’une mise à mort, dont le décor s’étale sur une dizaine de kilomètres, d’abord dans une maison du bord de la côte, puis sur une plage, dans les rochers, dans la mer, et on voit à la fin « le sang s’écouler en immenses bandes noires sur le sable humide. »

Mendocino (Californie)

Ce terrible roman est parfaitement écrit, du moins pour ce que l’on peut percevoir au travers de la traduction (signée Laura Derajinski) : évocation d’une nature luxuriante, passage habile du monde extérieur au monde intérieur des personnages, panique des êtres qui se traduit par une panique de l’écriture.
Sans doute la traductrice a-t-elle eu du mal à rendre un langage de jeunes américains dans l’équivalent qu’il pourrait avoir en français, elle essaie de le faire par le biais d’un usage – peut-être trop fréquent – de l’expression « genre » dans les phrases prononcées par les élèves (« Le lycée, c’est un peu… genre un peu… juste un tout petit peu naze »).

Gabriel Tallent, né en 1987 au Nouveau-Mexique et qui aurait mis huit années à écrire ce livre – ce qui ne surprend pas étant données la précision des descriptions et l’étendue des connaissances manifestée – rejoint la cohorte de tous ces jeunes écrivains américains si… talentueux que nous révèlent les éditions Gallmeister et dont l’écrivain drômois André Bucher se plaît à se faire le chantre en France : les Kent Aruf, David Vann, Jean Hegland, Louise Erdrich… (liste très longue en dernière page de noms dont il faut bien dire que la plupart nous sont inconnus) tous dont l’un des pères spirituels est sûrement Jim Harrison. Turtle restera un personnage de la littérature autant que la Delva de Harrison, justement, et nous rêverons encore un peu d’aller nous promener du côté de la Californie sauvage, celle du Nord, ou de l’Oregon qui n’est pas loin, en souhaitant seulement que les injures d’un Trump n’y trouvent pas (trop) d’écho.

Autre extrait (p. 216) :

Quand Turtle était petite et qu’elle se promenait avec son grand-père, elle lui demandait : « c’est quoi, ça ? » et il répondait : « Décris-le moi. » Et elle lui racontait ce qu’elle voyait. Elle faisait passer un brin de folle avoine dans la paume de sa main, les graines jumelles chacune ponctuée d’une pointe et d’une longue barbe noire inclinée. Elles avaient une jolie forme de fléchette, gonflée sous la pointe et s’affinant au-dessus. La moitié inférieure de chaque graine était gainée d’une douce pellicule dorée, très évocatrice, légère comme la fourrure des bourdons mais lisse et collée à l’arrondi de la graine. Les longues barbes noires étaient rugueuses au toucher. Elle aimait la façon dont la balle s’égrainait dans sa paume. Il lui disait : « Quand une petite puce connaît le nom d’une chose, elle pense tout savoir à son sujet et elle ne regarde plus. Mais un nom ne veut rien dire, et affirmer que tu connais le nom de quelque chose revient à avouer que tu ne sais rien, moins que rien. » Il aimait dire : « Ne pense jamais que le nom est la chose, car il n’y a que la chose qui existe, les noms ne sont que des pièges, des pièges pour t’aider à t’en souvenir ».

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Bons romans de style classique – II – La salle de bal

Autre livre passionnant, mais sur un tout autre sujet : « La salle de bal » de l’écrivaine anglaise Anna Hope. C’est son deuxième roman. Le premier, « Le chagrin des vivants », semble avoir eu un beau succès. Anna Hope est née en 1974 à Manchester, elle a une gueule marrante (enfin, je trouve…) et a joué comme actrice dans des séries télévisées. Elle dédie son roman à son arrière-arrière-grand-père dont elle a découvert l’histoire avec beaucoup d’émotion : il avait été interné en 1909 dans un asile psychiatrique du Yorkshire, et cela probablement pour une simple dépression. Comme Charles Juliet l’a raconté à propos de sa mère (dans « Lambeaux »), les internements de cette époque étaient emprunts de beaucoup de cruauté et, en général, on n’en sortait pas. On mourait sur place. Notre Anna a donc voulu faire une enquête poussée sur cette institution du West Riding qui était connue localement comme l’asile de Menston et est rebaptisée dans le livre asile de Sharston. Cet asile avait la propriété remarquable de disposer d’une impressionnante salle de bal, que l’on peut voir d’ailleurs en photographie dans des archives réunies par un historien et photographe (Mark Davis) ici et pour la salle de bal ici. Contrairement à ce que dit Anna Hope dans sa note de fin de roman, cette salle ne paraît pas « en ruine ». Elle est juste vide désormais, alors qu’au début de 1911, année où se passe le roman, elle bruit chaque semaine de la musique d’un orchestre et des pas de danse des pensionnaires. Cette agitation tient simplement à la décision d’un jeune médecin, Charles, passionné de musique, violoniste, chef d’orchestre, persuadé au début de cette histoire que la musique et la danse peuvent redonner vie à ces indigents, ces « dépravés », ces pauvres malades qui sont vus avec condescendance… Charles est jeune, avide de participer aux débats de son temps. Or, en matière de soin aux aliénés, les débats se concentrent autour de la question de l’eugénisme, il s’est même créé une société, une revue eugénistes et il semble que les plus grands esprits de l’Angleterre de ces années-là aient versé dans cette idéologie : George-Bernard Shaw, Winston Churchill (alors ministre de l’intérieur) notamment. Peut-être faut-il y voir le poids du scientisme de ce début de siècle et la place prise dans la science par la statistique. Les scientifiques expérimentalistes d’aujourd’hui et les mathématiciens qui ont étudié la statistique mathématique connaissent les noms de Francis Galton et de Karl Pearson. Galton, dont les amateurs de probabilités connaissent au moins le fameux triangle (planche avec des clous qui illustre la convergence de la loi binomiale vers la loi normale) était un cousin de Darwin, il voulut appliquer les mathématiques à la théorie de l’évolution. Fondateur de la psychologie différentielle (branche de la psychologie qui cherche à établir des tests pour discriminer les individus selon des critères « objectifs ») il eut tôt fait de concevoir, en mélangeant traits différentiels et théorie approximative de l’hérédité que l’on pouvait peut-être améliorer la race humaine en empêchant certains traits négatifs de se propager, d’où l’eugénisme. Karl Pearson, autre grand statisticien, prit la relève de son maître. On sait ce que le nazisme doit à ces théories (nous voici alors de retour vers ce qui sous-tendait le roman de Lionel Duroy : finalement, tout se tient, surtout dans ces années du début et du milieu du XXième siècle). Voilà en ce temps-là où pouvait conduire le scientisme, de même d’ailleurs qu’à une époque plus récente, on a cru pouvoir déduire des travaux en génétique un véritable déterminisme des comportements et des dispositions (idée maintenant combattue avec succès par la tendance « épigénétique » qui reconnaît enfin que l’environnement a un rôle tout aussi déterminant, en activant ou au contraire en laissant inactif tel ou tel gène pourtant bien présent dans l’organisme du sujet). Charles, impressionné par l’aura de ces grands savants (et peut-être n’y avait-il pas moyen de faire autrement…) doit se positionner entre les « ségrégationnistes » et les « stérilisationnistes ». Les premiers cherchent simplement à isoler les patients du reste de la société alors que les seconds, on l’a compris, visent à leur interdire toute descendance. C’est pourquoi l’on frémit, dans les premières pages du livre quand quelques pensionnaires masculins sont réquisitionnés pour creuser des tombes au petit cimetière, et que l’on entend prononcer ces mots : « j’ai toujours entendu dire qu’il y avait des bébés qui naissaient ici, mais j’en ai jamais vu ». Mais le jeune médecin n’en est pas encore là : il veut expliquer au congrès de la société eugénique, face à Churchill qu’il admire, que l’on peut tirer profit (oui, profit) de cette masse de gens sans emploi dans un pays pauvre où il n’existe pas assez de bras pour se livrer à des travaux champêtres et à bien d’autres choses.

Alors, il y a Ella et John comme représentants de ces « aliénés » mis en cellules. Tous deux se trouvent là pour des raisons bien conjoncturelles. John a perdu une petite fille, puis sa femme, s’est retrouvé seul et totalement déprimé. Ella en a eu assez de sa condition de fileuse dans une usine du coin où l’on empêchait les travailleuses même de regarder vers l’extérieur : elle a balancé une bobine dans une vitre pour qu’enfin l’air frais entre dans l’atelier. Geste soudain, qu’elle regretta aussitôt : elle était prête à rembourser, mais rien n’y fit, elle fut tout bonnement internée. Pour le médecin Charles, ce sont de robustes personnes qui peuvent encore « servir », à qui il faut donner une chance : ils participeront donc au bal du vendredi, seule occasion où la moitié hommes et la moitié femmes peuvent se rencontrer.

Je ne raconterai pas la suite de cette histoire, cela ne se fait pas. On se doute bien qu’il y aura du désir en circulation entre John et Ella, qu’ils trouveront une solution pour se rencontrer au fonds d’un bois, sur l’herbe tendre et humide, seule rencontre d’ailleurs, et aux conséquences fondamentales. Pendant ce temps, le jeune médecin perdra un peu la tête. N’est-ce pas lui plutôt qui mériterait quelques soins ? On le devine chamboulé par ce qu’il découvre : la liberté et l’amour que se vouent d’autres que lui alors qu’il est tellement peu au fait de son propre désir… Ses frustrations vont le conduire au pire. Mais rassurez-vous : il y aura une sorte de happy end… ce qui, soit dit en passant, enlève un peu de crédibilité au roman… mais que voulez-vous, souvent les éditeurs hésitent avant de mettre en circulation des écrits trop noirs…

Sur la forme, le roman possède une structure « à trois voix » si l’on peut dire, tour à tour Charles, Ella et John s’expriment et c’est au travers de leurs regards respectifs que l’on découvre des personnages secondaires également touchants comme cette Clem, jeune femme sensible qui est là pour avoir refusé un mariage arrangé, dévoreuse de livres, mais à qui finalement le médecin sadique interdit la lecture, persuadé qu’il est sans doute que « la littérature, ce n’est pas bon pour les aliénés » et encore moins pour les « aliénées », Clem l’anorexique que l’on nourrit de force au moyen d’une sonde, mais qui se sauvera de sa manière à elle.

« La salle de bal », à l’instar de « Eugenia », comme l’on dit banalement « nous parle aussi de notre présent », ne serait-ce que par la confrontation que ces romans opèrent avec des idéologies qui n’en finissent pas de rôder autour de nous, racisme, antisémitisme, eugénisme… Quand ce ne sont pas les Juifs qui sont montrés du doigt, ce sont ceux qui souffrent psychiquement, les homosexuel-le-s ou les transgenre et la partie de la population qui occupe le haut du pavé ne manque jamais de ressources pour inventer des justifications à sa cruauté et à ses turpitudes…

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Bons romans au style classique – I – Eugenia

Deux bons romans que j’ai lus récemment : « Eugenia » de Lionel Duroy et « La salle de bal » de Anna Hope. Ils sont touchants parce qu’ils racontent des histoires à la fois vraies et troublantes, chacun sur fond historique et avec des personnages attachants. Ces deux excellents romans m’ont réconcilié avec le style « classique », moi qui suis plus « nouveau roman » que balzacien (pour reprendre cette vieille opposition née dans les années soixante).

Commençons par « Eugenia », un roman dont l’action se déroule dans les années quarante en Roumanie. Eugenia est une très jeune femme, dont les parents sont commerçants (en vins) dans la belle ville de Iasi (curieusement orthographiée Jassy), elle a deux frères, dont un aîné et un cadet. L’aîné, Stefan, est « nationaliste » (euphémisme pour fasciste) et le cadet, Andréi, est tendre et poétique. On vit en ce temps-là dans un antisémitisme qui n’est encore pas trop visible, Juifs et roumains non-Juifs coexistent. En face de chez Eugenia, il y a par exemple une pharmacie tenue par des Juifs, les Meyer, et sa famille entretient de bons rapports avec eux. La communauté juive est divisée en deux d’un point de vue sociologique : ceux qui ont réussi (à coups de diplômes chèrement obtenus) et ceux qui sont restés dans la misère. Qui songe à analyser les raisons d’une telle dichotomie, à se plonger dans l’histoire pour apprendre que de tous temps, les Juifs n’ont pas eu le droit de cultiver les terres, ont été cantonnés dans des métiers où ils devaient s’en sortir uniquement par leurs dons personnels, leur travail intellectuel à moins d’être condamnés à survivre sur les décombres offerts par les sociétés chrétiennes d’accueil ? Parmi les Juifs « heureux », figurent et ont figuré toujours des intellectuels. Dans l’Autriche voisine, Freud fut de ceux-là…

autre passionnant roman à lire sur ce sujet : Tabac Tresniek de Robert Seethaler, qui met en scène un jeune homme venu de Haute-Autriche à Vienne pour aider son « oncle » marchand de tabac et qui a pour client Sigmund Freud soi-même, amateur de gros cigares, déjà très âgé, pour qui le jeune homme se prend d’affection : on assiste à la montée du nazisme à Vienne, les magasins des Juifs sont détruits, les boutiques de ceux qui les aident aussi, et le Tabac de l’oncle Tresniek est évidemment perçu comme ami des Juifs puisqu’on y reçoit courtoisement Freud, le jeune homme se dévoue à l’illustre psychanalyste jusqu’au départ de celui-ci pour Londres, l’oncle sera enlevé par la milice, on ne le reverra plus, le jeune neveu non plus… et ne resteront de lui en devanture du magasin que les rêves qu’il s’était résolu à afficher quotidiennement comme dernière preuve de sa résistance à la barbarie.

Anna et Sigmund Freud sur le chemin de l’exil

En Roumanie, il y eut des écrivains, dont ce Mihail Sebastian dont s’éprend Eugenia. Ce n’est pas un personnage de fiction, Mihail Sebastian a vraiment existé. Il est l’auteur de romans qui ont fait date, comme « L’accident », et d’un journal, traduit et publié en Français, dont le livre de Duroy contient des extraits. Il s’appelait de son vrai nom Iosif Hechter. Il a survécu à la guerre, mais bien peu de temps puisque en 1945, il fut renversé par un camion militaire soviétique dont les freins avaient lâché, à se demander si « l’accident » n’était pas prémonitoire… L’héroïne de Duroy, si attachante, si lumineuse, avait fait sa connaissance grâce à sa professeure de lettres, une certaine Irina qui l’avait invité au collège dans le but de faire une conférence sur la littérature. Et là, premier choc, première fois où les yeux doivent se déciller : l’écrivain est agressé en pleine classe par un groupe antisémite, de ces groupes qui donneront un peu plus tard la sinistre « Garde de Fer » du maréchal Antonescu. Et au sein de ce groupe : le propre frère, Stefan, d’Eugenia. La professeure se bat vaillamment pour son invité, de même qu’Eugenia, qui n’hésite pas une seconde à venir à la rescousse. Désormais, au sein de la famille, les disputes et déchirements ne cesseront d’éclater. Romantique à souhait, Eugenia n’aura de cesse de retrouver Mihail et de l’aider à se cacher, le plus souvent avec difficulté tant le jeune écrivain semble souscrire à une sorte de fatalisme au nom duquel il se ferait bien arrêter sans résistance…

Lionel Duroy – crédit Hannah Assouline

Lionel Duroy tente d’analyser le désarroi objectif des populations juives de ces pays de l’Est européen. Angoisse et désespérance de gens – comme Sebastian – qui, se sachant Juifs, veulent à tout prix « s’intégrer » (comme on dit aujourd’hui), se sentir patriotes du pays d’adoption, ici plus Roumains que les Roumains, prêts à tout pour se faire accepter, y compris à s’auto-flageller et à fournir à leurs détracteurs des armes pour qu’ils les battent. Qu’on en juge : Sebastian se reconnaissait un père spirituel dans la personne de Nae Ionescu, écrivain – philosophe maître à penser d’une génération, il lui avait même demandé une préface pour son livre « Depuis deux mille ans » (qui relate les affres et souffrances d’un jeune Juif en Roumanie) or cette préface transpire d’un anti-sémitisme obscène… émettant des sentences comme : « Judas souffre et doit souffrir – parce qu’il est Judas. Dès lors, le Juif souffre ». ou bien : « tu es malade, Josif Hechter. Tu es malade parce que tu ne peux que souffrir et que ta souffrance est sans issue ». On croit entendre l’ignoble Heidegger affirmer que de toutes façons les Juifs ne peuvent pas « mourir » dans les camps de la mort puisqu’ils sont par essence étrangers à la notion même de mort (Conférences de Brême, cf. Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Emmanuel Faye, p. 663)… Pourtant, Sebastian ne rompt pas avec Ionescu. De même qu’il ne saurait rompre avec tous ces intellectuels roumains infects avant 1944 mais qui surent se refaire une vie après, notamment en France : Mircea Eliade, Emil Cioran (fervents défenseurs des ligues de la Garde de Fer). Il disait, Cioran : « il est des moments historiques qui font du juif un traître »… plus tard, on l’admirera en France pour son cynisme et son nihilisme…

De 1938 à 1942, les événements s’accélèrent : montée de Hitler, Anschluss de l’Autriche, envahissement de la Tchécoslovaquie, puis de la Pologne, pacte germano-soviétique, déclaration de guerre de la France et de l’Angleterre… pendant ce temps, en Roumanie, la Garde de Fer s’installe au pouvoir. Groupe initialement réprimé par le gouvernement « démocratique » nommé par le roi Carol II (et dont le fondateur sera exécuté), avec l’appui de Hitler il va finir par terroriser les démocrates et par s’installer au pouvoir. Cul et chemise avec les nazis, les membres de la Garde de Fer (qui s’est appelé avant cela « Légion de l’Archange Michel ») vont les seconder, une fois le Pacte germano-soviétique rompu par Hitler en 41, dans leur tentative d’envahir l’URSS, au prétexte d’abord de récupérer la Bessarabie et la Bucovine du Nord. Les Soviétiques ripostent en envoyant des avions bombarder des villes roumaines comme Iasi. Eugenia est devenue entre-temps journaliste pour l’agence Rador, sise à Bucarest. Elle assiste, impuissante au pogrom de Iasi (27 juin 1941), l’un des plus sanglants jamais perpétrés à l’époque moderne. Les nazis n’eurent pas à intervenir puisque c’est la majeure partie de la population roumaine « chrétienne » qui se chargea de la liquidation de la presque totalité de la population juive de Iasi (environ 15 000 personnes). Les autorités de l’époque prétextèrent une soi-disant complicité des Juifs avec les Soviétiques : on allait jusqu’à faire croire que ces pauvres gens guidaient avec des torches les bombardiers russes dans leurs incursions. Eugenia, qui est sur place, sait bien qu’il n’en est rien.

pogrom de Iasi

Détail curieux : ayant rencontré Curzio Malaparte, en qui elle a confiance, elle lui téléphone un reportage sur les atrocités commises, tout en lui expliquant l’affaire du prétexte. Malaparte, grand spécialiste du double-jeu, publia un article sous son nom reprenant les informations et donnant pour établie la complicité des Juifs avec les Soviétiques… Ce n’est qu’après la guerre qu’il publia la véritable version de l’histoire dans son fameux Kaputt.

A la fin de la guerre, une fois Antonescu viré, Eugenia continuera son travail de reporter et voudra recueillir les témoignages de ceux et celles ayant participé au massacre. Toutes les portes bien sûr lui resteront closes. Vous avez dit massacre ? Quel massacre ? Juste quelques vengeances après que l’on se soit aperçu que les Juifs pactisaient avec les Bolchéviques…

cf. sur Wikipedia :

Selon un rapport commissionné et accepté par le gouvernement roumain [en 2004], une partie de la population civile a participé au pogrom ou en a profité:

« Ceux qui participèrent à la chasse à l’homme dans la nuit du 28 au 29 juin furent en premier et principalement la police de Iași, aidée par la police bessarabienne [il s’agit des policiers et gendarmes du territoire occupé par l’URSS, qui avaient échappé à la déportation au Goulag et s’étaient regroupés à Iași] et les unités de gendarmerie. Les autres participants furent les soldats de l’armée, des jeunes gens armés par les agents du SSI (Service Spécial d’Information), et la foule qui volait et tuait, sachant qu’elle n’aura pas de compte à rendre de ses actions… En plus de donner des informations sur les Juifs, de conduire les soldats aux maisons et aux caches des Juifs, et même de pénétrer eux-mêmes dans les maisons, certains résidents de Iași ont aussi pris part aux arrestations et aux humiliations imposées aux Juifs sur leur chemin vers la Questure. Les auteurs de ces crimes comprenaient des voisins des Juifs, les participants plus ou moins connus des mouvements antisémites (dont des étudiants), des réfugiés bessarabiens, des tsiganes, de modestes fonctionnaires ou employés, des cheminots, des artisans frustrés par la concurrence juive, mais aussi des cols-blancs, des retraités et des vétérans de l’armée. »

Pour « Eugenia », Lionel Duroy a réuni une documentation impressionnante (on pense un peu à Jonathan Littell et à ses « Bienveillantes »), emprunté des extraits de journaux à Sebastian et Malaparte. C’est tout un pan d’une histoire en partie méconnue qui se révèle à nos yeux au travers d’un personnage captivant et lumineux. Je le recommande à toute personne qui, aujourd’hui, s’inquiète, peut-être à juste titre, des regains d’un certain fascisme, des manifestations d’un racisme hélas répandu dans les rues de nos villes. Les mêmes événements ne se reproduisent jamais, mais des événements homologues, d’une époque à l’autre, peuvent se produire. Tout le monde, hélas, n’a pas le courage d’une Eugénia.

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