Biennale de Venise – II – Côté jardin

Il y a un bel écart entre le Pavillon de l’Arsenal et les Giardini : l’un faisait l’effet d’une grotte pleine de machineries et de monstres énigmatiques, où les œuvres nous parlaient à la façon de divinités reliant le moderne à l’archaïque, alors que les seconds nous accueillent dans un cadre frais et naturel, à la façon d’un jardin, justement, dont les plantations, les fleurs et les arbres seraient remplacés par un autre type de plantations, de fleurs et d’arbres sous la forme de créations artistiques émouvantes s’adressant à notre intime.

L’Afrique, les Caraïbes, l’Asie du Sud-Est sont mises à l’honneur conformément au souhait de la curatrice Koyo Kouoh, dont l’équipe, qui lui a succédé après son décès, a maintenu la cohérence de l’ensemble, architecture délicate de toiles, de dessins, de tapisseries, voire de broderies. Peu d’installations donc en ce lieu.

Et pourtant, dès l’entrée, nous sommes accueillis par l’immense composition Anatomie du Magnolia en l’honneur de Koyo Kouoh et de Toni Morrison, première femme noire à avoir obtenu le Nobel de littérature, présentée par la cubaine Maria-Magdalena Campos-Pons et l’américaine Kamaal Malak. Imposante floraison de verre et de résine devant une fresque en huit panneaux montrant les deux femmes en majesté. « L’œuvre de María Magdalena Campos-Pons intitulée « Anatomy of the Magnolia Tree for Koyo Kouoh and Toni Morrison » (2026) est un monument en forme de composition florale. Huit grands panneaux présentent les portraits de Morrison, la première femme noire à avoir remporté le prix Nobel de littérature, et de Kouoh, la première femme africaine à avoir été commissaire de la Biennale d’Art, tandis que sept sculptures en résine et en verre représentent des formes du magnolia, la fleur emblématique du Sud des États-Unis. Ancrée dans la solidarité entre femmes noires, l’œuvre met en relation ses sujets au-delà des disciplines, des générations et des frontières géographiques » dit la notice.

Warda Shabbir

Werewere Liking

Près de là, autre œuvre d’une artiste femme et africaine, déjà rencontrée à l’Arsenal, la camerounaise Werewere Liking dont Lampedusa (2019), œuvre de très grand format, représente « une scène tumultueuse se déroulant dans les eaux de la mer Méditerranée, où des personnes se noient ». Tournant vers la gauche après la contemplation du Magnolia, nous trouvons les œuvres magnifiques et sensibles de deux artistes voisines dans leur style, l’une venue du Moyen-Orient (Beyrouth), l’autre du Pakistan (Lahore). Wardha Shabbir est la pakistanaise, Hala Shoukair la libanaise. Wardha explore l’univers des jardins et des compositions florales, elle se repose sur l’idée de « mukhi » qui, en ourdou, signifie le cœur d’un bouton floral, son pinceau très fin, fait pour la peinture des miniatures, dessine des brins d’herbe et des arabesques aux couleurs fluides. Hala, elle, n’est pas en reste sur la finesse des traits, des formes géométriques, et la douceur des couleurs pastelles. Loin du bruit et de la fureur des régions soumises à la guerre, elles trouvent le moyen de se réfugier dans l’intimité préservée que leur permet leur art.

Hala Shoukair

Tammy Nguyen est une artiste d’origine vietnamienne vivant aux Etats-Unis. Elle a ceci de commun avec les deux précédentes qu’elle se situe aussi au sein d’un monde stressant habité autant par les souvenirs de guerre que par les menaces de guerre future, elle parvient à noyer ses angoisses dans des paysages imaginaires et complexes dominés par les herbes folles et les étoiles scintillantes, parfois parcourus de personnages innocents.

Tammy Nguyen et Kambui Olujimi

Leonilda Gonzales, est uruguayenne, elle s’exprime au moyen de la gravure sur bois (xylographie) dans un art figuratif plein de sarcasmes et d’ironie afin de se moquer du patriarcat. Kambui Olujimi qui est née et a grandi à Brooklyn, pose la problématique du Soi à partir d’une idée simple : qu’en adviendrait-il s’il n’était soumis à une force analogue à la gravité qui le tient prisonnier du corps ? Elle a poussé le luxe jusqu’à affréter en 2022 un vol en apesanteur pour sept créateurs issus de la diaspora africaine, faisant ainsi l’expérience de l’apesanteur non pas de manière métaphorique, mais concrète !

Billie Zangewa, du Malawi, décrit des scènes de la vie quotidienne en collant des bouts de soie, chez elle, « la soie sert à la fois de support et de point central, son grain irrégulier et son éclat changeant imprégnant chaque collage d’une luminosité intense ». Elle évoque les changements familiaux causés par une maternité. Alexa Kumiko Hatanaka, mi-japonaise mi-canadienne, utilise elle aussi le collage mais plutôt de papiers divers qu’elle confectionne elle-même, afin de rendre des paysages, comme ceux de l’Arctique. Elle professe une théorie personnelle : celle selon laquelle des troubles psychiques comme la bipolarité dateraient de la dernière époque glaciaire, comme réponses aux brusques variations de température.

Une autre japonaise, Yoshiko Shimada s’exprime dans un langage beaucoup plus violent : « Les travaux les plus récents de Shimada se concentrent sur le groupe politique féministe Chüpiren, une organisation militante apparue dans les années 1970 qui intégrait le théâtre de rue à son activisme. Avec leurs casques roses caractéristiques, ces militantes, menées par Misako Enoki, se sont battues pour l’accès à la contraception et à la santé sexuelle et reproductive : leur combat trouve encore un écho dans la lutte actuelle pour l’autonomie corporelle des femmes. À ce jour, il s’agit du seul mouvement féministe au Japon à avoir mené une campagne électorale nationale » dit la notice.

La suissesse Sabian Baumann donne dans l’humour noir, faisant sourire les nuages et émerger des troncs d’arbres de petits êtres étranges et malicieux, tandis que l’américaine Adebunmi Gbadebo se livre à de savantes alchimies mêlant le cyanotype, l’acrylique, la terre et les encres artisanales pour faire surgir du papier des paysages inhabités.

Sorhab Hura, indien du Tamil Nadu, déjà vu à l’Arsenal mais dans la catégorie video expose dans Timelines le contenu presque quotidien d’une vie familiale ponctuée d’incidents, de maladies et de réflexions personnelles en des pastels gras très colorés et pleins de motifs chatoyants, avec de temps à autre des indications au crayon un rien narquoises.

On l’a compris : beaucoup d’artistes femmes dans cette partie et aussi beaucoup de couleurs, de grâce musicale, d’ironie et d’émotion1. Très, très loin d’un art-spectacle et ignorant presque l’art marchand au point de se rapprocher des techniques artisanales en vigueur dans des cultures et à des époques éloignés. On se réjouit qu’une exposition si importante ait pu être conçue dans l’indifférence apparente aux contraintes les plus mercantiles régissant le monde des galeries et des marchands d’art, en privilégiant l’intime, l’expression des minorités et la valorisation du fragile.

Nous sommes très loin aussi des extravagances présentées dans certains pavillons nationaux se livrant à une surenchère de provocation culminant dans la scatologie sous le fallacieux prétexte de « faire tomber tous les tabous » (Pavillon du Luxembourg que je ne commenterai pas, tant il se vautre dans l’obscène et l’insoutenable d’une manière purement gratuite). Seuls pavillons à émerger de cette cohue : l’Espagne et son émouvante collectionnite s’exerçant sur les cartes postales usées trouvées dans les brocantes, la Belgique et sa thématique du langage, des sons et des lettres, la France dont l’artiste exposée, Yto Barrata, a quelque chose à voir, ne serait-ce que par l’usage du textile, avec les meilleures de l’exposition In Minor Keys, comme Shoukair et Shabbir. Le Japon nous amuse avec sa façon de traiter le drame de la dénatalité dans l’archipel. Le Canada expose des nénuphars. La Suisse rappelle le chemin parcouru dans la reconnaissance de l’homosexualité depuis les émissions de télévision timides des années soixante. Le Danemark invente que le sperme est d’autant plus fécond que son émetteur a été davantage exposé à des scènes pornographiques. L’Ukraine enfin est là avec un monument transporté depuis son territoire en forme d’origami géant représentant un cerf, symbole de la lutte contre l’armement nucléaire. C’est de bon aloi. Honte bien sûr à ceux qui ont permis qu’il y ait un pavillon russe (lequel est insignifiant).

« pavillon » ukrainien

1Je ne me prononce pas sur le fait de savoir si l’un est lié à l’autre ! On trouve aussi des artistes masculins qui s’illustrent par leur sensibilité, la grâce de leur geste et leur douceur. J’avais initialement mis à tort Sohrab Hura parmi les femmes. L’art de cette Biennale est donc surtout le lieu d’une rencontre entre les genres.

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Biennale de Venise – I – Du côté de l’Arsenal

L’art tient-il du spectacle, de la production de marchandises, de la contemplation privée ou de la pratique individuelle ? L’art est-il un medium pour diffuser un savoir ou bien une apologie du réel ? C’est ce genre de questions que l’on se pose à l’occasion d’une Biennale. Ainsi de la plus célèbre d’entre elles que nous avons tenu à visiter cette année afin de voir ce qu’il en est, à Venise. Disons-le tout de suite : c’est beaucoup de joie bien sûr de se retrouver à Venise, surtout à errer dans les quartiers les plus éloignés du centre, du côté de Cannareggio et du Castello, dans les recoins incertains seulement parcourus par un chat tranquille. Qui a dit que Venise était bourré de monde ? Et c’est beaucoup de plaisir à visiter les palais qui ne sont pas en reste par rapport à la Biennale, comme ceux de la Fondation Pinault, Punta della Dogana et Palazzo Grassi, et de pénétrer dans l’antre des œuvres mugissantes et colorées qui peuplent l’Arsenal. Et pourtant, pas que du plaisir. De la gêne aussi, voire de profonds troubles dus à la surenchère de spectacles offerts par tous ces artistes spécialistes d’installations et de vidéo dont le mélange brouille parfois ce qu’ils ont à dire.

On entre à l’Arsenal. Prélude en forme de sas avant de pénétrer plus avant : grande fresque qui s’enroule sur elle-même, de bleus mélangés, du turquoise au céruléum, mobile et odorante (de suaves parfums se mêlant aux effluves du dehors). Installation du libanais Khaled Sabsabi (« L’expérience multimédia in situ de Sabsabi, intitulée « khalil », mêle objets, vidéo, odeurs et sons » dit la notice), khalil signifie « ami proche » ou « compagnon ». « khalil, dit encore la notice, ne prétend pas apporter de solution ni résoudre quoi que ce soit ; il offre plutôt un lieu de rencontre, en respectant les histoires et les lieux, et en créant un espace de réflexion et de contemplation ». Contemplation, nous y voilà. J’aimerais assez que l’art soit un monde de contemplation, tout en sachant fort bien que, comme le dit Debord (précédent billet), la contemplation est la manifestation de l’être séparé, qu’elle nous dépossède de nous-mêmes, de notre faculté d’agir et de désirer. Nous sommes face à un monde et nous n’y entrons pas. Frustration à quoi nous voue définitivement l’art ? Surtout celui-ci, qui ne nous suggère jamais un moyen par lequel nous pourrions accéder à la pratique qui l’a engendré (ce qui n’est pas le cas de la peinture « ordinaire »).

Au-delà des lourdes tentures qui séparent l’intérieur de l’extérieur, nous entrons dans le saint des saints de ce qui est censé s’être inventé de mieux au cours des deux dernières années écoulées dans l’univers de l’art contemporain. Rassemblé ici par les bons soins d’une curatrice, Koyo Kouoh, hélas décédée avant que n’ouvre l’exposition, sous le titre In Minor Keys : c’est dire qu’elle a voulu se mettre sous l’égide des nuances, des tons mineurs. Preuve de modestie qui l’honore. Les artistes exposés ne sont peut-être pas ceux dont on parle le plus dans le domaine de l’art marchand. Prime est donnée à l’art qui nous vient des régions en dehors du centre capitalistique historique : Nigeria, Cameroun, Congo, Philippines, Palestine, Inde, Liban, Cuba, Mexique, Venezuela, Haïti et bien d’autres endroits encore. L’effort est ainsi mis sur un rapport entre art moderne et tradition, l’art au temps primitif, où, à vrai dire, l’art n’existait pas (c’est une invention de l’occident) mais où la beauté, elle, existait bel et bien, sorte de contrainte imposée pour toute réalisation concrète. Ce temps s’est trouvé mis en collision avec celui des technologies contemporaines, de là vient cette impression de débauche de termes renvoyant à l’univers de la science et de la technique tout au long du parcours de cette gigantesque halle que constitue la Corderie de l’Arsenal. De cette rencontre témoigne notamment l’installation de Kader Attia (un « pays » puisqu’il est né comme moi dans une de ces communes du nord de Paris, moi au Bourget, lui à Dugny, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de vingt ans). Un chamane vietnamien lui a suggéré que, peut-être, contrairement à ce que nous croyons, les virus informatiques sont de vrais esprits et la soi-disant réalité virtuelle serait en fait le monde des esprits qui nous gouvernerait en secret. De lourdes cordes tombent du plafond de la Corderie, comme des lianes ou comme des traits d’union entre terre et ciel.

Certains textes de présentation nous paraissent hermétiques, comme celui consacré à l’œuvre vidéo de l’artiste sud-africain Nolan Oswald Dennis, qui cherche à « ré-imaginer le monde au-delà des hégémonies établies, guidé par la poésie cosmo- et géopoétique africaine » et qui, pour y arriver, utilise des « enregistrements réalisés à partir d’une série de réseaux de détection sismique open source situés sur le continent africain (dont un dans l’atelier de l’artiste) », de sorte que « les sons qui en résultent oscillent entre des échelles apparemment incommensurables, mettant en résonance les événements contemporains au Soudan, en Palestine et en Afrique du Sud avec les immenses replis du temps géologique »… Qu’en penser ? Faut-il en jouir ou faut-il en sourire ? Le ciel hiératique projeté sur une toile sous laquelle nous nous allongeons est de temps en temps animé d’indications, de coordonnées et de points de référence qui nous resteront à jamais mystérieux. Mais la possibilité de contempler un ciel n’est jamais à négliger.

Autre rencontre frappante entre art, technologie et politique : l’œuvre de l’artiste chilien Alfredo Jaar The End of the World (2023-2024), qui réunit les dix minéraux qui, en notre siècle, sont le nerf de la guerre : cobalt, terres rares, cuivre, étain, nickel, lithium, manganèse, coltan, germanium et platine, comprimés en un cube de quatre centimètres de côté exposé comme sur l’autel d’une cathédrale abstraite totalement éclairée en rouge. « Ces métaux, dit la notice, comptent parmi les dix minéraux les plus critiques au monde aujourd’hui, indispensables aux technologies au cœur tant de la transition écologique que de la guerre. Ils portent en eux leurs parcours et leurs origines : l’immensité des mines à ciel ouvert creusées dans la terre ; les profondeurs obscures des océans, avec leurs écosystèmes encore inexplorés, qui sont sondés et pillés pour leur manganèse ; l’appétit vorace d’une société qui envisage d’exploiter la Lune, y voyant un autre « nulle part » à conquérir et à consommer. Chaque couche du cube se trouve au cœur de tensions géopolitiques déchaînées ; les conséquences physiques,environnementales et humaines de l’acquisition de ces métaux sont vertigineuses. Placée au centre d’un espace vertigineux, aux allures de cathédrale, cette petite forme intègre l’Arsenal à l’œuvre elle-même. Par ce geste précis, Alfredo Jaar condense les vastes enchevêtrements des tragédies mondiales en une œuvre précise, empreinte de pathos et de poésie, qui ne nous laisse aucune marge d’échappatoire. Le cube scintille. Nous le désirons. Nous en avons besoin. Le monde prend fin, encore et encore ».

Quant au lien avec l’art traditionnel, on le verra particulièrement chez des artistes comme le kenyan Kaloki Nyamai, en qui je verrais bien finalement le lauréat du Lion d’Or de cette année, décerné par le public (faute de jury officiel, celui-ci ayant démissionné à cause de l’acceptation de la Russie et d’Israël parmi les pavillons nationaux) tant il resplendit et est admiré par une foule qui se tient respectueusement à l’écart : de larges tentures tombant du plafond, faites de toiles épaisses cousues ou maintenues ensemble au moyen de corde, de sisal, de papier journal, de tissu, de transferts photographiques et de fil. Tout un langage de textiles et de formes pour évoquer les contes que lui disait sa grand-mère. « La couture, dit la notice, devient une métaphore non seulement de la réparation, mais aussi de la capacité à concilier les contradictions : beauté et brutalité, mémoire et oubli, souffrance et espoir ». Ces toiles lourdes et puissantes tombant d’un plafond invisible m’évoquaient celles de Georg Baselitz vues à la Bourse de Commerce cet hiver dans le cadre de l’exposition « Corps et âmes ».

Ou bien encore l’oeuvre de Tabita Rezaire, qui vit en Guyane, hommage à la douceur et à ce que serait le monde si, au lieu d’être le produit du patriarcat et de la violence, il était enfanté par des femmes, sous les auspices de « Mère Lune » et de « Mère Soleil ».

Bonnie Devine nous ramène à la dimension modeste du tableau sur châssis, mais avec des couleurs d’une telle violence que nous nous demandons si un cataclysme nucléaire ne s’est pas produit récemment, tellement tout irradie. Elle se fait la porte-parole des nations amérindiennes tout en rappelant ce que la colonisation a fait de son peuple qui a dû se battre lors des guerres du vingtième siècle.

J’ai bien sûr beaucoup aimé la vidéo de la coréenne Ro-E Ryou, consacrée au souffle, dont la problématique est tellement bien exprimée par la situation des femmes plongeuses de l’île de Jeju. Retour vers cette île, dont on a déjà tant parlé à Avignon à l’occasion de la venue de Han Kang et des pièces de théâtre mises en scène autour des massacres qui se déroulèrent là vers 1948.

Koyo Kouoh

Et l’œuvre épique de Werewere Liking, venue du Cameroun, ornée d’un long poème :

Kama, Khémet,
Hier et bien avant
Des sources des grands lacs
À la remontée comme à la descente du Nil
Passant par toutes sortes de portes du temps,
Bantous, Semi-Bantous comme Sub-soudanais
Nous descendons d’une seule et même lignée
Nous sommes tous des Khémites
D’Ascendance Panafricaine …
Déversés sur des îles fixes ou tournantes
Comme des hordes de damnés déportés
Ou comme des troupeaux d’esclaves
Des bêtes de somme harnachées
Aux teints sombres ou plus clairs
Mais témoignant de la présence en eux
De la divine mélanine
Nous sommes tous des Khémites
D’Ascendance Panafricaine…
L’Afrique partout dans le monde en toute dignité
Sans aucune limitation au droit à l’équité
Que nous soyons sur les Amériques
Sur l’Asie, l’Océanie ou le Groenland
Comme sur la Khémet elle-même,
Que nous soyons Donsons,
Lög Mbock ou Vooduns
Nous sommes tous des Khémites
D’Ascendance Panafricaine ..
Werewere Liking, 2023

Quoi de plus beau ? Mais j’avoue mon vertige : me mouvant ainsi dans cette Corderie entre lumières et ombres, sons agressifs et mélodies, dans l’incessant murmure d’une foule qui se presse auprès des œuvres, se réveille en moi cette vieille angoisse ressentie à l’occasion d’un voyage en Inde du Sud, lorsque nous visitions l’un des temples de Madurai, dont l’intérieur évoquait aussi celui d’une grotte, et qui était peuplé de foules mélangées, suivant chacune son gourou, entre autels dévolus aux divinités hindoues, parfum d’encens et éléphants sacrés. L’art a aussi son côté mystique, « gourouïsé », la valeur marchandise plane dans l’air mais elle n’est pas seule, il y a aussi des valeurs anciennes, sortes de reviviscences de rites archaïques, c’est à la fois exaltant et inquiétant. Nous promenant au long de cette vaste galerie (Koyo Kouoh a voulu qu’il en soit ainsi, inscrivant toutes ces œuvres de part et d’autre d’une allée que l’on parcourt presque religieusement), nous ressentons des émotions très vives, notre pensée se met en marche, en fait elle ne s’arrête jamais. C’est là le plus fort de l’art contemporain : nous donner à penser. Certains diront que nous sommes en plein monde de la séparation, l’intellectuel opposé au sensuel, la pensée au corps, l’usage à la valeur, mais c’est ainsi et on ne voit pas comment il pourrait en être autrement sans revenir à une origine de l’humanité à jamais perdue. L’art s’est constitué en bulle de savoir et d’émotion qui s’adresse à ceux et celles qui veulent bien s’y ouvrir à leurs risques et périls. Et il nous est, de cette façon, devenu indispensable.

PS : cette énumération est loin d’être exhaustive, il faudrait encore y ajouter les photographies géantes et analogiques de Carrie Schneider, rejoignant les visées d’un Sigmar Polke, utilisant une chambre de la taille d’une pièce d’appartement et étirant sur plus d’un kilomètre le tirage d’une séquence de 8 secondes extraite du film La Jetée, de Chris Marker, ou bien, toujours sur le chapitre photographique, les photos couleur de Alan Phelan qui reprend un procédé datant de 1894, dû à un ingénieur irlandais, John Joly, qui plaçait une trame de raies rouges, bleues, jaunes entre l’objectif et la plaque photographique en noir et blanc, prenait la photo, et redisposait au tirage le même dispositif de rayures entre la lentille de l’agrandisseur et la pellicule, procédé lent, délicat et coûteux mais qui nous vaut encore aujourd’hui d’admirables pastels de natures mortes, et pour le photographe moderne, quelques allusions à l’univers queer. Et puis Eustaquio Neves qui ressuscite de vieilles photos en noir et blanc issues de ruines de bâtiments ayant servi à l’enfermement d’esclaves noirs au Brésil, et qui les travaille de manière à les rendre anonymes, Guadalupe Maravila et ses « Disease Throwers », sculptures de roseaux et de bois pour conjurer à la fois la maladie et la violence sociale, Ranti Bam, sculpteuse d’argile noir, Walid Raad, peignant les malheurs du Liban sur des planches mal ajustées, Marigold Santos et ses sculptures d’argile, Sandra Knecht et ses cabanes dans la forêt, Eric Baudelaire et sa video évoquant, de Pirandello, L’Homme à la fleur dans la bouche et montrant la réalité marchande du commerce des fleurs etc. etc.

On pourra lire une sélection des notices de présentation, traduites en Français, ici.

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La société du spectacle – 1

[Quelques considérations à chaud issues de ma lecture de la Société du Spectacle de Guy Debord]

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Un livre dont la célébrité est son pire ennemi. Comment un ouvrage critique sur, entre autres choses, la mode, en est-il venu à être… à la mode ? C’est le paradoxe habituel dont nous affuble le capitalisme : être capable de retourner en son contraire sa propre critique. Il faut pourtant y résister et comme toujours la meilleure résistance est la lecture, la lecture du texte tel qu’il est, qu’il existe et continue d’exister en dépit de tous les efforts de déformation dont il a été victime.

Ce livre commence par ces mots : Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. Et plus loin : La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. Autrement dit, nous ne participons jamais directement au monde, nous n’y participons qu’indirectement par le biais d’images, de représentations, autant dire par le biais de pures abstractions. Nous avons déjà rencontré ce genre de suppositions, c’est dans les écrits de Alfred Sohn-Rethel ou de Robert Kurz que se déploie l’idée de notre monde vécu principalement au travers d’abstractions réelles.

Rappelons que l’abstraction au sens de la théorie critique n’est pas l’action du « sujet », comme cela apparaît dans maintes études de philosophie ou de psychologie cognitive (voir Piaget), mais consiste en un processus objectif qui se met en place dans la société dès que celle-ci accède à un certain niveau de complexité, notamment dans l’échange (échange marchand), c’est ce que montrent les travaux de Sohn-Rethel à propos de la monnaie. Dans ce processus, les constructions abstraites (par exemple justement la monnaie) prennent la place du concret : quoi de plus concret diront certains qu’une somme d’argent ? Or, il n’en est rien, et cela se voit dès qu’on tente de rendre compte de la genèse de la monnaie (Marx là-dessus est la référence, qui dans le livre I du Capital introduit la monnaie comme marchandise-type non sans avoir développé au passage un raisonnement reposant sur la théorie des relations d’équivalence), ou qu’on essaie même, simplement, de définir ce qu’est la monnaie. Le propre de la société marchande, puis du capitalisme, est de reposer sur de telles constructions abstraites que les agents prennent pour du concret. Marx associe cela au fétichisme. C’est ainsi que l’on peut parler de fétichisme de la marchandise : elle est le résultat d’un processus de construction abstrait (à partir des notions de valeur d’usage et de valeur d’échange) alors qu’elle nous apparaît comme la chose la plus naturelle au monde et… la plus sacrée ! Dans cette abstraction, des unités qui devraient en principe être indissociables (la valeur de l’objet du point de vue de son usage, l’investissement en temps et effort de la part de celui qui le produit, ce qu’il signifie alors non seulement au plan de l’usage mais au plan du symbole, le symbole d’une activité humaine riche et particulière) se trouvent de fait, dissociées : le prix ne vient pas d’un usage mais des lois de l’échange, les producteurs sont anonymisés, et les consommateurs n’ont de « personnalité » qu’en tant qu’ils ont pu débourser une certaine somme pour l’obtention du produit. L’abstraction-échange en vient ainsi à flotter au-dessus d’un monde d’objets et d’individus qui n’ont plus de rapports entre eux que par son intermédiaire. Les humains ne valent plus que par ce qu’ils représentent au plan monétaire (toute personne ayant voyagé en Amérique du Nord par exemple en revient sidérée par la règle absolue qui est appliquée et affirmée sans pudeur selon laquelle chacun ne pèse que ce qu’il gagne, ce qui est bien sûr le cas aussi en Europe, même si cela y est pudiquement dissimulé).

La manière dont Debord aborde la notion de spectacle est similaire. Le spectacle est une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite (tout comme on pourrait le dire d’une abstraction réelle) et sur la séparation : La séparation fait elle-même partie de l’unité du monde, de la praxis sociale globale qui s’est scindée en réalité et en image (tout comme la production globale est scindée en valeur d’usage et valeur d’échange).

De même que l’abstraction du marché réduit les individus à un seul facteur, ce qu’ils représentent monétairement, selon Debord, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Et quand il dit : le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux, nous pensons qu’on pourrait en dire autant du discours de l’économie en général, ce qui, évidemment, introduit un parallèle intéressant entre économie et spectacle, le discours économique qui emplit nos radios à longueur de temps n’étant qu’un monologue élogieux à propos de l’ordre présent.

Le spectacle chez Debord représente ainsi le monde de la marchandise en tant qu’il est sublimé, obtenu comme ordre autonome qui continue de flotter autour du réel, qui s’imprègne au réel, s’insinue dans tous ses pores et finit par être l’être même de notre condition historique.

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Quel rapport alors avec le spectacle au sens ordinaire du terme, qui nous est donné par le cinéma, les planches, le show biz, les vedettes, les stars, le sport de haut niveau, la presse people etc. ? Debord établit un lien direct entre son concept proche de l’abstraction réelle et ce secteur de l’économie toujours plus développé, créateur de valeur au sens large, au point où, aujourd’hui, tel organisateur de spectacles en vient sereinement à dire qu’il est devenu la ressource principale de notre économie, faisant des villes comme Paris, Londres ou Berlin des lieux qui n’existent plus que pour produire cette valeur, grâce notamment à la présence unique de stars comme Céline Dion ou Ariana Grande, ou à celle de grands événements « spectaculaires » comme les JO, le Mondial de foot ou le Tour de France. Voilà que nous assistons à un phénomène qui pourrait nous fasciner : l’expression concrète de la marchandise, en tant que royaume idéal, dans la personnification en tant que stars, autrement dit la starification. C’est un trait particulier de la forme-sujet inhérente au capitalisme de toujours nous présenter ses caractéristiques abstraites sous la forme de personnes physiques concrètes qui les déifient.

Marx parlait à ce propos de masques de caractères : les forces abstraites du Capital revêtaient des masques qui les rendaient concrètes sous forme d’images, un peu comme dans la comédie moyen-âgeuse, on faisait revêtir à des acteurs concrets les masques des vices ou des vertus. La politique telle que nous la vivons (ou la refusons!) au jour le jour participe de cette vaste mascarade (au sens propre du mot) où le jeu des forces antagonistes internes au Capital prend l’aspect d’un Guignol généralisé, avec ses figures honnies après avoir été adorées dès qu’elles sont passées au premier plan de la scène. Le spectacle généralisé, aujourd’hui producteur de valeur, obéit à un schéma inversé, où les « masques » sont toujours, par qui soient-ils incarnés, adorés et non honnis. En somme le spectacle généralisé serait « l’envers heureux » de la politique. On peut se poser des questions évidemment sur la manière dont il produirait de la valeur et sur la nature de celle-ci. Peut-on parler de valeur d’usage ou de valeur d’échange en la matière ? Les mots semblent ici quelque peu désuets. Il n’est ni usage ni échange. Il est juste question d’un flux autonomisé que l’on baptise « valeur » et qui a une réalité semblable à celle de l’énergie de liaison entre les particules élémentaires, de cette énergie qui, à l’occasion, peut se concentrer en un point pour fournir de prétendues « apothéoses » qui ne sont que des apothéoses marchandes (le concert d’une de ces stars par exemple). Son lien avec la valeur au sens classique (la valeur d’échange issue du processus de la marchandise) continue d’exister dans la mesure où le spectacle existe dans le monde sublimé de la marchandise. N’en viendrait-on pas alors à suspecter qu’il y aurait, dans cette « énergie » dégagée, comme l’effet d’un excès de valeur se dissipant dans le spectacle, comme un trop plein utilisé pour faire briller des lumières inutiles ? Le spectacle ne « produirait » pas à proprement parler de la valeur mais la démultiplierait, sorte de chambre d’écho engendrant à partir de chaque unité de valeur objective une multitude de reflets, comme dans un phénomène de réverbération. De là, résulterait bien sûr notre fascination.

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Cependant, ce type de valeur ne marque pas la « fin du travail » puisque c’est bien avec leur travail que les spectateurs paient l’accès souvent très cher à ce monde de stars. Ce en quoi l’on voit que le travail ne disparaît pas tant que cela. Au contraire s’il faut tant en créer, au dire des économistes et chefs d’entreprise, c’est bien parce qu’il reste source de valeur, de cette valeur qui se réverbère ensuite dans le cosmos médiatique après avoir irrigué et soutenu les entreprises possédées et/ou gérées par ces mêmes chefs d’entreprise.

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Il y a bien pourtant transformation du travail, progression vers un non-travail sous la forme du loisir, mais là encore, Debord nous est d’un apport précieux : par exemple, dans le passage suivant il nous explique comment et pourquoi le travail, auparavant travail productif, en vient à laisser la place à un non-travail particulier qui n’est aucunement une « libération du travail » mais une nouvelle modalité, surprenante, du travail abstrait : comment, en ne faisant rien en apparence, contribue-t-on à la production globale de l’ordre présent (ceci prend tout son sens aujourd’hui avec les réseaux sociaux et la manière dont l’industrie du numérique compte sur l’inactivité des « pianoteurs » fébriles pour alimenter les corpus et recueillir les informations nécessaires pour diffuser la publicité auprès de ceux qui sont supposés pouvoir être hameçonnés).

Par la réussite même de la production séparée en tant que production du séparé, l’expérience fondamentale liée dans les sociétés primitives à un travail principal est en train de se déplacer , au pôle de développement du système, vers le non-travail, l’inactivité. Mais cette inactivité n’est en lien libérée de l’activité productrice : elle dépend d’elle, elle est soumission inquiète et admirative aux nécessités et aux résultats de la production ; elle est elle-même un produit de sa rationalité. Il ne peut y avoir de liberté hors de l’activité, et dans le cadre du spectacle toute activité est niée, exactement comme l’activité réelle a été intégralement captée pour l’édification globale de ce résultat. Ainsi l’actuelle « libération du travail », l’augmentation des loisirs, n’est aucunement libération dans le travail, ni libération d’un monde façonné par ce travail.

Ce qu’on peut aussi résumer par :

L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend son existence et son propre désir.

(à suivre)

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Prolongement vers le Sud

Prolongement de vacances vers le Sud : Arles, Avignon, La Garde-Adhémar, Carpentras, Pernes-les-Fontaines.

à Arles les expos photos des Rencontres. Cette année, toutes ne sont pas à la même enseigne, elles n’apportent pas toutes cette émotion que l’on attendait autrefois d’un négatif émergeant du néant, photos de reportages anciens, portraits officiels, photos d’amateurs qui n’intéressent que ceux ou celles qui les ont prises, photos d’un règne animal qui nous plongent dans l’ennui de la répétition… on admirera toutefois le belge Harry Gruyaert en la chapelle de Méjan, incroyable ensemble de tableaux – Hopper n’est pas loin – montrant des vues étranges et sublimes des grandes villes Paris, New-York, Anvers, Bruxelles, le Maroc aussi, jeux de lignes rapprochement des couleurs, le vert d’une robe avec celui des bouquets, les rouge et les orange, les rambardes des quais et des escaliers quand on sort du train ou du métro, les visages rêveurs au gré des wagons,

on aime aussi le coréen Park Chong Wook, couleur et noir et blanc, caméra fixée sur un coin de forêt ou sur une femme pensive, ruban d’écume sur une plage,
en la maison Lee Ufan

ou bien aussi le finlandais Pentti Sammallahti, adepte de formats miniatures
ça change un peu
qui ne dédaigne ni les chats ni les oiseaux, et photographie toute de noir et de blanc, sa province enneigée, Carélie ou Kalmoukie, où les choses et les animaux sont comme des graphismes tracés sur la neige

et Les rêves lointains en la galerie Monoprix, qui fait le tour de tous les plus grands sous la voix tombant du ciel de Natacha Appanah

on peut voir aussi quelques photos d’Afrique, les photo-romances de Kodjo, les tissus imprégnés de Mallory Lowe Mpoka, quelques souvenirs de Kwameh Nkrouma, et la photographe noire américaine Ming Smith, aux autoportraits joyeux, volupté noire.

Avignon. On ne fait que passer. Merci à la dame – une artiste experte en tableaux bizarres inspirés de la Renaissance italienne et en montages baroques: microcosmes à l’intérieur de vieilles boites de camembert – qui nous héberge à côté du parking des Italiens.

Le lendemain, découverte de Carpentras et surtout de son immense palais, l’ancien Hotel-Dieu, transformé en vaste musée-médiathèque sous le nom de l’Inguimbertine, qui ne prend sens que si on le relie à celui de l’archevêque Inguimbert nommé là sur ordre du pape Clément VII pour gérer les terres du comtat, en l’Inguimbertine donc se tient en ce moment une exposition : celle des dessins que fit Ernest Pignon-Ernest autour de Naples

Ombres de Naples

le plus célèbre de ces dessins est celui de Pier Paolo Pasolini droit, debout, tenant dans ses bras son propre cadavre tel une piéta,

affiche collée sur les murs délabrés loin du centre-ville d’une cité de béton à moitié abandonnée mais où vivent encore de jeunes chômeurs, des pauvres, des miséreux qui ne connaissent pas Ernest Pignon-Ernest, à peine Pasolini, qui croient que ce dessin représente Jésus,

heureusement un homme, probablement un éducateur, leur explique qui était Pasolini, pourquoi il fut tué sur la plage d’Ostie

les jeunes n’en reviennent pas, et s’inclinent avec respect, Ernest Pignon-Ernest explique ce qu’il veut faire, son art n’est pas marchand, il est destiné à faire réfléchir les gens les plus modestes

et pour cela il ne peut qu’aller vers eux, disposer ses dessins là où ils vivent montrer que la beauté encore peut exister là où l’on a voulu condamner à la laideur des populations périphériques.

Ernest Pignon-Ernest choisit ses emplacements avec rigueur.

Il veut mettre une vierge alitée contre un mur mais il ne veut pas qu’elle soit isolée, extraite de tout contexte, il a repéré deux vieilles qui sont toujours là à vendre quelques babioles,

alors il la met là, pour tenir compagnie aux deux vieilles, cela fait une œuvre totale qui relie l’inanimé du dessin à la vie de la rue.

La Garde-Adhémar est un village perché au-dessus de la vallée du Rhône dont les pieds baignent dans un nid de verdure, au val des Nymphes, site existant déjà à l’époque antique où l’on y pratiquait des rites païens, avant de servir de lieu de recueillement pour quelques moines. Près du bel étang, aujourd’hui une bâtisse (ancienne usine de filature de soie) abritant un atelier de reproduction d’oeuvres d’art, la maison d’édition d’Eric Linard, avec en son rez-de-chaussée deux galeries d’art contemporain, en ce moment consacrées aux expositions de Jeremy Liron, Claude Viallat et Jean-François Lacalmontie. je connais bien Liron, je m’en suis inspiré pour faire un tableau, lequel justement… prenait pour modèle un aspect de cette même bâtisse que j’avais découverte au mois de janvier, un bassin sous un mur blanc décoré d’une œuvre en céramique de l’artiste Frédéric Bouffandeau. En montrant une photo au maître des lieux, il me dit, amusé, ah bon, Liron lui-même s’inspire aussi semblablement de ma maison…

Ci-dessous: photos de Harry Gruyaert (les trois premières), de Park Chon Wook (les trois suivantes) et de Penti Sammallahti

Ci-dessous: photos de Kodjo, Ming Smith, Biskri (photo prise sans caméra)

Ernest Pignon-Ernest

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Norman /Picar /die récap’

Les petite routes du bocage serpentent jusqu’à Barenton, village capitale du poiré à la stèle commémorant la présence d’un camp de Roms et Tsiganes en 1941/1942, au fond d’une mine de fer
à Domfront, l’église Notre-Dame de l’Eau coupée par la route
à Bagnoles – les frères Rosselli tués par les fascistes en 1937, Carlo était un éminent intellectuel antifasciste,
à Juvigny, la ferme où vécut notre ami physicien, il était au collège à Domfront,
près de là, la tour de Bon Vouloir et l’abbaye de Lonlay avec sa biscuiterie et, comme partout, des meules de pierre pour écraser les pommes et les poires,

A la fin, la route de Caen puis les plages du débarquement
au centre d’accueil du cimetière américain les noms égrenés un à un des combattants tombés sur les plages –venaient-ils pour « libérer la France » ou pour substituer une occupation à une autre? l’Amérique ayant préparé ses faux billets et sa nouvelle carte de l’Europe d’où le nom même de la France avait disparu, comme le suggère (avec un peu trop d’emphase) le film sur de Gaulle – J’écris ton nom?

le cross-country des parachutistes à Sainte Mère Eglise
le petit port de Ouistreham
qui rappelle le livre de Florence Aubenas et le film qui l’a suivi avec Juliette Binoche, racontant le quotidien des nettoyeuses des ferrys à quai.

Caen
quartier de la gare
ibis budget au milieu des tensions du quartier
Caen le mémorial
la salle réaménagée consacrée à la Shoah
qui ne concerne pas seulement les juifs
mais aussi les roms, les tsiganes, les homosexuels
les malades, les incurables, les mentaux

« éliminer les vies qui ne méritaient pas d’être vécues »
disaient-ils… trois cent à quatre cent mille morts entre 39 et 45

puis les villes de la côte
Cabourg autrement dit Balbec
là où passait ses vacances le gentil Marcel
la promenade à son nom
la plage de sable au pied du Grand Hôtel
à peine vue Deauville à peine vue Honfleur

entre les deux la Seine et son embouchure
la végétation débordante à la pointe du Heurt

Fécamp enfin
la falaise et la plage de galets
les estacades de bois
et le musée des pêcheries
la mémoire des Terre-neuvas,

qui déposaient puis retiraient leurs filets
à la force de leurs bras ramant sur les doris

pensée pour Anita Conti
et pour Maupassant, maison discrète au bout du quai
église au sommet du cap Fregnet où l’on monte à pieds à partir de la petite porte cachée

et un 12 août sur les galets
au milieu de la foule une éclipse
puis d’autres falaises à Petite Dalle

au matin frais et lumineux,

avant d’atteindre Cayeux
carré d’herbe jaunie pour y planter une tente bleue
près d’une digue à cinq cents mètres de la mer

jamais vu une plage comme ça avec une allée de planches aussi longue
des cabines à louer avec toutes des noms bizarres

enfin la baie de Somme
le parc de Marquenterre

la barge à queue noire

le vanneau huppé

le foulque macroule

le chevalier aboyeur

l’huitrier pie

la spatule blanche

le héron cendré

l’avocette élégante

et j’en passe – plus de trois cents
visibles depuis des observatoires qui jalonnent un parcours de six kilomètres

marée haute marée basse
pieds dans l’eau pieds au sec

les vitraux de la collégiale d’Abbeville
faits par Manessier

et la route du retour jusqu’à Paris
camping près de la forêt de Chantilly

abbaye de Châalis,
chapelle dévolue à la précieuse Jacquemard André
avec fresque et plafonds du Primatice,

forêt d’Ermenonville,
parc du grand Jean-Jacques
en sa tombe solitaire
parmi les peupliers
souvenir encore

souvenir du doux Gérard,
écrivant en ses dernières années ses chefs-d’oeuvre
Filles du feu et Chimères,
et Aurélia.
Promenade vers Loisy
aperçu du clos Nerval

puis la route
autoroute terrain d’enfer
une fois au travers des flammes

vers Lyon

avant de prendre vers Saint-Exupéry1.

1Suite au renversement d’un camion, le feu a pris des deux côtés de l’autoroute.

Ci-dessous: meule à Barenton, ferme à Juvigny, tour de Bon Vouloir

Mémorial de Caen, église de Sainte-Mère Eglise
pointe du Heurt, Cabourg, Ouistreham, Petite Dalle, Fécamp, Anita Conti

Ci-dessous: baie de Somme, Cayeux-sur-Mer, abbaye de Châalis, vitrail de Manessier à Abbeville, Nerval, Ermenonville (parc Jean-Jacques Rousseau), plafond de la chapelle de Châalis

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Feuilleton de l’été – 5 – au chevet de Marcel Proust

Nous arrêtant à Illiers, devenu Illiers-Combray, c’était le moment et le lieu de renouer avec la plus haute figure de la littérature française. Marcel Proust consacre à cet endroit, la plus grande partie du premier volume de la Recherche, Du côté de chez Swann (réédité récemment avec une nouvelle mise en pages et une préface d’Antoine Compagnon, en poche). Visite de la petite maison de la tante Léonie, entièrement laissée dans son état de l’époque, mise à part la salle d’accueil qui récapitule les grandes étapes de la vie et de l’œuvre de l’écrivain. On trouve donc d’abord au rez-de-chaussée le salon (renfermant un authentique pianola), la salle à manger, la cuisine, puis après qu’on a monté l’étroit escalier que détestait le petit Marcel car il marquait la coupure entre lui et sa mère quand celle-ci restait en bas pour continuer la soirée avec des invités dont en particulier monsieur Swann, les chambres, celles de la grand-mère, de la grand-tante Léonie et celle du petit Marcel, qui contient toujours la lanterne magique qui projetait sur le mur et les meubles les aventures de Geneviève de Brabant harcelée par l’immonde Golo, et sur une petite table à proximité du lit, le livre de chevet : François le Champi de Georges Sand. Sous les combles, on a installé une salle de documentation avec un écran où est projeté un film fait de lectures par des comédiens de la Comédie Française (Sandre, Galliène, Podalydes), des lauréats de concours de lecture à voix haute et des extraits d’interviews d’écrivains ayant plus ou moins connu Marcel Proust : Jean Cocteau, Paul Morand, Emmanuel Berl, François Mauriac etc. Amusant d’entendre Emmanuel Berl raconter les visites qu’il faisait au grand malade qui ne supportait guère d’être contredit. Proust était sûr d’avoir raison, notamment à propos de l’idée selon laquelle il n’est pas de communication possible entre les êtres, surtout dans la relation amoureuse, où la passion ne fait que créer des obstacles à celle-ci au lieu de la permettre, Berl s’y étant opposé il reçut les sandales de Proust en pleine figure : « vous êtes bête » lui criait Marcel. Mauriac explique que Proust synthétise Balzac et Benjamin Constant, en allant bien au-dessus. Et Cocteau rappelle l’anecdote connue de Proust pris d’une crise d’asthme après que, comme il dit l’avoir deviné, son invité a baisé la main d’une dame qui avait cueilli une rose.

la chambre de Marcel, la tisane et la madeleine de tante Léonie, la chambre de grand-mère, la cuisine et l’église de Combray

Cela donne évidemment envie de renouer avec la lecture de Proust. Entreprendre la (re)lecture de La Recherche du Temps Perdu engage dans un travail prolongé qui ne donne du plaisir qu’au prix d’un labeur patient pour décortiquer chacune des phrases, les démembrer, les déconstruire puis les reconstruire, les prononçant parfois à voix basse comme si le ton que nous y mettons pouvait à lui tout seul nous faire atteindre le sens caché derrière ces tournures syntaxiques subtiles, ces phrases enchâssées de cent espèces et ces incises dont certains demandent qu’on les oublie en première lecture afin d’aller directement au but : la compréhension de la phrase. Certaines phrases passent par des développements qui peuvent nous sembler imprévus et baroques avant, tout à coup, de se conclure par une chute qui peut nous paraître banale ou au contraire grandiloquente, mais qu’importe, c’était le détour qui comptait, c’était grâce à lui que nous pouvions apprendre ou nous rappeler des détails qui seraient utiles par la suite pour justement comprendre celle-ci. C’est le cas de ce passage, p. 165, où le narrateur relate les émotions qu’il éprouve à la lecture de Bergotte, l’écrivain qu’il admire et qui jouera un grand rôle dans les chapitres suivants, sorte de synthèse entre Anatole France, Renan, Jules Lemaître, Ruskin et Anna de Noailles.

Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d’une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de l’écrivain rendait encore plus ironique mais qui était la même que j’avais souvent faite à ma grand-mère en parlant de Françoise, une autre fois où je vis qu’il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu’étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que j’avais eu l’occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et sur M. Legrandin qui étaient certes de celles que j’eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu’il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n’étaient pas aussi séparés que j’avais crus, qu’ils coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je pleurais sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père retrouvé.

Legrandin réapparaît ainsi après avoir été évoqué déjà auparavant et avant qu’il ne revienne de manière ambigüe : à la fois un ami chaleureux mais aussi un « snob », quelqu’un prêt à tout, y compris à se détourner de ses amis si cela permettait de se trouver mis en valeur auprès d’une duchesse ou d’un marquis. Autrement dit chaque phrase est à prendre comme un reflet de l’ensemble, comme condensation, à la fois de ce qui vient avant et de ce qui viendra après, c’est ce qui créée cette impression magnifique de se trouver immergé dans le temps d’un autre (ici l’écrivain) au fil de sa propre lecture. En ce sens, on dira comme le fait Gérard Genette, que l’enchaînement des phrases chez Proust procède de la métonymie. De ce fait un rapport à l’inconscient s’instaure puisque nous savons (depuis Lacan) que celui-ci se structure justement par le moyen des deux figures de style que sont la métaphore et la métonymie.

Quant aux dialogues, ils forment un condensé de l’humour typique du grand romancier français. Je revois chaque fois que je lis les échanges entre Tante Léonie et Françoise au sujet des événements se déroulant dans Combray, mon professeur de lettres du lycée de Drancy, Monsieur Abramovici quand il nous les lisait. Nous nous tordions de rire. La tante Léonie, qui ne sort jamais, se croyant affublée d’une maladie grave et condamnée à rester au lit, ne trouve de moments de plaisir que lorsque Françoise vient dans sa chambre lui raconter ce qu’elle a appris des commérages du village. La tante est souvent déjà informée de quelques faits par le regard qu’elle a sur la rue, par lequel elle apprend que telle ou telle personne est passée, par exemple, à une heure inhabituelle. Face à ces événements imprévus, Françoise formule des hypothèses, auxquelles la tante, qui n’y aura pas pensé, répond invariablement par « à moins de ça ! ». Ce « à moins de ça » m’a poursuivi toute ma vie et il m’arrive souvent face à ce genre de spéculation au quotidien de repenser à Léonie et de dire, ou de penser tout bas, cet « à moins de ça ! ». Le génie ici de l’écrivain consiste à donner des pivots de langage, sortes de singularités autour desquelles peut se structurer une réminiscence, clin d’oeil à des scènes qui se répètent dans notre vie commune. Il se loge alors de l’humour dans la superposition (axe vertical, quand la métonymie était horizontale) attachée à un empilement d’expressions semblables voire identiques.

Bien sûr, certains pourront toujours voir en Proust un thuriféraire de la conscience bourgeoise, mais alors la grande masse de la littérature ne serait qu’un corpus de représentations bourgeoises de la réalité, disant cela, on s’y inclut soi-même : c’est notre subjectivité même qui y plonge et il serait vain d’attendre qu’il s’en échappe un jour une efflorescence qui serait autre que « bourgeoise ».
Et puis n’y a-t-il pas là mésentente sur ce que l’on nomme littérature ? Certains prennent ce qui est écrit pour une revendication de la part de l’auteur de son statut social, ils établissent évidemment un lien indissoluble entre l’écrivain (ou écrivant selon Barthes) et le personnage social. Si celui-ci est un bourgeois, on fait nécessairement de son œuvre une œuvre « bourgeoise » qui n’aurait donc d’intérêt que pour ceux qui fraient avec cette classe sociale et l’apprécient. C’est une erreur. On sait que Proust attribuait cette perspective à Sainte-Beuve et qu’il envisageait sa Recherche au contraire comme la démonstration de l’inanité de cette thèse, d’où le « Contre Sainte-Beuve » par lequel il avait pensé un temps conclure La Recherche (avant qu’il ne préfère la conclure par Le Temps retrouvé). La littérature doit au contraire être perçue comme une entreprise d’écriture du sujet qui s’effectue par-delà ses appartenances sociales conjoncturelles, parfois même en dépit d’elles. Ce que Proust nommait le moi profond. On n’est pas obligé de croire en ce genre d’entité métaphysique, on peut penser qu’il n’y a pas de moi profond, mais des trajectoires qui s’inscrivent dans l’espace-temps du langage et convergent vers un point que l’on qualifie de « sujet » (le sujet de l’Inconscient, différent du sujet social). Le langage propre au sujet est, comme l’a dit le mathématicien Alain Connes, un espace feuilleté dont chacun possède en propre une variante (une sous-variété?)1. Proust ne glorifie pas la bourgeoisie, au contraire il la moque et tient un point de vue extraordinairement distancié par rapport à la réalité sociale dans laquelle il vit, mais compte tenu de son projet particulier, il ne peut pas s’inventer un milieu social qui serait autre que le sien. Chacun fait avec ce qu’il a. Et c’est ce qu’il en fait qui compte. Or, ce qu’il en fait, c’est rien moins qu’une exploration des structures abstraites du temps.

L’espace créatif [de l’oeuvre] est double – dit Daniel Sibony –  : il y a la sensation actuelle, puis la trace que le souvenir lui associe, la fibre que l’écriture constitue et qu’elle redonne au lecteur pendant qu’elle la connecte à d’autres fibres […] l’écriture prend la place de l’inconscient qu’elle chasse : elle remplace l’écriture du temps par le temps de l’écriture.

Néanmoins, je comprends tout à fait qu’on n’ait pas la patience de le lire, qu’on trouve ses descriptions inutiles parce que le réel dont il nous parle est depuis longtemps dépassé et oublié. A quoi peut bien renvoyer pour un jeune lecteur ou une jeune lectrice la description d’une sortie de messe qui bruisse de rapports mondains où chacun veut se montrer et s’assurer qu’il ou elle est vu(e) par les autres ? Il faut pour y trouver de l’intérêt être capable de transférer le climat social d’une époque révolue vers le nôtre, ce qui n’est pas évident. Pourtant, structurellement, la nature des échanges humains semble ne pas avoir beaucoup changé. Les rapports d’association, de flatterie, d’échange, les sentiments, d’amour, de jalousie, de rancune demeurent probablement comme ils l’étaient aux temps proustien. Lire Proust permet de mieux les comprendre.

Notre manière de creuser la littérature et d’y prendre plaisir est une façon de mieux nous révéler la source de notre propre subjectivité et de peut-être nous distancier par rapport à l’emprise des structures idéologiques, dans la mesure où nous pouvons les prendre comme objet de notre méditation, et où nous pouvons nous interroger sur les sources de notre plaisir à lire.

1 De mon point de vue la répétition de nos vies, et les habitudes en particulier font que le malheureux temps linéaire des calendriers s’enroule comme une droite irrationnelle dasn un espace de dimension plus grande qui n’appartient qu’à nous, que nous créons au cours de notre existence et dont certains d’entre nous font une merveille, comme Proust ou Grothendieck en se retirant du monde ds futilités pour retravailler l’histoire de leur passé qui n’est autre que cet ouvrage. (Alain Connes, préface à « A la recherche de l’autre temps » de Daniel Sibony).

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Feuilleton de l’été – 4 – le Nord de Paris

En prélude à notre voyage en Normandie, puis en Picardie, nous passâmes par la région parisienne, où j’avais quelques comptes à régler avec moi-même : cela faisait si longtemps que je n’avais daigné remettre les pieds dans les pas du petit garçon puis de l’adolescent que j’étais dans les années cinquante et soixante. Le Bourget, cela vous dit quelque chose ? Oui, sans doute, l’aéroport qui fut le premier près de Paris avant même que n’existe ni Orly ni Roissy, là où atterrit Charles Lindbergh en 1927, là où arrivaient puis repartaient les chefs d’état accueillis en grande pompe, depuis Eisenhower jusqu’à Krouchtchev, et même la reine d’Angleterre. Cela m’avait valu, lorsque j’avais onze ans d’aller accueillir, en compagnie d’une petite fille de mon âge, à sa descente d’avion une délégation de l’Union soviétique contenant son ministre de l’Education, on m’avait appris à dire « Bienvenu » en russe, et je m’en souviens encore. Les cortèges déboulaient sur l’avenue de la Division Leclerc décorée de petits drapeaux de la nationalité du personnage, la population oscillait entre l’indifférence et l’enthousiasme, c’était la guerre froide, les cocos applaudissaient le leader soviétique, les anti-cocos l’américain. Moi, je n’étais pas très au courant, je demandais conseil à mes petits copains d’école, l’un m’avait dit que les Américains voulaient nous entraîner dans la guerre. Une dame de religion adventiste (elle était Suisse) avait dit à ma mère que le pape lui-même voulait nous y pousser. C’était du sérieux. J’avais peur. D’autant que mon propre père racontait sans fin la période qu’il avait vécue, de travail forcé en Allemagne, et la fureur des combats à l’approche de l’Armée rouge, du côté de Schneidemühl (aujourd’hui Pila) en avril 1945. Le Bourget par où aussi arriva la fameuse Division Leclerc (par la nationale 2 qui se prolonge maintenant en autoroute A1) pour libérer Paris, division, soit dit au passage, essentiellement composée de pauvres soldats africains envers qui la nation n’est guère reconnaissante1.

Arrivée de la deuxième DB par Le Bourget en 1944

Quittant Paris, en bordure de cette même avenue, sur la petite place où s’étend aujourd’hui un jardin public, les Allemands projetèrent d’exécuter une bonne partie de la population bourgétaine, qui dut son salut à l’héroïque intervention de son maire, le docteur Marie (celui-là même qui a signé mon acte de naissance). Evidemment, Le Bourget a bien changé depuis les années soixante, les pavillons et immeubles de pierre meulière ont tendance à disparaître, remplacés par des immeubles de béton et de verre. L’impasse où je suis né est bordée de maisons relativement chic et le jardin au fond duquel était le modeste pavillon de parpaings où j’habitais est devenu une pelouse plate et desséchée, sans plus aucun arbre ni buisson de cassissiers. La cité Foy donnait sur la rue du commandant Roland, c’est toujours le cas, mais l’hôtel où mes parents posèrent leurs valises en 1946, mon père ayant été recruté à la compagnie nationale pour réparer les appareils de l’Aéropostale, n’est plus là. Mon école non plus d’ailleurs. Le long de l’avenue de la Division Leclerc, que les vieux bourgétains nommaient « la route de Flandre », s’alignent des échoppes surtout destinées aux descendants de l’immigration qui habitent par paquets dans les nombreux petits immeubles. Une chose n’a pas changé : le bruit. Celui, infernal des camions parcourant sans relâche cette route qui part vers le Nord, faisant grincer leurs freins au feu rouge d’Anizan Cavillon, puis embrayant dans un panache de fumée noire. L’aéroport n’existe plus que pour quelques vols d’affaire, et l’aérogare elle-même, gardant son style élégant des années trente, s’est muée en musée de l’air et de l’espace. A l’extérieur sur le tarmac, Boeing 747, Airbus A380, Canadair, Hercules, Rafale et Etendard d’exposition. Musée passionnant à visiter qui possède des hangars dévolus à plusieurs thèmes : l’entre deux-guerres, la seconde guerre mondiale, les prototypes etc. et un peu à l’écart deux Concorde tête-bêche qui ressemblent à des échassiers en conversation, on peut entrer dans l’un, on y voit la cabine et le poste de pilotage, voir la fragilité des commandes qui relient les « manches à balais » aux gouvernails ne rassure pas. Parmi les prototypes, on peut voir, immobiles, les Griffon, Trident et Triton qui passaient dans le ciel de mon jardin dans les années cinquante lorsque c’était le temps du grand meeting aérien qui se déroule toujours tous les deux ans. Si on a oublié que la guerre est l’essence même du progrès technique, c’est le moment de s’en souvenir…

colonne de gauche de haut en bas: aérogare où travaillait mon père jusqu’en 1970, hall de l’aérogare, rue du commandant Roland, à droite: ce qui reste du petit jardin de la cité Foy (la maison n’existait pas)

La mairie, bâtiment de briques rouges qui a l’allure d’une tour de contrôle au milieu de cette effervescence camionesque, renferme toujours, en haut de l’escalier monumental, la fresque qui m’éblouissait, où l’on voyait un épisode de la bataille (ou plutôt de l’une des batailles puisqu’il y en eut deux, celle du 27 au 30 octobre, puis celle de décembre) qui se déroula devant l’église un jour de 1870, quand quelques ouvriers (de la Presse, notamment) décidèrent de s’opposer à l’invasion prussienne en prenant d’assaut une garnison qui stationnait au Bourget, ils réussirent dans un premier temps mais ne parvinrent pas à se maintenir malgré leur héroïsme, et même, les éléments de l’armée régulière, dirigés par des officiers de la bourgeoisie, ne vinrent pas à leur secours. La seconde bataille mit aux prises Prussiens et Parisiens, ceux-ci tentant d’établir un lien avec l’armée de Faidherbe, plus au Nord. Echec cuisant là encore et massacre, d’autant que les officiers bourgeois continuaient à faire la sourde oreille. Prélude à ce qui allait devenir plus tard la plus grande révolte ouvrière que connut la France : la Commune de Paris.

Bataille devant l’église du Bourget en octobre 1870

Nous prîmes le bus 133, il allait de mon temps vers Sarcelles, et je descendais à la place du 16 août 1943 (date du bombardement de la place par les Alliés). Rien n’a changé : descendant de mon bus, je me trouve directement face à la porte d’entrée de l’immeuble, tout de pierres blanchâtres qui ressortent de la façade, que nous habitâmes finalement, mes parents et moi, à partir de 1958 mettant fin à un hébergement précaire qui n’avait que trop duré : nous perdions le cerisier du jardin mais nous gagnions une salle de bains, avec baignoire-sabot où je prenais mes ablutions chaque dimanche, et moi une chambre, avec le genre de « cosy » que l’on affectionnait alors, ma porte-fenêtre donnant sur le balcon d’où, m’y tenant entre deux rêveries, je voyais passer les avions moyen-courrier qui partaient vers toutes les destination d’Europe. Vautré sur mon lit, j’écoutais Salut les copains, pendant que marchait dans le salon d’à côté la télévision en noir et blanc (de marque Telefunken) fraîchement acquise, fenêtre sur un monde gaulliste qui ne tolérait d’information que validée au préalable par un ministre. Cela tint jusqu’à mai 1968, donc dix ans, jusqu’à, autrement dit, que je ne rentrasse pas dans mon home plusieurs soirs de suite car j’étais désormais trop pris par les affaires de la révolution. Quelle révolution ? Celle que l’on se promettait, érigeant en cuirassé Potemkine l’ensemble des rues d’un quartier qui, depuis, a tout perdu de son esprit pour n’être plus que devantures de magasins de fripes. Il était temps de partir et de quitter la région parisienne… (non sans être resté une année supplémentaire afin de terminer mes chères études à la Faculté des Sciences de Paris, lieu-dit la Halle aux Vins).

prototypes d’avions Musée de l’Air et de l’Espace

1 Il me faut ici faire deux rectifications : 1) il est faux que la deuxième DB soit arrivée dans Paris à partir du Nord, contrairement à tout ce que j’avais entendu dans mon enfance. De fait, la deuxième DB était arrivée par le Sud, mais, après la libération de Paris, elle est venue du 26 au 30 août 44, combattre les derniers résidus de l’armée allemande qui s’étaient retranchés au Bourget et 2) il semble faux également que la deuxième DB fût constituée principalement de soldats africains puisque les Américains avaient interdit la présence de ces soldats, au nom de leurs principes racistes, il n’y avait donc, selon les historiens, que peu de soldats africains dans cette division blindée (peut-être un seul! Ces erreurs que j’ai faites illustrent la part de fantasme qui vient toujours s’imiscer quand on prétend rappeler ses propres souvenirs.

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Eclipse

Eclipse se dit d’une absence parmi les membres d’un réseau, disparition momentanée vers une destination inconnue, comme se dit de l’événement d’un astre qui en cache un autre. Deux acceptions réunies en ces jours d’août, où, par exemple, je me suis éclipsé de ce blog, y mettant, le jour de publication normal, un renvoi vers un article édité un 11 août, mais celui de 2020. Six ans avant donc. Non sans intention, celle de mettre en relief une certaine disparité, disparité de pensée, éclectisme diront certains avec un sourire en coin, ou enfin retour à une ligne éditrice plus apaisée diront d’autres, alors qu’il ne s’agit que de cela : continuer au fil du temps, avec parfois un retour sur soi-même. Ce blog existe maintenant depuis vingt ans. Oui, vingt ans, vous avez bien lu. Le 6 août exactement fut sa date anniversaire. Jamais je ne relirai tout ce que j’ai écrit depuis. Ce sont des milliers de pages. Il m’arrive parfois de faire une ponction, de lire un vieux billet. Je suis souvent alors déçu. Mal écrit, maladroit dans l’expression, naïf etc. voilà tout ce que j’en pense. Mais cela reste un témoignage. De quoi ? D’un humain qui écrit, qui trouve que la vie n’est que plus belle dès qu’on en fait le récit, que ce soit au travers de voyages, de lectures, d’assistance à des spectacles, d’écoute de la musique. Sans l’écriture, tout cela s’effriterait et disparaîtrait dans l’inconsistance vaine de l’oubli. Si je pouvais avoir un maître, ce serait Proust, ou bien ce serait Juliet. Le second ayant offert le plus parfait exemple d’un journal étalé sur plus de cinquante ans, le premier ayant accompli l’œuvre d’une vie de manière beaucoup plus construite et théorisée qu’un simple journal. Qu’est-ce à dire ? Que je vais un jour écrire mon « Temps retrouvé » qui fournirait la clé de tout ce que j’ai produit jusqu’ici ? Je ne suis pas aussi prétentieux. Ce que j’ai écrit ne sera jamais publié, n’ira dans les mains de personne, il s’est évanoui au fur et à mesure que je l’écrivais et que certains avaient l’amitié de me lire. Je sais gré à ceux-ci : ils me fournissent la seule preuve que j’ai que, parlant, je m’adresse à quelqu’un. Ils sont si peu nombreux. Je crois avoir en ce moment deux cent cinquante « abonnés ». Ils ne me lisent pas tous, bien entendu. Je sais gré à quelques amis de me lire avec assiduité, mais ce ne sont pas les mêmes depuis vingt ans. Certains ont disparu. Certains, que je n’ai jamais connus, se sont évanouis de la blogosphère. Avec le temps, je suis devenu tolérant à propos des commentaires. Les pensées des autres, aussi différentes soient-elles de la nôtre, servent à l’aiguiser, et on doit leur savoir gré plutôt que de faire semblant de les ignorer. L’autre est là, et sa présence est précieuse pour nous signaler nos imperfections. Je sais gré à une amie de m’avoir signalé un jour que j’avais utilisé à tort un subjonctif après la préposition « après », et à un autre de m’avoir indiqué en douce avoir écrit « le nôtre » sans le circonflexe. Ce sont là preuves d’attention touchantes que j’apprécie beaucoup.

***

Au début, je parlais parfois de politique, ou de ce qu’on entend par là, à savoir des joutes le plus souvent inutiles se déroulant entre professionnels de la mise à profit personnel de la crise, dans son ampleur et sa vocation à l’échec. Je prenais parti comme on dit, je disais que j’allais voter pour untel plutôt que pour un(e)tel(le), persuadé que cela introduirait une différence fondamentale dans l’évolution économique et sociale de notre société. On m’attend au tournant. Ne faudrait-il pas un bon social-démocrate au pouvoir ? Une sorte de François Hollande, par exemple… voire, qui sait, un foudre de guerre de la France Insoumise. J’en suis hélas de moins en moins sûr, tellement les propositions faites par les camps en présence à gauche (je ne parle évidemment pas de la droite qui ne peut susciter comme réaction possible que le vomissement) sont hors de propos, hors-sol, dérisoires face à l’accentuation de la crise, qui n’est jamais que la crise, en particulier climatique, provoquée par le capitalisme dans sa recherche désespérée de valorisation. Si on veut savoir ce que je pense, rien de mieux à lire que cette note parue récemment sur le blog palim psao, qui compare la gauche en Allemagne (mais en France c’est évidemment la même chose) à une armée de zombies, écrite par le chroniqueur allemand Thomas Könicz, membre du groupe Krisis.

Extrait :

Ce faisant, cette « gauche zombie » s’inscrit pleinement dans le mouvement idéologique global des pays du centre du capitalisme tardif, dont les habitants continuent eux aussi simplement à faire comme si de rien n’était, pour ne surtout pas se réveiller dans le désert du réel. En fin de compte, par crainte d’une perte d’identité – de la perte de ce à quoi le capital a façonné les êtres humains par le biais de la socialisation –, même le premier pas vers une lutte émancipatrice pour orienter la transformation systémique à venir semble impossible : dire les choses telles qu’elles sont. Si le capital en train de s’effondrer n’est pas surmonté de manière émancipatrice, l’humanité sombrera dans la barbarie. En interaction avec des poussées de crise sociale et économique de plus en plus violentes. Ce sur quoi spéculent en revanche nos « zombies politiques post-gauches », c’est une petite place climatisée dans la gestion de crise.


« même le premier pas vers une lutte émancipatrice pour orienter la transformation systémique à venir semble impossible : dire les choses telles qu’elles sont ». Qu’est-ce à dire ? Que tout simplement, l’on doit s’attendre à une transformation systémique se produisant d’elle-même suite à l’effondrement du système dans lequel nous sommes plongés et que, dans cette attente, nous aurions tout intérêt à réfléchir à la manière d’orienter cette transformation vers ce qui pourrait être le plus favorable à la survie de notre humanité, ce qui devrait commencer par un état des lieux : dire les choses telles qu’elles sont. Nous en sommes loin. Cela devrait être le devoir d’un homme ou une femme politique de lancer l’initiative dans cette voie. Quel homme ou femme politique aujourd’hui prendrait un tel risque ? Il est tellement plus facile, il semble tellement plus prometteur électoralement parlant de n’en rien faire, de tenir des propos rassurants et de s’en prendre aux cibles habituelles et convenues des vieux combats de la gauche, réclamant du pouvoir d’achat et une meilleure distribution des maigres ressources d’eau, de matières premières alimentaires, et de fraîcheur encore possible (« avoir une petite place climatisée dasn la gestion de la crise »). De se replier sur de vieux schémas de la lutte des classes, d’adhérer au populisme, encourageant les gens à continuer d’utiliser leur voiture, à bouffer de l’industriel et à réclamer plus de confort matériel.

plage de Fécamp

Sur la plage de Fécamp, où je lisais le journal, j’apprenais que France et Italie s’entendaient parfaitement pour traquer les militants écologistes, dont ceux qui s’opposent encore avec courage à la ligne de TGV Lyon-Turin. Ainsi en plein effondrement climatique on trouvait moyen de s’en prendre non pas aux principaux responsables de la crise mais à ceux qui tentent de retarder ses effets.

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Le feuilleton de l’été – 3 – Grumi et le philosophe

Quand je me suis mis à lire Derrida, je ne pensais pas que cela me conduirait à retrouver une situation vécue, comme si Derrida mettait les mots qu’il fallait sur elle. Quelle situation ? Celle où, lorsque j’habite dans la Drôme ce petit village de quarante-cinq habitants où il se trouve que j’ai une maison, je rencontre chaque matin un chat, qui certes n’est pas le mien, mais qui vient néanmoins nous rendre visite, timidement et silencieusement, annoncé parfois d’un bref miaulement qui signale sa présence, peut-être son besoin d’aliment, voire son besoin de liquide pour étancher sa soif. Grumi, car c’est comme cela qu’on le nomme (et non qu’il se nomme car il n’est pas dans le pouvoir des chats de se nommer eux-mêmes, ce qui, comme nous le verrons par la suite, n’est pas innocent du point de vue de ce qu’on appelle l’animalité), est un chat roux. Il est souvent prétendu que les chats roux ont plus d’affinités avec les humains que les autres chats, en tout cas, il se manifeste couramment par la manière qu’il a de se frotter à nous, qui est sa façon à lui, semble-t-il, de nous demander des caresses. Mais ce qui est le plus troublant et que signale à juste titre le philosophe, c’est sa façon, commune aussi sans doute à tous les autres chats, de se faufiler avec nous dans les lieux les plus intimes aux moments mêmes où nous y accédons pour faire nos besoins ou pour nous déshabiller. Il nous fixe alors de son regard muet et s’en va bien vite sans demander son reste, ayant fait mine de comprendre que ce n’était pas tout à fait le moment où nous allions lui donner ses croquettes. Derrida énonce cela de manière admirable :

C’est d’ailleurs une scène qui se reproduit tous les matins. La chatte me suit au réveil dans la salle de bains en réclamant son petit-déjeuner, mais elle exige de quitter ladite salle de bains dès qu’il (ou elle) me voit nu, prêt à tout autre chose et décider à faire patienter. Cependant que me voici nu sous les yeux de ce qu’ils appellent « animal », une fiction se met alors en tableau devant mon imagination, une sorte de classification à la Linné, une taxinomie du point de vue des bêtes : il n’y aurait au fond, outre la différence évoquée plus haut entre le poème et le philosophème, que deux types de discours, deux situations de savoir sur l’animal, deux grands formes de traité théorique ou philosophique de l’animal […] Il y aurait d’abord les textes signés par des gens qui ont sans doute vu, observé, analysé, réfléchi l’animal mais ne se sont jamais vus vus par l’animal ; ils n’ont jamais croisé le regard d’un animal posé sur eux (sans même parler de leur nudité) […] Ils n’ont pu ou voulu tirer aucune conséquence systématique du fait qu’un animal pouvait, leur faisant face, les regarder, vêtus ou nus, et, en un mot, sans un mot, s’adresser à eux : ils n’ont tenu aucun compte du fait que ce qu’ils appellent « animal » pouvait les regarder et s’adresser à eux depuis là-bas, depuis une origine tout autre.

Ainsi, Derrida achève-t-il ce passage sur le regard, l’étrangeté du regard. Ailleurs il évoque Lévinas et sa théorie sur le regard comme manière de reconnaître l’autre et de se reconnaître en lui, Lévinas va jusqu’à dire que lorsqu’on regarde le regard de quelqu’un, on ne remarque même pas la couleur de ses yeux, notre regard passe outre, il va au-delà. Mais ce qu’il y a de sûr c’est que lorsque nous regardons le regard de l’autre humain, nous sommes mis en face d’un pouvoir que nous connaissons, il est fait du même système catégoriel que le notre. Sympathique / antipathique, beau / moche, ami / non ami, alors que dans le cas du chat, et de tout animal (du moins si on accepte ce terme, si on ne lui met pas des guillemets comme le fait Derrida, pour dire que nous nommons « animal » ce fourre-tout où grouillent tous les êtres vivants animés de la Terre pour en faire une sorte de négatif de nous-mêmes comme si faisant cela, nous nous glorifiions d’être ce que nous sommes, un contre tous, alors qu’il y en a tant des espèces animales et que, peut-être chacune a son regard propre), les catégories sont absentes ou en tout cas inconnues. Ça nous regarde de plus loin encore que le jeu des catégories, d’un temps ou d’un monde où les catégories n’existaient pas et donc peut-être où le langage n’existait pas, où l’on n’avait pas encore trouvé de noms pour désigner toutes les choses qu’il y a et dire d’un chat qu’il est un chat, de Grumi qu’il est Grumi et ainsi de suite, à leur corps défendant à son corps défendant car lui-même peut-être ne s’appelle-t-il pas Grumi, qui sait la façon dont il s’appelle si tant est qu’il y ait un sens à se poser une telle question. C’est à ce moment là de sa réflexion que Derrida en vient aux noms et à la nature par eux nommée. Il fait cette remarque que l’on nomme pour mieux conserver la mémoire, pour qu’on se souvienne d’un objet ou d’un être après qu’il a disparu, autrement dit après qu’il est mort. Nommer sous entend ainsi que tout ce que nous nommons est mortel, et que peut-être ceux qui ne font pas usage de nom ne le savent pas. La nature face à nous serait désormais mortelle et nous le savons bien, nous l’expérimentons chaque jour, encore plus aujourd’hui où la nature brûle, ce que Derrida n’a pas pu connaître comme état, étant mort lui-même bien avant que le réchauffement du climat ne se déchaîne, et cette mortalité ne peut que nous attrister, et Derrida suggère que de là vient la mélancolie qu’elle nous inspire. Les animaux, les chats, mais aussi les vaches, par exemple, puisqu’au moment où j’écris ces lignes je suis en Suisse au bord d’un alpage où paissent paisiblement – paisiblement en apparence – les bovins du troupeau d’un consortage (c’est comme cela que l’on dit en Suisse, dans les Alpes), ne savent peut-être pas qu’ils ou elles vont mourir mais leur regard- surtout celui des vaches – reflète douloureusement ce que nous avons mis en elles, l’assurance pour nous qu’elles vont mourir, qu’elles vont être sacrifiées à la boucherie pour certaines d’entre elles et épuisées pour d’autres à donner leur lait. C’est pour cela que nous voyons si triste leur regard. Sans que davantage que pour le chat nous sachions d’où il s’origine, ce que signifie qu’un animal, une vache par exemple, nous regarde, s’adresse à nous en quelque sorte.

Mon savoir de scientifique me rappelle alors les équations dont se nourrit la théorie des catastrophes, de René Thom, quand celui-ci dit par exemple que l’affaire entre le prédateur et la proie ne peut se décrire seulement en termes d’intentions, d’agentivité ou de subjectivités opposées mais en termes de géométrie. La façon dont le prédateur se saisit de la proie est descriptible par une figure de géométrie différentielle. Et s’il en était de même du regard ? Autrement dit nous irions loin en amont du processus auquel nous donnons des intentions, les jeux, les interactions, seraient déjà là, tout simplement. Dont l’image serait en notre cerveau depuis la nuit des temps, mais indéchiffrable.

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Enfance (Le Clézio)

j’ai pensé qu’il fallait changer mon fusil d’épaule, qu’on en avait peut-être assez de la philosophie. Le partage des idées est certes attirant, mais on n’en finirait plus de multiplier les références, de citer tel ou tel, chacun ayant finalement autant de raisons que tel autre de nous convaincre, comme si chaque « système » ou bloc […]

Enfance (Le Clézio)

(republication d’un billet écrit le 11 août 2020)

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