Journal de voyage en Bolivie: à l’assaut des cols à 5000 mètres

Ne restait que l’apothéose, l’ultime chemin à accomplir, la Cordillère Royale, à marcher entre ses lagunas et ses pics noirs et blancs, courant après lamas et alpagas, se faisant exploser le souffle à cinq mille mètres d’altitude, campant sous les neiges, grimpant à l’assaut des moraines, déserts jaunes et rouges jamais piquetés de la moindre herbe, regarder l’onde qui vibre à la brise légère du matin quand deux canards seulement mettent des rides sur l’eau glaciale…

Cela voulait dire aussi éclaircir l’horizon : allais-je pouvoir seulement gravir ces cols, marcher toutes ces heures alors qu’au soir, à 4700 mètres, le bivouac permettait si peu de sommeil ? (à cette altitude, on a peine à dormir : dès qu’on s’endort, on s’étouffe, on est réveillé en sursaut par l’urgence de respirer un grand coup, puis on se rendort et c’est de nouveau la même urgence qui se rappelle à nous, si bien que l’on ne dort qu’à peine et que l’on attend impatiemment l’aube qui nous libérera de cette angoisse du non-sommeil). Mes limites furent fixées : je ne franchirais pas deux cols à 5000 mètres par jour, je ne dépasserais pas les 5000, contrairement à C. qui, elle, irait de son plein rythme marcher et même voler de col en col et même jusqu’au sommet du Pic Austria. Nous eûmes ainsi chacun notre guide, Jaime pour elle, Pepe Lucho pour moi. J’avais ainsi le guide le plus expérimenté des deux et je pouvais compter sur lui, sur son attention de chaque instant, sur son aide dans les passages difficiles, mais rassurez-vous : il ne m’a quand même pas porté sur son dos ! Les barrières d’une vallée à l’autre, il fallait bien que je les franchisse et si elles ne faisaient pas 5000 mètres pour moi, elles en faisaient bien 4900 ! Mais tout l’art de mon guide fut de me faire faire des détours, d’aller chercher la vague là où elle était moins haute, de me mener par des pistes déviées, de contourner l’obstacle en somme plutôt que de l’affronter de face.

Sur mon carnet de notes, j’ai écrit : « Dur de trekker à plus de 4700 mètres, de dormir à cette altitude, j’ai pris mon parti de dire à tous que je ne marcherai qu’à mon propre rythme. C’est un rythme très lent, mais qu’y faire ? A l’arrivée de chaque étape, je retrouve la petite équipe et tout se passe bien. Il ne me reste plus beaucoup d’années à faire ce genre d’aventures : j’apprends que les guides d’Altaï ne prennent plus les randonneurs au-delà de 75 ans… Dommage, car on arrive encore, même à cet âge, à faire abstraction des désagréments du voyage (fatigue, altitude, perte de souffle) pour admirer les sublimes paysages de montagne. Le premier soir, nous bivouaquons au-dessus de la lagune des oiseaux (laguna ajwani en aymara). Bien sûr le premier plan est un peu gâché par une pelleteuse (l’Etat veut faire des lagunes des bassins de retenue) mais de l’autre côté de la pelleteuse, le lac très froid frissonne à peine et les seuls bruits que l’on entend sont les cancanements d’un couple de canards. Sur la rive opposée, un troupeau silencieux défile, vague irisée de marron et de blanc : un ensemble de lamas mené par un berger. Quand le soleil disparaît derrière un cumulus de beau temps on a tout à coup très froid et on relève le col de la doudoune. L’air est cristallin. En venant, sur mon chemin « facile », je voyais en me retournant le vaste altiplano qui nourrit le peuple bolivien. Il est assez unique de voir une si vaste plaine s’arrêter net aux premiers contreforts d’une chaîne de hautes montagnes ».

le petit point sur le chemin, oui, c’est bien votre serviteur

Le lendemain, c’était un peu plus difficile entre la laguna ajwani et la laguna jurikhota. Il fallait monter au-dessus du campement jusqu’à 4900 mètres puis partir sur la droite – tandis que C. et son guide partaient vers la gauche pour attaquer de front le paso Milluni – pour franchir un col dans une zone désertique où ne poussaient dans le sable que quelques ajoncs, atteindre l’altitude maximum avant de redescendre dans une étroite vallée par un de ces chemins à flanc de moraine que je n’affectionne pas particulièrement à cause de leur étroitesse, du risque de glisser sur leur substrat sablonneux d’autant qu’ils dominent en général une pente très raide dont on se demande comment on en ressortirait s’il nous advenait de trébucher. Mais au bas, la troupe se reformait à l’heure du pique-nique et dans l’après-midi, une deuxième fois, l’ascension d’un col et la descente qui s’en suit de l’autre côté, dominant cette fois la fameuse lagune miroir au pied du pic Condoriri. En un éclair juste le temps de penser que ce lac, de si haut ressemble un peu à celui de Maloja, dans l’Engadine suisse, surtout quand on voit ce dernier comme il est vu dans le très beau film d’Olivier Assayas, « Sils Maria » avec Juliette Binoche, histoire de perdition en haut des Alpes, le serpent en moins (ce fameux phénomène atmosphérique qui est le centre du film) à moins que, sait-on jamais, une sorte de serpent nuageux puisse aussi s’étirer entre ces fastueux pics des Andes. Et justement, le temps se gâte, un peu de grêle en bas nous accueille mais, le ciel bleu revenant, c’est l’occasion, malgré le froid, de tenter une nouvelle aquarelle.

la laguna chiarkhota – copyright A.L.

Je note dans mon carnet que la nuit fut difficile, « avec un vent menaçant d’emporter la tente ». « Souffle court, difficulté à s’endormir. Hallucinations. Fantasmes. Heureusement, le corps de C. dort à mon côté, je peux au mois rêver d’elle. Si elle se réveille, je peux la serrer dans mes bras, et sentir sa présence au travers des duvets ».

La troisième étape menait de la Jurikhota à la Chiarkhota (lagune noire), contournant en quelque sorte le pic Condoriri pour atteindre un autre point de vue, où il avoisine d’autres sommets magnifiques comme le Pequeño Alpamayo (que les bons alpinistes peuvent gravir assez aisément, ce qui, paraît-il, permet d’avoir une vue surprenante non seulement sur les sommets environnants mais aussi d’un côté sur l’Altiplano et de l’autre sur les Yungas, ce début de forêt tropicale côté Amazonie, qui commence tout de suite au pied du massif mais à l’est). C. survolait l’étape, pouvant même admirer une autre laguna, que, moi, je n’ai pas vue, la laguna congelada (!) qui indique par son seul nom dans quel univers pétrifié l’on se trouve, les montagnes ne tombant dans le lac que pour en briser la glace en quelque sorte… J’éprouvais beaucoup de plaisir à la retrouver en fin de balade, moi venant du bas, parfois arrivant avant elle et dans ce cas l’attendant à moitié effondré sur un matelas de la pièce en dur d’une sorte de lodge (c’est comme ça qu’on aurait nommé l’abri sous d’autres cieux, au Népal par exemple, mais ici?) où notre cuisinière, Marisol, préparait les repas et où nous les prenions, le soir vers 18h30 et le matin, dès 8h, et elle arrivant d’en haut comme un ange qui, lorsque c’était moi qui arrivais plus tard, venait m’attendre les bras ouverts sur ma route.

« Encore une nuit bien fraîche, ai-je écrit sur mon carnet, un diamox léger m’aide à supprimer les effets de l’altitude mais ne suffit pas totalement à m’enlever mon manque de souffle au moment où je m’endors. Durant l’un de mes réveils, j’entends la bourrasque fouetter la tente et la pluie s’abattre en rafales.

Mais au matin, ô merveille, les sommets alentour apparaissent blanchis sous la neige. Nous sommes seuls au milieu de ce paysage bouleversant de pureté et d’harmonie ».

Une petite barque remue à peine de temps en temps sous les frissons du vent, amarrée là pour servir sans doute à quelque pêcheur de truites des glaciers, et deux canards – encore – s’amusent à tracer sur l’eau les ronds et les « V » de trajectoires qui semblent écrites d’avance comme parties intégrantes d’un tout qui englobe eaux et glaciers, pics abrupts et moraines, univers et singularités en quoi consistent nos présences observantes. Me reviennent en mémoire les reproches amicaux faits par ceux et celles qui s’inscrivent dans la mouvance actuelle des « anti-voyage », leurs arguments me semblent alors dérisoires car ils n’empêcheront jamais personne d’aller rechercher l’absolue beauté et l’absolue pureté que l’on ne trouve qu’en quelques endroits du monde.

Nous partons en nous séparant de nouveau, C. et moi, elle a encore un col à son programme alors que moi, je n’ai qu’à me laisser descendre doucement au long d’une piste vers notre ultime lieu d’étape : le petit village de Tuni, qui renferme une petite dizaine d’habitations dont certaines sont transformées en gîtes pour des touristes comme nous, qui viendront voir comment l’on soigne les lamas et comment l’on tisse la laine d’alpaga.

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Journal de voyage en Bolivie: La Paz, Titicaca et manque de souffle

La Paz depuis El Alto

L’arrivée à La Paz décoiffe. Que l’avion atterrisse à plus de 4000 mètres, sur le plateau – mais c’est un petit avion (de marque « Bombardier », ce qui me fait toujours frémir, un nom aussi guerrier pour des activités somme toute très commerciales et pacifiques…) car les gros ne peuvent pas se poser ici, eux aussi, pas que les humains, souffrant du manque d’oxygène – on s’y attend, mais on n’imagine jamais ce que ça va être quand tout à coup on va basculer dans la faille et découvrir LA ville. D’abord noter que cette ville s’est scindée en deux depuis quelques années : le haut n’est plus « La Paz » mais « El Alto », le flanc des pentes, le bas, c’est cela désormais La Paz. Un million cinq cent mille habitants d’un côté, un autre million de l’autre. Les petits cubes des maisons à perte de vue (car oui, La Paz est cubiste et même, pourrait-on dire, de la période analytique), le bas de la ville qui se perd dans les confins de la brume et, depuis quelques années, ces cabines de téléphérique qui dansent accrochées à leurs fils, manière ici nouvelle de décliner la notion de métro, au lieu de descendre dans les sous-sols (ce qui serait bien impossible ici), on s’envoie en l’air au long de sept lignes actuellement en service. La Paz : une artère principale qui distribue les quartiers à son ouest et à son est, parfois appelée « Le Prado », qui débute avenue Montes, devient avenue Santa Cruz puis Arce etc. Passage obligé des voitures, taxis, micro-bus, cars, camions venant de tous horizons et producteurs de gaz qui nous enlèvent le peu d’oxygène qui nous reste. L’embouteillage est quasi permanent. Les conducteurs font preuve d’audace, se frôlent, s’énervent, les marchandes de produits miracles sur les trottoirs pestent contre eux qui parfois bousculent leur frêles étals. Heureusement quelques rues semi-piétonnes, dont la calle Llinares, aussi connue comme marché aux Sorcières qui, de fait, contient incomparablement plus de touristes et de vendeuses de pulls d’alpaga que d’authentiques sorcières. L’histoire des fœtus de lama séchés, c’est presque une légende, ils disparaissent sous les stocks de laine, ne se voient presque pas auprès des boîtes en tous genres de tisanes, y compris celles qui sont censées améliorer la virilité. Le quartier le plus fréquenté : deux rues qui se croisent, Llinares et Sagarnaga, cette dernière descendant vers la place San Francisco où se dresse la cathédrale de même nom. La calle Murillo aussi n’est pas loin, très encombrée le soir vers 17 heures, lieu pour choisir sa chambre à coucher ou son matelas (c’est la rue des marchands de meubles). Bistrot tenu par un Hollandais (Sol y Luna) qui sert des pisco sour qui ne sont pas vraiment des pisco sour tout en en étant… mais très bons, soûlant juste ce qu’il faut pour supporter la ville. Plus tard nous reviendrons à La Paz, mais j’en ai déjà parlé, c’est à la toute fin du voyage quand, prenant l’audace de traverser la rue (!) nous découvrons les musées de la calle Jaen et de la rue Sanjines (extraordinaire musée d’ethnographie) et que nous assistons à ce concert fou, époustouflant, donné par les grands maîtres de la charango, de la quena et de la guitare muyu-muyu….

Femmes d’El Alto
Quartier Libertad survolé par le téléphérique

La Paz fut d’abord implantée (1548) en un lieu qui, aujourd’hui, s’appelle Laja, nettement à l’ouest de la ville actuelle, au milieu du chemin vers Tiwanacu… transition pour amener à cette dernière. Alfred Métraux, le grand spécialistes des Incas, l’écrivait « Tiahuanaco ». On a voulu en faire la capitale d’un état aussi puissant que celui des Incas, imaginant un empereur qui aurait gouverné d’ici tout un territoire s’étendant sur le lac Titicaca tout proche et peut-être jusqu’à l’actuel Pérou. Il semble qu’il n’en soit rien. Juste une constellation de petits roitelets locaux, mais qui se seraient entendus pour reconnaître en ce lieu un pôle religieux intensément actif, avec ses temples et ses grands prêtres. Le site a fait fantasmer : on découvre en arrivant une immense plateforme surélevée avec en son centre un bassin qui fut rempli d’eau et dont les murs semblent bâtis pour l’éternité. Très vite, on a pensé « extra-terrestres », civilisation venue d’ailleurs, et puis les archéologues se sont résignés : il s’agissait bien d’un temple, simplement un temple, construit principalement pour honorer le soleil et incidemment, la lune et les étoiles (le bassin ayant pour mission de les refléter). C’est que ces gens avaient de belles notions d’astronomie et ne pouvaient construire qu’en s’alignant sur elles. Ainsi, lorsque nous sommes au pied de la muraille et que nous regardons son point de fuite, nous voyons qu’il converge vers un point de la montagne, à une vingtaine de kilomètres de là, marqué par un amoncellement de quartz, celui-ci avait été pris comme point de repère par les bâtisseurs pour que le mur demeure aligné avec la Croix du Sud. Cette « pyramide » dite d’Akapana est complétée par d’autres temples et édifices tous plus étonnants les uns que les autres, soit qu’ils présentent des réseaux d’irrigation sophistiqués pour parvenir à faire jaillir l’eau en haut des pyramides, soit qu’ils s’ornent de masques énigmatiques (dans le cas du temple « semi-souterrain ») auxquels là encore on a voulu donner des origines extra-terrestres, les têtes se distinguant souvent par des yeux globuleux que l’on aurait bien vus comme des lunettes portées par des cosmonautes (!). Mais la réalité est sans doute plus prosaïque bien que tout le mystère ne soit pas éclairci, ces têtes étaient-elles les images de dignitaires ensevelis ici ou bien celles de divinités en grand nombre et demeurées inconnues ? Entre Akanapa et le « semisubterraneo », se dresse encore le temple Kalasasaya, et à deux pas de là la fameuse « Porte du Soleil » dont on se demande si elle n’a pas été déplacée ou bien au contraire si on a eu le temps de la mettre au bon emplacement : elle raterait, comme elle est mise, sa fonction au plan astronomique. Et les statues monolithiques aussi… comme elles sont étranges, et belles. Des archéologues ont trouvé une similitude avec les statues Moaï de l’ïle de Pâques au point d’imaginer que c’était les mêmes, cela n’est pas impossible étant donnée la démonstration faite autrefois par Thor Heyerdahl et son Kon Tiki de l’aisance avec laquelle on pouvait rejoindre cette île au départ des côtes du Pacifique au moyen de l’un de ces radeaux que l’on construisait sur les rives du lac Titicaca. Le plus haut de ces monolithes avait été dressé dans les années trente, après sa découverte par Bennett, sur une place de La Paz, mais il en a été enlevé pour être exposé au musée de Tiwanacu, question de lui éviter une altération trop rapide due à la pollution de la ville et… aux éclats des balles lors des révolutions de palais ! Un peu à côté du Temple du Soleil, s’étale un autre site, celui de Pumapunku (« la porte du puma »), admirable ensemble de pierres encastrées les unes dans les autres (grès ou andésite) avec un rebord qui laisse à penser qu’il s’agissait peut-être là d’un port, du temps où le lac venait jusqu’ici.

On dit que Tiwanaku a connu cinq périodes (étiquetées TWI, TWII etc.) que la première commence mille ans avant J-C. Et la dernière s’achève vers 1200 de notre ère. Pourquoi cette fin ? Cette chute brutale ? Il ne semble pas qu’il y ait eu violence ou destruction volontaire mais seulement les variations climatiques, en l’espèce l’effet du phénomène El Niño qui aurait provoqué une sécheresse ayant duré deux cents ans… Les tiwanacus plièrent alors bagage et partirent s’installer ailleurs, sur une île du Titicaca, vraiment pas loin ou bien jusqu’aux rives du Salar, puis, plus tard vers le Pérou, où une nouvelle civilisation devait apparaître, bien évidemment celle des Incas.

Quand on poursuit la route au-delà de Tiwanaku, on arrive bien sûr en bordure du lac, d’abord le mineur puis le majeur les deux étant séparés par le détroit de Tiquina, à franchir au moyen d’un bac. Au bord du mineur, un lieu qui tend à disparaître du regard mais qui est pourtant doué d’un grand rayonnement historique : c’est là qu’était établie la famille Esteban, celle dont le père, Paolino, avait construit les radeaux cités plus haut, pour le compte d’Heyerdahl et de sa troupe norvégienne d’explorateurs. Mon enfance a été bercée des exploits du Kon Tiki (le mot vient du nom du Dieu créateur Kon Tiki Viracocha) et j’aimerais les relire aujourd’hui. Trouver cet emplacement donne un coup au coeur mais, hélas, Paolino est mort il y a quelques années et ses descendants s’embrouillent entre eux, si bien qu’il ne reste qu’un lieu de vente de souvenirs avec deux ou trois maisons dont les habitants se haïssent… juste un bateau d’osier, grandeur nature, qui attend des jours meilleurs mais devra vraisemblablement les attendre longtemps… Le détroit franchi, on atteint vite Copacabana, encore un haut lieu des précurseurs des Incas, et de Copacabana (dont les Brésiliens s’inspirèrent pour nommer une des plus belles plages de Rio!) on rejoint en bateau l’île du Soleil, lieu paradisiaque si ce n’était (ne pas l’oublier) l’altitude…

Titicaca et Cordillère Royale
Temple des Vierges

Nous retrouvons nos descendants de Tiwanaku, d’abord au Temple des Vierges puis à celui du Soleil. Le premier était l’endroit où l’on gardait les jeunes filles vierges (de famille noble) en vue des sacrifices. Elles n’étaient guère plus de dix à la fois, gardées par quatre duègnes qui leur apprenaient à devenir les servantes du Dieu Soleil, elles n’en souffraient – paraît-il ! – pas puisque c’était dans l’ordre des choses et qu’on les persuadait qu’elles allaient à la rencontre d’un avenir radieux… Ce n’est pas là qu’elles étaient suppliciées mais plus loin, au Temple du Soleil justement, où l’on voit encore la roche échancrée où elles mettaient leur tête (tout à fait comme chez le coiffeur quand on se fait laver les cheveux, la tête rejetée en arrière et les doigts de fée de la coiffeuse caressant doucement notre cuir chevelu) afin de se faire trancher le cou.

C’est en montant au sommet de l’île du Soleil que j’ai perçu ce que risquait d’être mon propre supplice, tant j’avais du mal à souffler pour ne pas perdre le contact avec mes escorteuses (C. et la guide), arrivé à l’hôtel j’étais épuisé, d’une fatigue dont j’ai eu peu d’exemples au cours de ma vie, sauf si, peut-être, une fois dans la vallée du Khumbu… mais c’est toujours affaire d’altitude et de manque de souffle.

Alors le lendemain, jour où était prévue une randonnée sur l’île, du Nord au Sud, je me méfiais, bien sûr. Mais la randonnée fut modifiée : les habitants du Nord de l’île se barricadaient et refusaient les touristes. Certains prétendirent que c’était parce qu’ils n’avaient pas pu s’entendre avec ceux du Sud pour la répartition de la manne financière, d’autres que, tout simplement, ils refusaient qu’on vienne piétiner leurs plate-bandes en les empêchant de vivre tels que leurs mœurs et leurs coutumes leur avaient enseigné de le faire depuis si longtemps. De vrais Incas en quelque sorte, et qui auraient compris les leçons du passé. Nous nous rabattîmes sur la côté, côté Copacabana, où l’on pouvait démarrer dans un tout petit village, Yampupata, et finir une dizaine de kilomètres plus loin en un lieu dénommé « grotte de Lourdes », non sans avoir encore atteint un col à 4600 mètres. Mais cette fois, j’avais été échaudé moi aussi… Dans la vie comme dans la marche, tout est affaire de rythme, et je pris le mien, bien sûr bien plus lent que celui de ces dames, mais à ce rythme, j’y parvins et, après tout en ne mettant pas beaucoup plus de temps qu’escompté. La fin du chemin, la descente, était un peu ennuyeuse car je n’avais pas mis mes meilleures chaussures… c’était un de ces chemins pré-colombiens avec des pierres énormes, et on arrivait à la fameuse « grotte »… une horreur : un missionnaire d’autrefois avait cru bon d’implanter là une réplique de la Vierge de Lourdes pour la commuer en objet de culte – une sorte de pachamama exotique – auprès de qui des populations venues de toute l’Amérique latine venaient commettre un rite étrange : ils « empruntaient » à la déesse sous forme de kilogrammes de roches – qu’ils faisaient sauter s’il le fallait avec de la dynamite ! – en pensant que ces amas de pierres se transformeraient un jour en fortune, auquel cas, ils reviendraient plus tard rendre à la statue ce qu’ils lui devaient sous la forme d’offrandes du genre babioles ou billets de banque…

Ces rites, ces superstitions émaillèrent à vrai dire notre voyage. Ainsi à Copacabana, rejointe en bateau après cette marche, la rue de devant la cathédrale servait-elle de lieu de baptême pour… les automobiles, et l’on voyait sortir le prêtre, sur le coup de cinq heures, homme gras en soutane, avec un seau comme on en use pour laver les carrelages, mais empli d’eau bénite s’il vous plaît, et un instrument genre balais de chiottes dont il se servait pour arroser les véhicules à l’arrêt devant des familles reconnaissantes qui n’oubliaient pas le pourboire et terminaient elles-mêmes la cérémonie en éclaboussant leur proserpine d’un mauvais Champagne – qui n’était vendu que pour cet usage, le goût devant en être probablement infect.

Basilique de Copacabana

La religion catholique et hispanique était devenue toute puissante et avait écrasé les rites d’autrefois, rendus au Dieu Soleil ou à la pachamama, ces derniers n’ayant réussi à subsister souvent que par la ruse des peuples qui feignaient de croire que c’était la même religion, alors que les évêques amenés par les conquistadors n’avaient pour eux que mépris et cruauté. Ainsi obligea-t-on toute sa vie le neveu de l’Inca Tupac Yupanqui, Francisco Yupanqui, bon sculpteur, à fabriquer des vierges pour sauver sa propre liberté.

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Journal de voyage en Bolivie: beauté du Salar

Aquarelle de la laguna Colorada – copyright A.L.

Ensuite… eh bien ensuite, il faut remonter, remonter autant depuis le plus profond de l’attitude contemplative que depuis le plein sud de la Bolivie pour tenter de gagner une autre splendeur stupéfiante, dont il a si souvent été question dans les récits des voyageurs et des aventuriers : le fameux Salar de Uyuni. Mais avant cela, il y a d’autres beautés en route comme le désert, toujours le désert de roches rouges avec ses sculptures biscornues dues au seul vent et au seul sable abrasif (Arbol de piedra) et avec sa fréquentation assidue auprès des touristes du seul et unique renard des environs (l’autre s’étant fait tuer il y a longtemps), digne héritier de Saint-Exupéry, prêt à parler et à nous demander sur quelle planète maintenant nous souhaitons atterrir. Sur un pays d’autres lagunes sûrement. Comme les lagunas Honda, Chiarkhota, Hedionda ou Cañapa. Un pays d’où l’on voit fumer au loin le volcan en activité d’Ollaguë et où l’on parcourt un petit salar, celui de Chiguana, là où notre chauffeur nous certifie qu’un jour d’il y a cinq ou six ans, près de la voie ferrée (car on construisit autrefois des voies ferrées pour sillonner cette région minière, on y transportait le minerai d’une mine à une usine ou bien d’une mine à un port, un port chilien bien sûr, comme Antofagasta, la Bolivie n’ayant pas d’accès à la mer et c’est bien là son problème) lui avec un touriste japonais virent comme une fusée s’abattre devant eux, à quelques centaines de mètres, émettant de multiples éclairs lumineux, une météorite sans doute mais ils n’arrivèrent jamais à la trouver, morceau d’univers infini perdu à tout jamais au pied d’une colline – mais se peut-il qu’il y ait autant de météorites qui tombent dans cette région car ce n’est pas la première dont on nous parle, pourquoi une météorite tomberait-elle de préférence en plein Salar – où elle fait peut de mal – que dans le 10ème arrondissement de Paris où, c’est certain, les victimes seraient autrement plus nombreuses que les quelques viscaches ou renards qui reniflent les hautes herbes du désert ? Mais à la réflexion, bien sûr, on sait la réponse : il n’y a pas de probabilité plus forte au désert qu’en ville pour la chute d’un corps céleste… Disons peut-être seulement que nos touristes et notre chauffeur ont bénéficié d’un point d’observation meilleur que ceux que l’on peut avoir en ville.

Arbol de piedra – copyright A.L.

Puis, nous entrons dans San Juan, petit village presque en bordure du Grand Salar, pour une nuit dans un hôtel tout fait de bois de cactus. A la sortie de San Juan, s’étend la nécropole de Kausay Wasi, trace archéologique d’un peuple issu de Tiwanaku – dont je parlerai plus tard, lorsque nous y serons, à Tiwanaku – autrement dit qui devait vivre là dans les années 1200 de notre ère (époque dite des Señoros), après que la grande sécheresse ait poussé ces gens d’avant les Incas à partir et s’établir en divers lieux où les conditions climatiques peut-être étaient meilleures. A l’instar des autres peuples de même origine, ils ont laissé des traces mortuaires dans des tombes ouvertes à l’air libre, où des momies nous attendent depuis tout ce temps, jambes repliées sur la poitrine dans une position foetale qui veut tout simplement signifier qu’à la mort, les corps sont rendus à la pachamama sous la même forme qu’ils avaient dans le ventre de leur mère.

Nous sommes toujours surpris de cette présence sans détour de la mort dans les cultures latino-américaines, héritée sans doute des pratiques pré-colombiennes dont nous sommes ici les témoins. Déjà, lors d’un précédent voyage, en Argentine, nous avions été bouleversés par la vision de ces petites momies d’enfants qui furent découvertes à une date pas si ancienne (1999?) au sommet du volcan Llulliaillaco, offrandes faites aux Dieux par les Incas afin de s’assurer d’un meilleur climat pour les cultures. Si bouleversés que je m’était même demandé à l’époque s’il était bien décent de publier des photos, alors que visiblement cela ne pose pas de problème ici. On reconstitue même des tombes ouvertes avec les momies dans des musées qui n’ont a priori rien à voir, comme le musée des instruments de musique de La Paz – sur lequel je reviendrai aussi – que les enfants ont tout loisir de regarder entre une queña bolivienne et une guitare charango . Les Señoros comme les Tiwanakus avant eux et comme les Incas après eux formaient une société très hiérarchisée, on y distinguait une noblesse, à laquelle vraisemblablement était réservés les rites funéraires dont il nous reste ces tombes. Pour qu’on reconnaisse leur nature divine (attirée par le Ciel?), on déformait leur crâne à la naissance, ce qui donnait ces allongements de l’os occipital très curieux qui les fait ressembler à l’allure qu’aiment à donner aux extra-terrestres maints auteurs de bande dessinée… Ces peuples avaient découvert la quinoa, richesse alimentaire peu commune qui pousse si bien en ces coins sablonneux et secs qui entourent le Salar de Uyuni, et dont nos petits-enfants occidentaux se délectent et ce d’autant plus qu’ils n’en connaissent pas le prix, et qu’ils ignorent qu’en consommant cette légumineuse on arrive à en priver les habitants des hauts-plateaux qui en ont tellement besoin…

cactus sur la route du salar

Autour de San Juan, règne un paysage typiquement tropical, avec ses cactées géantes, parfois en fleurs, qui longent notre route en descente jusqu’au Salar, au port de Colcha K. Ensuite, c’est encore une autre planète. Le sel durci, sous nos pas, fait des hexagones. Si l’on découpait le sol on trouverait dix à douze couches de sel séparées par de l’eau. L’horizon disparaît, en certains endroits, il n’est plus de bords, forme ouverte qui se contient elle-même et nous fait avoir peur de perdre notre équilibre. Un relais sur la route de sel : la petite île d’Incahuasi, lieu touristique. Du sommet, on ne voit rien d’autre, à 360°, que cet infini blanc cristallin, de temps en temps rayé d’une marque de 4×4, ou ponctué, près du bord de l’île, de parasols carrés qui abritent du soleil quelques touristes en mal de désert ayant décidé de s’installer là pour déjeuner… Un car passe. Nul ne sait vers quel havre il va, enfermant dans ses flancs non des touristes mais des paysans ou des ouvriers qui vont peut-être exploiter les premières mines de lithium.

île Incahuasi

On sort du Salar au port de Coquesa, que domine le volcan Tunupa et on va dormir dans une petite auberge de Jihiha où l’on ne s’attend à trouver personne… à moins que quelque fou ne soit déjà là, de ces aventuriers mystiques qui se sentent attirés par ces lieux extrêmes car ils croient possible d’y rencontrer une forme de surnaturel. Cet oiseau rare, je crois l’avoir trouvé en la personne d’un étrange irlandais dont nous découvrons le curieux attelage dans la cour de l’auberge. Au début je le prends pour un cycliste tirant derrière lui son lourd chargement : à vélo sur le Salar d’Uyuni, ce serait une performance devant laquelle on s’inclinerait. Le gaillard est volubile mais s’exprime en un irlandais rapide qui laisse peu de place à la compréhension… De quoi s’agit-il au juste que cette « baftab » dont il nous parle à tout bout de champ ? Quand soudain, je crois comprendre, c’est de « bathtub » qu’il s’agit… autrement dit cet illuminé s’est fixé l’enjeu de parcourir le monde avec… une baignoire ! Il est déjà allé au sommet du Kilimandjaro avec sa baignoire, il a descendu aussi le fleuve Amazone à son bord, avant de se la faire piquer, d’attendre au moins vingt-cinq ans pour pouvoir repartir, et cette fois, le pari est de faire 11000 kms autour du salar en tirant la baignoire sise sur de grandes roues de cycle, ce pourquoi je l’avais pris pour un cycliste. Je n’ai pas très bien compris les motivations. Il avait eu paraît-il autrefois ce rêve, de se déplacer en baignoire… Il avait été ému en cours de route par la mort d’un enfant dans un hopital d’Amazonie, je crus un moment que ceci expliquait cela, je pensai au cinéaste Werner Herzog qui avait fait le voeu de venir à pied jusqu’à Paris en venant de son Allemagne natale afin de sauver de la mort sa meilleure amie, mais ce n’était même pas cela. Il fallait bien se rendre à l’évidence : Rob Dowling cherchait son quart d’heure de célébrité… et ne cherchait que cela.

Rob Dowling et sa baignoire
Volcan Tunupa, vu depuis le premier belvédère

L’ascension, même partielle, du volcan Tunupa (5321 mètres) fut pour moi le premier indice que décidément j’aurais du mal, par la suite, à atteindre mes objectifs de trekkeur. Au premier belvédère, mon souffle avait expiré, il ne restait plus qu’à redescendre, heureux d’avoir vu de près la couleur du soufre et celle des roches noires basaltiques, mais épuisé. Au pied du volcan, dans la petite commune de Coquesa, église coloniale pauvre et petit musée où nous retrouvons trace de nos Senores des années mille sous la forme là encore de crânes déformés et de momies à moitié pétrifiées. Le retour se fait en sortant à Colchani puis en prenant la route d’Uyuni, cette petite ville aux allures de village du Far-West avec sa petite place et son Big Ben d’imitation, son église coloniale et son monument à la gloire du Dakar de 2016 qui partit de là et qui, heureusement, n’y reviendra plus. Ensuite, c’est l’avion, la transition du sud vers le nord, des déserts salins ou volcaniques vers le lac Titicaca et les sommets de la Cordillère.

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Une soirée de charango

Calle Jaen

Je fais ce court intermède à notre journal de voyage en Bolivie pour en venir aux derniers jours, que nous venons de vivre, jours tout chauds encore donc, et palpitant de la vie trépidante de La Paz, pour y parler musique, un sujet que j’aborde bien peu sur ce blog simplement parce que je n’y suis pas très compétent. Mais compétent ou pas, l’émotion compte aussi et on peut tâcher de la communiquer même si l’on ne dispose pas du vocabulaire technique. D’où me vient en ce dimanche pluvieux mon émotion ? Du concert auquel nous avons assisté hier soir en la calle Jaen, une petite rue calme du vieux La Paz, riche de quelques musées et demeures coloniales et qui, surtout, compte parmi ses maisons cossues au patio traditionnel un musée et une demeure, le musée est celui des instruments de musique et la demeure celle de celui qui a collectionné ces milliers d’objets musicaux en plus d’avoir été un des grands compositeurs de musique latino-américaine des soixante-dix dernières années, le maestro Ernesto Cavour. Ernesto Cavour a été l’un des cofondateurs du groupe Los Jairas dans les années 60. Il est le maître de la guitare charango. Le charango est une guitare à 10 cordes (regroupées par 2), en général de très petite taille. On raconte que les premières furent créées par les indigènes du Pérou et de Bolivie à partir de carapaces de tatous et qu’il fallait pouvoir les dissimuler aux yeux des colons espagnols qui interdisaient aux autochtones l’usage des instruments à corde. Le son est évidemment un peu acidulé, mais gai, dynamique. La main droite du charanguiste peut battre les cordes à toute vitesse, ou bien se faire douce et délicate en pinçant très légèrement les cordes entre pouce et autre doigt. Le fabricant peut faire varier tant qu’il veut la disposition du ou des manche(s). Cavour a été un grand inventeur. On voit dans son musée des charangos à double ou triple manche, voire à cinq manches disposés en étoile (instrument dénommé estrella), on voit des charangos appariés à des flûtes queña qui pemettent au musicien de passer très vite d’un instrument à l’autre, et même des charangos vuelta-vuelta (dites aussi muyu-muyu, du terme aymara qui a la même signification) qui unissent deux faces qui s’opposent, l’une avec des cordes classiques et l’autre avec des cordes métalliques, six cordes d’un côté, douze de l’autre, le joueur qui veut passer de l’une à l’autre n’ayant qu’à retourner l’instrument.

Museo de Intrumentos Musicales de Bolivia

Trois musiciens sont à la source des concerts du samedi en ce lieu pétri de musique : Ernesto Cavour, bien entendu – homme maintenant âgé, mêlant l’élégance à l’humour – Rolando Encinas, un extraordinaire flûtiste spécialiste de la quena, et Franz Valverde, le grand maître de la guitare muyu-muyu. Ce samedi, ils avaient invité un jeune groupe, les « Voces de Wayra », bel ensemble unissant spécialistes de la zampoña (flûte de pan), charanguistes et percussionniste, accompagnés de Encinas et de Valverde. Première partie d’une première partie qui devait se poursuivre avec tout un récital de guitare muyu-muyu qui nous laissait éblouis.

extrait d’un concert déjà ancien (2013) ressemblant à ce que nous avons écouté en ce samedi 6 octobre

La deuxième partie était toute consacrée à Cavour, passant sans arrêt d’un instrument à l’autre, y compris cette petite arpinette, sorte de coffre en bois avec des cordes comme une harpe sur chaque face opposée, avec un son cristallin et enjoué, et qui ne dédaignait pas le chant, d’une voix qui, pour cassée qu’elle fût, n’en était pas moins douce et grave. Le concert devait durer deux heures et puis, vous savez ce que c’est, une anecdote en appelle une autre, un musicien un autre et ainsi de suite pendant trois heures. Et avec un jeu avec le public, chaleureux et bon enfant – moi qui suis si piètre danseur et bien mauvais en rythme, invité à monter sur scène pour faire quelques pas de danse bolivienne et des gestes cadencés… – qui ne faisait que réchauffer l’ambiance au fur et à mesure que nous avancions dans la soirée. A un moment, c’était presque fini, nous prenions déjà nos manteaux et nos parapluies, et voila qu’un très vieux monsieur, d’une petite voix fluette, rappelait son existence, il demandait à prendre la parole. On sentait la salle – tous de fins connaisseurs – transie d’émotion. La fille de Cavour, Kantuta, d’une grande beauté brune, qui s’était illustrée par son jeu de percussions, demandait à ce que l’on prît des photos, les membres du public accouraient au devant de la salle pour fixer ces instants immortels sur leurs smartphones. Qui était ce petit homme ? Alors que les instruments étaient déjà pliés, il fut décidé qu’il fallait les ressortir de leurs étuis respectifs et reprendre le concert et le petit homme prit sa place, grattouillant son charango. A la fin, les larmes coulaient, les mains se serraient, les corps s’embrassaient, quelle leçon de transport par la musique ! Avant de partir, ces vieux messieurs tinrent à nous serrer la main et nous finîmes par nous faufiler dans la rue Sanjinès, cette longue rue qui descend dans la direction de la place San Francisco en bordure de laquelle se trouvait notre hôtel. Mais quelle soirée !

Ah ! Aux dernières nouvelles (je me suis renseigné, pensez!) le très vieux monsieur de la fin du concert était un certain Willy Loredo, maître du charango de Potosi. Si tant d’émotion était déversée, c’était aussi comme on pourrait s’en douter, parce que deux de ces musiciens au moins se retrouvaient aux abords du grand âge et de la maladie peut-être et que c’était un peu comme si ce à quoi nous avions assisté devait être un des derniers moments de ce théâtre. Nous venions d’assister peut-être, sans le savoir, à un des ultimes concerts de ces musiciens icônes de la Bolivie.

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Journal de voyage en Bolivie: qu’elle était verte ma lagune

La beauté du monde éclate au plus froid et plus troublant des lointains, là où la route ne mène plus, et où seuls, quelques improbables chercheurs d’or salissent encore leurs guêtres, ou bien quelques poètes. Mais le langage, même chez les plus grands poètes, s’arrête au seuil des visions extrêmes. On comprend que Rimbaud, une fois qu’il ait décidé de s’affronter à la réalité dure à étreindre, et qu’il ait commencé à voir ce que cette réalité recélait de beautés jusque là inconnues (en partant pour l’Indonésie, où l’on ne sait trop ce qu’il fit de sa vie, puis au Yemen et en Ethiopie – où l’on sait trop bien à quels trafics il se livra) n’ait plus eu la force d’écrire : tant qu’on est à Charleville-Mézières, le langage peut servir de remède voire de refuge pour des pulsions vers le sublime que l’on a en soi et que l’on chercherait vainement à l’extérieur de soi, mais quand on est aux plus beaux endroits des déserts ou aux plus beaux sommets des Andes, ou auprès des lagunes, qu’elles soient « vertes » ou « colorées » qui miroitent comme les bijoux encastrés dans notre planète, que dire ? Un peintre peut essayer de reproduire ces douceurs et ces fulgurances, ces reflets et ces opacités, je m’y suis un peu essayé avec l’aquarelle, mais en toute modestie. Quelle palette pouvait me donner ces tons étranges, entre la mort et la vie, plus près sans doute des sur-réalités désertiques des planètes non encore parcourues que des émeraudes et des saphirs de notre terra cognita ?

Lagune blanche

Revenons sur le voyage proprement dit, là où nous l’avions laissé, par une froide nuit passée dans un petit hôtel du Lipiez, avec dans la tête toutes les promesses que notre guide, Jaelle, nous avait faites, celles par exemple de voir la laguna kapina, que l’on appelle aussi lagune blanche car elle est pleine du borax dont on sait qu’il blanchit la porcelaine, depuis un col situé à 5000 mètres, ou bien de nous tremper un peu dans l’eau chaude d’un lac à Polquies. En continuant vers le sud, parcourir la zone aride et froide dont l’aspect a été tant qualifié de « surréaliste » qu’on l’a baptisé officiellement du nom de Salvador Dali – alors qu’il me fait aussi penser aux faux paysages d’Yves Tanguy – en fin de matinée atteindre la laguna verde, revenir à une zone de geysers et de marmites de souffre que l’on appelle Sol de Mañana, puis finir à la laguna colorada au bord de laquelle nous trouverions refuge (à vrai dire une sorte d’hôtel, alors que nous nous attendions à quelque dortoir digne des huttes alpines d’autrefois…).

Les promesses furent tenues au centuple. Etre à 5000 mètres, dans le vent, face au volcan Licancabur dont les jets de lave ont nourri le bijou turquoise qui luit faiblement, de cette lumière éteinte propre à la pierre précieuse : de quoi nous faire croire que nous avons franchi les frontières d’un autre monde. La lagune verte contient une foule de minerais, arsenic, magnesium, sulfate de cuivre qui expliquent l’absence de toute vie en elle. On dit que des chercheurs de la NASA sont venus ici pour tester cette absence de vie et qu’ils en ont déduit une bonne ressemblance avec les terrains mortifères d’autres planètes. C’est pour cela que, plus haut, je parlais de tons étranges, entre la mort et la vie, d’une beauté, donc, qui transcende leur opposition.

laguna verde

La Terre, ici, jouit et bouillonne, mais par endroit, elle se tait, devenant la statue momifiée d’elle-même, la Terre ici incluant les fonds marins : beaucoup de roches que nous foulons du pied ne sont-elles pas des coraux pétrifiés ? Quand elle jouit et bouillonne, cela donne les geyzers, cette respiration d’orque caché sous le sol, imprévisible et stupéfiante, on dit que des touristes imprudents se sont laissés prendre par les rejets de souffre, en sont morts brûlés, engloutis, que d’autres ont perdu un membre. Par moment, le nuage de gaz change d’orientation, au gré du vent, il fonce vers nous et nous avons à peine le temps de nous enfuir, mais le nuage n’est pas dangereux, il donne seulement à la montagne ces fumeroles blanches que l’on voit au loin.

Sol de Manana

La Terre est statue d’elle-même dans ces étendues déjà évoquées, où les boules de basalte ont été projetées depuis les volcans tout proches et sont restées là, refroidies, immobiles pour l’Eternité.

laguna colorada

La laguna colorada est d’une autre teinte, d’une autre nature, elle ne doit pas sa couleur rouge à un quelconque minerai mais aux micro-organismes qui se multiplient en elle se nourrissant de substances propices, ainsi passons-nous de la mort à la vie : tant de vie que lesdits micro-organismes, sortes de petites crevettes roses servent d’aliment de choix aux grands flamants roses qui se livrent en cette saison à leurs parades amoureuses. Au bord du lac, dans les ajoncs, fleurissent des nids dont certains contiennent des oeufs prêts à éclore. D’autres ont déjà éclot, engendrant ces oiseaux gauches et gris – ils n’ont pas encore mangé assez de crevettes roses pour prendre leur couleur d’adulte ! – que l’on voit s’ébrouer sur des ilôts près des rives. Avec le soir qui descend, se modifie la couleur du lac, le rouge migre vers les zones encore éclairées et demain matin, notre laguna colorada sera encore différente car vibrante sous les rayons du soleil du matin. C’est à ce moment-là que l’on me laissera quelques temps au bord de la rive opposée où je pourrai à loisir essayer de rendre ses roses, ses pourpres et ses blancs de titane.

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S’enfonçant dans le Sud-Lipiez

Après la pampa Colorado, étendue plate de terres salées où l’on exploite le bore (élément simple de symbole chimique B) sous la forme du borax, connu depuis l’Antiquité pour servir à blanchir les bijoux et la porcelaine, traversée par la rivière du même nom, si plate qu’elle donne lieu comme au désert à des mirages, nous atteindrons San Cristobal qui s’ennorgueillit d’être la capitale historique du Nord-Lipiez. Maisons basses et rues désertes, seulement peuplées de quelques chiens désoeuvrés. Au bord d’une de ces rues, le restaurant tout neuf qui nous accueille. La cuisinière a préparé spécialement pour nous un pique-machu, plat complet fait de bouts de saucisses chaudes mélangés à une salade de légumes variées, tomates, poivrons, pommes de terre, oignons. Un seul client est déjà là, employé des mines, qui nous salue. Dehors, le village est vide car tout le monde est au travail. A la mine. Qu’on voit scintiller là-bas au soleil, car c’est une mine d’argent à ciel ouvert. Jaelle est notre accompagnatrice. Elle nous dit que ce sont des compagnies canadienne et japonaise qui exploitent le site, que l’état bolivien a signé avec elles un contrat qui stipule que l’exploitation devra stopper lorsqu’une partie de la montagne aura disparu, mais ce seuil limite a depuis longtemps été dépassé. La moitié de la montagne est érasée. L’homme, qui a fini son repas, part et enfourche sa moto pour repartir au travail. Une équipe le remplace, mixte, hommes et femmes habillés de combinaisons à bandes phosphorescentes.

L’église de San Cristobal est un bâtiment sans grâce recouvert d’un toit de chaume, précédé par une entrée monumentale flanquée de deux tours pyramidales qui sont davantage dans un style inca que gothique. Nous en faisons le tour avant de reprendre la route, qui nous conduit le long de la rivière Alota, dont l’eau se répand dans la pampa comme un marécage accueillant pour les oiseaux et les mini-crustacés. Et pour les lamas aussi bien entendu. Qui paissent paisiblement, alternativement paissent et lèvent la tête pour nous regarder, nous, intrus curieux qui tenons à les photographier, et détournent la tête avec dédain, mépris ou simplement manque d’intérêt. Il y a là aussi nos premiers flamands roses qui se nourrissent de minuscules crevettes, et des mouettes dont nous observons d’une, le manège répétitif, qui semble peiner à voler face au vent mais en réalité se maintient volontairement en sur-place si tant est que l’on puisse parler de volonté chez une mouette, puis tout à coup plonge parce qu’elle a vu sans doute une infime proie à saisir, s’en saisit puis remonte et refait le même exercice.

En s’élevant encore, nous arrivons à des rochers rouges en forme de boules, souvent minées d’orifices, correspondant à autant d’explosions de la roche, qui est volcanique. Ces rochers cachent un magnifique canyon, celui de l’Anaconda, du nom de la rivière qui en effet serpente en contrebas très loin de nous, rivière comme un collier détaché qui tour à tour s’allume et s’éteint en fonction de l’angle du regard et du passage des nuages.

Puis la piste devient plus chaotique, du sable et des pierres, avant d’atteindre un autre canyon, moins profond, des roches rouges qui encadrent une laguna limpide, à peine perturbée de temps en temps par un léger souffle de vent, qui en profite alors pour incliner les roseaux, lieu paradisiaque, éco-système dont on devine la fragilité mais qui, fort heureusement, ne figure pas ou peu sur les cartes. Dans les rochers se prélassent les viscaches, sorte de gros lapins à longue queue apparentés au chinchilla, qui n’ont jamais connu ni prédateur ni humain maltraitant, et qui viendraient facilement vous manger dans la main. Ils se réveillent parfois et courent alors dans les rochers, se poursuivant les uns les autres en poussant des sifflements aigus comme le font nos marmottes alpines.

Ce soir-là, après avoir roulé autour de pans de roche étranges qui, de loin, donnaient l’impression d’être des maisons, des tours, des châteaux comme s’ils composaient une ville, et même plus précisément, nous dit notre accompagnatrice, une ville italienne, Florence par exemple et c’est la raison pour laquelle les gens de la région appellent cette configuration rocheuse  « Italia perdido », nous terminerons la journée à Mallcu – Villamar, village isolé au bord d’un lac, dont la population rêve à un avenir touristique, planifiant même de faire venir une faculté de tourisme. Evo n’a-t-il pas dit qu’il fallait encourager les jeunes à rester sur les lieux, développer une économie locale à base de tourisme au profit des locaux ?

La nuit tombe sur les quelques lamas qui s’apprêtent à connaître une nuit froide, à la température négative. Demain, nous aurons une journée plus spectaculaire encore, nous dit-on, avec toutes les lagunas que nous sommes venus chercher.

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Etape 4 : Potosi ou les origines du capitalisme mondialisé

Potosi est au sens propre extraordinaire. La ville la plus haute du monde (4000 mètres) s’étale au pied du Cerro Rico, le « mont riche », ainsi baptisé parce que du temps des Pizarre et des Cortes, on avait découvert là un phénoménal gisement d’argent. On raconte que l’Indien Hualpa, en 1545, alors qu’il faisait du feu pour griller ses aliments, avait vu fondre le sol devant lui. Il s’était alors dit – avidité, souci déjà de faire une bonne affaire ? – que cela allait plaire à « ceux qui venaient de loin », et de fait, cela leur plut, ô combien ! Le roi Charles-Quint envoya ses félicitations et Potosi devint la ville la plus grande et la plus riche du monde. En 1573, elle était plus peuplée que Séville, Madrid, Rome ou Paris. Une société s’y installa, « riche et déréglée » comme dit Eduardo Galeano. Salons, estrades, théâtres s’y multiplièrent, et les églises bien entendu, dont il fut compté jusqu’à quatre-vingts.

Le cerro rico

Nous arrivons à Potosi depuis Sucre, le 17 septembre, par un car public dont les autres passagers sont des hommes et des femmes tous probablement travailleurs des mines, les femmes en jupe colorée et chapeau noir, rejoignant leur village ou leur lotissement sur le haut plateau désertique où se profilent usines et installations minières. Nous sommes à quatre mille mètres, atteints après deux heures de route (une route parfaitement asphaltée), à l’issue d’une montée brève qui laisse le voyageur avec des battements dans la tête et comme une vague inquiétude : comment va-t-il supporter une telle altitude (Sucre n’était qu’à 2800 mètres) ? Lorsque le car s’arrête, tout en haut de la ville, après avoir tout à coup basculé d’un monde aride vers un univers peuplé, cela nous permet de découvrir une large cuvette rougeoyante, un éventail de maisons rouges à flan de colline, rues taillées au cordeau, immeubles vus au loin également rouges, audaces architecturales comme cette arche qui domine le quartier à la façon d’un arc de triomphe géant alors qu’il s’agit peut-être seulement d’un super-marché ultra-moderne (après vérification, il s’agit d’une tour d’observation (mirador) pour touristes). Pour nous, touristes (au nombre de quatre, les deux autres étant un couple d’américains), le car ira plus loin, vers cette gigantesque halle surmontée d’un dôme rouge d’où partent les bus vers toutes les destinations du pays, voire de plus loin (Pérou, Chili, Argentine…) et de là nous devrons attendre un taxi pour nous mener vers le centre historique, la ville coloniale, ses maisons colorées avec terrasses de bois sculpté, ses églises baroques trop décorées, une place d’armes où sont rassemblés de vieux canons des guerres d’autrefois, jusqu’aux années trente quand la Bolivie dut s’affronter au Paraguay voisin, la fameuse Casa de la Moneda où furent frappées les pièces de huit, ancêtres des dollars, le couvent Santa Teresa – tout près de l’hôtel – où les carmélites se flagellaient au temps « glorieux » de la Religion toute puissante (il fallait bien tenter de gommer les multiples péchés et horreurs commis par des colons avides et peu soucieux des droits des indigènes) – on dit qu’il en reste, elles seraient huit à se morfondre encore au fond de ces bâtiments dont les murs épais ne laissent même pas passer la chaleur du jour.

C. était passée par là il y a vingt-cinq ans, elle ne reconnaît plus rien, à l’époque les maisons des mineurs étaient faites de briques en terre cuite, il n’y avait pas pour ainsi dire de rues mais des sentes sinueuses entre les abris sans eau potable alors qu’aujourd’hui tout laisse à penser que l’on a approvisionné en eau les quartiers de la ville autrefois les plus pauvres. En vingt-cinq ans, la Bolivie a changé terriblement, peut-être le doit-elle au gouvernement d’Evo Morales, élu président il y a quinze ans et qui, aujourd’hui, en dépit de sa propre constitution, renouvelle sa candidature pour un quatrième mandat. Les bords des routes, les murs des usines et des entrepôts recouverts d’affiches et de slogan Evo presidente 20-25 semblentl’affirmer(mais tout le monde n’est pas de cet avis, semble-t-il, les autres candidats s’en prenant aux soupçons de corruption).

En route vers Potosi: les mines de Pulacayo

Potosi n’est pas seulement extraordinaire par sa position géographique et sa population ouvrière, elle l’est aussi comme berceau du capitalisme mondialisé. Car aussitôt faite la découverte de l’argent, le colonisateur espagnol se mit à battre monnaie, et les premières pièces envahirent le monde. C’était une vraie monnaie internationale qui concurrençait alors le thaler autrichien, et le Roi d’Espagne pouvait s’enrichir directement de cette manne qui lui tombait du ciel, les autres rois qui l’entouraient en Europe se pâmant devant cette possibilité de commerce d’un genre nouveau qui leur permettait d’écouler leurs marchandises vers une Espagne devenue folle de consommation. Or ces pièces venaient toutes, à l’origine, de ce Cerro Rico après être passées par l’antre monstrueuse de la Casa de la Moneda où des Indiens autochtones puis des esclaves venus d’Afrique fondaient l’argent et le récupéraient en lingots qui étaient ensuite laminés avant d’être découpés pour fournir lesdites pièces. 6000 pièces par jour pour chacun de ces esclaves… La Casa de la Moneda se visite aujourd’hui. C’est une visite passionnante, surtout si l’on est guidé dans un français chantant par une aimable guide quechua. La Casa a fonctionné de 1575 à 1951. Notre fière guide nous montre les premiers centavos et pesos, lesquels obéissaient au système octal, ainsi que la fameuse pièce de huit, celle qui est à l’origine du dollar (quand je vous disais que nous étions au berceau du capitalisme!). Il se pourrait même que le symbôle du dollar vienne de la marque apposée sur la pièce après que d’autres centres de fabrication se soient fait jour comme Lima ou Mexico. A Potosi, la marque consistait dans les lettres PTSI qui, lorsqu’on les superpose laissent apparaître surtout le S et le I, les autres lettres se confondant avec ces deux-ci, ce qui donne un S barré verticalement par un I, autrement dit… notre dollar usuel ! (C’est en tout cas une hypothèse possible). Notre guide nous montre les monstrueux laminoirs qui furent installé au XVIIème siècle : jusque là, les travailleurs frappaient les pièces à la main, une à une, en donnant un coup de marteau, mais plus tard, pour améliorer le rendement, on fit venir à grands frais d’Angleterre et en pièces détachées, ces énormes roues et rouages qui servent à compresser le métal et à le découper, la force n’étant plus celle du poignet mais celle des petits chevaux à l’étage du dessous qui entraînent la grande roue qui communique son mouvement aux rouages de la machine. Tant de force déployée, tant de mécanique robuste, tant d’efforts mis pour déplacer ces pièces de bois depuis le port de Buenos-Aires où elles arrivaient, les transporter à dos de cheval et même à dos d’homme en franchissant la pampa et les premiers plateaux andins pour aboutir à toutes ces minuscules pièces d’argent (recelant quelques pourcents de cuivre), qui sont le symbole d’un système économique qui n’a cessé de croître et nous enserre encore aujourd’hui et, semble-t-il, pour bien longtemps encore… Et puis pas seulement cette force et ces machines mais surtout ces millions de cadavres d’indigènes puis quand il n’y eut plus assez d’indigènes, d’esclaves embarqués depuis Ouidah, grande porte de l’envoi des Africains vers l’Amérique, sur lesquels se fonde ce système. « En trois siècles, la riche Potosi anéantit, selon Josiah Conder, huit millions de vies humaines » (E. Galeano, les veines ouvertes de l’Amérique Latine, p.59).

un laminoir (Casa de la Moneda)

Dans le premier tome du Capital, Karl Marx – cité par Eduardo Galéano – écrit : « La découverte des gisements d’or et d’argent en Amérique, la croisade d’extermination, d’esclavagisme et d’ensevelissement dans les mines de la population aborigène, le commencement de la conquête et le pillage des Indes Orientales, la transformation du continent africain en terrain de chasse d’esclaves noirs sont autant de faits qui annoncent l’ère de production capitaliste ».

On peut visiter de nos jours des mines en activité (qui n’exploitent plus seulement l’argent mais aussi l’étain), se faire balader en touristes au milieu des conditions toujours horribles dans lesquelles vivent les mineurs, vous n’en serez quitte que de quelques bolivianos et d’une offrande d’alcool pure aux mineurs (c’est la rétribution qu’ils demandent) mais nous n’avons pas essayé.

On pourrait croire que c’en est fini de toute cette exploitation (les mines s’épuisent bien un jour) mais en réalité, cela continue très fort et l’on découvre encore des gisements, comme celui, à l’air libre, de San Cristobal, où nous irons un peu plus tard, qui fait scintiller des bandes d’argent au loin, sur la montagne, qu’on ne saurait confondre avec des traces de neige.

vieille rue de Potosi
femmes de Potosi
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