Les soliloques d’un électeur idiot

Il eut un moment d’hésitation au moment de mettre le bulletin dans l’urne. Pour la première fois de sa vie il allait voter pour un homme de droite, le partisan d’une politique libérale. Quel chemin parcouru… lui qui autrefois, dans sa jeunesse n’avait pas de mot assez dur pour flétrir les gens qui lui paraissaient trop s’assagir et virer à droite au fil de leur vie. Eh bien, ça y est, il y était maintenant. Ça fait drôle, hein ? Oui, ça fait drôle. « Mais, se disait-il, est-ce ma faute aussi si le candidat de gauche le mieux placé me paraît si nul, si démagogue. Est-ce ma faute s’il ne sait rien faire d’autre que tenter de ressusciter une rhétorique ancienne. Bon, mais quand même, il est le candidat des plus pauvres de la société. De ceux que tu ne devrais pas oublier. Les chômeurs par exemple. Ah oui ? Mais que propose-t-il pour lutter contre le chômage ? Un emploi d’Etat après une année de pointage à Pôle Emploi ? L’autre, au moins, exprime une volonté d’améliorer la formation permanente… Voilà ce qui nous manque, une bonne formation permanente, en un temps où, forcément, les métiers et les techniques changent sans arrêt. Ah, je voudrais bien t’y voir, toi, à faire une formation à cinquante balais pour apprendre « les nouvelles technologies » comme ils disent. Evidemment, toi, tu es formé, tu as fini ta carrière d’ailleurs, et tu étais parfaitement au fait de ces technologies, t’en faisant même le chantre parfois, t’en souviens-tu ? Tu ne jurais que par le traitement automatique des langues, l’intelligence artificielle. Ben oui, quoi, il faut accepter le développement des techniques, l’innovation. Sans innovation, ma petite fille aurait-elle été bien soignée, quand elle était malade ? Et moi, quand j’ai eu mon infarctus ? Certes, certes, mais il ne suffit pas que les solutions techniques soient là, encore faut-il que tout le monde puisse y avoir accès, que la protection sociale soit assurée. Es-tu sûr que le candidat pour qui tu vas voter ne va pas prendre des mesures qui, l’air de rien, vont lentement limiter ces possibilités d’accès ? Ah oui, je suis sûr ! Il le dit dans son programme ! En es-tu bien sûr ? N’as-tu pas constaté qu’il avait tendance à se rapprocher surtout des directives mondiales en la matière, notamment des directives anglo-saxonnes dont tu sais bien que depuis des années, elles critiquent insidieusement les « excès » de la protection sociale en France ? Oui, mais bon, c’est de l’ordre du procès d’intention, tout ça, c’est si un candidat de la vraie droite était élu qu’on pourrait craindre, mais après tout, celui-là apparaît comme plutôt social-démocrate, non ? Et puis la social-démocratie, en fin de compte, c’est le seul système qui a bien réussi dans le monde, il suffit de regarder les pays scandinaves, Danemark, Suède, Norvège. Bon, la Norvège, laisse tomber, ils ont le pétrole. Danemark, Suède…. ils me semblent avoir glissé bien à droite aussi, ces pays-là. J’sais pas, il faudra que j’y aille pour voir.

Girafe au parc zoologique de Peaugres, le 22/04/2017

Et puis, il y a la question de l’Europe, justement… D’ailleurs, mon engagement pro-européen ne serait-il pas plus fort que mes convictions de gauche ? C’est une question que je me pose parfois… et pourquoi pas, dans le fond ? Hein, pourquoi pas ? Oui, l’Europe nous a bien plus apporté depuis soixante-dix ans que tous les partis de gauche. La paix, la sécurité. Coopérer avec nos voisins voilà ce qui m’apparaît toujours comme le plus important. Mais n’as-tu pas pensé que c’était l’Europe des riches ? N’as-tu pas pensé que seuls des gens comme toi, libres de voyager hors des frontières comme ils l’entendent en avaient profité vraiment ? Bon, c’est vrai, tu marques un point en insistant sur la paix et la sécurité à l’intérieur du continent européen, d’autant que l’autre, là, avec son souhait de renégocier les frontières de l’Europe pour complaire à son allié russe potentiel risquerait bien de nous amener une belle pagaille… Mais tu ne peux pas applaudir à une Europe dominée par les grands trusts, qui met des bâtons dans les roues à la législation contre les polluants et les perturbateurs endocriniens qui, eux, alors, c’est sûr, vont nuire à la santé de tes petits-enfants bien aimés. Alors, il faudrait que je vote pour ce tribun, qui se gargarise d’insoumission – comme si cela avait un sens, dans le contexte, étant donné tout ce que chacun doit au « système » qui l’a nourri dès son enfance ? qui veut s’allier avec Poutine, qui trouve les manifestations contre la loi-travail plus importantes que celles du Vénézuela contre Maduro ? Oui, je sais, mais tout cela, ce ne sont que des postures, tu sais, la politique est ainsi faite, elle n’est pas le lieu de certitudes, toi tu as voulu faire des maths dans ta jeunesse parce que tu avais un désir fou de vérité, mais la vérité n’appartient pas au monde politique, fourre-toi ça dans le crâne, ou alors, la « vérité » n’y est que ce que l’on veut faire croire comme « vérité ». C’est comme la phrase que tu aimais tant dans le bouddhisme tibétain : « il n’y a pas de voie vers le bonheur, le bonheur est la voie », ici tu pourrais dire : « il n’y a pas de vérité dans l’action, l’action est la vérité ». Zut, j’y comprends plus rien. Tu parles du Tibet… justement l’autre candidat… à propos du Tibet… il en a dit de bonnes… dans le genre soutien au régime chinois… bel exemple d’insoumission ! Mais Bouddha lui-même a dit qu’il fallait savoir avaler des couleuvres (ou quelque chose d’approchant) ». Il releva alors la main au moment où il mettait le bulletin dans l’urne et se retourna. Eh monsieur ! Vous avez signé ! Il faut voter maintenant ! « Attendez ! J’ai encore besoin de réfléchir !

Bon, ça va, c’est trop tard, accomplis le geste que tu as prévu de faire jusqu’au bout. Après, tu réfléchiras… et s’il le faut, tu auras d’autres occasions pour te ressaisir ».

PS: certains lecteurs auront reconnu dans le titre une allusion au roman Les remembrances d’un vieillard idiot, de Michel Arrivé, grand linguiste décédé il y a peu et à qui je rends indirectement hommage.

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Ouessant avant la tempête

Ouessant en emporte le vent, ouessant la marée basse, les phares en posture, les balises en cortège, le long des sentiers côtiers, à pieds ou à vélo, l’herbe spongieuse comme un lit de tourbière. La nuit tombée, vers dix heures, plus tard que partout ailleurs en France puisque nous sommes le point le plus à l’ouest, ombre venue, bras tentaculaires, le phare du Créac’h nous enserre en silence.

Le phare du Créac’h

Au loin les loupiotes rouges du Kéréon, du Stiff et de la Jument. Nividic reste blanc.

Mais il n’y a plus personne dans les phares. Fini le temps des gardiens. On ne les voit plus que muets sur les images tremblotantes en noir et blanc d’un vieux film des années quarante ou bien encore dans ce technicolor bariolé des années soixante, accrochés à un filin, débarqués par hélico, souriant à la caméra, fiers de monter encore une fois là-haut pour y rester des mois, seuls ou bien parfois à deux, dormant dans des lits fermés en bois précieux. Le Musée des Phares et Balises, sis au Créac’h, justement, nous les montre, comme il nous montre aussi l’ampleur des naufrages d’autrefois. Le grand bateau anglais venu d’Afrique du Sud et qui, voyant le but de son périple à portée, se met à accélérer un peu pour arriver plus vite mais finit sa course dans les rochers du côté des Pierres Noires, causant la disparition de 248 passagers et membres d’équipage, seulement trois survivants dont les sauveteurs furent honorés, comme le fut d’ailleurs toute l’île, par la reine Victoria qui, en remerciements des efforts, donna de l’argent pour la terminaison du clocher et à Molène, une horloge et une belle croix du Christ.

La fausse (!) Rose Héré

Plus gai fut l’échouage d’un bateau, le Vesper (1904), arrivant d’Algérie avec le ventre plein de savons et de tonneaux de vin. Une partie de l’équipage fut sauvée par l’inépuisable Rose Héré, celle qu’on voit parfois en photo avec les joues rosées, mais dit le petit guide, on se trompe alors de Rose Héré, la vraie était plus costaude, plus virile aussi. Les tonneaux ne furent pas perdus pour tout le monde.

Ces histoires d’alcool retrouvé, il en est d’autres aussi, on raconte même que pour l’un de ces naufrages, trois personnes tombèrent ivres mortes après avoir siphonné un tonneau de rhum.

Le Kéréon par beau temps

C’est en 1811 que commença l’équipement des côtes françaises. C’est vers 1907 que la construction du Kéréon, pour prévenir du courant Fromveur entre Molène et Ouessant fut entamée, il ne s’appelait pas encore ainsi, il n’était désigné que par le nom du rocher – le Rocher Hargneux – où l’on avait prévu de l’édifier. Mais c’est une dame Lebaudy – pensez au sucre ! – qui fit un don de 580 000 francs pour en accélérer l’édification et surtout pour en faire le phare le plus luxueux de tous, un palace, et qui en échange de cela, exigea que l’on donnât le nom de son grand oncle qui, à l’âge de 19 ans en fluviose de l’An II, avait été guillotiné alors qu’il clamait son innocence – l’histoire ne dit pas ce dont on l’accusait – et au cri de « Vive la République » (cri auquel je me joins en ces temps d’élection, bien entendu!). La construction dudit phare connut ses vicissitudes, l’ingénieur Crouton faillit y perdre la vie, une fois que son pied avait glissé sur un rocher humide qui se descella (et tua, du coup, l’ouvrier qui était en dessous). Les bateaux n’étaient pas assez puissants pour charrier le ciment et les autres matériaux ou alors, s’ils l’étaient, ils ne pouvaient pas s’amarrer au rocher et il fallait achever le transport au moyen de chaloupes qui avançaient à l’huile de bras. Enfin, c’est en 1916 qu’il fut inauguré, autrement dit en pleine guerre. Il avait fallu écrire moult lettres au ministère de la guerre pour démobiliser des soldats et marins afin qu’ils puissent venir finir le travail. Le premier gardien de phare devait s’appelait Kerleroux ou Malgorn, des noms que l’on retrouve souvent sur les pierres tombales du petit cimetière de l’île en contrebas de l’église.

chambre de gardien

Au Stiff, un autre phare, dont la construction remonte à Vauban, un phare à deux tours accolées, une grosse pour les pièces, une petite pour l’escalier en colimaçon, on expose les textes d’un gardien qui fut là de 1969 à 1991, du nom de Michel Bethollet, chroniqueur scrupuleux de la vie maritime, qui observa ainsi le naufrage et l’évacuation de l’Olympic Bravery, premier pétrolier échoué délivrant sa bave noire sur les rochers environnants, ou qui filma, plus paisiblement, ses quatre enfants et son épouse les matinées de soleil comme ce dimanche de Pâques où nous y étions, pique-niquant d’une boîte de sardines et d’un morceau de pain blanc à deux pas des mouettes gouailleuses qui attendaient les reliefs de notre modeste repas…

Olympic Bravery échoué en 1976

C’était en des temps paisibles. Déjà Mélenchon perçait sous Malaparte… et Macron dérivait comme un poisson léger promis à l’estomac d’une baleine… mais qui sait ? Peut-être le dimanche suivant, aurions-nous un résultat surprenant.

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Esprit printemps

Printemps… printemps des livres, comme chaque année à Grenoble début avril. Cela a lieu, cette année, au musée de peinture, bel édifice construit dans les années 90 et qui inclut des Rubens, des Zurbaran, des Georges de La Tour, des Matisse, des Zadkine, des Signac, des Rousseau, des Horn, des Pennone, des Soulages, des Estève, des Bazaine, des Klee, des Kandinski… tout cela entre des baies vitrées qui ouvrent sur l’autre rive de l’Isère, bordée de maisons de quatre étages colorées comme des palais italiens au pied d’escaliers qui montent vers un ancien couvent, une chapelle et, plus malheureusement, un bâtiment de béton abandonné qui abrita autrefois l’Institut de Géographie Alpine et qui aujourd’hui se disloque, hérissé de barres de métal qui le trouent comme un monstre blessé. La galerie immense, toute blanche, sert de halle pour une grande librairie où, chacun attendant son tour, viennent signer leurs oeuvres les Jonathan Coe, les Metin Arditi, les Céline Minard, les Chloe Delaume, les Nathacha Appanah, ou les Tanguy Viel… Juste mise en contact de la peinture et de la littérature.

Nathacha Appanah, tenez, justement, elle parlait de son dernier livre (« Tropique de la violence ») au fond d’un petit café associatif saturé de monde. Elle racontait Mayotte, les kwassa-kwassa qui abordent venant des autres îles proches des Comores et la violence endémique dans cet ilôt grand comme une agglomération moyenne de chez nous mais abritant plus de 400 000 habitants. Elle dit qu’elle a voulu écrire ce livre, la jeune mauricienne qui était venue à Grenoble dans sa jeunesse étudiante, à cause de sa colère. Elle dit celle-ci à propos de cette situation qui prévaut dans le 101-ème département français et qui demeure cachée, comme lui était cachée une partie de l’histoire de son île natale. Alors qu’elle pensait, dans sa jeunesse, que Maurice était totalement restée à l’écart de la seconde guerre mondiale, elle devait apprendre plus tard l’existence d’un camp d’internement pour mille cinq cent juifs, dont témoignent toujours six cents tombes discrètes. Décidément, qui a dit que nous ne vivions pas une ère post-moderne mais une ère post shoahtique ? Je sais, c’est Gilles Vachon, traducteur de Jack Hirschman dans la préface du petit recueil du poète américain (que j’avais croisé à la librairie City Lights de San Francisco en décembre 2014) acheté au stand de la maison de la poésie Rhône-Alpes (ce survivant – il veut parler de Hirschman – est épigone de notre monde, de notre ère, laquelle est, hélas non pas post-moderne mais post-shoahtique). Mais pour revenir à Natacha Appanah, c’est de penser à ces trous de l’histoire, ces récits que l’on perd, qui l’a conduite à écrire ce livre, qu’au départ elle prévoyait comme un récit linéaire classique mais qui a évolué irrésistiblement vers autre chose : une alternance de voix, les voix de tous ses personnages, même ceux qui sont morts, depuis le chef de bande qui fait régner l’ordre par la terreur jusqu’au policier humaniste, en passant par Marie, l’infirmière qui a quitté la France pour l’amour d’un beau comorien et se retrouvera seule avec l’enfant adopté, et celui-ci, justement, Moïse qui, comme il se doit, est arrivé par la mer… Elle redonne ainsi leur voix à tous ces fantômes comme pour nous faire éprouver peut-être cette sensation d’absence qui règne autour de nous lorsque nous pensons à tous ceux qui auraient pu vivre et qu’on a exclu du monde des vivants ou, tout simplement, du monde des accueillis. Ces voix absentes sont celles des migrants expulsés aussi – mot qu’elle récuse car, pour elle, les migrations, les mouvements d’île à île ont toujours existé. On en parlait plus tard dans la soirée à la bibliothèque du centre-ville, avec elle encore, mais aussi avec la photographe Maryvonne Arnaud, le philosophe Guillaume le Blanc La fin de l’hospitalité ») et les écrivains Antoine Choplin et Velibor Colic (« Manuel d’exil. Comment réussir son exil en trente-cinq leçons »). Comme un mini-débat, en somme. D’où ressortaient fortement les propos de l’écrivain bosniaque. Pétris de vérité. Jamais larmoyants. L’hospitalité est-elle le mot qui convient ? La rudesse des temps, l’évidence de la nécessité – fuir la guerre, fuir toutes les guerres, nourrir ses enfants – sont-elles compatibles avec cette notion suave, un peu « commiséreuse »… c’est la structure d’état-nation qui s’est imposée qui empêche la fluidité des transhumances. L’écrivain serbe surtout – qui ne se plaint pas, qui sait bien que l’avantage énorme qu’il a eu pour la réussite de son exil était qu’il était… blanc, et même blond, que, pour peu qu’il se taise, il pouvait passer pour un Breton ou un Alsacien – sortait de cette éthique de la pitié et de la condescendance en mettant au premier rang la vitalité. Face aux obstacles, quelle vitalité il faut pour subsister, quelle inventivité… si pas d’hospitalité alors, il y a système D, disait-il. Oui, cela à dire. Que dans ces efforts désespérés pour s’en sortir, l’humain fait preuve… d’intelligence. Le philosophe raconte qu’à Calais il a vu un jeune érythréen charger sur son vélo trois livres, trois dictionnaires (Français, Anglais, Erythréen-Anglais), et qu’il lui a fait un large sourire pour lui dire que, le soir-même il en aurait besoin lorsqu’il serait « de l’autre côté ». Colic dit aussi ce qu’il pense des concepts sans arrêt débattus par nos politiques… l’intégration, l’assimilation… il dit la violence de ces mots, le prix qu’il faut payer, et dont aucun de ces politiciens n’est conscient, pour « s’intégrer » (ne parlons pas de l’assimilation!). Se dépouiller d’abord de sa langue qui, à bien des égards, est notre bien le plus précieux. Alors il dit ceci. Moi, je veux bien faire tous les efforts qu’on veut, qu’on exige de moi, mais s’il vous plaît, ne me contraignez pas à faire 100 % des efforts, demandez moi juste 95 %, et s’il vous plaît, les 5 % restants… ne pourriez-vous pas les faire, vous ?

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Autre style, autre ambiance, également prenante. Metin Arditi, écrivain né en Turquie, arrivé à l’âge de sept ans en Suisse, ex-président de l’Orchestre de la Suisse Romande, ayant eu une formation de physicien, et conteur magnifique. Que sa voix se lève et aussitôt nos esprits sont captivés, notre attention s’aiguise, nous ne perdons pas une miette, son récit à propos d’un jeune autiste vivant sur une île grecque devient infiniment touchant (il est aussi un connaisseur sensible de cette question). Il mêle l’anecdote, le mythe et l’histoire, on apprend qu’il a une maison sur l’île de Spetses, qu’il a épousé une femme grecque en dépit de son appartenance à l’univers turc sépharade et qu’il est de la même famille qu’Elias Canetti, on apprend aussi qu’il entretient des liens de quasi-fraternité avec l’écrivain palestinien Elias Sambar. Pour moi, Arditi est l’exemple même de ces migrants qui ont accompli leur trajectoire loin de chez eux, ces exilés qui, d’un seul coup de plume effacent les murailles qui semblent a priori séparer les cultures. Ecrivain suisse ? Écrivain français (parce que francophone) ? Écrivain turc ? Grec ? On ne sait plus trop et c’est tant mieux tant la littérature ne saurait souffrir de se voir accolé un adjectif de nationalité (n’en déplaise à ceux qui se révulsent sur les réseaux sociaux à l’idée que l’on puisse dire qu’il n’y a pas à proprement parler de littérature appartenant à tel ou tel pays). L’écrivain ne serait-il pas par nature cosmopolite, apatride, comme l’auront été Joyce, Proust, Kafka, Canetti… J’entends bien qu’ils avaient une nationalité et que, par exemple, Proust n’est guère allé cueillir des jonquilles ailleurs que dans les champs de Normandie, et alors ? Il s’est trouvé des littérateurs pour lui reprocher son judaïsme. Preuve pour eux qu’il n’était pas « français »… et de fait non, il n’était pas « français » puisqu’il était et reste universel.

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Céline Minard, elle, c’est encore autre chose (j’en ai déjà parlé sur ce blog). La femme pour qui cette notion (de femme) ne semble même pas faire de sens. Sait-on ce qu’est un homme ? Sait-on ce qu’est une femme ? Comment vivre ? On ne le sait peut-être que dans les expériences extrêmes, comme celle que s’inflige son héroïne en pleine montagne, à mi-chemin entre la vallée et le sommet de 2871 mètres, en restant seul (ou seule, si tant est qu’il n’y a plus de sexe bien défini) dans sa bulle de métal, dont elle descend parfois pour explorer la montagne, avec des crochets, des coinceurs, des gri-gri, mousquetons et dégaines… Céline Minard est un discret petit bloc de vie, assis sur une chaise et lisant des extraits de son livre avec monotonie. On l’a installée (et nous aussi, ses auditeurs) dans une salle du musée, celle où sont rassemblées d’incroyables toiles hyperréalistes de paysages de montagne (signées Laurent Guétal ou Jean Achard) afin de nous mettre dans l’ambiance. Moi, ce qui m’a sidéré dans son livre, et je le lui dis, ce n’est pas tant le rapport à la roche, au chemin, à la voie que celui aux autres humains. Au cours de ses pérégrinations, l’héroïne, on le sait, va rencontrer un curieux personnage, d’abord présent comme tas de chiffons sur un banc près d’une cabane, d’où sort un bras ressemblant à une branche sèche et un doigt démesurément long, puis comme ermite sautant de roc en roc et même montrant son derrière. C’est une femme. Céline Minard a l’air d’y tenir. A la question posée par un lecteur de savoir si elle ne se rencontre pas elle-même sous la forme de ce qu’elle pourrait devenir dans quarante ans, elle répond « non », c’est bien un personnage réel, présent, actuel et qui nous fait nous interroger sur le rapport à l’autre humain, même quand cet autre apparaît sous un aspect si improbable. Les rapports sociaux courants nous mettent chaque jour à l’épreuve : combien allons-nous dans la journée rencontrer de fâcheux, d’envieux, d’imbéciles. Dans la montagne et en solitude, cette question est suspendue. Nous ne savons ce que ou qui nous rencontrons et c’est là que nous sommes au coeur de nos relations humaines. La communication, chez Céline Minard, n’est pas cette rencontre finalement toujours heureuse où les humains coopèrent pour se comprendre (théorie pragmatique de Grice). Nos phrases s’inscrivent peut-être dans des dimensions différentes.

laurent guetal : lac de l’eychauda

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En sortant, je rencontre Yannick Grannec. Je ne peux m’empêcher d’aller la voir et de lui raconter ce jour de mai, à Saint-Petersbourg (cf. ici(*)), où je me suis retrouvé participant à un grand colloque de logiciens, de philosophes et de mathématiciens, et où l’un d’eux, tout à coup, alors que je m’assoupissais, avait enflé sa voix s’exprimant en langue russe pour tout à coup citer…. « La Déesse des petites victoââââres » et son auteur Yannick Grannec, face à un public international médusé qui n’avait jamais entendu parler de ce livre. Cela la fait bien rire, et elle me raconte les belles rencontres que lui a occasionnées ce livre (dont le sujet est, je le rappelle, la vie du logicien Kurt Gödel), comme celle de John Dawson, grand biographe de Gödel, qui, depuis ce livre, l’invite dans les grands congrès de logique, elle qui, dans le fond, me dit-elle, n’a jamais eu de vraie formation scientifique…

(*) oups, je m’aperçois que dans ce billet, je disais que le roman de Yannick Grannec était un peu insignifiant… pardon, madame, ce que je voulais dire c’est que s’il tenait la route littérairement parlant, en revanche, il ratait peut-être l’essentiel du point de vue de la pensée.

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Un peu vers l’Est, et juste au-dessous des nuages

Cette semaine, je suis allé à Nancy, pour y traiter d’une affaire particulière. La réparation des pannes éventuelles dans le dialogue et la communication. Je n’en dirai pas plus pour l’instant. J’ai pris mon train à Grenoble sur le coup des huit heures du matin, il fallait changer à Lyon Part-Dieu d’où partait ensuite un TGV direct vers l’Est. Ce TGV passait par différentes villes françaises bien connues, comme Châlon-sur-Saône, Dijon… Peu de temps avant Nancy, je crois avoir vu passer la petite gare de Toul, sans que le train ne s’y arrête, cela m’a rappelé la litanie Metz, Toul et Verdun, trois villes, trois évêchés. Pour un concordat, c’est ça ? En tout cas, ce sont des points singuliers dans le paysage français. Par là-bas, on a bien besoin de points singuliers, vue l’immense monotonie des campagnes. Mais peut-être cela ne plait pas aux gens qui y vivent, que je dise ça. Après tout, ils sont aussi attachés à leurs plaines et à leurs forêts grises, ils ont bien le droit. C’est beau aussi, le gris, le plat, d’où émergent de temps à autre la flèche d’une église ou les deux tours d’une cathédrale. Une demeure cossue d’un notable local. Un immeuble art nouveau en bordure de la ligne de train (vous savez, c’est pas toujours marrant de vivre dans un lieu entouré de montagnes, avec, par temps de pluie notamment, comme en ce moment, l’impression d’être dans un bocal hermétiquement clos de tous les côtés).

Haruki Murakami

Durant une bonne partie du voyage, je travaillais à mon exposé. Durant une autre bonne partie, je lisais. Je lisais Murakami. « Danse, danse, danse ». C’est la suite de « La course du mouton sauvage », roman déjà ancien (fin des années quatre-vingt). On y trouve le même narrateur. En bute au même homme-mouton. Attaché au même hôtel de Sapporo : l’hôtel du Dauphin. Sauf que là, l’hôtel a changé. Le terrain a été racheté, un groupe hôtelier y a construit un édifice de luxe, sur le toit peuvent même se poser des hélicoptères. Le narrateur y rencontre une réceptionniste agréable, à qui il demande des précisions sur ce qu’est devenu l’ancien personnel. Elle n’y répond pas, ou plutôt elle accepte de lui répondre mais en dehors de l’hôtel. Alors ils vont dans un pub quelconque et elle lui dit son inquiétude. Je ne vous dirai pas tout. Mon attention avait été attirée vers ce livre lorsque j’avais entendu par hasard un samedi soir sur la radio de mon automobile (une simple C3 Picasso rouge avec des barres sur le toit) le comédien Guillaume Galienne en lire des extraits. Depuis je ne peux lire ce livre qu’en entendant cette voix. Mais c’est agréable. A la fin de l’émission, il y avait un interview de Haruki Murakami soi-même. Il s’exprimait en japonais bien sûr, mais la traduction semblait bonne. Il disait que selon lui, la tâche majeure de l’écrivain d’aujourd’hui était de créer de nouveaux mythes, comme les Grecs l’avaient fait en leur temps. Bien sûr, on pouvait encore se servir des mythes anciens, mais en produire de nouveaux, c’était pas mal non plus. Je me trouvais alors bien d’accord avec lui. Surtout que j’étais à Dieulefit en stage d’écriture avec Laurence N. et que nous allions tenter ensemble de faire de nouvelles créations. Mais là, maintenant, j’étais dans le train. Je me déplaçais vers une ville où j’allais participer à un séminaire alors qu’en principe, vu mon âge et mon état de retraité, je n’eusse pas à le faire, je pensais même que j’en avais fini avec tout ça et que si de temps en temps j’y regoûtais, ce n’était que pour mieux me dire, justement, que c’était fini, que toutes ces obligations s’étaient enfuies, que maintenant, il n’y avait plus rien à faire, plus rien à inventer. Ne pouvais-je pas me contenter de passer en revue dans ma tête les petites histoires auxquelles autrefois je m’étais consacré, les petites théories qui avaient fait mon pain quotidien ? N’était-il pas vrai que, finalement, une partie au moins de ce que j’avais fait s’était avérée un peu vaine, qu’elle n’avait pas donné lieu à des poursuites ou à des ouvertures dignes de beaucoup d’attention et qu’il était temps maintenant de se mettre à autre chose ? Le train longeait un cimetière plein de lourdes stèles, toutes les mêmes, certaines étaient encore droite, le temps avait laissé d’autres s’incliner dangereusement vers le sol, elles étaient grises et uniformes. A l’intérieur du train, une contrôleuse passait mais sans nous voir, nous, passagers. Elle avait le regard ailleurs. C’était une grande fille blonde comme une actrice d’un film de Hitchcock. Derrière moi, une fille brune bouclée aux lèvres rouges regardait un ordinateur d’où sortaient des sons bizarres (comme des chuintements, des cris étouffés), elle m’avais souri lorsque je lui avais jeté un regard inquiet, interrogatif, qu’elle avait ressenti peut-être même comme inquisiteur (qui sait?). Et deux rangées de sièges plus en avant, une autre femme, jeune aussi, semblait travailler également sur son ordinateur, du moins si j’en croyais les graphiques qui se succédaient, tous avec des couleurs criardes, comme pour faire mieux voir une tendance, un taux, une statistique devant probablement guider une conduite, une politique. Peut-être travaillait-elle pour une banque, je l’y voyais bien, avec son air sévère qui pourtant contrastait avec un certain laisser-aller au niveau de la mise, un vêtement – une robe rose – qui laissait un décolleté négligemment entr’ouvert. Ces femmes qui se promenaient ainsi dans ce train, d’une ville à une autre, et même celle que j’avais vue au wagon-restaurant qui n’était pas vraiment un wagon-restaurant d’ailleurs car il y a longtemps qu’il n’y a plus de wagon-restaurant dans les trains, mais d’ignobles voitures-bars aux petits comptoirs mesquins où l’on sert des plats réchauffés dans du plastique, que l’on verse dans des assiettes en carton, cette femme petite et brune, aux lèvres pincées, qui tanguait entre les pièces du mobilier ferroviaire au gré des cahots et des balancements de la rame, et bien toutes entraient en résonance avec les femmes que je rencontrais sous la plume de Murakami (Murakami dont le nom, si j’en crois sa traductrice, Corinne Atlan, interviewée dans l’émission de France-Inter, se prononce plutôt « Mou-la-ka-mi »). Un peu comme si, à l’imitation des univers créés par le maître japonais, quelque chose d’invisible les reliait l’une à l’autre et à moi et faisait concourir tout ce monde vers un même objectif, un point de convergence qui en lui-même n’était pas grand chose – on pouvait imaginer une simple pièce au fond d’un hôtel, à peine éclairée d’une ampoule basse consommation, où se balançaient des vêtements en train de sécher, avec une table de repassage et une bibliothèque à deux rangées abritant quelques livres jaunis, piquetés par l’humidité dont certains remontaient à l’invention du livre de poche, « Koenigsmark » de Pierre Benoit, un vieil Henri Troyat, et des récits de guerre de Pierre Clostermann. Que des choses incongrues mais dont l’assemblage pourtant devait faire sens en vertu d’une loi écrite ailleurs, dans un autre monde. Cette pièce si peu lumineuse, d’ailleurs, je m’en souvenais : je l’avais vue déjà, mais c’était à la télévision en noir et blanc dans les années soixante. Il y pendait aussi un hareng saur, sec, sec, sec. Quand la contrôleuse passa pour la seconde fois, j’eus comme l’impression qu’elle allait se pencher vers moi, enfin, non pas pour me demander mon billet – ce qui se fera de moins en moins car, maintenant que tout se dématérialise, il suffira bien de scanner les passagers à leur insu, mais pour me demander si j’avais bien lu le petit magazine qui se trouvait dans la pochette en face de moi, si j’y avais lu entre autres les messages à moi destinés. Mais elle ne le fit pas, de se pencher vers moi. A quoi bon, du reste, puisque j’avais deviné son intention. Au lieu de cela, elle eut un regard plein de sous-entendus et s’éclipsa par la porte coulissante qui nous séparait, mes co-voyageuses et moi, de la voiture-bar. Le magazine, que je feuilletais distraitement, était plein de recettes plus ou moins alléchantes, de crumble aux pommes, de tatin de canard et de mousse aux fruits de la passion… présentées par une femme-mannequin aux yeux teintés de violet qui ressemblait à Michèle Morgan lorsqu’elle était très jeune et qu’elle se faisait interviewer sur ses yeux par un Gabin sûr de lui. En quoi, ces messages m’étaient-ils destinés ? Il aurait fallu vraiment se tordre l’esprit pour le savoir. Aussi je refermais le magazine avec dépit. Et c’est au moment de le refermer que je remarquai un entrefilet anodin qui recommandait à toute personne se rendant à Nancy, désormais, de se rendre au lieu-dit « L’Institut », rue Saint-Michel, non loin de la Place Stanislas. J’eus un frisson. N’était-ce pas justement là que mes collègues avaient dit qu’ils m’attendraient pour le banquet de clôture du petit colloque auquel j’allais participer ? Quelle coïncidence…

Enfin, nous arrivâmes en gare de Nancy. Il n’y avait aucun homme-mouton pour m’attendre. Juste l’apparence d’un petit nuage, visible de moi seul à l’intérieur du hall, qui me sembla fonctionner tel une pompe aspirante : il s’en prenait à des détails des personnes que j’avais rencontrées dans ce train, un regard, des boucles de cheveux, l’empreinte d’un sourire très rouge et même l’image d’un talon haut qui s’envolaient dans l’air comme des décalcomanies se décollant d’un jouet d’enfant, comme les petites étoiles US Air Force et les rayures blanches et rouges que je faisais adhérer avec un peu d’eau sur le plastique de mes maquettes d’avion lorsque j’avais douze ans. Allons bon, moi-même, j’étais comme sur ce nuage. Je dansais. Juste comme, dans le roman de Murakami, le héros danse, suite aux injonctions de « la chose » qui n’est autre que l’homme-mouton, justement, celui qui lui a dit avec force : « il n’y a rien d’autre à faire que danser, et danser du mieux qu’on peut […] Danser tant que la musique durera ». et je me mis à avancer comme lui : « le ciel était couvert de nuages d’un bout à l’autre. Marcher ainsi dans la ville me détendait l’esprit […]. Que se passait-il donc ? Me demandais-je, étonné, en marchant. Pourquoi me sentais-je d’aussi bonne humeur alors que je n’avais encore rien résolu ? ».

Oui, pourquoi ? Allais-je seulement résoudre quelque chose ?

/à suivre/

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Du désenchantement à l’optimisme – lecture de Marcel Gauchet

J’ai peu souvent lu jusqu’ici Marcel Gauchet… Interviewé sur France-Culture, Gauchet se défend d’être « néo-libéral » puisqu’au contraire il définit lui-même le « néo-libéralisme » comme l’idéologie actuelle, laquelle brouille nos repères (reprenant ainsi à son compte le concept marxiste d’idéologie vue comme rapport aliéné des individus à eux-mêmes qui leur fait s’illusionner sur leur situation réelle).

Je me suis donc mis à ce gros pavé parfois abscons mais qui tente de retrouver les lignes en profondeur qui orientent notre destin historico-politique. Ce n’est bien sûr qu’une voie parmi d’autres pour essayer de comprendre le réel… par exemple, je reste perplexe sur l’absence d’une prise en compte sérieuse de l’infrastructure économique. Admettons que la pensée marxiste soit dépassée (ce qui reste à voir, quand même), il n’en reste pas moins que les idées n’ont pas nécessairement une existence autonome, la « victoire du libéralisme » n’est pas seulement l’aboutissement d’une lutte abstraite entre les catégories d’hétéronomie et d’autonomie, elle est aussi due à l’évolution du capitalisme qui est parvenu à transformer les esprits dans son sens. Je ne suis qu’au début de cette lecture aride, j’aurai donc l’occasion sans doute d’y revenir.

L’un des buts de Marcel Gauchet est de comprendre comment l’Europe en est venue, après avoir traversé une période de modernité révolutionnaire ayant conduit aux pires solutions totalitaires, à se retrouver aujourd’hui dans ce qui a l’apparence d’une post-modernité mais qui a tout d’un vide théorique. Nous vivions autrefois au règne de « l’hétéronomie » c’est-à-dire d’un ordre qui fixait d’en haut les droits et les obligations, puis nous connûmes les révolutions (1789, 1848…) qui nous firent goûter à l’espérance de l’autonomie : c’était à nous d’inventer notre ordre, injonction ô combien exaltante, mais les deux pôles (hétéronomie et autonomie) ont subsisté pendant longtemps, structurant notre champ politique et se livrant à des figures topologiques d’alliance et de retournement, comme la construction d’ordres en apparence autonomes (le communisme) mais bâtis en fait à l’imitation d’un ordre hétéronome (inutile de rappeler Staline, le « culte de la personnalité », les « grandes messes » commémoratives etc.).

Aujourd’hui, en tout cas en Europe, pour la première fois dans l’histoire s’est ouverte une ère où ces deux pôles ont cessé de nous structurer. Les forces politiques, sauf en quelques occasions où s’exprime une nostalgie, ne se déterminent plus en fonction d’une appartenance religieuse ou d’un rejet militant de la religion. [On dira bien que si, en regardant ce qui se produit avec l’islam, mais nous savons bien là qu’autre chose est en jeu : le rejet d’un groupe, soit de son ensemble (« les musulmans », dans le cas de l’extrême-droite nationaliste) soit d’une minorité qui inquiète en raison de son influence sur une partie de la population]. Elles se déterminent principalement à partir de choix économiques. Gauchet fait remonter cette évolution aux années soixante-dix et non nécessairement semble-t-il (bien qu’il ait pu paraître dire le contraire dans l’interview récente qu’il a donnée sur France-Culture) à mai 68, ou alors mai 68 pour l’idéologie, mais 1974 pour le choc économique (le choc pétrolier) qui fait basculer l’Occident vers ce « nouveau monde ». Et alors, que résulte-t-il de cette évolution ?

Alors que nos ancêtres scrutaient anxieusement les entrailles de leur société, interrogeaient fiévreusement les signes du futur, se passionnaient pour la transformation de leur monde, nous végétons dans un présent sans questions ni ouvertures. Un immense malaise étreint nos sociétés, sans qu’elles soient seulement en mesure de le nommer, pour ne pas parler de s’interroger sur sa nature ou de lui chercher une issue. C’est que les repères qui permettraient d’en juger ne sont pas au rendez-vous. Nous sommes enfermés hypnotiquement dans une zone éclairée réduite à l’individu, à ses droits et à l’interminable dispute sur ce qui lui est permis et sur ce qui lui est dû.

Ainsi, le travail sourd de la modernité révolutionnaire, qui n’en aurait pas fini d’ailleurs, nous conduirait à un individualisme sans grand espoir de voir le monde s’améliorer. A moins que… à moins que cet individualisme prenne la forme plus positive d’une individuation, ainsi que l’exposait déjà Cynthia Fleury dans « Les irremplaçables », en voyant alors dans le souci de soi inhérent à cette attitude la base d’une démocratie possible. Certainement, Marcel Gauchet approuverait une telle perspective, et j’interpréterais volontiers la suite de son ouvrage comme en fournissant une explicitation. Pour lui, ce travail de la modernité continuerait donc à s’accomplir en nous et tendrait à aboutir enfin au but qu’il aurait toujours poursuivi, à savoir l’autonomie (autre nom de l’individuation?), le moment où enfin libéré des tensions entre religiosité et esprit révolutionnaire, l’individu se retrouverait libre mais ressentant alors tous les vertiges qui accompagnent ce sentiment (se souvenir ici du propos de Cynthia Fleury : s’individuer, c’est prendre conscience de la faiblesse inhérente à l’individu et du seul destin ici proposé sur la terre). C »est une chose de disposer des instruments qui permettent de maîtriser son destin, une autre de savoir s’en servir. « L’histoire de la libération, dit Gauchet, est derrière nous ; l’histoire de la liberté commence ».

Mais sans doute est-ce là trop vite résumer le propos.

On peut être surpris d’apprendre par Gauchet, que les sciences humaines et sociales sont dites « sciences » par abus et que c’est d’avoir trop longtemps cru à leur véracité qu’on se retrouve un jour perplexe face à leur échec à prédire ou à empêcher… C’est du moins ce qu’il prétend dans le chapitre intitulé « La déconstruction idéologique du socialisme » (il parle du socialisme passé, bien entendu, puisque dans cette interview à laquelle je me référais plus haut, il se dit tenant du socialisme, mais d’un socialisme « du XXIème siècle ») où il signale à quel point nous avions fondé d’espoirs « sur leur application à la vie collective, sur leur contribution à la gestion scientifique de la société, sur leur apport à la décision commune », mais que, d’une part les résultats obtenus furent souvent décevants et d’autre part quand bien même ils auraient été « solides », il s’est avéré que loin de fournir un outil qu’aurait pu s’approprier la collectivité dans une sorte d’effort de meilleur contrôle sur elle-même, ils apportaient de l’opacité là où on attendait de la transparence, comme si, parce que édictés du haut d’un savoir, ils aboutissaient à donner le sentiment aux individus qu’ils étaient dépossédés de leurs ressorts pour l’action.

Cette critique est considérable : nous payerions aujourd’hui le prix de cette séparation entre ce discours qui se voulait scientifique et la manière dont les gens pouvaient ou non s’y reconnaître. En fait, ils ne s’y reconnaissaient pas. Une science sociale triomphante aurait produit le monstre d’un méga-système régentant les conduites et les choix importants, or, quoiqu’on puisse lire souvent sur la tendance de notre société à évoluer vers celle du 1984 orwellien, il n’en est rien. Cela aurait pu être le cas si…

Gauchet raconte que vers 1980, le PDG d’IBM avait prédit que, concentration aidant, le monde n’aurait plus besoin dans les trente ans à venir que de quelques ordinateurs… cinq ou six qui auraient brassé toutes les données pour donner les conseils les mieux avisés aux dirigeants mondiaux. Au lieu de cela, nous avons aujourd’hui des millions d’ordinateurs dans le monde, qui se glissent dans nos valises, voire dans nos poches. Le moindre quidam se balade avec une puissance de calcul supérieure aux machines d’alors… comment dans ces conditions continuer de croire à la possibilité d’une gestion étatique et bien organisée.

Par ailleurs, je me souviens des vibrants discours sur l’apport de la nouvelle science informatique aux objectifs de l’autogestion que l’on tenait à la fin des années soixante. Mais l’autogestion, tout autant que le cauchemar orwellien, a disparu. Qui s’y référerait aujourd’hui sans risquer de paraître définitivement ringard ? Belle illustration des mutations qui ont pu se produire au cours des dernières décennies. Ainsi, des concepts disparaissent

Gauchet a l’air de suggérer que, s’ils disparaissent, c’est qu’ils se sont silencieusement réalisés… Ainsi du concept de « classe ouvrière ». Gauchet en étudie le trajet. Dans la doxa marxiste, la classe ouvrière est la classe exploitée au sens où son travail lui est dérobé. L’ouvrier, obligé de vendre sa force de travail s’il veut simplement survivre, la vend à vil prix, c’est la rançon du salariat. Mais les conquêtes sociales d’après 1945, les progrès du pouvoir d’achat, puis la généralisation du salariat (notamment aux classes dites moyennes, c’est-à-dire secteur tertiaire, professions intellectuelles etc.) lentement diluent la conscience de classe qui devait surgir de cette situation d’exploitation. Outre que les ouvriers sont bien moins nombreux que par le passé, ils cherchent essentiellement à améliorer individuellement leur niveau de vie (ce qui est parfois à leur portée). Comme le dit Gauchet, l’égalité a dissipé la conscience de classe. Ce qui était promis comme résultat de l’émancipation de la classe ouvrière s’étant insidieusement réalisé, celle-ci s’est retrouvée privée du ressort de sa prise de conscience en tant que classe.

Cela ne veut évidemment pas dire que l’exploitation a disparu : on la saisit à son comble dans le sort qui est réservé aux travailleurs immigrés, aux sans-papiers, aux femmes seules avec enfants qui doivent accepter les emplois les plus mal payés (voire les plus dégradants) si elles veulent continuer à nourrir leurs enfants (ceci est si bien montré dans le dernier film de Ken Loach), mais on ne parle plus de « prolétariat » : « l’effacement du prolétariat a ramené « les pauvres », « la misère », il a engendré « les exclus ». Toutes catégories qui aiguillonnent le souci d’humanité, quand elles ne ressuscitent pas la charité, mais qui ne sont porteuses d’aucune promesse de transformation sociale ». Oui, bien sûr, ce qui faisait la gloire du prolétariat, c’était le fait que la théorie marxiste avait fondé sur lui une telle promesse : la classe des plus exploités devait prendre sur elle le sort de l’humanité entière, de toutes les classes, dans une société qui aurait été véritablement « sans classes ». Peu de gens ont remarqué (sauf Bernard Maris dans son fameux « Ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? ») ce que cette théorisation avait de messianique, post-chrétienne, dans l’élection qu’elle faisait non plus d’un homme, mais d’un groupe d’hommes, pour racheter les péchés du monde… mais aujourd’hui, personne ne pense que ces victimes du capitalisme seront ceux et celles enfin par qui le salut de la civilisation arrivera…

[C’est pourquoi les discours nostalgiques, les postures mimées sur celle de feu le Parti Communiste (celui de Marchais) ont de quoi nous désespérer : nous n’y croyons pas, et nous ne voyons en elles que des effets de manche destinés à donner un peu de gloire à des tribuns dont nous sentons bien qu’eux-mêmes ne croient pas en ce qu’ils disent. Des théoriciens à la Michéa ont beau tenter de nous culpabiliser en nous assurant qu’il existe encore une conscience de classe, nous savons bien que ce n’est pas vrai : ils n’osent d’ailleurs guère employer ce mot eux-mêmes, se contentant de parler « d’esprit d’entraide » (!) et de « classes populaires »].

Ce qu’on ne saurait nier, c’est que les individus que nous sommes, ayant goûté à la liberté, ne feront jamais machine arrière. Vient alors la question de l’individualisme, cette tendance égoïste propre à nos sociétés qui ferait haïr tout ce qui vient du collectif. « L’atomisme social », comme concept, remplit la littérature journalistique pour exprimer le plus souvent l’idée que « c’était mieux avant », dans cet avant où, paraît-il, les solidarités s’exprimaient, les écoliers respectaient leurs maîtres et le bon citoyen avait une conscience infuse de son rang hiérarchique. Mais en même temps, nous dit Gauchet, jamais l’humain n’a été plus sociétal qu’à notre époque. Vers qui nous tournons-nous en cas de maladie ou de catastrophe si ce n’est vers l’Etat-Nation ? Et cet individu que nous sommes, qui n’a peut-être jamais été autant développé et épanoui qu’à notre époque et dans nos société, ne doit-il pas ce développement à tout ce que la société a fait pour lui ? Quelqu’un qui s’imaginerait ne tout devoir dans sa réussite qu’à lui-même serait dans l’illusion totale : il se raconterait des histoires. Or, c’est bien là ce que veut nous faire croire l’idéologie néo-libérale et il me semble que Gauchet a bien raison sur ce point. Mais, lui dira-t-on, c’est une chose de faire ce genre de constat, de le savoir et une autre de faire en sorte que les individus soient conscients de cette situation. Gauchet fait le pari pourtant qu’il est possible de provoquer cette prise de conscience chez nos contemporains, autrement dit, après avoir effectué un trajet du collectif à l’individuel, de retourner au collectif, mais d’une manière lucide et consciente, c’est ce qu’incarne selon lui la notion de socialisme du XXIème siècle. Il dit voir les signes d’une telle évolution autour de nous : il est vrai que dès qu’un individu se sent libre, il n’a rien de plus pressé à faire que tenter de réunir autour de lui un cercle de relations et d’amis qui sont autant libres que lui pour faire vivre un projet collectif (je pense ici à mon « cercle de lecture » en Drôme Provençale…). Certes, c’est du local, mais un peu d’optimisme nous laisse prévoir que dans des décennies peut-être, on passera au global. Who knows…

Ce que je trouve particulièrement intéressant chez Gauchet c’est cet effort intellectuel qui me semble gigantesque consistant à s’élever soi-même au-dessus des vicissitudes et aléas de la politique quotidienne pour essayer d’embrasser du regard de grandes tendances, des significations historiques qui gisent souvent bien cachées au creux des événements, et qui nous restituent un peu d’optimisme. Ces grandes tendances peuvent être masquées à l’occasion par des péripéties mais il en est de l’histoire comme du climat : le réchauffement climatique peut aussi s’assortir parfois de vagues de froid…

Une critique, toutefois : Marcel Gauchet ne donne-t-il pas une place trop grande à la forme Etat-Nation alors qu’il peut sembler que la réalité s’en estompe ? J’entendais récemment sur F-C le philosophe Gaspard Koenig glosant sur la construction de nouvelles appartenances. Les réseaux sociaux et les organismes dont ils ont permis l’éclosion (tels que Avaaz ou Change.org…) montrent chaque jour que se reconnaissent entre eux des individus qui, loin d’appartenir au même sol, défendent les mêmes causes, revendiquent les mêmes droits par-delà les frontières, droit à leur différence sexuelle, opposition aux mesures coercitives dont souffrent les migrants, protestation contre les murs de toutes sortes etc. C’est comme une confédération transnationale des individus libres ou qui du moins n’ont comme seule visée que la lutte pour les libertés. Nos campagnes électorales avivent la confrontation qui a lieu entre les derniers tenants farouches de l’Etat-Nation et les tenants en progression d’une liberté commune qui se répand hors frontières.

Le monde change. Des intellectuels heureusement existent qui tentent de tracer les grandes lignes de ces changements. Ainsi également d’Axel Honneth, héritier de l’Ecole de Francfort, dans « Le Monde des Livres » daté du 17 mars, qui mettait en doute dans son interview, le modèle hérité de Marx et du socialisme du XXème siècle, qui souffre, selon lui « jusqu’à aujourd’hui de s’être développé dans le cadre de la première révolution industrielle ». Or, disait-il, « le socialisme n’a un avenir que s’il réussit à s’affranchir de ce lien au passé ». Dans le cercle marxiste qu’il avait rejoint dans les années soixante-dix, Honneth passait pour un « bersteinien » parce qu’il doutait déjà du rôle imparti au « prolétariat » dans la tâche de transformation sociale, aujourd’hui il a un regard lucide sur les projets « révolutionnaires ». Il se demande ce que peuvent bien avoir en tête ceux qui, sincèrement, croient en une « révolution » possible… La révolution a eu lieu déjà, et c’est ce que semble aussi dire Gauchet, elle a eu lieu en 1789 et nous n’avons pas fini d’absorber l’élan de liberté qu’elle nous a donné.

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Jours ordinaires – timide hommage à Asli Erdogan

Un jour sans commencement ni fin, un jour de plus… Comme une virgule placée au hasard entre deux longues phrases, entre le passé et le présent, et qui attend en silence à son point d’accroche… Deux immenses phrases monotones qui se répètent l’une l’autre… Sans dire comment elles sont arrivées là, comment elles se sont égarées sans retour, ni pourquoi elles se perdront, une fois de plus… Sans rien laisser paraître du fait qu’elles n’arriveront jamais… Deux mots pris dans des filets dérivant à la surface trouble de ce qu’on appelle la vie, et que tu as tirés hors des brumes infinies qui voilent la côte et les eaux.

On ne se rend pas compte à quel point cette femme-là a cette chose extraordinaire pour laquelle il n’y a pas de nom : du courage en même temps que du talent. Le courage des mots. Celui de les choisir quand bien même il nous en coûterait, et il lui en coûte, puisqu’elle est toujours sous le coup de la plus grave accusation qui soit aujourd’hui en Turquie, celle de porter atteinte à la sûreté de l’Etat en ayant écrit dans un journal kurde. Tout cela parce qu’elle l’a dit avec ses mots, la brutalité des coups d’état, la violence contre les Kurdes, l’odeur âcre des armes en action, le piétinement des morts dans les manifestations interdites et l’écho sourd ou strident des corps que l’on torture. Et le talent, le talent incroyable des grands écrivains qui, rien qu’avec la matière brute des mots, font des oeuvres qui se tiennent comme des stèles face à l’éternité.

Je ne chercherai pas à imiter Asli Erdogan parce que je n’ai pas son talent. Mais si nous aussi réfléchissions non pas à notre présent, mais à notre futur si proche, le futur qui peut advenir, que l’on touche presque du doigt, puisque tant de gens chez nous sont prêts à porter au pouvoir une éminence qui ne serait pas si loin dans son délire patriotique du dictateur turc. Faisons juste un peu de politique-fiction… (si peu fictionnelle, tellement palpable).

Ils avaient dit : vous allez voir.. Ça ne va pas être un bain tiède, des mesurettes pour amuser la galerie « et puis après on recommence comme avant », si vous avez cru à ça, vous vous êtes bien trompés. Ce dont on a reçu mandat du peuple, oui le peuple, le vrai peuple, ce dont on a reçu mandat de lui, c’est refermer les frontières, stopper les étrangers, nettoyer les quartiers, construire des prisons, empêcher ceux qui ne sont pas « de chez nous » de travailler. Et on va le faire. Et ils vont le faire.

Et on a vu.

Les enfants d’émigrés roulés dans des couvertures sales au coin des forêts abandonnées, refoulés, reconduits, les autobus dont les phares balayent la nuit comme des pinceaux qui saupoudreraient de gris les tuiles mouillées des casernes se remplissant de corps expulsés aux yeux hagards, les bourgeois et bourgeoises vếtus de couleurs vives tenant le haut du pavé, qui ricanent au passage des migrants, des émigrés, des descendants d’émigrés qui eux ne parlent pas, ne parlent plus ou alors c’est pour se faire insulter.

Une femme qui tord ses pieds sur des talons aiguilles avec un manteau rouge et des boucles d’oreille en or invite un rom qui mendie à venir prendre un café avec elle, générosité ? Elle prétend qu’elle veut bien lui payer un café mais pas lui donner de l’argent car, dit-elle, les gens comme lui ont été aidés, bien plus aidés que « nous » et qu’alors c’est pas la peine, hein, puisque vous avez été mieux traités que « nous », donc non, ce n’était pas par générosité mais pour l’humilier (scène réellement vue à Grenoble, Place des Halles, le 16 mars vers 10h).

Humilier, humilier toujours un peu plus, c’est devenu la loi.

Attendez un peu. Ils sont au pouvoir maintenant. Un type au teint basané se fait prendre sans ticket dans le tram, si le contrôleur est juste professionnel et se contente de relever l’identité sur un ton placide, une de ces personnes qui a souhaité la nuit marine appellera la police. Quelle belle occasion de servir la patrie.

Un jour de fascisme ordinaire. Puis un deuxième, puis un troisième… et toute une année, tout un mandat, toute la vie peut-être…

Les manifestants qui se réunissent en ronde de silence chaque mercredi soir sur la place Félix Poulat, et qui comprennent beaucoup de personnes âgées dont une vieille femme appuyée sur sa canne et un homme qui souffre de la station debout, se font disperser. Manifestation interdite. La femme perd sa canne, l’homme s’essouffle en voulant courir, la banderole est arrachée. On mesure le fonds où nous sommes tombés en levant les yeux au ciel et en rencontrant du regard le clocher de l’Eglise. Insensible.

L’enseignante militante qui héberge un jeune Africain sans papiers est arrêtée, pour le délit d’aide à étranger dans l’illégalité.

Hier, un enfant a été exclu de son école car il n’avait pas d’adresse vérifiable.

Les services des urgences des hôpitaux rejettent les malades issus de l’immigration. Allez vous faire soigner ailleurs. Ici, c’est pour les vrais Français, les vainqueurs, les patriotes.

Samedi une grande manifestation avait lieu à Paris, des centaines de milliers de personnes piétinaient sur la Place de la République quand les CRS sont intervenus, ils sont maintenant les anges gardiens du pouvoir populiste et patriotique. Huit morts, dont certains écrasés contre la grille du métro. Comme à Charonne. Un lourd remugle remonte du passé, les rancoeurs non soldées de la fin de la guerre d’Algérie, puis celles de Mai 68. Tout cela tourne dans l’air comme un vent poussiéreux. Les tracts chus sur le pavé s’envolent comme des signes abandonnés et le son des guitares s’efface sous le fracas des hélicoptères policiers.

Je marche, j’ai de la pluie plein les yeux, mes chaussures prennent l’eau, je vois les dos voûtés des petites gens qu’on bafoue nuit et jour, à qui on a fait croire que la Lune s’achetait à coups de planche à billets et qui remontent, le soir, dans leur quartier, avec leur peur d’y trouver encore une présence policière comme hier soir et le soir d’avant et désormais tous les soirs.

Plût au ciel que cela n’arrive jamais. Quitte à voter pour d’hypothétiques programmes soutenus par des candidats erratiques, des jeunes banquiers la fleur entre les dents ou des hommes à la fibre extatique…

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Hommage à Murakami

[ce texte fait partie de ceux écrits au cours d’un atelier d’écriture animé par Laurence Nobécourt, à Dieulefit (Drôme) les 10, 11 et 12 mars. Merci à Laurence, Maylis, Monique et Vanessa qui en auront été les premières auditrices].

maison en bois à Dieulefit (Drôme)

Je ne sais pas comment je suis là aujourd’hui. J’ai couru, je me suis échappé, je n’ai rien vu et pourtant, pourtant… Quand j’errais dans la grand rue de cette ville, je ne me doutais de rien, je marchais. Bien sûr, j’avais remarqué une boutique dont l’enseigne m’intriguait, il était écrit : le nouveau souffle… En vitrines, il y avait des baskets, des chaussures pour courir, Run Air était la marque. Un ami plein de bon sens m’aurait dit que c’était une boutique d’occasions, mais moi, à cet instant, je n’y ai pas pensé un seul instant. Dans le fond du magasin, il y avait une jeune fille aux cheveux courts, très noirs, des yeux un peu bridés, souriante, ce qui me frappa de loin c’était le délicat galbe de ses oreilles. Je me suis dit que si j’entrais là, peut-être je n’en sortirais jamais. Il y avait aussi un subtil parfum d’encens qui émanait de dessous la porte, comme un léger voile qui s’élevait dans l’air bleuté.

Mais laissons cela, j’avais à faire, il fallait que j’aille au collecteur de rêves avant que ça ferme. Je vous ai pas dit, c’est un décret qui était paru au Journal Officiel, toutes les personnes au-dessus de 12 ans devaient aller déposer leurs rêves au moins deux fois par semaine à la mairie de leur lieu d’habitation. C’était venu comme ça, les autorités avaient constaté qu’on en manquait de plus en plus, et le manque de rêve c’est pas bon, cela entraîne l’asphyxie des sentiments d’abord puis la fragilisation des vaisseaux qui les transportent, le naufrage des sens et puis finalement, la tombée sous l’emprise de ceux qui en ont encore, qui viennent de l’autre côté de la frontière. Ils nous assomment, ils nous détroussent. Déjà cela était arrivé près du col nous séparant du pays d’à côté. Une nuit, un commando avait envahi une bâtisse noire, cette sorte de monastère sise là, qui avait connu une grande effervescence dans les siècles passés mais n’était plus habitée que par quelques moines sans rêves. Les envahisseurs n’en avaient fait qu’une bouchée. Depuis, plus personne n’osait aller rôder par là car nous avions peur des rêves des autres. On racontait que les étrangers avaient tendu une grande bannière pleine de signes incompréhensibles pour nous et que ces signes étaient vivants. Ceux qui les avaient aperçu disaient qu’on ne savait pas si c’était des dessins ou des êtres semblables à des araignées, ou bien peut-être des taches d’encre qui se diluaient, fusionnaient, se recomposaient, des tests de Rorschach en mouvement. Bref, dans l’instant présent, je devais aller porter mes rêves, j’allais vite, pour une fois que j’en avais… Avant j’en avais davantage, mais le psy de la cité des cosmonautes me les avait tous fauchés, il était mort, et il était parti avec. L’enflure.

Un peu avant midi, c’est-à-dire avant la fermeture du collecteur, je me suis présenté à la porte de la mairie. Alors là, j’ai hurlé… La porte du collecteur avait été arrachée, il s’en dégageait une fumée noire et âcre. Les rêves anciens avaient disparu. J’ai eu peur, il y a eu un coup de vent, je suis parti avec lui.

Et là tout de suite, j’ai compris que j’étais dans le rêve d’un autre. Au début, j’ai voulu me défendre, eh ! C’est pas mon rêve. Et puis, j’ai senti mon esprit qui se lâchait, il se laissait aller, c’était bon aussi d’être dans le rêve d’un autre. Les façades des maisons se coloraient d’ocre et de bleu pastel. Je suis parti dans l’autre sens, j’ai revu la boutique du nouveau souffle, elle s’appelait maintenant les rêves perdus. La fille du magasin, qui avait les yeux bridés, les cheveux courts, les oreilles si gentiment dessinées était sur le pas de sa porte, et elle m’a souri. Je lui ai demandé son nom, elle m’a dit qu’elle s’appelait Fan Ping. Mince, c’est le nom de ma prof de chinois. Je me suis mis à la regarder avec plus d’attention, eh bien, je vous le donne en mille : c’était elle, dites-donc ! Ca vous étonne, hein ? Non ? Moi, oui. Fan Ping, je l’aime bien, elle se donne beaucoup de mal pour m’enseigner les rudiments du chinois mandarin, me faire prononcer les tons, reproduire les caractères. Elle dit : xia xing qi er tian, quand je m’en vais, ça veut dire : à mardi prochain, et elle ponctue ses explications en disant, avec un léger accent : « voilà, c’est comme ça ». Mais là, ce n’était pas complètement Fan Ping, quelque chose clochait, je disais oui c’est elle et en même temps j’aurais dû voir que ce n’était pas vraiment elle, elle ne lui ressemblait pas tant que ça d’abord. Ma prof de chinois a un visage plutôt vertical alors que cette jeune vendeuse de godasses avait un profil presque d’oiseau. Je ne savais plus du tout pourquoi je confondais les deux personnes. J’ai alors réalisé que j’étais arrivé dans un de ces endroits et de ces instants où une chose est tout en n’étant pas, ou en étant son contraire. D’ailleurs la rue n’était pas la grand rue de la ville de X, ô mais plus du tout, c’était indéfinissable. J’étais à X et je n’y étais pas. Un chat dardait sur moi son regard au travers de la fente de ses yeux, il semblait dormir et pourtant je le voyais en même temps courir comme un dératé, ce qui voulait dire bien sûr qu’il était en manque de rat à se mettre sous la dent. En pensant cela, j’eus un frisson : allait-il me prendre pour un rat ? Etais-je devenu un rat ? En devinant mes pensées, Fan Ping éclata de rire, mais non monsieur Shinzo, vous n’êtes pas un rat ! Quoi ? Qu’avait-elle dit ? Elle m’avait appelé monsieur Shinzo ? C’était donc mon nom maintenant ? J’allais lui dire : mais vous vous trompez, je ne suis pas monsieur Shinzo quand elle disparut. A cet instant précis, je ressentis au creux de l’estomac l’explosion d’un liquide brûlant. Je faillis tomber, m’évanouir, mais quelque chose me poussait à avancer, à bouger. D’ailleurs un homme à ce moment-là passa près de moi, un masque sur la bouche, en me faisant signe de partir, de ne pas rester là. Je compris que j’étais en danger, et je repartis de nouveau dans une autre direction, tout en me demandant ce qu’avait bien pu devenir Fan Ping.

Je me retrouvai sur une place en contrebas d’un lieu où circulaient des automobiles, c’était le parvis d’une gare de métro, qui comportait une galerie marchande. Des jeunes gens s’ennuyaient à circuler autour d’objets qu’ils n’achèteraient jamais. Tout le monde allait dans la même direction. Il y avait des haut-parleurs qui régulièrement scandaient des ordres, annonçaient l’arrivé en gare de tel ou tel train. Je décidai de me mêler au flot de la foule. Je mis le pied sur un escalator et j’eus l’impression qu’il était sans fin. Affolé, je demandai au type qui était à côté de moi quand est-ce que cela allait s’arrêter. Il eut un sourire énigmatique et douloureux en me répondant : « jamais ». Mais il faut faire quelque chose j’ai dit. Alors j’ai senti que toute la population de l’escalator se gondolait de rire. Certains me regardaient d’un air triste, semblant se dire le pauvre, il n’a rien compris. Mais où suis-je, j’ai demandé à la jeune fille qui, elle, était sur l’escalator parallèle mais en montant. Elle m’a crié : « dans l’infini ! », je me suis retourné : c’était Fan Ping. Mais elle était à contre-sens, elle s’éloignait déjà. J’eus un sursaut : non, tu ne vas pas la laisser partir, il faut la rattraper ! Et j’eus le réflexe de gravir les marches en sens inverse de mon escalator. Ce mouvement brusque que personne n’avait prévu provoqua la chute de mes voisins immédiats, laquelle chute provoqua à son tour celle de leurs voisins, et ainsi de suite comme un chateau de cartes qui s’écroule. Les gens étaient furieux, ils me maudissaient. J’ai tenté de m’expliquer, je leur ai dit mais je veux la rattraper, c’est mon amie ! Alors l’homme près de moi, qui se relevait en se frottant le genou et en remettant de l’ordre dans ses vêtements, me dit : qui es-tu toi d’abord pour dire « je veux » ? et qu’est-ce que ça veut dire « je veux », hein ? On n’emploie pas ce verbe, ici. Les événements arrivent quand ils doivent arriver. Ton amie réapparaîtra, tu sais et il sera bien temps alors de lui dire tout ce que tu veux lui dire, et d’abord que veux-tu lui dire de si important ? Je sais pas, j’ai répondu, peut-être…. que je l’aime ? Ici, ça ne se dit pas, je te préviens tout de suite. Ça se sait. C’est tout.

J’eus le sentiment, au bout d’un certain temps, que la ligne de l’escalator s’infléchissait, ça se courbait autour de moi. Devant mes regards affolés, là encore, mon voisin intervint pour me rassurer… C’est la courbure du temps, me dit-il.

maison Renaissance à Dieulefit

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