Littérature en Suisse romande – Arditi, Laferrière, Mabanckou, Assouline

Je n’ai pas épuisé, la semaine dernière, le sujet de la manifestation littéraire qui avait lieu du 31 août au 2 septembre à Morges, dans le canton de Vaud, au bord du Léman. Il faudrait encore parler des auteurs africains, de Dany Laferrière, de Metin Arditi, de Pierre Assouline.

Metin Arditi

J’ai eu grand plaisir à retrouver Metin Arditi même si je ne suis pas allé écouter le débat où il figurait. Certes, il avait un peu froid, le vent soufflait un peu fort et il semblait faire plus grise mine qu’à Grenoble en 2016 (au Printemps du Livre), mais il me « remettait », surtout quand je lui rappelai qu’il m’avait trouvé une ressemblance avec son grand oncle Elias Canetti. « Vous n’avez pas changé ! ». Cette fois, il publie chez Grasset une sorte de polar où des crimes commis à Venise en 2016 répondent à d’autres, mais commis il y a bien plus longtemps (en 1575)… Auteur d’un savoureux « Dictionnaire amoureux de la Suisse » dont je lui dis que certains articles nous ont bien amusés, il m’annonce (c’est un scoop!) en préparer un autre. Sur la France, cette fois !

A « La Coquette », joli nom pour une petite guinguette, en plein air donc, avec la ressource d’écouter parler en buvant des bières, Dany Laferrière et Alain Mabanckou font un étourdissant numéro de duettistes, comme deux frères jumeaux en littérature se montrant l’un à l’autre les secrets de leurs réussites respectives. L’un siège à l’Académie, l’autre eut droit à un cours au Collège de France et enseigne maintenant à Los Angeles. Laferrière raconte son entrevue avec Hollande au lendemain de son élection au siège de… Montesquieu. Hollande revient d’un voyage aux Etats-Unis où il a rencontré Barack Obama, en plein scandale du scooter, il expose nonchalemment sur son bureau l’oeuvre de Laferrière : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Hollande, sensible au destin des mères (la sienne venait de mourir) voudrait inviter celle de Dany, mais celui-ci craint que cela ne soit impossible. Ils parlent en chemin des voyages que fit La Joconde aux Etats-Unis à la demande de Malraux, et de la peur gaullienne que celle-ci ne revînt jamais. Sur le perron de l’Elysée, dernière parole du Président, où l’Académicien voit une infinie délicatesse : « ne vous en faîtes pas, votre mère-Joconde retournera en Haïti ».

Mabanckou (auteur en 2018 de Les cigognes sont immortelles) raconte que le jour de sa leçon inaugurale, celle-ci fut retransmise en direct à la radio de Brazzaville, mais que des gens s’étonnèrent : quand on sait le niveau d’études atteint par le prodige congolais, qu’on lui propose une simple entrée au collège… voilà qui était un peu fort, et qu’il accepte avec reconnaissance, en plus !

Les deux s’entendent sur un point fort, mais peut-être n’est-ce qu’une flatterie pour le public, que le lecteur est la pièce centrale dans la littérature. Laferrière verrait bien qu’on décerne un prix Goncourt du Lecteur… il évoque du reste cette époque où « être un grand lecteur » était un compliment, que ce soit en France ou à Haïti, sa grand-mère ne lui disait-elle pas, sur la place du marché de Port-aux-Princes, croisant un homme chenu : « ah ! Untel est un grand lecteur ». Oui, dans le fond, remettre des prix aux lecteurs ne serait pas mal, cela aurait le mérite d’encourager à lire, partout sur le territoire, des grandes villes aux petits villages. La meneuse de jeu, discrète et efficace, leur demande leurs auteurs préférés, et on voit là défiler tout un panthéon : Borges, Garcia-Marquez, Diderot (pour Laferrière), Céline (pour Mabanckou), Oê Kenzaburo (Mabanckou), Bashô (Laferrière), et les Russes (mais là, il faut vraiment habiter un pays très froid, où les hivers sont très longs, pour écrire et lire des choses pareilles…!). Dans cette série, les conteurs jouent un grand rôle, c’est-à-dire l’oralité, la manière dont l’oral peut pénétrer l’écrit, ce qui n’est pas étonnant de leur part à eux, les écrivains d’une tradition où les griots ont tant de place.

Pierre Assouline, lui, en conversation avec un certain Raphaël Jerusalmi, retrace l’expérience qu’il a connue après que le roi d’Espagne Felipe VI ait reconnu les fautes commises par les rois très catholiques du XVème siècle en expulsant les Juifs. « Vous nous avez manqués » a dit le Roi. Belle et noble parole, et juste : que serait devenue l’Espagne si elle avait gardé cette population de gens instruits et ouvrieux, au lieu de se renfermer pendant des siècles (jusqu’à la mort de Franco) ? En tout cas, cela ouvrait la porte à une reconnaissance de nationalité pour tous les Sépharades qui pourraient prouver leur attachement à l’Espagne. Pierre Assouline se reconnut parmi eux. Et quoi ? la lignée de sa mère faisait bien remonter son ascendance à cette Espagne de quatorze cent et quelques. Et à force de ténacité, il réussit à obtenir son dû : le passeport qui le fait tout à coup espagnol, lui qui aurait pu s’en passer puisqu’il disposait d’un passeport européen. Mais c’était pour le symbole. Occasion de s’attarder pour réfléchir sur la notion d’identité, tellement mise en avant de nos jours. Identité ou appartenance ? Avec raison, Assouline réfute la notion « d’identité nationale » : nous avons bien d’autres identités que celle qui nous rattache à une nation, à un sol. L’appartenance est également un concept trop fort, il sent son communautarisme à plein nez. Alors, il propose « provenance ». Oui, dans le fond, nous provenons de quelque part ou de quelque temps. (On affiche bien la provenance d’une viande à la devanture d’un restaurant).

Il est d’autant mieux fondé à défendre cette thèse qu’il fait face à un auditoire helvétique… qu’est-ce que l’identité nationale en Suisse ? Des tas de vallées, vingt-trois cantons, quatre langues officielles… C’est l’identité cantonale qui prévaut ici. Et encore. Car certains cantons (Argovie) eurent une constitution artificielle. Qu’est-on quand on est argovien ? me demande mon amie Eva, assise à côté de moi. La Suisse est un patchwork bizarrement fait : O. le mari d’Eva, m’enseigne que lors du Congrès de Vienne, les Suisses refusèrent qu’on leur adjoignît des territoires, tant du côté des Grisons (donc vers l’Italie) que de celui de Genève – alors qu’il était dommage de laisser Genève comme cela, en bout de lac, sans rien autour. Mais c’est que les Protestants craignaient d’être mis en minorité par les Catholiques… Art de cultiver l’entente, au détriment de la richesse (qui n’est pas ici que foncière et financière mais aussi intellectuelle, créative).

Finalement, retour à la France, avec sa déplorable manie du centralisme, faisant converger tous les pouvoirs au sein d’une ville et d’un Roi-président, où les « identitaires » n’en ont que plus de poids. Non sans remercier chaudement E. et O. pour leur accueil dans la petite commune d’Apples (à quinze kilomètres de Morges), leur hébergement, leurs repas et leurs délicieux vins blancs.

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Littérature en Suisse romande : Aubry, Greggio, Cornuz, Schifano

Morges – le château et « le livre sur les quais »

La Suisse encore une fois. Tout ce qu’elle a de confortable, d’amical, de chaleureux, entre le lac (Léman) et le Jura (vaudois)… Un village de toile tout temporaire le long des quais entre l’entrée du parc où coule la Morges et le Casino, et comme fond sonore le clapotis des vagues, le heurt des filins et le bruissement des conversations (pas d’annonces au haut-parleur, heureusement). Du 31 août au 2 septembre se tenait à Morges la manifestation littéraire « Le livre sur les quais ». (http://www.lelivresurlesquais.ch/) Elle avait quelques vedettes au programme pour attirer le chaland (Davis Foenkinos, Bernard Werber, Eric-Emmanuel Schmid…) mais elle réunissait surtout plus de deux cents auteurs, de Gwenaëlle Aubry et Pierre Assouline à Boualem Sansal et Jean Ziegler en passant par Christophe Boltanski, Jean-Noël Schifano, Metin Arditi ou Philippe Claudel et une foule d’écrivain-e-s moins connu-e-s. La littérature italienne était à l’honneur, c’est pourquoi l’on pouvait croiser Antonio Moresco (La petite lumière), Simonetta Greggio (Elsa, mon amour) et Gilda Piersanti (auteure de romans policiers). L’Afrique était là aussi, et bien là, représentée par Alain Mabanckou et Jean Bofane (Congo-Brazzaville et Congo-Kinshasa), et le Maghreb par Yasmina Khadra et Boualem Sansal, et la Suisse bien entendu (surtout romande) avec pour chef de file Metin Arditi (d’origine turque mais en Suisse depuis l’âge de sept ans) mais aussi toute cette foule d’écrivains romands que l’on connaît mal de ce côté-ci du Jura, les Darbellay, Bühler, Saussure, de Roulet etc. Asli Erdogan s’était faite excuser. Claire Chazal aussi. En revanche, Sepp Blatter était là… (présence bien incongrue!). Le cinéma était également présent, nous n’avons pas eu le temps d’en profiter, il devait pourtant être intéressant de rencontrer Patrice Leconte et Francis Reusser (le réalisateur de l’inoubliable Derborence)… à deux pas de la maison de Jean-Luc (qui, lui, n’était évidemment pas là). Le lac manifestait sa présence comme espace sur lequel la manifestation pouvait s’étendre, quittant les quais pour quelque aventure bien modeste – quelques ronds dans l’eau – pompeusement intitulée « croisière » qui emmène les visiteurs au gré des débats parfois plaisants (Ecrire l’Afrique avec les deux sus-nommés représentants du monde sub-sahélien) et d’autres fois plutôt houleux (car la houle absente de l’étendue aqueuse, il fallait bien sans doute qu’elle monte à bord, opposant Khadra, le romancier valeureux, à Del Valle, un idéologue d’extrême droite plutôt hargneux et méchant).

Morges – le lac Léman

Le samedi, dès le matin, par un vent qui s’engouffre sous les tables, relevant les nappes de papier, faisant s’envoler les programmes et forçant les auteurs à relever le col, j’entame mon parcours, m’approchant d’abord timidement d’Antonio Moresco, timidement parce qu’on ne peut être que timide face à un écrivain tel que lui, et par dessus le marché si timide lui-même. Comme il parle très peu français, et moi très peu l’italien, l’affaire est vite soldée, juste le temps de lui rappeler son passage à Grenoble pour présenter son livre « La petite lumière », un chef d’oeuvre autant de littérature fantastique que de retour sur soi-même et sur le monde de l’enfance.

A un autre bout de la salle, diagonalement opposée, une jeune femme discrète, cheveux courts, fin visage et lunettes à monture rouge, présente ses petits livres, prose poétique ou poèmes en prose on ne saurait choisir, son dernier étant un long monologue intérieur que lui a inspiré Henri Michaux avec sa Ralentie. Le livre s’intitule donc « Ma ralentie » et est publié chez l’éditeur suisse « éditions d’autre part », la femme discrète se nomme Odile Cornuz, (https://www.odilecornuz.ch/) et sa prose est un lent murmure, une douce interrogation de soi. Une confession poétique. Nous entrons dans la conversation sur la pointe des pieds. Elle est « neuchâteloise » mais plus spécifiquement chauds-de-fonnière et a, comme C., fréquenté le lycée Blaise Cendrars (dont je parlais ici il y a peu), et se souvient d’Yves Velan, cet écrivain de la génération d’avant (qui enseigna à ce même lycée). Encore jeune (39 ans), sa bio-biblio-graphie sur son site est déjà longue comme celle d’une vieille habituée des salons littéraires.

Comment passer la nuit ? Comment ne pas sursauter à tous les bruits non familiers ? Si proche de la mort, si près de cet amenuisement des forces, quasi l’extinction des feux. Tu revois toutes les bougies éteintes, les unes après les autres, tout au long de ta vie. Tu te revois dans ce mouvement – pas seulement les bougies d’anniversaire, de plus en plus nombreuses, puis les dizaines passent en symboles, le dix devient un, étrange, comme si ton âge rétrécissait – c’est l’épure, s’écrie la sagesse ; ta gueule rétorque l’enfance.
(Ma ralentie, extrait)

Odile Cornuz, Morges, 1er septembre, photo A.L.

Cet échange inespéré m’amène à arriver en retard à mon premier « débat » de la journée. Cave du château. Entre les vieilles hallebardes et les tentures du Moyen-Age, dialoguent Gwenaëlle Aubry et Simonetta Greggio. J’ai raté le début mais je devine tout de suite que la parole ici est dense du côté de la première et plutôt joyeuse de celui de la seconde. Aubry parle de « La folie Elisa » son dernier livreIl s’y agit de quatre femmes qui ont en commun de vouloir s’enfuir, et de se retrouver dans une même maison pour se réparer des événements qu’elles ont subis, dont l’attentat du Bataclan. Gwenaëlle Aubry dit que ces femmes ont vu s’effondrer des murs en leur intérieur pendant que des murs s’érigeaient à l’extérieur. Toutes les quatre quittent la scène à la fois littéralement (elles sont danseuse, comédienne, chanteuse rock) et métaphoriquement, pour se reconstruire, une par chambre de cette maison-refuge. Mais grave est la voix de l’auteure, et basse, et précipitée si bien qu’on ne comprend pas tout ce qu’elle dit. On entend des rumeurs de la guerre, des exils de migrants, surnage à un moment le nom « d’Enigma », la fameuse machine allemande dont on dit que Turing découvrit le secret, mais il n’était pas le seul à travailler, l’une des quatre femmes du roman avait un oncle à l’origine des feuilles perforées utilisées dans la solution du problème. Feuille, folia, folie… 

Gwenaëlle Aubry

Simonetta Greggio

Simonetta Greggio offre plus de clarté, son thème à elle est plus facile : Elsa MoranteElsa Morante, à la fois une lumière au XXème siècle (centre de gravité de la vie intellectuelle italienne, reliant Pasolini, Moravia, Fellini, et bien d’autres encore, dont ce Renato Caccioppoli dont je parlerai bientôt) et un monstre de hargne et de ténacité, dont on apprend qu’elle eut deux pères, l’un réel et biologique : l’amant de sa mère, qui lui rendait visite une fois par an (chaque fois pour un nouvel enfant!) et l’autre « officiel » pour l’état-civil, homosexuel qui passait le plus clair de sa vie au fond d’une cave… Les deux écrivaines s’entendent sur le rôle de la lecture : le lecteur est un écrivain à son tour dit Gwenaëlle, il réécrit l’oeuvre qui lui est tendue, et pour chacun de nous, lecteurs, à chaque fois un nouveau réseau de significations se révèle, faisant résonner au sein du livre des accords qui n’avaient peut-être encore jamais sonné ensemble.

Lapresse/Archivio Storico04-07-1948 Roma , Elsa Morante

Je me promets d’aller rencontrer ces deux femmes lorsqu’elles seront au stand qui leur a été attribué, et bien entendu de les lire dès que possible, et de reparler de leurs livres peut-être sur ce blog. Je retrouverai Simonetta Greggio mais jamais Gwenaëlle Aubry, rétive sans doute aux séances de dédicaces.

Renato Caccioppoli

La rencontre avec l’écrivaine italienne est joyeuse, comme je m’y attendais. Et elle est à l’origine d’une autre rencontre. Comme je lui parle d’autres livres ayant été publiés sur Elsa Morante (je pense à ce moment-là à celui, tout récent, de René de Ceccaty – bien documenté mais très mal écrit, ceci dit en passant), elle m’aiguille vers son voisin, qui n’est autre que Jean-Noël Schifano, auteur d’un livre de souvenirs sur l’écrivaine italienne (E.M. ou la divine barbare, chez Gallimard). Schifano est un grand connaisseur de l’Italie et plus particulièrement de Naples, dont il a écrit un dictionnaire amoureux. Il a été un grand ami de Morante, et me raconte qu’il lui a tenu la main jusqu’au bout, à en rendre Moravia jaloux. Elle lui faisait ses confidences et lui parlait entre autres de ce Renato déjà mentionné et qui lui donne le sujet de son dernier livre : Le coq de Renato Caccioppoli. Schifano parle de ce livre avec un enthousiasme et une générosité qui me conquièrent aussitôt, d’autant que je vois sur la quatrième de couverture que ce Caccioppoli fut un mathématicien de génie, internationalement connu à son époque (les années trente surtout) pour ses travaux en analyse fonctionnelle et ses résultats sur les fonctions analytiques à plusieurs variables. Mais s’il est un être de légende, ce n’est pas seulement pour cela, c’est aussi pour son opposition héroïque au fascisme. Le jour de la visite de Hitler et Mussolini à Naples, en 1938, il eut l’audace de chanter en public la Marseillaise, accompagné par un petit orchestre de bistro, ce qui lui valut la prison. Autre audace incroyable : Mussolini ayant interdit aux hommes de se promener avec de petits chiens tenus en laisse (genre chihuahua ou teckel) au prétexte que cela était un signe manifeste de pédérastie (!), Caccioppoli se fit amener un coq qu’il promena en laisse dans la ville. Il n’échappa à la prison et peut-être à l’exécution que grâce à l’entregent de sa tante, une grande chimiste, qui réussit à convaincre les autorités de Naples que le neveu était fou. Ah ! J’oubliais, cet homme incroyable était le petit-fils de Bakounine. Il se suicida en 1959 (à l’âge de 55 ans) d’une balle dans la nuque. Jean-Noël Schifano est heureux que je lui dise être (un peu) mathématicien, il pense que je vais d’autant plus aimer ce personnage et il n’a pas tort. Lui ne connaît rien aux mathématiques, me dit-il, il croit savoir que Renato travaillait sur les « irrégularités isopérimétriques » mais n’en sait pas plus. Il s’agit en fait d’un problème de théorie de la mesure dont l’origine, certes, est antique (comment trouver parmi des figures qui ont le même périmètre, celle qui a la surface la plus grande) mais dont les travaux de Caccioppoli (‘o genio comme on l’appelait à Naples) ont effectivement renouvelé les termes (grâce à la théorie de l’intégration dont il était un spécialiste). Avant de nous séparer (par une forte poignée de main extrêmement chaleureuse) il attire mon attention sur la personne à qui il a dédié ce livre : Luciana Pacifici… un bébé de huit mois. Faisant partie d’un convoi de Juifs envoyés à Auschwitz grâce aux bons soins d’un certain Gaetano Azzariti, « président du Tribunal de la race, conseiller juridique de Benito Mussolini et puis, dans la foulée, bras droit juridique de Palmiro Togliatti ». Jean-Noël Schifano, avec d’autres, réussit à faire débaptiser une rue qui portait le nom de ce sinistre personnage pour lui donner le nom de l’enfant. Volez, les Anges. (Je reparlerai sur ce blog de ce coq de Caccioppoli tant il en vaut la peine).

Jean-Noël Schifano – photo Gallimard

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Nancy Huston et Pol Pot

Quelle idée a eu Nancy Huston de se comparer à Pol Pot ? Croit-elle que sa colère à l’égard du genre masculin a quelque chose à voir avec la folie génocidaire du chef des Khmers Rouges ? Ou, si elle le croit, n’est-ce pas terriblement exagéré ? Nancy Huston, dont j’ai aimé jusqu’ici tous les romans, dont j’ai admiré le génie à se renouveler sans cesse, en apportant à chaque livraison une nouvelle exploration de formes narratives, Nancy Huston qui sait manier l’ellipse comme personne (voir son avant-dernier roman « Le club des miracles relatifs ») publie à cette rentrée un nouveau livre (roman ? récit ? histoire ? essai?) qui a cette particularité de se composer de deux récits juxtaposés : d’abord l’enfance et la jeunesse du dictateur cambodgien (plus ou moins imaginées par l’écrivaine), ensuite celles de la narratrice. Le récit pol-potien est énoncé à la seconde personne du singulier, autrement dit elle s’adresse à lui, sorte de familiarité qui rend un effet bizarre, on a envie de dire : te sens-tu si liée à lui ? Alors que le récit sur la narratrice est conjugué à la troisième personne. C’est sans doute qu’il faut prendre ses distances. On prend ses distances avec soi-même mais on tutoie le génocidaire. C’est un parti-pris… qui reste peu expliqué. Dans son introduction, Nancy Huston dit juste ceci : « pour mieux me glisser à l’intérieur du dictateur cambodgien, comprendre dans ses moments vulnérables, formateurs et déformateurs, cet homme qui m’est profondément étranger, j’ai choisi de le tutoyer. A contrario, pour parler de la jeune Canadienne déracinée qui ne m’est que trop familière, j’ai opté pour la précieuse distance littéraire qu’apporte la troisième personne ». Dont acte. Mais rien n’empêche de penser que la jeune Canadienne eût pu dire « je » et que son texte, du coup, n’en eût été que plus fort et que l’argument de l’altérité justifie peu qu’on dise « tu », comme si, ce faisant, on allait par un simple coup de baguette stylistique franchir la distance énorme qui nous sépare de qui nous est tellement étranger. Cela ressort d’un volontarisme qui offre peu de vraisemblance. Et puis, je suis surpris que l’auteure se qualifie de « jeune Canadienne déracinée » comme si le manque de racine était aussi devenu pour elle (après bien d’autres…) une sorte de tare dont on devrait s’excuser. Ne pas avoir de racine… n’est-ce pas la meilleure assurance de liberté ? Nous voici donc aux prises avec une Nancy Huston culpabilisée et culpabilisante (les deux vont souvent ensemble) se frappant la poitrine avec obstination sous prétexte que sa jeunesse fut concomittante à celle de nombreux leaders « révolutionnaires ».

Je m’attendais à ce qu’elle fît un bilan du genre de celui de Régis Debray (« Bilan d’une faillite »), se reprochant d’avoir adhéré dans les années soixante-dix à une pensée dite « marxiste » qui a envoyé des masses compactes d’êtres humains au fond des geôles d’un régime totalitaire. Je m’y serais retrouvé. Dois-je avouer que moi aussi, j’ai applaudi à l’entrée des Khmers Rouges dans Phnom-Penh le 15 avril 1975 (jour de mon anniversaire en plus, jour donc de mes vingt-huit ans) et qu’en conséquence je fus abasourdi d’apprendre deux jours plus tard qu’il n’y avait plus personne dans Phnom-Penh, que pendant toute cette période, les succès de la moindre guérilla m’enthousiasmaient (puisque c’était la preuve que nous allions vers un monde communiste) et que, plus tard, j’applaudis à la victoire des sandinistes au Nicaragua au point que je me demandai si, dans le fond, je n’irais pas y faire un tour afin de proposer mes services d’enseignant… Coopérer à Managua… quel rêve quand on sait aujourd’hui ce qu’est le régime sandiniste et le destin du dictateur Ortega. Il est certain que les jeunes béotiens des années soixante-dix qui en étaient comme moi à s’esbaudir à l’évocation (souvent dans « l’Humanité ») des succès remportés par les fronts divers ouverts ici et là (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Vietnam, Cambodge, Laos…) ont à assumer une certaine culpabilité de leur absence de clairvoyance sur les régimes qui se mettaient en place.

Mais avec Nancy Huston, ce n’est pas de cela qu’il s’agit et je ne lui ferai pas le reproche d’avoir été plus concernée par son statut de femme dans un monde machiste que par la grande cause du prolétariat mondial. Femme elle était, femme avant tout…

Nancy Huston

Et moi en tant qu’homme, qu’ai-je à dire ?

Je pourrais m’arrêter là… si je ne faisais partie de ces êtres humains qui pensent qu’entre hommes et femmes, il y a quelque part une essence commune, une « humanité » en quelque sorte, et qui permet de dialoguer. Peut-être cette humanité commune réside-t-elle simplement dans l’usage de la langue, si c’était le cas ce ne serait déjà pas si mal (je sais que la langue est scindée, sexuellement scindée ou « scindée selon le genre » si on préfère et que cela s’illustre particulièrement dans certaines cultures asiatiques comme au Japon où la langue des femmes est vraiment différente de celle des hommes, mais même en tenant compte de cela, il reste une faculté de langage par laquelle les êtres humains peuvent se parler et – peut-être – se comprendre).

L’idée de se comparer à Pol Pot ne lui est pas venue tout de suite, il fallait d’abord arriver à penser le Cambodge, ce pays où les gens sont souriants et ont une apparence de douceur et où pourtant il s’était passé quelques années plus tôt le pire des scenarii. Tout de go, au lendemain d’une victoire éclair, des gamins hirsutes, armés jusqu’aux dents mais marchant pieds nus avaient convaincu toute une population de quitter les villes, leur dirigeant ayant conçu le plan de les ramener au seul type de société qui vaille : le communisme primitif. L’individu devait disparaître, absorbé par le collectif. Plus aucune place n’était laissée au sentiment, à l’intimité ni à la morale (forcément « bourgeoise »). Dans un chaos indescriptible, jetés sur des routes s’égarant dans la jungle, les Cambodgiens devinrent ce que plusieurs films (Rity Panh) nous ont déjà montré, dont deux millions de cadavres laissant des montagnes d’ossements.

Soldat khmer rouge dans Phnom-Penh (AP Photo/Christoph Froehder)

Un jour, elle frémit en pensant à Pol Pot. Quand celui-ci s’appelait encore Saloth Sâr. Et aussitôt apparaît en elle, à ce qu’elle dit, l’évidence de ressemblances avec elle-même :
– dans la petite enfance ; cauchemars, sentiment d’exclusion…
– déménagements nombreux…
– sentiment d’insécurité pendant les premières années scolaires,
– initiation simultanée à l’érotisme et à la politique,
– manipulation, transformation en objet sexuel,
– expatriation vers la France,
– découverte à Paris du marxisme,
etc. etc.

Surtout : « après quelques années à Paris, ils se jettent à corps perdu dans la défense d’une cause : pour Saloth Sâr, la libération du Cambodge et, pour Dorrit – le nom qu’elle s’est choisie – celle des femmes. Cette passion militante confère à leur existence un sens nouveau, roboratif : c’est sous son inspiration qu’ils écrivent et publient leurs premiers textes. Enivrés par l’espoir d’une révolution, ils sont désormais non seulement souriants mais prêts à tout ».

Evidemment, il ne viendrait normalement à personne l’idée que « de nombreux déménagements », des « cauchemars », un certain sentiment d’exclusion pendant l’enfance, voire une expatriation ou… la découverte du marxisme (serait-ce à Paris!) puissent être à l’origine d’un désordre mental à ce point profond qu’on en infère la nécessité de détruire l’humanité. Et pourtant c’est un peu l’idée que semble avoir Nancy Huston… Pathétique tourment. Le parallélisme qu’elle établit entre les deux trajectoires met mal à l’aise. Avant le plein engagement de Saloth Sâr dans la lutte anti-impérialiste, il y eut, comme on sait – et peut-être était-ce là un déclic – les intenses bombardements américains, d’abord près de la frontière avec le Vietnam puis dans une zone de plus en plus étendue. Les B-52 larguaient leurs bombes et « quand le Congrès mit fin [à leurs] frappes en 1973, plus de deux millions de bombes et autres munitions s’étaient abattues sur les champs et les villages cambodgiens. Elles avaient tué ou blessé plus d’un million de personnes et anéanti les deux tiers des animaux de trait ». Dans le même temps, Dorrit passe entre les mains de plusieurs amants dont Adam, ami de son père, et Nathan, ami du précédent. Et il se passe quelque chose d’assez extraordinaire avec Adam, un type plutôt costaud… qui lui dit un matin qu’il y a des choses qu’elle ne sait pas encore. « Ah ? Quel genre de choses ? – Eh bien par exemple… je peux me tromper, mais il me semble que tu fais partie de ces femmes qui savent trouver du plaisir dans la douleur. – Tu as senti ça ? – Je crois, oui. – Ben… on peut essayer. » Je ne sais pas vous, mais moi je trouve ça dingue. Un type qui suppute que sa partenaire en amour aime souffrir… et celle-ci rétorquant benoitement « ah bon, si on essayait ». Pendant qu’ils font l’amour, il lui balance alors 14 gifles (pour passer le temps, elle les a comptées).

Quatorze gifles seraient ainsi le correspondant de deux millions de bombes. Mais pourquoi pas après tout ? Je suis fermement convaincu que la violence qui tombe sur un humain isolé n’est pas moindre que celle que l’on inflige à un groupe d’humains lorsqu’on la rapporte à la perception pure. Les cataclysmes qui se produisent dans un cerveau valent sans doute ceux que subit la Terre entière : c’est juste un changement d’échelle qui établit leurs différences. Néanmoins, on fera très attention de ne pas poursuivre l’analogie trop loin… Les Américains n’ont pas proposé aux Cambodgiens un largage de bombes en guise de divertissement érotique.

Ce livre est donc terrible. Terrible en ce qu’il révèle une béance, un gouffre dans la pensée : comment un être humain (une femme en l’occurrence) arrive à se penser subjectivement comme un terrain de bataille à l’échelle d’un pays, comment elle voit les tourments qu’on lui inflige (dont on ne peut pas ne pas penser à certains instants qu’ils sont désirés) comme autant de meurtres et d’incendies laissés par une guerre. N’est-ce pas le paroxysme du fantasme : éprouver son corps comme une métaphore d’une nation en guerre, assimiler la guerre des sexes à la guerre anti-impérialiste et se voir en héroïne d’un combat au même titre qu’un leader révolutionnaire. Disant cela, je ne cherche à aucun moment à minimiser la cause du féminisme : il faut bien finir par admettre que la violence infligée aux femmes est une réalité quotidienne, qu’elle dure depuis toujours et qu’il serait bon que cela cesse un jour(*) (car entre nous, je ne vois vraiment pas ce que les hommes y gagnent!) c’est juste que le rapprochement fait dans cet ouvrage est proprement renversant. Encore une fois, n’étant pas femme, il m’est presque impossible de juger la pertinence du propos, mais je constate simplement. Je constate la douleur, la souffrance, l’oppression… mais « en même temps », toujours en contrepoint, l’affirmation d’un désir, celui de paraître (paraître belle, paraître séduisante, s’enorgueillir – car Nancy Huston s’enorgueillit, qu’elle le veuille ou non – de ses conquêtes sexuelles, notamment parmi les hommes qui comptent en littérature – saura-t-on qui est ce monsieur D. qui apparaît à la page 176, « Juif new-yorkais dont l’oeuvre romanesque connaîtra bientôt une renommée mondiale », Philip Roth ?). On peut objecter certes que cette contrainte du plaire à tout prix est dictée par la société et donc par les hommes. A voir… il y a une réalité du désir aussi, et un réel de l’inconscient, comme on disait justement dans les années soixante-dix sous la férule de Lacan (aux séminaires duquel se rend d’ailleurs notre héroïne).

Arrivée à Paris, Dorrit-Nancy se rapproche des groupes féministes (Xavière Gauthier) et se lance dans l’écriture de pamphlets violents contre le genre masculin : « colère des femmes, soulevées contre les violences qu’elles ont endurées aux mains des hommes depuis la nuit des temps… pas de compromission ni de sécurisation possibles, le fusil pour combattre le fusil ». Elle en vient à penser qu’on pourrait bien exterminer la majeure partie de la gent masculine (« le ratio bouc / chèvres serait tout à fait suffisant : un homme pour vingt à vingt-cinq femmes ») et c’est là sans doute qu’elle s’assimile à Pol Pot… sauf qu’entre temps, bien sûr, Pol Pot est passé à l’acte.

Livre terrible, livre aussi qui nous laisse sur notre faim.

Car ce qui nous intéresse le plus après tout, c’est « après ». Oui, que se passe-t-il, après ? Pour Pol Pot, il suffit de chercher les informations sur Internet. Petit vieux misérable en résidence surveillée dans un coin reculé, il meurt à 73 ans, non sans avoir livré son dernier message à un journaliste américain venu l’interviewer : « est-ce que vous me trouvez l’air violent ? ».

Mais Nancy Huston, elle ? Nous n’aurons droit qu’à quelques lignes en fin d’ouvrage :

« Dorrit, elle aussi, va bientôt se marier… elle vient tout juste de rencontrer son futur mari. Elle aura des enfants, et même des petits-enfants. Contre toute attente, elle finira par aimer manger et faire à manger, rire aux éclats et se détendre au cours de longues soirées amicales ».

Bien. Très bien même. Nous sommes heureux pour elle. Mais c’est peu. Comment passe-t-on donc d’un Pol Pot en puissance à une aimable grand-mère qui aime bien rigoler ? C’est cela qui nous intéresse et c’est cela qu’elle ne nous dit pas.

(*) sur le sujet, rien de mieux que les monologues de Blanche Gardin, présentée comme « humoriste » parce qu’il faut bien donner une catégorie aux gens de spectacle mais qu’on pourrait plus justement, si le mot existait, qualifier de « tragédiste ».

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Art/Eté 2018

L’été n’est pas encore fini et pourtant on sent comme un essoufflement de sa part, laisserait-il place bientôt à la rentrée ? Voire pire encore… à l’automne. Cela paraît probable. Alors s’il nous faut tirer un bilan artistique de cet été en état de terminaison… je parlerai (un peu) de tous ces noms que j’ai rencontrés au cours de mes pérégrinations avignonnaises, arlésiennes et valaisannes. Je les mettrai par ordre alphabétique comme dans un dictionnaire qui serait un dictionnaire de rencontres.

Arles – depuis l’église Sainte-Anne

Bendiksen, Jonas, photographe, né en 1977 à Toensberg (Norvège), expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’église Sainte-Anne : Le dernier Testament. S’est livré à une enquête sur les « nouveaux messies » dans le monde. Eh bien, il y en a plus que ce que l’on croit. Des givrés sans doute, mais aussi des rêveurs qui se sont abonnés aux idées fixes. Par exemple, dans les steppes sibériennes, un certain Vissarion (Sergei Anatolyevitch Torop), autrefois agent de la circulation, a créé une secte (« Eglise du Dernier Testament ») qui compterait, paraît-il, 10 000 disciples de par le monde, il rejoue la Cène et toutes les étapes de la vie du Christ. Que dis-je ? Il est le Christ réincarné. Ou au Japon, un certain Jesus Matayoshi, qui prêche sur le toit d’un petit camion Suzuki face à une foule indifférente (et vise un siège au Parlement) : il y croit aussi. Photos réalistes de grand format assez saisissantes… mais un peu inquiétantes aussi.

La Cène avec Vissarion (gros plan)

Depardon, Raymond, photographe, né en 1942 à Villefranche-sur-Saône, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’espace Van Gogh : Depardon USA 1968-1999. Un « grand » de la photographie, bien sûr (21 longs métrages, 60 livres publiés, agence Magnum, Prix Louis Delluc en 2008, expos au Grand Palais et au MUCEM). Photos noir et blanc sublimes qui nous rappellent la vraie Amérique, celle qui nous fascine encore : grandes étendues désertiques, structures d’enfermement des gratte-ciels new-yorkais, vendeurs de journaux, hamburgers, hot-dogs, motels incertains au bord des routes, petite bourgeoisie dans grosse Lincoln, mises en plies impeccables. Au Nouveau-Mexique : White Sands, en plein dans le désert un abri métallique pour une table de pique-nique avec une famille du dernier chic descendue de sa somptueuse voiture.

White Sands

Frank, Robert, photographe, né en 1924 à Zürich, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’espace Van Gogh : Sidelines. Un autre géant, plus encore peut-être que le précédent si c’est possible : en tout cas un père pour toute une génération. A commencé de bosser en Suisse pendant la seconde guerre mondiale, puis est allé à Paris, New-York dans les années d’après-guerre. A participé à la grande aventure des Kerouac et compagnie, d’où il résulte un livre magnifique, révolutionnaire en son temps, édité par Robert Delpire en 1958 : Les Américains. Préface de Kerouac. (on en a refait un tirage) : « Cette impression démente en Amérique quand le soleil brûle les rues et que la musique sort du juke-box ou d’un enterrement tout proche, voilà ce que Robert Frank a saisi dans de formidables photographies prises alors qu’il voyageait sur la route à travers presque quarante-huit Etats dans une vieille bagnole pourrie (grâce à une bourse Guggenheim) avec l’agilité, le mystère, le génie, la tristesse et l’étrange secret d’une ombre photographiant des scènes qui jusque-là n’avaient jamais été enregistrées sur la pellicule ».

Accident, sur la route 66

Graham, Paul, photographe, né en 1956 au Royaume-Uni, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’église des Frères-Prêcheurs : La blancheur de la baleine. Nous restons aux Etats-Unis. Cette exposition réunit trois séries de travaux réalisés entre 1998 et 2011 : American Night, a shimmer of possibility et The Present. Photos grand format, en couleurs. Paul Graham veut nous rendre sensibles à l’invisibilité, aux failles de notre système de perception visuelle. Le trop évident, par exemple, nous ne le voyons pas. La misère quotidienne, nous ne la voyons plus. Les papiers qui traînent, les mégots, les seringues, nous ne les voyons pas (enfin, ça dépend…). Alors pour cela, il fait voisiner de grandes photos très nettes où tout est explicite avec de grandes photos quasi-blanches où tout n’est vu qu’avec difficulté. Dans a shimmer of…, il fait des séries de photographies prises à quelques secondes d’intervalles. On reconnaît aisément de l’une à l’autre les mêmes personnages, mais ils ont changé de position, de place, d’allure. On s’attarde donc sur eux. Nous ne les aurions pas remarqués dans la rue, ils ont une deuxième vie sur ces vastes photographies qui sont comme des tableaux.

a shimmer of possibility

Guo, Yingguang, photographe née en 1983 à Beijing, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à la maison des Lices: La joie de la conformité. Photos et videos sur cet aspect terrifiant de la Chine contemporaine : les mariages arrangés. Un véritable marché auquel nos traditionnels vide-greniers ne peuvent rien envier. Yinguang Guo se place en caméra cachée et fait semblant d’être à vendre. Elle ne donne que son parcours universitaire : Master of Arts. Les vieilles viennent lui renifler sous le nez : « ça ne nous dit pas l’âge que vous avez », « je suis née en 1983 », la femme s’en va en tordant le nez.

Henno, Laura, photographe, née en 1976 à Croix (France), lauréate du prix Découverte des Rencontres d’Arles 2007, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à la commanderie Sainte-Luce : Rédemption. Toujours les Etats-Unis. Ici, Slab City au coeur du désert de Californie. Une vieille base de l’armée américaine abandonnée et dont il reste des semelles de béton (slabs) où peuvent venir s’amarrer toutes les jeunesses en détresse qui viennent là chercher une liberté illusoire dans un confort des plus précaires, refaisant des intérieurs de salon dans des camions et des bus rouillés, avec des enfants qui ont encore la possibilité d’aller à l’école comme seuls espoirs. Petites videos prises sur le vif qui nous font entendre des histoires presque aussi étonnantes que celle de la Turtle du livre de Gabriel Tallent.

Slab city

Kelly, Ellsworth, peintre né en 1923 à Newburgh (USA), décédé en 2015 à Spencertown (USA), est exposé en ce moment à la Collection Lambert, à Avignon sous le titre Lignes, Formes, Couleurs. Le roi de la « géométrie chromatique », bandes de couleurs qui vibrent les unes à côté des autres, changeantes selon l’angle du regard. Il n’étudie pas seulement la couleur, mais aussi la ligne, tirant d’objets concrets qu’il recopie (fleurs, fruits ou branches) l’abstraction pure de la ligne, une ligne sans contenu autre que la toile blanche.

Collection Lambert

Ellsworth Kelly

Li, Feng, photographe né en 1971 à Chengdu, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à la maison des Lices: Nuit blanche. Rencontres insolites dans les rues de Chengdu ou de Nanjing, l’envers du décor. De drôles de poupées mises en scène dans des paysages de tours modernes.

Li Feng

Loiseau, Christophe, photographe né en 1968 à Charleville-Mézières, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à Croisière : Droit à l’image. Les prisonniers (même à perpète) sont humains aussi. Christophe Loiseau a bénéficié d’une initiative de la direction de la maison centrale d’Arles pour les faire participer à des prises de vues d’eux-mêmes. Corps noués, visages fermés dans la nuit du décor carcéral.

Sailer, Gregor, photographe né en 1980 à Schwaz (Autriche), expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, au cloître Saint-Trophime : Le village Potemkine. Comme au bon vieux temps de l’impératrice Catherine quand son ministre Potemkine érigeait des façades en carton-pâte pour cacher la misère… mais ici ce sont de faux villages pour entraînement militaire, des cités arabes en plein désert pour simuler la guerre contre Daech ou de fausses villes allemandes en Chine pour montrer aux touristes… visions d’angoisse car aucune humanité n’est présente pour mettre un peu de vie. Le faux y est généralisé.

Soulages, Pierre, grand peintre français né en 1919 à Rodez, qu’il est inutile de présenter. A une rétrospective en ce moment à la Fondation Gianadda de Martigny (Valais, Suisse). Il a fait les vitraux de l’abbatiale de Conques. C’est le maître du noir absolu, qu’il a même baptisé « l’outrenoir ». Il y a des gens qui haussent les épaules, mais en général ils n’ont rien vu, ils ne se sont jamais plantés devant une de ses toiles immenses afin de ressentir en soi la complexité énorme que peut avoir un trait de brosse trempée dans la matière sombre, qui laisse sur la toile des stries, des reliefs et finalement une lumière sourde qui rugit comme un diamant sorti de l’ombre.

Soulages, peinture 260×202, 1963

Tabouret, Claire, peintre née en 1981 à Pertuis, est exposée en ce moment à la collection Lambert d’Avignon sous le titre : Les Veilleurs. J’aime beaucoup les tableaux de Claire Tabouret. Elle est experte en visages, des visages avec des couleurs mates, à plat, avec des teintes claires qui naviguent autour des formes et aussi parfois de drôles de taches qui maculent l’entour de la bouche ou des yeux, brouillant le regard, elle réunit aussi des visages dans de grandes compositions qui ressemblent à des photos d’école ou de choeur. L’une de ces compositions a été retenue comme affiche du festival In, les regards des enfants se posent sur nous comme des papillons envolés tout à coup d’un massif de fleurs.

affiche du festival d’Avignon

Wegman, William, photographe né en 1943 à Holyoke (USA), expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, au palais de l’Archevêché : Etre humain. L’exposition la plus drôle, et pourtant ce chien, mille fois répété dans des décors toujours renouvelés est plein de mélancolie. Un braque de Weimar baptisé Man Ray… excellent dans tous les rôles d’humain, de chirurgien à blonde, de promeneur de chien à George Washington, parfois déguisé en cube ou en éléphant, vierge Marie ou Tamino…

Promeneur de chiens

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Anne Dufourmantelle – II (éloge du risque)

Second texte, aujourd’hui, recopié d’Anne Dufourmantelle (dans « L’éloge du risque »). Comme je le disais la semaine dernière, ce texte-ci a pour objet la perception, non au sens de cet appareil bio-cognitif qui regroupe nos sens et nous donne accès aux informations contenues dans le monde, mais à celui de la psychanalyse, selon lequel on pourrait certes donner la même définition (car il s’agit aussi d’un appareil qui nous donne accès au monde), mais en l’élargissant considérablement – le titre du chapitre est : « D’une perception infiniment plus vaste » – puisque désormais la perception n’est pas celle d’un « je », mais celle d’un système qui l’englobe, va bien au-delà (ou en deça?) de « je » puisqu’il se réfère à une antériorité. Faut-il « se laisser envahir par la perception », comme semble le suggérer Anne Dufourmantelle ? Permettre cela, selon elle, c’est permettre à ce qui, en nous, capte et enregistre les informations de penser et de rêver.

Notre perception est bien plus vaste que les frontières de ce que nous appelons « je ». Mon corps, ma voix, les pensées qui me visitent, les visions qui me traversent, « cela » en moi qui voit, qui respire, qui entend, ressent plus loin que moi. Si la perception est charnelle et se rend visible à nous, elle est aussi, pour une part, ce qui en nous est dans un rapport d’immanence au monde. Paradoxalement, plus nous sommes un corps percevant, moins nous sommes conscients de notre singularité. Ce qui nous est donné là, venu de cette perception au spectre si large qu’il déborde de tout côté la conscience, reste encrypté, enregistré jusqu’au moindre détail. « Cela » en nous qu’un jour Freud a appelé inconscient, se souvient, se remémore de tout, pour nous, à notre place. Et nous, en danseuse immobile, nous tournons sur nous-mêmes, les yeux affolés face au vide, essayant de tenir droit, en bons petits soldats remplis de certitudes.

[…]

On pourrait croire que l’on se laisse rêver, distraire, qu’on aime aimer et que l’on se réjouit de la solitude, mais qui serait dupe… Nous doutons de notre perception comme nous doutons de notre désir. Nous sommes tyrannisés par l’angoisse de ne pas nous réaliser, par la peur de manquer notre vie comme si là, tout près, résidait la « vraie » vie, l’existence pleine de sens pour qui saurait s’en emparer, en profiter pleinement. Ce doute est notre double, qui nous persécute de son étrange et insistante douceur. Se laisser envahir par la perception, par les images venues de notre capacité perceptive infiniment plus vaste que le moi, c’est permettre à tout ce qui en nous enregistre, comprend, capte, entend, démêle, entremêle, ce qui en nous contient des informations sur plusieurs générations et a l’intelligence de multiples personnes, de plusieurs genres, animal compris et végétal aussi sans doute, de penser, de rêver. Et si oui, quel est le risque ? Celui d’entrer dans le domaine de la pénombre, de l’indistinction apparente, de la confusion des sens et des genres, de cela que nous atteignons parfois avec l’ivresse et la drogue et l’insomnie et l’état amoureux et la panique : une extra-lucidité qui nous enlève le fardeau de cent mille vies […]

Construire du blanc avec de la lumière, abandonner les dettes d’enfance et les règles truquées des rôles auxquels nous nous prêtons, et toute une économie qui veut substituer au désir le besoin ? Eprouver « le dérèglement de tous les sens », écrivait Rimbaud. Traverser les frontières de la perception au risque de perdre les frontières de sa propre identité, qui le ferait de gaieté de coeur ?

On se doute bien que si je parle avec émotion des écrits d’Anne Dufourmantelle, c’est parce qu’elle a fait notre admiration. Non seulement elle a écrit l’éloge du risque mais elle l’a vécu et en est morte. Qu’y a-t-il qui puisse nous laisser plus muets que le constat d’une pensée qui rejoint les actes qui la prolongent ? Cette femme était la compagne de Frédéric Boyer pour qui j’ai, sur ce blog, déjà confié aussi mon admiration (notamment à propos de ces deux livres : « Là où le cœur attend » et « peut-être pas immortelle » – poème consacré à la douleur d’avoir perdu l’aimée). Anne Dufourmantelle fait partie de ces êtres que l’on aurait aimé connaître (avec qui on aurait aimé être en analyse?) et qu’évidemment, on ne connaîtra pas, hormis par ses livres, auxquels il faut se reporter avec ferveur. Notre époque est tellement difficile à vivre, les prévisions sont tellement pessimistes que nous percevons confusément que rien ne s’améliorera tant que l’être humain ne sera pas disposé à descendre au fond de lui-même pour tenter d’identifier les causes les plus profondes de ses envies désastreuses, de comprendre les secrètes motivations d’un « moi » envahissant qui, sans arrêt, traduit, comme le dit la psychanalyste, « les désirs en besoins » et aboutit à cette situation bien connue où tout se résume en un équivalent-monnaie. Les objets technologiques ne correspondent plus à nos désirs (car nos désirs ne les ont jamais engendrés) mais à des besoins fantasmés, dont la réalisation épuise à tout jamais ressources énergétiques et beautés naturelles.

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Anne Dufourmantelle (1964 – 2017)

Une fois n’est pas coutume, je vais recopier quelques passages d’un auteur sans presque donner de commentaire. C’est parce que cet auteur, en fait une auteure (autrice?) est pour moi fondamentale. Philosophe et psychanalyste, elle a écrit, avant de mourir de la manière qu’on sait, quelques textes qui portent sur notre intime, développant une vision qui, à la lire, nous fait du bien car elle est plus explicative que de longs traités, qui seraient basés sur les neuro-sciences par exemple.

La psychanalyse, la référence à des penseurs difficiles (Derrida…) nous aident à démêler ce qui au fond de nous fait panique. Au-dedans de nous, ça hurle tout le temps, ça parle dans le désordre et ces paroles multiples parfois nous entraînent dans la panique, ou dans l’angoisse. Le discours psychanalytique ou philosophique au sens où l’entend Anne Dufourmantelle, nous aide à faire taire ce bruit.

Ceci dit, panique et angoisse sont deux choses différentes si l’on en croit le texte suivant. « L’angoisse n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère » dit Anne Dufourmantelle, alors que la panique, elle, est présente. L’angoisse, après tout, est consubstantielle à la vie, elle est ce qui se passe quand l’esprit essaie de se mettre en rapport avec lui-même, elle est le prix à payer. Pour quoi ? Pour notre liberté. La panique est enlisée dans le corps du maintenant, elle n’est pas liberté, elle est juste le moment où nous nous retrouvons en lutte avec nos démons, moment d’indécision où s’entend le fracas des armes, ou devrait-on dire plutôt des larmes. Anne Dufourmantelle nous explique ainsi ce qu’est l’angoisse. Dans un deuxième texte, elle nous parle de notre perception. Les deux sujets ne sont pas étrangers l’un à l’autre : l’angoisse limite notre perception. La panique encore plus. Car dans ces moments, nous sommes obnubilés par un « je ». Nous sommes persuadés que c’est un « je » qui parle, que nous sommes uniques, et cela renforce justement notre souffrance. Or, certes, un « je » se dit, mais il se dit à partir d’un fond, d’un espace, d’un écho, d’un temps d’avant, d’une antériorité. Présence de l’enfant en nous et, au-delà, devine-t-on, présence de celle de ceux qui nous ont précédé dans la lignée, père, mère, grands-parents… La « perception » au sens de notre inconscient n’est donc pas la perception des neuro-scientistes ou des cogniticiens, elle va au-delà. Elle rend compte d’un autre nous-même qui est peut-être celui qui se tient là à côté de nous et nous intime l’ordre « d’être mieux », de vivre mieux, nous fait sans arrêt douter de nous-mêmes en nous persuadant que nous ne sommes pas, ou pas encore, dans la « vraie vie ». Illusion pourtant (enfin, je le crois) car la seule vie est celle que nous vivons, il n’y en a pas d’autre et sûrement pas d’idéale ou de parfaite. Mais c’est comme si nous parlions dans une chambre d’écho avec une forte réverbération : nous aurions l’illusion d’être deux alors que nous ne sommes qu’un. Je ne sais pas si Anne Dufourmantelle évoque cela ou si c’est moi qui le rajoute à ce qu’elle veut dire. En tout cas, j’y pense car je me souviens d’avoir lu Clément Rosset, qui est d’une toute autre filiation philosophique, mais qui, lui aussi, dit que nous avons sans arrêt à lutter contre nos doubles alors que le Réel est un. Et qu’il ignore même la représentation.

L’angoisse est un écran de fumée jeté sur la conscience pour lui épargner d’avoir à faire la lumière sur ce dont elle ne veut rien savoir. La vérité dont l’angoisse nous protège est celle, le plus souvent, d’un combat qui fait rage et dont nous ignorons tout. Le mettre à jour nous obligerait à trancher entre deux ordres de loyautés indéfectibles, celle venue de l’enfance, de secrets et de généalogies tronquées, de mémoires de guerre et de silences sacrificiels hors de portée ou interdits, l’autre nous convoquant à une liberté détachée de tout passé. L’angoisse ressemble à une neige sur un paysage dévasté ; à première vue tout est blanc, intact, presque irréel. C’est seulement avec le dégel que les accidents du terrain apparaissent. L’angoisse, comme la neige, fait en sorte que rien ne se révèle, que tout reste enseveli sous l’anesthésie légère de ce froid mortel. Et pourtant le mal-être surgit, le ventre se noue, la tête est nauséeuse, le sommeil disparaît, les insomnies sont cruelles, vaines. L’angoisse ne peut pas empêcher le combat de refluer sur le territoire du corps, elle peut simplement tenter de le garder inconnu. On ne sait pas pourquoi, au fond, on est si chaviré. Le constat d’échec ne suffit pas à expliquer que l’émotion vous serre la gorge à en pleurer, chaque fois qu’on voudrait dire un mot. Elle attaque le corps pour que l’esprit ne sombre pas, pour garder la force de continuer un peu. C’est de notre esprit que se nourrit l’angoisse, mais c’est notre corps qu’elle nous réclame, et c’est le ventre noué et le souffle coupé qu’elle nous broie doucement de l’intérieur sans nous laisser reprendre vie. L’angoisse est un corps à corps presque entièrement immatériel. Son territoire de guerre est psychique mais son action est d’abord physique. Elle économise le vivant mais le fait aller doucement vers la mort.

L’angoisse est le risque qu’aucun de nous ne veut courir, car il atteint le sens même de ce qu’est « être ».

L’angoisse nous rappelle qu’être vivant n’est pas sans prix. Que ce prix même est exorbitant. Hors de toute mesure, et que nous n’aurons jamais assez de quoi le payer, qu’il nous faudra peut-être toujours être débiteur auprès d’un autre. Agissant souvent à retardement, elle n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère (comme par exemple dans la crise de panique), elle vient d’un temps antérieur, parfois antérieur à votre existence même, elle réclame ses droits à partir d’une autre scène. Elle est un théâtre d’ombres sans accès à la source lumineuse.

Nous sommes des maisons hantées par des plaintes dont on ne sait plus à qui elles appartiennent mais qu’on a fait nôtres. Ce qui nous reste, à nous, c’est une plainte à vif en travers du coeur. Et un manque lancinant, quotidien, qu’on tâche de maintenir à flot dans les limites du raisonnable. Selon les circonstances, ce sera un manque d’amour, de douceur, de reconnaissance, d’argent, d’enfant, de liberté, de plaisir, tout cela emmêlé, à vif. Avec pour seul témoin de ce manque, l’enfant que nous étions. Un enfant qui exige réparation au centuple et au même titre, au même endroit, devenu le tyran de l’adulte, son tourmenteur quotidien. Notre hantise est la sienne, parce que son temps à lui ne passe pas. Ne passera plus jamais. Il est le temps figé du trauma. Il arrive que l’analyse puisse accueillir ce manque […] L’enfant fantôme est reconnu, pour un temps il accepte de surseoir à l’économie infernale de la dette, son recouvrement impossible.

Le chemin de la liberté spirituelle, c’est la reprise, disait Kierkegaard. Comment dire à cet enfant, tu n’obtiendras pas réparation, pas à l’identique, peut-être pas du tout… Désenvoûter la maison hantée que nous sommes ce n’est pas faire que rien n’y soit arrivé, qu’il n’y ait pas eu de charniers de guerre à proximité, qu’un secret n’ait pas été scellé entre quatre murs. L’enfant en nous peut-il l’accepter ? Comment ne pas se résigner, mais l’aider à rendre grâce pour ce qui est.

Le mélancolique est celui qui refuse d’oublier, comme le rappelle Derrida. Contre toute raison qui voudrait l’apaisement et l’oubli, l’effacement progressif de la blessure par le temps, le mélancolique maintient sa douleur envers et contre tout. Ce qui fait dire à Derrida : « Il faut la mélancolie ». Alors faire la part à toute mélancolie, c’est-à-dire, admettre l’inguérissable, et du fait peut-être de l’accueillir comme ce qui ne pourra être comblé, souffrance qui ne pourra être allégée, le manque alors devient la matière même d’élévation du désir, le lieu d’une relance de vie, pas seulement d’une espérance, mais un mouvement qui porte la vie […] Le manque comme l’angoisse sont des faims spirituelles, les éprouver comme telles ne nous épargne pas leur négativité, voire leur morbidité, mais elles peuvent devenir un vecteur de puissance dont la liberté est le nom.

(extrait de « Eloge du risque », ed. Payot-rivages)

/à suivre/

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De la musique en économie libérale

Valais – au pied du Dolent

La Suisse est un pays riche et heureux. Tant mieux pour les Suisses. On dit souvent que c’est un pays de cartes postales, mais mieux encore, élaborant sur le fameux paradoxe de la carte et du territoire, on peut dire qu’elle est une carte postale d’elle-même. Apparemment, tout va bien en Suisse. Le président actuel de la Confédération, un certain Alain Berset (inutile de s’en souvenir, il changera l’année prochaine) est un bel homme affable qui semble dire à tout le monde : soyez heureux. Peu de risque de scandale, peu de risque d’attentat. La constitution helvétique a ceci d’intéressant que le Président a surtout une fonction symbolique, représentative, il a peu de pouvoir, en tout cas pas plus que ses six collègues du Conseil Fédéral. Et il change chaque année. Le viser dans un attentat n’aurait donc aucun sens, il peut négliger les problèmes de sécurité et probablement se déplacer de concert en concert ou de festival en festival sans garde du corps, du reste qui le reconnaîtrait ? Heureux pays qui ne risque pas une affaire Benalla en plein été…

Festival de Verbier (CH)

Long préambule pour annoncer la tenue d’un Festival, celui de Verbier. Festival de musique (classique) qui existe depuis vingt-cinq ans, et que l’on doit à l’amour de Barbara Hendricks pour ce coin du massif alpin. Elle avait épousé un riche suédois, un certain Martin T:son Engstroem qui est toujours à la tête du Festival. Mais, allez savoir pourquoi, en ce vingt-cinquième anniversaire de création, sur les plaquettes, les programmes, les affiches tous plus luxueux les uns que les autres, le nom de la cantatrice est occulté, elle n’existe plus, la pauvre, alors que son (ex-) mari, lui, trône.

Barbara Hendricks

Tout comme brillent les marques prestigieuses qui donnent leur concours à l’organisation. Ce 30 juillet, on y donnait, le soir, à la salle dite « des Combins », un concert avec l’orchestre du Festival sous la direction de Gabor Takacs-Nagy. En première partie « les septs paroles du Christ » de Haydn : difficile de faire plus ennuyeux. On avait cru bon de pimenter l’interprétation de cette oeuvre, qui a nécessairement sept parties, d’autant de lectures de textes dans plusieurs langues (anglais, allemand, français, russe, italien, hongrois) évoquant la guerre de 14 (Apollinaire y figurait heureusement) afin de commémorer (un peu en avance) le centième anniversaire de l’armistice. Intention louable, mais absence de traduction et surtout : peu de liens avec l’oeuvre de Haydn… Bref, tout cela vous avait l’air de cheveux sur la soupe. En deuxième partie, heureusement, nous fûmes rejoints par le pianiste Andras Schiff (ce devait être Radu Lupu, mais, malade, celui-ci demanda à être remplacé) pour une exécution magistrale du concerto n°4 de Beethoven suivi d’une mélodie de Schubert (Mélodie hongroise D. 817). Cela vous réveille un homme fatigué par une marche en pleine chaleur, l’après-midi, autour de la montagne de la Dotse.

Mais, comment dire… quelque chose n’y était pas. Le public, sans doute. Peu de jeunes. Beaucoup trop de têtes blanches, mais encore cela ne ferait pas trop de problème, après tout, les vieux (dont je suis) ont bien droit à leurs spectacles… non, ce qui choque ce sont les tenues, les robes un peu trop échancrées, les couches de maquillage trop épais, les voilettes blanches qui rappellent des époques surannées, ces mains gantées qui tiennent des coupes de Champ’ à 18 francs suisses (la coupe). Public restreint qui mêle les authentiques mélomanes (bien sûr il en existe) à ceux qui viennent là principalement pour paraître. Les places « bon marché » (ou « pas trop chers », c’est-à-dire 50 francs suisses) sont très peu nombreuses, elles forment une rangée du fond et quelques sièges sur les bords : elles sont très vite réservées. On s’attendrait à une salle pleine, mais dès l’extinction des lumières, on se rend compte qu’il n’en est rien, la salle n’est qu’au tiers pleine, alors les spectateurs peuvent descendre, aller occuper les places bien plus chères, et ainsi ceux qui recherchaient les places « bon marché » mais s’y sont pris trop tard auront été exclu d’un concert auquel ils auraient pu assister…

Et ce glissement du faire (de la musique, d’un instrument) vers le paraître, qui plus est du paraître en public, est loin de n’affecter que ledit public, puisqu’il atteint le cœur de la musique même : les musiciens, qui sont « vendus » sur des plaquettes glacées comme des Lamborghini ou des hôtels cinq étoiles, les musiciennes surtout qui désormais ne sauraient se contenter d’avoir du talent, voire du génie, il leur faut aussi le look. Yuja Wang (piano) et Amanda Forsyth (violoncelle) exposent leur physique glamour sur les programmes comme si le charme de leur anatomie « expliquait » leur génie musical…

Je me souviens des mots de mon voisin et ami, Franck, professeur de musique à l’Ecole de Musique de Saint-Martin d’Hères : à ce rythme-là, la musique que l’on définit encore comme « classique » va-t-elle exister longtemps ? Parmi les jeunes, elle n’intéresse qu’une toute petite minorité : quelques enfants des classes supérieures qui ont eu le privilège de pouvoir acheter un instrument de musique (souvent très cher) et de suivre des cours avec de bons professeurs….L’ensemble du public potentiel, lui, sera de plus en plus rebuté par ce décorum, ce faste inutile, ces apparences « vieux jeu », cette évidence que la musique est déviée du rôle qu’elle avait et devrait toujours avoir de recherche esthétique vers l’instauration d’une marque de distinction. Les places très chères souvent ne seront occupées que par des personnes prestigieuses invitées par l’organisation du Festival ou par les annonceurs publicitaires afin de donner du clinquant et du « chien » au Festival ou aux entreprises qui le patronnent.

la belle Yuja Wang

On me dira que c’est là le destin de l’art en économie (ultra) libérale. C’est sans doute vrai. Heureusement, il se maintient en France des manifestations d’un tout autre type, où la chaleur humaine et l’enthousiasme mènent la danse, tel le festival d’Avignon, et qu’il faut préserver à tout prix. J’ose espérer que même les plus « libéraux » en France l’ont compris.

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