Sur les pas du Caravage – II

Etes-vous allés à Tarquinia ? Ainsi pourrait commencer un roman de Marguerite Duras. Tarquinia existe. Pas seulement ses petits chevaux, encore que lesdits petits chevaux sont ce qu’il y a de plus beau à voir à Tarquinia, et pas qu’à Tarquinia : dans le monde tout entier. Si on lit le roman évoqué ici, on ne connaîtra rien ou presque rien d’eux. On saura seulement : « parce que les guides, ils sont paresseux, et ils ne vous montreront pas les petits chevaux. Si vous ne devez pas les voir, alors ce n’est pas la peine d’y aller ». En réalité, le roman, c’est sur autre chose : « c’est ça l’amour, ça n’existe pas. L’amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça […] S’y soustraire, on ne peut pas. Comme à la vie, avec sa beauté, sa merde et son ennui ». Il sera dit donc qu’il y a toujours quelque chose de l’amour à Tarquinia.

Les chevaux ailés de Tarquinia, qui décoraient autrefois l’Ara della Regina, temple étrusque de Tarquinia du IVe siècle av. J.-C

Quant aux petits chevaux, vous les verrez sûrement. Pas besoin de guide pour ça. Même en marchant dans la rue centrale, le soir, de nuit, vous les verrez : au deuxième étage du musée, le palais Vitelleschi, ils laissent la lumière allumée pour que les passants, d’en bas, puissent les entrevoir. Après, c’est une façon d’attendre le lendemain, ça ouvre à neuf heures, on peut les voir de près avec le même billet qui a servi, la veille, à aller arpenter la nécropole, autrement dit errer parmi les tombes, à chacune d’elles, effectuer le même rite : descendre l’escalier qui va vers son intérieur, presser le bouton de la lampe et admirer un mur d’en face, une porte parfois surmontée d’un fronton orné de divers animaux (des léopards, des loups, des oiseaux), puis les murs de côté où sont représentés le plus souvent des banquets, avec des libations, des corps allongés, des serviteurs nus, une jeune fille gracile (« la pulcella »). Les tombes ont pour noms : des Taureaux, des Chasseurs, des Lionnes, de la Pucelle, de la pêche et de la chasse etc. découvertes entre la moitié du XIXème siècle et celle du XXème, datant d’environ cinq cents avant J. C., tombes étrusques donnant témoignages des mœurs de ce peuple qui s’est lentement éteint sans doute absorbé dans la masse de population qui colonisait un territoire qui va du sud de la Toscane au nord de la Campanie et qui englobait, bien sûr, Rome, dont les derniers Rois, à ce que l’on dit, furent étrusques : Tarquin l’Ancien, Servius Tullius et Tarquin le Superbe (après lui, instauration de la République). On a parfois présenté les étrusques comme des gens « qui savaient vivre », ils aimaient festoyer, ils aimaient rire, quand on représente ainsi un couple défunt, à moitié allongé sur une couche qui tient lieu de couvercle de tombe, on les voit sourire. Ils étaient probablement persuadés qu’après la mort la vie continue, d’où toutes ces fresques et tous ces objets qu’on ne voit plus entreposés dans leurs lieux d’origine, mais au mieux dans des musées, comme celui de la Villa Giulia à Rome, d’où aussi sans doute qu’après une période initiale où les corps furent incinérés (autour du VIIème siècle avant J.C.), ceux-ci ne le furent plus mais furent embaumés comme pour être prêts à resservir.

Tombe étrusque – Nécropole de Tarquinia – Tombe des Léopards, 473 aC

Les étrusques vivaient sur des promontoires, grâce à cela, lorsque nous sommes au sommet de la métropole, nous découvrons un panorama magnifique, tout de verdure, avec un fleuve (Marta) qui semble partir droit face à nous mais en réalité nous vient du lac tout proche de Bolsena, et, au loin, les monts bleutés des Apennins. Pour aller à Tarquinia, comme pour en venir, on passe obligatoirement par la ville de Civitavecchia, qui nous rappelle quelque chose, oui bien sûr, Stendhal, qui y fut consul de France pendant une bonne dizaine d’années (ce qu’une plaque rappelle à l’angle d’un immeuble donnant sur le port, où il porte le nom d’Arrigo Beyle).

Les deux Caravage de Santa Maria del Popolo

Le retour à Rome se fait dans de bonnes conditions si l’on prend le train omnibus qui s’arrête dans des lieux que notent les guides parlant des étrusques, comme Cerveteri, et diverses stations balnéaires. On arrive à Termini tout frais pour de nouvelles explorations sur les pas des grands peintres et sculpteurs et, comme précédemment sur ceux du Caravage. Car il nous en reste à voir, notamment ceux de la piazza del Poppolo, à l’abri qu’ils sont de Santa Maria, exaltant cette fois la conversion de Paul ou la Crucifixion de Saint Pierre. Sans compter ceux du Vatican et du Musée capitolin. Au Vatican : la mise au tombeau du Christ, au Capitole : la diseuse de bonne aventure. Des schémas différents, mais toujours des volontés de nous surprendre, nous faire tomber à la renverse comme ce pauvre Paul qui, sur le chemin de Damas, reçoit une illumination qui le fait tomber de cheval, à la renverse, le cheval lui-même est apeuré, on ne comprend pas l’enchevêtrement des pattes, entre celles du cheval pie et les jambes du palefrenier et celles de Paul, on croit que le cheval a cinq pattes, on réalise que celles de devant sont repliées à l’avant et que ce que l’on a pris pour des pattes était les jambes du palefrenier, lequel a l’air de faire son travail sans se préoccuper de ce qui se passe autour de lui, cette lumière blanche, lui, il s’en tape. Des critiques d’art sérieux ont pensé que là, Merisi s’était un peu planté. François Quiviger dit : « la confusion des pieds et des jambes au centre du tableau traduit les difficultés du peintre à composer sur grand format ». Comme il y va… moi je crois plutôt qu’une difficulté pour ces commandes résidait dans le fait que les tableaux n’étaient pas destinés à être vus de face, mais le plus souvent de côté, disposés qu’ils étaient sur le mur latéral des chapelles, d’ailleurs c’est la même chose pour la Crucifixion de Saint Pierre, la croix est disposée pour qu’on la voie de profil plus que de face, mais qu’importe. Ce tableau a ceci de formidable que la forme de la croix est reproduite dans sa composition globale : l’axe vertical, incliné, est formé par le dos d’un porteur qui tire la croix pour la mettre la tête en bas, se poursuivant dans le coin inférieur gauche par les fesses et les jambe de celui qui soulève Saint-Pierre, l’axe horizontal, oblique lui aussi, n’est autre que le corps du supplicié mais une lecture rapide peut faire croire que les fesses et les jambes prolongent le buste de Saint Pierre, en tout cas, les deux bras sont parallèles, celui de Pierre, déjà cloué sur la croix, celui du porteur qui s’arc-boute sur le sol afin de soulever l’ensemble, quel incroyable dynamisme… Ce qu’il y a de renversant chez le Caravage ce sont toujours ces corps, ici tellement puissants. Ce ne sont pas de pauvres saints malheureux que l’on martyrise mais toujours des athlètes, des hommes forts, des hommes dont la puissance nargue celle, supposée, des bourreaux. Comme si la vie c’était eux qui l’incarnaient, même dans la mort. La mise au tombeau du Christ, au Vatican, est un tableau extraordinaire surtout par sa composition : c’est le quart du cadran d’une horloge. En partant du haut, les bras de Marie de Cléophas sont levés et implorent Dieu, Marie-Madeleine a la tête dans l’ombre et se recueille et Marie, la mère du Christ, regarde ce dernier. Sous elle, Saint-Jean vêtu de rouge soutient le buste tandis que le plus visible, Nicodème, qui nous fait face et semble nous prendre à témoin, a l’air de faire le plus pénible, quant au corps du Christ, il est là encore celui d’un homme vigoureux et solide, moins livide en tout cas que ce à quoi l’on pourrait s’attendre.

deux Judith, celle du Caravage et celle d’Artemisia

La diseuse de bonne aventure, du Musée du Capitole, reprend un thème classique de l’art populaire, en cela, il s’éloigne des autres tableaux, on souffle un peu, nous ne sommes plus dans l’exaltation mystique, ni dans la force, ni dans la puissance de la foi, mais dans l’ordre du plaisir et des jeux. Elle lui lit les lignes de la main, mais en même temps, elle lui pique sa bague, à ce benet joufflu. On va trouver la même chose à Barberini, mais dans un style un peu différent bien qu’inspiré par Caravage, de Simon Vouet : le jeune homme n’est plus joufflu et les femmes se mettent à deux pour le gruger, pendant que l’une lit les lignes de chance, l’autre soutire la bourse. A Barberini, Caravage est représenté par l’un de ses tableaux les plus célèbres, Judith et Holopherne, n’y revenons pas, c’est sans doute le tableau le plus terrifiant, le plus expressif, Merisi n’y va pas par quatre chemins, la tête que Judith coupe, on la voit hurler, le sang gicle, Judith a l’air un peu dégoûté tandis que la servante tremble d’horreur. Si nous cherchons un peu dans les livres, nous trouverons une autre Judith tranchant la tête d’Holopherne, plus lourde de sens encore puisqu’il sera, cette fois, l’oeuvre d’une femme, peut-être la seule peintre femme de la Renaissance dont nous ayons gardé la trace, la fameuse Artemisia Gentileschi, fille d’Orazio dont nous parlions la semaine dernière, inscrite dans la lignée de son père et donc du Caravage, et elle, la force de son geste pictural était portée au paroxysme par le fait qu’elle-même avait été victime de viol : le mouvement #metoo déjà perçait en ces années 1600, et peut-être nous le devons en partie au génie du Caravage. Au Campo Marzio, nous nous apaiserons en regardant la Madone aux pélerins dont nous admirerons la blancheur du cou et de la clavicule, tenant dans ses bras l’adorable bébé présenté au regard attendri de deux paysans aux pieds calleux.

deux diseuses de bonne aventure, celle du Caravage et celle de Vouet

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Sur les pas du Caravage – I

Rome du 13 au 20 mars. Trop à dire ? Ou trop peu, par rapport à cette richesse inouïe d’un univers qui nous balade des Etrusques à l’art contemporain, au travers des siècles de la Renaissance, des faramineuses constructions des Papes, des tracés d’avenues récentes au travers des quartiers du Moyen-Âge, où Giordano Bruno voisine avec le cinéma Farnese, en face du palais de la chancellerie du Vatican, lui l’hérétique, le découvreur des univers infinis (« Sur la base des travaux de Nicolas de Cues puis de Copernic, il développe la théorie de l’héliocentrisme et montre, de manière philosophique, la pertinence d’un univers infini, qui n’a ni centre ni circonférence, peuplé d’une « quantité innombrable d’astres et de mondes identiques au nôtre » » wikipedia). Giordano Bruno face aussi à la librairie Fahrenheit 451, il faut du génie pour l’inventer, lui qui fut brûlé vif pour des livres (cette librairie expose dans une petite vitrine un exemplaire original de l’œuvre de Bradbury, dédicacé par l’auteur).
On voit cela au Campo dei Fiori, autrefois marché aux fleurs comme son nom l’indique, et que nous connûmes, il y a plusieurs décennies, bordé d’ateliers divers, rétameurs, menuisiers, fabricants de cadres et aussi luthiers – comme notre ami Claude Lebet qui y avait son magasin où affluaient toute la fine fleur des violonistes et violoncellistes, les Tortelier, les Szerynk, les I musici. Musiciens comme les anges qu’on voit à la Pinacothèque Vaticane, signés Melozzo da Forli, sur des fragments de fresques arrachés à la basilique des Saints-Apôtres, aux yeux tendres et reflets blonds dans les chevelures bouclées.

Mellozzo da Forli


Sur cette place encore, j’ai le souvenir d’avoir bu, au soleil de mai, des Frascati, c’était bien avant la mode des Spritz, qui emplissent tous les verres des touristes sans doute séduits par cette couleur orangée, cette substance pétillante qui évoque la légèreté du gaz, auréolée d’un zeste, mais qui, quand même, sont nettement moins bons.
Tout près, pour manger le soir, je conseille le restaurant I Ditirambo, le poulpe y est rôti juste ce qu’il faut pour que la surface de la chair soit croustillante, couchée sur un lit de purée de céleri avec des soupçons de truffe. Et les desserts… Les mille-feuilles là-bas sont faits de très légères tuiles plantées verticalement dans la crème, dont la saveur s’éparpille au fonds de nos palais sans qu’on n’y perçoive rien qui colle ou qui pèse.
Rome, la grâce bien sûr, et quand on y pense c’est en premier le Caravage qui vient à l’esprit. N’étions-nous justement pas là en grande partie pour lui ? Pour le suivre à la trace, des fonds de chapelle d’églises (Saint-Louis des Français, Santa Maria del Poppolo, Sant’Agostino) aux voluptueux palais transformés en musée comme à Doria Pamphilj ou à Barberini ? Et nous l’avons suivi, et nous avons retrouvé la grâce de l’ange dans le petit Jean-Baptiste du premier palais cité, nu sur sa couche blanche et rouge, enserrant de son bras droit la tête innocente de son mouton préféré, et plus encore peut-être dans l’ange – justement – qui nous présente son dos vaguement vêtu d’un voile blanc au premier plan d’un Repos pendant la Fuite en Egypte où il sépare, verticalement, deux univers, celui, terrestre habité par Joseph qui lui tient la partition qu’il exécute au violon, et celui, céleste et inondé de clarté d’une Marie chérissant tendrement un Jésus qui, enfin dans l’histoire de l’art, nous apparaît comme un vrai bébé, dormant en toute sérénité dans les bras de sa mère. Les spécialistes ont identifié la partition, on dit même que des musiciens l’ont interprétée : Quam pulchram es, composé par Noël Bauldewijn sur des vers du Cantique des cantiques : « que tu es belle et que tu es gracieuse, amour, dans tes délices ! Voici que ta taille est semblable à un palmier et tes seins à des grappes ! ». Dans une pose similaire à celle de Marie, mais sans le bébé, on trouvera à côté une Madeleine pénitente presque aussi émouvante. Il est bouleversant de penser que tant de religion et de foi, en un temps où il était impossible de se dire autre que croyant, ont pu, malgré la rigueur des dogmes, donné tant de beauté sensuelle, tant d’allusion à un amour qui ne serait en rien limité à Dieu, mais s’incarnerait dans les formes les plus harmonieuses, des poses parfois lascives et des nudités que peut-être aujourd’hui on n’oserait plus exposer par peur d’une réprobation face à ce qui pourrait sembler recherche d’image coupable. Des prélats de l’époque, plus tolérants que certains d’aujourd’hui, comme l’archevêque de Milan Federico Borromeo, ne trouvaient rien à redire : pour eux, nous dit le catalogue, « la nudité des anges est le signe qu’ils ne peuvent être contaminés par les misères humaines, alors que les pieds nus se rapportent à la liberté et à la pureté des choses terrestres ». Allez donc dire cela aujourd’hui…


En pensant à ces pieds, justement, que je m’étais plu, il y a peu, à comparer à ceux dessinés par une grande artiste moderne (Lucie Geffré), nous vient à l’esprit le couple de paysans pauvres se prosternant devant Marie (la Madone et les pélerins) que nous avons vu à l’église Sant’Agostino, dont l’homme laisse paraître la plante de ses pieds. Une vieille dame admiratrice ne put s’empêcher de me dire que le tableau avait été d’abord refusé parce que l’on avait trouvé « les pieds trop sales » et cela la faisait bien rire.
Ces tableaux ne sont pas seulement des images pour exciter nos sens, ils sont aussi des interprétations, des récits bibliques, voire même des conceptions philosophiques ou des prises de partie dans des débats. Le merveilleux tableau au centre de la chapelle Contarelli montre Saint Matthieu conduit par un ange pour écrire son Evangile. Le commentaire nous dit que, primitivement, la main de l’ange touchait le saint, mais que suite à des débats théologiques, on convint, et Merisi (le vrai nom du Caravage) convint aussi, qu’il ne fallait pas montrer un tel contact qui aurait pu faire penser que l’ange avait dicté le texte à Matthieu, alors qu’en réalité il n’avait fait que le lui inspirer. Ainsi, la figure de l’ange se replie-t-elle en un monde autonome, on serait tenté de dire une monade, disjointe de celle de l’écrivant, deux mondes parallèles qui n’échangent entre eux que par l’écriture, n’est-ce pas déjà percer le mystère de la littérature ?
Toujours dans cette chapelle, l’un des tableaux les plus célèbres du Caravage représente la vocation de Matthieu, l’un des plus émouvants, des plus forts intellectuellement parlant, où le Christ, guidé par Saint-Pierre (en fait, le Christ est un peu masqué par le dos de Saint-Pierre, leurs mains désignatrices sont parallèles, l’une, celle du Saint, étant évidemment plus caleuse, plus terrienne que celle de Jésus qui, elle, est aérienne, sûre d’elle et informée) s’adresse en un éclair à ce jeune homme bouleversé qu’est Matthieu. Cela se passe paraît-il à un bureau de douane et les comparses du jeune homme comptent leurs sous, indifférents à ce qui se passe autour d’eux, aucun d’eux ne songe qu’il vit un moment important. Ils sont sous une fenêtre mais aucune lumière n’en sort car la lumière du tableau vient d’ailleurs, et cela non plus, les compteurs de sous ne le remarquent pas. Il y aurait ainsi une autre lumière que matérielle ? Une autre substance que celle de l’argent ? Il y aurait ainsi un moyen d’échapper à l’ère de la marchandise ? C’est tout ce que raconte ce tableau et ce sont les questions qu’il pose, encore présentes, encore actuelles et même plus que jamais actuelles. Peint aujourd’hui, ce tableau s’intitulerait peut-être : « est-il une voie hors du Capital ».


Bouleversement encore au palazzo Barberini (aujourd’hui transformé en musée national) à l’occasion d’une exposition consacrée à l’image de Saint François d’Assise, où l’on voit surtout l’un des plus proches amis du Caravage, Orazio Gentileschi (le père d’Artemisa), en butte au procès intenté par Giovanni Baglione, qui évoque la figure du saint homme dans les bras d’un ange, semblant jouir de l’extase la plus parfaite, moment de grâce où, là encore, l’amour divin se révèle n’être qu’une autre face de l’amour terrestre.
Même musée, salle juste à côté, un portrait troublant qu’on ne sait trop attribuer (est-ce à Guido Reni ? Ou à un certain Cantofoli?) dont on présume qu’il représente une certaine Beatrice Cenci. Rencontre, coïncidence : deux jours avant, nous avions rendez-vous avec un vieil ami – professeur de logique à la Sapienza, aujourd’hui à la retraite – sur la place qui porte ce nom (située dans le quartier du Ghetto – nous allions ensemble dans un restaurant, sorte de cantine juive, nommée Yotvata) et il nous avait raconté l’histoire de cette héroïne romaine qui avait tué son père dont elle refusait les avances et qui, pour cela, fut jugée puis exécutée en 1599. Goethe disait de ce portrait qu’il y avait dans le visage plus que ce qu’il n’avait jamais vu dans aucun visage humain. Comment ne pas faire le lien aujourd’hui avec les héroïnes iraniennes qui affrontent l’atroce répression d’un régime honni. Beatrice Cenci comme figure de la résistance féministe analogue à la courageuse Reyhaneh Jabbari, 19 ans, ayant poignardé l’homme sur le point de la violer, accusée de meurtre et condamnée à mort, qu’on voit dans le film « Sept hivers à Téhéran » ?

Mais j’en dirais et j’en dirais… tant il y a de choses à dire sur Rome et sur Caravage.

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Un Nabucco (à Bienne) annonciateur d’apocalypse

De passage encore une fois à Bienne (Biel) en ce début mars, j’y ai vu une représentation de Nabucco par le Théâtre / Orchestre de Bienne Soleure et comme les autres fois j’ai été ébahi par la qualité du spectacle, pas seulement à cause des chœurs et des solistes, tous très bons, mais aussi en raison de l’intelligence de la mise en scène. Avouons-le : je ne m’attendais pas à cela. Je n’ai vu Nabucco qu’une seule fois dans ma vie, c’était à Rome dans un opéra un peu sinistre avec des décors de carton-pâte et des chanteurs et chanteuses figé.e.s comme au garde à vous devant des régiments de hallebardiers. Bien sûr, le peuple romain reprenait en chœur le « va, pensiero » mais cela tenait pour moi plus du folklore que de l’enthousiasme. Je m’étais ennuyé et je ne voyais donc pas ce que ce vieil opéra poussiéreux de Verdi allait m’apporter.

Eh bien, il fallait que je me détrompe : cet opéra avait à nous dire bien des choses, mais cela n’aurait pas été visible sans la force de la mise en scène par Yves Lenoir, jeune metteur en scène français qui a déjà travaillé avec les plus grands (Romeo Castellucci, Ivo van Hove entre autres). Yves Lenoir joue à fond la carte de l’actualité, des drames contemporains, de l’éventualité d’une apocalypse. On se fiche un peu, et il se fiche un peu, de l’histoire biblique : Nabuchodonosor, on le sait, était le roi des Assyriens et il voulut asservir le peuple hébreux guidé par Zacharie. Verdi en fait un homme tourmenté qui, à la fin, va se convertir au rite hébraïque, non sans qu’il y ait eu auparavant moult péripéties. Deux de ses filles, Abigaïlle et Fenena sont compromises dans l’histoire. La première, qui n’est pas vraiment sa fille semble-t-il, mais une esclave, a l’ambition de devenir reine à la place de son père, la seconde, elle, est tombée amoureuse de celui à qui elle a sauvé la vie en le sortant des geôles paternelles, Ismaël, et elle a rejoint le camp des Hébreux. A la fin, Nabucco perd la raison (il met sa couronne à l’envers!), mais garde assez de lucidité pour vouloir sauver sa fille Fénéna et, pour cela, il empêche le massacre des Hébreux. Abigaïlle se suicide et, en mourant, demande pardon. Le nouveau règne de Nabucco sera placé sous le signe du dieu des Hébreux.

photos extraites du site tobs.ch

Yves Lenoir n’en est pas resté là. Son envahissement de la terre de Judée par les troupes assyriennes a tout de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, et Nabucco surgit sur scène en habit militaire moderne orné de multiples galons et médailles à la façon des généraux de cette armée. Nabucco est une sorte de Poutine, du moins de ce Poutine que l’on a imaginé fou ou malade au début de cette guerre – on ne sait plus aujourd’hui si c’était bien le cas, fou ou cynique ? Fou ou homme de pouvoir banal qui ne tient qu’à garder son poste, à accomplir ce projet dont il s’est imaginé être le porteur, celui du rétablissement de l’empire soviétique ? – il veut détruire Jérusalem comme l’autre a voulu détruire Kyiv.

Etonnement quand ceux et celles qui composent le chœur revêtent l’habit des déportés : mais c’est que cette histoire est aussi histoire d’une tentative d’anéantir le peuple juif. Rien de contradictoire avec Nabucco – Poutine : ce dernier est le descendant de Staline comme Nabuchodonosor était celui de son père Nabopolassar, et l’anti-sémitisme a sévi aussi sous le régime soviétique.

Au début du premier acte, le rideau se lève sur un amoncellement de corps, étrangement ils se lèvent, on croirait une hallucination, comme si les morts de Boutcha ou de Izioum reprenaient vie.

Plus tard dans la pièce, ce sont des vêtements qui jonchent le sol, qui seront transformés, après l’entracte en amas de plastique : le Capital nous ronge, nous avançons vers une apocalypse. Des hommes (ou des femmes) en combinaison anti-nucléaire essaient d’éteindre les premiers incendies.

Mais dans Nabucco, à la différence peut-être de notre monde actuel, il y a une rédemption : Assyriens et Hébreux se tiennent unis par la main et défilent en portant des pancartes sur lesquelles on imagine qu’il y a d’écrit : « No war ». Un nouveau Dieu s’impose. Avant le « va, pensiero » (magistralement interprété), des couples viennent s’enlacer sur le devant de la scène : Yves Lenoir croit encore en l’amour, c’est que l’amour est encore possible.

Mais pour nous qui vivons dans ce XXIème siècle, quel dieu s’imposera et prendra la suite du Capital ? Les morts de Boutcha seront-ils vengés ? Un Tribunal siègera-t-il enfin pour condamner les crimes de guerre ? Serons-nous sauvés in extremis avant que les bombes n’éclatent, et que nous soyons contraints à parcourir la Terre avec des masques et des combinaisons pour nous protéger des radiations ? L’amour sera-t-il encore possible demain ?

Yves Lenoir met au devant de la scène un futur qui pourrait être proche, c’est paradoxal et très audacieux pour un opéra que l’on aurait pu croire désuet, c’est ce futur qui nous vient parfois sous forme de fantasme, où l’Histoire tout à coup se bloque et où les rapports s’inversent, annonciateurs de temps indicibles, le chef devient soumis à un ordre (religieux) qui lui paraît plus puissant que lui-même, même les relations homme-femme sont inversées, la fille d’esclave Abigaïlle se voit en dominatrice, avec sa sœur elles forment un couple de rivales prêtes à asservir ce pauvre Ismaël à leur bon plaisir, finalement elle devient lucide et, alors, préfère mourir. A ce moment le metteur en scène fait d’elle un corps envahi de soubresauts qui se convulse sur scène. L’amour est certes passé furtivement sur la scène, mais on apprend que Verdi avait censuré les passages plus tendres que lui avait suggérés son librettiste, l’amour entre Fefana et Ismaël ne devait pas être montré, il n’était pas le sujet, comme s’il avait voulu détourner la conscience du spectateur de ce retournement annonciateur de lendemains apocalyptiques.

Décidément ce Nabucco était de notre temps.

Un peu comme si nous devions revivre les temps bibliques. Mais sous quelle forme ? En accéléré ? En mieux ? En pire ?

Bravo à Yves Lenoir et à cette troupe qui a si bien réalisé ce qui lui était proposé (y compris de se mettre à nu quand le « scénario » l’exigeait).

Distribution

Direction musicale : Franco Trinca Mise en scène : Yves Lenoir, Décors: Bruno de Lavenère, Costumes: Jean-Jacques Delmotte Avec Michele GoviGiorgi SturuaAlexey BirkusSerenad UyarAnna PennisiFélix Le Gloahec*Konstantin NazlamovMira Alkhovik*

*Étudiant-e-s de la Haute École des Arts Berne, Studio Suisse d’opéra

Chœur TOBS, Orchestre Symphonique Bienne Soleure

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Poésie ukrainienne

Le 23 février, veille du premier anniversaire de l’entrée des troupes russes en Ukraine, nous faisions à Nyons une veillée pour l’Ukraine (dont j’ai déjà donné le compte-rendu sur FB) qui réunissait comédiens, poètes, musiciens et artistes-peintres ainsi que des familles ukrainiennes heureuses de se retrouver et de participer à cet événement par leurs dictions de poèmes dans leur langue, et leurs propres œuvres d’art plastique (une jeune Ukrainienne, Olena, avait d’ailleurs fourni le motif de notre affiche). Notre ami Serge Pauthe faisait don de son savoir en matière de mise en scène, mais aussi en matière de lecture et de jeu théâtral, une autre amie, Valérie Rosier, apportait la beauté de sa voix et, elle aussi, la puissance de son jeu (que nous avions vu à l’œuvre dans le rôle principal du Cercle de craie caucasien, de Brecht, joué en décembre dans une mise en scène de Serge à Buis les Baronnies) pour dire et chanter de magnifiques poèmes. Une famille ukrainienne, les Movchan, apportait leurs talents musicaux, le père à l’accordéon, à la flûte, à la cornemuse, la mère au piano, leurs deux fillettes au violon et au violoncelle et permettait que soit repris en chœur le chant le plus populaire, connu de tous les ukrainiens et ukrainiennes : Oy u luzi chervona kalyna pochylylasia. Quoi de plus émouvant, de plus expressif, que cette conjugaison d’arts différents au profit d’une même cause : la solidarité.

Tableau d’Olena Vlassenko

Mais tout ceci n’aurait pu exister sans la poésie ukrainienne.

La parution d’un livre récent aux éditions Bruno Doucey tombait à pic pour nous tous et toutes.

Il s’agissait de « Ukraine, 24 poètes pour un pays », une anthologie établie par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey.

Nous avions oublié le grand poète, contemporain de Victor Hugo, qu’est Taras Chevtchenko (1814 – 1861), il est de ceux qui, déjà au XIXème siècle, luttèrent contre le voisin russe tentaculaire et qui, à cause de cela durent supporter l’emprisonnement et l’exil. Nous avions oublié qu’il fut traduit en France dans les années soixante par le grand poète Eugène Guillevic. Et là, il nous était rappelé, notamment sous la forme de ce poème que semblent connaître par cœur tous les ukrainiens et toutes les ukrainiennes : le Testament.

Quand je serai mort, mettez-moi
Dans le tertre qui sert de tombe
Au milieu de la plaine immense,
Dans mon Ukraine bien aimée,
Pour que je voie les champs sans fin,
Le Dniepr et ses rives abruptes,
Et que je l’entende mugir.
Lorsque le Dniepr emportera
Vers la mer bleue, loin de l’Ukraine,
Le sang de l’ennemi, alors
J’abandonnerai les collines
Et j’abandonnerai les champs,
Jusqu’au ciel je m’envolerai
Pour prier Dieu, mais si longtemps
Que cela n’aura pas eu lieu
Je ne veux pas connaître Dieu.
Vous, enterrez-moi, levez-vous,
Brisez enfin, brisez vos chaînes,
La liberté, arrosez-la
Avec le sang de l’ennemi.
Plus tard, dans la grande famille,
La famille libre et nouvelle,
N’oubliez pas de m’évoquer
Avec des mots doux et paisibles.

(25 décembre 1845, à Pereïaslav)

(poème lu en français à la veillée par Serge Pauthe, et en ukrainien par madame Olha Vlassenko)

Poésie prémonitoire qui déjà parlait du sang versé :

Pourquoi, champ vert, pourquoi
Es-tu devenu noir ?
– Je suis devenu noir
De tout le sang versé
Là pour la liberté.
Près de Berestetchko

Notre Victor Hugo lui est décidément très proche, mais n’avait-il pas lui-même anticipé sur le drame presque permanent des conflits entre la Russie et ses voisins ? (Ici, pardon à Serge à qui nous n’avons pas permis, par crainte de dépassement horaire, la lecture d’un texte de Hugo qui pourtant s’imposait, même s’il concernait une guerre contre la Pologne, un envahissement par les armées du Tsar Alexandre II autour de 1863 : « Soldats russes, redevenez des hommes… »).

Autre poète, ou plutôt poétesse, d’une époque semblable : Lessia Oukraïnka (1871 – 1913), chantée par Valérie Rosier :

Paroles, que n’êtes-vous dur acier,
Qui dans les combats puisse scintiller ?
Que n’êtes-vous une épée sans merci
Pour trancher la tête des ennemis ?

Elle aussi, peut-être oubliée, a été rappelée à notre souvenir par un article récent du Monde qui nous relatait que depuis le bombardement de la ville de Dnipro le 14 Janvier, la stèle qui lui est consacrée boulevard de l’Ukraine, à Moscou, était recouverte de fleurs que des femmes venaient déposer en cachette. Ainsi, chaque jour, il y avait une petite montagne de fleurs au pied de Lessia Oukraïnka qui disparaissaient la nuit car elles étaient emportées par la police. Le jour, les petits bouquets d’œillets rouges réapparaissaient.

Ces deux grands poètes ont pavé la route des plus jeunes, ceux et celles qui, jusqu’à aujourd’hui, maintiennent le flambeau d’une poésie combattante, parfois non sans humour, de cet humour qui fait paraît-il la politesse du désespoir. Comme Ludmyla Khersonska :

Guerre, Jour 102
bonjour, bienvenue à la maison,
pardon, on n’a pas fait le ménage.
Hier un missile est tombé dans la cuisine
après avoir détruit plusieurs étages.
Pour cuisiner, c’est très inconfortable,
ici il y avait un poêle, là une table,
pas grande, couverte d’une nappe brodée,
ne vous déchaussez pas, il y a partout des éclats,
allez dans le couloir qui se trouve entre deux murs,
asseyez-vous sur le sol, je vais y poser une couverture,
servez-vous, mangez des sucreries, prenez-en plus,
faites comme chez vous.

Juin 2022

ou Lubov Yakymtchouk :

de vieillesse
le grand-père et la grand-mère sont morts
les deux le même jour
à la même heure
à la même minute –
on a dit qu’ils étaient morts de vieillesse

leur poule a crevé
leur chèvre et leur chien aussi
(mais le chat n’était pas dans la maison)
on a dit qu’ils étaient morts de vieillesse

leur maison s’est écroulée
le hangar est tombé en ruine
et la cave a été comblée de terre
on a dit que tout était trop vieux

les enfants sont venus enterrer leurs grands-parents
Olia était enceinte
Sergiy était bourré
et Sonia avait trois ans
eux aussi ils sont morts
on a dit que c’était de vieillesse

le vent froid a arraché les feuilles jaunes
sous lesquelles il a enfoui le grand-père, la grand-mère, Olia, Sergiy, Sonia
qui sont morts de vieillesse

2014

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Marx et Postone (2) : abolir la valeur

Retour sur Postone et sa lecture de Marx. Je sais, on va me dire que c’est trop sérieux, même rébarbatif. Mais enfin… Ne faut-il pas parfois se prendre la tête (un peu), comme disent les jeunes, et chercher à comprendre… Comprendre ce capitalisme dont on parle tout le temps, ce capitalisme diabolisé, perçu comme un personnage. La chose nouvelle ici serait que Marx continue à inspirer une théorie critique du capitalisme au XXIème siècle en dépit de tous les échecs associés au « marxisme traditionnel » que je passais en revue dans mon dernier billet.

La science, la technologie et le temps de travail

J’ai voulu voir, la semaine dernière, la critique de Marx de la notion de travail, et, partant, de celle de valeur qui s’y trouve associée si fondamentalement dans la doctrine capitaliste que l’on a traditionnellement défini la valeur d’une marchandise à partir du temps de travail socialement nécessaire pour la produire. Marx définit même le capitalisme comme un mode de production reposant sur la valeur, c’est-à-dire dont « la condition implicite est et demeure : la masse de temps de travail immédiat, le quantum de travail employé comme facteur décisif de la production de la richesse ». A quoi l’on peut opposer que : « à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production » (Marx, Grundrisse).

La valeur ne coïnciderait donc pas avec la richesse puisqu’une grande partie de celle-ci ne vient pas de la masse de travail immédiat incorporé dans le bien. Elle serait une catégorie historiquement spécifique (peut-être donc transitoire) qui « saisit ce qui constitue la base de la société capitaliste ».

La richesse et la valeur

On pourrait s’attendre à ce que, sur sa lancée, se développant en réduisant la part du travail qui est remplacée par la puissance des agents mise en branle par la science et la technologie, le capitalisme se débarrasse complètement de cette mesure par le travail immédiat, autrement dit… de la valeur, s’attendre donc à ce qu’il y ait de la richesse sans valeur, donc des biens que l’on pourrait s’échanger de façon quasi-gratuite ! On pourrait s’attendre aussi à ce que le temps de travail salarié diminue dans la société, ou, à tout le moins, à ce que le travail soit mieux rémunéré (puisque la part de richesse produite augmente désormais considérablement pour chaque quantum de travail effectué). Je me souviens que Michel Rocard et Pierre Larrouturou avaient plaidé dans ce sens, il y a longtemps (début des années 2000?) mais on a oublié depuis. Une autre issue pourrait se dessiner : le revenu universel (défendu en 2017 par Benoît Hamon), qui est une manière de découpler le revenu de la valeur. Nos débats sur le coût des retraites pourraient devenir caduques. Il est étonnant que, face à l’argument selon lequel il y a de moins en moins de travailleurs actifs par retraité, personne ne songe à opposer le fait que le montant nécessaire pour payer les retraites ne dépend pas du nombre de travailleurs, mais de l’importance des sommes qu’ils versent sous forme de cotisation, qui est toujours un pourcentage de ce qu’ils reçoivent, et que, comme il n’y a pas de raison pour que la masse d’argent versée en salaire diminue, il suffirait… d’augmenter les salaires (puisque cette masse est répartie en moins de gens).

Eh bien , comme on peut s’en rendre compte chaque jour, nos attentes sont vaines…

Le capitalisme nous fait rêver à des possibles qui ne sont jamais réalisés.

Le travail superflu et les bulshit jobs

Si la richesse augmente bel et bien, la valeur par unité de temps (dont on devine qu’elle est la base du salaire), elle, reste fixe. Cela tient, explique Moishe Postone, à un effet de la contradiction valeur / richesse : si, au début d’un cycle, une certaine quantité de travail est socialement nécessaire pour produire un bien, l’essor technique et scientifique va la diminuer en augmentant la productivité, mais dès que ces gains de productivité se généralisent à toute la société, alors loin d’améliorer la situation standard des travailleurs, ils entraînent une redéfinition du temps de travail socialement nécessaire : la quantité de valeur produite par unité de temps retombe à son niveau initial (par exemple, au lieu de conserver les mêmes volumes de production, le capitalisme va les étendre le plus possible, il s’agit là de l’extension sans fin dont nous sommes les témoins).

D’où le commentaire de Postone : le cours du développement capitaliste a beau engendrer cette possibilité d’une structure nouvelle et émancipatrice du travail social, sa réalisation au plan général s’avère impossible sous le capitalisme. Etayé par ce passage des Grundrisse, qui introduit pour la première fois la notion de travail superflu (oui, vous avez bien lu, tout ceci entraîne l’existence d’un travail superflu) :

Le capital est en lui-même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté, il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme du travail superflu ; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition – question de vie ou de mort – pour le travail nécessaire. (Marx, Grundrisse)

Le capitalisme continuerait ainsi à développer la part de travail, alors même qu’elle n’est pas nécessaire. Et cela sous la forme de travail… superflu ! On pense aux « Bulshit Jobs » inventés par David Graeber (bien qu’il semble que la notion aille plus loin que cela, il faudra y revenir car elle est fondamentale : quel rôle joue le travail superflu dans nos vies?).

Un marxisme sans manichéisme ?

Comprenez que cela puisse passionner : serions-nous enfin sur la voie d’un marxisme renouvelé ?

Ce qui paraît surtout nouveau, ici, est la mise en cause de la conception traditionnelle qui a été dominante durant presque un siècle, celle d’une contradiction s’exprimant essentiellement en termes de rapports de classes. Ceci a conduit à un véritable manichéisme : d’un côté la classe ouvrière dotée de toutes les qualités (« la classe ouvrière a toujours raison » disaient nos vieux staliniens), de l’autre la bourgeoisie pourvue de toutes les tares, à combattre et même à supprimer (« vive la guerre sociale ! » disaient des pancartes). Conception du marxisme pour laquelle le conflit entre classes se résoudrait dans la propriété collective des moyens de production (comme si toute contradiction devait s’exprimer en termes de conflit, soit dit en passant). Postone rejette les analyses qui « comprennent, le capitalisme – ses rapports sociaux fondamentaux – essentiellement en termes de rapports de classes structurés par une économie de marché, la propriété et le contrôle privé des moyens de production, et qui saisissent ses rapports de domination principalement en termes de domination et d’exploitation de classe » car il n’y a pas que l’exploitation comme il n’y a pas que les classes sociales (même si elles existent).

Grumi, chat qui s’imprègne de théorie marxiste

La vérité est que le capitalisme génère une forme sociale basée sur la marchandise qui domine toute la vie sociale et tous les rapports sociaux.

Le Capital comme Sujet

Ici, on se trouble un peu. Comment peut-il se faire que le capitalisme soit responsable de tous les maux et non… les capitalistes, les personnages sociaux, les corps matériels ? La personnification des rapports de force est-elle évitable ? N’y a-t-il pas un sujet de l’histoire, responsable de ce qui arrive ? Ce serait là retomber dans les illusions naïves. Postone renoue le lien de Marx à Hegel. Nous avions cru par le passé que Marx avait définitivement remis la dialectique à l’endroit et que cela signifiait que la méthode dialectique devait s’appliquer aux choses matérielles plutôt qu’aux idées. Mais non, il y a plus fort que cela : Marx voulait dire que ce n’est pas l’Esprit qui avance au gré de ses contradictions et tend vers sa réalisation, mais une autre instance, matérielle celle-ci mais tout aussi tentaculaire, à savoir le Capital, qui est le vrai « Sujet » de l’histoire. Le Capital est « l’Esprit » de l’Histoire, d’où notre incapacité à en sortir : il faudrait pour cela sortir de l’Histoire… A moins que… à moins qu’il ne se heurte à un extérieur autrefois peu visible mais qui aujourd’hui montre ses arêtes rebelles : l’environnement physique et ses limites, le climat et son réchauffement, le caractère limité des ressources. La crise écologique serait alors l’ultime contradiction à laquelle se heurte le capital, celle qui peut-être le ferait imploser ou, tout au moins revenir en arrière en un mouvement involutif par lequel enfin il explorerait les possibles qui n’ont pas encore été exploités. Serait-ce sortir de l’Histoire ? Ne serait-ce pas plutôt inaugurer une nouvelle Histoire ? Passer peut-être pas à un paradis (!) mais à une société qu’on qualifierait de post-capitaliste. Faute de mieux. Faute de pouvoir employer le vocable de « socialisme » (désormais négativement connoté).

Une domination structurelle auto-engendrée

Les agents de son cheminement sont bel et bien prolétaires et bourgeois, mais aussi bien d’autres catégories, intellectuels et paysans, hommes et femmes (et transgenres – ou « trans-identitaires » – et toutes sortes d’orientations sexuelles), colonisés et colonisateurs etc. mais la contradiction liée à la forme marchandise qui imprègne de plus en plus tous les aspects de la vie les traverse et les meut. Si, bien évidemment, certain.e.s souffrent plus que d’autres, et même beaucoup plus que d’autres, il n’en reste pas moins que tous souffrent. On voit que pour Postone, la réflexion finale de Marx rejoint sa pensée initiale, celle des Manuscrits de 1844, où l’aliénation était la catégorie principale : «  le but de la production, dit-il, n’est pas donné par une coercition sociale manifeste, il n’est pas décidé consciemment, au contraire il se présente comme échappant au contrôle humain. Le type de domination abstraite que constitue le travail dans le capitalisme est la domination du temps. [c’est moi qui souligne] ». Plus loin : « La forme de domination constitutive du capitalisme donne lieu à une nouvelle forme de domination sociale, qui soumet les gens à des impératifs et des contraintes structurels impersonnels et de plus en plus rationalisés. Cette forme de domination structurelle auto-engendrée est la déclinaison sociale et historique, dans les œuvres de maturité de Marx, du concept d’aliénation développé dans ses premières œuvres. Elle s’applique aussi bien aux capitalistes qu’aux travailleurs en dépit de leurs grandes différences de pouvoir et de richesse ».

Cela nous éclaire et nous soulage, car il y a beau temps que nous ne croyions plus au renversement d’une classe par une autre, ni à l’avènement d’une société sans classes. Il y a beau temps que nous ne pensions plus que la seule clameur des slogans allait faire s’effondrer les murs du Temple de l’Argent. Les luttes sociales, qui seront toujours nécessaires, ne devraient plus s’inscrire dans une visée messianique car elles font juste partie du moteur par quoi vit le Capital. S’opposer à la forme-marchandise fait partie de ces luttes. Cette opposition s’exprime par toutes les formes de don, gratuité des spectacles offerts, don de soi, formes d’organisation sociale expérimentales (dans les ZAD ou ailleurs), refus de consommer, générosité de tous et toutes dans les menus détails de la vie.

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Avoir une autre idée du marxisme – Moishe Postone

Nos dernières décennies ont glissé lentement vers un amer rejet du marxisme. Il n’avait rien prévu des drames ayant recouvert le siècle, non seulement il n’avait pas produit la révolution attendue, mais on avait même l’impression qu’il l’avait empêchée, donnant en fin de compte des armes aux économistes pour qu’ils conjurent les effets des contradictions du capitalisme, renforçant ainsi ce dernier plutôt que participant à son extinction. Les « révolutions » qui s’en étaient réclamées – à vrai dire souvent des coups d’état – avaient mis en place des régimes que l’on disait communistes mais n’étaient en réalité que des variantes du capitalisme, munies, en plus, de pouvoirs autoritaires qui conduisaient à une sorte de fascisme : certes on était « anti-fasciste » mais on proposait un envers ne valant pas mieux que l’endroit. On voit aujourd’hui les traces terribles de ces aventures : lorsqu’on ôte à ces régimes le vernis d’un pseudo-socialisme, on découvre un pouvoir sans principe, une armée et une police féroce pour maintenir l’ordre, une société meurtrie qui n’est plus capable de se révolter, une seule manière de s’enrichir : la rapine, lorsqu’on est à bout de l’exploitation des ressources minières ou pétrolières. Bref, ce n’est pas brillant…

Ce n’était certainement pas ce qu’imaginait le sage barbu, auteur d’une œuvre colossale qui se voulait « critique de l’économie politique » et à qui nous sommes tentés de faire endosser la responsabilité de ces désastres.

Mais peut-être n’avions-nous rien compris à ses thèses.

Rappelons les termes de ce que l’on nous avait enseigné dans les meilleurs lycées et écoles du parti, les termes de ce que nous appellerons désormais le « marxisme traditionnel ». Dans la société capitaliste, le travail constitue la base de l’économie. Bien sûr, il se présente comme médiatisation de l’humain et de la nature – c’est par le travail que la nature est transformée pour donner lieu à la production des biens dont nous avons besoin pour vivre. Mais en même temps, ce travail, qui nécessite, pour s’exercer, des moyens toujours plus grands – des machines, des usines, des robots… – ne peut exister que dans des rapports de production où ces moyens (de production) sont détenus par quelques membres de la société : les capitalistes. Et ceux-ci, n’ayant pas d’autre but que de s’enrichir (faire fructifier le capital), extorquent à ceux qui n’ont que leur force de travail, une sorte de surplus de ce travail, la plus-value. Ceux-ci forment le prolétariat. Leur travail est aliéné : il entre dans le bien produit sans qu’ils puissent en tirer librement profit puisque celui-ci – le profit – va aux capitalistes. On a alors une première contradiction, celle qui oppose le travail, qui, a priori devrait être libre, au capital, qui impose règles et contraintes. Avec le développement du capitalisme, qui entraîne des grandes concentrations de travailleurs, puis des innovations industrielles qui rendent la production moins dépendante du travail concret de base, on devrait voir le travail se libérer, autrement dit les moyens de production pourraient être collectivisés au lieu de demeurer dans les mains d’une petite minorité. A la fin, la question centrale devient celle de la propriété des moyens de production, propriété individuelle ou propriété collective ? Et la seconde contradiction s’exprime comme celle qui oppose propriété privée et travail collectif. D’où l’idée, souvent affirmée au sein du mouvement ouvrier que faire la révolution c’était remettre les moyens de production à la collectivité, ce qui aurait eu pour conséquence de libérer le travail et de supprimer l’opposition entre prolétariat et bourgeoisie. Certains ont pu croire que cela allait se faire « tout seul » : marche inéluctable du progrès… mais d’autres ont vite compris qu’il faudrait mettre la main à la pâte, les capitalistes n’allaient pas d’eux-mêmes abandonner richesse et pouvoir. D’où la formation d’organisations de lutte. Cela n’allait pas sans la nécessité, bien évidemment, de renforcer la conscience dite « de classe » des sujets prolétaires qui deviendraient alors de pions passifs dans le fonctionnement de l’économie, les sujets actifs de leur émancipation. Disons-le sans détour : cela n’a pas marché ! Ni les collectivisations, ni les nationalisations chères à nos amis socialistes des années 80, n’ont offert aux travailleurs des conditions de vie libres et épanouies. La conscience ouvrière s’est dissoute. Dans le cas « communiste », il fallait, du reste, une accumulation initiale pour lancer la production, comme dans le cas capitaliste classique, et si, dans l’un, esclaves puis ouvriers d’usine comme dépeints dans Germinal avaient été nécessaires, les prisonniers du Goulag avaient rempli cette fonction dans l’autre. L’un n’était donc pas mieux que l’autre. Et les deux s’inscrivaient dans un même productivisme mettant à mal les ressources de la planète.

Et puis, notre système capitaliste a évolué : les oppositions n’étaient pas seulement entre classes sociales, elles étaient aussi entre minorités et majorités, racisés face aux non-racisés, genre féminin face au genre masculin etc. Eléments qu’a priori le marxisme traditionnel avait négligés. La nature du travail s’est transformée, de moins en moins « productif » (la production ce sont les machines et les robots qui s’en chargent), de plus en plus périphérique (services, commerce, enseignement, recherche, publicité…). Les termes n’étaient donc plus les mêmes. Si prolétariat il demeure, au sens d’une masse d’individus produisant des objets de manière directe dans des usines ou des entrepôts, il faut désormais aller le chercher surtout en Asie, Chine, Inde, Bangladesh, Vietnam… mais où, là aussi, à terme, les conditions vont se modifier.

Tout cela explique que nous nous soyons détachés du marxisme.

Or, nous continuons d’avoir besoin d’une théorie critique du capitalisme moderne, afin notamment de donner un fondement solide à ce que nous ressentons parfois confusément comme quelque chose qui ne va pas dans ce système : des contradictions qui nous apparaissent de plus en plus flagrantes et que nous ne sommes pas capables d’expliquer.

Tiens, une, par exemple, très d’actualité.

Il n’échappe à personne que l’innovation technologique rend de plus en plus marginal l’apport lié au travail humain concret dans la production de marchandises. Un raisonnement simple nous conduirait à penser que, grâce au progrès technique et scientifique, nous allons avoir de moins en moins besoin de travailler… et ce n’est pas ce que l’on nous dit, non, bien sûr, au contraire : nous devrions toujours travailler plus et mieux ! Mais pour faire quoi ? Ici, quelque chose nous échappe.

J’en étais là de mes réflexions quand, par chance, flânant dans une librairie du centre-ville, j’ai découvert un livre publié par une maison d’édition qui m’était inconnue, Crise & critique (???), et qui portait le titre : « Marx, par-delà le marxisme », avec en sous-titre : « Repenser une théorie critique du capitalisme au XXIème siècle ». L’auteur ? Un certain Moishe Postone. En quatrième de couverture : « Né au Canada, Moishe Postone (1942 – 2018) était professeur d’histoire et d’études juives à l’université de Chicago. Il a entrepris depuis le milieu des années 1970 la reconstruction d’une théorie critique adaptée au monde actuel ». Un feuilletage rapide m’apprenait sa connivence avec l’Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer) et avec Lukacs, m’indiquait aussi qu’il accordait une place prépondérante dans l’œuvre de Marx à cet opus un peu tardif que l’on n’a découvert que dans les années 70-80, donc bien après que Le Capital n’eût été lu et commenté : les fameux Grundrisse, dits aussi parfois Manuscrits de 1857-1858. Autrement dit un texte auquel on se contente de donner ce titre non traduit, mais qui, autrement, pourrait s’appeler : Fondements d’une critique de l’économie politique.

Selon Postone, Marx livre dans cet essai capital une toute autre version de sa théorie que celle que nous avons qualifiée tout à l’heure de « marxisme traditionnel » (ayant emprunté cette expression à Postone lui-même). Et c’est tant mieux…

Alors, allons-y voir de près. Je dois avouer mes limites en tant que spécialiste des grands de la pensée que sont Hegel et Marx (surtout le premier, que j’ai peu lu). Je ne ferai donc que donner de ce travail un aperçu tel qu’il m’apparaît, à moi, modeste béotien qui suis avant tout avide de connaître de nouveaux instruments d’analyse de la réalité historique que nous vivons. Mais j’espère que cet aperçu suffira à nous faire comprendre que nous sommes là en présence d’une œuvre considérable, qu’il faudrait donc approfondir, une œuvre qui va loin, bien plus loin que le marxisme traditionnel… jusqu’à dire que, finalement, ce n’est pas tant le capital qui nous domine que, dans la forme sociale du capitalisme… le temps !

Le premier point important de la lecture de Marx par Postone me paraît être celui où il va à l’encontre d’une idée attribuée à Marx, selon laquelle la valeur d’une marchandise produite consiste dans le montant de temps de travail social nécessaire pour la produire. C’est un point important du marxisme traditionnel. Mais dit-il, cela est un point affirmé bien avant lui, notamment par Ricardo. Est-ce que Marx reprend vraiment à son compte cette idée ? Ici apparaît la façon dont nous lisons les textes. Devons-nous les lire en prenant ce qui est dit pour argent comptant ? Comme des constats indiscutables… ou bien comme des paroles rapportées ? Si l’on en croit les Grundrisse et l’analyse qu’en fait Postone, c’est la deuxième alternative qui semble être la bonne. Dans Le Capital, Marx, dit Postone, commence son exposé théorique en prenant les catégories et les concepts tels qu’ils se donnent dans le moment actuel de l’histoire, d’une façon en quelque sorte immanente. Partons de cette proposition-là puisqu’il semble qu’elle soit communément admise, se dit-il. C’est là insister sur le fait qu’il n’est pas, si on est un matérialiste convaincu, de catégorie ou de concept transhistorique, qui ne dépendrait pas de l’ensemble des conditions sociales de production de la pensée. On ne saurait penser la pensée en dehors des conditions concrètes, matérielles, qui l’ont permise. On prend toujours le train (de la pensée) en marche, on fait avec les catégories qui nous sont transmises. Ce sont des catégories historiques.

Il n’y a, ni selon le Marx des Grundrisse, ni donc selon Postone, de notion transhistorique du travail ! Nous ne sommes pas dans une situation où il y aurait une notion anthropologique que l’on appliquerait à l’analyse d’un procès de transformation. Il y a une notion de travail qui, déjà, est intrinsèque à un système de production, en l’occurrence ici le capitalisme. Et donc, il n’y a pas de possibilité de libération d’un tel travail, pur et abstrait, qui s’échapperait des contraintes posées par le capital. Le travail dont nous parlons, c’est le travail capitaliste, c’est-à-dire inhérent à ce système. Si nous voulons nous affranchir du système, ce n’est pas en le gardant comme s’il pouvait être préservé dans un ailleurs idéal qui serait l’espace du socialisme, non, si nous voulons nous en affranchir, nous devons aussi nous affranchir du travail en ce sens-là ! On voit du même coup ce que cette critique entraîne du point de vue de la valeur. Si le travail (mesuré en temps socialement nécessaire etc.) est constitutif de la valeur, ce n’est pas le travail idéal dont il s’agit (celui que par exemple accomplirait un humain libre dans une société libre, en coupant du bois pour se chauffer ou en gravant son empreinte sur le fond d’une grotte) mais le travail capitaliste, celui qui se scinde toujours en deux moitiés : un travail « concret » et un travail « abstrait », lequel travail abstrait n’étant rien d’autre que la partie du travail qui sert à créer des rapports sociaux par un biais connu que l’on peut résumer ainsi : par le travail abstrait, je peux acheter le travail produit par d’autres, autrement dit s’élabore une société, une vie sociale, non pas par l’échange direct entre les sujets humains, mais par le biais des objets qui s’échangent entre eux par notre intermédiaire (noter ici la différence, notée dans un des chapitres du livre portant sur le don, avec les sociétés où les rapports sociaux sont plutôt fondés sur les systèmes de parenté ou les hiérarchies, qui n’ont pas besoin de ce biais et qui, de ce fait, ne vivent pas dans un monde de marchandise, sont hors capitalisme).

Moishe Postone en 2008 et au cours d’un hommage à Herbert Marcuse en 1979

Si nous avons cela en tête, nous comprenons mieux pourquoi nous faisons face à une contradiction flagrante dans notre système à l’heure actuelle : les marchandises produites et vendues contiennent de moins en moins de travail incorporé puisqu’elles sont de plus en plus le fruit de productions automatisées (il a peut-être fallu du « travail » pour construire les automates mais au fur et à mesure que ceux-ci sont utilisés et rentabilisés dans la production, cette part de travail s’est amenuisée, elle a presque disparu(*)), leur valeur devrait donc diminuer et les producteurs avoir plus de temps libre. Mais la contradiction n’est qu’apparente : nous ne parlons pas de « vrai » travail mais de la forme sociale du travail.

Et c’est là qu’apparaît le retournement opéré par Marx dans les Grundrisse : lorsqu’il posait cette thèse de la valeur engendrée par la part de travail socialement nécessaire, il ne décrivait pas un processus dépassant l’historicité, il en faisait la critique et montrait qu’il était lié à l’histoire! Autrement dit, Marx critique le fait que ce soit pour le capitalisme (et non de manière universelle)que la valeur s’explique par la part de travail incorporée. Dans ces conditions, le capitalisme fera toujours en sorte que jamais le travail ne se libère, puisqu’il constitue, à ses yeux, la valeur. Le Capital demandera donc toujours aux travailleurs de garder la même part de travail dit « socialement nécessaire » (j’ai l’air ici de faire du Capital un « sujet », mais c’est justement ce pour quoi plaidera Postone dans l’un des chapitres de l’ouvrage : le Capital est bel et bien le Sujet de l’histoire), quitte à engendrer (comme nous le verrons par la suite) du travail en réalité… superflu !La sortie du capitalisme ne consisterait plus alors dans une « libération du travail » mais… dans son abolition.

Il faudrait donc supprimer l’idée de valeur associée au travail plutôt que la glorifier ! Et nous sommes bien loin des discussions oiseuses sur la « valeur du travail » ou la « valeur travail » dont on nous rebat sans cesse les oreilles à propos de la réforme des retraites.

Il reste beaucoup à faire encore, et à comprendre, dans cet ouvrage passionnant, et dans les autres qu’il faudrait se procurer, comme Temps, travail et domination sociale (2009) et Critique du fétiche capital: Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche (2013). Il faudra aussi prendre connaissance de la manière dont ses thèses sont reçues en France (cf. article critique intéressant de Dominique Méda https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2010-2-page-175.htm). A suivre donc…

(*) on peut ici consulter la célèbre bande dessinée de Jancovici et Blain, Un monde sans fin, où, en quelques graphiques suggestifs les auteurs montrent les gains stupéfiants de productivité acquis au cours des siècles grâce aux machines et donc grâce à l’énergie dépensée par elles. Ajoutons que, certes, il y a du travail dans les machines mais il est « factorisé », mis en commun, il est peu par rapport à la démultiplication des actions rendues possibles.

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Un rêve de Peter Handke

Je me souviens que, dans une interview, Peter Handke disait que pour écrire, il lisait La Bible, juste pour en avoir le rythme. On n’en est pas étonné dès qu’on ouvre un de ses récits. Et soi-même on se trouve bercé, entraîné sur un rythme d’écriture qui nous donne envie de l’imiter. C’est ainsi que j’ai écrit il n’y a pas longtemps, sur ce blog, un texte qui exprimait mon effroi face aux événements qui se déroulent en Ukraine. Je me dis ainsi, et cela me trouble un peu, que, par transitivité, c’est la Bible qui, malgré moi, serait en filigrane de mon texte. Le récit lu alors se trouvait être La deuxième épée – une histoire de mai – qui est le tout dernier livre publié de Peter Handke, dans une superbe traduction de Julien Lapeyre de Cabanes (lui aussi a dû imprimer en lui le rythme des textes sacrés). On sait depuis longtemps que ce qui fait la force des livres de Handke, c’est cette façon de raconter, qui ne ressemble à aucune autre, faite de longues phrases rythmées qui se modèlent sur leur objet, faite de détails infimes tirés de la nature ou des êtres qu’il rencontre en route. Handke rencontre toujours des êtres bizarres en route, des êtres seuls qui sont à la recherche de quelque chose, mais de quoi au juste ? Ils sont comme Handke lui-même, pour qui on a le sentiment que ce qui compte dans la recherche, ce n’est jamais ce qui est recherché, mais le chemin. Ainsi par exemple de ce peintre en carrosserie qui lui envoie de temps en temps sur son téléphone portable des poèmes qu’il vient d’écrire, ou d’Adam le Portugais, qui a enfin trouvé une femme – une Brésilienne – lui qui n’en a avait pas trouvé depuis Dieu sait quand, et qui lui parle à la mi-temps d’un match de football (on sait l’auteur friand de ce genre de spectacle).

Handke il y a quelques années, oeuvre personnelle

Ce récit est, une nouvelle fois, une traversée de l’Île de France (je pensais à La traversée de Bondufle de Jean Rolin), mais en partant du sud, la vallée de Chevreuse, là où habite Handke justement, puis en remontant « vers un point diamétralement opposé de la Grande Couronne », en prenant les transports en commun, train, bus, tramway, on privilégie toujours les transports en commun chez Handke. Et qu’est-ce qui justifie un tel déplacement ? Eh bien un désir de vengeance. Est-ce bien sérieux ? On verra que non. Pourtant au départ, c’est très sérieux : le narrateur a été blessé des remarques faites par une femme à l’encontre de sa mère. Nous retrouvons les obsessions de l’auteur : la guerre de 39-45, bien entendu, et le rôle qu’y ont joué les Autrichiens, « anschlussés » par Hitler avec sans doute un peu, pas mal même, de consentement, et puis sa mère, celle pour qui il ferait vraiment tout, y compris s’incliner sur la tombe d’un dirigeant serbe, et à qui quelqu’un a osé reprocher d’être restée passive pendant cette guerre. Et ça ne rigole pas : « La personne qui a insulté ma mère, et en des termes qui lui refusaient jusqu’à l’honneur, doit être éliminée. L’heure est venue – sinon cette nuit, alors demain, après-demain au plus tard ! ». La mère, les souvenirs d’enfance, tout cela joue un rôle gigantesque dans l’œuvre de Handke, on retrouve page 56, cet acharnement à parler du passé : « enfant déjà j’avais eu des visions violentes, et ce n’étaient pas de simples jeux momentanés, sans parler du beau-père qu’un matin, après l’une de ces nuits où il cognait la mère à travers la maison – son sourire, en plus – j’avais frappé au crâne avec la hache prise dans le dépôt de bois, pendant qu’il cuvait son sommeil par terre, à côté du lit conjugal ». Voilà la raison de son expédition. Il fait part en route de son projet, à un patron de bistrot – celui des Trois gares – à un sans domicile fixe (« une fois que je lui demandai où il habitait, il sortit de derrière sa colonne – en ma compagnie, il se croyait insoupçonnable – et me fit la réponse habituelle d’un sans-abri : « à gauche, à droite » »), et même au rouge-gorge, qui « faisait l’entraîneur de vengeance », allusion ici à l’Ancien Testament, « lorsque le prophète Elie ou un autre, dans le désert ou ailleurs, entend enfin la voix de Dieu après un long recueillement ». Handke écrit : « Dans la conscience commune, cet épisode biblique était la preuve et parabole que Dieu ne s’exprimait pas à travers les forces de la nature, avec une voix d’orage et de tonnerre, mais bien plutôt… (trois points) ». Ce « trois points » mis ici entre parenthèses a cette force de l’écrivain maître de son écriture, qui la domine tellement qu’il peut se permettre l’ironie par rapport à elle. On sent déjà qu’il n’ira pas jusqu’au bout de son projet, il est bien trop distrait par tous ces signes qui éclatent dans la nature, tous ces oiseaux (« partout croassaient les corbeaux, criaient les corneilles, crissaient les mésanges, braillaient les perruches, trillaient les merles, râlaient les geais, grognaient les pigeons, oui grognaient, criaillaient les pies, piaillaient les mésanges, tonnaient les qui-sait-leur-nom, mais le rouge-gorge qui voltigeait sans fin autour de moi ne rendait aucun son – hormis le frottement presque inaudible des ailes »). Il est néanmoins mu par une idée, tout au long de cette première partie de périple : celle de la violence, inséparable de la justice, symbolisée par l’épée. La première épée.

Mais ce périple doit bien un jour finir, on ira jusqu’au terminus du tramway, non sans avoir longuement examiné les autres passagers. La prose de Handke s’attarde sur chaque visage, il filme son voyage en quelque sorte et nous en restitue les images une par une.

Avec tous les autres passagers, qu’ils changent d’arrêt en arrêt ou comme moi restent assis, je me savais en bonne compagnie. De la première gare au terminus, j’eus rarement les mêmes visages sous les yeux. Ou bien était-ce mon impression ? (Plus de questions, pas celle-là du moins). Nous étions tous occupés en silence, beaucoup faisaient semblant, ou ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Celui plongé dans le livre sur ses genoux le tenait à l’envers et remuait les lèvres comme s’il lisait. Celui qui chuchotait dans son portable semblait ne pas savoir que l’appareil pansé de scotch était hors de fonction, apparemment fichu depuis une éternité. (p. 80)

et puis, et puis, le périple le conduit à Port-Royal des Champs, sur les traces de Pascal et de Racine. « Le site de Port-Royal était ouvert. Mais je fus longtemps le seul visiteur ». Peut-on parler là d’un lieu de conversion ? L’impression n’est pas si forte, mais il reste quand même que le narrateur vit en cet endroit une petite révélation : une pierre cachée dans les buissons avec l’inscription AUJOURD’HUI LE HUIT MAI 1945 – SONNENT LES CLOCHES DE LA VICTOIRE. « Il était là l’endroit » pense le narrateur. Plus tard, assoupi, il rêve de sa mère, revient la question pourquoi n’avait-elle rien fait pour s’opposer au Reich des assassins ? Alors – dans le rêve toujours – elle pleurait sans un mot, « geignait et sanglotait devant son petit juge ».

Car oui, voilà un thème sur lequel Handke s’étendrait volontiers : qui sommes-nous pour juger ? Et justement, le voici qui rencontre, en ce jardin de Port-Royal, un homme qu’il connaît, mais envers qui il n’avait pas eu jusqu’ici beaucoup de sympathie. Leur solitude pousse évidemment les deux hommes à communiquer. Cet homme est un juge, mais il hait le métier de juge « Juge : un métier impossible. Arrogance sur toute la ligne. Lucifer, à côté, est bien un porteur de lumière. Plus jamais juge. Il faudrait un enfer rien que pour les juges ».

Mais il y a néanmoins une sentence, une, que le petit juge prononcerait bien : « punir ceux qui abusent de leur droit, non pas seulement les transgresseurs de loi, majoritaires de nos jours, mais aussi les autres, ceux qui, tous les jours arrivent avec leur droit et – voilà l’abus de droit ! – l’exercent par pure malice, sans la moindre urgence ni raison ». Et oui, on pense là à une multitude de cas, ceux et celles qui sont toujours persuadés d’avoir leur bon droit, le droit de leur côté, ceux et celles qui vont vous tancer parce que vous n’avez pas ou pas assez respecté ce qu’ils ou elles estiment être leur plein droit. « J’ai tous mes droits » disent les enfants, et on leur pardonne, mais « J’ai tous mes droits » disent aussi de plus en plus d’adultes. C’est là la vraie révélation pour le narrateur, avec cette réalisation que, partant ainsi à l’assaut d’une vengeance qu’il estime méritée, il se perd en route car il tombe sous ces travers. Pourrait-il être un redresseur de torts ? Non. C’est un rêve encore qui le sort de là : il se trouve au milieu d’une assemblée de convives, et parmi eux il croit entrevoir la femme qu’il cherche « dans l’une des femmes, je reconnus la coupable, celle dont l’ignorance et la légèreté avaient insulté ma mère jusque dans sa tombe. Etait-ce vraiment elle ? C’était elle. J’en avais décidé ainsi […] Et soudain la boule roula, les billes roulèrent dans une toute autre direction que celle envisagée au début de cette histoire. Elle la malfaitrice, elle et tous ses semblables n’avaient rien à faire là, ni dans cette histoire ni dans aucune autre. Il n’y avait pas de place pour eux. C’était ma vengeance. Et ça suffisait comme vengeance. C’était, c’est une vengeance suffisante. Vengeance cela l’aura suffisamment été, amen. Non pas l’épée d’acier. Mais l’autre, la deuxième ».

Ce récit est ainsi une sorte de parabole. Il dit que le désir de vengeance peut se dissoudre comme une illusion. Cette œuvre de Handke m’est apparue finalement comme ce qu’elle est probablement : un récit de rêve. Nous faisons souvent des rêves étranges… et quand nous nous en souvenons le matin, en les analysant, nous faisons parfois ce genre de découverte, nous étions dans le rêve plus éloquents que nous ne le sommes habituellement à l’état éveillé. Des jeux de signifiant nous conduisent à leur interprétation.

Mais nous n’avons jamais le talent de Handke pour en faire un tel récit littéraire.

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Tàr et la division du moi qu’il provoque

Il y a longtemps que je n’ai vu film aussi puissant, conduisant à une réflexion si riche, film avec des personnages si complexes, au rôle principal tenu par une actrice aussi proche de son personnage, s’exprimant de façon si naturelle, mis en scène avec une telle rigueur, où chaque détail compte autant, même si nous ne réalisons pas toujours dans l’immédiat, pauvres spectateurs que nous sommes, quel peut bien être sa signification.

Film enthousiasmant qui nous ramène aux émotions que nous éprouvions autrefois face à un Bergman ou un Visconti, Tàr, puisque tel est son titre, dû au réalisateur américain Todd Field, nous plonge dans un abyme de réflexion sur la destinée de l’art (ici la musique) à notre époque contemporaine, sur le rôle des réseaux sociaux, l’évolution des mentalités à l’heure du présumé « wokisme » et les structures du pouvoir, qui ne sont pas toujours celles du pouvoir politique, ni même celles des hommes puisqu’il s’agit ici d’une femme (mais dont les féministes diront à juste titre qu’elle s’est d’elle-même imprégnée de l’idéologie du patriarcat), car pouvant être liées aux causes en apparence les plus nobles : la beauté par exemple, voire même puisque l’héroïne s’y réfère souvent, le sens du divin (« elle va encore nous faire le coup du divin » murmure sa jeune assistante, écoutant une énième fois l’un de ses cours donnés à l’académie Julliard). Tous ces éléments se mêlent et se recoupent. Qui est Lydia Tàr ? Une cheffe d’orchestre géniale dotée de connaissances musicales exceptionnelles, qui donne des symphonies de Mahler l’interprétation la plus magistrale de son temps. Et Cate Blanchett, éblouissante actrice, qui s’est, parait-il, préparée deux ans pour un tel rôle, sait rendre d’une manière formidable la force d’exécution, l’énergie de la musicienne, et bien sûr sa sensibilité musicale.

C’est la 5 qui est jouée souvent ici et nous sommes transportés à l’intérieur même de l’orchestre pour en ressentir toutes les subtilités. S’il fallait décomposer le chef d’œuvre cinématographique, nous dirions qu’avant d’entrer dans l’action, il repose un long moment sur un véritable enseignement magistral de ce qu’est la musique, et en particulier celle de Mahler. Après le générique, ici projeté en début de film, ce qui, déjà, n’est pas banal (après une courte séquence énigmatique qui nous montre une interaction via smartphone entre des personnes qui nous demeureront inconnues mais qui porte sur la personne de Lydia Tàr, ici filmée, espionnée, commentée à coup de textos), après aussi, une séquence toute noire pendant laquelle on entend chanter une membre d’une communauté amazonienne, une longue séquence nous présente Lydia dialoguant avec un journaliste meneur de jeu au cours d’une rencontre avec le public dans un grand auditorium. La discussion avance lentement, avec des à-coups, des accélérations soudaines, des surprises, des oh ! des ah ! d’admiration, et des rires aussi. Le journaliste pose des questions assez intimes, portant sur son sentiment de la musique, auxquelles elle répond avec précision et une apparente immense sincérité. Joue-t-elle la comédie ? Nul ne peut savoir. Le passage qui est peut-être déjà clé est celui où elle analyse son art comme manière de dompter le temps, sa main droite sculptant le temps qui passe pendant que la gauche dicte aux exécutants ce qu’ils doivent faire, et à certains moments dit-elle, sa main droite reste en l’air, immobilisée : elle éprouve alors la jouissance d’avoir arrêté le temps.

Jouissance bien sûr le mot n’est pas trop fort. Car sûrement c’est la musique qui lui en apporte le maximum, et en cela elle n’est guère originale : qui, connaissant un musicien ou une musicienne, n’en a pas reçu la confidence ? Une jouissance que les non-musiciens ne peuvent pas connaître, ce qui les met à jamais en retrait du monde de la musique, et donc, pour certains en tout cas, perclus de jalousie, et une jouissance à laquelle veulent atteindre les musiciens débutants et que veulent garder ceux qui déclinent et qui, alors, est à l’origine de coup bas et de signes de perversion. Nous en étions déjà là dans le film de Haneke, La Pianiste, avec Isabelle Huppert…

Ici, la jouissance dérape en ivresse du pouvoir. Lydia jouit bien sûr de son paraître, au restaurant chic avec son ancien maître, Andris Davis (belle leçon sur le plagiat, qui serait partout et tout le temps, Beethoven lui-même se nourrissant de la 40ème symphonie de Mozart), son alter ego Eliott Kaplan (en même temps chargé de réunir des financements auprès d’un fond privé), aussi bien qu’auprès des multiples jeunes femmes qui l’abordent en l’admirant. Mais le film nous laisse très vite entrevoir des failles, des angles morts, des souffrances, des malheurs. Nous ne saurons rien de son histoire, tout juste, vers la fin, que ceux qui l’ont connue jeune l’appelaient d’un autre prénom (Linda) et qu’elle venait d’un quartier pauvre (souffre-t-elle de ce fameux syndrome du transfuge de classe?). Nous savons bien sûr qu’elle est mariée à une autre femme (violoniste à la Philharmonique de Berlin) et qu’elles ont adopté toutes deux une petite fille originaire d’un pays du Sud. Tout cela pourrait donc bien se passer, mais cela se passe mal.

La narration elle-même a ses mystères qui ne seront jamais éclaircies. Présences insolites. Indices de passages dans sa maison qui laissent une marque étrange sorte de schéma de broderie que Lydia retrouve sur la couverture d’un livre qu’elle a reçu et qu’elle jette avec horreur. Si l’autrice est Vita Sackville-West, connue pour ses liaisons amoureuses avec des femmes (dont Virginia Woolf) ce n’est certainement pas un hasard. Que veut-on lui dire ainsi ? Au début du film dans un avion, une main essaie de mélanger les lettres de Krysta Taylor (une admiratrice qui va se suicider probablement par désespoir amoureux) en dessinant un diagramme de flèches. Plus tard le même jeu réapparaît, c’est la jeune Francesca qui s’y livre, avec Tar on Tar (titre du livre que s’apprête à faire paraître la grande cheffe) devenant Rat on Rat… Tous ces signes dessinent un univers angoissé / angoissant où la persécution agit sans clairement montrer son origine.

La plupart des critiques de ce film font un procès à charge de la cheffe d’orchestre. Lydia Tàr serait monstrueuse. Elle l’est sans doute un peu en effet. Mais comment éviter l’enchaînement des catastrophes quand la mécanique se met en marche, quand l’artiste est tellement admirée qu’elle peut utiliser son pouvoir pour mettre certaines de ses étudiantes sous emprise (on apprend qu’une jeune admiratrice s’est suicidée), quand son soucis de perfection la pousse à vouloir changer certains rouages nécessaires de la Philharmonique ?

Les détracteurs demanderont : son soucis de perfection ou… son plaisir personnel ? La jeune Olga à qui elle veut donner le rôle de soliste dans le Concerto d’Elgar (contrairement à l’usage qui voudrait qu’en hérite la violoncelliste la plus titrée de l’orchestre et non pas la plus jeune – même pas encore titularisée) a-t-elle sa faveur parce qu’elle est convaincue de son talent exceptionnel, ou parce qu’elle en tombe amoureuse ? Un fin minois, une manière d’aguicher, de jolies bottes… ou bien un coup d’archer génial ? Le réalisateur ne nous aide pas à trancher : lui n’est ni à charge ni à décharge vis-à-vis de son personnage – et c’est cela qui fait de ce film un film unique, atteignant les sommets de l’authenticité et de la vie. Il en va de même avec son assistante (jouée par Noémie Merlant) à qui elle aimerait bien donner la place de cheffe d’orchestre en second, occupée par un homme déclinant, sorte de mémoire de l’orchestre, mais Lydia se prend les pieds dans le tapis, elle est plutôt gauche question manigances, elle s’y prend si mal pour pousser le malheureux vers la sortie qu’elle est obligée de renoncer à son projet et de nommer un autre, qui lui est complètement indifférent… provoquant évidemment le courroux et la haine de la jeune italienne.

Finalement, elle trébuche, elle est assaillie par des voix, des bruits parasites, partie à la recherche des origines de certains d’entre eux, elle tombe sous les coups d’un agresseur qui la blesse au visage. Appelée par une voisine démente, elle doit participer au sauvetage de la mère de celle-ci, grabataire et mourante.

Comment donc, à un certain moment, ne peut-on pas aussi prendre sa défense ? L’identifier aussi comme victime ? Le pouvoir, quand il est convoité et exercé par des êtres qui n’y sont pas préparés, se retourne contre eux. Elle n’a certainement aucune chance contre les avocats qui viennent lui parler de son rôle supposé dans le suicide de Krysta Taylor. Nul doute que tout se retournera contre elle, y compris les phrases qu’elle a utilisées face à un étudiant noir transgenre qui lui avait déclaré ne pas aimer Bach à cause de sa misogynie (prouvée, selon lui, par le nombre de ses enfants), cela l’avait mise hors d’elle… elle ne devait pas, elle n’aurait pas du. Voilà maintenant qu’elle est accusée de tous les maux, racisme, transphobie et que les réseaux sociaux se déchaînent. Todd Field, dans une interview, a dit qu’il avait souhaité faire un film mettant en scène un personnage « qui rêvait de devenir quelqu’un et s’était juré enfant d’y parvenir par ses propres moyens. Mais quand il y parvient, son rêve se transforme en un cauchemar ». Il dit aussi que Lydia Tàr « se fait la championne de règles qu’elle ne respecte pas elle-même, avec ce qui semble être une absence totale de conscience de soi. » Certes, mais à mon avis là n’est pas l’essentiel. Dans une figure ambiguë qui conjugue à ce point le génie et le maléfice, il ne faut pas passer sous silence le premier, faire comme si cela avait été naturel et facile d’arriver à un sommet.

Je ne sais pas d’où me vient ma propension à prendre la défense de personnages comme Lydia, autrement dit celle de « génies » dont il est avéré parfois qu’ils se sont « mal » comportés dans leur existence quotidienne, propension un peu honteuse car évidemment rien ne saurait excuser les manquements, les négligences ni les abus de pouvoir, même pas le soi-disant « génie ». Et pourtant, je dois confesser que, sortant du cinéma, je ressentais un moi qui s’exprimait en faveur de Lydia. Je voyais dans la scène finale, celle que je ne dévoilerai pas pour ne pas « spoiler » le spectateur, le constat horrifié de ce qui peut arriver à notre culture si nous ne protégeons pas les talents et surtout les génies du passé (Bach, mais aussi Mahler, Elgar…) alors que certains critiques n’y voient qu’une nouvelle possibilité « d’enfoncer » le personnage joué par Cate Blanchett.

Je crois que nous avons tous en nous un moi idéal et un moi social. Les deux peuvent être, sont, en conflit. Le premier soutient le génie, le beau, la littérature envers et contre tout. Le second les relativise et leur subordonne le besoin d’harmonie sociale. N’en faites pas trop, ne soyez pas trop génial.e si vous ne voulez pas déchaîner des conflits, des haines, des rancunes qui peuvent se justifier par les autorisations que vous risquez de vous donner en arguant de votre particularité. Ce film rencontre les débats quasi permanents qui parcourent l’espace médiatique et que l’on résume souvent dans la question : peut-on séparer l’homme ou la femme de l’artiste ? Admirer l’artiste tout en condamnant la personne, ou au contraire condamner les deux si la personne a eu, comme l’on dit aujourd’hui, des « comportements inappropriés ». La question vient à la cadence d’une rengaine, la pensée correcte va dans le sens de la seconde position : on ne saurait faire de distinction entre l’artiste et l’auteur.e.

Ne faudrait-il pas plutôt admettre que cette question est mal posée et que la dichotomie pertinente n’est pas du côté de la cible (laquelle est, bien sûr, d’un seul bloc en tant que personne empirique) mais plutôt du côté de celui ou celle qui perçoit, entre ce fameux moi idéal et son moi social. Peut-on les identifier ? Je crains que la réponse ne soit négative. Il faut accepter qu’ils soient en conflit permanent. Une faille nous sépare en deux, et elle se réveille chaque fois que nous avons à trancher un tel dilemme. Nous continuerons d’admirer Bach même si… nous continuerons d’admirer Gauguin même si… etc. etc.

Mon autre question sera de savoir d’où vient ce « moi idéal », car le moi social, ça, on n’ignore rien de lui, il est issu de nos interactions, de ce que nous apprenons au cours de notre vie qui soit susceptible de nous éviter des ennuis, d’amener autour de nous paix et harmonie sociale. Mais le moi idéal ? Probablement des premiers contacts que nous avons eus avec des choses qui nous ont paru vraiment belles, auxquelles nous aspirions vraiment – je n’ose utiliser le terme de transcendance – que peut-être dans notre vie nous n’avons jamais pu atteindre, mais qui sont telles alors que, si nous n’avons pu les atteindre, du moins avons-nous pu les approcher au travers de l’expérience des autres. Alors, nous nous sommes mis à admirer, nous avons été sensibles à la poésie. Nous avons lu de Baudelaire, l’Albatros. Et cela nous a fait comprendre que le génie était fragile, ou bien peut-être, comme l’écrit Walter Benjamin dans ses thèses sur l’histoire, qu’il était associé à une part de barbarie.

Notre moi social peut toutefois dans certains cas devenir le plus fort, au point d’arriver à faire disparaître à nos yeux les atouts d’une œuvre dont notre moi idéal aurait peut-être pu se nourrir. J’ai ressenti cela avec Céline bien entendu, ou avec Sade, qui n’ont jamais réussi à me faire oublier, pour l’un, l’attitude de délateur antisémite, pour l’autre sa cruauté érigée en jouissance.

Toute grande œuvre nous psychanalyse (là est sa grandeur) au sens où elle met le doigt sur notre division. Le film Tàr, de Todd Field, en ce sens, pour moi, est une très grande œuvre.

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Une journée à Paris : d’Esther Duflo à Lucie Geffré

Un 26 janvier à Paris. Juste un aller-retour dans le but de rencontrer une peintre que j’admire beaucoup à l’occasion du vernissage de l’exposition qu’elle présente dans une minuscule galerie de la rue des Saints-Pères. L’événement a lieu à 18h. L’artiste s’appelle Lucie Geffré j’en ai déjà parlé sur ce blog – et la galerie, Lou Carter Gallery. Au 16. Au fond d’une cour pavée.

C’est un jour gris, il bruine, on devine à peine le bout des avenues, les tours, Eiffel, Montparnasse, n’ont pas de sommet et les réverbères allumés après 17h émettent une lueur troublée par la pluie fine. Le froid par instant glacial s’immisce sous les vêtements qu’on a cru plus chauds qu’ils ne sont en réalité, heureusement ma veste, qui est une sorte de veste de ski – elle a une doublure amovible, faite d’une matière synthétique argentée qui ressemble à une couverture de survie – a une capuche. Je n’ai presque rien sur moi. Un sac à dos en plastique noir, qui contient une trousse, un pyjama que je n’utiliserai pas car je pourrai rentrer le soir chez moi par le dernier train. Un livre. Non deux. Des fois que je change d’avis dans le train au moment de me mettre à lire. Mes thèmes actuels : Walter Benjamin – un drôle de roman écrit par un romancier italien qui passe en revue tout ce que l’entre deux-guerres a connu de philosophes, d’écrivains et d’artistes, on y croise Picasso et Kokoschka, Marc Bloch et Ernst Auerbach, Céline et Tzara, ce livre m’a été offert par mon ami Jean – et la construction de l’identité masculine, au travers du livre que j’ai découvert d’une auteure que je ne connaissais pas, qui s’avère pourtant célèbre dans le monde anglo-saxon : Bell Hooks. La volonté de changer. Est-ce que cela s’adresse à moi ? Je crois avoir changé déjà depuis longtemps, ou bien peut-être n’y avait-il pas de nécessité de changer, j’étais déjà comme ça, je veux dire plutôt attentif avec les femmes, respectueux, aimant. Mais on ne sait jamais. On peut toujours faire mieux. Etre mieux. C’est être surtout qui compte. Un être toujours en devenir, et donc bien sûr, toujours regardant en arrière vers un passé qui pourrait mieux éclairer l’avenir. D’ailleurs, Benjamin ne le dit-il pas, dans une lettre adressée à Max Horkheimer – du moins si l’on en croit Michele Mari – « Crois-moi, Max, aujourd’hui notre tâche est de se souvenir et de retrouver, et elle le sera encore plus demain pour nos petits-enfants : parce qu’il y a des moments où être dans l’avenir signifie être dans le passé contre le présent ; et parce que les ruines et les épaves se dressent, doivent se dresser comme des barricades révolutionnaires contre l’accélération infernale de la modernité ». Cette recherche d’un passé proche, du re-souvenir, me conduit rue de la Montagne Sainte-Geneviève, là où, pendant plusieurs années de ma vie (ma vie active, comme on dit, comme si désormais elle ne devait plus être que condamnée à regarder les nuages défiler), j’ai élu domicile plusieurs nuits par semaine… C’était un petit hôtel qui ne payait pas de mine, immeuble branlant tout en minceur avec un escalier aux marches inégales qui semblait conduire le visiteur jusqu’à un septième ciel presque assuré, on pouvait y avoir une chambre à soixante euros si l’on se contentait de la douche collective – pour laquelle, soit dit en passant, il fallait payer quand même un petit supplément, mais que souvent on oubliait de vous réclamer. L’immeuble branlant a depuis été remplacé par un édifice ronflant… Dorures sur la vitrine, fausse lanterne et fenêtres agrandies, le prix de la chambre est passé à… cinq cents euros. J’ai descendu la rue, ce qui n’est pas métaphorique car elle est bel et bien en pente, un vrai chemin de montagne, quoi. Puisque c’est la Montagne Sainte-Geneviève. Et je suis passé devant la vitrine toujours là du Centre culturel Alexandre Soljénitsyne, siège des Editeurs Réunis, étiqueté « haut-lieu de la dissidence russe depuis 1925 » et premier éditeur de l’Archipel du Goulag (sur le site : « C’est l’écrivain soviétique et dissident qui a contacté notre maison d’édition pour préparer l’édition de l’Archipel du Goulag dans le plus grand secret, l’auteur se sachant espionné par les autorités soviétiques »). Sur la porte, ils avaient affiché un texte portant sur leur position dans le conflit ukrainien, reproduisant une citation du grand écrivain qui, dès 1981, prévoyait un conflit entre les deux états, mais déclarait qu’il n’y prendrait jamais part et empêcherait ses enfants et petits-enfants d’y prendre part, refusant par avance toute conscription.

“Dans le sentiment de mon cœur, il n’y a pas de place pour un conflit russo-ukrainien et si, Dieu nous en préserve, nous arrivons à cette extrémité, je peux dire : jamais, en aucune circonstance, je n’irai moi-même participer à un affrontement russo-ukrainien, ni ne laisserai mes fils y prendre part, quels que soient les efforts déployés par des têtes démentes pour nous y entraîner.” (Lettre d’avril 1981, en réponse à une invitation à une conférence sur les relations russo-ukrainiennes à Toronto)

des têtes démentes il disait. Car oui, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Arrivé au bas de la rue, comme c’était midi, il était l’heure de prendre un plat du jour au Village Ronsard, seul restaurant et café au prix raisonnable, avec sa patronne (ou gérante) que je reconnais car elle n’a pas changé depuis ce temps…

En début d’après-midi, comme il me fallait bien occuper le temps avant l’heure du vernissage, je me suis livré à un de mes plaisirs, qui est d’aller écouter une conférence au Collège de France. Je suis tout le contraire d’un écolier buissonnier : j’adore l’école. Je ne fais pas l’école buissonnière : j’en redemande. Là encore, le goût du passé : retrouver l’atmosphère studieuse des amphis. C’est ce que je voudrais éprouver chaque jour si j’habitais Paris. Je reproche infiniment à nos institutions de ne pas vouloir se décentraliser. Ah ! Si le Collège de France acceptait d’ouvrir des annexes dans quelques grandes villes, à Lyon, à Bordeaux ou à Nantes et d’y envoyer quelques un.e.s de ses brillant.e.s professeur.e.s ! Il y a une quinzaine de jours, C. et moi étions à Paris et en avions profité pour écouter un cours de Benoît Peeters, titulaire actuel de la chaire de création artistique et parlant de la poétique de la Bande Dessinée (cours sur la lettre dans la BD), le cours était suivi d’une conférence extraordinaire de Pierre Lévy-Soussan sur la BD d’Art Spiegelman Breakdowns, la BD d’avant Maus, mais où déjà, le célèbre auteur américain met en place les structures de l’exploration de sa propre histoire. En ce début d’après-midi, c’est l’économiste Esther Duflo qui faisait un cours sur la lutte contre la pauvreté, plus spécifiquement sur la protection sociale. On y apprenait beaucoup de choses, notamment l’existence de nombreux programmes de par le monde destinés à éviter aux plus démunis de tomber dans les « trappes à pauvreté » (ces trous noirs d’où l’on ne sort jamais) et que ces programmes reposent sur des aides ciblées permettant aux plus pauvres de sortir de leur situation grâce à des dons en nature (une vache, une machine à coudre, quelques poules…), on y apprenait aussi que le revenu minimum universel est une bonne solution s’il s’accompagne d’un ciblage, que les aides « étiquetées » (celles que l’on associe à une finalité mais sans obligation, par exemple éducation ou santé) valent toujours mieux que les aides « conditionnelles » (qui subordonnent l’aide à un engagement à l’utiliser dans un cadre précis) etc. bref, toutes informations encourageantes dont il semble souvent que nous ne soyons pas mis au courant par une presse surtout avide de dénoncer scandales et corruption. Sortant à 16h, il me restait encore du temps à flâner dans les librairies, et lire un moment devant un chocolat chaud au café de l’Ecritoire, place de la Sorbonne, là où je rencontrais autrefois des collègues dont j’admirais le travail philosophique (Jocelyn Benoist, Mathieu Marion, Pascal Engel…). Et je suis parti rue des Saints-Pères en imaginant croiser les ombres de Jean-Paul Sartre, de Simone de Beauvoir ou de Marguerite Duras…

Cette galerie était décidément très petite, un recoin au fond d’une cour, le pavé luisant éclairait à peine l’entrée près de laquelle l’artiste accueillait les visiteurs. Une fois la porte franchie, murs noirs, canapé recouvert de soie, lampes éclairant les extraordinaires portraits exécutés par Lucie, d’un format gigantesque. C’est là que j’ai pensé qu’il y avait place pour un art conforme aux suggestions de Walter Benjamin : où être dans l’avenir signifie être dans le passé contre le présent. Alors que les galeries avoisinantes exposent des œuvres soi-disant du futur, clinquantes et criardes de plastique et de chrome, ce qui paraît se mouler dans le conformisme d’un art contemporain commercial, Lucie Geffré pratique une peinture où passé et futur se rencontrent en une vraie conflagration. Un visiteur très digne qui se trouvait là, et se révélait être l’oncle de Lucie, disait qu’il y avait du Goya chez elle, et cela était vrai. Il est probable que la peintre, qui vit en Espagne, a passé beaucoup d’heures au musée du Prado, contemplant tour à tour Goya et Vélasquez, car ces éclairs fulgurants dans les regards, ces fonds gris, ces soudaines lueurs de rouge carmin, qui nous rappellent-ils si ce ne sont ces grands ancêtres ? Et derrière eux, encore : le Caravage. Lucie Geffré a érigé en équivalent des guerriers, des paysans et des saintes personnes qui animent les toiles du grand Merisi, sa petite fille allongée vêtue de bleu. On reconnaît dans ces pieds et ces mains le trait et la force du peintre vagabond qui bouleversait l’art de son époque. En même temps, la peinture moderne est passée par là, de Manet à Kokoschka, avec leurs outrances et leurs couleurs vives, et la peintre Lucie Geffré exprime aussi cela. Ces bleus d’azur, ces rouges carmins ou magenta donnent à ses peintures en principe muettes des accents de fantastique. Dans les œuvres précédentes, on a souvent souligné l’intimisme des natures mortes et des personnages (parfois alités), mais aujourd’hui ce qui me saute aux yeux c’est plutôt l’audace qu’il faut pour se lancer là-dedans, sur des formats si grands, avec tant de couleurs et avec le pari parfois d’étaler de si grandes plages avec presque rien, contrastant avec les dessins tourmentés ou les lignes attendries, sidérantes de beauté, où l’œil se repose. En sortant de cette exposition, je reste ébranlé. J’ai la confirmation que Lucie Geffré est une des plus grand.e.s artistes contemporain.e.s.

Caravage et Geffré

Quelques mots avec son oncle… chez qui l’évocation du nom de Grenoble suscite des souvenirs de Stendhal. Puis retour sous la pluie. Gare de Lyon. TGV. TER. Lyon 22h16.

PS: une autre exposition Lucie Geffré a lieu en ce moment, venant d’ouvrir le samedi 28 (malheureusement je ne pouvais pas être au vernissage), à la galerie Cécile Dufay, Village Suisse, n° 27.
78 avenue de Suffren.

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Benjamin, problèmes de classes, problèmes de genres

Suite aux réflexions sur Walter Benjamin entamées il y a deux semaines. Nous en venons à la question du prolétariat. Comment éviter que « l’histoire », celle que l’on nous raconte, soit uniquement celle des vainqueurs ? En faisant en sorte que les nœuds qui articulent cette connaissance soient repérés à partir des moments (que l’on qualifie alors de « révolutionnaires ») où, par intermittence, les opprimés ont pris le dessus sur les oppresseurs. La référence au prolétariat, faite en maints passages des thèses sur l’histoire, peut sembler autonome par rapport à la vision de l’histoire basée sur l’intervention rétroactive d’un Sujet (qu’ailleurs, Badiou caractérisera comme fidélité : sera événement ce qui provoque effet de fidélité, on sait l’attention que porte le philosophe à l’amour dans la vie individuelle). Il est difficile d’imaginer ce que Benjamin aurait pu penser s’il avait vécu plus longtemps, il s’est suicidé en 1940 à Port-Bou, donc bien avant que n’interviennent de multiples événements de l’histoire contemporaine, dont en particulier les révélations sur le Goulag, les révoltes ouvrières dans les pays communistes, la Révolution Culturelle en Chine et la chute du mur de Berlin… tous événements qui ont brouillé notre perception de ce que devait être le rôle déterminant du prolétariat dans l’histoire (car le régime de Staline, puis celui de Mao, c’était bien au nom dudit prolétariat qu’il s’exerçait). Chez Benjamin, comme pour tous les marxistes de son temps, le rôle du prolétariat s’expliquait parce qu’il représentait la masse des plus opprimés des opprimés. Or, sauf à donner au terme une signification structurelle (définir le prolétariat comme étant précisément, à tout moment de l’histoire, la couche sociale la plus opprimée, indépendamment des définitions économistes données par Marx), on ne voit plus aujourd’hui, dans son ensemble, « la classe ouvrière » comme celle des plus opprimés des opprimés. La culture ouvrière s’est progressivement plus ou moins dissoute, réduite qu’elle a été par les instruments de la domination idéologique bourgeoise et capitaliste (la télévision principalement, qui l’a entraînée de Guy Lux en Cyril Hanouna). Reste en ce siècle l’essor des femmes et des racisés. C’est à eux ou elles qu’il faudrait peut-être appliquer ce que Walter Benjamin dit du prolétariat. « L’artisan de la connaissance historique est, à l’exclusion de tout autre, la classe opprimée qui lutte ». N’est-ce pas une vraie révolution, en un sens que n’aurait pas désavoué Benjamin, que celle portée notamment par les premières(*) ? J’en voudrais pour preuve (en apparence anecdotique) l’émission La Grande Librairie du 4 janvier, où trois femmes étaient présentes : Camille Froidevaux-Mettrie, Véronique Ovaldé, Marie-Hélène Lafon, pour un seul homme, Philippe Besson. Elles m’ont semblé témoigner de cette « révolution » par le fait qu’elles se plaçaient délibérément de « l’autre côté de la barrière » pour ainsi dire, faisant comme si on était déjà dans l’accompli : on ne « lutte » plus pour une libération à venir, cette libération est déjà là (bien qu’il reste beaucoup à faire, j’en suis d’accord, mais contrairement à une image naïve, une révolution n’est pas instantanée : elle se continue dans le temps et possède de nombreuses secousses et soubresauts qui finiront par la rendre définitive). Au cours d’un échange, quasiment en aparté, l’une disait : les lecteurs, en vérité les lectrices puisqu’il n’y a en réalité que les femmes qui lisent, et elle ajoutait : et il n’y a que les femmes qui écrivent. Certes elle exagérait : il existe encore quelques écrivains masculins dignes de notre admiration (Laurent Mauvignier, Jean-Philippe Toussaint, Jean Echenoz entre autres, et puis aussi bien sûr Le Clézio et Modiano. Et Handke etc. etc.), mais il est vrai que beaucoup de femmes écrivent, même si elles ne cherchent pas forcément à être publiées, elles écrivent des lettres, un journal voire… des blogs. Les dames de La Grande Librairie convenaient qu’elles avaient eu pour modèles des hommes écrivains, mais n’était-ce pas, disaient -elles, parce que seuls les hommes avaient eu, dans le passé, le pouvoir d’être édités ? Ce qui a conduit à ces situations qui seraient drôles si elles n’étaient pitoyables où finalement elles disaient en connaître plus sur les problèmes d’impuissance masculine que sur la ménopause ou les premières règles des femmes (elles avaient toutes lu Philip Roth). On relève souvent le fait qu’aujourd’hui, toutes les activités culturelles (réunions littéraires, cours des Beaux-Arts, stages de peinture…) sont presque entièrement remplies par des publics féminins. Il a été dit avec un peu de mépris que c’était parce que les femmes « avaient besoin d’évasion » (!), alors qu’il s’agit d’autre chose, signe de cette révolution : d’espaces de liberté nouvellement conquis où les femmes manifestent une révolte contre une situation antérieure de contrainte et d’empêchement. Ce sont là des territoires d’émancipation. Alors que les hommes, eux, privés de ce moment historique, en sont réduits, pour beaucoup d’entre eux, à se morfondre, ou à se contenter de suivre de piteux matches sur écrans de chaînes cryptées. C’est qu’ils ne voient pas, souvent, ce qu’eux-mêmes pourraient tirer comme bénéfice de cette révolution féministe (je reviendrai là-dessus).

Les marxistes orthodoxes peuvent répondre que nous allons vite en besogne, que quand bien même il y aurait une révolution féministe, le sort de la partie la plus exploitée du prolétariat n’en serait pas amélioré. Je ne sais pas, là encore, ce qu’en aurait pensé Benjamin qui n’avait peut-être pas une vision claire des luttes de genre, ce n’était tout simplement pas de son temps, ou du moins cela demeurait caché du point de vue où il se trouvait et où se trouvaient bon nombre des théoriciens et philosophes du siècle passé (la philosophie et la théorie politique étaient choses d’homme), en revanche je vois assez bien ce qu’en disait ce penseur plus récent dont j’ai fait état il n’y a pas si longtemps sur ce blog, David Graeber, qui, lui aussi, a essayé de transformer notre vision de l’histoire et s’est en particulier penché sur la théorie de l’idéologie. Le sort du prolétariat est lié aux questions de genre plus qu’on ne croit. Graeber reproche aux marxistes orthodoxes ce que déjà Althusser et d’autres leur reprochaient, à savoir qu’on ne pouvait se contenter, dans l’analyse de l’histoire, des seules infrastructures matérielles, et de considérer le reste comme des superstructures dont le rôle était juste de maintenir l’ordre (Eglise, armée, institutions juridiques). Il fait remarquer que le problème « de ces méthodes de contrôle idéologique », c’est… qu’elles ne fonctionnent généralement pas très bien ! Plus efficaces sont, notamment dans le système capitaliste, les méthodes qui font appel aux valeurs de la sphère domestique, « lesquelles s’enracinent évidemment dans des formes d’inégalité beaucoup plus fondamentales et dans des formes de distorsion idéologique bien plus efficaces – de toute évidence, celles de genre ». (p. 142 de La fausse monnaie de nos rêves). Ce qu’on verrait alors sous la division de la société en prolétariat / bourgeoisie, en filigrane et plus fondamentalement, serait l’opposition des genres. Sans doute l’appel à changer notre conception du masculin, que contient en elle la révolution féministe, sera-t-il de nature à introduire un élément de subversion plus profond dans les rapports de classe que ne le ferait un appel à la guerre sociale.

Il semble en tout cas possible de relire l’histoire au travers de l’opposition des genres : il y a sens à dire en effet que, de même que l’histoire dite « universelle » n’a été – comme le dit Benjamin dans ses thèses sur l’histoire – tout compte fait, que celle des vainqueurs (il voulait dire les classes dominantes), elle a été peut-être et surtout celle des hommes, comme le disait aussi l’historienne Michèle Perrot dans une autre émission de La Grande Librairie, ce 11 janvier, et qu’il serait temps de la voir sous l’angle des femmes, ainsi que le fait la superbe bande dessinée de François Bourgeon sur la Commune de Paris (Le Sang des Cerises, volume 2) (la Commune vue au travers des femmes plus que des hommes).

(*) les seconds demanderaient un développement spécial sur lequel je ne me sens pas compétent.

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