L’art tient-il du spectacle, de la production de marchandises, de la contemplation privée ou de la pratique individuelle ? L’art est-il un medium pour diffuser un savoir ou bien une apologie du réel ? C’est ce genre de questions que l’on se pose à l’occasion d’une Biennale. Ainsi de la plus célèbre d’entre elles que nous avons tenu à visiter cette année afin de voir ce qu’il en est, à Venise. Disons-le tout de suite : c’est beaucoup de joie bien sûr de se retrouver à Venise, surtout à errer dans les quartiers les plus éloignés du centre, du côté de Cannareggio et du Castello, dans les recoins incertains seulement parcourus par un chat tranquille. Qui a dit que Venise était bourré de monde ? Et c’est beaucoup de plaisir à visiter les palais qui ne sont pas en reste par rapport à la Biennale, comme ceux de la Fondation Pinault, Punta della Dogana et Palazzo Grassi, et de pénétrer dans l’antre des œuvres mugissantes et colorées qui peuplent l’Arsenal. Et pourtant, pas que du plaisir. De la gêne aussi, voire de profonds troubles dus à la surenchère de spectacles offerts par tous ces artistes spécialistes d’installations et de vidéo dont le mélange brouille parfois ce qu’ils ont à dire.

On entre à l’Arsenal. Prélude en forme de sas avant de pénétrer plus avant : grande fresque qui s’enroule sur elle-même, de bleus mélangés, du turquoise au céruléum, mobile et odorante (de suaves parfums se mêlant aux effluves du dehors). Installation du libanais Khaled Sabsabi (« L’expérience multimédia in situ de Sabsabi, intitulée « khalil », mêle objets, vidéo, odeurs et sons » dit la notice), khalil signifie « ami proche » ou « compagnon ». « khalil, dit encore la notice, ne prétend pas apporter de solution ni résoudre quoi que ce soit ; il offre plutôt un lieu de rencontre, en respectant les histoires et les lieux, et en créant un espace de réflexion et de contemplation ». Contemplation, nous y voilà. J’aimerais assez que l’art soit un monde de contemplation, tout en sachant fort bien que, comme le dit Debord (précédent billet), la contemplation est la manifestation de l’être séparé, qu’elle nous dépossède de nous-mêmes, de notre faculté d’agir et de désirer. Nous sommes face à un monde et nous n’y entrons pas. Frustration à quoi nous voue définitivement l’art ? Surtout celui-ci, qui ne nous suggère jamais un moyen par lequel nous pourrions accéder à la pratique qui l’a engendré (ce qui n’est pas le cas de la peinture « ordinaire »).
Au-delà des lourdes tentures qui séparent l’intérieur de l’extérieur, nous entrons dans le saint des saints de ce qui est censé s’être inventé de mieux au cours des deux dernières années écoulées dans l’univers de l’art contemporain. Rassemblé ici par les bons soins d’une curatrice, Koyo Kouoh, hélas décédée avant que n’ouvre l’exposition, sous le titre In Minor Keys : c’est dire qu’elle a voulu se mettre sous l’égide des nuances, des tons mineurs. Preuve de modestie qui l’honore. Les artistes exposés ne sont peut-être pas ceux dont on parle le plus dans le domaine de l’art marchand. Prime est donnée à l’art qui nous vient des régions en dehors du centre capitalistique historique : Nigeria, Cameroun, Congo, Philippines, Palestine, Inde, Liban, Cuba, Mexique, Venezuela, Haïti et bien d’autres endroits encore. L’effort est ainsi mis sur un rapport entre art moderne et tradition, l’art au temps primitif, où, à vrai dire, l’art n’existait pas (c’est une invention de l’occident) mais où la beauté, elle, existait bel et bien, sorte de contrainte imposée pour toute réalisation concrète. Ce temps s’est trouvé mis en collision avec celui des technologies contemporaines, de là vient cette impression de débauche de termes renvoyant à l’univers de la science et de la technique tout au long du parcours de cette gigantesque halle que constitue la Corderie de l’Arsenal. De cette rencontre témoigne notamment l’installation de Kader Attia (un « pays » puisqu’il est né comme moi dans une de ces communes du nord de Paris, moi au Bourget, lui à Dugny, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de vingt ans). Un chamane vietnamien lui a suggéré que, peut-être, contrairement à ce que nous croyons, les virus informatiques sont de vrais esprits et la soi-disant réalité virtuelle serait en fait le monde des esprits qui nous gouvernerait en secret. De lourdes cordes tombent du plafond de la Corderie, comme des lianes ou comme des traits d’union entre terre et ciel.
Certains textes de présentation nous paraissent hermétiques, comme celui consacré à l’œuvre vidéo de l’artiste sud-africain Nolan Oswald Dennis, qui cherche à « ré-imaginer le monde au-delà des hégémonies établies, guidé par la poésie cosmo- et géopoétique africaine » et qui, pour y arriver, utilise des « enregistrements réalisés à partir d’une série de réseaux de détection sismique open source situés sur le continent africain (dont un dans l’atelier de l’artiste) », de sorte que « les sons qui en résultent oscillent entre des échelles apparemment incommensurables, mettant en résonance les événements contemporains au Soudan, en Palestine et en Afrique du Sud avec les immenses replis du temps géologique »… Qu’en penser ? Faut-il en jouir ou faut-il en sourire ? Le ciel hiératique projeté sur une toile sous laquelle nous nous allongeons est de temps en temps animé d’indications, de coordonnées et de points de référence qui nous resteront à jamais mystérieux. Mais la possibilité de contempler un ciel n’est jamais à négliger.

Autre rencontre frappante entre art, technologie et politique : l’œuvre de l’artiste chilien Alfredo Jaar The End of the World (2023-2024), qui réunit les dix minéraux qui, en notre siècle, sont le nerf de la guerre : cobalt, terres rares, cuivre, étain, nickel, lithium, manganèse, coltan, germanium et platine, comprimés en un cube de quatre centimètres de côté exposé comme sur l’autel d’une cathédrale abstraite totalement éclairée en rouge. « Ces métaux, dit la notice, comptent parmi les dix minéraux les plus critiques au monde aujourd’hui, indispensables aux technologies au cœur tant de la transition écologique que de la guerre. Ils portent en eux leurs parcours et leurs origines : l’immensité des mines à ciel ouvert creusées dans la terre ; les profondeurs obscures des océans, avec leurs écosystèmes encore inexplorés, qui sont sondés et pillés pour leur manganèse ; l’appétit vorace d’une société qui envisage d’exploiter la Lune, y voyant un autre « nulle part » à conquérir et à consommer. Chaque couche du cube se trouve au cœur de tensions géopolitiques déchaînées ; les conséquences physiques,environnementales et humaines de l’acquisition de ces métaux sont vertigineuses. Placée au centre d’un espace vertigineux, aux allures de cathédrale, cette petite forme intègre l’Arsenal à l’œuvre elle-même. Par ce geste précis, Alfredo Jaar condense les vastes enchevêtrements des tragédies mondiales en une œuvre précise, empreinte de pathos et de poésie, qui ne nous laisse aucune marge d’échappatoire. Le cube scintille. Nous le désirons. Nous en avons besoin. Le monde prend fin, encore et encore ».
Quant au lien avec l’art traditionnel, on le verra particulièrement chez des artistes comme le kenyan Kaloki Nyamai, en qui je verrais bien finalement le lauréat du Lion d’Or de cette année, décerné par le public (faute de jury officiel, celui-ci ayant démissionné à cause de l’acceptation de la Russie et d’Israël parmi les pavillons nationaux) tant il resplendit et est admiré par une foule qui se tient respectueusement à l’écart : de larges tentures tombant du plafond, faites de toiles épaisses cousues ou maintenues ensemble au moyen de corde, de sisal, de papier journal, de tissu, de transferts photographiques et de fil. Tout un langage de textiles et de formes pour évoquer les contes que lui disait sa grand-mère. « La couture, dit la notice, devient une métaphore non seulement de la réparation, mais aussi de la capacité à concilier les contradictions : beauté et brutalité, mémoire et oubli, souffrance et espoir ». Ces toiles lourdes et puissantes tombant d’un plafond invisible m’évoquaient celles de Georg Baselitz vues à la Bourse de Commerce cet hiver dans le cadre de l’exposition « Corps et âmes ».



Ou bien encore l’oeuvre de Tabita Rezaire, qui vit en Guyane, hommage à la douceur et à ce que serait le monde si, au lieu d’être le produit du patriarcat et de la violence, il était enfanté par des femmes, sous les auspices de « Mère Lune » et de « Mère Soleil ».

Bonnie Devine nous ramène à la dimension modeste du tableau sur châssis, mais avec des couleurs d’une telle violence que nous nous demandons si un cataclysme nucléaire ne s’est pas produit récemment, tellement tout irradie. Elle se fait la porte-parole des nations amérindiennes tout en rappelant ce que la colonisation a fait de son peuple qui a dû se battre lors des guerres du vingtième siècle.
J’ai bien sûr beaucoup aimé la vidéo de la coréenne Ro-E Ryou, consacrée au souffle, dont la problématique est tellement bien exprimée par la situation des femmes plongeuses de l’île de Jeju. Retour vers cette île, dont on a déjà tant parlé à Avignon à l’occasion de la venue de Han Kang et des pièces de théâtre mises en scène autour des massacres qui se déroulèrent là vers 1948.

Et l’œuvre épique de Werewere Liking, venue du Cameroun, ornée d’un long poème :
Kama, Khémet,
Hier et bien avant
Des sources des grands lacs
À la remontée comme à la descente du Nil
Passant par toutes sortes de portes du temps,
Bantous, Semi-Bantous comme Sub-soudanais
Nous descendons d’une seule et même lignée
Nous sommes tous des Khémites
D’Ascendance Panafricaine …
Déversés sur des îles fixes ou tournantes
Comme des hordes de damnés déportés
Ou comme des troupeaux d’esclaves
Des bêtes de somme harnachées
Aux teints sombres ou plus clairs
Mais témoignant de la présence en eux
De la divine mélanine
Nous sommes tous des Khémites
D’Ascendance Panafricaine…
L’Afrique partout dans le monde en toute dignité
Sans aucune limitation au droit à l’équité
Que nous soyons sur les Amériques
Sur l’Asie, l’Océanie ou le Groenland
Comme sur la Khémet elle-même,
Que nous soyons Donsons,
Lög Mbock ou Vooduns
Nous sommes tous des Khémites
D’Ascendance Panafricaine ..
Werewere Liking, 2023
Quoi de plus beau ? Mais j’avoue mon vertige : me mouvant ainsi dans cette Corderie entre lumières et ombres, sons agressifs et mélodies, dans l’incessant murmure d’une foule qui se presse auprès des œuvres, se réveille en moi cette vieille angoisse ressentie à l’occasion d’un voyage en Inde du Sud, lorsque nous visitions l’un des temples de Madurai, dont l’intérieur évoquait aussi celui d’une grotte, et qui était peuplé de foules mélangées, suivant chacune son gourou, entre autels dévolus aux divinités hindoues, parfum d’encens et éléphants sacrés. L’art a aussi son côté mystique, « gourouïsé », la valeur marchandise plane dans l’air mais elle n’est pas seule, il y a aussi des valeurs anciennes, sortes de reviviscences de rites archaïques, c’est à la fois exaltant et inquiétant. Nous promenant au long de cette vaste galerie (Koyo Kouoh a voulu qu’il en soit ainsi, inscrivant toutes ces œuvres de part et d’autre d’une allée que l’on parcourt presque religieusement), nous ressentons des émotions très vives, notre pensée se met en marche, en fait elle ne s’arrête jamais. C’est là le plus fort de l’art contemporain : nous donner à penser. Certains diront que nous sommes en plein monde de la séparation, l’intellectuel opposé au sensuel, la pensée au corps, l’usage à la valeur, mais c’est ainsi et on ne voit pas comment il pourrait en être autrement sans revenir à une origine de l’humanité à jamais perdue. L’art s’est constitué en bulle de savoir et d’émotion qui s’adresse à ceux et celles qui veulent bien s’y ouvrir à leurs risques et périls. Et il nous est, de cette façon, devenu indispensable.
PS : cette énumération est loin d’être exhaustive, il faudrait encore y ajouter les photographies géantes et analogiques de Carrie Schneider, rejoignant les visées d’un Sigmar Polke, utilisant une chambre de la taille d’une pièce d’appartement et étirant sur plus d’un kilomètre le tirage d’une séquence de 8 secondes extraite du film La Jetée, de Chris Marker, ou bien, toujours sur le chapitre photographique, les photos couleur de Alan Phelan qui reprend un procédé datant de 1894, dû à un ingénieur irlandais, John Joly, qui plaçait une trame de raies rouges, bleues, jaunes entre l’objectif et la plaque photographique en noir et blanc, prenait la photo, et redisposait au tirage le même dispositif de rayures entre la lentille de l’agrandisseur et la pellicule, procédé lent, délicat et coûteux mais qui nous vaut encore aujourd’hui d’admirables pastels de natures mortes, et pour le photographe moderne, quelques allusions à l’univers queer. Et puis Eustaquio Neves qui ressuscite de vieilles photos en noir et blanc issues de ruines de bâtiments ayant servi à l’enfermement d’esclaves noirs au Brésil, et qui les travaille de manière à les rendre anonymes, Guadalupe Maravila et ses « Disease Throwers », sculptures de roseaux et de bois pour conjurer à la fois la maladie et la violence sociale, Ranti Bam, sculpteuse d’argile noir, Walid Raad, peignant les malheurs du Liban sur des planches mal ajustées, Marigold Santos et ses sculptures d’argile, Sandra Knecht et ses cabanes dans la forêt, Eric Baudelaire et sa video évoquant, de Pirandello, L’Homme à la fleur dans la bouche et montrant la réalité marchande du commerce des fleurs etc. etc.
On pourra lire une sélection des notices de présentation, traduites en Français, ici.


























































