Paolo Cognetti / Jean-Baptiste Del Amo / Céline Minard (I)

Qu’ai-je lu récemment qui mérite d’en faire écriture ? Outre les deux livres de cette rentrée dus à deux femmes remarquables, et dont j’ai déjà parlé (Bellissima de Simonetta Greggio et Le Voyage dans l’Est de Christine Angot), trois m’ont enchanté. L’un n’était pas de cette rentrée littéraire: Sans jamais atteindre le sommet, de Paolo Cognetti, et les deux autres sont bel et bien de cette rentrée et tous deux, dans leur genre, innovent dans la manière narrative et touchent notre émotion : Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo, et Plasmas de Céline Minard.

J’ai beaucoup aimé Paolo Cognetti dès son premier roman, Le garçon sauvage, où il narrait son installation dans les Alpes, à plus de 1700 mètres d’altitude, dans une cabane au sein d’un hameau où il n’avait pour voisin qu’un robuste gardien de chèvres vivant à l’écart de la civilisation urbaine. Cela me rappelait les moments où moi-même, je suis amené à séjourner en montagne, jamais seul bien sûr, puisque C. est là, et que je ne fais que la suivre, en Suisse, dans le canton du Valais (ce n’est qu’un col qui me sépare alors de Cognetti) (et je vais y retourner bientôt… mes plus proches voisins humains seront un comédien suisse à la solide carrière qui vit là à l’année – sauf quand il répète – et son épouse qui est une peintre d’origine canadienne). Ce récit, Sans jamais atteindre le sommet, date d’il y a trois ans environ, et je l’avais vu alors présenté au Festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, du temps où son directeur, Michel Le Bris, était encore en vie. Il ne m’avait pas tellement séduit au premier abord car j’avais cru y voir un banal carnet de voyage au travers du Dolpo, lointaine contrée népalaise qui a déjà donné lieu à pas mal de récits et de reportages, notamment d’Eric Valli, sans parler de ce merveilleux Léopard des neiges raconté par Peter Matthiessen – ce livre faisant d’ailleurs office de guide pour notre auteur. Mais comme j’étais en mal d’horizons lointains et de sommets himalayens, je me suis consolé en me plongeant enfin dans ce petit livre… dont je suis sorti tout ébloui, et plus désireux que jamais de violer les interdits pour partir en voyage ! Je crois que c’est cela qu’un parti écologiste au pouvoir devrait faire en premier : interdire la littérature de voyage.

Ce en quoi diffère ce livre de beaucoup d’autres consacrés à la montagne (il en est tellement…) est bien sûr le point de vue, qui n’est pour une fois pas celui d’un alpiniste victorieux, d’un conquérant des sommets, d’un qui monte à l’assaut des cimes sans un regard pour les modestes bergers qui peuplent leurs pentes. Paolo Cognetti l’avoue tout de suite : il supporte mal l’altitude, au-dessus de 3000 mètres, pour lui, ça tangue. Il préfère les vallées, contourner la montagne plutôt que la gravir. Il préfère s’attarder au coin d’un cours d’eau que gagner du temps par un raccourci rapide. Il monte donc une expédition, ils sont neuf compagnons, dont deux sont des amis proches : Nicola et Remigio. Remigio est son voisin du Val d’Aoste. Autour d’eux, comme toujours sous ces latitudes : guide, meneurs de mulets, cuisiniers, et vingt-cinq petits mulets porteurs de bagages, d’ustensiles de cuisine, de tentes et autres matériels de camping. Pendant tout le périple, ils verront la Montagne de Cristal (Shel ri drug dra), et même le Dhaulagiri II, mais ne les graviront pas (d’ailleurs la première est sacrée, nul ne doit fouler son sommet, sorte de réplique du mont Kailas).

une baita dans le Valais

A la première étape, Paolo rencontre une femme qui lui vend une bière et se retient de poser LA question, celle que tout voyageur doit affronter un jour quand il se trouve nez à nez avec une personne locale : mais pourquoi vous autres occidentaux venez chez nous, en souffrant de fatigue, de mal d’altitude, à coucher à la dure sur des matelas inconfortables ? Il se reporte à son livre de chevet, celui de Matthiessen qui, lui aussi, a dû répondre : « dire que je m’intéressais aux bharals, aux léopards des neiges ou même aux lamasseries reculées n’était pas répondre à sa question, bien que tout cela fût vrai ; parler de pèlerinage semblait prétentieux et vague et cependant en un sens était également vrai. J’avouai donc que je n’en savais rien. Comment aurais-je pu lui expliquer que je voulais pénétrer les secrets des montagnes, découvrir quelque chose d’inconnu ? ». Son but déclaré est le lac Phoksundo et le monastère de Shey (Shey gompa). L’itinéraire longe la chaîne des Kanjirobas, il passe par le village de Ringmo (« Yacks, échoppes et marchandises étaient partout, comme les tissus de prières. J’observai les maisons carrées et plates, les murs de pierre, les petites fenêtres peintes en bleu, les tas de bois et les fagots de foin sur les toits. »), il voit enfin le lac (« qui reflète toute chose, est fait de tout ce dont il est le miroir, comme moi à cet instant ») mais commence à éprouver de la nausée, car il est à 3600 mètres d’altitude. Mais ce n’était rien encore car il fallait franchir le Kang la qui est à 5350 mètres. Une chienne les prend en affection et les accompagne. Enfin, le col arrive, pas si difficile que ça dans le fond, à moins que cette sensation d’aisance ne soit qu’une impression trompeuse, un effet d’euphorie dû à l’altitude (j’en ai souffert aussi plus d’une fois au Ladakh quand il fallait franchir des cols à cette altitude, et notamment la première fois quand il s’agissait de franchir le Shingo la pour accéder à la vallée du Zanskar). « Lakba déposa sa pierre sur un tas d’autres pareilles à la sienne. « Ki, ki, so, so » murmura-t-il. Je connaissais ce mantra : « ki » c’est le cri de l’aigle et donc du vent, « so », c’est le souffle profond de la terre ». J’ajouterai à peine que ce « mantra », comme il dit, est souvent complété (en tout cas au Ladakh) par « largyalo » ou bien « lha-gya-lo » qui signifie à peu près : « les dieux toujours vainqueurs ». Ils arrivent à Shey et y font une halte de deux jours. Toujours sur la trace de Matthiessen, Paolo reprend ses pages de Shey, là où il dit que finalement son but est de rentrer chez lui. Belle sagesse à méditer, l’idée que si nous partons c’est pour rentrer chez soi, ou bien peut-être faudrait-il dire : « mieux rentrer chez soi » ? mais qu’en est-il de ce « chez soi » ? N’est-ce pas plutôt : identifier, mieux connaître ce « chez soi » ? voire même reconnaître enfin que ce « chez soi » est tout autour de nous, partout où nous sommes ? « Il avait installé un petit bouddha en terre cuite à l’extérieur de sa tente. Il s’asseyait devant chaque matin à l’aube, « heureux et triste dans ma vague conviction que je suis chez moi dans ces montagnes » ».

Ils atteignent la base de la Montagne de Cristal :

« Pourquoi la Montagne de Cristal est sacrée ?
– Parce qu’on voit le Kailas du sommet.
– Quoi ?
– C’est ce qu’on dit.
– Mais c’est pas interdit de monter là-haut ?
– Si, puisque la montagne est sacrée.
[…] On aurait dit un des casse-tête sur lesquels les disciples bouddhistes méditent pour dépasser la compréhension rationnelle et atteindre l’intuition. »

Je ne sais pas si les koan ont ce but-là. Toujours est-il que leur fonction première est de nous donner à penser longtemps. Comment peut-on être à la fois en dehors et au-dedans d’une chose par exemple ? Comment imaginer un intérieur et un extérieur en continuité l’un de l’autre, comment affirmer que l’Un est tout en affirmant que l’Un n’est pas (ce sont là aussi les bases de la réflexion de Nāgārjuna, contemporain d’Aristote, mais réfléchissant à un système logique beaucoup plus complexe que celui du philosophe grec).

expédition au Ladakh en 2008

L’autre situation où Paolo Cognetti doit réfléchir à cette sorte de sagesse est celle où il rencontre un moine, image à distance du même lama que celui qu’avait déjà rencontré le voyageur américain et à qui il avait demandé s’il était heureux, ce à quoi l’ermite avait répondu : « Bien sûr que je suis heureux ici ! C’est merveilleux ! D’autant plus que je n’ai pas le choix ! »

Ainsi ce petit livre, récit d’un voyage que, certes, d’autres ont fait bien avant, se révèle être unique parce qu’il relate le voyage que fait chacun au-dedans de lui-même lorsqu’il marche à ces altitudes, en ces lieux difficiles d’accès, où tout à coup se confondent l’envers et l’endroit, l’eau et le feu, où les humains et les léopards se partagent le même espace. Il y a toujours un moment où il faut revenir sur terre, autrement dit au sein de la civilisation matérielle, mais on garde toujours en soi la lumière acquise dans ces endroits vertigineux, et c’est juste ce que veut nous dire Paolo Cognetti.

Le roman de Jean-Baptiste Del Amo est bien sûr très différent, point de longue distance à parcourir, cette fois, ni de respiration sur les sommets. Et pourtant il y a sans doute comme un lien secret entre ces deux livres, car dans Le Fils de l’homme, il y a une distance aussi, par laquelle s’entame le récit, mais c’est une distance temporelle : on a la surprise (au début peu compréhensible) de découvrir une action qui se passe dans le temps avant le temps, celui de la Préhistoire. Temps des débuts, où les premières filiations ont lieu, de génération en génération jusqu’à aujourd’hui, où des humains s’enfoncent dans leur nuit, un homme, une femme et un enfant, que le premier oblige à descendre vers une sorte de cabane non visible au fond d’une forêt sur un terrain très accidenté, cabane dont il ne reste que peu de choses debout après tant d’intempéries, mais qui s’avère propice surtout à ce que l’homme puisse se cacher et vivre en marge de la société.

« Le père surgit dans l’espace dégagé de la clairière, rejoint le fils de son pas lourd, le manche de la sagaie serré dans le poing. Parvenu aux côtés du jeune chasseur, il baisse son regard sur la chevrette, lève sa main en porte-voix, lance un son bref et répété qui s’élève dans l’air vibrant ».

On devine ici ce que l’histoire révèle, que tout baigne dans un champ de violence, d’abord un rapport à la chasse, qui est chassé, qui est chasseur ? Un rapport des pères à leur fils : la violence qu’ils ont endurée eux-mêmes, ils n’ont d’autre choix que la transmettre au fils, et ainsi comme cela, jusqu’à la fin des temps. Une femme surgit : qu’elle essaie de se sauver au plus vite ! C’est ce qu’elle fait ici, mais mal lui en prend, elle sera rattrapée, et mourra dans le sang, celui causé par son second enfantement, le premier enfant prenant lui, en charge et le cadavre de cette femme – sa mère – et le second enfant, jusqu’à ce que le père leur coure après, les atteigne, mais il y aura un retournement de l’histoire, lequel couronnera une autre violence, celle du fils cette fois.

C’est une triste histoire immergée dans le sang et la nature lorsque celle-ci reprend le dessus sur tous les efforts humains pour s’en affranchir : notre période contemporaine est suffisamment éloquente sur le sujet pour qu’il soit inutile de faire un dessin.

Jean-Baptiste Del Amo a déjà obtenu du succès avec un autre livre, qui avait obtenu le prix du Livre Inter, Règne animal, que je n’ai pas encore lu. Mon libraire préféré m’avait mis en garde au moment de l’acheter : il trouvait que Del Amo y allait un peu fort dans la description des scènes de violence en milieu rural, les paysans ne sont quand même pas si noirs me disait-il, et il avait sans doute raison. Pourtant je connais dans la Drôme des hommes égarés au fond de bois de chênes qui ont pour passe-temps favori d’enfourcher des chats pour les donner comme appâts aux sangliers, afin qu’ils puissent les tuer plus facilement. La Préhistoire n’est pas si loin… et la Drôme offre en général un visage lumineux et souriant, on ne s’attend pas à y trouver des élans si sauvages.

à suivre… j’évoquerai le troisième roman, celui de Céline Minard, la semaine prochaine

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Galilée, ce héros…

Ce 5 octobre, j’ai eu la chance de voir « La vie de Galilée » dans la mise en scène de Claude Stavisky, à la MC2 de Grenoble, avec Philippe Torreton dans le rôle titre. Donnée dans une version relativement courte (2h 45). La célèbre pièce de Brecht n’est pas si souvent représentée. Mes lointains souvenirs remontent à… 1963 et à la mise en scène de Georges Wilson au TNP. Après la représentation, je rencontre Torreton, pour une dédicace. Il corrige un peu mon impression, car elle a quand même été jouée récemment dans des mises en scène de François Lassalle et de Jean-François Sivadier, et plus avant par Antoine Vitez.


Le rôle de Galilée est sans doute l’un des plus difficiles à tenir, surtout à cause de ce qu’il exige sur le plan de la mémorisation. Pas facile pour un acteur de s’immerger à ce point dans les méandres d’une pensée scientifique et technique. Dès la première scène, il s’agit de donner une véritable leçon de mécanique céleste, il faut bien avouer que le père Brecht savait faire, il eût été un bon enseignant s’il n’avait été auteur dramatique… L’enfant Andréa est son comparse, à qui il montre le caractère relatif du mouvement : afin que la table soit à gauche du tabouret où l’enfant est assis, il est deux manières d’agir : soit déplacer la table, ce que faisait Ptolémée, soit déplacer le tabouret (et l’enfant qui est assis dessus, dans le rôle de l’humanité), ce qu’osa Copernic.
« Mais si l’on fait basculer le siège vers l’avant, alors je tombe » dit l’enfant : la question se corse. Galilée prend alors l’exemple d’une pomme sur laquelle on plante un rameau, elle a beau tourner sur elle-même, le rameau ne tombe pas, les positions « haut » et « bas » sont relatives. C’est ici bien sûr que l’Église intervient, comment admettre que la Terre ne soit pas au centre, et que donc le trône de Saint-Pierre n’y soit plus, lui non plus ? La pièce de Brecht est nuancée sur le rôle de l’Église. Celle-ci n’apparaît pas comme une force brutalement rétrograde, hostile au savant, mais comme une institution intellectuelle qui entend dialoguer, échanger des arguments. Le système copernicien n’était pas si facile à admettre aux XVIème et XVIIème siècles, les expériences le confirmant ne faisant pas légion, le point décisif pour Galilée étant l’observation des lunes de Jupiter qui étaient au nombre de quatre quand le savant les avait vues la première fois et n’étaient plus que trois quelques jours après… parce que la quatrième était vraisemblablement passée derrière la planète ! Mais si la lunette avait été mal construite, imprécise, si les quatre n’avaient été qu’illusion due à une imperfection de l’instrument ? C’est toute la question épistémologique qui se trouve posée dès le début, entre un réalisme qui ne met pas en doute les conditions d’observation et choisit d’aller de l’avant, et un transcendantalisme qui s’interroge sur les conditions de possibilité de la science et met le sujet au cœur de la relation de connaissance.
Galilée a eu raison de faire confiance à ces lunettes qu’il bricolait et dont la postérité a montré qu’elles étaient pourtant peu fiables… mais la pièce de Brecht réussit ce tour de force de nous montrer en quoi ce n’était pas acquis au départ. Galilée est un vrai scientifique aux prises avec le réel. Là où il innove, ce n’est pas tant dans l’affirmation de l’héliocentrisme, puisque Copernic l’avait fait avant lui, que dans l’affirmation que ce n’est pas seulement là moyen de mieux faire les calculs de navigation, mais tout simplement l’assertion d’une vérité. Oui, la vérité existe, au-delà du pragmatisme et des combines de calcul. C’est en cela que la présentation de cette pièce s’impose aujourd’hui puisque tant d’intervenants dans le débat public semblent totalement ignorants de la démarche scientifique et de la position du savant (on préfère d’ailleurs dire aujourd’hui « sachant » comme s’il s’agissait à tout prix de rabaisser le savoir).
Galilée est un homme aussi. Il ne cherche pas à être un héros, il ne cherche pas le statut de martyr et c’est ainsi qu’il est prêt à se rétracter s’il le faut, s’il peut par là s’éviter de subir la torture. La science n’est pas la religion. Le croyant est prêt à mourir pour sa foi, persuadé qu’il est d’une persistance dans l’au-delà, il est heureux de finir en martyr, pauvre fou qui n’a pas compris qu’il était prisonnier d’un dogme (ce qu’on voit tellement de nos jours dans l’exemple des talibans). Le scientifique, lui, n’est pas un trompe-la-mort, il sait que sa position est dans le relatif, le précaire, l’éphémère, qu’il ne restera de lui qu’une liste de références au bas d’un article (et encore!). A la fin de son procès, après qu’il a signé ses « aveux » (on pense au régime soviétique… ce qui aurait été au grand dam de Brecht bien sûr!) Galilée aurait pu dire comme le prétend sa légende : « por si muove », mais il ne l’a pas fait, certain qu’il était que c’eût été signer son arrêt de mort. Et pourtant son message est passé, la science s’est construite, dans la ligne méthodologique dont il a donné les fondements. Brecht a écrit avec sa pièce un manifeste pour la raison et le rationalisme. L’optimiste qu’il était y voyait comme l’assurance que non seulement l’édifice des croyances allait être ébranlé, mais avec lui, la société toute entière. Ce n’est pourtant pas exactement ce qu’il s’est passé, il nous reste à comprendre pourquoi aujourd’hui. C’est une énorme entreprise. Le dramaturge allemand avait tenté de s’y atteler, mais sans doute sa démarche était-elle insuffisante, prise qu’elle était dans les mailles d’un filet quelque peu dogmatique. La tirade de Galilée à la fin de la pièce porte la marque d’un « moralisme » typique de l’après-guerre qui voulait opposer une science au service des hommes à une science maléfique, comme si la séparation pouvait être si facilement opérée. Bernard Stiegler, après les Grecs, a introduit le mot qui convient aux découvertes scientifiques et autres inventions techniques, celui de « pharmakon », à la fois remède et poison. Si la face « poison » tend si souvent à paraître à nos yeux, ce n’est pas à cause de la science proprement dite (qui est d’une neutralité monstrueuse en elle-même) mais parce que, contrairement à ce qu’un Brecht pensait (voire même Galilée), les impératifs de la science n’ont jamais pris le dessus définitif sur les intérêts économiques ou les forces de la Foi. Encore aujourd’hui, on serait prêt à tout donner pour que la science renonce à nous déloger de nos attitudes de confort vis-à-vis de la nature, ou vis-à-vis de nos illusoires libertés.

La mise en scène de Claude Stavisky est classique. Pas d’esbroufe. Un plateau simple, avec les objets indispensables, tables, chaises, astrolabes. Ce qu’il advient dans le monde extérieur surgit de l’arrière-scène, une lourde porte en métal qui s’ouvre et se ferme pour laisser passer l’écho des drames du temps (une épidémie de peste, une guerre intestine au sein du Saint-Siège…), de grandes vitres par où passe une lumière artificielle, une scène plutôt obscure avec un Galilée plutôt débraillé, éructant, narquois ou parfois abattu, déçu par les réactions de ceux sur qui il compte (le grand duc de Toscane, le nouveau pape Barberini, un élève en qui il a vu un gendre possible…). Torreton impérial, faisant corps avec son personnage.

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Chronique d’un été – IV : Arles et Aix, « il ne fait jamais nuit »

La première pensée à me venir à l’esprit devant les grandes œuvres de Zao Wou-Ki, après que nous eûmes pénétré à l’intérieur des salles qui lui sont consacrées à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence (jusqu’au 10 octobre), fut : « comment peut-on réaliser de tels tableaux qui sont encore plus beaux que les plus beaux paysages que nous puissions voir ? » tant, ici, l’art concurrence la nature, la peinture éclipse le vrai ciel, et la surface de la toile celle des lacs au soleil couchant. Zao Wou-Ki donne une apparence du monde plus lumineuse, plus colorée que celle que nous gardons en souvenir de nos plus belles virées à la surface de la Terre. Et je crois que j’étais loin d’être le seul à penser cela, tellement le ravissement des visiteurs était palpable. On allait tout près du tableau, puis on reculait, on n’en croyait pas ses yeux : comment cela était-il possible ?

Triptyque 1997 – Huile sur toile 200 x 486 cm (coll. part.)

On me dira peut-être que cela vient de la rencontre unique d’une conception artistique qui émane de la Chine ancienne et de l’ouverture moderne de l’espace dans la peinture contemporaine, ouverture qui se nomme abstraction, et même quelquefois « abstraction lyrique » dans le cas de Zao, et que cette rencontre seule fut capable de nous restituer cette impression de vertige ressentie devant un gouffre béant à nos pieds. Cette rencontre est manifeste dans le point de vue implicite dont témoigne la toile, comme celui de l’artiste chinois qui voit son sujet d’en haut, sans point de fuite qui nous amènerait à la perspective de la peinture classique, mais elle figure aussi dans le matériau, l’usage de l’encre de Chine, la mixité des techniques qui font se mélanger l’huile et l’encre, les pigments vifs des couleurs inventés par la Renaissance avec le noir liquide.

paysage avec des oiseaux, 1948, Huile sour toile, 100 x 81 cm (coll. part.)

Zao Wou-Ki a commencé jeune l’apprentissage de la peinture (à quatorze ans), depuis sa lointaine ville de Hangzhou, il avait déjà pris connaissance des tendances de l’art occidental et n’eut de cesse de venir en France pour rencontrer les maîtres d’alors. Il devint l’ami d’Alberto Giacometti et de Pierre Soulages, et, plus tard, de Jean-Paul Riopelle, de Maria-Helena Vieira da Silva et d’Arpad Szenes. Il s’émerveilla de l’impressionnisme qui ouvrait tellement l’espace, et commença à peindre d’immenses toiles où circulait l’air que l’on voit souffler aussi chez Renoir ou Manet. Et puis il y eut Klee, l’humour des petites formes dessinées dans la terre blanche, et la rencontre avec Henri Michaux qui lui conseilla de revenir un peu plus à ses origines. Et puis l’influence de Cézanne dont il tire la leçon des paysages ramenés à des combinaisons de volumes, rendus à leur simple essence.

Hommage à Cézanne, 2005, Huile sur toile 162 x 260 cm (coll. part.)

L’exposition d’Aix, intitulée « il ne fait jamais nuit », d’après un titre donné à une exposition précédente par Florence Delay, montre Hommage à Cézanne, toile de 1m62 sur 2m60 qui esquisse à peine (un trait suffit) la Montagne Sainte-Victoire, toute en vert et jaune fluo, avec un coin de ciel bleu, une branche vert émeraude, et barrant le côté gauche, l’évocation presque transparente d’un tronc d’arbre, les traits légers ressemblant aux coups de pinceaux des artistes chinois qui dessinent bambous et plumes d’oiseau.

Zao Wou-Ki, déclaré né en 1920 – mais c’est parce que les registres conservés ne remontent pas plus avant – eut une belle existence à ce que dit l’histoire. Entachée toutefois par la mort de sa deuxième épouse. Mais il aimait les plaisirs de la vie. Son ami François Texier lui a consacré un joli petit livre de souvenirs communs, sous le simple titre de « Zao » (ed. Gallimard), où les joies et les élans du maître sont dépeints avec tendresse. Wou-Ki n’était pas pauvre… il changeait de lieu en fonction des architectes qu’il rencontrait (ainsi de Jose-Luis Sert qui lui fit un immense atelier à Ibiza), il collectionnait les œuvres de ses amis peintres, et il en offrait beaucoup aussi à ceux qu’il aimait. Il est mort en 2013 à l’hôpital de Nyon, après avoir emménagé dans une nouvelle demeure, à Dully, dans le canton de Vaud. Il n’avait plus toute sa tête à ce que dit encore l’histoire, mais gageons qu’il gardait en elle trace de tous ces soleils qui avaient illuminé sa peinture.

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Arles est une superbe ville bien que certains lui reprocheraient ses entours gris et ses quartiers pavillonnaires. Ces entours sont les marques d’une population ouvrière qui est là depuis longtemps, et ces faubourgs font partie de son âme. Lorsque nous y venions pour les rencontres photographiques il y a quelques années, nous allions parcourir les allées des ateliers de la SNCF (car autrefois, c’était là qu’on réparait les trains qui convergeaient vers Marseille) et ces vieux édifices, devenus, le temps d’un été, salles d’exposition, gardaient dans leurs murs l’écho bruyant des machines qu’on y stockait. Evidemment, pour découvrir les splendeurs d’Arles, ses arènes, sa cathédrale Saint-Trophime, ses nombreuses églises et ses cloîtres, il faut franchir les murs de la ville ancienne et parcourir ses rues piétonnes, et en musardant, on atteint les quais du Rhône, lequel donne l’impression de vouloir mourir ici n’ayant plus la patience d’atteindre la mer. Dès qu’on sort un peu, en longeant le fleuve, on retrouve les terrains vagues, les roulottes, parfois abandonnées, des gitans, et les petites maisons qui rappellent un peu celles de l’Estaque dans les films de Guédiguian. C’est dire que l’esprit de cette ville, sa cohérence fragile mais bien réelle, on n’a pas envie qu’on y touche. D’où notre étonnement face à cette nouvelle construction, la tour LUMA, due à l’architecte Franck Gehry qui domine les toits de tuiles des alentours de la tête et des épaules, pour faire apparaître quoi ? Une forme bizarre comme un emballage d’aluminium froissé, un équilibre fragile de six étages qui semble régir désormais la perspective de ces ateliers oubliés. LUMA est le nom d’une fondation créée par une riche héritière de l’industrie pharmaceutique suisse, Maja Hoffmann, qui a des buts sans doute très ambitieux, mais exprimés dans une plaquette introductive d’une manière fort vague… LUMA Arles est un campus créatif interdisciplinaire où à travers des expositions, des conférences, du spectacle vivant, de l’architecture et du design, des penseurs, artistes, chercheurs, scientifiques, interrogent les relations qu’entretiennent art, culture, environnement, éducation et recherche. Nous voilà bien renseignés… interroger des relations, c’est bien, mais au nom de quoi ? Selon quelle finalité ? Quelle cohérence programmatique ?

Pour l’instant, quand on entre dans cette tour, on est surtout saisi par l’impression de vide. Un grand escalier blanc, et tombant du deuxième étage… un toboggan ! Oui, c’est tout ce qu’il y a à faire ici : monter au deuxième étage puis se laisser glisser vers le rez-de-chaussée par un étroit boyau de plexiglas… Il y aurait paraît-il des « expériences » (réalité virtuelle ? bibliothèque « en feu »?) mais il faut s’inscrire longtemps à l’avance, les heureux élus n’étant pas plus d’une quinzaine par séance… On est perplexe, il ne reste qu’à ressortir vers les parcs environnants où demeurent nos fameux ateliers, mais bien transformés, devenus décors léchés de carton-pâte. Heureusement, dedans, il y a encore de belles expositions. En tout premier lieu : Masculinités.

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Masculinités – John Coplans

L’exposition Masculinités, sise au sein des anciens ateliers SNCF, regroupe une longue série de photographes de multiples époques et nationalités. Son thème ne peut que nous interpeller profondément, car le temps est venu en effet d’interroger le masculin : sa fabrication, ses faiblesses, ses ridicules comme ses forces. Temps de voir comment le masculin est vu depuis l’autre sexe, quelles entraves subit l’homme dans sa construction comme être viril (ou pseudo-viril). Ici, les photographes sont de tous horizons, certains mêmes venus d’Orient, nous montrent ces clichés clandestins que l’on peut prendre de combattants talibans qui se déguisent en douce pour ressembler à des femmes. Un film réalisé par Sébastien Lifschitz passe en revue les séquences que la télévision nous infligeait dans les années soixante, lorsqu’on faisait des reportages sur les homosexuels, ce qui apparaissait d’une audace folle, reportages qui se terminaient comme il se devait par les éternels débats qui réunissaient mères éplorées, médecins très doctes et psychologues qui, évidemment concluaient que tout cela venait des mères de famille trop castratrices… Heureusement, il y avait à ce moment-là aussi des gens courageux, émouvants, sincères, comme Jean Marais, clamant sans fausse honte son amour pour Jean Cocteau. On s’amuse aussi du regard d’une cinéaste qui traque la nudité d’un homme en train de se changer pour aller à la plage, comme le ferait un homme qui chercherait à saisir au vol la nudité d’une femme. Et j’ai été impressionné par cette fresque photographique de l’artiste britannique John Coplans (1920 – 2003) qui montre ce qu’est aussi un homme, loin des clichés sur la force musculaire ou les épaules carrées, exhibant ses faiblesses et son vieillissement. Coplans, est-il dit dans le carton de présentation « donne de la figure masculine une image imparfaite et douce ».

Au-delà de cela, comme le dit le programme :

[L’exposition] aborde les thèmes du pouvoir, du patriarcat, de l’identité queer, des politiques raciales, de la perception des hommes par les femmes, des stéréotypes hypermasculins, de la tendresse et de la famille, et examine le rôle critique que la photographie et le cinéma ont joué dans la manière dont les masculinités sont imaginées et comprises dans la culture contemporaine.

Autres expositions dans le cadre de ces rencontres : la rétrospective Sabine Weiss, Thawra ! Révolution (histoire d’un soulèvement), Pieter Hugo, The New Black Vanguard.

Sabine Weiss est bien connue, photographe en noir et blanc de la trempe de Doisneau et de Cartier-Bresson. C’est à ce dernier que je pense lorsque nous regardons toutes ces photos argentiques magnifiques qui ont souvent dû demander beaucoup de patience et de soin. Parfois on a l’impression de miracles qui surgissent sur la pellicule, comme ce chat qui, tout à coup, saute devant l’objectif, il fallait avoir le réflexe d’appuyer sur l’obturateur au bon moment. Aujourd’hui, peut-être se contenterait-on de superposer la photo d’un chat à celle d’un fond à coup de PhotoShop. Sabine Weiss dit que la photographie est devenue trop facile…

Thawra ! Revolution donne à voir ces journées où le peuple s’est soulevé au Soudan, renversant le dictateur Al Bachir, comme une ressemblance avec Mai 68 et ses photos en noir et blanc là aussi… caractère exceptionnel d’un tel événement là où on s’attend toujours à des coups d’état prévus d’avance et où les contestataires issus du peuple sont vite bâillonnés.

Pieter Hugo réalise des portraits, hommes, femmes ou bien transgenres, prisonniers, délinquants, pauvres hères qui nous regardent les regardant, profondément humaniste, il nous invite à jeter sur notre prochain le regard intense ou interrogateur que ces gens portraiturés portent sur nous.

Quant à l’avant garde noire africaine (Jamal Nxedlana, Dana Scruggs…), elle brille de mille feux, couleurs éclatantes, formes lumineuses, comme l’assurance que désormais la photographie est mondiale, se fabrique partout, et nous ouvre la voie d’une connaissance du monde sans murs et sans frontières au moment où, malheureusement, tant de mauvais augures veulent nous faire croire qu’il ne doit y avoir que murs et que frontières.

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L’écologie à l’épreuve de l’anti-science (Dominique Bourg et Kurt Gödel)

A Morges, le 5 septembre, au Festival « le Livre sur les quais »: croisière. Le festival profite de la proximité du lac Léman pour organiser des conférences sur un de ces bateaux blancs qu’on voit avancer paresseusement sur les grands lacs suisses. Celui-ci part faire un tour le temps que durent les débats. L’auditoire est donc captif… pas d’échappatoire à moins d’être bon nageur. Pour une conférence donnée par deux écrivains invités : Amitav Ghosh et Dominique Bourg. Je suis là surtout pour le premier, dont j’ai aimé autrefois certains livres qui avaient pour cadre son Bengale natal. Aujourd’hui, il présente un roman dont le thème est la crise climatique. Bourg est un philosophe qui s’est fait connaître par ses prises de position fortes en matière d’écologie, il m’est donc a priori sympathique bien que je ne le connaisse pas plus que cela. Ils sont réunis ici pour faire l’éloge d’une approche littéraire (romanesque) de la question climatique. On peut les rejoindre en constatant qu’en effet, peu nombreux sont jusqu’ici les romans qui traitent de ce thème et qui pourraient, par là-même, développer un imaginaire propice à un changement de mentalité vis-à-vis de la nature. On peut leur objecter, pourtant, que ne manquent pas les écrivains qui ont fait de la nature leur personnage principal, ou qui ont planté leurs personnages dans une nature richement décrite, il existe après tout une nature writing, abondante aux Etats-Unis, mais présente aussi en France (on pensera à André Bucher par exemple, qui s’inscrit lui-même dans la lignée de Giono). Au sein de ce festival même, on peut rencontrer une autrice comme Jane Heagland, dont le livre « Dans la forêt » a fait beaucoup de bruit et a même été adapté en bande dessinée. Mais il est vrai que ces romans ne traitent pas directement de la crise écologique en elle-même. En somme pourrait-on dire… ils ne sont pas assez « pédagogiques », ceci dit avec ironie, bien entendu, car il n’est nullement nécessaire à mon avis de développer des talents « pédagogiques » pour rendre sensible à la beauté du monde et au risque qu’il encourt de disparition à très proche délai sous les coups fatals de notre civilisation sur-consommatrice… Mais bon, acceptons les prémices du débat sans trop chercher à objecter. L’alerte qui est lancée concernant l’extinction probable de notre monde, si elle n’est pas nouvelle, est énoncée avec force et emporte facilement l’adhésion de l’auditoire. Notre monde est devenu fou, oui. Un vol transatlantique consomme autant d’énergie qu’il en fallut paraît-il pour construire une pyramide égyptienne… six cent mille vols transatlantiques par an équivaut donc au projet de construire six-cent mille pyramides chaque année, mais qu’allez-vous faire de ces six-cent mille monuments ? Cela peut évidemment frapper les esprits. Fred Vargas a déjà publié, il y a deux ans, un manifeste impressionnant qui faisait le tour de tout ce qui nous attend, il semble qu’on ne l’ait guère prise au sérieux (pourquoi ? parce qu’elle n’est pas « philosophe »?), et pourtant… elle disait déjà tout ce qui se dit aujourd’hui, et elle poussait les scrupules jusqu’à citer avec précision toutes ses sources, ce qui n’est pas le cas de certains auteurs actuels qui donnent l’impression de surfer sur la vague et dans le vague. Mais par exemple, l’alerte sur le phénomène de la chaleur humide, elle la disait déjà, l’idée que « 1 ou 2 degrés » en plus n’est qu’une moyenne et que cela signifie des 50°C de température ici ou là, comme cela s’est déjà produit cette année (au Canada, en Sibérie ou au sud de la Sicile), elle le disait aussi. Ce qu’elle ne disait peut-être pas encore c’est la rapidité avec laquelle les changements se produisent : en 2019, on ne le réalisait pas encore. Nous tomberons d’accord avec les orateurs d’aujourd’hui pour constater que les rapporteurs du GIEC ont peut-être pêché.. par optimisme (là où au contraire ils étaient attaqués durement pour leur prétendu « catastrophisme »). Nul n’est parfait… le réel est toujours là pour nous surprendre. Mais nous n’allons quand même pas accuser lesdits scientifiques d’avoir menti ! Ce serait comme scier la branche sur laquelle nous sommes quand nous parlons. Les scientifiques du GIEC ont eu le courage d’aller contre les multiples pressions exercées par les milieux économiques et politiques afin d’affirmer la cause anthropique du réchauffement.

André Bucher, Jane Heagland

Que la science soit la source de la critique de la science (ou plus exactement de certains de ses effets), voilà qui n’est souvent pas compris. Le « raisonnement » en vogue dans les milieux dits « critiques » est unilatéral et sans nuances : la science, c’est le pouvoir, elle est nécessairement du côté des puissants du moment, on ne voit pas qu’elle a évidemment sa cohérence interne, rationnelle et que quels que soient les phénomènes qui occurrent, elle a pour vocation de s’appliquer, que si elle fournit des preuves, celles-ci sont sans appel, ne peuvent être attaquées ni par les puissants ni par les dominés, ne pouvant l’être que par des contre-preuves plus puissantes que les précédentes.

A mesure que cette conférence progresse, je réalise que la cible n’est pas tant la somme des effets déplorables du réchauffement climatique, que… ceux qui sont à la base de leur découverte. Cela peut se manifester sous des formes très diverses, y compris quand un vieillard chenu vient à prétendre que des solutions faciles sont à notre portée : recouvrir tous les toits de Suisse par des panneaux solaires (et payer pendant dix ans de jeunes apprentis pour rénover tous les bâtiments, proposition qui s’achève en chantant : « quand le bâtiment va, tout va… »). Il n’est pas indifférent de savoir que le promoteur de cette « idée géniale » est… un ancien prix Nobel (de chimie), qui est à l’image de ces ex-scientifiques qui, à un moment donné de leur vie, basculent dans le camp de l’anti-science par dépit, désespoir ou simplement sens de l’hybris, souci d’être au-dessus de la science qui se fait, comme on est au-dessus des lois. La vraie science est plus modeste. Elle a d’ailleurs peu d’armes pour se défendre. Le philosophe Dominique Bourg n’hésite pas à l’attaquer. Quelle est ma stupéfaction de l’entendre dire qu’on ne peut pas attendre beaucoup d’elle… puisqu’elle ne produit pas de certitudes (!) [peut-être l’astrologie, l’interrogation des tables tournantes, la communication avec l’au-delà en produiraient plus?] Il s’appuie pour cela sur des lectures savantes, ce qui me touche particulièrement : Gödel aurait prouvé qu’il était impossible d’affirmer avec certitude les vérités de l’arithmétique ! Alors qu’il n’a jamais fait que prouver qu’il n’était pas possible d’espérer mécaniser la science arithmétique (et a fortiori les mathématiques qui l’englobent). De telles inepties passent comme lettres à la poste face à un public peu informé.

Sortant de là très éprouvé, je me dis après un certain temps, qu’il serait courageux de ma part d’aller débattre avec lui et je le retrouve en effet, seul à son stand de dédicaces et prêt à partir. « Vous croyez vraiment qu’il n’est pas possible de connaître la vérité des énoncés de l’arithmétique ?oui, bien sûr, me dit-il avec assurance, ce sont Gödel, Turing et je ne sais plus qui qui l’ont démontré. Stupéfait, je me permets de dire : mais le théorème de Gödel ne dit pas du tout cela, il dit simplement qu’on ne peut pas trouver de système formel permettant de prouver toutes les vérités de l’arithmétique, autrement dit qu’il en existe toujours une qui reste en dehors, mais c’est l’existence d’au moins une, et pas l’affirmation d’un « pour tout » ! – lui, imperturbable : ce que vous dites là n’est vrai que pour la petite arithmétique (?), quand on se limite à l’addition et à la soustraction, mais dès qu’on va plus loin, alors c’est moi qui ai raison. De plus en plus ébahi : cette séparation n’existe pas ! De fait, un enfant sait que lorsqu’on a l’addition, on a nécessairement la multiplication. Visiblement mon interlocuteur ne sait pas ce qu’est un système de l’arithmétique. Il parle sans savoir et dit n’importe quoi pour se faire mousser, passe ensuite de l’arithmétique à la biologie sans aucune cohérence, et s’en va, sa serviette sous le bras, comme s’il avait encore mouché un jeunot qui croit en la science et en la mathématique… J’ai juste le temps d’ajouter qu’il fait un bien mauvais travail en essayant de distiller, à partir de mensonges sur la théorie scientifique, les doutes sur la capacité des sciences à accéder à un savoir utile et même nécessaire. D’une manière énigmatique, il me dit que… nous devons être modeste (!) comme si ce n’était pas lui-même qui se montrait immodeste en prétendant maîtriser un savoir qu’il ne possède pas.

Kurt Gödel

Il faut le savoir : le théorème de Gödel n’est pas là pour invalider la science, dire qu’il est des choses qui ne pourront jamais être atteintes par elle, mais pour invalider le mécanicisme, c’est-à-dire la thèse avancée par Hilbert selon laquelle il serait possible un jour de construire une machine (un système formel) qui permettrait de résoudre toutes les questions. C’est donc une critique de l’anti-subjectivisme : car oui il faudra toujours un sujet à la science, c’est-à-dire une instance qui pose les questions et parfois les résout. La science ne se fera pas toute seule, en dehors de nous, application mécanique d’un programme qui avancerait tout seul, débitant les propositions vraies les unes après les autres. Si un tel programme existait d’ailleurs, nous ne saurions qu’en faire tellement viendraient à jour des réponses à des questions que nous ne nous sommes jamais posés, et que nous ne nous poserons jamais… Qui connaît le théorème de Gödel aura au moins essayé de comprendre sa démonstration. Celle-ci ne consiste pas à identifier une proposition « extérieure » (du genre « tout nombre premier a telle ou telle propriété ») dont on saurait qu’elle est vraie et dont pourtant on ignorerait la démonstration, elle consiste à montrer que tout système englobant l’arithmétique possède nécessairement un phénomène d’auto-référentialité sous la forme d’une proposition G dont le contenu est de dire qu’elle est indémontrable, de sorte que, G étant la proposition « G est indémontrable », si G est vraie, évidemment par son contenu même… elle est indémontrable ! La difficulté de la démonstration consiste à prouver l’existence de G. Pour cela, on doit montrer que toute proposition est codable par un entier, et se trouve donc elle-même de ce fait, régie par l’arithmétique. Ainsi peut-on calculer l’entier n associé à toute proposition, et après avoir démontré que « p est indémontrable », où p est une proposition quelconque, est une proposition à laquelle on peut associer un entier m, finir par démontrer, au moyen d’un théorème de point fixe, qu’il est possible de faire coïncider p et m, de sorte que le numéro de code de « n est indémontrable » soit justement… n. On voit de cette manière que la proposition G dont nous parlions dépend du système, ce n’est pas une de ces propositions extérieures au système dont on pourrait dire : on ne peut pas la démontrer ? Eh bien posons-là comme axiome ! Ce qui serait une vue très naïve du théorème.

Mais Dominique Bourg… a ses certitudes. On pourrait les lui laisser si elles n’étaient avancées pour instiller un doute : et si les vérités scientifiques étaient toutes fausses ? Il faut pourtant le prévenir : si elles étaient toutes fausses, elles seraient aussi toutes vraies, et nous serions dans l’incohérence… pour la plus grande joie des climato-sceptiques (les rares qui restent).

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Chronique d’un été – III : Helvétie – une personne qui courait

Je parlais l’autre semaine d’Arno (vous savez le « camenisch », celui qui vient des Grisons et qui fait des onemanshow sur la place de Morges, au bistrot de La Coquette, pendant le festival) et cela bien sûr nous a amenés à la Suisse, à la Schwyz, bref à l’Helvétie. Il y a beaucoup de légendes qui bercent le sommeil de l’Helvétie, comme par exemple celle de sa constitution, à la fin du treizième siècle, quand les principaux chefs des vaches se sont rencontrés sur la prairie du Grütli pour faire le serment du même nom. Le XIXème siècle romantique a fait de cet accord une sorte d’affirmation d’indépendance, mais les meilleurs historiens d’aujourd’hui (comme François Walter – cf. Histoire de la Suisse, en cinq tomes, éditions universitaires suisses) insistent sur le fait qu’il ne s’agissait pas de revendiquer une indépendance à proprement parler, mais « l’immédiateté », nuance. L’immédiateté c’est le fait que l’on dépende directement de l’Empereur, sans passer par un de ses vassaux, et ce n’est pas de 1291 que date l’accord, mais certainement de 1305, une autre nuance. Et puis Guillaume Tell n’a jamais existé que dans l’imagination romantique de Rossini : il n’aurait pas pu à l’époque se payer une arbalète, c’était bien trop cher. Comme si aujourd’hui, un chef des gilets jaunes se payait une bombe à neutrons…

Val Ferret (canton du Valais – Suisse)

La Suisse n’est pas vraiment ce que l’on croit en général depuis chez nous en France où nous associons toujours mécaniquement à ce nom propre le chocolat, l’argent parfois véreux des banques et les troupeaux de vaches mélancoliques (et aussi le Cervin, le lac Léman, les Quatre-Cantons etc.). Il y a aussi la Suisse du Jura, avec ses anarchistes (il faut lire là-dessus le livre de Daniel de Roulet : « Dix petites anarchistes » sous-titré : « Ni Dieu, ni maître, ni mari » (éditions Buchet-Chastel), qui se déroule principalement dans le vallon de Saint-Imier, une vallée qui rejoint Bienne depuis La Chaux-de-Fonds), il y a la Suisse de Cendrars et de Nicolas Bouvier (le grand voyageur qui nous a enjoint de partir vers l’est, pour découvrir l’Asie Centrale et l’Inde), la Suisse des grands cinéastes : Alain Tanner, Claude Goretta, Michel Soutter, Francis Reusser et surtout, surtout : Jean-Luc Godard ! Il y a la Suisse des grands acteurs : Michel Simon, Jean-François Balmer, Jean-Luc Bideau, Bruno Ganz et notre ami Jean-Pierre Gos, et des grandes actrices comme Marthe Keller, Anne-Marie Miéville, Irène Jacob ou Myriam Mézières… et des grands metteurs en scène que furent Benno Besson et Charles Joris (co-fondateur du Théâtre Populaire Romand)… etc. etc. et je ne parle pas des écrivains. Charles-Ferdinand Ramuz. Friedrich Dürrenmatt. Max Frisch. Robert Walser. Gustave Roud. Jacques Chessex. Maurice Chappaz. Et écrivaines à ne pas oublier comme Alice Rivaz et Corinna Bille. Plus près de nous dans le temps : Jean-Pierre Lovay, Fritz Zorn, Matthias Zschokke, Urs Widmer, Martin Sutter, Agota Kristof et j’en oublie beaucoup. Et les peintres aussi, mais là ma liste va devenir trop longue, et fastidieuse, je ne citerai que la famille Giacometti (mais je devrais parler aussi de Jean-François Comment, de René Auberjonois et de Charly Cottet, dont j’ai une œuvre dans mon salon). Et les musiciens (à commencer par Arthur Honegger et Ernest Ansermet). Et puis maintenant, Arno Camenisch. C’est bien autre chose que la Suisse de l’UBS et de la vache Milka, non ?

de haut en bas et de gauche à droite: Nicolas Bouvier, Alain Tanner, Marthe Keller, Bruno Ganz, Agota Kristof, Charles-Ferdinand Ramus

Ce qui se passe beaucoup en Suisse, de nos jours, c’est qu’on y marche et même qu’on y court, il faut prendre chaque samedi le rücksack pour arpenter les chemins au milieu des monts (les monts Jura par exemple) et des cols, les grands cols alpins bien sûr, moi je connais surtout le Grand Col Ferret, mais aussi celui de la Forclaz, mais, plus loin, on peut passer le Grand Saint-Bernard, voire même le Simplon si l’on est aventureux et qu’on veut aller visiter les vallées tessinoises. Et pour aller au Grand Saint-Bernard, on peut prendre un raccourci par le col des Petits Chevaux, oui, mais c’est drôlement raide alors. On se demande comment faisaient les chevaux pour passer par là. La course en montagne est devenue un grand sport national. Ainsi avons-nous vu passer tout un week-end, les coureurs de l’UTMB (l’Ultra-trail du Mont Blanc). Ils descendaient du Grand Col Ferret juste devant notre fenêtre, c’est comme ça qu’on sait que le premier a atteint les bords de la Dranse à 5h08 du matin, nous étions réveillés justement pour le voir dévaler la colline éclairée par sa lampe frontale qui projetait un halo de lumière crue aussi forte que celle d’un phare de de voiture, et ses deux poursuivants aussi. Après, on a mis un certain temps avant d’en voir d’autres, jusqu’à ce qu’on se décide enfin à sortir de dessous la couette pour aller les applaudir de près, et là on a vu sortir du bois la deuxième au classement général des femmes (la première était passée depuis longtemps, la première a fini septième au classement général hommes et femmes confondus), enfin celle qui était deuxième à ce moment-là car, plus tard elle s’est faite dépasser par la troisième. Elle avait les genoux en sang, mais elle avançait avec un rythme de chamois pressé d’arriver au ravitaillement, blonde et musclée, elle était suédoise et s’appelait Mimmi Kotka, nous l’avons suivie… en voiture jusqu’au ravitaillement. Là, les participants entraient sous une tente et avaient tout loisir d’être réconfortés et un peu nourris, mais pas trop, attention aux ennuis de digestion : la troisième qui est arrivée très vite (la française Camille Bruyas), ne prenait que du liquide. Quand elle marchait ou courait, elle envoyait des baisers à la foule. Peu de temps après je me suis assis dans l’herbe en plein soleil avec mon Olympus pour tirer le portrait de quelques uns et quelques unes de ces aériens personnages qui survolaient sentiers et ruisseaux et avaient tous et toutes cette minceur qui nous fait rêver à ce que nous fûmes autrefois, quand nous étions beaux et jeunes… Le soir, j’ai regardé sur une chaîne de Youtube l’arrivée à Chamonix de tous ceux et toutes celles que j’avais vus le matin, c’est-à-dire…. les quatre vingt premiers (ils étaient 2300 au départ), le premier est arrivé vers 13h30 (il était parti la veille à 17h, et la boucle fait 170 kms), j’ai beaucoup aimé revoir les visages radieux à l’arrivée de ceux et celles que j’avais vu souffrir au passage dans l’herbe au bord de la Dranse, mais dont certains n’oubliaient pas de me jeter un petit sourire quand je les encourageais (allez, encore un effort, vous êtes bientôt à La Fouly pour le ravito). Je n’oublierai pas les visages ravis des enfants qui voyaient leur papa ou leur maman passer devant eux et qui leur envoyaient des baisers. Ni l’interrogation du gamin anxieux qui se demandait si son papa qui était dans les quarantièmes avait encore une chance de gagner.

De haut en bas et de gauche à droite: Maryline Nakkache, Mimmi Kotka, Camille Bruyas, Emily Hagwood, groupe de coureurs dans les bois

Emily à l’arrivée

Les femmes nous ont séduits, « elles n’ont presque rien à envier aux hommes du point de vue des performances » dira-t-on… avant de se raviser… car ce type de discours est encore enfermé dans les préjugés androcentrés (comme on doit dire désormais, plutôt que « sexistes ») : pourquoi devraient-elles envier quelque chose aux hommes ? Cette question appartient à l’ancien monde, lorsqu’on croyait encore – un peu, devons-nous dire, sous l’influence d’une certaine psychanalyse freudo-lacanienne) – que les femmes « enviaient » naturellement quelque chose aux hommes (leur pénis), mais cela est fini. Je comprends les jeunes adultes qui souhaiteraient que l’on raye la mention du sexe en toute circonstance, y compris dans les manifestations sportives. Courtney Dauwalter (7ème) était parfaitement à égalité avec l’homme arrivé 6ème, l’allemand Hannes Namberger, ils avaient presque tout le long de la course, couru ensemble. Quant à Mimmi Kotka, on ne savait plus très bien si elle était homme ou femme… dans le fond, on s’en moquait, c’était une personne. Une personne qui courait.

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Deux femmes

Le week-end des 4 et 5 septembre à Morges. Grâce à nos amis les D. qui nous hébergent à Apples (petit village du canton de Vaud, à une dizaine de kilomètres). Chaque année, y a lieu le festival « Le livre sur les quais », manifestation littéraire aux dimensions raisonnables (ce n’est pas comme le festival de Saint-Malo, victime de son trop grand succès) où l’on peut vraiment côtoyer les écrivains et écrivaines de son choix, du moins parmi ceux et celles qui ont fait le déplacement (cette année, la présidence était occupée par Javier Cercas, et on a pu voir Amitav Ghosh, Ananda Devi, Agnès Desarthe, autant que Bernard Werber ou Eric-Emmanuel Schmidt, bref, il y en a pour tous les goûts…).

Deux femmes m’auront marqué au cours de ce week-end. La première est italienne d’origine mais vit en France depuis une quarantaine d’années. Autrefois journaliste aujourd’hui écrivaine. Elle tente de raconter l’histoire récente de son pays au travers de sa propre histoire à elle, d’où l’idée d’une « autobiographie de l’Italie », ce livre-ci s’intitule « Bellissima ». Il s’agit de Simonetta Greggio, que j’avais déjà rencontrée en ce lieu il y a deux ans, lorsqu’elle avait publié un livre sur Elsa Morante (Elsa, mon amour) et que j’étais allé la voir pour en parler avec elle et qu’elle m’avait alors présenté à son voisin, Jean-Noël Schifano, grand amoureux de l’Italie, et de Naples en particulier, qui, me disait-il, avait tenu la main de sa grande amie Elsa Morante sur son lit de mort. Il avait écrit un livre dont il s’était mis à me parler tout de suite « Le coq de Renato Caccioppoli », et il m’avait fasciné (j’ai parlé sur ce blog de ce roman à propos d’un grand mathématicien italien ayant réellement existé, qui avait bravé la censure mussolinienne d’une bien drôle de façon). Mais pour revenir à Simonetta, elle aussi m’avait fasciné : tant de vie, de spontanéité, un tel sourire, une telle énergie communicative. Pas étonnant alors que, cette fois, j’aille directement vers elle dans la tente des dédicaces pour lui rappeler cette première rencontre (qu’elle a oubliée, comme il est normal) et que nous renouions le lien à peine tissé autrefois. Nous reparlons bien sûr de Schifano, d’Elsa etc. au bout de deux minutes elle me tutoie, puis me lance « ciao ! » quand je m’éloigne.

Un peu plus tard dans la journée, nous la retrouvons sur la scène du casino de la ville où elle présente son livre, en compagnie d’un autre romancier, mais flamand, lui, et très captivant lui aussi (j’espère pouvoir en reparler un jour), Stefan Hertmans, auteur d’un ouvrage (Le coeur converti, ed. Folio) dont l’action se passe au XIème siècle dans le petit village de Monieux (où il habite désormais), qui se trouve au Sud-Est du Ventoux (histoire de la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, qui se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants). Les deux auteurs sont interviewés sur « les histoires dans l’Histoire ». Il y a évidemment un hiatus qui les sépare : l’histoire que lui raconte est une vieille histoire, dans laquelle il ne trempe pas directement, alors que l’histoire que Simonetta raconte est sa propre histoire. Une histoire dont bizarrement une grande partie se trouve refoulée, jamais regardée en face par ses protagonistes : la mamma est juive, en même temps que mussolinienne, mais elle le cache, on ne parle pas de ces choses-là. Quand Simonetta Greggio présente son livre à sa mère (encore en vie), celle-ci jette l’ouvrage avec rage. Qu’est-ce que tu vas encore remuer du passé ? On trouve par hasard une carte postale dans le grenier avec la signature de X, mais qui est ce X ? Ah, oui, X… c’est celui qui est resté caché pendant toute la guerre et qui a payé pour nous à la Libération quand les Partisans sont venus et qu’ils voulaient nous tuer parce que nous étions fascistes… C’était comme ça l’Italie. Fasciste mettant un Juif à l’abri des rafles, fasciste parce que Mussolini portait beau et qu’être fasciste n’obligeait pas à grand-chose étant donné que c’était une doctrine vide et que le Duce pouvait changer d’avis du jour au lendemain…

Le livre de Simonetta Greggio, paru chez Stock, est magnifique. Il nous éclaire sur plusieurs périodes récentes de l’Italie. Les Années de plomb d’abord, et les attentats qui les ont marquées. Place Fontana à Milan, 1969. 16 morts. 88 blessés. Gare de Bologne. 1980. 85 morts. Plus de 200 blessés. Rien qu’à Padoue en une année (1974), 708 actes de violence, 447 attentats, 132 agressions. Pour beaucoup commis par l’extrême droite fasciste et télécommandés par la fameuse loge P2. L’intrication en ces années des deux extrêmes, gauche et droite, l’extrême gauche ne se rendant peut-être pas compte qu’elle est manipulée par l’autre extrême. Tout cela qui s’achève avec l’assassinat d’Aldo Moro, qui arrange si bien les propres « amis » du premier ministre. On n’a pas oublié tout cela, en revanche on connaît peu les événements de Portella della Ginestra, en Sicile, en 1947, quand la gauche a remporté les élections et que les fascistes ont tiré sur la foule. Le principal exécutant, Pisciotta, avoue à son procès le nom du principal commanditaire, il s’agit du ministre de l’Intérieur et fondateur du Parti Chrétien Démocrate sicilien, Bernardo Mattarella. Ce nom nous dit quelque chose. C’est son fils, Sergio, qui est l’actuel président de la République. Et puis la figure de Pier Paolo Pasolini qui revient telle un leitmotiv, dont on a voulu faire passer l’élimination pour un crime crapuleux. Et puis les années plus anciennes, celles du fascisme et de la photo de Mussolini sur tous les murs, des lois anti-juives de 1938, des wagons de la mort qui conduisent les enfants sur les chemins d’Auschwitz et de Matthausen. Heureusement, une petite Amanda a pu s’échapper, recueillie par un couple d’édiles d’une petite ville près de Padoue. C’est la maman de Simonetta. Laquelle va avoir une jeunesse traversée de violence, celle du père, qu’elle aime pourtant, et celle d’un mystérieux homme sans visage qui la viole alors qu’elle est encore petite fille. Magnifique Simonetta, courageuse Simonetta (qui risque sans doute beaucoup à étaler ce qui se sait souvent mais se murmure à peine de peur des représailles), il suffit de te regarder pour reprendre espoir dans la vie. [Ce qu’elle dit aussi Simonetta, c’est ce qui sépare la « vraie » littérature des romans comme ceux d’un Lévy ou d’un Musso, ces derniers racontant une histoire de manière linéaire, « construite » selon le seul axe temporel, là où la première au contraire constitue une sorte de puzzle ou de kaléidoscope, à la façon dont, dans la réalité, notre mémoire nous restitue le passé].

La deuxième femme à m’avoir marqué est évidemment Christine Angot (voir mon billet précédent) intervenant dans la même salle, interrogée par un remarquable interviewer qui se nomme Pascal Schouwey – il faut souligner la difficulté que ce doit être d’interroger Christine Angot, en faisant attention de ne pas se tromper, de ne pas dire un mot maladroit, de ne pas risquer de créer cette ire dont on sait qu’elle est capable – il place d’emblée la discussion au niveau des mots et des points de vue, de cette guerre qui se fait jour, de manière sous-jacente, dans Le voyage vers l’Est, autour des mots et des expressions, avec ce père qui entend contrôler non seulement les sentiments mais aussi le langage de sa fille (mais les deux ne vont-ils pas ensemble?), ceci ne se dit pas, on ne dit pas les choses comme cela etc. et Christine Angot de dire qu’encore aujourd’hui elle est poursuivie par de telles injonctions,et critiques (ne dit-elle pas que récemment, ayant répondu « j’sais pas » au cours d’un interview, elle a reçu des remarques de gens qui lui reprochaient de ne pas avoir dit « je ne sais pas »?). Cette question de la langue nous intrigue et nous inquiète, elle montre que la syntaxe n’est pas innocente, que la phrase en vient à être vue comme un rapport sexuel, et que dans la langue aussi peut venir s’incruster le contrôle infligé à la sexualité. Mais en même temps, ce sont les mots qui délivrent, quand on sait les employer, quand on sait écrire comme sait le faire Christine Angot. Il faut alors les employer avec une immense précision. D’où il vient que l’écrivaine, répondant à une question de son interlocuteur, réfléchisse si longtemps avant de se mettre à parler, et que, quand elle se décide à parler, hésite entre les mots, et parfois revienne sur eux pour les changer, les modifier un peu, jusqu’à ce qu’on comprenne parfaitement ce qu’elle veut dire. Si Pascal Schouwey lui demande comment il se fait qu’elle répète presque toujours la même histoire dans ses livres, elle dit que c’est simplement pour que les gens comprennent. Car, c’est vrai : quand on dit quelque chose et qu’on a l’impression que les gens n’ont pas compris, on reprend, on se dit qu’il faut employer d’autres mots, d’autres images jusqu’à ce qu’ils comprennent. Peut-être enfin aura-t-elle été comprise, c’est ce que l’on pense quand on voit les regards braqués sur elle avec une attention intense, et qu’on entend les applaudissements qui suivent la conversation. Peut-être n’est-ce pas sûr. Je suis presque certain que Christine Angot reviendra, avec le même récit des faits car elle finira par voir qu’on ne l’a pas suffisamment comprise. C’est magnifique en tout cas de voir fonctionner une telle intelligence, un tel amour de la précision, une telle détermination à dire ce qui doit être dit. Lorsqu’elle quitte la scène, elle part seule avec un monsieur venu la chercher, peut-être son compagnon, et son interviewer part de son côté, nous le retrouvons à l’extérieur parlant avec une personne sans doute proche de lui. Il s’éponge le front en disant que ce fut un numéro de haute voltige…

Morges est en Suisse. Alors il y a aussi des écrivains suisses, mais dans des proportions très raisonnables (ils n’occupent pas le haut du plancher, preuve que l’on a ici une conception universaliste de la culture, et pas une conception « régionaliste », comme en ont certains élus écologistes de par chez nous). Celui qui m’a le plus marqué est un jeune poète et romancier romanche (ou « romontsch » si on tient à la graphie locale) ou qui parle le romanche (mais les autres langues aussi, y compris le français), qui, en tout cas, est né dans le canton des Grisons, haut lieu de la culture romanche (ou « romontsch »…) surtout si on parle de l’Engadine (Ah ! L’Engadine…). Il s’appelle Arno Camenisch. Cette langue qu’il parle est le sursilvan, un dialecte, et oui, car le romanche, qui nous paraît une langue si minoritaire – parlée en effet par seulement trente mille habitants des vallées des Grisons – se subdivise en une multitude de dialectes, presque un par village ou par vallée, et le sursilvan est celui qui se parle au village natal de l’écrivain, qui est Tavanasa. Tavanasa a une gare qui se trouve sur la ligne entre Disentis et Reichenau de la compagnie Rhätische Bahn (les chemins de fer rhétiques), c’est pour cela que Camenisch a écrit un livre qui s’intitule « Derrière la gare ». En quatrième de couverture, on dit :

Vif et concret, touchant et drôle, profond : Arno Camenisch donne à entendre la musique singulière de sa langue qui raconte la disparition d’un monde. Une Helvétie hors norme que le temps va engloutir. C’est Zazie dans les Grisons, et c’est pas triste !

Arno Camenisch lisant au bar « La Coquette » à Morges le 5 septembre

Même traduit en français (par une certaine Camille Luscher qu’on doit féliciter!), le livre fait entendre en effet cette musique bien singulière. Comme le romanche est une langue romane, nous n’avons pas de difficulté à accepter certains mots qui sont restés non traduits, restorant, boataclous, friseur, cigaretta ou tschugalata nous sont familiers. Comme nous sommes au confluent des langues d’Europe, nous savons aussi qui peut désigner « le Fatre », et le « Gion » (le John, le Jean…), nous savons qui est « la Nona », qui est « le Nono », et bien sûr, nous sommes tous toujours montés dans une deuschvo… (ou dans une « fao-vé »). Quant à la langue parlée tout autour, celle que parle madame Muoth (qui ne parle pas le romontsch), c’est le lalmon.

Chez le Boulan ça sent trop bon. Il habite de l’autre côté de la route à côté du restorant de la gare. On le voit par la vitrine avec sa pellapan, tout maigre et si grand qu’il doit rentrer la tête. Sa boulangerie est beaucoup trop petite pour lui. Il est grand comme ça parce qu’il mange beaucoup de panforte. Il nous offre des petits pains aux questsches. Sa femme est la Lucia, elle est derrière la vitrine sur un tabouret en bois et elle demande alors sessrakoi aujourd’hui.

Ou bien encore :

L’Helvezia fête son anniversari, elle a cent ans. La Tata a décoré l’Helvezia avec des guirlandas, elles sont suspendues au-dessus de la porte, sur la porte et autour des fenêtres, des guirlandas de toutes les couleurs. Ça va être une fiesta fabulusa, a dit le Giacasepp. Le Giacasepp a aidé à installer le podium pour le politicus du village voisin qui vient pour raconter des histoires sur l’Helvezia […] Sur le podium est accroché le draposuisse […] Après les musicants jouent encore trois jolis chants jusqu’à ce que les gens applaudissent, epi ils mettent leurs instruments de côté et prennent place aux tables. Au tour du politicus mainant, dit le Giachen au Giacasepp, à voir ce qu’il va nous raconter cette fois. Probablamein qu’on en aurait plus à raconter sur l’Helvezia que celui-ci, il dit. Mais c’est question de prestiche, il faut faire parler les pizochels pendant les fiestas.

inscription en romanche sur le mur d’une maison dans les Grisons

En lisant Camenisch, on pense à Robert Walser, l’un des plus grands écrivains suisses, tellement original, qui évoquait son quotidien comme s’il était magique et merveilleux en de longues écritures qui s’enroulaient, parfois minuscules, sur tout ce qui faisait support.

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Le voyage de Christine Angot

Il y a des livres qui nous tombent des mains, du moins lorsqu’on les lit à certain moment de notre vie, et puis qui, à d’autres moments, ne nous tombent plus des mains, et même auxquels on s’accroche.

La première fois que j’ai voulu lire un roman de Christine Angot, il m’est tombé des mains, je ne suis pas allé plus loin que les toutes premières pages. Cela ne m’intéressait pas. Christine Angot a écrit plusieurs livres depuis, a même écrit pour le théâtre et son œuvre « Un amour impossible » a été portée au cinéma (par Catherine Corsini, avec Virginie Efira, Niels Schneider et Iliana Zabeth). Son tout dernier livre, « Le voyage dans l’Est », vient de paraître. Il reprend l’ensemble des récits précédents et notamment la trame de « Un amour impossible ». Pour moi, désormais, difficile de cacher mon intérêt, mon attrait, je suis « accro », je lis les mots d’Angot à toute allure, ils m’emportent comme s’ils devaient me conduire vers une vérité qui m’importe. Et j’ai du mal à m’expliquer pourquoi je n’ai pas eu cette attitude autrefois. Ou plutôt, non, je me l’explique, de la façon dont elle-même le dit : la plupart des critiques ont négligé et moqué ses premiers romans, nous nous sommes laissés influencer. Ces choses-là ne se disaient pas. Les scènes où Christine Angot exposait crûment les actes sexuels de son père, dont elle était victime, étaient ridiculisées, on affectait de prendre ça pour des facilités destinées à attraper le chaland. On se gaussait de ces scènes qui apparaissaient dès le début du roman. Mais pourtant, merde, c’est comme ça que ça se passe… et si c’est comme ça que ça se passe, il n’y a pas de raison de le cacher, bien au contraire. Il faut dire ces choses, pour que les gens au moins sachent.

On a, jusqu’à il y a peu, maintenu un voile pour cacher les faits d’inceste. Je me souviens qu’autrefois, je pensais même que ces faits n’existaient pas, prenant à la lettre les lectures que j’avais faites d’ethnologues qui faisaient de l’inceste l’interdit majeur de toute société. La théorie de Levi-Strauss était que la prohibition de l’inceste était nécessaire parce qu’elle assurait le maintien de la structure sociale par le biais de l’échange des femmes entre clans (j’aurais dû me méfier, déjà la notion de circulation des femmes au même titre que celle des paroles ou de la monnaie me mettait mal à l’aise). La découverte du fait que cela existait, et même pas comme cas pathologique extrêmement rare, mais comme réalité presque quotidienne, si on en croit aujourd’hui maints témoignages, a suscité la stupéfaction, en tout cas la mienne. L’un des mérites de Christine Angot aura été et est toujours d’insister sur cette banalité de l’inceste, sur la manière dont elle opère dans les familles, parfois au vu de tous ou du moins de tous ceux qui peuvent savoir (et ce n’est pas tout le monde qui veut savoir, la preuve : mon refus passé de lire les livres de madame Angot).

Le récit de ce « voyage » (« dans l’est » car la plupart des événements cruciaux se déroulent du côté de Strasbourg, le père ayant été traducteur au Conseil de l’Europe) est extrêmement clair, il ne saurait souffrir d’interprétation ambiguë, du genre de celles que parfois certains critiques ou commentateurs (y compris télé) ont voulu opposer à l’auteure, lui balançant au travers de la figure qu’elle devait bien y être pour quelque chose, qu’elle avait bien dû y trouver du plaisir (!) etc. etc.

Bien sûr que le rapport de la fille au père est compliqué, bien sûr qu’une petite fille ne veut pas décevoir son père, et qu’elle veut toujours obtenir son amour. On ne saurait le nier. Mais prétendre qu’elle désire ce que lui fait son père dans les mauvais cas est une monstruosité absolue.

Et le père dans tout ça ? Le père, il dit qu’il aime sa fille, et que c’est pour cela qu’il veut avoir des relations sexuelles avec elle, allant chercher des prétextes fallacieux chez les pharaons ou d’autres cultures soi-disant très évoluées, mais il ne l’écoute jamais, il n’est jamais à l’écoute de son désir à elle, or on sait bien que l’amour c’est justement être à l’écoute de l’autre, et de respecter son désir.

Je lisais il y a peu un article du Monde signé par la spécialiste dans ce journal des chroniques ayant trait à la sexualité, dans lequel elle se faisait l’écho d’articles parus dans la presse étrangère concernant des recherches qui auraient paraît-il montré que la très grande majorité des femmes n’étaient attiré que par une petite minorité d’hommes. On n’ira pas chercher ici le bien fondé de ces « résultats » présentés comme « scientifiques »… on ne demandera pas s’il y a eu enquête rigoureuse, si, à supposer qu’il y en ait eu une, elle concernait toutes les cultures et toutes les populations du monde ou seulement notre société occidentale (on pourra objecter qu’il y a sûrement de très grandes différences compte tenu en particulier de l’évolution des corps dans les diverses sociétés, qui aboutit entre autres dans la notre à l’existence d’un grand nombre de corps qu’on dira « non désirables », résultats souvent d’une mauvaise hygiène de vie, de la malbouffe et des différents stigmates de la misère sociale). Mais cela en tout cas était présenté comme entraînant chez les hommes une compétition, une rivalité profonde sur le « marché des femmes », et qu’ainsi, si certains hommes se pliaient à l’injonction (souvent d’origine religieuse) d’une femme pour un homme, d’autres recherchaient avant tout la maximisation du nombre de femmes en leur possession. Je ne sais pas, encore une fois, ce que valent ces travaux, toujours est-il que cette conclusion nous importe : oui, la rivalité intra-masculine est féroce, oui, cela entraîne que les moins scrupuleux des hommes cherchent avant tout cette possession, par tous les moyens possibles, y compris en s’en prenant à leurs propres enfants. Quoi de plus facile que de s’en prendre à une fille de quatorze ans, et quelle meilleure assurance que son âge et son statut peut-on avoir qu’elle nous appartiendra, d’une certaine façon, toujours ? C’est ce qu’explique et montre très bien Christine Angot. L’acte incestueux est tel qu’il s’imprimera pour toujours dans l’inconscient et le conscient de la victime, au point que même lorsqu’elle aura un compagnon (ou une compagne), il continuera d’insister, et peut-être même, comme cela est le cas dans le récit de ce « voyage », au point de revenir se produire.

Les métaphores souvent employées (notamment par les ethnologues) de « marché des femmes » ou de « circulation des femmes » sont extrêmement choquantes si on les prend comme dénotant des réalités objectives au même titre que la circulation de l’argent ou celle des marchandises, elles ne le sont plus si on les pense comme reflets de ce qui se passe dans la tête de beaucoup d’hommes (peut-être dans l’inconscient de tous? Ça, je ne sais pas, je suis incapable de le dire) qui ressentent les choses de cette façon, souvent parce qu’on leur a inculqué ces représentations, qu’ils auront été éduqués dans la perception de la femme comme objet sexuel, et qu’il leur est conseillé de mettre de côté de tels « objets », comme on met de côté une somme d’argent afin de se prémunir contre les périodes de disette.

Mais Christine Angot ne cherche pas encore d’explication anthropologique à ces comportements, elle dit qu’elle a d’abord à les décrire, à bien mettre dans la tête de ses interlocuteurs et interlocutrices qu’ils existent bel et bien, et si c’est nécessaire, elle le répétera autant qu’il le faudra, jusqu’à ce que plus personne n’ose hausser les épaules ou sourire d’un air gêné. Un passage central est celui où elle dit clairement son projet d’aujourd’hui:

J’hésite à ce stade. Assembler les pièces éparses, avec le secours de la trame romanesque, et présenter un tissu reconstitué et logique? Ou, poser les pièces les unes à côté des autres, comme celles d’un vase retrouvé dans des fouilles, pour permettre aux autres de savoir ce qui s’est passé? Et qu’ils puissent reconstituer l’ensemble? Dans mes livres précédents, j’ai utilisé les deux options. Ce que je n’ai jamais fait, que je n’ai jamais pu, ou voulu faire, ou cru utile, c’est faire reposer toute l’architecture romanesque sur la solidité de mes points de vue, successifs, leur évolution, leur coexistence. Chaque fois que ce serait possible, ajouter une parole, un mouvement, un paysage. Comme une vie normale, linéaire, pas morcelée, pas non plus imaginée. Il pourrait y avoir un paysage à Nice et ce qui s’y est passé. ce qui a été dit, ce qui a été pensé. A cet endroit-là. Je m’en souviens. Je le sais. Les points de vue sont tous là. (p. 37)

Autrement dit, exposer tous les points de vue que l’on a pu avoir sur cette histoire. La littérature, pour Angot, est une collection de points de vue: un tel objet se définit par ses circonstances, son lieu, son temps, ce qu’on pensait à ce moment-là, quelle voiture est passée dans la rue, quelle femme en imperméable a traversé la rue. Je viens de voir Christine Angot dans un festival littéraire (j’y reviendrai la semaine prochaine, il s’agit de la manifestation « Le livre sur les quais » qui a lieu à Morges chaque année) bien interviewée par un journaliste suisse, celui-ci lui disait qu’elle procédait à une « archéologie de la parole ». En tout cas, ce qui me reste (et sur quoi je reviendrai) c’est l’extraordinaire force d’une parole, laquelle s’oppose au banal « discours » tel qu’on peut l’entendre sans arrêt ici ou là, sur tel ou tel sujet « d’actualité », du réchauffement climatique au viol des femmes. Le discours, oui, c’est quelques mots clés toujours les mêmes (Christine Angot cite : « omerta », « témoignage », « souffrance »…) et on brode autour. La parole c’est dire les faits. Crûment s’il le faut.

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Le théâtre et sa double écriture

Je connais de vue Jean Caune depuis longtemps, personnalité importante de la vie culturelle de Grenoble ayant eu un rôle à Chambéry (en tant que directeur de la maison de la culture de 1982 à 1987), universitaire renommé (il a enseigné à l’université Stendhal et à Sciences Po Grenoble), il est souvent intervenu dans le débat autour de la politique culturelle de notre ville (il aurait bien à faire aujourd’hui, s’il était écouté de nos actuels édiles municipaux !). De plus, je suis lié à lui de façon indirecte via l’amitié que se vouent nos filles respectives. C’est donc avec beaucoup d’intérêt et de curiosité que j’ai accueilli son dernier livre : Faire théâtre de tout, paru en 2021 aux éditions Théâtrales. Ce livre, parfois difficile à suivre à cause d’allusions à un savoir dont on ne dispose pas forcément, est le fruit de nombreuses décennies de fréquentation des salles de théâtre et de discussions passionnées autour de la fonction du théâtre dans la société, de son rôle politique et historique et de la manière dont il permet à un groupe humain de « faire ensemble ».

On sait les grandes questions qui surgissent à propos du théâtre, genre de manifestation unique du génie humain, par lequel, d’une manière apparemment miraculeuse, se rencontrent de nombreux membres d’une société qui ne partagent rien d’autre que pour une durée très limitée (même si elle peut être longue comme dans certaines mises en scène récentes qui vont jusqu’à des 12 heures de spectacle) la contemplation d’un événement qui ne se reproduira jamais deux fois de la même façon, en quoi consiste une « représentation » faite d’un décor conventionnel et de « personnages » dont des humains bien réels endosseront les traits et le caractère pour la période précise que dure la « rencontre ». Le théâtre est (avec ses formes apparentées que sont l’opéra, la danse et la pantomime) le seul art dont les manifestations sont éphémères au point que qui a raté telle ou telle mise en scène, telle ou telle réalisation, n’aura plus jamais aucune chance de la revoir et ne pourra n’en avoir une idée que par les récits et les analyses produits par ceux ou celles qui l’ont vraiment vue… Tristesse de qui n’a pas fréquenté les théâtres pendant une certaine période de sa vie (qu’il fût en voyage ou que sa profession ou son mode de vie l’en ait détourné) et qui, de ce fait, a loupé tout ce qui s’est produit d’admirable pendant ce temps (je suis triste par exemple de n’avoir jamais vu une mise en scène d’Antoine Vitez).

Jean Vilar en 1966 au Festival d’Avignon (photo personnelle)

Une question qui surgit lorsque nous pensons au théâtre aujourd’hui est celle de son actualité: nos contemporains sont-ils toujours émus par lui, comme ils le furent sans doute autrefois (enfin, pas tous, jamais tous, même lorsque le théâtre était propulsé en tête des manifestations collectives, dans la Grèce antique, dans les miracles médiévaux ou au Japon (nô) et en Inde (kathakali…)). Voient-ils toujours dans le théâtre la représentation des affects qui les touchent ? Caune mentionne la notion de théâtre « post-dramatique » au sens où l’entend Hans-Thies Lehmann, c’est-à-dire une forme qui se serait détachée du drame proprement dit (il consacre un chapitre à la notion de drame, dont il trouve une première définition chez Politzer, le philosophe marxiste des années trente, le « drame » ainsi entendu ne désignant pas une « émotion forte » au sens du romantisme, mais simplement une manière de découper la vie en épisodes psychiques, « le drame est le résultat d’une construction qui engage le sujet : en tant que fait humain, déterminé par une intention et engagé dans une représentation de soi, il comporte un sens » (p. 152), parler d’ère post-dramatique est donc une façon de dégager le théâtre de cet enracinement dans le terreau des actions humaines signifiantes). Selon Lehmann, les nouvelles technologies informatiques et numériques auraient changé la donne et « les langages de la scène [deviendraient] un arsenal de gestes d’expression servant à apporter une réponse du théâtre à la communication sociale transformée aux conditions des technologies de l’information généralisées ». Cela est sans doute exagéré : il est vrai qu’on a vu ces dernières années ces technologies envahir les plateaux, parfois avec excès – comme dans toute circonstance où une nouveauté apparaît, dont on a vite tendance à abuser – mais souvent pour apporter quelque chose de vraiment positif. Je me souviens ainsi de la mise en scènes des Damnés à Avignon par Ivo van Hove avec les comédiens de la Comédie Française, en 2016, où l’emploi des webcams et l’usage des écrans, en multipliant les points de vue, donnaient à la représentation une richesse et une profondeur qui dépassaient presque le cinéma de Visconti. Et Georges Lavaudant à Grenoble dans les années soixante-dix/quatre-vingt avait déjà tiré partie avec grand succès de l’import dans le théâtre de techniques cinématographiques. Tout cela n’avait pas amoindri la dimension « dramatique », bien au contraire, on peut même dire qu’elle l’avait enrichie en proposant de la démultiplier. Cette année, à Avignon toujours, la réalisatrice Frédérique Lazarini, dans le « off » (au Théâtre du Chêne Noir), afin de résoudre le délicat problème de réduire la durée de la Mégère Apprivoisée, mêlait à l’action des acteurs sur scène des épisodes enregistrés sous forme de films en noir et blanc évoquant le cinéma italien des années cinquante, cela donnait la confrontation d’une écriture scénique avec une écriture cinématographique, avec tous les raccourcis comiques y afférant.

Pour parler du théâtre, Caune convoque la notion de « fait social total » telle que l’entendait Marcel Mauss, il précise : «un fait inscrit dans une culture qui doit être décrit et compris, sur un plan tant individuel que collectif, un fait donné à voir et à entendre dans un temps et un espace singuliers ». (p.9). Cette référence est-elle justifiée? Il ne semble pas que le fait social total au sens de Mauss se limite à cela, se reconnaissant, dit-on (cf. Wikipedia) à « sa caractéristique de concerner tous les membres d’une société et de dire quelque chose sur tous ces membres ». Or, s’il y eut bien des tentatives – et celle de Vilar est la plus notable – pour rendre le théâtre accessible à tous, il faut convenir que ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui : le public du Festival d’Avignon (je parle surtout du « In ») est quand même bien particulier… Il y aurait donc bien « fait social » mais… pas total. Cette question recoupe d’ailleurs ce dont traite Jean Caune dans plusieurs chapitres de son ouvrage, dont le chapitre 5 : « les enjeux du théâtre populaire sont-ils encore actuels ? » (sur lequel je reviendrai plus loin).

Le théâtre contemporain est souvent critiqué. On regrette les mises en scène « d’autrefois », celles qui, à ce qu’on dit, « auraient mieux respecté le texte », et on se demande pourquoi les metteurs en scène en vue aujourd’hui cherchent tant à « innover ». J’avoue avoir moi-même parfois manifesté un tel agacement, notamment cette année à Avignon devant la Cerisaie de Tiago Rodrigues… un de mes arguments étant qu’on n’y reconnaissait plus Tchékhov. Jean Caune nous aide à mieux comprendre les raisons et parfois… les torts de notre agacement en mettant clairement en évidence la double réalité « scripturale » du théâtre, surtout depuis que la mise en scène s’est développée comme un art à part entière. Il y a évidemment une écriture du texte, ou écriture « dramatique », (encore qu’il existe des spectacles auxquels ne préexiste aucun texte), mais il y a aussi une écriture scénique. C’est Planchon qui semble avoir été le premier à souligner son importance, notamment dans l’œuvre de Brecht (qui était à la fois auteur et metteur en scène) : « [Il] a été le premier, au théâtre, à avoir dégagé la responsabilité totale de l’écriture scénique, c’est cela, pour moi, son apport essentiel, sur le plan de la mise en scène en dehors de toutes ses trouvailles esthétiques. Il nous a donné conscience qu’il existait une responsabilité de l’écriture scénique ». Le metteur en scène s’est donc imposé au fil du temps comme l’égal de l’auteur, comme s’il superposait sa propre écriture à celle du dramaturge. D’où les écarts et les interférences entre texte écrit et réalisation scénique, la grandeur du théâtre venant justement de cette double matérialité qui est la sienne, à être le siège de ces deux scripturalités.

De cela résulte inéluctablement une moindre importance accordée au texte de départ. Certes, il est toujours là et il compte, mais il n’est plus cette déité, cette référence immuable dont il ne faudrait jamais s’écarter, et même on peut dire (Caune, p. 27) que « le texte écrit n’a plus une signification définitive, donnée une fois pour toutes au regard du spectateur ». Caune note qu’Aristote déjà accordait de l’importance à la mise en scène, mais simplement en tant qu’ « assaisonnement » du texte (!). Evidemment, nous en sommes loin aujourd’hui… Mais Aristote n’était pas le seul, Vilar lui-même manifestait ce respect du texte, qu’était-ce pour lui avant tout que le théâtre si ce n’est le texte avant tout, avec l’impératif qui semblait aller de soi d’une fidélité totale à l’auteur. Je me souviens avoir lu dans ma jeunesse des écrits de Vilar (mais j’ai perdu le livre depuis longtemps…) où il disait que pour lui, la mise en scène devait s’effacer et que le décor pouvait consister en trois planches et deux chaises, ce qui était une saine réaction contre le naturalisme excessif qui avait précédé cette période, mais réduisait considérablement le champ d’action du metteur en scène. On comprend qu’il y ait eu ensuite une réaction de la part de gens comme Lavaudant qui ont meublé la scène d’une multitude d’accessoires parfois baroques (je me souviens d’un petit train circulant sur scène et même d’une grosse Bugatti Royale dans Maître Puntila et son valet Matti, en 1978).

Maître Puntila et son valet Matti, mise en scène G. Lavaudant, Festival d’automne de Paris, 1978

Cette question du texte (et de sa permanence ou non permanence) est vitale dans la transmission des classiques, point auquel Caune consacre aussi un chapitre. Là justement, on ne saurait considérer naïvement le « texte » comme comportant en lui-même toutes les consignes qui mènent à sa mise en scène, le texte théâtral est « ouvert » comme aurait dit Umberto Eco, et le mieux que l’on puisse faire est de lui faire dire quelque chose à propos de notre monde contemporain, de telle façon qu’il « parle » au spectateur d’aujourd’hui. Comme le dit Hannah Arendt à propos de la culture (en empruntant à René Char), nous sommes dans un domaine où l’héritage se fait sans testament. En même temps, cette transmission nous confronte à l’une des composantes essentielles du théâtre, qui est la mémoire (rapport au temps). L’œuvre théâtrale représentée non seulement agit sur nous dans le moment présent, mais elle laisse une trace dans notre mémoire au même titre qu’un événement important que nous aurions vécu. De ce fait, elle fait se collisionner une mémoire individuelle avec une mémoire collective, celle à qui justement on réfère lorsqu’on parle des « grands classiques ». Ces grands classiques ne sont ni immortels ni immuables, il est une infinité de façons de représenter Bérénice ou Les caprices de Marianne, pour prendre deux exemples sur lesquels s’étend Jean Caune. L’une des dernières façons de représenter Bérénice est celle qu’a offerte Célie Pauthe, et que je regrette de ne pas avoir vue, bien qu’en ayant tellement entendu parler ! La directrice du centre de Besançon (qui est en même temps la fille de notre bon ami Serge) avait choisi d’entrecouper les scènes de la tragédie racinienne avec des séquences d’un court métrage réalisé par Marguerite Duras, Césarée, évoquant la situation actuelle au Moyen-Orient, ce qui était particulièrement opportun puisque nous ne devons pas oublier que le rival de Titus, Antiochus, était resté en Palestine après le siège de Césarée, alors que Titus avait emmené Bérénice à Rome (d’où les fameux vers : « Dans l’Orient désert quel devint mon ennui ! / Je demeurai longtemps errant dans Césarée »).

Cette contemporanéité de l’œuvre avait déjà été montrée dans un livre célèbre que je me souviens avoir lu à la fin des années soixante (prêté par une amie qui me lit peut-être en ce moment) : Shakespeare, notre contemporain, de Jan Kott, qui fut le premier peut-être à mettre en avant l’actualité de Shakespeare : le mécanisme de l’histoire qui se montre chez le dramaturge anglais, à savoir la conquête du pouvoir par un prince avec des alliés, contre lesquels ensuite il complote pour les éliminer, jusqu’à se retrouver seul et à son tour renversé par un autre prétendant à la couronne, étant le modèle même de l’histoire qui se déroulait sous les yeux des habitants de pays de l’Est, et notamment en Union Soviétique (mais même nos « démocraties » ne sont pas exemptes de ce mécanisme, les ascensions, les trahisons et les chutes y faisant foison, il n’est qu’à se souvenir de la dernière campagne présidentielle et du rôle que joua l’actuel président vis-à-vis de l’ancien). C’est donc cette actualité, qui a le paradoxe de sembler éternelle, qui fait l’essence même des grands classiques et qui fait qu’on les joue encore aujourd’hui pour notre grand plaisir puisqu’ils nous éclairent sur notre temps, notre histoire et même notre situation politique. Il n’est pas jusqu’à la Nuit des Rois, traditionnellement jouée comme une innocente féérie, qui ne puisse donner lieu à une telle insertion dans le contemporain, comme Ostermayer en fit la démonstration récemment à partir d’une traduction nouvelle de la pièce de Shakespeare due à Olivier Cadiot. Dans cette version, où jouait Denis Podalydes entre autres (et Laurent Stocker etc.), c’est toute la problématique actuelle du genre qui était montrée.

La nuit des rois, mise en scène Ostermayer, mars 2019

Situer le rôle de la transmission des classiques dans la manière d’éclairer notre monde contemporain, n’est-ce pas revendiquer le rôle politique du théâtre, et avec lui, la nécessité d’en faire un instrument de connaissance pour tous, ce qui pose la question du théâtre populaire ? Sur ces points, Jean Caune donne deux chapitres d’une grande clarté. Nous sommes évidemment loin des ambitions formulées par Vilar en matière de théâtre populaire. C’est que tout simplement, il n’y a pas de théâtre en dehors des conditions sociales et historiques dans lesquelles il se développe. Si l’après-guerre a pu donner un temps l’illusion d’un « peuple » prêt à communier dans de grands élans historiques qui provenaient de la guerre et de la Libération (la Résistance, la Libération, la lutte anti-coloniale, l’essor du parti communiste français, avec le rôle remarquable qu’il a pu jouer dans la diffusion de la culture dans les quartiers populaires – ce dont je suis d’une certaine façon le produit), nous sommes à mille lieues aujourd’hui d’une telle période, puisque au contraire nous devons faire face à une ère de division, de fragmentation du social, la classe ouvrière ayant quasiment disparu, une ère où de plus en plus, on nous suggère que les oppositions essentielles ne se font pas jour entre « classes sociales » mais entre communautés « racisées » ou « genrées ». Loin de nous est alors l’illusion d’une homogénéité populaire qui serait capable de se reconnaître dans les pièces de Brecht ou les réalisations du TNP. Encore plus loin de nous est l’illusion d’une « action politique » intentée par le théâtre, voire d’une possibilité de prise de conscience politique par son moyen, comme le pensaient Brecht et ses épigones. Hélas, aurais-je tendance à dire… mais on ne rejoue pas l’Histoire. Alors que devons-nous attendre du théâtre, hormis une possibilité de distraction désormais un peu désuète ? Ici, il ne faut pas baisser les bras. Il reste une entreprise fondamentale, celle de former les sensibilités. Dans cet objectif, le théâtre est absolument nécessaire à l’école. Les formes dans lesquelles il se décline aujourd’hui : théâtre de rue, matchs d’improvisation, concours de slam ne sont pas à négliger, elles peuvent conduire vers les formes plus « institutionnalisées » que sont les représentations au sein d’un lieu théâtral et aux festivals comme celui d’Avignon.

Cette formation de la sensibilité doit demeurer une priorité pour les politiques, au même titre que peut l’être l’éducation en général. On peut évidemment s’étonner que les mairies écologistes (comme celle de Grenoble) n’y songent pas davantage, et soient prêtes à laisser filer la culture comme parole négligeable, juste un peu décorative, alors qu’elles auraient tout à gagner à former des citoyens qui seraient justement attentifs à la nature et à sa préservation dans la mesure de l’affinement de leur sensibilité, comme ils seraient également ouverts à l’exercice d’une véritable démocratie pour autant qu’ils auraient acquis, par l’observation du jeu des acteurs, de quoi s’identifier et mieux comprendre les ressorts et conséquences des gestes et des discours dans la vie sociale.

Il faut saluer le travail de réflexion entrepris par Jean Caune tel qu’il se montre dans ce livre captivant. « Faire théâtre de tout » dit-il, reprenant la formule à Vitez, comme on dit « faire feu de tout bois », c’est le challenge qu’il faut assigner en effet au théâtre si l’on souhaite que celui-ci remplisse son rôle, qui est de nous rendre sensibles à tous les objets, toutes les situations, tous les événements qui nourrissent notre monde.

L’enjeu premier de la création théâtrale est de viser l’éducation sensible du spectateur par un appel à la subjectivité de la réception. Au théâtre, le politique n’est pas à rechercher dans l’énoncé du texte ni dans l’innovation de l’énonciation sur scène, mais dans la relation scène / salle en tant qu’elle situe la place du spectateur comme participant et acteur de la relation. (p. 202)

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Morandi, peinture et poésie

Je visitai il n’y a pas très longtemps (fin juin) l’exposition consacrée à Giorgio Morandi et aux futuristes italiens qui avait lieu au musée de peinture de Grenoble (jusqu’au 4 juillet), et qui jusque là n’avait pu être vue que de manière virtuelle. Il ne s’agissait pas d’une rétrospective mais seulement de la présentation d’une collection, celle de Magnani-Rocca. J’avais eu l’occasion, autrefois de m’arrêter en Italie, à Bologne, pour découvrir cette œuvre si originale, j’en avais même rapporté un poster qui fut pendant longtemps exposé dans notre cuisine. On est immanquablement surpris quand on découvre cette œuvre, qui n’est faite presque que de natures dites « mortes » (sauf quelques paysages, mais qui sont très particuliers) et quand nous disons « natures mortes », il faut préciser que ce ne sont pas des toiles à la Chardin ou selon quelque peintre flamand amoureux des cristaux, des croûtes de pain, des tissus ou des peaux duveteuses de fruits murs, mais rien que de très austère en apparence : des bouteilles, des flacons et des tasses de faïence, alignés selon un ordre rigoureux mais dont on ne perçoit pas la règle. Les couleurs le plus souvent sont neutres, ce sont des bruns, des beiges, des blancs laiteux, mais tout à coup au détour d’une de ces toiles, un rouge vermillon qui saute aux yeux, ou bien un bleu profond comme le lapis lazzuli. Les fonds sont uniformes, beiges et mats eux aussi et souvent, on distingue à peine une ombre par les objets portée, mais c’est bien faible, un peu comme si ces formes hiératiques n’avaient pas besoin qu’on insiste sur leur présence. Les paysages… campagne bolognaise… il ne faut pas s’attendre à des éclats, les verts sont saturés de blanc, les arbres sont d’ailleurs plus souvent gris que verts, et les ciels sont pâles. Un paysage incroyable dans cette exposition de Grenoble : lorsque je le vis de loin, je crus que c’était un diptyque. Au cours de l’année, notre professeur des Beaux Arts de Grenoble, Thierry Cascales, nous avait montré les tableaux d’un certain Josquin Pouillon, en nous demandant de nous en inspirer. Ces tableaux étaient des diptyques : sur la même toile, on voyait deux vues semblables mais qui n’étaient pas en continuité, comme si on juxtaposait deux points de vue sur le même paysage. Ayant travaillé la question, je ne pouvais, voyant ce tableau de Morandi, que penser qu’il s’agissait de la même chose, sauf que la partie gauche était… complètement nue ! Juste un grand à plat de peinture beige, avec il est vrai, une petite égratignure vers le bas. La partie droite représentait quelques maisons autour d’un parc, du genre de ce qu’on peut voir de plus anodin dans nos villes, qu’elles soient de France ou d’Italie. Me rapprochant, je m’aperçus qu’il n’en était rien, ce n’était pas un diptyque, mais simplement une vue depuis l’intérieur d’une chambre, et la partie gauche était un mur, le mur probablement qui bordait la fenêtre à partir de laquelle le peintre voyait le paysage, ou, plus exactement « la cour de la rue Fondazza ».

On prête à Giorgio Morandi une existence de moine. De fait, il enseignait les beaux arts à Bologne et eut plusieurs périodes dans sa peinture : ce fut surtout après 1943 qu’il s’adonna à cet art austère et répétitif. Or, ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que ce « répétitif » n’est pas barbant, au contraire. On ne se lasse jamais d’admirer les nuances qui diffèrent d’un tableau à l’autre. Philippe Jaccottet a rendu hommage à Morandi à maintes reprises, et en particulier, dans Le bol du pèlerin, paru en 2001 aux éditions La Dogana de Genève, texte dédié à son ami Michel Rossier, avec qui il avait découvert le peintre bolognais vers 1975. Il écrit d’ailleurs dans son carnet (La Semaison) que, de passage à Milan, il a admiré les Morandi d’un de ses amis poètes, qu’il qualifie de « concentrés de silence, comme il y a des concentrés de parfum ». Le petit livre de 2001 n’est pas une étude à proprement parler sur le peintre, mais plutôt une manière de dire l’essentiel d’une relation que l’on peut soutenir avec un peintre durant des années. Comme le dit l’auteur d’une note dans le volume de la Pléiade, « le point de départ est un constat : la beauté de cette œuvre est produite à partir de quelques objets pauvres et sans aura ». Ensuite, Jaccottet se justifie de ne pas écrire une véritable « étude » :

Avec Morandi, le souci de traduire d’abord dans les mots la chose qui l’a ému m’est, évidemment, épargné : je ne vais pas me fatiguer à refaire en mots des œuvres qu’il suffira d’aller voir où elles sont ou, à défaut, reproduites dans des livres. Je ne vais pas doubler ces poèmes peints d’un poème écrit. Reste l’autre partie de la tâche : essayer de comprendre, et les raisons, et le sens de cette émotion, essayer d’approcher l’énigme.

Jaccottet rapproche un temps le projet de Morandi de celui d’un autre poète, Rainer-Maria Rilke, lorsque celui-ci dit, dans les Elégies de Duino :

Peut-être sommes-nous ici pour dire : maison,
pont, fontaine, portail, cruche, verger, fenêtre –
au mieux : colonne, tour… mais dire, comprends-moi,
comme les choses même jamais n’ont cru être
intimement…

mais c’est immédiatement pour dire que le spectre des objets embrassé par Morandi est plus restreint encore, Rilke étant loin de la simplicité morandienne. Ou bien faudrait-il peut-être convoquer Francis Ponge pour avoir un tel regard concentré sur un seul objet. « Concentration » est le mot fort, qui convient le mieux, sans doute, à cette œuvre, Jaccottet la compare à celle dont fait preuve Giacometti, mais c’est encore pour noter les différences, l’artiste grisonnais s’attardant au visage, au corps des êtres, alors que Morandi a sans doute fait très peu de tableau (voire aucun, à ma connaissance) portant image d’une personne. L’attrait de cette œuvre reste donc une énigme, elle se développe à vrai dire comme une méditation, il n’est pas étonnant alors que le peintre n’ait eu comme livres de chevet durant toute sa vie que deux livres : Les Pensées de Pascal et l’œuvre de Leopardi (que je connais peu), deux auteurs qui eurent eux aussi d’une certaine façon une existence de moine. A propos de Leopardi, je ne peux m’empêcher de citer ici un extrait auquel je sais que le poète valaisan (ou drômois…) a souvent fait référence, et qui est assez « terrible » (et indique au passage quelle était la philosophie au fond assez pessimiste de Jaccottet) :

Tout est mal. C’est-à-dire que tout ce qui est, est mal. Que toute chose qui existe est un mal ; toute chose existe en vue du mal ; l’existence est un mal et elle est ordonnée par le mal ; la fin de l’univers est un mal ; l’ordre et l’État, les lois, le cours naturel de l’univers ne sont que mal et ne tendent qu’au mal. Il n’est d’autre bien que le non-être ; il n’est rien de bon que ce qui n’est pas, les choses qui ne sont pas des choses : toutes les choses sont mauvaises.

Penser que Morandi a lu ces lignes, s’est peut-être nourri d’elles, a fait de leur auteur son auteur de chevet, nous plonge évidemment encore plus dans la profondeur et la gravité que nous inspirent ses tableaux. L’énigme se fait plus forte encore.

Je me résous ici à faire le rapprochement avec une petite balade à vélo faite ces jours derniers, qui m’a conduit sur la tombe de René Barjavel, sise dans le petit cimetière de Tarendol, non pas pour l’œuvre de l’écrivain lui-même (qui, certes, a marqué son époque, mais n’est pas de la hauteur de celle d’auteurs mentionnés ici), mais pour la simplicité extrême de cette tombe et de ce cimetière, bordé d’un chemin goudronné très pentu (où j’ai dérapé), et de maisons sans grâce, pauvres mais belles, aux façades qui perdent leur crépi, sous un ciel bleu sans gaîté apparente, tout étant fait dans ce village pour n’être que lieu où l’on habite, que l’on soit vivant ou mort, dépourvu de charme : pas de piscine aux environs, ni même de parasol qui pourrait abriter une table bien mise, non, le réel nu à étreindre, comme Morandi justement s’en donnait la tâche.

cimetière de Tarendol (26)

PS : cette exposition autour de Morandi a donné un prétexte au musée de Grenoble pour montrer les tableaux qu’il possède qui se rapportent à l’art moderne italien, occasion de revoir avec émotion la peinture métaphysique de Chirico, un Modigliani, et des peintures d’Adami et de Cremonini. Les jeux de lumière et les teintes pastels du second nous enchantent : elles baignent des scènes mystérieuses qui ne sont habitées que par l’absence.

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Peut-on vivre l’invivable?

C’est un intéressant petit livre de Frédéric Worms et Judith Butler, émanant d’un dialogue qui eut lieu dans le cadre de l’Ecole Normale Supérieure de Paris.

Nous oublions le sens des mots, nous réagissons épidermiquement à ceux qui sont trop souvent prononcés et sont devenus des clichés, des étiquettes confortables, comme libéralisme, néo-libéralisme, capitalisme etc. Nous avons l’impression que l’on nous jette ces mots à la figure, sans jamais revenir sur leur origine, leur mode d’emploi, leur définition, comme si nos convictions étaient toutes faites, acquises définitivement à un moment de notre vie et que nous ne pouvions plus jamais en changer, ni nous interroger sur elles, alors qu’elles reviennent sans arrêt et sont sans arrêt remises en doute.

La question d’où partent les deux philosophes est celle de ce que l’on entend par « invivable ». Elle touche évidemment à notre interrogation, car l’essentiel est bien de savoir ce qui fait en sorte de rendre une vie « vivable » et d’empêcher « l’invivable ». C’est bien à cela que doit servir la politique et c’est au nom d’un critère qui délimite les deux propriétés que nous devrions décider ce qui est bon ou mauvais en matière d’ordre social et de politique.

Y a-t-il des vies qui sont, littéralement, « invivables » ? Il semble que oui. La réponse vient de l’observation de campements de migrants aux frontières de l’Europe, ou bien, plus proches de nous, du camp de Calais ou de ceux du boulevard de La Chapelle. Elle pourrait venir tout aussi bien du constat des enfants morts de faim au Sahel ou des intouchables de l’Inde dont je vis autrefois, lorsque je voyageais encore, certains qui essayaient de survivre sur des tas d’immondices. Elle peut venir chaque jour encore de ce qu’on appelle les « fins de vie », séquences plus ou moins longues que la plupart d’entre nous sommes destinés à endurer, lorsque s’en vont les capacités physiques et mentales de notre corps et de notre esprit. L’invivable ici caractérise une situation où la survie demeure, mais pas la vie, encore faudrait-il que nous définissions cette dernière et que nous répondions à la question de ce que nous entendons par une « vraie vie ». Ce n’est pas si simple, évidemment. Frédéric Worms voit dans l’invivable ce qui ne peut être la vie de quelqu’un, autrement dit cette existence où aucun sujet ne peut se manifester et donc aucune reconnaissance avoir lieu. L’invivable, c’est la mort dans la vie, autrement dit ce qui se passe quand tout est mort en soi mais que l’existence continue quand même. En un sens, l’invivable caractérise le pire que la mort puisque, dans celle-ci, un sujet peut encore s’affirmer (Worms oppose ainsi le suicide à l’esclavage).

Ceci pose une autre question : s’il y a pire que la mort, alors il devrait, par symétrie, y avoir plus que la vie, autrement dit mieux que le simple vivable. Worms s’appuie sur Winnicott : le lieu où nous vivons vraiment est celui de la création ordinaire, « cet espace intermédiaire où notre subjectivité transforme tant soit peu le monde », mais l’invivable n’est pas qu’individuel, le monde peut être invivable, tout comme il pourrait être aussi entièrement vivable, ce qui n’est pas le cas.

Si Worms part de l’opposition vivable / invivable comme première, il n’en va pas tout à fait de même pour Judith Butler. On comprend le point de vue de Worms : c’est un point de vue vitaliste, où l’on ramène donc tout au concept de vie (il se réclame de Bergson) et à l’opposition qualitative entre les états de vie et de mort, et la position politique ou sociale doit dériver de ce qui est au fondement de nos vies, qui se rapporte toujours en dernière instance au biologique. Est-ce trop caricaturer que dire que chez Worms, le politique doit naître du biologique ?

Pour Butler, il n’y a pas en premier lieu l’opposition entre vivable et invivable, car si cette opposition était primitive il n’y aurait pas de superposition d’états : l’un exclurait l’autre, c’est d’ailleurs ce que Worms veut dire en insistant sur le fait qu’aucune description de l’invivable ne saurait avoir lieu puisque le décrire serait déjà le reconnaître comme vivable. Or, les choses ne sont pas aussi nettes, il est de nombreux exemples où des personnes ont décrit leurs conditions de vie à un moment de leur existence comme « invivables » et ont continué à vivre, ou du moins à survivre… jusqu’à ce que parfois, une brusque bifurcation ne les conduise à se donner la mort… songeons à Primo Levi, à Paul Celan… à tous ceux et toutes celles qui ont connu les camps de la mort et en sont revenus (mais pour survivre combien de temps encore?), songeons aux esclaves encore et aux descendants d’esclaves, songeons aussi aux autochtones d’Amérique (et au taux hallucinant de suicides dans les réserves indiennes). Judith Butler s’en prend à la notion de résilience, ce qui dans un premier temps m’a étonné, tellement nous sommes abreuvés de discours sur cette idée, qui fait comme si tout être humain était suffisamment élastique, souple, pour rebondir et rebondir encore quel que soit le malheur qu’il a subi. Peut-être la résilience s’est-elle manifestée parfois chez certains êtres, et c’est tant mieux, mais selon Butler… ce n’est pas si souvent le cas. Et ce serait selon elle juste une invention nous permettant de tolérer le libéralisme économique (!) (ce dont bien sûr nous pouvons douter).

Judith Butler part donc d’un point de vue distinct de celui de Frédéric Worms : alors qu’il part du vital (Canguilhem, Bergson), elle part des structures de pouvoir, en héritière de Foucault qu’elle est, faisant l’hypothèse que notre vie est immédiatement façonnée par les rapports sociaux, culturels et politiques dans lesquels elle apparaît (ce qui, me semble-t-il, est un peu fausser l’abord de la question, le physique et le biologique pourraient-ils à ce point être niés que l’on pourrait faire de l’humain un pur produit de ses structures mentales? Foucault, dans son opposition à Chomsky, avait défendu ce point de vue, à tort, me semble-t-il). L’opposition vivable / invivable ne peut donc qu’en résulter car invivable sera par exemple la vie de qui se trouve contraint d’échapper aux normes (elle pense évidemment à tous ceux et toutes celles qui sont en dehors de la norme hétérosexuelle). Façon d’indiquer tout de suite que les conditions dans lesquelles opère cette distinction sont déjà là, si des êtres ont pu souffrir et souffrent encore c’est parce qu’ils sont perçus comme déviants par rapport au faisceau de normes qui fait le social et le politique.

Ces deux points de vue semblent incompatibles à première vue et pourtant ils se rejoignent, à moins simplement qu’ils se croisent, Worms élargissant son champ à partir de l’individu, du sujet, et allant vers le soin (dont on a tant parlé à propos de ce qu’on a appelé l’idéologie du care qui a, en son temps, un peu agité la réflexion au sein de la vie politique française, au temps où Martine Aubry s’était emparée de l’idée pour faire bouger le PS) tout en ne le limitant pas à une sphère privée et/ou familiale, Butler partant, elle, directement des relations qui se tissent entre les êtres, qui font de ceux-ci des nœuds dans un maillage, de sorte qu’il ne soit jamais possible de poser la question de l’invivabilité d’une vie sans poser celle des vies qui lui sont reliées. Si Butler s’écarte du soin au sens de Worms c’est que la notion a trop souvent, trop longtemps, était liée à celle des compétences spécifiquement féminines, c’est aussi parce qu’une certaine charité chrétienne demeure sous-jacente là où la nécessité de l’attention réciproque devrait être la base même d’une politique.

Frédéric Worms se distingue par l’insistance qu’il met sur les polarités au sein de la vie, il veut dire par là que tout n’est pas univoque, que le soin par exemple n’est pas universellement bon, car il cache en lui d’autres valeurs, négatives celles-ci, comme la tendance à profiter de la dépendance qu’il autorise, permettant l’abus de pouvoir, l’agression. C’est à une pensée de l’ambivalence qu’il nous invite, et certes en cela, son chemin rejoint aussi celui de Judith Butler.

Si je disais plus haut que ce petit livre remet les choses en place à l’intérieur de notre pensée politique, c’est bien parce que les deux auteurs se rencontrent sur un impératif de base, qui est celui d’assurer un « minimum de vivabilité » à la fois des structures et des personnes, qui ne peut être issu que de choix politiques. Si la critique du libéralisme a un sens, c’est ici, lorsqu’elle montre que l’idéologie en question à aucun moment ne part de ce besoin vital qui serait qu’aucun être humain ne tombe dans des conditions lui rendant la vie invivable. Cette critique n’est donc pas une question d’indices statistiques, de plus ou moins grande redistribution des richesses ou de fluctuation du taux de chômage, tous paramètres relatifs qui s’inscrivent dans le quantitatif, mais elle est du ressort du qualitatif, comme le souligne Frédéric Worms, c’est-à-dire de l’opposition tranchée entre catégories qui sont prédisposés à demeurer contradictoires. Seule une politique visant la vivabilité de toutes vies est digne de soutien. Là-dessus, Worms et Butler sont sûrement d’accord, même si Worms semble être un optimiste (il croit en la démocratie) et Butler… un peu moins (la fin du libéralisme n’est pas pour demain).

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