Gaités parisiennes

Entre tous ces discours menaçants et tous ces événements dont les récits chaque matin nous plombent un peu plus, il existe encore des moments de grâce. Je sais, le mot de grâce convoque un imaginaire quelque peu religieux… la grâce qui nous tomberait dessus, comme ça, toute seule, venue d’en haut. Et pourtant, c’est comme cela que l’on ressent naïvement le surgissement soudain d’une œuvre d’art, d’un film, d’une pièce de théâtre dont on n’avait pas idée avant de les voir, qui nous surprennent par leur profondeur ou leur inventivité, leur éclat ou leur humour. Et la grâce en viendrait finalement à être cela, prosaïquement définie comme invention, éclat, profondeur et légèreté tout en même temps. Il y a donc une place pour la grâce encore en notre monde. On réfléchira plus tard à en faire un objet plus construit, une « transcendance ».

Madame Bovary, par L’éventuel hérisson bleu

En ce week-end pluvieux, même parfois neigeux, plus que maussade, j’ai connu cette grâce à plusieurs reprises. Nous étions à Paris d’abord pour assister à une représentation de Madame Bovary, montée par Hugo Mallon et sa compagnie de l’éventuel hérisson bleu au Théâtre 71 de Malakoff, et nous étions même invités par les parents du jeune garçon, c’est dire notre chance (merci à eux!). Cette compagnie est encore peu connue, elle existe pourtant depuis 2009 et possède ses bases dans le Nord de la France, du côté d’Amiens, de Beauvais et Valenciennes1. Elle réunit des gens très jeunes, nés autour du début des années 90. Leur spécialité est le « roman-performance » ou adaptation pour le théâtre de grands romans de notre littérature, comme Les saisons de Maurice Pons, ou L’éducation sentimentale ou donc, cette fois-ci Madame Bovary. Ceci est une énorme gageure : comment faire tenir sur un plateau et pour une durée de 3 heures au plus, tout un texte sans en trahir aucune des spécificités (et notamment les tournures de style, la langue tellement travaillée de Flaubert) ? D’abord en le lisant, bien entendu. Mais ici naît tout de suite une appréhension, le risque d’ennuyer avec une longue lecture est là, et lors du début de la représentation, c’est ce qu’on se dit immédiatement : ça risque d’être long, de voir ainsi se succéder sur scène auprès d’un guéridon surplombé d’une lampe tremblottante tour à tour plusieurs comédien.ne.s pour nous lire Flaubert… Mais cette fâcheuse impression ne dure qu’un quart d’heure, car aussitôt voilà le miracle, dû en particulier à une habile utilisation de la caméra video. Sur grand écran apparaissent les personnages qui meublent l’action flaubertienne, au début comme dans une pantomime plutôt burlesque, puis tout cela prend vie peu à peu et nous sommes tout entiers dans le roman, avec Charles Bovary, médecin un peu niais, Emma venue le rejoindre avec plein de pensées romantiques. Emma qui cherche avant tout à s’émanciper face à un monde d’hommes qui recherchent avant tout la gloire, l’argent et les honneurs. C’est fou comme tout à coup, sur une scène, le roman de Flaubert se met à ressembler à du Tchékhov. Même désir d’émancipation des femmes, même résignation à leur sort des hommes, et surtout même lâcheté des hommes, même cupidité, même traîtrise.

Arrivé à ce stade, on ne lit plus, on joue, et on peut admirer les comédien.ne.s d’avoir intériorisé si bien tout ce texte difficile.

(photos Vinciane Lebrun)

On n’en finirait pas de faire la liste des trouvailles réalisées par l’équipe. Une lumière verte en forme de croix s’allume : nous sommes chez Homais. Lequel Homais d’ailleurs est joué par un jeune homme qui est en même temps le musicien de la pièce (et oui, il y a de la musique, pour mettre un rythme un peu jazzy à ce roman). Emma batifole avec Rodolphe ? Cela se passe sous un drap gris dont ne ressortent que des pieds et d’où sortent au moment où elles vont se faire surprendre, deux fesses nues qui fuient vers les coulisses. C’est drôle, jamais provocant, incisif. Quand arrive la scène où Charles pratique son opération sur un jeune doté d’un pied bot, on n’a pas de pied bot bien entendu mais tout se fait par mime, de même d’ailleurs que toutes les scènes où devrait être présente la petite Berthe. Et puis il y a le moment où Charles se décide à distraire madame en l’emmenant au théâtre, ou plutôt à l’opéra. Morceau de choix extraordinaire qui commence par une sortie à l’extérieur du théâtre où nous sommes2. La caméra video suit les acteurs dans les coulisses du théâtre, puis dans le hall, puis dehors, sous la pluie, dans une auto qui les conduit vers un théâtre… qui s’avère être le nôtre, coïncidence de deux lieux créant un schéma circulaire au terme duquel nous nous regardons nous-mêmes en train d’assister à une scène de pièce de théâtre où les personnages principaux assistent à un opéra… qui se trrouve lui-même mis en scène au sein de la mise en scène de la pièce principale ! Ici, le musicien, dont nous avons fait la connaissance plus haut, chante un air digne de Verdi dans un décor d’opéra de Paris. Fantastique. Et je ne parle pas de la fin, bouleversante, où Emma agonise, ayant pris de l’arsenic chez Homais. L’actrice, Aude Mondoloni, est simplement sublime dans son incarnation d’une mort douloureuse, écume violette aux lèvres. Il y a longtemps que la drôlerie s’est retirée, pour faire place au drame, à la limite parfois du Grand guignol (mais sans jamais l’atteindre !). Bravo à cette troupe remarquable : Hugo Mallon (réalisation), Léo Kauffmann (musique), Elodie Ferré et Oksana Kobeleva (video), Camille Gateau, Jules Fernagut (sonorisation), Ludovic Heime (lumières), Marine Brosse (régie), Alix Descieux-Read (costumes), Barbara Atlan, Léo Kauffmann, Aude Mondoloni, Simon Terrenoire et Antoine Thiollier (comédien.ne.s). (encore visible le 8 et le 9 avril au Théâtre du Beauvaisis Scène Nationale).

Les Femmes savantes mise en scène par Emma Dante

La grâce est venue aussi de la représentation des Femmes Savantes au théâtre du Rond-Point investi par la Comédie Française, avec mise en scène d’Emma Dante. Mais ça, on s’y attendait un peu. On savait déjà que cela allait être drôle, inventif, imaginatif, pétillant et admirablement joué par des comédien.ne.s dont la réputation n’est plus à faire : Laurent Stocker, Edith Proust, Eric Genovèse, Elsa Lepoivre etc.

La représentation débute avec les personnages des deux sœurs (Henriette et Armande) habillés « normalement », qui se chamaillent autour de la question du mariage, l’une mettant la science et la philosophie au-dessus de cet arrimage archaïque d’un homme et d’une femme, l’autre au contraire n’y voyant rien de mal et souhaitant avant tout se lier d’amour avec un compagnon. Dialogue qui pourrait être d’aujourd’hui, si ce n’est le langage en alexandrins. Arrive Clitandre dans une malle vêtu comme un cyborg, parlant comme un robot, dont on ne sait trop où va la préférence entre l’une et l’autre de ces filles. Puis tombent du ciel trois paquets de fringues. Commence alors vraiment le spectacle avec tous les déguisements, les tenues de plus en plus folles et les perruques de plus en plus colorées. Le salon des femmes est garni de caricatures comme sur des gravures de Daumier. Les hommes débarquent en général dans des malles ou dans des armoires métalliques, parfois renfermant un WC. Monsieur (Chrysale) est joué par Stocker, et son frère Ariste par Eric Genovèse. Madame (Philaminte) par Elsa Lepoivre. Trissotin le bel esprit par Stéphane Varupenne. Clitandre, le jeune galant dont est éprise Henriette par Gaël Kamilindi, et Henriette elle-même par Edith Proust. L’ambiance est celle d’un monde où s’opposent femmes à la recherche de leur émancipation et hommes peu enclins à se compliquer la vie. Comme nous sommes encore dans un monde patriarcal (pensez… sous Louis XIV!) évidemment les hommes ont le dernier mot. Henriette épousera Clitandre et non Trissotin comme cela était le choix de Philaminte. Il aura fallu pour cela passer par une supercherie qui révélera à tous et toutes les intentions bassement matérialistes du dénommé Trissotin. Cela est montré avec infiniment de gaîté et d’inventivité dans les costumes, les attitudes, les gestes (les contrats comme des rouleaux de papier hygiénique dévidés d’un bord à l’autre de la scène…). Bélise apparaissant sur un canapé buvant une bière au goulot avec des colants façon panthère, les femmes rivées à leur ordinateur portable refermant avec force le clavier de peur qu’on ne perçoive leurs desseins… les portables qui sonnent… tout cela nous remet cette pièce en plein XXIème siècle, mais on ne peut toutefois s’empêcher de penser que malgré tous les efforts de la metteuse en scène, le procès reste à charge contre les femmes. Elles en feraient, paraît-il, toujours trop, ainsi Philaminte et sa sœur Bélise se ridiculisent en renvoyant la pauvre Martine qui n’a, comme faute, que commis celle de mal conjuguer les verbes. Il n’en faut pas plus pour que Chrysale, dans la bouche de Stocker, se moque et affirme que la seule chose que l’on demande à une domestique c’est de savoir obéir. Plus tard, Philaminte répondra non par des mots mais par des gestes en faisant envahir l’espace scénique par des tonnes de livres. Et si mal conjuguer les verbes était en vérité une faute… mais visiblement, Emma Dante n’a pas voulu s’encombrer l’esprit des interprétations parasites que peut générer la pièce de Molière. Ne pouvant changer le texte elle a fait tenir aux corps et aux costumes un discours de jeunesse et de prophétie heureuse pointant vers une utopie qui peut-être un jour se réaliserait. En cela tient la grâce de tout ce spectacle. (jusqu’au 1er mars au Théâtre du Rond-Point).

Martial Raysse à la Galerie Templon

J’ai connu un autre moment de grâce en rendant visite à la galerie Templon sise rue du Grenier-Saint-Lazare, donc tout près du Centre Pompidou en réfection, qui expose en ce moment les dernières œuvres de Martial Raysse. Je ne crois pas qu’il y ait chez Raysse une quelconque intention philosophique ni socio-politique. C’est simplement de la peinture, et c’est déjà beaucoup. Lui, les assemblages d’hommes et de femmes il les juge aux mélanges de formes et de couleurs que cela provoque. Les visages nous tendent leurs regards et leurs lèvres avec ironie et les jeunes filles dont nous n’entendrons jamais les paroles discutent sous un gai soleil, cela peut par exemple s’intituler : « Copinons ». Il y a pourtant une intrusion du réel sombre dans ces œuvres : la guerre, et la peur. Et oui, car quoiqu’on fasse elles sont toujours là et Raysse en est bien conscient mais ce qu’il nous montre derrière ces titres garde encore trace de la solidarité entre les humains et d’une envie de vivre malgré le grand âge (Martial Raysse a 90 ans, et il peint toujours, n’hésitant pas à rompre avec ses manières passées pour inventer des formes nouvelles.)

1 L’éventuel hérisson bleu est artiste associé au Théâtre du Beauvaisis – scène nationale entre 2020 et 2023. Lou Chrétien-Février, Hugo Mallon et Antoine Thiollier sont artistes accompagnés par le phénix scène nationale Valenciennes et la Maison de la culture d’Amiens dans le cadre du Pôle international de production et de diffusion SUN (Scènes unies du Nord).

2Cela m’a fait penser aux premières réalisations de Georges Lavaudant à la MC2 de Grenoble où, pour la première fois, il faiait entrer l’extérieur dans le théâtre, ouvrant d’abord le fond des coulisses, puis une porte, puis une autre avant d’ouvrir la dernière qui donnait sur le parking extérieur, avec les arbres qui se balançaient au gré du vent.

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Des lumières très sombres et des discours très stupides

La lecture des Lumières sombres, d’Arnaud Miranda, apporte une mine de noires surprises1. On aimerait que ce soit une pure fiction, une BD de Bilal, les images bleues de cobalt en moins. Alors qu’il s’agit soi-disant de philosophie et de considérations sérieuses sur l’avenir du monde. Soulignant de nombreux passages qui me semblaient caractéristiques du genre, je me suis surpris à penser que si un jour quelqu’un retrouvait ce livre, après ma mort par exemple, il risquerait de croire que j’avais souligné parce que j’étais en accord. Puisse-t-il lire ceci : j’étais seulement stupéfait de tant de conneries et d’absurdité. Comme le disent les auteurs anglo-saxons (qui s’y connaissent en la matière !) de tant de pensée bulshitt. Il est important de souligner ici que c’est à ce bulshitt que souscrivent quelques personnalités françaises, qui vont de Maréchal à Zemmour en passant par certain.e.s journalistes du Figaro.

Images extraites de Enki Bilal – Le sommeil du monstre – Les Humanoïdes Associas, 1998

On y lit par exemple ceci.

A propos de Nick Land, le « philosophe » référence du mouvement, nourri pourtant aux mamelles de Deleuze et Guattari (ou peut-être parce que nourri à ces mamelles?) :

« des « hyperstitions », désignant des fictions speculatives, délibérément irrationnelles et qui n’ont pas tant vocation à décrire le futur qu’à le précipiter. Dans des textes expérimentaux comme Circuitries, Cybergothic, No Future ou Meltdown, écrits au milieu des années 1990 puis regroupés en 2011 dans le recueil Fanged Noumena, il décrit l’effondrement de la civilisation humaine, sa dissolution dans une grande machine cybernétique » (p. 84)

mais

« les forces révolutionnaires dont il est question ne sont jamais humaines. Land est obsédé par la figure transhumaine du cyborg. Agissant comme un virus pour l’humanité, le cyborg insinue du chaos dans l’ordre biologique, décompose les corps organiques pour les fondre dans une grande machine digitale et cybernétique. Il est pour Land, une figure du « surhomme » – non pas au sens où il est simplement une augmentation technique de l’homme, mais en ceci qu’il est sa désorganisation dans la matrice ».

« A l’organisation rationnelle du langage humain doit succéder l’immanence d’un langage irrécupérable par le pouvoir, parfaitement cybernétique. Land envisage ainsi l’invention de nouveaux langages mathématiques, ou de détruire le langage ordinaire par la « qwernomique »».

(Ici, je ne comprends pas du tout ce que signifie « mathématiques » dans le contexte. Il n’y a qu’un seul langage mathématique, à ma connaissance, et s’il en existait un autre, nul doute qu’il saurait se traduire dans le premier. Que veut dire cet auteur ? Qu’on pourrait fabriquer d’autres langages sur des bases mathématiques ? Cela existe déjà, et s’appelle les langages informatiques, ils n’ont pas remplacé le langage ordinaire. Quant à la « qwernomique », on nous dit en note qu’il s’agirait d’une nouvelle linguistique, le mot viendrait du clavier qwerty. Stupide. On ne voit guère comment une « autre linguistique » créerait un nouveau langage, la linguistique actuelle, à ce que je sache, n’a pas créé le langage qu’elle étudie, elle ne l’a pas détruit non plus d’ailleurs – contrairement à ce que voudrait faire croire parfois un Finkielkraut…)

Land, dans Meltdown, prédit l’apparition d’une singularité technologique qui plongera l’humanité dans une cyberguerre infernale (hypothèse selon laquelle la vitesse du progrès technique est exponentielle ce qui nous conduit vers un point de rupture au-delà duquel s’amorce une autre ère dont nous ne pouvons pas soupçonner les traits essentiels, concept popularisé par Ray Kurzweil. Date approximative : 2045!)

Pourrait-on croire qu’au moins nous pourrions en finir avec le capitalisme ? Que nenni :

le capitalisme ne connaît aucune limite ! Et rêver d’un monde post-capitaliste n’aurait aucun autre sens que stopper la marche du temps !

Nos auteurs se déchaînent dès que le capitalisme est en jeu. C’est leur religion, seule et unique. S’il ne reste qu’une seule chose « d’humaine » dans leur futur… ce sera le capitalisme !

Aphorisme à méditer :

A la racine de la matrice accélérationniste, il n’y a aucune distinction à faire entre la destruction du capitalisme et son intensification. L’autodestruction du capitalisme est le capitalisme lui-même (p. 88).

Pendant des millénaires pourtant, l’humanité a vécu sans lui. Mais c’est lui, il est vrai, qui a créé cet accélérationnisme, et Land pense donc que c’est le carburant avec lequel il s’alimente. Ce carburant a lui-même ses limites, il y a une borne supérieure à l’accélération possible et elle se manifeste à nous par l’épuisement des ressources de la planète et les ravages des changements climatiques, mais comme ceci est une vérité gênante, elle est niée.

Ces textes dépassent de beaucoup la haine de la démocratie, souvent évoquée (notamment après l’affaire Epstein) puisqu’ils atteignent carrément la haine de l’humain. Ce n’est pas tant à la démocratie qu’on s’en prend, à moins que l’on ait identifié la démocratie libérale existant dans notre monde occidental à l’humain (ce qui serait faire preuve de courte vue). Mais à l’humain. On fera alors remarquer que ces auteurs en font pourtant partie, et qu’ils ne peuvent penser qu’à partir des visions possibles pour les humains (et dont la science cognitive moderne parvient assez bien à rendre compte). Peut-on voir notre monde depuis un point de vue fantasmé qui serait extérieur à ce monde ? Nos auteurs n’ont pas lu Wittgenstein2, et d’ailleurs ils s’en fichent pas mal, et c’est bien dommage. Car s’ils l’avaient lu et compris, ils mettraient un frein à leurs délires.

La haine de l’humain n’est autre que la haine de soi-même.
Peut-on faire confiance à des êtres qui la professent ?

Après Nick Land, Miranda passe en revue des auteurs bien plus sinistres encore et qui s’embarrassent moins de références savantes, ils ont pour noms ou pour pseudos (car nous sommes désormais dans l’ère du réseau social et de la communication cryptée) Spandrell, BAP (Bronze Age Pervert!) ou Zero HP Lovecraft. Le pervers de l’Age de Bronze (!) se réfère toutefois à Nietszche (pas très étonnant, le « Surhomme » n’est pas loin). Spandrell est celui qui est persuadé de la suprématie de l’homme blanc basée sur un QI supérieur, vieille rangaine aussi vieille que le QI dont on ne répétera jamais assez à quel point c’est une mesure aléatoire dont on n’est absolument pas sûr de… ce qu’elle mesure (Binet disait que l’intelligence se définissait par ce que mesurent les tests dits « d’intelligence »). Quelle est la valeur d’un QI moyen d’une population ? Sur quoi renseignerait-elle si tant est qu’elle puisse être évaluée ? Si les populations blanches occidentales ont jusqu’ici ramassé les prix Nobel en science, n’est-ce pas dû à l’existence d’universités richement dotées depuis au moins le XIXème siècle, celles-là même dont le trumpisme néo-réactionnaire veut annuler les crédits ? C’est l’environnement éducatif qui élève le niveau intellectuel d’une population, ce n’est pas une quelconque essence qui n’appartiendrait qu’à certaines.

Sprandell en appelle à une nouvelle religion car le christianisme ne lui plaît guère : « nous avons besoin de quelque chose comme un mormonisme, mais débarrassé des références chrétiennes : une doctrine selon laquelle les gens sont stupides, Dieu occupe le poste de contrôle et pourtant nous pouvons nous rapprocher de lui en croyant et en pratiquant l’eugénisme ». C’est inoui le rôle que joue une certaine biologie fantasmée chez ces auteurs. Ils voudraient détruire la science actuelle pour la remplacer par une doctrine qui ressemblerait à la science mais retiendrait de cette dernière seulement queques concepts déformés. La chose fut déjà tentée autrefois par des penseurs proches des nazis (pensons à Alexis Carel), heureusement vite tombés dans l’oubli.

Le « pervers de l’Age de Bronze » (un certain Costin Vlad Alamariu, d’origine roumaine), quant à lui, rejette la théorie darwinienne. La vie selon lui, ne répond qu’à un principe : occuper le maximum de place dans l’espace. Il nous exhorte donc « à trouver la voie d’une affirmation brutale de notre barbarie », de notre instinct de conquête du territoire. Une de ses recommandations essentielles est de… mépriser les femmes !

Tout cela est évidemment stupide, obtenu en ramassant les clichés éculés que l’on peut trouver dans quelques mauvaises vieilles BD de très bas étage.

Thiel et Andreessen ferment la marche de cette revue pathétique. On connaît le premier : il est venu jusqu’à Paris récemment, à l’invitation de la philosophe réactionnaire Chantal Delsol, faire un discours… sur l’Antéchrist ! Pour lui, l’Antéchrist existe, c’est l’hydre du gouvernement mondial, mis en place à partir des institutions internationales, pour faire pièce à Armageddon, c’est-à-dire la catastrophe finale, l’apocalypse dont il a le pressentiment qu’elle pourra se produire bientôt. Mais ni Antéchrist, ni Argameddon, il faut trouver un lieu entre les deux. Il emprunte le terme grec de katechon à Saint Paul, c’est ce qui retient la fin des temps, et qui ne pourra apparaître que grâce à la technologie.

C’est moins violent et absurde que les élucubrations des précédents. C’est juste un délire religieux qui s’apparente à celui d’une secte. Mais attention, tout aussi dangereux que les précédents car il insinue comme le fait toujours une pensée réactionnaire, qu’il existe des forces masquées dans l’ombre qui conspirent à notre disparition. Il n’est pas étonnant que le thème du bouc émissaire, cher à René Girard, fasse irruption au sein de cette pensée. Des forces mystérieuses, dont on connaît mal la source. Et, pour les combattre, la seule ressource de s’en prendre à des bouc-émissaires, comme au temps de la Peste Noire, si bien décrit par Patrick Boucheron3, temps où l’on envoyait des centaines de Juifs à la mort car à n’en pas douter, c’était eux les responsables, du moins dans le discours des nobles qui les expédiaient et qui savaient très bien, eux, ce qu’ils faisaient.

Nous sommes donc éberlués face à cette pseudo-pensée dite néo-réactionnaire qui fournirait le corpus de base de la politique américaine présente et à venir. On se voile la face. Qui veut cela ?

Et pourtant demain peut-être, nous verrons, par l’entremise des réseaux sociaux, se répandre des linéaments de ces discours nauséabonds jusqu’à ce qu’ils finissent par pervertir de jeunes esprits et peut-être à triompher dans nos espaces publiques.

Il est donc particulièrement temps de dévélopper des pare-feux sous formes de contre-discours efficaces pouvant encore ouvrir des voies à la survie de l’humanité (si on la souhaite, bien sûr, car libre de n’en rien faire à ceux et celles qui en souhaitent la perte, ce qui n’est pas une opinion en soi répréhensible).

1 Je ne réfléchis pas ici au fait de savoir si la publication de ce livre est opportune, si notamment, par derrière cette publication ne se dessine pas un projet trouble qui serait incarné par l’existence même de la revue « Le Grand Continent », dont un journaliste de gauche, Sylvain Bourmeau, directeur de AOC, autre revue, soulignait le caractère ambigu dans le contexe actuel qui serait celui « d’une grande confusion ».

2 « La limite de mon monde, c’est la limite de mon langage » disait Wittgenstein dans son Tractatus. On peut trouver d’autres citations du même ordre. Toutes disent ce qui nous apparaît comme une évidence : qu’il ne sert à rien de vouloir dire ou décrire ce qui échappe par définition à notre finitude.

3 Je n’ai pas encore eu le temps de lire l’ouvrage récent de Boucheron, je parle simplement à partir de ses propos sur France Culture, ce matin du 10 février.

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Argumenter contre la pensée néo-réactionnaire

Ce que c’est qu’être de gauche

Il est plus que jamais temps de dire ce que l’on entend par être de gauche, à condition, bien évidemment qu’une telle position existe de manière cohérente. Ce ne devrait pas être très difficile à première vue : être de gauche c’est vouloir incarner une position humaniste et égalitaire, pour laquelle il n’y a pas de barrière de principe entre les humains, pour laquelle donc les humains forment une unité, ce qui, en général, peut être justifié par une commune constitution physique et mentale, telle qu’elle est reconnue depuis longtemps par la science. C’est donc une position d’après laquelle il devrait être possible aux êtres humains, à tous les êtres humains, égaux en droits, de s’épanouir dans la liberté.

La droite est exactement la position inverse, celle pour laquelle il existe une hiérarchie naturelle des humains – dont on ne saurait dire d’où elle provient d’ailleurs (d’une instance divine?) – hiérarchie dont, comme par hasard (!), les gens qui se reconnaissent dans cette position occuperaient le sommet1. Il en résulterait que ceux qui ne sont pas au sommet ne sauraient jouir de liberté.

Si la gauche se réveillait, elle ferait donc d’abord entendre un grand discours anti-raciste. Un discours universaliste et anti-communautariste. Il faudrait pour cela qu’elle s’assure la capacité de donner les moyens nécessaires aux populations de vivre d’une manière conforme à ces valeurs, et pour cela prôner une politique qui, notamment, vienne au secours des banlieues et qui réalise une vraie politique sociale à l’égard de ceux qui souffrent le plus des inégalités.

Ce à quoi la droite répond que ceci est une vue de l’esprit : on ne parviendra jamais à établir ce genre d’égalité entre les humains, et d’ailleurs le souhaitent-ils ? La droite réactionnaire américaine par exemple pense que le rôle de la politique n’est pas de se baser sur ce que le monde doit être ou devrait être (pour qu’il y ait plus d’égalité, de liberté etc.) mais uniquement sur ce qui est (ou du moins, sur ce qu’elle croit qui est, car il est bien présomptueux de prétendre que l’on ait des certitudes en la matière). L’état objectif du monde. La politique doit alors faire entendre raison à toutes les composantes du peuple : inutile de rêver, il faut au contraire assumer la réalité telle qu’elle est. Toute révolte est inutile et ne fait au contraire qu’agraver les conditions de vie morale et matérielle des individus.

Les « lumières sombres »

Du point de vue de la gauche, donc, ne faudrait-il pas en premier lieu passer en revue les arguments de la droite, et tenter de leur répondre ? L’extrême droite aujourd’hui est nécessairement le courant le plus à droite qui s’exprime dans le pays le plus à droite, à savoir les Etats-Unis. Le jeune politiste Arnaud Miranda vient d’écrire un livre sur les néo-réactionnaires américains, ce qui, aux yeux de certains chroniqueurs « de gauche » le rend suspect de sympathie pour cette tendance. Ces chroniqueurs préféreraient sans doute qu’on ne lise pas ce livre, qu’on reste dans l’ignorance des idéologies qui structurent le champ politique outre-Atlantique, alors qu’au contraire, avant qu’elles ne viennent chez nous, il faut dire : lisons-le, dépiotons-le et répondons à ses arguments. Arguments ? Que par exemple, l’humanisme et les lumières ne seraient que des illusions, qu’il vaut bien mieux la réalité, qui est celle de la violence des rapports humains, laquelle ne disparaîtra jamais. D’où se tire la conclusion que la politique ne saurait rien être d’autre que l’art de canaliser pulsions et rapports de force… par la force si nécessaire2, sans voir ce que cette proposition peut avoir de circulaire.

Si l’on parle de réalité et d’objectivité alors, il faut que la politique s’appuie sur une science…. mais laquelle ? Lorsque les penseurs des siècles précédents se sont penchés sur les humains pour essayer d’obtenir des connaissances positives, alors sont apparues des disciplines : psychologie, sociologie, psychanalyse (aujourd’hui rejetées en général par la pensée de droite), qui ont aussitôt mis en évidence que les choses n’étaient pas si simples, qu’on ne saurait aussi facilement définir les ressorts de l’être humain, encore moins cerner ses désirs et ses besoins. On a cru établir des lois déterministes mais on a vite été obligé de reconnaître qu’aucun déterminisme véritable ne peut être formalisé en ces lieux3. Quelles sont les unités insécables de la réalité humaine ? Les individus ? Ou les affects ? Les groupes sociaux ou les flux pulsionnels ?

Admettons que la violence règne entre les humains depuis les débuts de l’humanité. Faut-il considérer que cette violence ne saurait être réduite ? Des exemples tirés de l’histoire ne nous montrent-ils pas qu’à certains moments au moins, ou en certaines zones géographiques, cette violence peut s’atténuer considérablement, voire même disparaître, au moins temporairement ? Et puis la catégorie de violence se décline en de nombreuses sous-catégories : violence physique, violence morale, violence sexuelle etc. De quelle violence parle-t-on vraiment ? Prenons l’exemple des violences sexuelles dénoncées par le mouvement #metoo. Si les courants néo-réactionnaires appliquent leur principe de canaliser ces violences (puisqu’elles existent de toutes façons), ne peut-on penser que loin de seulement les canaliser ils les encourageraient en adoptant, comme ils le font, la plupart des idées suprémacistes et machistes qui postulent la supériorité et l’immunité de l’homme blanc ?

Rassemblement à Minneapolis après l’assassinat de Alex Pretti – photo Adam Gray / AP

Autre argument : que finalement, les théories égalitaristes ou, au moins, allant dans le sens de la justice sociale ont toutes échoué. La preuve ? Nulle part cette égalité et cette justice n’ont été réalisées. La révolution de 1789 n’aurait rien apporté. Ni celle de l’Angleterre d’ailleurs, un siècle auparavant. Les néo-réactionnaires pensent que le meilleur régime est la monarchie absolue telle qu’elle fut pratiquée jusqu’au XVIIIème siècle. Il n’y aurait donc pas eu de progrès social ? La vie des gens d’après 89 ne serait pas devenue qualitativement différente de celle des serfs de l’ancien régime ? Les maladies n’auraient-elles pas été prises en compte, soignées, notamment à partir de la diffusion des progrès de la médecine (vaccination, médicaments, progrès de la chirurgie) depuis un siècle ou deux ? L’abrutissement des travailleurs dans les mines et les gigantesques fabriques un peu soulagé par les vacances, l’amélioration des conditions de travail ?

Parce que nous ne sommes arrivés que partiellement aux buts de l’universalisme révolutionnaire, il faudrait reculer dans l’histoire et renoncer à tout ? Et se doter d’un régime monarchique ?

Autant essayer l’ignorance parce que la science n’a pas réussi à tout expliquer.

La « cathédrale »

Les néo-réactionnaires américains pensent que ce qui les empêche de triompher, d’étaler au grand jour leurs arguments, et de conquérir d’autres partisans de leurs thèses, c’est cet amalgame entre les médias et le monde académique qu’ils baptisent de l’expression : « la cathédrale ». Ils ne la combattent pas au grand jour car, disent-ils, faisant cela ils ne risqueraient que de la renforcer (tellement ils sont peu sûrs de la force de leurs arguments et tellement ils ont à craindre les arguments des autres !), ils attendent donc le moment où le pouvoir ayant été conquis au moyen d’un porte-voix comme Trump, d’un seul coup, la cathédrale s’effondrerait sous l’effet notamment des suppressions de budget et des limogeages de personnel qualifié.

On comprend alors pourquoi ils s’en prennent à la science et à la médecine : parce que ces dernières font partie du monde académique, ingrédient de ladite « cathédrale » qu’ils veulent abattre d’en haut. Ils se disent qu’une régression momentanée de la science n’est pas bien grave s’ils ont détruit le monde académique et qu’ils peuvent reconstruire à côté une « nouvelle » science et une « nouvelle » médecine qui auront pour buts de ne résoudre que les problèmes de santé dont ils souffrent, eux, à l’exclusion de ceux des autres. Folie et stupidité qui se rapprochent de l’eugénisme nazi. Ils ne se rendent pas compte qu’en supprimant les moyens de guérison de la grande masse, et particulièrement de ceux qu’ils qualifient d’étrangers (ce que se prépare à faire le RN), c’est eux-mêmes qu’ils mettent en danger. Façon de détruire un trésor parce que l’étui qui le protège nous dérangerait.

Les néo-réactionnaires nient ainsi l’interdépendance de l’humanité. En somme, ils font ce qu’ils ne veulent pas que l’on fasse quand on est « de gauche » : spéculer sur ce que devrait être l’ordre social, humain et même vivant, au lieu de l’admettre tel qu’il est (car oui, on peut parler d’une réalité objective à propos de cette interdépendance). Quelle idiotie que de croire qu’il existe une hiérarchie naturelle entre les humains et que l’on occupe nécessairement le haut de cette hiérarchie : c’est évidemment ce que n’importe qui peut penser instinctivement s’il s’en tient uniquement à son propre désir qu’il en soit ainsi. Mais c’est idiot. Cela témoigne de l’impossibilité de prendre un peu de distance par rapport à son ego, ce qu’on souhaiterait que fasse un enfant à partir de l’âge de sept ans, qui, dit-on, est l’âge de raison.

Faits et théories

Ce que nous montre l’ouvrage de Miranda, c’est le rôle que jouent, dans l’ombre le plus souvent, des orientations philosophiques et politiques en partie dissimulées, qui viennent appuyer des tendances observables comme le racisme et la haine de la démocratie. Etrangement, ces constructions mentales sont plus importantes que les faits empiriques car c’est elles qui forment les fondements des courants politiques comme le fascisme ou d’autres sortes de totalitarisme. Il ne faut donc pas les négliger, il faut au contraire se préparer à leur répondre.

Je ne crois pas du tout que ce sont les faits qui vont entraîner la venue au pouvoir de l’extrême-droite par exemple en France, mais l’aptitude à construire des théories faisant de ces faits des opérateurs efficients. Les gens qui votent RN le font presque toujours par racisme, ils deviendront toujours plus nombreux si ces théories valident leur propension à voter dans ce sens. Ce ne sont pas les faits supposés qui comptent (le nombre de migrants arrivant en Europe, le port du voile dans les rues de nos villes, et même du burkini dans nos piscines) mais la manière dont un environnement intellectuel-théorique les met en valeur et les amplifie.

C’est pourquoi plus que jamais il faut réfléchir et construire des théories et des argumentations qui s’opposent à ces discours, tant que l’on est de gauche et que l’on tient à se positionner à gauche. Evidemment si on n’y tient pas, ce n’est pas la peine, on peut se résigner au discours conservateur ou réactionnaire. On pensera alors que cela ne fait pas de différence fondamentale.

A quoi sert la pensée dans un monde matériel ?

Un point commun avec la pensée de gauche (disons par exemple marxisante) est que la pensée réactionnaire se veut sans doute enracinée dans une conception matérialiste des idées. Les idées ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas destinées à être contemplées mais au contraire elles doivent avoir une force d’agir sur le réel, qui ne peut être possible que si elles sont vues comme des puissances historiques. Pour les néo-réactionnaires, et cela est clairement dit, le but est d’éclaircir l’horizon idéologique afin de permettre au système d’avoir le maximum d’efficacité (le mot « efficacité » est un véritable fétiche de la pensée néo-réactionnaire), ainsi les promoteurs de ladite pensée ne peuvent qu’acquiescer à une assise historico-matérielle de la pensée y compris de la pensée spéculative. A quoi sert la pensée ? doit-on se demander. A quoi sert la pensée de droite ? Evidemment à assurer l’hégémonie de la droite en politique. On pourra dire aussi sur le même plan, certes, que la pensée de gauche vise à assurer l’hégémonie de la gauche sur la société, sauf que bien entendu c’est la droite qui est hégémonique partout, et cela pour la raison évidente que notre perspective sur le monde est une pespective capitaliste et que celui-ci, durant les deux siècles de son existence, est parvenu à se répandre à l’échelle du monde. Lui en effet possède l’éfficacité économique, si ce n’est le sommet de la réussite humaine (c’est le moins que l’on puisse dire…). Rien d’étonnant donc à ce que les idées de cette droite qui n’a pas d’autre but que de péreniser le capitalisme et en premier lieu la fortune de ses capitaines, soient actuellement dominantes. Sont-elles nouvelles, ces idées ? Miranda lui-même concède que la moitié au moins de la pensée néo-réactionnaire consiste en une pensée… réactionnaire, qui est bien ancienne puisque datant des débuts mêmes de la période « révolutionnaire « (cf Burke à la fin du XVIIIème siècle), quant à la seconde moitié, celle du « néo », elle s’agitait déjà beaucoup dans les eaux de la science-fiction et se trouve portée par la vague technologique à visée transhumaniste. Les réactionnaires du XVIIIème siècle + la technologie, comme Lénine disait autrefois que le socialisme c’était les soviets + l’électricité, en somme…

Points de tangence des contraires ?

On fera encore la comparaison avec une pensée authentiquement de gauche comme la critique de la valeur. Etrangement, ou peut-être ne faut-il pas s’en étonner, on trouvera quelques similitudes avec la pensée de cette droite néo-réactionnaire, en particulier dans le rejet de l’idéologie des Lumières et le culte, malheureusement exprimé par Robert Kurz de la « tabula rasa ». Voilà quelque chose de particulièrement choquant à vrai dire et dont ferait bien de se méfier cette pensée de gauche4, mais ceci n’est qu’une réserve annexe. Plus centralement, la pensée de gauche s’attache à donner une assise réellement matérialiste au mouvement des idées et des processus qui traverse notre monde et notre histoire :l’accélérationnisme par exemple n’est pas la vertu d’un système qui en serait doté par enchantement, mais la propriété d’un mécanisme dont on peut étudier les rouages, ce que certaines idées de Marx ont permis, à partir de l’analyse de la forme marchandise, et dont on trouve l’explicitation chez Kurz ou Postone, mais aussi, pour les gens qui réchignent à cette tradition de pensée qui décidément ne plaît pas beaucoup aux grands médias, chez Harmut Rosa (plus respectable peut-être) et avant, chez André Gorz. Cette accélération n’est ni une vertu ni une tare, c’est juste l’effet d’un mécanisme matériel et concret, il ne s’agit aucunement de chercher à l’amplifier afin, paraît-il de « précipiter la fin du capitalisme », celui-ci sera bien assez grand pour s’effondrer tout seul, et c’est justement en prévision de cet effondrement que les « penseurs » de la Silicon Valley s’agitent, inféodés qu’ils sont à tous ceux qui ne pourraient survivre à sa perte. S’il doit s’effondrer, que cet effondrement soit une mort qui n’en finit pas, au cours de laquelle certains invariants du système se survivent à eux mêmes, comme dans la fameuse citation du Guépard où l’on dit qu’il faut que les choses changent pour qu’elles restent les mêmes. C’est à cette tâche que s’attèlent les penseurs de la droite néo-réactionnaire, les Peter Thiel et Curtis Yarvin, obsédés qu’ils sont de la perte possible de leur pouvoir et de leur richesse, tout comme le prince Salina était aussi obsédé par l’idée de perdre sa richesse et son pouvoir (mais lui, en plus, son bonheur, ce que n’ont peut-être pas nos technocrates fascisants et ce en quoi les deux époques diffèrent). Ils se disent sans doute que le risque d’une telle perte justifie qu’on se bouge un peu le cerveau5 afin que les journalistes béates du Figaro s’extasient, comme d’habitude, devant ce qui leur apparaît comme une nouveauté radicale bien au-dessus des vaticinations d’une pensée de gauche qu’elles jugent moribonde.

Et demain?

La chose étonnante si l’on y réfléchit un peu, mais qui n’est peut-être pas si étonnante que cela, est que, à cause de cet empêchement que nous semblons avoir de penser les choses en parallèle et à cette contrainte de les penser en séquences, nous serions incapables de continuer à penser que l’effondrement est aussi quelque chose qui est lié au désastre écologique, disparition des espèces, réchauffement climatique, tarrissement de l’eau et des sources d’énergie, donc indépendant de nous et résultant des ignominies du passé sur lesquelles nous ne pourrons jamais revenir, à peine pourrions-nous penser à limiter des dégâts et à développer toutes nos ressources actuelles pour préserver ce qui peut encore l’être. Ces perspectives catastrophiques ne disparaissent pas parce qu’il y a tout à coup des oligarques qui décident de concourir pour le prix du meilleur dinosaure. Evidemment on me dira que c’est planifié et que justement une grande partie des idées transhumanistes est axée vers le sauvetage d’une minorité hors de ces conditions cataclysmiques, mais il n’empêche. Quand viendra le temps des catastrophes annoncées, peu nombreux seront les élus et ceux qui resteront le devront peut-être plus au hasard qu’aux stratégies néo-réactionnaires, en tout cas ils ne jouiront pas des liens d’interdépendance qui peuvent encore aider les gens à survivre. Ce qu’on appelle la solidarité6, tout simplement et sur quoi même les néo-réactionnaires devraient réfléchir.

Notes

1 Mais sans doute pensent-ils que c’est justement parce qu’ils sont au sommet de cette hiérarchie qu’ils ont la clairvoyance d’énoncer leur théorie selon laquelle l’ordre social est hiérarchisé et qu’ils en occupent le sommet. On voit la circularité de l’argument et l’impossibilité de l’asseoir sur une base solide. Cela reviendrait à dire « je suis le meilleur » parce que justement je parle d’un lieu d’où je peux dire que je suis le meilleur. Pour reprendre les vieilles théories de la vérité : « je suis le meilleur » est vrai parce que je suis le meilleur. En d’autres termes : une lapalissade.

2 On voit bien sûr ici une de ces figures étranges de la logique, un cercle : on assume l’existence de la violence par la violence exercée contre ceux qui voudraient s’en extraire ! Encore une lapalissade. Cela fait penser au genre de circularité qui apparaît en logique du second ordre, laquelle accepte de formuler des expressions telles que : ∀p.p qui signifie : toute proposition p est vraie. Mais si toute proposition p est vraie alors l’assertion « toute proposition est vraie » est vraie elle aussi puisqu’elle est… une proposition ! D’où un phénomène d’auto-confirmation qui ne vaut pas mieux que la figure de l’auto-contradiction (car s’il en est ainsi, la négation de la proposition, étant elle aussi une proposition, est vraie elle aussi ! « toute proposition est vraie » est donc à la fois vraie et fausse ! Les logiciens du second ordre font alors de ∀p.p la « définition » de l’absurde.

3 De même qu’il est impossible d’ailleurs de formuler de tels principes dans le domaine où l’on aurait pu croire les choses plus faciles, autrement dit dans le monde physique, non-vivant et a fortiori non-humain, lire à ce sujet l’excellent livre de Giuseppe Longo : Le cauchemar de Prométhée, où l’auteur présente les conclusions de Poincaré (à propos du problème des trois corps) comme des arguments définitifs contre le déterminisme.

4 Car oui, il n’y a pas de pureté en ce monde, pas les blancs d’un côté et les noirs de l’autre, parfois le noir s’étend sur une zone confuse de l’entre-deux.

5 Comme on dit, dans un parler plus vulgaire, « se bouger le cul ».

6 Pouvant déboucher alors sur un vrai communisme.

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Tchékhov par Sivadier au TNP

Au TNP Villeurbanne, se joue jusqu’au 6 février la magnifique pièce Ivanov, de Tchékhov, mise en scène par Jean-François Sivadier, avec Nicolas Bouchaud dans le rôle titre et Norah Krief dans celui d’Anna. L’une des premières pièces de théâtre écrites par le grand dramaturge russe mort à 44 ans, la seconde, je crois, après Platonov, et bien avant ses trois grandes œuvres les plus célèbres que sont Oncle Vania, Les Trois Soeurs et la Cerisaie. Le cadre et l’histoire ressemblent à ceux de ces dernières : Ivanov est un propriétaire terrien, ou plutôt dirait-on, il a reçu un domaine en héritage avec pour mission de l’entretenir et visiblement, ce n’est pas son truc. Il a embauché pour cela régisseur et valets. Qu’il doit payer bien sûr, pour autant qu’il le puisse, car les affaires, à ce qu’il semble, vont plutôt mal. Il emprunte, il a des dettes. Il s’est marié avec une femme qu’il adorait au commencement, Anna Petrovna. Puis, il ne sait trop pourquoi, il l’a moins aimée. Au point que dans le fond, il faut l’avouer : il ne la supporte plus, en tout cas plus en tête à tête. On sent de la part de cet homme, un profond sentiment de culpabilité. Quel est-il ? D’avoir entrainé la femme aimée dans une vie commune qui n’était pas à la hauteur de leurs espérances ? D’avoir profité d’elle ? De se sentir à ce point nul qu’il se pense incapable de la rendre heureuse ? On peut le penser, et c’est en cela que les personnages de Tchékhov sont si émouvants : ils ne disent pas ce que pourtant un observateur un peu sensible peut deviner. Ce désespoir le pousse, le soir, à sortir pour se mêler aux poivrots et aux débauchés qui se réunissent chez un certain Lebedev, homme important du district. Lebedev a une femme, Zinaïda, âpre au gain, et une fille, Sacha (Alexandra) plutôt idéaliste. Le passe-temps favori des gens chez Lebedev est de dire du mal des autres, de ceux qui ne sont pas là. Ivanov en reçoit pour son compte : en fait d’amour, on lui colle la rumeur selon laquelle il aurait courtisé Anna la Juive (qui s’appelait autrefois Sarah Abramson) parce qu’elle avait de l’argent et qu’il espérait une belle dot. En réalité, Anna, par amour pour lui, a accepté de se séparer de sa famille et de sa religion, et ses parents, qui l’ont reniée, ne lui ont rien donné pour le mariage. Alors Ivanov, par dépit, se serait détourné d’elle. Autre façon, bien sûr, de voir les choses, par rapport au point de vue plus généreux que j’exposais à l’instant. En son absence, les ragots vont donc bon train, tout comme les propos antisémites (de vieilles blagues juives aussi, comme celle du couple qui se sépare : Rachel dit à Samuel qu’elle veut se séparer de lui parce que depuis le temps qu’ils sont mariés, il ne lui a jamais rien acheté ! Mais, lui répond-il, je ne savais pas que tu avais quelque chose à vendre ! Rires – en réalité ceci est un rajoût à la pièce). Seule Sacha le défend, attirée par sa délicatesse et son humanisme. Elle est bien sûr amoureuse.

photo J. L. Fernadez

Pendant qu’Ivanov est dans ce lieu de perdition où les humains se montrent tels qu’ils sont : veules, médisants et ne pensant qu’à l’argent, Anna se morfond seule chez elle, entre l’oncle d’Ivanov et le médecin, homme courageux, épris de vérité et de justice – ne serait-ce pas l’image de Tchékhov lui-même ? – qui finit par détester le mari volage. Anna est malade. Anna, comme beaucoup d’êtres à cette époque, souffre de tuberculose. Elle va mourir. Et pendant ce temps, son mari se goberge et boit à s’en rendre ivre. De fait, il ne se goberge pas tant que cela : il s’ennuie. Astuce du metteur en scène qui consiste à faire rire le spectateur en donnant aux personnages des pancartes où sont écrits ces mots : « je m’ennuie », « qu’est-ce que je fous là ? » et pour signifier la seule entente sincère existant en ce lieu, dans les mains de la jeune Sacha : « il s’ennuie ». car elle le voit bien, elle, qu’il n’apprécie guère ces bavards vulgaires et poivrots, et qu’il sort du lot.

Mais un jour, n’en pouvant plus, Anna a voulu sortir de sa prison et s’est faite escorter (par le jeune médecin) jusqu’à la maison des Lebedev, où elle a surpris son mari en train d’embrasser Sacha. Cris de douleur.

Bientôt Anna sera morte (mais, dans la mise en scène de Sivadier, son fantôme continuera d’errer au milieu des personnages vivants).

Et Ivanov pourra épouser Sacha bien qu’il sache que tout recommencera avec elle comme ce fut le cas avec Anna : il ne l’aimera plus au bout d’un certain temps – probablement pour les mêmes raisons – et déjà d’ailleurs il ne l’aime plus. Et Sacha non plus d’ailleurs ne semble plus guère l’aimer. Mais elle songe surtout à le sauver, forte de son plaidoyer pour « l’amour actif » : « Il y a beaucoup de chose que les hommes ne comprennent pas. Une jeune fille préfère toujours un homme malchanceux à un heureux, parce qu’elle préfère toujours un amour actif… Tu comprends ? ». Et puis ce qui est dit est dit, on sent souvent cela chez Tchékhov : l’acceptation de la trajectoire empruntée jusqu’à son terme, le refus de se regarder en face, et de se dire qu’on va enfin faire ce qui est en accord avec soi-même. A moins que, tout bonnement, on ne soit conscient qu’adopter ce genre d’attitude conduirait trop loin, serait impossible, conduirait au scandale, au drame social. Comme le souligne Jacques Rancière dans son petit livre sur Tchékhov : les héros tchékhoviens aspirent à une vie nouvelle, ils la sentent à portée de main, il suffirait de si peu pour l’atteindre, mais au dernier moment, la plupart du temps, l’effort qu’il faudrait s’avère trop grand. Ils sont, selon l’image développée par le théoricien Moishe Postone, arrimés à une « machine de discipline », laquelle leur laisse à chaque tour une chance de s’échapper, mais cette chance n’est pas prise. Ou alors par le moyen du rêve.

Le mariage devra avoir lieu malgré les cris et protestations d’Ivanov (« je suis un homme mauvais, pitoyable, nul ») qui veut arrêter la machine pendant qu’il en est encore temps : il connaît sa névrose, il sait qu’il va entraîner la jeune Sacha dans le même tourbillon d’enfer que la pauvre Sarah. Peine perdue, tous les participants au drame veulent que le mariage ait lieu, puisque telle est la norme et puisque l’amour finalement, c’est cela : se convaincre qu’on y réside même lorsqu’on sent que ce n’est pas le cas au fond de soi-même. Alors, seule issue, Ivanov se donne la mort. Dans la pièce, il est écrit qu’il se brûle la cervelle avec son pistolet. Dans la réalisation de Sivadier, il est juste dit qu’il ne respire plus…

Allez savoir. En tout cas il est mort.

Je le disais : la pièce est magnifiquement mise en scène, avec peu de moyens : sur scène juste des barres lumineuses, un rideau léger derrière lequel se cachent les musiciens qui jouent airs juifs et musiques populaires, Anna, jouée par Norah Krief s’avance sur scène en chantant de sa belle voix rauque des airs désespérés. L’oncle et le médecin s’affrontent une bouteille à la main. Lebedev lui-même chante aussi et il explique à Ivanov les combines mises sur pied par sa femme pour récupérer l’argent de la dot qu’elle doit lui donner. Jeu à somme nulle. Ce que gagnera Ivanov sera aussitôt pris pour rembourser ses dettes. La pièce de Tchékhov tourne ainsi autour des frais et des sommes d’argent en tous genres qui s’échangent, s’empruntent et se rendent comme des jetons qui circulent. Seul le régisseur, celui qui, en même temps apparaît le plus cynique, songe qu’il faudrait travailler, que l’argent peut-être pourrait provenir d’un travail effectif, mais tout le monde lui tourne le dos. La société n’est pas encore arrivée à l’heure du capitalisme, c’est plus tard seulement qu’il faudra rattraper le retard, en un temps que Tchékhov ne connaîtra pas, lui qui n’aura pas connu grand chose du « mouvement révolutionnaire ».

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Ho sbagliato tutto (Pasolini)

Retour sur ce spectacle qui nous a tellement impressionné C. et moi, à Paris, le 21 décembre, au Théâtre de l’Odéon. Je ne me sens pas capable d’en fournir une analyse minutieuse (encore moins une critique). Pour cela on se reportera à un blog que je viens de découvrir, et qui est cent fois supérieur au mien par sa richesse d’expériences et d’analyses de pièces de théâtres et d’autres oeuvres littéraires : https://www.arnaudmaisetti.net/spip/ (les carnets d’Arnaud Maïsetti, voir ici le billet sur Pétrole) . Pour ce qui me concerne, je me contente, comme d’habitude et dans d’autre domaines, de donner mes sentiments, mes impressions, de me livrer à quelques associations d’idées, d’établir des rapports avec des sujets de préoccupation dont j’ai déjà témoigné ici (sujet social / sujet de l’inconscient, forme-sujet du capitalisme, rôle de l’art et de la poésie etc.). Qu’on pardonne mes insuffisances. Ho sbagliato tuttosignifie « je me suis complètement trompé », c’est le vers par lequel commence un poème célèbre de Pasolini : le poème en forme de rose. J’ai choisi ce titre non parce que je voudrais dire que « je me trompe tout le temps », ce qui aurait, entre parenthèses, le mérite de faire revivre le paradoxe du Menteur, thème récurrent dans l’histoire de la logique – qui est quand même un de mes thèmes de prédilection – mais plus modestement pour dire que, comme d’autres, je suis toujours dans le risque de me tromper, et qu’il n’est pas d’écriture conséquente, même sur un blog, sans ce risque éprouvé de tomber dans l’erreur, une manière de frôler sans arrêt le précipice.

Première scène, premier écran : un corps d’homme allongé sur un bout de bitume (en fait une piste d’aéroport), effet de vision sous plusieurs angles, couché, ou au contraire debout quand la caméra le filme de dessus, valise ouverte, passants qui passent, flics qui viennent contrôler, de quoi s’agit-il de qui s’agit-il ? Qu’est-ce qu’il y a dans la valise ? Des saucissons, des sacs de drogue ou des paquets de cigarettes ? Non des livres. La pire des drogues. Celle que les policiers manient avec des pincettes. Et quels livres ! Dostoïevski, Dante, Deleuze, Chklovski, Sterne, Sade (aussi, bien sûr) manquerait plus que l’on y trouve Marx ou Freud. Mais Pasolini est plutôt tourné vers les grands classiques littéraires. A-t-il besoin de Marx ou de Freud pour commettre ses analyses ?

Il commet ses analyses comme des crimes. Des crimes au moyen des armes de l’écriture comme elles peuvent s’enfoncer dans les corps pour révéler de quoi ceux-ci sont faits.

En l’occurrence, le corps est celui de Carlo Valetti, un ingénieur. Et si nous explorons le passé de ce corps nous apprenons qu’il en a connu de belles. Mort déjà au pied d’une montagne, il a reçu la visite de Polis et Thétis, ange et démon, qui se sont disputés ses entrailles. Chacun revendiquait ses droits sur cet homme déchu. A la fin, ils ont toppé, l’un a ouvert le corps et en a sorti un embryon qui, très vite, est devenu bébé puis enfant puis adolescent puis homme de trente ans, et comme l’homme n’était pas tout à fait mort et qu’il voyait de loin ce qu’on lui faisait, il voyait en cet être né de son corps l’exact miroir de lui-même, comme il voyait que celui dont on avait ouvert le ventre reprenait forme et était aussi lui.

Donc dès le début du livre de Pasolini, Pétrole, on sait qu’un homme s’est dédoublé, qu’il y a un Carlo I et un Carlo II, et que durant tous les épisodes chaotiques de ce récit qui n’en est pas un car il n’est pas ordonné comme un récit, mais comme une suite de notes, même pas mises en ordre chronologique, ils vont alterner l’un avec l’autre, sauf une fois peut-être où ils vont peut-être se croiser. Ils sont rigoureusmeent identiques, sauf que l’un évoluera dans le monde social, à la recherche d’une réussite et d’un emploi stable, et peut-être aussi d’un pouvoir politique, alors que l’autre s’en foutra totalement, et qu’il sera attiré par une seule chose : le sexe, autrement dit le plaisir, autrement dit le bonheur. Nous assistons ainsi à la vraie scission du sujet. Sujet social / sujet du plaisir. Pasolini n’évoque jamais le sujet de l’inconscient, et pourtant c’est à cela que l’on pense, à la division entre sujet social et sujet de l’inconscient, autrement dit entre Marx et Freud. Rappel (pour moi) de lectures de Sandrine Aumercier et Frank Grohman : quel sujet pour la théorie critique ? Mais nous ne sommes pas là en terre théorique. Nous sommes en littérature et même, puisqu’il s’agit d’un spectacle théatral mis en scène par Sylvain Creuzevault, en plein théâtre. Théâtre + vidéo.

Photo J. L. Fernandez

Pour la première fois au monde, pour la première fois en littérature et la première fois au théâtre, un vrai sujet divisé est montré, décrit, suivi, analysé1. Ici on se dit que cela pourrait être tout le monde, vous, moi, quelqu’un d’autre, car nous sommes tous et toutes divisé.e.s même si nous le cachons sous l’apparente unité que nous procurent l’idéologie, la religion, la croyance en l’identité fétichiste du moi. Le sexe d’un côté que nous avons souvent refoulé, et le désir d’ascension sociale de l’autre pour lequel nous avons échaffaudé consciemment des plans.

La séquence suivante dans la représentation montre une fête qui réunit plusieurs personnalités du monde politique et des affaires en Italie dans les années soixante (y compris du monde de la presse, préfiguration de ce que deviendra le pouvoir plus tard avec l’omniprésence pendant de longues années de Silvio Belusconi, et jusqu’à aujourd’hui en France où Bolloré règne en maître sur nos esprits). Une femme, madame F ., domine le groupe, elle est très agitée et porte des lunettes noires. Guido Calasegno, ex-camarade de classe de CarloValetti pilote son ami dans le salon de madame F. Le vice-directeur de l’ENI, Aldo Troya, est présent parmi les invités. Il succède à Enrico Bonocore, lequel a succombé dans un accident d’avion. Ceux qui se souviennent de cette époque lointaine feront le rapprochement avec le fameux Enrico Mattei, ex-président de l’ENI, disparu mystérieusement (le cinéma italien s’est déjà emparé de cette affaire par le passé, cf. le film de Francesco Rosi, palme d’or à Cannes en 1972, « l’Affaire Mattei »). Une fois entré dans ce monde de la finance, de l’industrie et de la politique, reste à Carlo d’y faire son trou et d’y faire carrière. Ici une formidable parabole prend place : celle de la rencontre avec Dieu, à moins que ce ne soit le Diable (et réciproquement!). Le passage en question, qui est contenu dans la note 34bis, est le « premier conte sur le Pouvoir ». C’est l’histoire d’un intellectuel, dit le récit, « qui cherche à atteindre dans sa vie des buts grandioses » et qui, une nuit, se réveille avec au pied de son lit, une Force Obscure. Laquelle lui demande quel est le but de sa vie, et qui, face à ses tergiversations, lui assène que bien sûr le but de sa vie est le Pouvoir. Surpris, le personnage acquiesce (« puisque tu le dis… »). Alors la Force Obscure se propose de l’aider et pour cela lui demande par quel moyen il souhaite accéder à ce but. Le prestige littéraire ? L’emploi dans une grande entreprise ? La politique ? Et non, dit-il au Diable (car c’est bien du Diable qu’il s’agit), c’est par la sainteté qu’il souhaite arriver. Et dès le lendemain matin, il commença sa carrière de saint, dit l’histoire. Ayant aussitôt à tenter de concilier l’inconciliable, comme la Foi et l’Espoir d’un côté et la Charité de l’autre, mais cela ne faisait rien, il était dans la sainteté réelle, au point qu’une autre nuit, c’est une Force Lumineuse, non plus Obscure qui l’accueillit, et que lui fit la révalation des révélations : la figure du Diable n’était qu’une ruse, pour mettre les gens à l’épreuve, seul Dieu existait et cette Force était Dieu. Notre Héros ne se sent plus de joie. Maintenant que tu sais… va, retourne sur terre dit la Force Lumineuse, mais une seule condition : en t’en allant, ne te retourne pas. Mais bien sûr, on l’a compris, le héros en partant va se retourner.. et ce qu’il verra c’est bien la figure du Diable qui se gondole doucement en se moquant de lui.

Ce passage est digne de Kafka ou de Dostoïevski.

photo J. L. Fernandez

Carlo II pendant ce temps écume les terrains vagues à la recherche de plaisirs paroxystiques. Quand enfin il trouve le sommet de jouissance en se faisant pénétrer par un jeune homme, il perd son pénis qui se transforme aussitôt en vagin, et il lui pousse des seins : il est désormais une femme. Accomplissement continué de cette idée de division, non seulement celle-ci opère entre deux sujets, celui du social et celui du sexe, mais en plus désormais il se recoupe transversalement en deux moitiés : la moitié homme et la moitié femme. Carlo va rester femme tout en conservant une apparence masculine. C’est à partir de ce moment-là qu’il va jouir avec des dizaines de jeunes marginaux sur la plage d’Ostie et ailleurs, vers la gare Termini notamment. Je ne cache pas que, si le texte écrit du sexe cru, intense, répétitif est supportable voire jouissif (surtout quand il revêt comme ici la forme d’une écriture tellement poétique), sa représentation sur scène est éprouvante pour le spectateur, lequel, lorsqu’il apprend qu’il va être question d’une quinzaine de rapports successifs, commence à gémir sur son siège en pensant « ça va être long ». Heureusement la scène s’arrête à cinq récits, mais il en reste des traces en nous. Traces sans doute pas inutiles. Nous sommes au théâtre aussi pour être troublés, dérangés, mis en question. Cette scène en pose, justement, des questions, et en premier lieu celle de la représentation justement : comment « représenter » ? Doit-on représenter ? Peut-on, pour reprendre la formulation de mon ami Jean Caune, faire théâtre de tout ? Cela se pose là à propos du sexe mais pourrait être posé à propos des autres pulsions, désirs inavouables et pensées destinées à être cachées, dont, après tout, toute l’histoire du théâtre a fait son miel. Le travail de Pasolini a pour coeur cette question, à laquelle lui-même n’est pas sûr d’avoir trouvé solution, si l’on en croit en tout cas, l’évolution de son art qui passe de récits plutôt mignons comme Decaméron ou contes de Canterbury à des formes infernales comme Salo ou les 120 jours de Sodome, en passant par la suprême beauté révolutionnaire renfermée dans L’évangile selon Saint Mathieu. Dans Pétrole, cela va culminer encore avec la scène de castration. Réalité ? Fantasme ? Là est aussi la force de ce spectacle, de nous exhiber rien moins que la structure du fantasme. Je sais que, concernant Salo, Pasolini a évoqué l’entrée des structures dans l’histoire2, reprenant le mot de Lacan selon lequel mai 68 aurait vu leur surgissement, comme si les structures à l’état pur, nues, marchaient dans la rue. Personne à l’époque n’était sûr de bien comprendre ce que cela voulait dire, mais aujourd’hui, peut-être, où nous voyons se déployer autour de nous des situations et événements que nous ne soupçonnions pas autrefois, nous commençons à comprendre, comprendre que le fascisme n’est pas une question de volonté, d’hommes plus ou moins providentiels, ou de choix « démocratique », mais une question de structure en effet : on les voit se trimballer dans notre monde, à Washington, à Tel Aviv ou à Moscou comme auraient pu se trimballer autour de nous les grands dinosaures s’ils avaient pu survivre et se mêler aux humains, dont ils n’auraient fait qu’une seule bouchée. Nous en sommes là. Jurassic Park. Mais ça, même Pasolini ne l’avait pas tout à fait prévu, cantonné qu’il était dans une phase du capitalisme que l’on appelait naîvement « néo-capitalisme », où se mettaient en place des multinationales dont les contours se modelaient plus ou moins sur la forme des états, époque aussi que le PCF – grand parti à l’époque, ne l’oublions pas3 – avait théorisé sous le nom de capitalisme monopoliste d’état. Dans Pétrole, en effet économie et politique fusionnent mais on en est encore aux frontières d’un état : l’Italie des années soixante. L’Amérique n’est pas loin, certes, mais elle agit dans l’ombre, finançant les attentats mais se gardant bien de menacer d’intervenir directement, préférant croire et faire croire dans les vertus de « la démocratie ». Là est la limite de Pétrole : de paraître déjà ancien, de nous parler d’un ordre presque disparu, d’un temps où l’on trouvait un sens à combattre, et où le fascisme recouvrait encore des formes humaines, donc périssables. Est-ce le cas encore aujourd’hui ?

La castration répond à la question lancinante du fascisme, cela apparaît clairement dans la mise en scène de Creuzevault, plus peut-être que dans le texte de Pasolini, c’est la réponse au dilemme qui traverse ces notes pour un récit futur : être possédé ou être possédant. Cela pourrait sembler un dilemme économique… vite résolu (!) il vaut mieux être riche que pauvre, voyons, bien sûr, c’est plus agréable ! Quoique… la pauvreté soit sans doute la seule voie d’accès à la sainteté4, mais si cela en reste au niveau économique, cela ne veut rien dire, ce qui compte ici c’est le langage double, le dilemme est avant tout sexuel. Le jeune Carlo II vous le dira : il vaut mille fois mieux être possédé que possédant (c’est aussi ce que m’avait dit un ami, malheureusment disparu de ma vie aujourd’hui, qui, lorsque je lui faisais part de mon indignation à voir les supporters d’une équipe de foot traiter les membres de l’équipe rivale d’enculés, m’avait répondu qu’ils ne savaient pas ce qu’ils perdaient et qu’être enculé était encore ce qu’il y avait de mieux. J’avais été troublé). Et pourtant c’est aussi là que réside la question du fascisme : la position de possédant est la position fasciste, de par sa brutalité (et là, sûrement, les militantes de #metoo ne me contrediront pas, littéralement : la possession c’est le viol), mais aussi de par sa finitude. Toute possession a une fin, en tout cas pour le possédant (ceci est peut-être un espoir pour nous, d’ailleurs, qui sommes tous des possédés potentiels du trumpisme, de la puissance de l’argent, du nationalisme, du lepénisme etc.).

Finalement, la mise en scène de Pétrole par Creuzevault a réussi à nous révéler les tenants et les aboutissants d’une époque terrible que nous vivons. Voulons-nous être des possédés ? (Creuzevault a raison de noter que le mot a servi de titre en Français pendant longtemps au roman de Dostoïevski avant qu’il ne se soit mué en « les démons ») ? Avec la pensée sous-jacente que la réponse n’est pas si simple car le refus du statut de possédé peut entraîner l’acceptation béate de celui de possédant. Or, nous ne voulons pas non plus être possédants, ça, bien sûr, une bonne partie de la population le veut, la lutte des classes a disparu, le statut de classe ouvrière avec, ladite classe ayant aspiré – par la force des choses, et pas nécessairement par sa propre volonté – en tout premier lieu à devenir classe bourgeoise – et c’est bien sûr pour cela qu’elle vote Le Pen.

Mettant en scène ce spectacle, Creuzevault témoigne aussi de l’importance de la question culturelle dans un pays comme la France, que nombre de dirigeants autant populistes que « démocrates » souhaiteraient voir réduire, pour des raisons financières bien sûr, mais pas seulement (d’autres « économies » sont possibles), aussi pour des raisons de fond qui touchent à notre être-ensemble : on dira volontiers que la culture ne touche qu’une partie de la population, la mieux dotée, la plus « éduquée » etc. que les classes dites « populaires » n’y ont pas droit, bel alibi de la part de gens qui n’ont généralement rien à faire des désirs et des besoins des classes dites « populaires », et ceci étant dit au moment même où nous constatons la disparition de la classe ouvrière et où, à la place, s’institue un simulacre qui permet à « populaire » de dériver vers « populiste ». Comme si les promoteurs de ce genre de discours avaient le culot de faire revêtir à une partie de la populationles habits d’une classe morte, pour en vêtir les épaules de sujets possédés, devenus entre temps les âmes mortes gogoliennes, et ceci dans le seul but de « faire des économies », c’est-à-dire de conserver l’argent dans le circuit marchand et financier.

1 Bien sûr, on nous dit que le stratagème du dédoublement a déjà été utilisé dans la littérature : Don Quichotte et Sancho Pança, Narcisse et Goldmund etc. (Tintin et Milou?) mais dans ces cas, il s’agissait de deux personnages distincts, l’auteur n’avait jamais prétendu qu’ils étaient le même, autrement dit ils n’étaient pas issus d’une division. Encore moins d’une division ayant lieu dans le cours du récit.

2 Il est vrai qu’il se moquait un peu des structuralistes français !

3 Oui, grand parti par la force intellectuelle qu’il représentait, en dépit des erreurs et du bourbier stalinien dans lequel il s’était enlisé.

4 Et quoi, c’est nul, la sainteté ? Eh bien non, ce n’est pas nul puisque c’est la seule vertu qui peut nous amener à mourir sans avoir honte de soi. Alors, les riches, là-dessus, vous pouvez aller vous rhabiller !

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Le voyage en Egypte – 5 – Louxor/2

Conseil au lecteur: ne pas oublier que si l’on souhaite voir les photos en grand, il suffit de cliquer sur chacune d’elles!

25 novembre : dernier jour à Louxor. Très tôt le matin, j’ai voulu aller de nouveau au temple de Louxor, afin, en ce qui me concerne, de faire des croquis, pendant que C. faisait des photos en noir et blanc. Bateau au soleil levant. Nous sommes seuls sur le fleuve, puis seuls devant le temple qui n’ouvre qu’à 7 heures contrairement à ce que’on nous avait dit, nous affirmant qu’il ouvrait à 6. Tant pis, je dessinerai la façade au travers des grilles. Quand l’heure d’ouverture arrive, un seul car égyptien approche de la billetterie, avec nous un seul touriste, jeune italien le casque sur les oreilles qui jouit autant que nous de cette situation merveilleuse : être quasi seul dans ce temple au moment où se lève le soleil. Après la façade, je dessine un pharaon, puis l’enfilade des colonnes et enfin, le couple enfantin constitué par Toutankhamon et sa jeune compagne. Nous repartons vers 8 heures rejoindre nos amies, en prenant un touk-touk (autrement dit un rickshaw, comme dans les villes indiennes) pour aller plus vite autrement dit être plus vite à pied d’oeuvre pour le petit-déjeuner et pour la poursuite des visites.

Premier pylone vu depuis les grilles

Un morceau de choix pour la fin : le temple funéraire de Ramsès III, à Medinet Habou. Nous prenons les tickets d’entrée en face du village de Gournah, d’où les habitants ont été expulsés. Ce petit village dans la pente est typique de l’architecture arabe et sert paraît-il souvent de décor de film. Medinet Habou commence, comme toujours, par une vaste esplanade d’entrée, en ce moment occupée par des travaux d’installation d’une estrade et de fauteuils pour une représentation future, il continue par un immense pylone représentant les hauts faits du pharaon et de sa clique, se poursuit par une allée de colonnes palmiformes avant d’entrer dans une salle péristyle richement décorée puis dans le saint des saints, le sanctuaire en lui-même avec ses chapelles et ses statues. Ce qu’il a de très particulier, c’est que le palais même où vivait Ramsès y est acollé, ce que l’on voit rarement, tellement dans ces ruines, le plus souvent, la vie quotidienne des gens, fussent-ils pharaons, nous est dérobée au profit de la vie funèbre et de l’outre-tombe. Ici sont des chambres pour les enfants, des salles de rencontre et même des WC, authentiques WC comme ceux de nos jours encore. Autre trait particulier : l’excellente conservation des peintures qui revêtent les colonnades et les plafonds, on retrouve ici les couleurs pastels que nous avions vues au cours de notre voyage en felouque sur les bords du Nil lorsque nous accostions près d’une petite guinguette fraîchement repeinte. Les lapis lazzulis et les rouges magenta sont pimpants. La lignée des Ramsès est sculptée. Les hiéroglyphes sont faits de profondes entailles : suite aux mésaventures de Hatchepsout après sa mort qui vit souvent ses inscriptions effacées, les successeurs ont tenu à ce que les écritures soient profondes dans la pierre. On trouve ici, comme à Karnak et ailleurs, des représentations d’Amon comme dieu de la fertilité, les spécialistes appellent cela l’état ithyphallique du Dieu Amon ! Ce que l’on peut traduire plus simplement… comme le Dieu bandant !

Enfin, ce Ramsès III me permet de fermer une boucle, c’est lui qui m’avait intéressé lors de la visite du Musée de Turin car on y voit le célèbre papyrus qui relate le procès fait à celles et ceux qui ont conspiré contre lui (ses femmes en premier lieu et quelques-uns de ses généraux, dont on brouillait les noms sur le papyrus afin que la postérité ne les retienne pas !) et qui, finalement, comme le prouvent des recherches récentes, ont bien conduit à sa mort.

Au retour, arrêt sur les colosses de Memnon. Tas de pierres bien abîmés.

Après quoi, le soir, nous repartons, mais sans guide, pour explorer la ville moderne de Louxor. C’est l’heure du coucher du soleil, le Nil, quand nous le traversons dans une de ces navettes fluviales dont j’ai déjà parlé, brûle de reflets mordorés, s’y découpent les voiles de multiples felouques qui donnent l’impression d’une régate. Sur la rive Est, nous cherchons un magasin qu’on nous a conseillé, pratiquant le « fair trade », mais ne le trouvant pas tout de suite, nous nous dirigeons vers le souk et sur la grande avenue qui conduit à la gare, sommes heureux de ne rencontrer aucune gêne à marcher ainsi librement en ville, n’étant jamais importunés et étant même vus, semble-t-il, avec sympathie par les citadins de Louxor. Nous avons repéré une adresse, le Sofra, café restaurant réputé qui se trouve dans une petite rue ombragée perpendiculaire à l’autre avenue menant vers la gare. Superbe villa de plusieurs étages avec salons décorés à l’orientale, on se croirait au temps de Pierre Loti. Pour boire une tisane d’hibiscus bien rouge. Dommage qu’il soit trop tôt pour prendre le repas du soir, les noms des plats sont alléchants. C’est au retour vers le Nil que nous trouvons l’échoppe recherchée, petite boutique tenue par deux dames dont une vieille qui ne lève guère son regard du film musical en noir et blanc datant de l’autre siècle, qu’elle suit avec délice. La plus jeune nous montre ce qu’elle a, censé venir des diverses régions du pays, mais rien ne nous attire vraiment. Nous reprenons un bateau pour rentrer sur la rive Ouest et finissons par aller manger dans une taverne pour touristes.

26 novembre : mongolfières et retour. Dans un premier temps, j’ai été réticent, trouvant cela un peu gadjetiforme et sûrement décevant (qu’est-ce que 40 petites minutes dans les airs allaient apporter à notre impression d’Egypte? D’autant que c’est pas donné). Puis je me suis laissé convaincre, après tout, on ne sait jamais, ça peut être bien, et la lecture du Lonely Planet m’a plutôt encouragé à essayer. Nous nous retrouvons donc à cinq heures trente dans un immense champ (près de Gournah) où l’on commence à gonfler à l’hélium les ballons géants de tissus soyeux et vivement colorés. Quand le signal d’autorisation est donné par les autorités de l’aéroport, les employés se ruent sur les machines afin de les faire décoller, les très nombreux touristes sont répartis en groupes d’une vingtaine, chaque groupe assigné à un panier d’osier dans lequel on monte avec empressement. Consignes sont données en cas d’avarie. Les ballons (ils sont au moins quarante) commencent à s’élever dans le ciel au moment du lever de soleil. C’est un peu la fête, même si les touristes en goguette n’ont pas un grand respect pour les lieux survolés. Nous voyons juste le Ramesseum, temple consacré à Ramsès II, lieu de fouilles actives, puis notre Medinet Habou que nous survolons lentement avant de nous poser quelques mètres plus loin, à l’orée du désert. Voilà, ce fut amusant, modestement instructif, et nous avons vu les familles à l’heure du lever et du petit déjeuner en les survolant de quelque mètres, mais appréciaient-elles, elles, d’être ainsi survolées ? Après cela, il ne restait plus qu’à prendre la route du retour, traversant le désert jusqu’à la mer Rouge pour prendre l’avion du retour à l’aéroport de Hourghada. Là, c’est tout à fait autre chose, le faux-luxe, le fric, les complexes touristiques, les golfs en construction…

1D’après le dictionnaire de la civilisation égyptienne de Georges Posener en collaboration avec Serge Sauneron et Yves Yoyotte (célèbre égyptologue), « Ptah est Dieu de la ville de Memphis. La théologie locale le considère comme le créateur du monde, ayant mis les formes visibles sur la Terre par le coeur et la langue ».

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Asma Mhalla sur le nouveau système totalitaire

J’ai parlé il y a peu d’Asma Mhalla, cette brillante politologue qui analyse le moment présent en des termes – me semble-t-il – pertinents. Elle évoque le techno-fascisme, le BigState complété par la BigTech, autrement dit un « Diléviathan », pour décrire la collusion d’intérêt entre la Silicon Valley et la puissance réactionnaire qui guide l’Amérique, symbolisés par le couple formé par Musk et Trump1. Elle voit la situation actuelle aux Etats Unis comme résultant de la confluence de trois courants, les rednecks, les techbros et les néo-réacs, de l’effet de l’accélérationnisme autrefois prêché par des idéologues ayant débuté leur carrière à gauche avant de la terminer à l’extrême-droite comme Nick Land. Finalement, la démocratie cède le pas à la fluxcratie, cet impérialisme des flux informationnels qui nous submergent et nous empêchent de réfléchir à cause de la vitesse avec laquelle ils s’emparent de nous, nous sidèrent et nous abrutissent. Les dirigeants de nos sociétés en accélération constante ont compris que le pouvoir résidait dans le contrôle de ces flux.

Citant Arendt : « Staline, comme Hitler, mourut au beau milieu d’une horrible tâche inachevée. Et quand survint cette mort, l’histoire que ce livre raconte, les événements qu’il essaie de comprendre et d’expliquer de l’intérieur connurent une fin au moins provisoire ». En insistant sur le mot « provisoire ». Ce que mon ami J-P. traduisait l’autre jour d’une simple phrase : « en somme, Hitler a gagné ». On trouvera toujours des gens bien intentionnés qui refuseront ce genre d’affirmation : il est évident, n’est-ce pas, que le décorum nazi ne correspond pas à l’actuel. Les discours de Trump, logorrhées sans queue ni tête qui ressemblent à des propos de soulards, n’ont strictement rien à voir avec les harangues hitlériennes, construites et toutes inspirées par une idéologie claire et définie au préalable dans un Mein Kampf. Pourtant, le milliardaire américain vocifère tout autant et utilise des tournures de phrase qui collent avec celles du chancelier allemand. Olivier Mannoni, qui est le spécialiste de ce genre de langage, note que « les migrants empoisonnent le sang américain » dit l’un quand l’autre disait « les Juifs empoisonnent le sang allemand ». Les saluts nazis commis par Musk ne sont pas des maladresses ou des signes mal interprétés : ils entrent dans une stratégie de communication planifiée : en renvoyant vers un passé pas si ancien, leurs porteurs sidèrent avant d’écraser leurs auditoires sous la fausse évidence que les nazis et les fascistes ont gagné, en dépit de tout ce qu’on a voulu dire et laisser croire pendant huit décennies. C’est ce que Asma Mhalla appelle le fascisme-simulacre. Ce ne sont pas les gestes et paroles du fascisme originel, mais leur imitation, laquelle leur fait jouer un nouveau rôle dans le contexte actuel.

Ceux qui récusent tout rapprochement avec le fascisme originel restent prisonniers d’un contexte historique passé qui, certes, ne reviendra plus. Mais ils ne voient pas que ce contexte continue à exercer son influence via des stratégies comme le simulacre. La Shoah taraude les esprits pas seulement en générant horreur et rejet comme on a pu le croire dans les années d’après-guerre (quand Adorno écrivait que la seule politique possible était celle qui permettait d’en éviter le retour), mais aussi en tant que rappel incessant d’un fait qui, justement, parce qu’il s’est produit une fois, peut (doit?) se reproduire.

Hitler et Mussolini étaient déjà amateurs de technique, ils aimaient la vitesse, le courant futuriste italien incarné par Marinetti et Georgio Balla adorait les voitures de courses et rêvait de remplacer le Grand Canal par une autoroute, le régime hitlérien soutenait les Flèches d’argent de la firme Mercedes. Mais tout cela n’était rien en comparaison des technologies actuelles et du rôle qu’elles jouent dans la fascination présente pour un avenir technique où l’on se serait débarrassé des interrogations liées à l’être2. Dominique Eddé écrit dans son récent et bel ouvrage, La mort est en train de changer : « L’intelligence artificielle – machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être – est en train de déteindre sur un nombre impressionnant de gouvernants. Disons, pour n’en citer que quelques-uns, que Trump, Netanyahou et Poutine sont des cas types de toute-puissance, dénuée de surmoi, indifférente aux limites ». Machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être…

Bien sûr, Hitler, Mussolini et Staline régnaient par la terreur et la répression, mais outre que terreur et répression ne sont pas exclues aujourd’hui (voir ce qui se passe en Russie, voir le climat dans lequel commencent à vivre, aux Etats-Unis, les opposants à Trump, notamment dans les Universités), Hitler, Mussolini et Staline auraient fait sans doute l’économie des armes et des milices s’ils avaient eu pour eux les technologies de manipulation des masses dont nous disposons aujourd’hui. Pourquoi entretenir armée et police si l’on a les moyens d’amener les sujets à coopérer « dans la douceur » grâce à l’insidieuse persuasion des medias et des réseaux sociaux ? Bien sûr, les temps changent. A côté du fascisme historique, apparaît alors la notion d’unfascisme générique, dont le premier trait essentiel est l’affirmation de la toute-puissance de la force pure et le rejet de toute autre considération (comme le droit, la morale, la négociation à armes égales etc.) du côté des faibles (« des femmelettes » ont toujours dit les virilistes).

Futurisme italien, Luigi Russolo – Dynamisme d’une voiture

On me dira sûrement que cette puissance de la force pure est déjà présente dans les régimes sociaux non considérés comme fascistes, le libéralisme par exemple, puisque le seul respect de la force est avant tout une caractéristique du capitalisme (et de certaines sociétés pré-capitalistes aussi sans doute !), la différence résidant alors dans le fait que dans un cas, elle existerait de manière nue et dans les autres, de manière déguisée. En somme, les rapports de force brutaux auraient été déguisés pendant la courte période d’apparent triomphe de la démocratie libérale3, les conflits inter-états étant traités de manière non guerrière, mais diplomatique, par exemple. Cela ne ferait aucune différence ? Eh bien si, cela fait une différence car on est toujours libre de préférer débats et discussions, même interminables, à la guerre. Les dirigeants démocrates ne sont pas des philanthropes et on peut sûrement arguer qu’ils sont tous des agents du Capital, donc de la force, ils n’agissent pourtant pas d’une manière telle que les populations qu’ils gouvernent soient menacées en permanence de déportation dans des goulags et autres camps, ou dans des prisons où l’on torture, ni de manière telle qu’ils encourageraient la délation au sein de leur population – comme c’est actuellement le cas aux Etats-Unis. Ces mêmes dirigeants démocrates auront même laissé des pans entiers de leur population – pas toute, j’en conviens – s’exprimer par des mouvements de masse qui, parfois, ont abouti à des victoires en matière de salaires, de congés payés ou de protection sociale. C’est sûrement ce que Dominique Eddé appelle avoir un surmoi.

C’est peut-être là que réside la grande différence : avoir un surmoi ou pas4.

« Le fascisme originel, dit Asma Mhalla,est une idéologie flexible et autoritaire, nationaliste et anti-libérale, prônant un Etat fort et la suppression des oppositions ». Il lui succède alors un fascisme post-moderne qu’elle qualifie de « show qui anesthésie le réel ». « Ce fascisme fonctionne par une double caricature : celle du système qui l’a enfanté et celle du fascisme-origine qu’il singe ».

On peut reprocher à la politologue de demeurer au stade des idées abstraites et de ne pas faire (assez) le lien avec la machine sous-jacente à ces processus, même si elle convient que « De crise en crise, le métacapitalisme, comme système idéologique englobant, est toujours là. Quant au fascisme, il gonfle ou dégonfle selon la crise du moment. D’une certaine façon, il permet au métacapitalisme d’entrer en résistance contre lui-même. Le fascisme historique métabolisa un capitalisme industriel et libéral pour le regurgiter dans l’ordre libéral post-1945 en un capitalisme financier, volatile, ultra-consumériste et néo-libéral. Le fascisme hypermoderne digère cette ultime version financière et néo-libérale en un régime élitiste, autoritaire et anti-démocratique ».

Robert Kurz

C’est là le moment principal de son ouvrage où elle établit le lien avec la machine abstraite en question, et cela rappelle les propos de Robert Kurz expliquant le nazisme par la nécessité pour le capitalisme de se moderniser5. Néanmoins, cela suggère que le capitalisme possède des phases où il entrerait « en résistance avec lui-même », ce qui paraît douteux. Pensons plutôt, comme Kurz, qu’il a des phases où ses contradictions s’aiguisent et où une forme « moderne » doit éclore. Asma Mhalla ne va pas plus avant dans son exploration des liens avec le capitalisme moderne, voire post-moderne. Chez elle, les flux existent par eux-mêmes, ils ne sont pas les prolongements de flux existants, et c’est dommage. Car après tout, ils ont toujours un lien avec les campagnes de persuasion associées à la consommation, au commerce et au marketing. Ce sont les mêmes recherches en psychologie sociale expérimentale qui sont à la source des techniques de marketing et des stratégies développées aujourd’hui dans l’ordre politique et sociétal.

Reconnaissons-lui toutefois le mérite de mettre en évidence un fait en apparent désaccord avec un marxisme béat, qui est que l’hyper-moderne ne va pas vers, à proprement parler, un Léviathan, un régime centralisé (qu’il ne resterait plus qu’à abattre?) mais vers un Etat liquide, décentralisé, réduit à des millions de lignes de code… mais pas moins puissant. Le métacapitalisme a réussi là un coup de maître : il n’y a pas seulement la destruction systématique ou la mise sous coupe réglée des contre-pouvoirs démocratiques : il n’y a (enfin) plus aucun pouvoir de nature politique. Il n’y a plus que des capitalistes milliardaires qui s’enrichissent indéfiniment…

On arriverait alors à la question de savoir s’il existe une limite à de tels processus.

S’il en est une, comment s’en saisir si les sujets humains ne sont plus réduits qu’à des agents déshumanisés (comme c’est le projet des tenants du transhumanisme post-IA) ?

Il faudrait un gigantesque mouvement de révolte, mais d’où peut-il provenir6 ?

Asma Mhalla fait ce qu’elle peut, elle cite volontiers Camus, Orwell, Deleuze, Foucault, Arendt, Thoreau, elle a raison de le faire,

mais est-ce suffisant ?

Quelques formules d’Asma Mhalla :

– n’avez-vous pas l’impression diffuse de vivre un moment de dissociation collective ?

– Ce que nous appelons réalité est déjà une interface. Ce que nous croyons être liberté n’est peut-être qu’un paramètre de confort dans un système de contrôle invisible à l’oeil.

– Un rapport au temps qui pourrait bien rendre le monde fou. Les gourous de la Silicon valléey se sont adossés au courant accélérationniste. Accélérer le capitalisme par les hypertechnologies pour provoquer la grande implosion, le point de rupture et de chaos à partir duquel un nouveau monde naîtra

– Comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle

– se nourrit de colères, qui ne proviennent pas de la perception de l’inégalité sociale en soi ou de la guerre en soi, mais des promesses non tenues du progrès, de cette sensation de n’être jamais maître de soi, de n’être plus dépositaires que de vies qui ne comptent pas. Sur ce, interviennent des cataclysmes, des crises. 1929, subprimes, Covid

– apparaît un métacapitalisme, qui casse la monotonie, méta-idéologie qui crée et absorbe chaque parcelle de désir ou de conflictualité pour en faire une extension du marché, un objet désirable, en jouant sur les injonctions constradictoires sans fin. Nous sommes happés par les flux, constamment sollicités. Nos désirs circulent dans un circuit qui les précède et les capte avant même qu’on ne les formule.

1 Leur apparent divorce n’est qu’une péripétie secondaire qui ne dissout en rien l’alliance de fond entre les milliardaires de la Silicon Valley et les fascistes de la Maison-Blanche.

2 Il n’est pas sans intérêt de noter, me semble-t-il, une différence entre les technologies adorées des fascistes classiques et celles qui émergent en ce siècle : les premières, après tout, avaient au moins le mérite de promettre un « plus d’être » alors que les secondes ne sont orientées que vers un abandon de l’être. Le pilote de formule 1 représentait une sorte de sur-être, vaguement nieszchéen, alors que la start-up d’IA ne nous promet qu’un abaissement, une sorte de conduite de nos personnalités via des prothèses informatiques nous dictant à notre place ce que nous devons faire pour atteindre nos objectifs.

3 Lire à ce propos les descriptions des mécanismes de l’économie libérale dans Pétrole de Pasolini.

4 Il faut bien sûr en revenir à Freud pour asseoir ce type de jugement, mais on trouvera aisément dans Avenir d’une illusion par exemple de quoi le nourrir.

5 Dans La démocratie dévore ses enfants, éditions Crise & Critique.

6 A mon avis, et j’y revendrai bientôt, cela ne pourra se faire sans une sécession entre les tenants du futur technologique et ceux d’un certain conservatisme humaniste, les uns vivant dans les villes de pouvoir et les autres cherchant refuges dans les creux du monde, à l’abri des regards des premiers. Scénario de science-fiction qui reste à écrire et qui par certains côtés nous renverrait à l’époque de la préhistoire où coexistaient Néanderthaliens et Homo-Sapiens.

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Le voyage en Egypte – 4 – Louxor/1

En ce début d’année, alors que le monde s’obscurcit de plus en plus, j’ai le plaisir de revenir sur mon voyage récent en Egypte, en souhaitant à tous mes lecteurs de connaître des moments de bonheur en 2026.

*

Louxor, l’antique Thèbes. Appelée ainsi lorsque les Arabes découvrirent son temple qu’ils prirent pour un château, autrement dit un ksar.

23 novembre : Trois temples en une seule journée. La séparation a lieu avec notre équipage. Une voiture vient nous chercher. C’est le même chauffeur, Mahmoud, que pour aller à Abou-Simbel. Nous roulons dans le désert. Traversons une ville. Edfou. Comme il est huit heures, les rues sont animées, joyeuses des rires des enfants se rendant à l’école. Ils croisent les calèches, attraction touristique particulièrement appréciée des touristes notamment asiatiques.

Le temple d’Edfou est majestueux, c’est, paraît-il, le plus haut et le mieux conservé. De fait, sa façade (son premier « pylone » – cf. ci-dessous) est intacte des ravages du temps. Probablement cela est dû à son enfouissement après son délaissement à l’époque romaine – époque de Théodose 1er intransigeant sur le respect de la religion chrétienne, d’ailleurs ceux des Chrétiens qui à l’époque sont venus jusqu’ici ont tenté de faire disparaître les figures des dieux, en les martelant – jusqu’à ce que les savants napoléoniens ne découvrent le haut des tours dépassant des sables, et que l’illustre archéologue Auguste Mariette ne s’en empare dès 1860. Il est dédié à Horus, le dieu-faucon, et fut érigé sous les Ptolémées, lui aussi (comme Kom Ombo, donc) (entre 237 et 57 avant J.C.). On y voit des scènes de combat entre Horus et Seth, qui apparaît sous la forme d’un hippopotame (ridiculement petit !). Une salle des offrandes, celle où Hathor recevait ses cadeaux de la part d’Horus, et des bas-reliefs représentant Ptolémée III et sa cour. Emouvante chambre des parfums, avec des dessins de plantes et des hiéroglyphes en relief (au lieu d’être creusés). Le sanctuaire abrite une barque en bois de cèdre (comme toujours pour le transport des âmes), reconstituée par Mariette (l’original étant parti ailleurs). On peut voir sur certains piliers, la présence du dieu Ptah, sacré Dieu, dont nous entendons souvent parler depuis le début de notre voyage (à Alexandrie déjà) sans bien le connaître (ne l’ai-je pas confondu, issu de la bouche de Sara, avec Jupiter…), Ptah le premier Dieu ? Le créateur ? Celui à propos de qui Nerval écrit : Le Dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers ? En tout cas ici le dieu des artisans et des artistes, au point, nous dit notre guide Ahmad, que l’on s’est servi de sa silhouette pour façonner les Oscars qui sont remis chaque année à Hollywood (Vrai ? Faux ? Nous n’avons pas pu le vérifier)1.

Encore un peu de route pour atteindre Louxor.

Karnak est monstrueux, une ville. Et que nous visitons en trop peu de temps. Chaque recoin mériterait commentaire et explication, mais tout va trop vite, Ahmad est pressé, il ne nous attend pas, il commence ses explications avant que l’intégralité du groupe ne soit réunie. A la longue, on se fatigue, on se résigne, on se dit qu’on verra les explications dans des ouvrages spécialisés, on essaie d’inventer pour soi-même. Ce que je retiens, c’est que le temple immense (ou plutôt la constellation de temples) est construit autour de deux axes, un Nord-Sud et un Est-Ouest. L’axe Est-Ouest va bien avec la tradition, c’est ainsi que sont construits tous les temples. L’axe Nord-Sud, c’est pour le parallélisme avec le fleuve, et la liaison avec l’autre temple, celui de Louxor, au moyen d’une vaste allée de sphynx de trois kilomètres. La plupart des temples sont organisés en « pylones » et en « salles péristyles ». Non, un pylone n’est pas un mat en fer qui soutient du fil électrique. Wikipedia dit : « un pylône (terme issu du grec πυλών / pulṓn, « portail ») est une construction monumentale formée de deux tours à base rectangulaire reliées par un linteau, offrant une porte d’entrée dans les temples égyptiens ». Nous en avons déjà vu un bel exemple au temple de Philae. Quant à la salle péristyle, comme son nom l’indique, c’est une salle entourée de colonnes. Le temple principal est dévolu à Amon-Rê. Une allée de sphynx conduit au premier pylone, construit sous Nectanébo (XXXème dynastie, donc ce premier pylone a été construit en dernier), dont on voit, au dos, les restes d’échaffaudage ayant permis sa construction (montagnes de roche et de terre), puis on débouche sur des temples, celui de Séti II et celui de Ramses III. Un temple au péristyle immense… (Reconnais-tu le temple au péristyle immense et les citrons amers où s’imprimaient tes dents ? Écrivait encore Nerval) hébergeant même une salle hypostyle, à savoir une vraie forêt de 134 colonnes papyriformes, hommage au papyrus et aux marécages, recouvertes de couleurs vives dont il reste des traces. Etonnant ensemble, une salle pleine de colonnes où l’on peut à peine circuler, et seulement lever le regard vers les sommets.

Karnak est aussi le temple des obélisques, il y en a presque partout. Le plus haut jamais construit est celui d’Hatchepsout, la seule et unique pharaonne, dont je parlerai plus loin. Ayant plus ou moins éclipsé son beau-fils Thoutmosis, lorsque celui-ci revint au pouvoir, il voulut bien sûr gommer les traces de la belle-mère. Interdit de détruire un obélisque, les prêtres s’y opposent. Alors il tente de le cacher au moyen d’un mur et d’un autre obélisque. Quand on prend à droite l’allée Nord-Sud, on trouve encore des obélisques, des plus petits, des un peu bancals… jusqu’au temple de Mout – l’épouse d’Amon – en passant par la salle des cachettes (où l’on a retrouvé enterrés mille trésors, rapportés des campagnes militaires menées autant en Asie mineure qu’en Nubie, dissimulés afin de les soustraire aux convoitises des pilleurs), et le célèbre lac sacré. Le nombre de pylones atteint dix.

Dans la soirée, nous complétons nos visites par celle du temple de Louxor illuminé. Le premier pylône est précédé d’un obélisque solitaire, son jumeau ayant été offert à Paris. Six représentations de Ramsès dont l’une en granit rose sont adossées au mur. Les habitants des lieux venus tardivement s’étant installés par-dessus les ruines enfouies sous le sable, les reconstructeurs du temple ont du démolir leurs habitations, sauf la mosquée qu’ils avaient construite, puisque une mosquée ne saurait être détruite, cela donne un aspect étrange et sympathique, comme si une vraie vie continuait d’exister au sein des bâtiments anciens. Par rapport à Karnak, Louxor présente des proportions plus humaines. Pourtant, Ramsès II est partout, et les divinités qui vont avec : Amon en premier lieu, accompagné de femme et enfant – il s’agit là de ce qu’on appelle une triade et qui est présent dans chaque ville, dans la mesure où chaque ville possède son dieu propre, ou du moins, celui qu’elle préfère. Les autres membres de la triade sont ici Mout (sa parèdre) et Khonsou (son fils). Au-delà du portique s’ouvre une allée de colonnes gigantesques, papyriformes comme disent les spécialistes, créée par Aménophis III, avec des châpitaux en forme de fleurs ouvertes dont notre guide dit, admiratif, qu’ils pourraient supporter vingt-deux personnes debout… mais qu’iraient faire là-haut vingt-deux personnes debout ? Les bas-reliefs des murs extérieurs représentent comme toujours des scènes de bataille (encore Qadesh), mais aussi des scènes de joie, de retrouvailles entre les dieux lors de la fête d’Opet, au second mois de l’époque d’inondation.

24 novembre : deuxième jour à Louxor, consacré à la rive Ouest, celle vouée aux Morts et qui contient, dans de vastes étendues désertiques et montagneuses, la vallée des Rois et le temple de Hatchepsout (entre autres, car il y a aussi la Vallée des Reines, celle des Nobles et le village de Deir-el-Medina, dont nous serons privés, faute de temps et aussi parce que la tombe de Nefertari étant fermée, la vallée des Reines ne présenterait plus beaucoup d’intérêt, d’après notre guide). On pourrait dire de la Vallée des Rois qu’elle est devenue un vaste complexe de tombes parcouru par des véhicules électriques qui déposent les très nombreux touristes de place en place (Gizeh a aussi cet aspect désormais, fini le temps des aventuriers anglais qui la parcouraient à dos de chameau), lesquels touristes (dont nous faisons partie), n’en finissent pas de se photographier, comme si ce qui les intéressait en ces lieux, ce n’était pas les lieux eux-mêmes, mais leur propre présence. Alors, on voit des jeunes femmes, courtement habillées, se filmer afin, n’en doutons-pas, de nourrir dans l’instant le fil de leurs « stories ». On parle anglais, allemand, coréen, taïwannais, thaï, beaucoup moins japonais, les habitants de l’archipel se faisant en tout cas plus discrets. J’éprouve de la tendresse pour un vieux couple de cette nationalité, solitaire, qui remonte tout en sueur et éreinté une des rampes qui conduit au fond d’une tombe. Elle cherche une place pour s’asseoir, je lui en fais une près de moi, mais comme je ne peux pas les séparer, je cède la mienne au mari, qui me serre la main avec effusion. Modeste instant de rencontre au sein de lieux où on n’en a que pour soi-même et la photo que l’on prendra.

Les tombes pharaoniques sont de profonds couloirs dont les parois et les chapelles percées de temps en temps à titre de haltes de repos, contiennent des dessins fabuleux, gravés dans la pierre, et peints de couleurs vives, accompagnés de textes qui nous demeurent mystérieux, à nous autres béotiens, mais qui ont sans doute été tous traduits, révélant alors tous les secrets des vies de cette époque. C’est parfois beau à couper le souffle. Au bout du couloir, c’est la mort. Ou la morte, ô délices, ô tourments ! (la rose qu’elle tient c’est la rose trémière, disait encore Gérard). Peu de tombes recèlent la momie du roi embaumé. Seule peut-être celle de Toutankhamon, qui fut protégée par l’ombre que lui fit la tombe d’à côté… Nous voyons Ramsès III, Ramsès IV et Merenptah, dont les momies sont ailleurs.

Après une courte halte chez un tailleur de pierres, chez qui nous faisons provision de petits cadeaux (quelque scarabée, quelque hippopotame et quelque chat dédié à la déesse Bastet), nous voici face à l’immense temple construit pour Hatchepsout, par son architecte (et amant disent les amateurs de petites histoires) Sénènmout, au bas de la montagne, étalé sur trois terrasses avec, à chaque étage des galeries qui représentent les événements marquants, imaginaires ou réels, attachés à cette reine unique qui dut abandonner son apparence féminine pour mieux incarner le Pouvoir. Ainsi une aile est-elle consacrée à sa naissance imaginairement conçue d’origine divine, et une autre au grand voyage entrepris au pays de Pount, qui n’est autre que l’actuelle Somalie. Toutes ces illustrations s’étalent sur les murs comme les planches d’une énorme bande dessinée, jusqu’aux personnages croqués avec réalisme comme cette reine du Pount, petite et déhanchée et souffrant d’éléphantiasis. Le coeur se serre au souvenir du massacre perpétué ici en juillet 1997.

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Pétrole

quelques jours à Paris où tout se mêle. La photo, le théâtre, la peinture, pas de frontières entre tout cela, mais des vases communicants, comme le montre par exemple l’inexistence de limite désormais entre théâtre et cinéma via la video comme on l’a vu à l’Odéon, ce dimanche 21, dernier jour pour Pétrole de Pier Paolo Pasolini mis en scène par Sylvain Creuzevault, avec une pléïade d’acteurs que je ne connaissais pas mais qui sont simplement géniaux. La photo noir et blanc se nouait à ses premiers temps avec le dessin et la gravure, on appelait cela, je crois, le pictorialisme dont l’un des maîtres fut Weston, on en est sorti depuis et on a préféré le réalisme voire le réalisme social des Cartier-Bresson, Louise Weiss ou Edouard Boubat, mais cela n’empêche pas que ce fut d’une beauté intemporelle et magique, qui, par moments, comme c’est bizarre, se retrouve sur les toiles réalistes de Gerhardt Richter : quoi de plus proches qu’une cuvette de toilette photographiée par Edward Weston et un rouleau de papier toilette peint par Richter ? On rêve d’un spectateur qui ne connaîtrait pas l’histoire, qui découvrirait toutes les oeuves existantes en même temps, confondant les dates, les écoles et les tendances. Guillaume Bresson en fut, selon ses propres dires un exemple ; débarqué à Paris pour y étudier aux Beaux-Arts, il découvrit tout en même temps et ne prit la peine ni de classer ni de hiérarchiser. C’est comme cela qu’il faudrait faire toujours. Après tout, un portrait de Clouet se retrouve chez Richter, encore lui, et ce qu’on admire chez les deux c’est cette technique de maniement du pinceau et de la substance huilée, les médium, les huiles de lin, d’oeillette ou de carthame, les soies fines et lustrées. Et puis, entre peinture et théâtre, quel lien, quelle continuité ? La mise en scène de Pétrole fait éclater au grand jour les scandales qui ont ensanglanté l’Italie des années soixante-dix, conduisant aux massacres de Turin, de Bologne, de la piazza Fontana, orchestrés – cela est prouvé depuis – par l’extrême droite, Ordine Nuevo, Loge P2 et derrière tout ça l’ombre de la CIA, Giulio Andreotti est incarné sur scène et devant la caméra, tout comme le sont (magnifiquement) les grands patrons de l’ENI, de la même façon que la peinture de Richter nous remet en mémoire les événements qui se déroulaient à la même époque en Allemagne fédérale, avec le 18 octobre 1977 (titre d’une série exposée1), le « suicide » des membres de la bande à Baader. La peinture de Richter en noir et blanc répond exactement au film video également en noir et blanc qui montre les visages contorsionnés des conspirateurs, elle montre les visages morts, les corps suppliciés de Gudrun Ensslin et d’Andreas Baader. En un autre lieu, au Jeu de Paume, le photographe Luc Delahaye expose des photographies grand format de guerres et de scènes de misère sociale. On ne sait pas si ces grands formats ne sont pas des fresques adaptées à notre époque. Scène de pillage à Port-au-Prince, scène de lynchage en Lybie, scène d’errance de migrants à Calais dans la forêt, scènes de guerre en Ukraine ou ailleurs, Delahaye dit qu’il n’a voulu qu’enregistrer le monde sur ses supports numériques, mais ne rejoint-il pas le peintre, qu’il s’agisse alors de Caravage ou du Titien (dont justement Richter s’est inspiré pour une série de toiles qui empruntent au grand maître italien ses pourpres et ses magentas) lorsqu’il ose lui-même composer son image, ne s’arrêtant pas à la photo directe mais reprenant tel visage de telle photo, telle attitude corporelle d’une autre ?

Tout ce que nous voyons nous parle, nous incite à regarder notre époque avec la même acuité, le même souci de la comprendre, par le langage, le théâtre, la photo, la peinture. Une seule réserve : si nous pouvons la comprendre, saurons-nous influer sur son cours ? Il faut être non pas « optimiste », ce serait ridicule, mais déterminé, volontaire pour s’engager dans la réflexion et dans l’action. Si j’intitulais cet article « Pétrole » c’était en hommage bien sûr à Pasolini qui, d’une certaine façon, synthétise tous ces efforts à penser et à susciter l’action. Mais c’est peu encourageant pour nous, ses spectateurs, puisqu’il en est mort. Alors ? La magnifique Asma Mhalla a quelque chose qui me fait penser au grand Italien. Comme lui, elle tente de comprendre son monde contemporain en usant des mots qui conviennent, sans chichi et sans détour car elle appelle « fascisme » le fascisme (même si c’est pour lui accoller le préfixe « techno »), et comme lui – oui, c’est étrange – elle propose pour nous aider à réfléchir une liste de livres. On pourrait comparer, mettre face à face les deux listes (ou au moins des extraits de ces listes), celle, posthume, donnée par Pasolini et retrouvée dans un attache-case près de la Porta Portese et celle que donne Asma Mhalla à la fin de Cyberpunk, nous y trouverions sans doute des concordances, en dépit du fait qu’ils n’ont pas vécu à la même époque.

Pier Paolo PasoliniAsma Mhalla


Dostoïevski (Les Possédés)George Orwell (1984)
Gogol (tout)William Gibson (Neuromancien)
Dante (derniers chants du Purgatoire)Michel Foucault (Surveiller et punir)
SwiftGilles Deleuze (Post-scriptum sur les sociétés de contrôle)
Schreber (Mémoires d’un névropathe)Jean Baudrillard (Simulacre et simulation)
Strindberg (Inferno)Hannah Arendt (Le système totalitaire)
Apollonios de Rhodes (Les Argonautes)Albert Camus (L’homme révolté)
Ferenczi (Thalassa)Stefan Zweig (Le monde d’hier)
Sollers (sur Dante et Sade)Henry David Thoreau (La désobéissance civile)

1Le titre de la série 18 Octobre  1977 fait référence à la date à laquelle Gudrun Ensslin, Andreas Baader et Jan-Carl Raspe ont été retrouvés morts dans leur cellule de la prison de Stuttgart-Stammheim. Plus de dix après, Gerhard Richter choisit d’aborder le thème dans son travail, expliquant ses raisons comme suit: « La mort des terroristes ainsi que tous les événements qui l’avaient précédée et lui avaient succédé sont le signe d’une abomination dont je ne parvenais pas à me défaire, même si je m’efforçais de la refouler ». (Notes pour une conférence de presse, Novembre – Décembre 1988 dans: Gerhard Richter: Text. Writings, Interviews and Letters 1961–2007, Thames & Hudson, London, 2009, p. 202 cité dans Elger, Édition Hazan, 2010, p.247.) Le dévoilement des peintures en 1989 provoqua la controverse, ce qui démontra que la page n’était pas non plus tournée aux yeux de l’opinion publique allemande. (extrait du site https://www.gerhard-richter.com/fr/art/paintings/photo-paintings/baader-meinhof-56)

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Le voyage en Egypte – 3- La partie en felouque, d’Assouan à Kom Ombo

Une felouque traditionnelle est un bateau à voile, long d’une dizaine de mètres, avec long mât et voile pointue, au confort très rudimentaire. La nôtre est plus élaborée, fabriquée pour les touristes. Un bateau à moteur vient volontiers s’accoler à elle pour apporter la table des repas et le cabinet de toilettes, éventuellement pour la pousser en cas d’absence de vent ou de retard sur les horaires prévus. Le soir la felouque se transforme, grâce à l’habilité des hommes d’équipage (ils sont quatre, dont un capitaine – le nôtre se fait appeler Bob Marley – et un cuisinier) en ensemble de chambres séparées par des stores et protégées par des moustiquaires, pour un sommeil profond renforcé par le clapotis des vagues. Pour passer la nuit, évidemment, nous devons accoster et nos navigateurs connaissent les endroits les plus appropriés. Nous ne pourrions pas naviguer la nuit car nous ne sommes pas éclairés et de gros bateaux de croisière continuent, eux, leur trajet en remontant le fleuve jusqu’à Assouan. En régime normal donc, nous avançons dans le plus grand silence, tirant des bords d’une rive à l’autre, cherchant à éviter les gros bateaux, ainsi que les câbles qui les unissent aux remorqueurs qui les tirent. De notre position, nous sommes idéalement placés pour observer la vie des hommes et des femmes sur les rives. Ce sont des pêcheurs, des éleveurs ou des lavandières, les ibis blancs se posent en troupes sur les carrés de verdure. Lorsqu’on accoste, on peut parcourir quelques mètres jusqu’à l’extrếmité de la bande verte, au-delà, c’est aussitôt le désert, la sécheresse et le soleil qui écrase l’horizon. Les oasis vivent à l’ombre des grands palmiers, palmiers un peu particuliers à l’Egypte qui donnent comme fruit le doum, sorte de grosse date que les Egyptiens ne mangent que par temps de disette. Au bord de l’eau, parfois, on trouve d’agréables salons où viennent, souvent de loin, se détendre des habitants à moins qu’ils n’organisent une fête, un mariage par exemple. Les poteaux sont peints de formes géométriques dans des couleurs pastels qui rappellent les piliers des temples que nous verrons par la suite, ceux qui ont gardé leurs couleurs anciennes.

Nous embarquons à Assouan le 20 novembre en début d’après-midi. De gros bateaux passent sur le Nil, de différentes formes : bateaux de croisière, dhahabiyyas tirés par des remorqueurs, rares sont les felouques. Les énormes bateaux de croisière font penser aux silures qui naviguent peut-être en-dessous, sans qu’on les voie, bien sûr. Il y a longtemps qu’il n’y a plus de crocodiles sur le Nil, exactement depuis la construction du grand barrage qui les retient dans le lac Nasser, comme il retient aussi le limon qui ne vient plus jamais nourrir les rives, obligeant les paysans à répandre de l’engrais sur leurs cultures. Prix à payer pour l’électricité d’origine hydraulique. Ce prix paraît lourd.

21 novembre : Felouque. Daraw et Kom Ombo. Vendredi. Jour de prière. Les voix des mosquées se répondent d’une rive à l’autre. La rumeur est telle qu’on n’ose imaginer le moindre habitant non atteint par la clameur du muezzin, à moins peut-être d’être sourd, mais même alors il doit y avoir un moyen pour s’infiltrer dans le corps et l’âme du quidam, que celui-ci le veuille ou non. On accoste à Daraw, petit village célèbre pour son marché aux chameaux, mais celui-ci n’a lieu que le mardi et le samedi, alors pourquoi accoster ? Pour le marché quotidien, les blocs de viande suspendus au-dessus des étals, les marchands de fruits et de légumes, les vendeurs de jus de canne à sucre. Mais en nous enfonçant dans le village, entre les mosquées pleines à ras bord (que des hommes) et les cafés à demi-ouverts, nous finissons par nous sentir mal à l’aise. Sommes-nous à notre place ? Une bande de jeunes, à nos bonjour, réplique par des gestes non ambigus. Nous attendons alors quelques temps, à l’abri, que notre guide ait fini sa prière pour reprendre notre chemin en sens inverse. Prêts à aller plus loin, prêts à somnoler sur la felouque, et à lire les guides et les romans de Naguib Mahfouz.

Le trafic sur le fleuve s’est allégé. Les bateaux ne repartiront d’Assouan que demain. Nous accosterons encore un peu plus loin. Cette fois pour Kom Ombo, sur la rive Est, temple consacré au dieu Sobek, le crocodile. On se demande souvent pourquoi scarabées et crocodiles ont une telle popularité, au point qu’ils sont des animaux sacrés et que leur morphologie orne bijoux et bibelots, c’est probablement que lorsque la crue annuelle du Nil approchait, ce sont ces animaux qui l’annonçaient, se mettant à ramper sur les rives ou à grouiller sur le sable. De là à croire qu’ils étaient à l’origine de la crue…. Le temple de Kom Ombo – ce qui veut dire « colline d’or » – est aussi dédié à un autre dieu, frère de Sobek : Haroeris (ou Horus l’ancien), d’où sa caractérisation comme « double temple », double sanctuaire, double allée de colonnes. On a identifié Haroeris au dieu de la médecine. Cela explique sur les murs extérieurs les reliefs représentant les instruments chirurgicaux de l’époque de Ptolémée, et des scènes d’accouchement : la parturiente accouchait en position assise. Le temple était non seulement lieu d’adoration divine, il était aussi lieu de pédagogie et de mémoire. On trouve ici un vrai calendrier des fêtes, des chiffres, des représentations d’outils. Et des scènes d’histoire bien entendu, glorifiant plusieurs Ptolémées, ces rois qui pourtant s’avérèrent cruels et peu fréquentables. Notre guide nous en présente un, il semble que ce soit Ptolémée VIII : il est suivi par son épouse et par sa fille, qu’il épousera aussi. La première épouse se rebellant et souhaitant devenir reine à Alexandrie, il lui enverra un cadeau : son fils découpé en tranches. Ces gens ne plaisantaient pas. Notre guide nous fait également remarquer combien, selon lui, l’art gréco-romain de l’époque ptolémaïque s’éloigne de l’art égyptien : il y a ressemblance bien sûr, notamment en ce que les personnages sont de préférence représentés de profil, mais dans le premier, on vulgarise les formes, les ventres sont trop bas, les seins trop hauts et les fessiers exagérément rebondis, par rapport au second. De l’art égyptien au rabais en quelque sorte. Pourtant l’architecture du temple en impose, les colonnes notamment, tout semble un bloc concentré, comme construit dans un seul roc de grès de couleur plutôt rouge. A la sortie du temple, on peut visiter un petit musée qui entrepose des momies de crocodiles.

*

La chaleur est arrivée. Nous transpirons. La terre est sèche. Les minarets n’arrêtent pas de diffuser leurs litanies. Notre guide fait sa prière. Il n’aime pas que je dise qu’au village de Daraw, de jeunes garçons nous ont fait un doigt et nous ont crié « fuck you ! ».

Et oui. Si jamais on suivait ce conseil…. D’aller nous faire foutre, cela ferait perdre à l’Egypte des devises et à nos guides leur emploi, mais cela a-t-il de l’importance ? La dignité d’un pays est aussi dans son refus de se laisser envahir par les touristes étrangers, qui, c’est bien connu, n’enrichissent qu’une petite partie de la population.

Pourtant nous continuons d’aller vers ces pays parce qu’ils nous enseignent des éléments d’histoire et d’anthropologie que nous ne pourrions connaître que de manière abstraite, livresque, si nous ne le faisions pas. Or, nous avons besoin de connaître ces éléments, ces réalités loin de nous, afin de nous rendre compte que nous ne sommes pas seuls au monde et qu’il y a (ou qu’il y eut) d’autres manières de vivre le monde que la nôtre.

*

22 novembre : Silsila et dernier jour en felouque. Nous nous arrêtons au bord du Nil un peu avant midi. L’oasis est agréable, avec son espèce de guinguette qui accueillera bientôt une fête. Et nous pouvons nous tremper un peu les membres inférieurs, faire quelques pas sous les palmiers datiers, entre quelques habitations, des fauteuils abandonnés et une vieille moto qui attend son conducteur. Le guide est vigilant : il ne souhaite pas que nous allions errer trop loin. Interdiction de dépasser la route. Remontés dans la felouque, nous voyons arriver les invités. Ils sont pour la plupart venus par la route. Ils sont là, nous dit notre guide, non pas pour faire la fête mais pour la préparer, ce qui ne les empêche pas de chanter et de danser au son d’une musique sortie des haut-parleurs.

Nous nous sommes amarrés en réalité à quelques encablures de notre visite de la journée : le djebel Silsila, où sont les carrières de grès qui ont fourni les constructeurs des temples environnants. Cela a un peu l’air des carrières de Carrare. Mais en plus jaune, doré. Entourant des dunes de sable. Dans le rocher ont été creusés de petits temples et des chapelles comme celle consacrée à Horemheb1, roi ayant régné de 1319 à 1292 avant J.C. avec à l’intérieur de nombreuses inscriptions et des dessins gravés représentant les dieux en vigueur à cette époque, dont, comme souvent, le dieu Ptah, responsable des arts et de l’artisanat. De retour vers le bateau, sur la petite plage, nous buvons le café nubien préparé par le capitaine Bob Marley. C’est notre dernier jour de navigation : demain nous abandonnons la felouque à 6h du matin. Une voiture viendra nous chercher pour nous emmener à Louxor.

un doum

1 Laurent Coulon, titulaire de la chaire d’égyptologie au Collège de France, fait une leçon presque entièrement consacrée à Horemheb, qui fut d’abord un prince avant d’être pharaon, et chargé des tâches diplomatiques. Il allait représenter le pharaon à Babylone. On a retrouvé les papyrus relatant ces entrevues ainsi que le nom de celui qui servait d’interprère, au cours d’une fouille récente conduite à Saqqara.

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