On dit qu’au seuil de sa mort, Goethe réclama « Mehr Licht ! ». Justement, l’Aufklärung était le grand mouvement qui s’était emparé de la pensée philosophique au XVIIIème siècle, correspondant à peu près à ce que nous nommons dans l’aire francophone « Les Lumières ». Est-ce à dire que Goethe en appelait à une pensée philosophique enfin libératrice ou simplement à ce qu’on tire les rideaux pour qu’il y voie plus clair en ses derniers instants ?1

Goethe, Mehr Licht / nach F.Fleischer
Ce thème de l’Aufklärung (ou des Lumières) n’en finit pas de poser question en nos temps actuels qui s’avèrent ne pas avoir beaucoup suivi leurs préceptes, quand on considère les événements de barbarie qui se sont emparés du XXème siècle. La Shoah conséquence des Lumières ou la Shoah malgré les Lumières ? Adorno et Horkheimer penchent pour la première formulation. Et après le couple francfortien, tous ceux et celles qui se sont mis à leur suite, jusqu’à Kurz et la Wertkritik.
Qu’est-ce que l »Aufklärung?
Mais qu’entend-on au juste par « Aufklärung »? Le premier à avoir voulu répondre à cette question est le grand Immanuel Kant dans un texte qu’il publia jeune, confectionné pour servir de réponse à la demande formulée par un journal berlinois : « Was ist Aufklärung ? ». Dans ce texte, l’illustre habitant de Koenigsberg ne définissait l’Aufklärung ni comme un événement ni comme une promesse mais comme une « sortie ». Il s’agissait pour lui en effet d’un processus de sortie hors d’un état de minorité (au sens d’une période de la vie, celle où l’on est effectivement « mineur ») pour aller vers la majorité (période où l’on est responsable et où l’on pense par soi-même). Dans ce texte parfois confus, Michel Foucault a voulu, beaucoup plus près de nous, mettre un peu d’ordre. Son court texte est intéressant, paru au milieu de diverses interventions dans Dits et écrits (1994). Ce à quoi il aboutit, avant tout, est que les Lumières sont d’abord un appel à une nouvelle manière de philosopher, consistant à toujours mettre en question les étapes précédentes de notre pensée. Aucune pensée n’est définitive, il faut toujours remettre sur l’établi les conclusions auxquelles on croyait être arrivé. Les Lumières ne sont pas un dogme et le texte de Kant, pour Foucault, marque le moment où pour la première fois, un penseur met l’actualité au centre de sa réflexion, autrement dit où la philosophie entre dans l’histoire. Ce qui va inciter le philosophe français à écrire de manière située, et à promouvoir une sorte de philosophie concrète qui épouse les mouvements de l’historicité. On pourrait presque parler ici d’une critique en marche de l’Aufklärung, qui ne se contente jamais d’un ordre ou d’un dogme mais va au contraire tout le temps vers l’ouverture à l’Histoire.


Critique de la science et de la raison par Horkheimer et Adorno
Horkheimer et Adorno sont beaucoup plus virulents. Ils considèrent l’Aufklärung comme expression de toute l’histoire de la pensée qui s’est enclenchée en gros depuis Galilée, autrement dit ils vont jusqu’à s’en prendre à la science, considérée sous l’angle du positivisme et sans faire beaucoup de distinction entre la légitime quête de connaissance sur le monde et sur nous-mêmes, et la science poursuivie à des fins de réalisation pratique (dans la technique en particulier). C’est la Raison elle-même qui est leur cible, considérée comme puissance desséchante ayant usurpé la place des Mythes. Moi qui suis plutôt un scientifique, je suis évidemment choqué par de telles affirmations péremptoires. Ce qui me choque en particulier c’est le style de ce genre de philosophie qui, loin de chercher à argumenter, adopte une démarche strictement littéraire qui se base sur des analogies et des comparaisons, comme si on pouvait si facilement que cela appliquer un récit mythique (admettons le retour d’Ulysse par exemple) à une réalité actuelle (la division de la société en prolétariat et bourgeoisie). Mais il faut admettre qu’une bonne partie de la philosophie s’écrit ainsi. Les évocations de l’âge antique par Horkheimer sont aussi respectables que les considérations analytiques de tel ou tel philosophe du XXème siècle de tendance anglo-saxonne. Simplement, Horkheimer ne donnera aucun crédit à ces dernières parce que justement, elles sont l’expression de la Raison pure, celle qu’exècre le philosophe allemand. Ces réserves étant faites, que disent les philosophes de Francfort ? Ils sont, bien sûr, dans une perspective critique selon laquelle on ne peut comprendre quelque chose de la réalité si on n’envisage pas la négativité inhérente à toute tentative de conceptualisation : le concept, pour eux, est par essence inadéquat à saisir le réel et notamment le réel de l’instant. Or la pensée rationnelle classique ne fait confiance qu’à la positivité. Elle admet donc de réduire le réel à ce que la pensée positive permet d’en saisir. La prise en compte du négatif suppose donc une critique authentique de la pensée rationnelle. C’est à cela que s’emploient Adorno et Horkheimer dans leur texte sur l’Aufklärung paru dans leur ouvrage La dialectique de la raison. Ils partent du constat suivant : « Le programme de l’Aufklärung avait pour but de libérer le monde de la magie. Elle se proposait de détruire les mythes et d’apporter à l’imagination l’appui du savoir ». Mais, se référant à Bacon, ils sont obligés d’observer un échec : comme celui-ci l’annonçait déjà autrefois, de nombreux travers de l’esprit humain, comme « la crédulité, l’aversion pour le doute, les réponses superficielles, l’étalage de culture etc ». ont eu raison de tels espoirs et ont conduit, au lieu « d’une heureuse union de l’entendement humain avec la nature des choses » à « un accouplement avec des concepts creux et des expériences incohérentes ». Le savoir est le plus souvent un pouvoir et, de plus, son essence est de plus en plus réduite à la technique, autrement dit « l’établissement d’une méthode, l’exploitation du travail des autres, la constitution d’un capital ». L’ère pré-historique et l’ancienne métaphysique avaient le mérite de fournir des explications de la vie et de la mort, l’Aufklärung, elle, refuse ces superstitions et considère que « la matière doit être dominée sans qu’on l’imagine habitée par des forces actives ou dotée de qualités occultes », « tout ce qui ne se conforme pas aux critères du calcul et de l’utilité est suspect à la Raison » disent Adorno et Horkheimer, Ils en ont particulièrement après les mathématiques, « la science, disent-ils, devient un système de signes séparés privés de toute visée qui transcenderait ce système : elle devient en somme ce jeu que les mathématiciens sont fiers depuis longtemps de considérer comme leur affaire ».
Critique récurrente dans l’histoire de la philosophie à propos des mathématiques qui ne feraient en somme que jeter un voile sur la réalité, sans jamais parvenir à « l’expliquer » : on se contente des relations établies entre des positions dans l’espace ou le temps en croyant saisir quelque chose des objets qui les occupent. Mais on ne les atteint jamais en vérité comme peut-être un discours poétique y parviendrait.

Les mathématiques ne sont pourtant pas réductibles au commerce
On ne dira pas ici ce que pourtant les mathématiques apportent comme authentique création, qui ne saurait se réduire à du quantitatif ou à du comptable et ne serait pas à proprement parler branché directement sur une réalité physique à explorer ou un phénomène économique à mettre en équation. Elles se sont depuis longtemps émancipées de cet enfermement dans le pratique concret, pour apparaître comme peut-être la seule vraie connaissance débarrassée de tout affect utilitariste que l’on connaisse. Mais ni Adorno ni Horkheimer n’ont en cette époque du milieu du XXème siècle accès à la démarche mathématique inspirée par Cantor, Dedekind, McLane ou Grothendieck, ce n’est d’ailleurs pas seulement une question d’époque mais aussi et peut-être surtout une question de formation et de culture. Ce qu’ils retiennent des mathématiques, c’est que, comme ils le disent : « Le nombre est devenu le canon de l’Aufklärung. Les mêmes équations dominent la justice bourgeoise et l’échange des marchandises ». On peut préciser en effet que, depuis le développement de la science au XIXème siècle, les équations se sont répandues et que l’on est vite parvenu à s’émerveiller des similitudes que l’on observait entre différents domaines du fait que les mêmes équations s’y appliquaient. L’utilité marginale en économie classique n’est autre qu’une dérivée, tout comme l’est la notion de vitesse en physique. On a pu s’émerveiller de telles ressemblances et postuler qu’on arriverait à tout assimiler dans un même discours. On peut, à bon droit dès lors parler, comme le font les deux auteurs, de « l’assimilation des idées aux nombres » et dire que la « société bourgeoise » « rend comparable ce qui est hétérogène en le réduisant à des quantités abstraites |…] Pour la Raison, ce qui n’est pas divisible par un nombre n’est qu’illusion : le positivisme moderne rejette tout cela dans la littérature. De Parménide à Russell, la devise reste : Unité. Ce que l’on continue à exiger, c’est la destruction des dieux et des qualités ».
L’origine des concepts scientifiques
Les penseurs critiques ont de bonnes raisons de déplorer et dénoncer l’uniformisation qui advient sous l’autorité de la dénommée « mathématisation du réel » (titre d’un livre de Giorgio Israël où cette unification apparaît comme une panacée). Ceux qui en tirent profit sont bien entendu, et ont toujours été en premier lieu les « organisateurs », les « grands de ce monde », ceux pour qui, avant tout, il convenait de ramener la diversité à de l’unifiable ce qui permet d’autant plus facilement de la dominer (et avec elle, la « réalité »), A. et H. parlent ainsi « d’une pensée qui, depuis l’astucieux Ulysse jusqu’aux naïfs PDG, est entraînée à se limiter aux problèmes d’organisation et d’administration » et qui « s’accompagne nécessairement d’un rétrécissement de l’intellect ». La critique des philosophes de Francfort s’applique particulièrement bien à tout ce domaine gris constitué par la gestion et l’économie : cela va de soi. Il est plus difficile cependant de prétendre qu’elle s’applique aussi aux sciences dites « pures », aux mathématiques, à la physique notamment. Mais Alfred Sohn-Rethel, auteur qu’ils ne citent pas et qui pourtant est de leur orbite philosophique, est allé loin dans cette extension, établissant des ponts saisissants entre la démarche mathématique et la trajectoire des concepts qui s’originent de l’économie, et plus généralement de l’échange en général (rendu possible à grande échelle grâce à la monnaie, apparue au Vème siècle avant notre ère au même moment où la mathématique grecque « explosait »). Horkheimer et Adorno suggèrent ce point quand ils tiennent à situer l’origine des concepts philosophiques et donc mathématiques à l’âge antique dans l’émergence du marché : « ces concepts s’étaient constitués selon Vico sur la place du marché d’Athènes ; ils reflétaient avec la même netteté les lois de la physique, l’égalité des citoyens, et l’infériorité des femmes, des enfants et des esclaves2. »
Un dévoiement de la Raison?
Mais était-ce vraiment contre la Raison en soi que les penseurs critiques se mobilisaient ? N’était-ce pas plutôt contre son impossibilité à atteindre l’idéal qu’elle s’était fixée ? Ne s’agit-il pas plutôt, dans cet assaut en règle, de déplorer l’échec de la Raison plutôt que la Raison elle-même ? C’est ce qu’on est tenté de penser quand on lit qu’« en sacrifiant le penser qui, sous sa forme réifiée, en tant que mathématique, machine, organisation, se venge de l’homme qui l’oublie, la Raison a renoncé à s’accomplir ». Il y aurait eu donc un idéal de la Raison, inspirant le penser de l’humain, fournissant des guides pour une exploration désintéressée du réel, mais il se serait perdu en cours de route dans les multiples déviations causées par l’urgence pratique et le développement technique au service du capitalisme.
Impact de la critique de la raison pour la période actuelle
Texte fondamental donc, qui, dès 1947 (une année qui m’importe !), faisait une analyse approfondie de ce à quoi nous aboutirions en partant de l’aube de la « révolution scientifique » : par une visée positiviste qui entrevoyait fort bien une sorte de « fin de la science » (le scientisme des XIXème et XXème siècles le concevait ainsi) se réalisant dans un penser machinique qui finirait par avoir prévu et calculé tous les problèmes, on en viendrait à un savoir totalisateur et déshumanisant, autrement dit à… une Intelligence Artificielle ! Et pourtant il ne semble pas que Adorno et Horkheimer aient eu connaissance des premiers travaux en informatique.
Car c’est bien là que nous en sommes aujourd’hui. Il est devenu possible de trouver validation à cette opinion sur la Raison dans l’apparition de l’Intelligence Artificielle qui, en un sens, en symbolise le point d’aboutissement. L’IA semble avoir réponse à tout, et cela sous une forme qui nous semble parfaitement raisonnable, alors que pourtant il y a un paradoxe incroyable qui réside en ce que l’IA ne fait justement… aucun cas de la raison puisqu’elle se contente de puiser, grâce à des bras quasiment sans limite de puissance, de pseudo-connaissances dans un corpus lui aussi presque illimité de phrases déjà dites. Curieuse conception de la Raison qui, pour certains, ne serait pas contradictoire avec l’Aufklärung puisque l’IA en serait l’accomplissement.
Reste bien entendu l’objection de « la réussite ». La technique, prolongement de la science positive, semble avoir raison de tout : elle allonge notre espérance de vie, elle prévoit les tremblements de terre (permettant que se construisent des villes moins sensibles à leurs effets), elle effectue une part du travail de dénonciation des dangers qu’elle-même provoque. Elle facilite nos déplacements et notre communication à distance et participe d’une amélioration de la vie sous certains aspects matériels, comme si elle permettait l’accumulation d’un capital fictif de plus en plus réparti sur la totalité de la planète, à travers laquelle statisticiens, économistes et sociologues jugent que le niveau de vie global sur la Terre s’est amélioré et que la pauvreté a reculé. Comme s’il fallait bien quelque chose au moins de pratique pour que les scientifiques arrivent à justifier leur existence ! Et on hésitera avant de s’en plaindre : que serions-nous et où serions-nous sans l’invention de certains vaccins et de certains traitements de maladies chroniques très répandues ? Mais n’est-il pas vrai que beaucoup des problèmes qui sont par là-même affrontés… ont leur origine dans la science elle-même qui les a engendrés comme effets directs ou comme effets de bord ?
L’espérance de vie a franchi un bond au siècle dernier, mais elle stagne désormais, un autre bond est envisageable, parait-il. Mais pendant combien de temps pourra-t-on encore parler de vie humaine3 ?





















































