Devons-nous croire en nos raisons ? (lecture de P. Engel – 2)

Le billet de la semaine dernière commençait de manière laudatrice pour se terminer sous formes de critiques : c’est la loi du genre et le résultat d’une réflexion qui se veut honnête. La raison se révèle un de ces objets (ou plutôt processus) insaisissables, changeants et multi-facettes comme peut-être le sont tous les objets qui relèvent du monde de l’esprit (au sens de mind), on la saisit avec difficulté parce qu’elle fait partie de ces objets qui sont toujours interprétés. Ce qui se dit d’elle le plus souvent est donc plutôt redevable d’une interprétation que d’une « réalité ». J’en veux pour illustration la discussion qui se fait jour dans le dernier chapitre. C’est une confrontation des idées du philosophe avec les thèses présentées par un certain nombre de psychologues, de cogniticiens et de sociologues des sciences. A première vue, il peut sembler étonnant qu’une théorie de la raison (car c’est là ce que tente bien d’exposer Pascal Engel) entre en conflit avec les travaux de gens qui se réclament de la science et donc, en principe, de la raison, justement. On pourrait dire, dans l’idéal, que, par définition, les thèses présentées par des femmes et hommes de science sont rationnelles. Or, pour certains d’entre eux, cela n’est pas si évident, mais peut-être ne sont-ils pas si hommes et femmes de science que ça, voire peut-être tout simplement le statut soi-disant scientifique des sciences sociales est-il usurpé. Je me contenterai de penser que le mot « science » dans « sciences sociales » mérite d’être réfléchi et qu’il ne revêt peut-être pas le même sens que dans les « sciences » tout court… de grands auteurs du passé ont su faire la distinction entre sciences explicatives et sciences interprétatives par exemple, ainsi l’histoire serait-elle une science « interprétative », mais sans doute aussi la psychologie (y compris la psychanalyse) et la sociologie. Cela ne signifie pas que l’on n’en ait pas besoin car il est vrai que nos actes et nos paroles sont voués à l’interprétation et que nous avons besoin d’outils rigoureux pour analyser et critiquer nos interprétations spontanées. Et là aussi, le rôle de la raison est central. On rencontre juste une contradiction quand ces disciplines semblent suggérer le contraire…

Ainsi, pour Mercier et Sperber, la raison n’existe tout simplement pas parce qu’elle serait en fait toujours le produit d’intérêts qui n’ont rien à voir avec elle. Bruno Latour n’est pas loin de cette position. A la limite, le chercheur ne travaille plus dans un objectif de découvrir une vérité mais simplement dans celui de faire carrière…

De fait, les travaux de psychologues foisonnent, qui tendent à montrer à quel point les humains commettent des erreurs de raisonnement ou sont soumis à des « biais cognitifs ». Est-ce pour autant que la raison n’est rien pour eux ? Il ne fait guère de doutes que nous commettons souvent la faute de prendre le conséquent comme antécédent dans une implication, que cela se voit même dans notre manière d’interpréter les statistiques : tel qui apprend que 95 % des malades d’une pandémie X en réchappent se sent plus ragaillardi que s’il sait que 5 % en meurent etc. etc. Kahneman et Tversky ont fondé toute une école de raisonnement probabiliste et évoquent, par exemple, le cas suivant : des sujets se voient présenter le cas de Linda, une brillante célibataire de 31 ans, qui a fait des études supérieures et milite pour des causes sociales et féministes, à la question qui leur est posée de savoir ce qui est le plus probable : que Linda soit une employée de banque ou qu’elle soit une employée de banque féministe, 80 % font le deuxième choix… alors que les règles du calcul probabiliste rendent toujours moins probable une conjonction d’événements qu’un seul des deux. On connaît aussi la difficulté qu’ont les gens à résoudre le test de Wason (on présente quatre cartes telles que chacune d’elles porte sur une face la mention d’un chiffre et sur l’autre celle d’une lettre. Telles qu’elles sont disposées sur la table, le sujet de l’expérience voit E, K, 4, 7, il doit dire quelles cartes il doit retourner en quantité minimum pour pouvoir tester la phrase : « au dos de chaque consonne figure un nombre pair » – il doit évidemment retourner la consonne et le nombre impair, là où beaucoup retournent le nombre pair). Ces erreurs sont connues, répertoriées. Les psychologues proposent de multiples hypothèses permettant de les expliquer. Certains (comme Olivier Houdé) mettent en cause un double système, l’un fait d’heuristiques qui s’activent très rapidement, qui ont le mérite de la rapidité mais l’inconvénient de parfois induire en erreur, et l’autre fait de raisonnement véritable, qui vise juste mais… au prix d’une temps plus long et d’un effort de pensée non négligeable. Ils disent que ce double système s’explique par des raisons évolutionnistes : il est nécessaire parfois pour échapper à un danger de prendre des décisions rapides et si elles sont inexactes parfois, ce n’est pas trop grave. La logique est là pour permettre de remettre en cause les décisions hâtives qui s’avéreraient fausses. Pour le test de Wason, par exemple, on peut toujours s’aider d’une table de vérité, ce à quoi ne pensent pas la majorité des sujets à qui le problème est posé (encore faut-il d’ailleurs qu’ils connaissent le concept, c’est là que Houdé marque des points sérieux sur la nécessité d’enseigner la logique dans les écoles!). De cela on peut déduire que les humains sont souvent distraits, attirés par des solutions faciles, désireux de répondre au plus vite à une situation donnée, bref que leur horizon rationnel est à première vue limité, mais pourquoi en déduirait-on qu’ils sont fondamentalement irrationnels ? Lorsque le professeur ou le psychologue explique les erreurs commises, l’agent qui les a commises a les ressources pour comprendre. Parfois même, une lumière s’allume en lui : ah oui, vous avez raison ! Preuve que le cheminement rationnel lui est accessible. Houdé dit qu’il faut inhiber le système heuristique pour y arriver.

Les sociologues ont une autre manière de nier la raison (si tant est que les psychologues le fassent, ce qui ne m’apparaît pas évident) et autrement plus dérangeante à première vue. Il s’agit de montrer que la raison est un mythe, qu’aucun agent dans sa vie de tous les jours ne répond aux canons rationnels. Mais c’est alors parce qu’ils entendent par là une réponse qui serait en premier lieu désintéressée, comme si le motif réel d’accomplir une action, qui est souvent de l’ordre de l’intérêt (ou du désir, de la passion etc.) effaçait systématiquement le caractère évaluable en termes de raison.

S’il apparaît clairement que la possession d’une grammaire ne suffit pas pour que l’on écrive un poème ou toute autre sorte de texte, parce qu’il faut en plus pour cela au moins une motivation, il est vrai également que la possession de règles de logique ne nous met pas en mouvement pour effectuer une démonstration, ou un raisonnement quelconque : là aussi, il faut une motivation. Or, ces dernières sont multiples et peuvent se superposer les unes aux autres, depuis les plus nobles jusqu’aux plus terre-à-terre… qu’un théorème soit prouvé par un mathématicien simplement parce que… c’est son boulot de le faire (!) et que ce genre de métier est une manière honnête de gagner sa vie ne vient pas brouiller la rigueur du raisonnement !

Mercier et Sperber (qu’on ne saurait trop situer entre psychologie et sociologie) ont une vue radicale. Selon eux, la raison n’existe pas. Ce qui se produit en nous lorsque nous « inférons » une idée à partir d’une autre ou lorsque nous construisons une croyance, ou une raison de faire telle ou telle action n’a rien à voir avec la raison : Hume, avant eux, déjà, avait « expliqué » notre entendement par des mécanismes causaux qui nous font passer automatiquement d’impressions sur nos sens à des réponses et dit que, finalement, si nous utilisions le mot « raison » c’était a posteriori, afin d’avancer des justifications après-coup, en somme il n’y a pas de raison, il y a seulement des rationalisations. J’avoue que ce genre de thèses me choque un peu car… même s’il y a décalage entre motivations et rationalisations « après-coup », il y a quand même cette construction a posteriori dont on pense qu’elle sera suffisamment cohérente pour convaincre.

Mais voilà… convaincre est le but de la rhétorique, et ne repose pas nécessairement sur une preuve logique. Autrement dit, ce que nous voyons s’édifier, ce n’est pas alors une théorie de la raison ou de la rationalité, mais une théorie de l’argumentation. Nous revoilà au point de l’argumentation (dont certains philosophes prétendent qu’elle est inutile au travail philosophique), prêts à nous poser la question : qu’est-ce que l’argumentation si elle ne s’appuie pas (ou pas seulement) sur des règles universelles ? Sperber reprend ici une conception que l’on trouve chez les pragmatistes (Brandom, Habermas) – que j’ai moi-même défendue – selon laquelle la rationalité s’édifierait dans la communication, et plus précisément dans ce qu’on nomme interaction. Les agents sont pris dans un jeu et ils tentent de construire la meilleure argumentation possible pour la thèse qu’ils défendent. Là où Sperber se distingue d’autres comme Brandom, c’est que pour lui, ce jeu pourrait se faite sans règles, et ne répondre qu’à une défense d’intérêts par n’importe quels moyens, ce qui n’est pas le cas de Brandom.

En son temps, un rhétoricien, Marc Angenot, avait défendu un point de vue semblable, son objectif étant de montrer la thèse très pessimiste selon laquelle personne ne convainc jamais personne… On frissonne… et si c’était le cas ? Et si nos prétentions rationalistes ne reposaient que sur un pur idéalisme, celui qui pose qu’à la fin du dialogue… l’entente soit toujours obtenue, ou un « vainqueur » soit toujours désigné, son partenaire se résignant alors à endosser la thèse victorieuse. Euh… ce n’est pas toujours ce qui se passe… à voir l’attitude de Trump en ce moment (joke). La version optimiste de la même conception est que, dans ce jeu, apparaissent des règles et que… c’est peut-être justement dans ce socle de règles que s’enracine la raison, mais on voit bien la différence avec ce qui était posé auparavant, ce ne sont pas les règles du genre modus ponens ou non-contradiction, ce sont les règles qui régissent les engagements et les acceptations (le jeu de l’offre et de la demande de raisons disaient Sellars, puis Brandom).

Si les règles du jeu convergent bien vers une façon de concevoir la raison, Pascal Engel a raison de noter que, finalement, les « arguments » de Mercier et Sperber finissent par aller vers une reconnaissance de la raison, puisque par le dialogue et par l’accord entre participants, on parviendrait finalement, selon eux, à corriger nos biais. Et à cause de cela ils devraient revenir en arrière sur leur assertion selon laquelle la raison n’existerait pas. En somme, nos motivations initiales seraient tout sauf raisonnables mais dès que nous voulons les justifier, les contraintes objectives du dialogue et de la discussion nous conduiraient à avancer des raisons « correctes », c’est-à-dire acceptables par autrui… nous n’aurions fait qu’un long détour pour finir par admettre que la raison existe quand même.

Reste évidemment que rien ne prouve que les règles et raisons qui ont jailli du débat soient bien celles que nous entendons classiquement comme étant celles de notre raison… On peut certes vouloir faire découler les lois de la raison de celles du dialogue, et cela dans un espace de partage de raisons pur et parfait (sans les aspérités et autres frottements des débats concrets) mais il est très difficile de le faire effectivement : pouvons-nous seulement concevoir l’ensemble infini de tous les dialogues possibles qui, seuls, achèveraient de nous donner les règles auxquelles ils s’accordent ? Nous avons vu que la logique linéaire de Jean-Yves Girard, et la théorie dite « ludique » qui lui est associée permet de reconstruire les opérateurs de la logique, mais c’est une approche entièrement théorique dont on ne peut savoir s’il est possible de la mettre en application sur des dialogues réels, et, de plus, les opérateurs obtenus ne sont pas exactement ceux de la logique usuelle, il faut quelques transformations pour les atteindre.

Et puis, le point de vue découlant des travaux de Sperber et Mercier satisferait-il pleinement Pascal Engel ? De fait, celui-ci exige beaucoup plus vis-à-vis du rationalisme que simplement être une manière de suivre les règles supposées d’une logique. A lire son livre en détails et notamment le dernier chapitre, on se rend compte que pour lui, le rationalisme consiste dans le respect de ce qu’il appelle « les sept piliers de la raison ». Une théorie de la raison doit ainsi rendre compte, selon lui, à la fois des « raisons motivantes » et des « raisons normatives ». Lorsque nous commettons une action, nous avons de bonnes raisons de le faire (par exemple si je descends au village le plus proche c’est pour acheter mon pain), ce sont nos raisons « motivantes » ou « raisons internes », personne ne peut me les contester, mais si nous analysons nos actes après coup et si nous cherchons à les évaluer, alors apparaissent les raisons « normatives » ou raisons externes, par exemple, je suis descendu au village à vélo parce qu’ainsi je pouvais réduire ma consommation d’énergie, c’était donc une décision « rationnelle ». On pourrait bien sûr séparer ces deux formes de raison. Engel ne l’entend pas ainsi, non seulement il faut reconnaître cette distinction mais il faut tenir les deux bouts ensemble, viser à établir un pont entre les deux ordres. Il faut en outre montrer que les raisons normatives sont bien efficaces, qu’en tant que normes elles guident nos actions. On pourrait très bien admettre que des règles ou normes guident nos actions sans nécessairement que nous en soyons conscients. Après tout c’est le rôle des sciences humaines de nous révéler après coup les règles que, sans que nous nous en rendions compte, nous avons suivi dans notre vie… mais ce serait sans compter avec le lien qu’il faut établir entre les deux types de raisons, nos raisons externes doivent être bel et bien comme nos motivations, au sens où nous devons avoir accès à toutes nos raisons au même titre que nous avons accès aux raisons pratiques qui nous ont motivé.

Mais c’est là où, personnellement, je doute. Car cela me semble bien trop demander pour que l’on puisse être taxé d’agent rationnel… Puis-je avoir accès à toutes les raisons qui expliqueraient mon comportement ? Il semble bien que non. Puis-je connaître la raison qui fait que je suis tombé amoureux de telle personne mais pas de telle autre ? Il se peut bien qu’un psychologue ou un sociologue ait de bonnes raisons à me donner pour cela. Le sociologue peut me sortir des statistiques prouvant, par exemple, qu’en général les individus tombent amoureux de gens du même milieu qu’eux, le psychanalyste me dire que la personne aimée possède vraisemblablement des traits que j’avais perçus dans mon enfance chez ma mère ou une quelconque personne ayant compté pour moi. Tout cela est bel et bon. Je peux y souscrire ou non, en tout cas, je n’ai pas d’accès direct à ces « lois » prétendument explicatives. J’ai dit il y a peu sur ce blog mon goût pour les courses de vélo et le plaisir que j’ai éprouvé à regarder le passage du Tour de France… suis-je un être irrationnel pour cela ? Car il est bien clair que je ne saurais trouver de motif rationnel pour l’expliquer. J’ai bien tenté de m’introspecter pour savoir ce que je trouvais à tel spectacle, j’ai dit que les images d’exploits sportifs avaient tendance à me galvaniser, à m’aider dans des circonstances de ma vie où je devais un peu « m’arracher », mais je sais que ce sont là des rationalisations a posteriori. Je ne saurais donner les vraies raisons de cet engouement, pas plus que je ne saurais dire pourquoi je choisis telle ou telle couleur de préférence à une autre lorsque je me livre à des exercices de peinture. Aussi aurai-je plutôt tendance à accepter une théorie de la raison dans laquelle le sujet n’aurait pas accès à toutes les raisons qui expliquent son comportement.

ai-je de bonnes raisons d’aimer regarder le passage du Tour de France?

J’en viens donc à ce que je disais au début : la raison est un objet difficilement saisissable. Tel ou tel peut bien la nier en prétextant que nos actions et prises de décision, si elles revêtent l’aspect de la raison, n’en sont pas moins motivées par des buts qui n’ont rien à voir avec elle comme la poursuite de notre intérêt propre ou l’accomplissement d’une carrière, ou tel autre arguer que nous ne faisons une chose que par hasard et que nous en trouvons les raisons ensuite, voire même que nous n’avons aucune part consciente dans nos prises de décision (voir expérience de Libet) mais que toujours nous rationalisons après-coup, il n’en reste pas moins que, dans toutes ces formulations, il demeure un ensemble, une structure de traits susceptible d’être analysée comme si nous avions bel et bien affaire avec des comportements « raisonnables ». Autrement dit, ces formulations sont des « interprétations » dont nous ne pouvons jamais avoir aucune preuve de véracité et qui ne sont donc pas plus « vraies » que les « interprétations » multiples de la mécanique quantique, lesquelles n’en épuisent jamais la vérité ultime.

La raison reste essentiellement un outil, que nous l’utilisions d’emblée dans nos actions ou que nous l’utilisions a posteriori dans nos justifications, il est le plus puissant des outils pour nous fournir des critères de jugement concernant idées et actions auxquelles nous sommes confrontés, c’est le seul que nous connaissons qui nous permette de trancher, de discriminer le juste de l’infondé, c’est dans son usage qu’il révèle sa puissance, et pas forcément dans son essence.

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Un salutaire plaidoyer pour la raison (P. Engel)

En ces temps de crises multiples, la réalité du monde nous échappe de toutes parts. Au point que nous en venons parfois à douter de la raison, elle qui devrait demeurer ce noyau irréductible nous permettant d’aligner deux idées cohérentes l’une à la suite de l’autre et d’entrevoir au-delà de ces enchaînements, une vérité possible. Comment croire à son empire lorsqu’on voit autour de nous à quel point il en est fait peu de cas. Quand des millions de gens ne se déterminent plus qu’à partir de mensonges (rebaptisés « fake news ») et ne sont capables que d’émettre des cris pulsionnels en guise de jugements, évidemment on doute sérieusement, à la fois de la raison du monde et de la nôtre propre. On peut dire que c’est la faute aux réseaux sociaux. Oui, mais encore ceux-ci ne sont-ils que des vecteurs : ce qu’ils propagent n’est pas né d’eux, mais bel et bien de ceux et celles qui les utilisent. Cette course aux mensonges, course aux histoires les plus folles, explique (en partie) aussi bien la solidité du vote pour Trump aux Etats-Unis que la reprise déraisonnable de la Covid-19 en nos pays qui, pourtant, avaient les moyens et les ressources pour contrôler l’épidémie.

Tout l’été ont circulé sur le web des annonces de charlatans qui ont colporté la rumeur que l’épidémie était finie, qu’il n’y aurait jamais de seconde vague et que le gouvernement ne prenait des dispositions de précaution que dans le but de nous tromper, de nous habituer à l’enfermement, de nous empêcher de manifester etc. que sais-je encore. Les Raoult, Perrone, Toussaint, Toubiana et compagnie ont construit de toutes pièces des discours, voire même des idéologies qui ont trompé des milliers voire des millions de gens qui ont trouvé plus confortable de les croire que de s’en remettre un instant à la science et à sa méthodologie. On se rappellera entre autres choses que l’homme à la barbiche s’est prétendu épistémologue et, pour jeter de la poudre aux yeux, s’est référé à Feyerabend pour proclamer une épistémologie anarchiste, autrement dit l’épistémologie du n’importe quoi, mais probablement sans avoir jamais lu une ligne du philosophe américain. Ces gens, que beaucoup d’adeptes des réseaux sociaux ont repris et relayés à longueur de journée, ont sur leurs épaules une lourde responsabilité (et aussi ceux qui les ont relayés, par la même occasion). Il y a même eu des « philosophes » pour entonner leurs refrains (Onfray, BHL…).

Il fallait donc du courage à Pascal Engel pour publier, dans ce contexte, un Manuel rationaliste de survie. Vous avez dit « rationaliste » ? mais quelle horreur… entend-on déjà dans la bouche de maints apôtres de l’absence de vérité et du refus de la science. N’ayant pu me procurer le livre immédiatement pour cause de confinement (mais heureusement mon libraire de Nyons pratique le « click and collect »!), je l’ai d’abord découvert par la recension qu’en a faite le philosophe Roger Pouivet dans l’excellente revue numérique « En attendant Nadeau ».

Dans un Manuel rationaliste de survie, Pascal Engel défend la raison menacée par l’irrationalisme et l’antirationalisme de la postmodernité. Les membres du « Parti de l’anti-raison » sont clairement identifiés : Derrida, Foucault, Deleuze, Badiou et autres Latour. Comme nos institutions intellectuelles, éditoriales et médiatiques plus qu’universitaires, recrutent constamment de nouveaux membres pour le parti, de plus jeunes et fringants sont aussi clairement identifiés. Et les naturalistes, façon sciences cognitives, ne sont pas en reste. L’indignité rationnelle s’est répandue dans la république des lettres. Et pour échapper à l’épidémie, il faut un manuel rationaliste de survie.

Pascal Engel (photo personnelle, aout 2013)

J’avoue avoir longtemps prêté l’oreille à de nombreuses sirènes « irrationalistes », il est si agréable de flatter les ego, les désirs, les plaisirs, et de dire que l’on s’en remet à la poésie ou aux délices d’une philosophie de l’ineffable. Nous voyons cependant où se situent les risques. A avoir crié que la raison n’était pas assez subtile pour avoir accès au plus intime de nous-mêmes, nous l’avons dévalorisée et à l’heure où nous en aurions le plus besoin, nous nous retrouvons nus pour affronter pire qu’un orage cytokinique.

L’exigence de raison

Le livre de Pascal Engel en impose par son érudition et sa verve. Il s’en prend aux têtes d’une intelligentsia d’hier et de maintenant qui se sont illustrés par le défi qu’ils ont représenté et représentent encore à la rationalité. Il ne répond pas à la question « d’où vient la raison ? », il ne s’aventure nullement dans les parages d’une métaphysique. Je me souviens avoir été convaincu autrefois par Habermas qui disait qu’était venu le temps d’envisager la raison non plus sous un angle métaphysique mais sous un angle plus empirique : d’où vient-elle, qu’est-ce qui lui communique sa force ? Mais à cet angle de vue, s’oppose un écho de la réflexion kantienne à propos de la logique, que Cavaillès avait mis en relief dans son « Sur la logique et la théorie de la science », qui mettait en cause une approche empirique (psychologique) car alors il aurait été légitime de se demander quelle logique cette approche aurait suivi. La philosophie est alors contrainte d’admettre que la raison s’impose à nous de façon transcendante. C’est en tout cas le parti que prend Pascal Engel, qui commence par poser les bases essentielles du débat par le biais d’amusants dialogues qui concernent respectivement la raison, la vérité, et le relativisme.

Dès que l’on pense, on est dans la raison, ou du moins on se confronte avec ses canons. On peut la caractériser de façon minimale, on retiendra volontiers alors le principe du modus ponens et le principe de non-contradiction (certains incluraient aussi le tiers-exclus, mais cela peut être contesté). Il n’est pas possible, du moins si l’on est honnête (en tout cas ayant ce type d’honnêteté qui est requis de la part de tout chercheur c’est-à-dire de tout être humain qui cherche à penser) de mettre dans un même discours une thèse et son contraire. Par exemple, il n’est pas possible de dire à la fois, comme font les complotistes, que le Covid-19 est une maladie insignifiante (et que les gouvernements ont des motifs cachés pour nous faire croire le contraire) et qu’elle est une maladie fabriquée de toutes pièces dans le but de supprimer des milliards d’improductifs sur la planète, car si elle est faite pour supprimer des milliards d’habitants de la planète, c’est une maladie très grave, et si elle est insignifiante, elle ne peut pas tuer des milliards de gens.

Je sais : certains philosophes veulent passer outre, se font fort de penser le même et son contraire en même temps, jouent de tours de passe-passe, que par exemple Derrida ose dire que si une chose est possible, alors elle est impossible ou d’autres choses de ce genre, ils font exprès de dérouter les habitudes de rationalité du lecteur, est-ce bien malin au vu de ce qui se passe aujourd’hui ? Il y a même des « logiciens » qui tentent cet exploit insurmontable de permettre des contradictions dans un discours sans que celui-ci, disent-ils, en devienne incohérent… autrement dit des (pseudo) logiciens de l’irrationnel – logiques para-consistantes. Rien à voir, au passage, avec la pensée d’un Jean-Pierre Dupuy qui, lui, veut rationnellement construire une approche qui tout en nous annonçant la catastrophe comme certaine, veut justement utiliser cette annonce comme ayant des propriétés auto-invalidantes, c’est-à-dire soit telle qu’en l’énonçant on parvienne peut-être à la rendre fausse. Il peut y avoir des subtilités réelles dans l’emploi de la négation. Ici faire en sorte que prédire p puisse impliquer non-p… ce n’est pas une contradiction, cela pose juste la question des propriétés modales que doit avoir le verbe «prédire » pour qu’il en soit ainsi.

Modus ponens et non-contradiction donc, et nous sommes d’accord, mais je lui objecterai que cela n’empêche pas d’aller plus loin dans la recherche des soubassements, pourquoi refuser que ces propriétés requises pour qu’il y ait rationalité soient elles-mêmes basées sur des principes encore plus profonds ? On a pointé ici, avec les chercheurs en informatique théorique, l’idée de boucle dans une évaluation, par exemple, si tant est que tous nos discours soient « évalués » au sens entendu en informatique – on peut aussi les dire « interprétés » ou « compilés » – et que notre premier objectif en parlant soit peut-être de faire en sorte que cette évaluation ait un point de terminaison. C’est ce que suggèrent des travaux de logique contemporaine et que j’ai essayé de développer sur ce blog il y a quelques temps. Nous ne sommes peut-être pas condamnés à l’argument sceptique d’Agrippa soutenu par Minerva : « ou bien la raison n’a pas de fondement parce qu’il faut toujours un fondement au fondement, et ainsi de suite, ou bien elle est dogmatique, parce qu’elle doit poser un fondement lui-même injustifié et arbitraire ; ou bien elle est circulaire car le fondement présuppose ce qui est en question », ce qui, vous l’aurez compris, ne fait que renforcer le plaidoyer de Pascal Engel en faveur de la raison (sauf que celle-ci pourrait être fondée sur un extérieur, un ordre du réel).

Les nouvelles « réfutations sophistiques »

L’un des meilleurs chapitres du livre est le sixième: Nosologie de la raison. J’oserai dire sans peur d’être taxé de désir de flagorner que ce chapitre est comparable aux célèbres Réfutations sophistiques de notre maître à tous… ou, à un niveau moindre, au « Petit traité d’auto-défense intellectuel » du philosophe québécois Normand Baillargeon. Il serait même plus complet en ce qu’il donne une liste bien plus longue des sophismes courants, et en les étayant par des exemples frappants tirés de la philosophie contemporaine (surtout française). On a là bien sûr une illustration de ce que, pour caractériser une entité si difficilement appréhendable que la raison, il vaut mieux en général passer par la caractérisation de ce qu’elle n’est pas. Faire une liste d’entorses plutôt qu’une liste de règles positives. Citons en vrac et au hasard : les paralogismes, l’ignorantio elenchi, l’équivoque, le sophisme génétique, le raisonnement en vue de la conclusion, ou bien les sophismes modaux ou les différents tropes comme ceux du retournement, de l’abîme ou du quiétisme. Le tableau ainsi dressé nous laisse souvent pantois : quoi ? autant de mépris d’une argumentation juste parmi les fleurons de notre intelligentsia ? Le comble étant, à mon avis, ceux qui, tout bonnement, nient la nécessité d’argumenter, qui affirment, avec tranquillité, que la philosophie n’a pas à perdre son temps avec une activité si futile. Il est vrai que nous en avons vu un exemple déjà dans la lecture du livre d’Isabelle Stengers, « Réactiver le sens commun », dans lequel la philosophe s’appuyait sur Whitehead pour défendre une position similaire. Malgré toute ma bienveillance de principe, j’avais bien dû, à un moment, reculer de frayeur face à pareille désinvolture…

Sur un point essentiel et qui revient souvent dans les critiques des partisans de la raison, Engel à raison d’insister sur l’idée que la raison n’est pas responsable du fait qu’on l’invoque à tort. Il est évident qu’au cours des siècles, elle a pu être invoquée à tout bout de champ… le colonisateur n’était-il pas, par exemple, celui qui apportait la raison aux autochtones ? Le colon français en Algérie prétendait apporter des méthodes de culture, des pratiques hygiéniques qui allaient modifier pour le bien commun des pratiques ancestrales analysées alors comme fautives… Après coup, on constate qu’il n’en était rien, que leurs convictions étaient erronées, que la « raison » jouait un piètre rôle dans leurs motivations, qu’ils avaient cru bâtir un « système de raisons » là où les intérêts prévalaient sur des connaissances manquantes. Ainsi vont les représentations de la raison au fil des temps, qui, souvent se confondent avec l’état des sciences ou parfois avec des intérêts, mais le fait qu’il existe des représentations de la raison, souvent tronquées et imparfaites, ne lui nuit pas, puisque c’est encore en son nom que des siècles plus tard, on peut les remettre en cause et les dénoncer.

Eviter le réductionnisme

Mais attention qu’à vouloir trop prouver, on n’arrive à commettre quelques injustices. L’idée par exemple qu’il y a de l’intérêt à étudier nos facultés cognitives du point de vue de la sélection naturelle et donc d’un point de vue évolutionniste ne relève pas nécessairement du « sophisme génétique » car elle ne vise pas forcément à réduire une de ces facultés à ce qui peut avoir motivé son apparition puis son développement. Quand le jeune philosophe-écologiste Baptiste Morizot suggère que l’origine de notre passion pour l’enquête serait dans les premières activités de pistage de nos ancêtres pré-historiques, il ne dit pas que notre intelligence se réduit au pistage, ni que le métier de mathématicien n’est dans le fond pas très différent du mode d’être du loup à la recherche de sa nourriture… de même que la recherche psychanalytique des causes de tel comportement névrotique incluant – pourquoi pas – une activité créatrice n’est pas non plus une volonté de réduire l’œuvre à la névrose de son créateur, elle se veut seulement un éclairage qui peut intéresser tout lecteur sincèrement attaché à comprendre la genèse d’une œuvre qu’il prend plaisir à lire…

Et puis, la raison ne doit pas être l’ennemie de l’imagination. Elle est un système de règles implicites, ce n’est pas une liste de certitudes. Tout système formel part d’axiomes, c’est la machinerie des règles qui représente leur potentialité déductive, on doit s’entendre sur celles-ci pour pouvoir discuter, mais les axiomes peuvent varier. Leur évidence dépendra elle-même d’autres règles, d’autres principes implicites, on ne va pas dire que les axiomes sont arbitraires (comme l’ont pourtant affirmé certains formalistes) mais c’est souvent l’imagination qui nous commande de poser des axiomes nouveaux ou différents afin de voir ce qui peut advenir d’un tel changement, faisant cela nous sommes encore dans la rationalité (de fait, l’histoire des sciences montre que les choix ne sont pas arbitraires, le mathématicien est libre mais au sens de Spinoza, c’est-à-dire obéissant à une nécessité qui le transcende, sans que cette nécessité puisse être déviée par quoique ce soit, comme des considérations matérielles ou financières).

Ouvrir sur la diversité des systèmes de représentations

Nul ne peut être sûr que les systèmes de représentations par lesquels les humains appréhendent le réel sont dotés d’unicité, il faut être modeste en la matière. Ceci fonde bien sûr les travaux des ethnologues et des anthropologues. On ne peut sursauter et s’inquiéter que lorsque ces derniers semblent adhérer à des systèmes qui, de manière trop évidente, violent les principes de la raison. Mais même en ce cas, il convient d’être prudent. Pascal Engel souscrit heureusement à l’idée que la science n’explique pas tout et que, dans certains domaines, la raison semble impuissante, à moins qu’elle ne passe inaperçue aux yeux de l’observateur. Le voyageur européen perdu dans la forêt amazonienne est sidéré de voir avec quelle facilité un natif de l’endroit trouve son chemin alors que lui-même ne voit autour de lui que la répétition du même, et c’est alors le compagnon indien qui s’étonne de l’étonnement : « comment, tu as oublié de remarquer les branches cassées ? ». La raison était passée inaperçue. Mais lorsque l’ethnologue reçoit la confidence d’une villageoise évène qu’elle sait qu’il ne faut pas aller dans telle direction parce qu’on risquerait de se heurter à un ours et qu’elle le sait à partir du rêve qu’elle a fait la nuit précédente, bien sûr, il y a un « gap »… Notre rationalité nous interdit de croire au rôle annonciateur des rêves. Il y a donc bien un « clash » entre raison et « autre chose » que la raison (quoi ? Magie ? Mythologie?). On a alors le choix entre plusieurs attitudes : ou bien on ne prend guère au sérieux la chose et on range cela comme spécimen de pensée magique, ou bien on le prend au sérieux en admettant l’extrême complexité de l’esprit humain, la chaîne extrêmement longue des indices et inférences possibles avant d’arriver à une conclusion, le fait que ce qui est dit ici relève d’une réalité profonde d’accès difficile. Mais on ne prend pas à partie l’observateur-ethnologue en le taxant « d’irrationalisme », il ne fait que son boulot, qui est de rapporter des faits ethnologiques.

Il en va de même pour les concepts. On peut à bon droit pester contre les philosophes qui n’en finissent jamais de créer des concepts nouveaux, sans même se demander si les anciens ne faisaient pas l’affaire, comparables en cela aux législateurs qui font voter des centaines de lois nouvelles alors que souvent il suffirait de faire appliquer les précédentes… On ne niera cependant pas que parfois cela peut être bénéfique. Après tout, la réalité est changeante, nos préoccupations d’aujourd’hui ne sont pas toujours celles d’hier et on ne fera pas grief à tel ou tel de parler d’anthropocène ou d’adapter la notion d’entropie au constat que nous avons d’un monde qui lentement se désorganise et perd de sa (bio)diversité porteuse d’information.

Et puis pourquoi chicaner ? C’est contre-productif. Au lieu de mettre un cordon sanitaire autour d’un petit noyau d’irréductibles dont Engel ferait évidemment partie, ne vaut-il pas mieux s’ouvrir aux proches, à ceux ou celles qui, pour ne pas partager toute la panoplie des principes, n’en sont pas moins d’accord sur l’essentiel, à savoir la nécessité de maintenir un discours d’analyse face aux aberrations du temps. Plutôt que de chicaner Descola parce que celui-ci écrit que la séparation nature – culture, n’étant pas conceptualisée dans certaines civilisations, n’est pas universelle, on fait mieux d’admettre que tout le monde comprend ce qu’il veut dire : que cette dichotomie n’est pas ancrée dans tous les systèmes de représentations, ce qui est une réalité qui n’a rien à voir avec la raison mais a à voir avec les faits. Il vaut mieux constituer un front élargi qu’un front d’irréductibles. Un front républicain qu’un front épuré. Appelons-en donc à un rationalisme d’esprit large, un rationalisme « inclusif », qui ne soit pas la chasse gardée des grincheux et des ronchons (non que je veuille qualifier Pascal Engel par ces termes, bien sûr…).

Pourquoi devrais-je me plier aux lois de la raison ?

Je parlerai une autre fois du dernier chapitre, passionnant, où le philosophe se confronte aux thèses en apparence « scientifiques » des psychologues comportementalistes, des psycho-sociologues et autres sociologues des sciences. Il y a là beaucoup à dire. Peut-être aussi beaucoup de malentendus de part et d’autre. Les auteurs utilisent-ils bien toujours les mots avec les mêmes sens ? De même, l’avant-dernier chapitre, sur un « agenda pour le rationalisme », pose énormément de questions. Parce qu’il y a une question à laquelle ce livre ne répond pas (cela était déjà dit dans l’article de Pouivet ci-dessus mentionné) : pourquoi devrais-je me plier aux lois de la raison ? Nul doute que bon nombre de ceux qui aujourd’hui croient en des choses qui nous paraissent aussi absurdes que la théorie de la Terre plate, l’intention qu’a Bill Gates de munir tous les humains de puces électroniques introduites dans les corps au même moment que les substances vaccinales ou la conspiration des Illuminati répondraient à nos objections qu’ils n’ont rien à faire de nos arguments rationnels. Et si eux, ils ont envie de croire en ces fables ? S’ils pensent que cela leur rend la vie beaucoup plus simple à comprendre et donc plus plaisante, qu’allons-nous répondre à ça ? David Hume soutenait qu’il n’existait aucune raison objective pour laquelle il serait « contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de [s]on doigt », et peut-être a-t-il… raison ! Cet avant-dernier chapitre discute donc de ces points. C’est sans doute le plus ardu, mais on doit s’y accrocher. Personnellement, je partagerais volontiers la position d’un Christopher Peacoke qui voit dans le rationalisme moral une « théorie de la compétence » que nous avons quant aux concepts moraux (comme ceux de devoir, de permission et de raisons). Cela me rappelle les positions d’un Chomsky au sujet de la grammaire d’une langue, mais l’analogie est sûrement trompeuse, et puis c’est sans doute manifester une foi un peu trop idéaliste dans l’enracinement de l’esprit humain dans la raison. Alors… défendre un « argument d’indispensabilité », comme l’ont fait Quine et Putnam à propos de la « réalité » des objets mathématiques ? Mais comme le dit Engel, on se heurtera toujours au fait que les vérités morales ne sont pas aussi robustes que les vérités mathématiques…

Il reste néanmoins une chose, en dépit de ces débats et discussions, une au moins: c’est que face à ce déchaînement d’obscurantisme, de complotisme, de condamnation des principes de la science, notre arme principale, peut-être la seule, est bel et bien la raison et que nous ne procéderons jamais assez à l’analyse précise et rationnelle des (pseudo) argumentations qui nous sont présentées dans les multiples media qui se nourrissent de mensonges et d’idées non fondées.

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Au pays des corrélations farfelues

On ne peut pas passer tout son temps dans « l’exploration de l’âme », cette recherche qui ne finit jamais, des tourments de l’esprit et du cœur (mais le cœur est esprit, c’est connu), ce « ravissement » qui n’est pas celui de Lol V. Stein mais celui qui est face aux multiples facettes du moi, de l’autre et de leurs infinis modes de relation. Ceci est la spécialité de la littérature et nous en avons vu de belles instances avec le roman de Sarah Chiche et celui de Laurent Mauvignier. Les corps comptent aussi et, au travers d’eux, la matérialité du vivant. La littérature soigne peut-être l’âme (celle-ci ayant un sens complexe et encore à définir) mais la science « répare les vivants » selon les mots de Maylis de Kérangal (qui, pourtant, est une « littéraire »). S’intéresser à la science qui se fait n’est aujourd’hui guère en vogue alors même que notre sort semble en dépendre plus que jamais. On se heurte à des oppositions qui, selon moi, sont artificielles, entre « connaissance » et « savoir », entre « science » et « littérature », entre rigueur et intuition… au terme desquelles les pôles qui se situent plutôt du côté de l’émotion et de la subjectivité l’emportent sur ceux qui sont situés près du réel et de la raison. Et pourtant… c’est bien à la science que nous remettons nos corps dès qu’apparaît en nous un dysfonctionnement, même léger. Qu’est-ce que la science ? On n’en finit pas de répondre à cette question et je ne m’y aventurerai pas, ou du moins pas tout de suite. La science recouvre méthodes et théories, expérimentation et modélisation. Elle n’est pas établie, elle est toujours en train de s’élaborer. Parfois des mirages apparaissent, faisant naître des espoirs fous… j’espère que la récente découverte d’un vaccin contre la Covid, « efficace à 90 % » ne tombe pas dans cette catégorie, lui appartient par contre l’enthousiasme dont furent saisis certains chercheurs lorsque le génome humain fut cartographié et qu’apparurent des possibilités fantastiques d’explorer le réel au moyen du Big Data. C’était extraordinaire, il suffisait de regarder les données et celles-ci allaient parler d’elles-mêmes… Eh bien non.

J’ai pu suivre grâce à Kevin, par Zoom, une conférence passionnante donnée par Giuseppe Longo pour le LIG (Laboratoire d’Informatique de Grenoble), et je remercie abondamment Kevin pour m’avoir permis de profiter de cette opportunité. Le titre en était : Big Data entre science et scientisme. Giuseppe Longo, dont j’ai déjà parlé sur ce blog en faisant notamment référence au rôle qu’il a eu dans la réflexion qui s’est poursuivie aux côtés de Bernard Stiegler, mais aussi à une autre époque, aux côtés de Jean-Yves Girard (dans une approche approfondie de l’origine des lois logiques) commençait par dire à quel point la science contemporaine est redevable aux progrès extraordinaires de l’informatique et des bases de données. Dans de nombreux domaines de la médecine, des avancées incroyables ont été accomplies grâce à cela, notamment en cardiologie. La possibilité d’exploiter des masses de données colossales permet souvent de remettre en cause des idées préconçues. Dans un autre domaine que celui qui était abordé par l’informaticien-biologiste-mathématicien, auquel je pense parce qu’un lien familial m’y conduit, je veux parler de la sismologie, d’immenses progrès ont été accomplis également grâce à cela (mais il est vrai qu’ausculter un corps ou un cerveau ou bien ausculter la Terre sont des activités qui ne sont pas si éloignées l’une de l’autre). Ce succès des bases de données gigantesques (terme par quoi on peut traduire « Big Data ») a entraîné un engouement très fort de la part de spécialistes qui ont pensé qu’il n’était plus nécessaire de produire des théories, faisant ainsi prendre le simple outil pour la totalité de la démarche scientifique. Dès 2008, un certain Chris Anderson, ex-rédacteur en chef de Wired, magazine spécialisé dans les nouvelles technologies (et ami d’Elon Musk) proclamait avec un accent triomphal qu’il n’était plus besoin désormais de théorie puisqu’il suffisait d’examiner les données et que celles-ci « parlaient d’elles-mêmes ». Ce à quoi on pouvait ajouter qu’il est possible aussi d’entraîner un réseau de neurones artificiels pour qu’il détecte des patterns de régularité à l’intérieur d’une masse d’informations, et qu’alors le tour est joué : il n’y a même plus besoin de l’intervention humaine d’un scientifique expert du domaine pour atteindre « la connaissance »… (noter que cette idée est ancienne puisque dès les débuts de l’informatique, il a été fait référence à ce qu’on appelait déjà l’IA (Intelligence Artificielle) et que l’un des plus célèbres spécialistes de l’époque, Herbert Simon, avait conçu un GPS (General Problem Solver) qui, disait-il, simulait parfaitement la démarche du scientifique et pouvait découvrir par lui-même les lois de la nature, il en prenait pour preuve le fait que son système aurait découvert tout seul les lois de Kepler à partir de données qui lui avaient été transmises, c’était gommer le fait que bien entendu, celui qui avait piloté l’expérience avait préparé le travail en aplanissant d’emblée les nombreux obstacles à franchir avant d’arriver aux résultats). Le hic, car il y a un hic, vient de ce que des théorèmes sophistiqués mais déjà anciens qui avaient été prouvés par Ramsey (le traducteur du Tractatus) dans les années 1930, montrent les limites de ces méthodes.

Nous avons souvent été troublés d’apprendre l’existence de corrélations pourtant improbables a priori entre des phénomènes éloignés les uns des autres. Les personnes noyées dans une piscine et les films avec Nicolas Cage (les années où sort un tel film sont celles où le nombre de noyés dans une piscine est le plus grand), le nombre de mariages au Kentucky et celui des personnes décédées à la suite d’une chute d’un bateau de pêche, ou bien l’âge de Miss America et la quantité produite de pommes de terre au Delaware. C’est ce que certains appellent « l’effet cigogne » (car bien sûr… l’arrivée des cigognes est corrélée dans certains villages d’Alsace avec le taux de natalité!). Cela est bien sûr un effet du hasard. Plus même, on peut démontrer que l’observation de ce genre de « spurious correlation » (comment doit-on dire en français ? Corrélation farfelue?) dépend non pas de la nature des données observées mais de la taille de leur ensemble.

Le théorème de Ramsey, sous sa forme la plus connue, est un théorème de théorie des graphes, il dit ceci :

Pour tout entier c et toute suite d’entiers (n1n2, … , nc), il existe un entier N tel que pour toute coloration en c couleurs du graphe complet KN d’ordre N, il existe une couleur i et un sous-graphe complet de KN d’ordre ni qui soit monochromatique de couleur i.

Autrement dit, si vous colorez les arêtes d’un graphe complet (c’est-à-dire un graphe où tout couple de sommets est relié par une arête), même si vous avez beaucoup de couleurs à votre disposition, vous allez toujours pouvoir trouver, pourvu que la taille du graphe soit assez grande, un sous-graphe du graphe d’origine, de la taille que vous désirez, qui sera monochrome.

graphe complet bicolore

L’algébriste Van der Waerden a démontré à la suite de ce théorème (comme une sorte de corollaire) que pour tous entiers c et k, il existe toujours un entier N tel que toute chaîne faite de c couleurs, de longueur plus grande que N contient une suite avec k occurrences de la même couleur. Imaginons donc ici qu’il y ait deux couleurs correspondant par exemple au nombre de noyés et au nombre de mariages dans le Kentucky, et que nous privilégions une série de nombre de noyés, il va toujours exister, pourvu que N soit assez grand, dans une suite de longueur N, au moins une sous-suite faite d’une série correspondante de nombres de mariages… et, tombant sur une telle sous-suite, nous aurons obtenu l’illusion d’une corrélation significative. La question est bien sûr celle du nombre N, n’est-il pas tout simplement « astronomique » (voire pire, de l’ordre des « Grands Cardinaux », qui sont des nombres inatteignables, et en tout cas excédant tout nombre existant dans notre univers physique) ? Non, dit Longo, s’appuyant sur des travaux qui datent de 2007 (Graham) qui le montrent borné par (2*(k*2)) – où * représente la puissance. Ce n’est donc pas si terrible…

Tout cela pour en venir à quoi ? Eh bien au fait qu’on ne saurait se fier à la seule détection de patterns réguliers dans un grand ensemble de données pour en inférer des lois, et encore moins des structures causales. Les tenants de la « fin des théories » en sont pour leurs frais : il faut encore et encore réfléchir, faire travailler son cerveau afin de poser des hypothèses et formuler des théories plausibles…

Dans la deuxième partie de son exposé, Giuseppe Longo applique ces observations aux recherches sur le cancer, qui constituent désormais l’un de ses principaux axes de recherche (il collabore avec une équipe du MIT sur ce sujet) et il montre l’insanité de tout un courant qui s’est développé à partir des années 2000 et qui a cru que tous les problèmes étaient résolus parce qu’on était arrivé au décryptage du génome. L’idée qui paraissait évidente alors et qui remontait déjà aux années soixante-dix était que tous les cancers dérivaient de mutations géniques dues à des agents extérieurs venus pour « déprogrammer l’ADN » et qu’il allait suffire de trouver de quels gènes il s’agissait pour parvenir à tout résoudre. Mais il est vite apparu que rares sont les cancers dus au simple dysfonctionnement d’un gène. Il y a ainsi, dit Longo, une évidence croissante que la plupart des carcinogènes interfèrent avec l’organisation du tissu, (« Un tissu en biologie est le niveau d’organisation intermédiaire entre la cellule et l’organe. Un tissu est un ensemble de cellules semblables et de même origine, regroupées en amas, réseau ou faisceau (fibre). Un tissu forme un ensemble fonctionnel, c’est-à-dire que ses cellules concourent à une même fonction » – source wikipedia) et non pas en envoyant des signaux chimiques qui « déprogrammeraient l’ADN » (par exemple, il a été montré que l’effet carcinogène de l’amiante n’était pas dû à sa nature chimique intrinsèque, mais au fait qu’elle était présente en micro-fibres « mutilant » le tissu biologique). Ainsi les annonces bravaches des ingénieurs de chez Microsoft qui prétendaient pouvoir allègrement résoudre le problème puisqu’ils se considèrent comme les meilleurs « as » en programmation et en débuggage, deviennent-elles tout simplement ridicules… C’est devant les difficultés ainsi apparues, c’est-à-dire face aux myriades de situations géniques inattendues et de mutations potentielles pouvant affecter les cellules que les chercheurs se sont tournés vers le Big Data et se sont mis, comme dit Longo, à collectionner tous les «-omics » – ou «-omiques » en français : génomique, protéomique, métabolomique…

Jetons les nombres recueillis dans les plus gros clusters de machines jamais constitués et laissons les algorithmes statistiques agir… Seulement voilà, comme montré plus haut, cela ne fonctionne pas, si les données sont assez nombreuses, toutes les corrélations peuvent être trouvées… Sans compter évidemment que lesdits « nombres » ne sont guère interrogés sur leur provenance : avoir une réflexion sur la nature de la mesure (ce que l’on observe) serait déjà introduire la théorie honnie ! Or, sait-on toujours ce que l’on observe, connaît-on la manière dont les mesures sont établies ?

Pour le dire comme Longo, la science sans théorie, sans hypothèses, ça ne marche pas…

Est-ce à dire que tout est perdu et que les recherches sur le cancer sont au point mort ? L’intervenant nous rassure : il existe d’autres approches qui étaient déjà en germe avant que la conception « programmatique » n’enlève le morceau. Une approche, dite TOFT (Tissue Organization Field Theory) est prometteuse : elle prend le problème au niveau de l’interaction entre organisation du tissu et éco-système et repose sur des bases darwiniennes (par exemple, on remettra une cellule cancéreuse dans le bon ordre en la remettant dans un environnement de cellules saines), mais ceci est une autre histoire.

Notons au passage que le nombre de cancers dans le monde est en augmentation constante, ce qui est dû aux 82 000 molécules artificielles mises en circulation, et que si tous les efforts de la recherche médicale ont abouti dans les autres maladies graves (cardio-vasculaires etc.) à une réduction drastique du nombre de morts, dans le cas du cancer, ils ne sont parvenus qu’à maintenir ce nombre constant…

Il est bien sûr fondamental de pouvoir écouter des scientifiques comme Longo, de pouvoir lire leurs articles (qui sont accessibles même aux non-spécialistes) et on se demande pourquoi leurs travaux sont peu mis en évidence. D’une manière générale, cela relève de l’insuffisance de l’effort collectif en faveur d’une culture scientifique. Il est vrai que, comme le dit Pascal Engel à propos de la défense de la raison, il est tellement plus agréable et plus facile de se livrer aux doux plaisirs de la vie (art et poésie) mais ce sont les dures et âpres discussions autour de la science qui font avancer notre savoir, et le savoir est action lorsque cela peut se traduire par le sauvetage de vies humaines. A l’heure du Covid, on devrait particulièrement s’en souvenir.

Nous sommes loin, très loin, des Diafoirus qui prétendent se baser sur l’observation de tout petits échantillons pour apporter la preuve que leurs drogues magiques sont efficaces… (cela serait un comble que l’on prétende que… puisqu’il faut se méfier des phénomènes observés dans les grosses bases de données, il faudrait… ne faire confiance qu’aux petites!).

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Histoires de la nuit, roman magistral

Un chef d’œuvre. Comment qualifier autrement le dernier roman de Laurent Mauvignier ? Je n’avais pas été tendre avec les deux précédents, les trouvant trop bâclés ou bien trop axés sur des thématiques qui font vendre (le voyage, les beaux paysages comme dans « Continuer », le voyage, une profusion de fragments qui ne se rejoignent jamais comme dans « Autour du monde ») alors je me sens d’autant plus à l’aise pour dire qu’avec « Histoires de la nuit », on atteint le niveau du chef d’œuvre. Six-cent-trente-quatre pages et à la fin, on est encore surpris. Si l’art d’écrire est d’étonner, alors là, nous y sommes vraiment. Qu’allons-nous pouvoir lire maintenant qui nous donne une émotion comparable, une sensation de pesanteur et d’horreur qui nous maintienne autant collés à un texte ? Car jamais livre n’aura été autant texte et en même temps sentiment de réel. Nous éprouvons parfois la réalité commune comme un vaste texte qui nous englobe comme sujet, écrit avec on ne sait quelles lettres, une séquence de vie apparaissant comme une longue phrase, et on se dit parfois que l’écriture est l’inversion de ce sentiment : écrire un texte qui soit équivalent à cette réalité, il y faut alors des phrases aussi longues, aussi amples, qui maintiennent le lecteur dans l’attente, dans la soif de ce qui surviendra le lendemain, cette soif et cette attente que l’on appelle tout simplement la vie. Laurent Mauvignier a réussi ce tour de force de faire exister ensemble ce genre de texte et la réalité qu’il décrit comme une longue phrase qui ne s’interrompt comme je l’ai déjà dit qu’à la page 634. Ne vous méprenez pas cependant, je ne parle pas ici de ce genre de tour de force réalisé autrefois par quelques écrivains cherchant à expérimenter, comme un Sollers, qui voulaient tenir la gageure d’écrire un roman sans ponctuation, car de la ponctuation ici, il y en a. Quand je dis « phrase », je ne désigne pas l’entité grammaticale communément admise qui se définit par la séquence qui s’étire entre deux points, mais la sensation qu’on a que chacune de ces entités, chez Mauvignier, glisse sur la suivante, réalisant parfaitement l’illusion d’une seule phrase là où il pourrait y en avoir en réalité un très grand nombre. Disant cela, je reprends d’ailleurs ce que disait l’écrivain lors de son passage à La Grande Librairie, qui avouait ne pas savoir faire des phrases courtes, à la différence d’une Marie-Hélène Lafon dont le style était opposé au sien, car cela sans doute ne correspond pas à la vision qu’il a du monde : il ne va pas directement d’un point à un autre en suivant un segment rectiligne, il sait qu’en cours de chemin, on va hésiter, on va rester ouvert aux accidents susceptibles d’arriver, on est prêt à recevoir tout ce qui palpite et vit autour de nous.

Et toujours sur le texte et sa forme (car sans ses propriétés formelles, le texte n’existerait pas), cette manière d’insérer les dialogues dans le corps du texte, sans guillemets, autrement dit sans rien qui puisse établir une nette démarcation entre dire et dit, parfois même, au milieu d’un dialogue la continuation du texte qui l’enserre, comme si tout cela faisait bien un, que la description de la réalité faisait corps avec cette partie qui la constitue qui est faite de nos paroles. (Il faut bien qu’il redresse la tête quand Christine, / c’est quoi ces lettres ? / … / Les lettres, ça vous amuse, avec ton frère ? / Les lettres ? / Oui les lettres / Des lettres ? Quelles lettres ? Etc. (p. 253))

Un hameau qui pourrait être celui du roman (illustration wikipedia)

Je sais : beaucoup ont trouvé le début un peu fastidieux, et moi-même dois-je avouer… mettre environ cent cinquante pages pour décrire un milieu, un hameau (L’Ecart des Trois Filles Seules !) et quatre personnages, rien que quatre personnages (on est loin de Dostoïevski!), cela peut paraître trop. Bergogne, le paysan, emmène Christine, l’artiste-peintre en rupture de vie citadine, au commissariat pour qu’elle puisse déposer une plainte suite à des lettres anonymes. Bergogne est un gros bonhomme, un peu gauche, l’air malheureux. Il est marié avec Marion, croyons-nous qu’elle soit une paysanne du cru ? Non, bien sûr, elle ne l’est pas, et ce n’est que bien plus tard que nous apprendrons d’où elle vient. En tout cas, ce n’est pas, à première vue, le fol amour. Bergogne souffre dans sa chair, comment côtoyer une jolie femme qui ne nous accorde que bien peu ses faveurs ? Ils ont une fille, Ida, elle doit avoir onze ou douze ans, elle les réunit car on sent l’amour qu’ils lui portent. Et Christine, elle, qui a trouvé une maison voisine dans ce hameau pour y faire son atelier, est intime avec cette famille. Ida la nomme Tatie et chaque jour, à la sortie de l’école, elle s’arrête chez Tatie pour manger sa tartine. Tout va bien donc dans ce microcosme paysan, y compris le chien Radjah, un berger allemand qu’Ida caresse avec tendresse. Tout va bien et on s’apprête à fêter les quarante ans de Marion, Ida par de beaux dessins, Patrice Bergogne par de jolis préparatifs de fête, des guirlandes, des gâteaux, et un cadeau qu’il est allé chercher en ville (non sans s’être arrêté chez les prostituées afin d’écluser ses désirs inassouvis, ce dont ensuite il culpabilise, non sans avoir dû réparer une roue crevée au creux d’un fossé, puis s’être ouvert le doigt à cause d’une mauvaise manipulation de cric, s’être fait soigner à la pharmacie la plus proche, mais ça pisse le sang, ça continue à pisser le sang, comme si ce sang qui surgit au milieu du livre allait être le préfigurateur de ce qui va advenir par la suite) quand débarque dans la cour commune aux habitants de ce hameau un curieux homme dans sa Clio blanche qui ne trouve comme interlocutrice que Christine (Marion étant au boulot, conceptrice dans une imprimerie) se présente comme acheteur de la maison d’à côté, bien sapé, sourire commercial mais aussitôt qu’il croit qu’on ne le voit plus prenant un air inquiétant, puis un deuxième homme, et plus tard un troisième qui apparaîtra comme l’aîné, celui qui a manigancé le coup. Mais je ne vous en dis pas plus, il ne faut en aucune façon déflorer cette intrigue qui vous tiendra en haleine jusqu’au bout… A la dernière ligne, encore haletant, on sera surpris encore par ce qui arrive !

Je sais qu’à décrire ainsi ce roman, on court le risque de donner l’impression de parler d’un simple thriller. Un chroniqueur d’une célèbre émission littéraire du dimanche soir disait de ce roman qu’il pouvait être comparé à un Stephen King écrit par Claude Simon… et, disait-il encore, on ne voyait pas bien pourquoi Stephen King aurait écrit comme Claude Simon ni pourquoi Claude Simon aurait eu besoin d’une intrigue à la Stephen King… mais de tels propos ne sont que galléjade, Mauvignier n’est ni Stephen King ni Claude Simon, ni même Simenon, il invente un style, un texte, une forme narrative. L’histoire qu’il nous raconte est d’une sinistre banalité quand on y regarde de près, des faits divers bien pires emplissent nos campagnes sans qu’on n’y fasse plus de cas. Après tout, l’histoire de Gregory ou celle de Lelandais sont pires et se terminent bien plus mal, mais c’est du côté de ce genre d’histoire qu’hélas il nous faut regarder pour analyser et comprendre l’épaisseur tragique d’une certaine ruralité. Quand vivre à la campagne décidément n’est pas tout à fait une sinécure.

Loin de se limiter à une intrigue, ce roman nous parle de très nombreux sujets. Le ressentiment en premier lieu. Je sais que Cynthia Fleury a écrit un livre là-dessus, que je n’ai pas encore lu mais dont je connais déjà certains aspects : le ressentiment serait à la source des crises que nous traversons, lesquelles ne pourraient être évitées que par davantage d’attention mise par les citoyens mieux lotis à l’égard de ceux que la vie a définitivement blessés par manque d’amour, manque de reconnaissance ou tout simplement par ce que les gens qui souffrent ainsi nomment « manque de respect » (alors même que souvent c’est eux qui en ont manqué, qui ont cru qu’on pouvait s’en dispenser au prétexte que l’on s’était senti victime). Le ressentiment sourd ici pour des raisons que je ne saurais dévoiler. L’amour aussi, aussi curieux que cela puisse paraître à première vue, au début frappant par son manque (si on excepte cet amour filial pour la jeune Ida) puisque Marion nous paraît bien froide et Patrice bien malheureux de cette froideur, mais à la fin, vous le verrez, vécu enfin comme délivrance, comme quand on est perdu, sans considération pour autrui et qu’un jour, par la survenance d’un imprévu, on se retourne pour reconnaître qui sont nos vrais amis, ceux et celles sur qui l’on peut compter, alors à ce moment, l’homme le plus lourdingue, le plus blaireau peut-être pourra gagner ses galons d’amabilité auprès de celle qui l’a dédaigné longtemps mais pourtant trouve aujourd’hui en lui ce dont elle a toujours manqué. Roman optimiste alors ? Peut-être en effet. Et puis autre thème l’écriture, bien sûr, qui ici se confond avec la peinture (cette espèce de voyage immobile qu’est la peinture) tant il est vrai que peinture et écriture parfois se rejoignent et que ce sont deux pratiques qui poussent dans ses derniers retranchements l’appréhension, que dire, l’étreinte du monde.

Et finalement encore, roman sur la ruralité, sur ce qui reste d’un monde de paysans à l’heure industrielle, que les familles tirent leurs revenus autant du travail des champs que de celui accompli dans les petites villes d’à côté, où la voiture est indispensable, qu’on usera jusqu’à la corde, où l’homme paysan aurait bien pu finir sa vie seul au milieu de ses vaches si une circonstance spéciale n’avait pas conduit vers lui une femme venue d’ailleurs. La ruralité de plus en plus modifiée par l’apport de gens qui viennent de cet ailleurs, des villes, de Paris même, de gens qui n’en ont pas les codes, choquent par leur tenue, éloignent par leur langage, un peu trop châtié, un peu trop riche, un peu trop correct, introduisant des pratiques nouvelles, art, littérature, là où de tous temps de telles activités ont été absentes, considérées comme apanage des riches et des citadins.

Histoires de la nuit parle donc de tout ça, et de bien d’autres choses encore. « Histoires de la nuit » parce que c’est le titre du livre que Marion lit chaque soir à Ida avant de s’endormir, des histoires qui sont loin d’être des contes de fée, des histoires tragiques parce que, sans doute, il faut bien qu’on s’habitue à ce que sera notre vie, plus tard.

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Du temps où les librairies permettaient de belles rencontres

Le premier livre que j’ai lu de Sarah Chiche m’avait dérouté. Cela commençait comme un roman d’amour populaire où les personnages principaux auraient toutes les qualités, l’homme un grand musicien internationalement connu, et la femme d’une beauté extraordinaire comme dans un roman-feuilleton. Et puis tout à coup les choses s’étaient assombries, et bien assombries… On finissait par comprendre que la jeune écrivaine racontait sa propre tragédie familiale, et par la suite, je fus captivé par ce récit qui, à vrai dire, était une suite de fragments, sans liens apparents entre eux… jusqu’à ce qu’on en trouve, et que l’on comprenne que tout cela se passait sur au moins trois générations et qu’il était question de transmission entre mères et filles, transmission le plus souvent douloureuse parce que celle de la mélancolie ou « bipolarité ». Parmi ces personnages qui déchiraient la trame du livre, figuraient des hommes, le grand père volage parti en Afrique et qui y faisait venir sa fille (donc la mère de l’autrice) où il la livrait à des trafics odieux, et puis le père, celui, donc, qui était tombé follement amoureux de cette fille. Le père de Sarah. On ne disait guère plus de celui-ci. Dans le roman suivant, paru en cette rentrée, Saturne, on en apprend davantage. C’est en mai 2019, au cours d’une rencontre littéraire à Genève que le fil a été renoué entre la romancière et la famille du père. Et elle nous raconte l’autre face de son histoire, celle tournée côté père, histoire d’une famille qui vivait en Algérie depuis la lointaine fuite des Juifs hors d’Espagne et qui avait fait fortune au temps de la colonisation française, dont un aspect voulait contribuer à l’amélioration de l’état sanitaire des populations… élan sans doute vertueux mais qui devait vite rencontrer ses limites, la colonisation étant et ayant été toujours ce qu’elle est dans les faits, un asservissement des masses autochtones. Ces limites avaient entraîné soulèvements, guerre et libération puis départ des dénommés « pieds-noirs » vers une métropole inconnue où on leur interdit, par punition, de rejoindre Paris afin de s’y installer. Le grand-père Joseph toutefois n’en eut cure et finit par reproduire sur le continent les structures hospitalières qu’il avait dû quitter sur l’autre rive de la Méditerranée. Histoire de famille avec de gros sous, vie matérielle aisée qui finit par étouffer la jeune Sarah. Vie familiale pleine de tensions (mais en est-il qui en soient exemptes?), un père et une mère venant d’horizons très différents, avec un père follement amoureux de sa femme, mais qui hélas, meurt de la leucémie quand la petite fille n’a que quinze mois.

Sarah Chiche est un écrivain français. Elle est également psychologue clinicienne et psychanalyste.

On pourrait dire que Sarah Chiche, que j’ai écoutée l’autre mercredi, lorsque les librairies étaient encore ouvertes et qu’il était encore possible de s’attarder un peu à l’heure du couchant, ne fait que raconter une histoire connue, celle d’une orpheline ayant perdu son père trop jeune ou bien celle d’une famille de pieds-noirs condamnés à tout reconstruire à partir des années soixante, mais Sarah Chiche est une écrivaine et elle appartient à cette espèce de gens qui pensent que seule l’écriture va leur permettre de renouer les fils de leur vie. Sur cette notion de fil, justement, elle dit que s’il y a des vies qui ne sont faites que d’un, pour d’autres il s’effiloche par moments et pour d’autres encore il se rompt et on doit alors remettre les bouts ensembles. On ne « refait pas sa vie » car il n’y a pas de discontinuité, on reprend le fil, même s’il était dans un fichu état. On ne fait pas non plus son deuil des personnes mortes, on continue de vivre avec, et la littérature est ce lieu privilégié où coexistent les vivants et les morts. Toute vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort […] Or, il arrive que nul ne sache dire quand cela commence. A quel moment exactement, au lieu de continuer à traverser avec regret les souvenirs d’une enfance et d’une adolescence qui ne nous ont donné ni l’amour ni la sécurité affective dont nous aurions eu tant besoin, au lieu de faire face aux problèmes généraux de la vie d’adulte – ses échecs, ses coups de boutoir, ses moments de découragement – avec une aimable docilité, nous décidons de nous vouer à l’ardeur et à la démolition d’un monde et, nous vouant à l’ardeur et à la démolition de ce monde, nous sommes prêts à en mourir. L’amour devient parfois le vecteur de ce crime parfait. C’est ainsi qu’elle parle de cet amour fou et en même temps funeste qui fut celui de ses parents, et au-delà de la mort du père et de la folie de la mère, elle doit recueillir les cendres de cet amour-là, ce qui n’est guère facile, on s’en doute. D’où pour elle-même cette descente aux enfers qu’elle connaît autour de ses vingt-cinq ans, qui la conduit au naufrage c’est-à-dire à la dépression morbide. Que faire lorsqu’il ne reste d’une famille que la grand-mère et l’oncle et que la mère délire ? Quand la grand-mère et l’oncle sont ceux qui ont rejeté la mère, quand la mère a tout fait pour que sa fille les déteste ? Bien sûr, au début, on se débat, on se révolte : on veut aimer et la mère et l’oncle, et la mère et la grand-mère, et la mère et la tante, et la mère qui se comporte comme un enfant et les enfants de l’oncle […] Puis un jour, survient le désastre : on est sommé de choisir son camp. Si tu aimes ton oncle, ta tante, ta grand-mère et tes cousins, c’est donc que tu ne m’aimes pas. Tu sais eux, ils n’aimaient pas ton père et ils ne t’aiment pas non plus, ils n’aiment que le fric. Alors un jour, quand meurt la grand-mère, laquelle n’a toujours en réalité rêvé que d’apporter tendresse et consolation à l’enfant Sarah, celle-ci qui en prend conscience, ne peut que se réfugier dans la haine de soi. J’étais le visage du pire. J’avais tout raté avec une obstination qui ne relevait pas de la distraction et ne tolérait donc aucun pardon. D’où il suit des pages profondes et sombres sur la dépression, lorsqu’elle s’enferme dans une triste chambre d’hôtel à deux pas de chez sa mère, et qu’elle y reste des semaines, la certitude dit-elle qu’elle ne pouvait pas se tuer puisqu’elle était déjà morte. Heureusement, elle sera sauvée in extremis, et se retrouvera dans une autre chambre, chez sa mère. Alors viendra la blancheur des cliniques.

Si ce roman s’intitule « Saturne » c’est parce que le père avait envoyé une fois une carte retrouvée plus tard comportant la fameuse gravure de Goya, où le monstre engloutit ses enfants. C’est que Sarah Chiche s’est sentie elle aussi absorbée, dévorée. Et puis, un jour, heureusement, on lui montrera un film, un de ces Super 8 que l’on faisait autrefois et elle s’y reconnaîtra aux côtés de son père, et là, ô miracle, elle aura enfin la preuve que ce père si tôt disparu, elle l’avait aimé et que, bien sûr, il l’avait aimée.

Sarah Chiche est maintenant écrivaine et psychanalyste. Certains critiques disent percevoir dans son écriture des traits qui rappellent un peu trop la psychanalyse, je n’en ai pas perçu, ou bien cela ne m’a pas gêné car elle ne fait référence à aucun concept freudien, voire pire… lacanien (!) [ceci dit avec ironie, bien entendu, et ne visant ni Freud, ni Lacan, mais plutôt lesdits critiques].

Aujourd’hui, elle vit, et on en est bien heureux quand on la voit, si distinguée et si belle dans sa robe noire, fendre la foule de ses lecteurs (ou futurs lecteurs), après qu’elle a été interrogée avec beaucoup de talent par une jeune libraire qui nous faisait partager son trac et son admiration.

Elle n’en finit pas de dire ce qu’elle doit à la littérature, et on perçoit, au travers de ce qu’elle dit, que, selon elle, il y aurait deux sortes d’écrivains : ceux qui pensent qu’il faut avoir beaucoup vécu pour commencer à écrire une ligne (on se souvient du célèbre passage des Cahiers de Malte Laurids Brigge où Rilke dit : « Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses… ») et ceux qui pensent au contraire qu’il faut avoir écrit pour pouvoir commencer à vivre…

Ce livre, comme d’autres qui sont parus en cette rentrée (notamment le « Yoga » d’Emmanuel Carrère) réactive la question du sujet dans la littérature, question de celui qui dit « je ». On a vu que le livre de Carrère jouait plus ou moins adroitement de la frontière entre réel et fiction (au point que cela est devenu un sujet de polémique) et j’avais dit dans un de mes billets précédents que l’ambivalence était d’autant plus forte que la manière de parler de soi prenait souvent un air désinvolte, que le passage par exemple par la case « psychiatrie » laissait en souffrance bien des interrogations et que l’on aurait aimé à ce moment-là que l’auteur entre plus à fond dans l’exploration de soi. Il n’en est pas ainsi pour Sarah Chiche, qui joue le jeu du « je » avec, semble-t-il, une parfaite loyauté. Mais, me demandera-t-on peut-être : d’où vous vient cette exigence que l’auteur aille si loin dans cette exploration ? De quel voyeurisme en vous cela sourd-il ? Aïe, dure question, en effet. Comme si l’on pouvait exiger d’un écrivain qu’il se déshabille pour nous… et pourtant, c’est bien lorsque le livre nous donne cette impression de vérité que nous sommes le plus convaincus, entraînés. Je ne sais plus qui disait (entendu sur France Inter dans l’émission « remède à la mélancolie », Pierre Dumayet peut-être) que la lecture était plus importante que l’écriture, voulant dire par là sûrement que lorsque nous lisons, nous cherchons justement à écrire un peu de nous-mêmes au travers de ce qu’un autre a écrit, la lecture comme puissance deux de l’écriture, en somme. Frédéric Boyer, dans un article récent du Monde des Livres, va dans ce sens en disant à propos de la fiction et de l’auto-fiction : La vie de l’autre, personne aimée ou haïe, n’existe jamais pour moi sans cette puissance d’imagination par laquelle je m’invente autrui. Ce qui signifie également que celle ou celui qui « se reconnaît » dans un écrit confronte sa propre fiction de lui-même à la fiction de l’écrivain.

Cela mérite qu’on y réfléchisse quand la mode est aux épanchements de soi sur les réseaux sociaux et que chacun pense au fond de lui-même, semble-t-il, que tout ce qui lui passe par la tête est digne d’être montré, exposé, brandi à la face de l’autre en attendant au mieux que celui-ci nous reconnaissance authentiquement comme frère ou sœur, et au pire qu’il se contente de nous « liker ». Qu’est-ce que cette nouvelle présence au monde qui prend tous les airs d’une présence virtuelle mais qui pourtant nous semble être un ultime accommodement avec le monde, une ultime manière de dire qu’on persiste à exister ? Une ultime manière de faire bloc, de constituer des réseaux par lesquels puissent encore circuler nos affects, nos désirs, et nos reconnaissances ou manques de reconnaissance réciproques ? Mais la virtualité de cette présence est frustration. Heureusement le livre est là, le livre demeure pour rappeler à davantage de concret, même si, comme je le fais ici, nous l’utilisons comme support ou même comme prétexte pour une circulation de paroles parmi les êtres virtuels que, pour beaucoup de ceux qui nous font l’amitié de nous lire, nous devons nous résigner à être.

NB: « pour rappeler à davantage de concret » ai-je dit, mais qu’est-ce que le concret ? Paul Langevin disait que ce n’était jamais que de l’abstrait auquel nous nous étions habitués. Mais plus encore, le « concret » est toujours relatif, c’est une strate dans la hiérarchie des discours, la strate la mieux établie, la plus stable, celle qui nous rassure lorsque nous tentons de faire le recensement des formes de vie qui nous entourent. Le concret, bien sûr, c’est nos sentiments, nos émotions, ce à quoi justement nous ne pouvons donner une forme tangible et bien définie que par l’écriture et s’exprime donc dans la littérature, ce pourquoi elle est indispensable.

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L’hommage du Buis, la lettre de monsieur Germain

Buis-les-Baronnies, ce mercredi 21 octobre, vers 11 heures, rassemblement devant le collège Henri Barbusse en hommage à Samuel Paty, le professeur assassiné (décapité) par un terroriste islamiste de nationalité tchétchène. Un nombre assez élevé de personnes (plusieurs dizaines) pour une si petite ville (toutes masquées bien entendu), qui comprennent visiblement des profs, des parents, des élèves. Discours d’une enseignante, sobre, qui dit la volonté des enseignants de continuer à se battre pour le « vivre-ensemble » de tous et de toutes. Après cela, ceux qui le souhaitent sont conviés à un débat en plein air qui a lieu dans la cour du collège, animé par un professeur. Nous sommes un nombre plus réduit, mais sentons la détermination de chacun, le désir de dialogue et surtout celui d’écouter les autres. Un professeur du collège, dont on ne sait pas ce qu’il enseigne (mais pas l’histoire-géographie), finit par lâcher le morceau sur ce qui apparaît comme le ressenti très fort de la communauté éducative : le manque de soutien de la hiérarchie – et encore sans doute est-ce un euphémisme. Tout le monde sait ce qu’il en est du « surtout pas de vague ». Il est bien avéré que l’enseignant assassiné s’est attiré ce genre de remarque de la part de sa principale, puis de l’inspecteur, on lui aurait ainsi demandé de façon réitérée de faire des excuses publiques, ce qu’il a évidemment refusé. Ce « pas de vague » soulève le cœur… il me vient aussitôt à l’esprit une situation vécue où, en tant que parent, il m’avait semblé nécessaire d’alerter un proviseur sur la circulation de drogue dans son lycée et où le « pas de vague » m’avait été objecté de façon impérative, situation dont ma fille était ressortie victime, « priée d’aller continuer ses expériences dans un autre établissement ». Il apparaît de plus en plus que tous ceux qui forment la chaîne de commandement au sein de l’Education Nationale, qui commence assez bas au niveau du principal ou du proviseur pour se terminer bien évidemment à celui du ministre, sont compromis dans cette conspiration du silence qui dure depuis des décennies. On peut penser qu’au départ ce fut « pour la bonne cause » ainsi qu’on le dit parfois, c’est-à-dire une façon de regarder ailleurs pour que personne ne se sente gêné, voire stigmatisé, mais le temps aidant, les bonnes intentions se sont transformées en lâcheté et en fautes. On a fini par tout accepter, les refus de cours de gymnastique sous des prétextes bidon, les silences sur la Shoah, les glissements rapides sur les œuvres essentielles comme celle de Voltaire, voire même de Stendhal au prétexte qu’il décrit des scènes donnant trop de place à l’amour sensuel.

Un deuxième intervenant, qui n’était pas un professeur de ce collège mais semblait y être connu et avoir une bonne connaissance de la problématique liée à l’islam, ajoutait aux propos de celui qui l’avait précédé que les enseignants n’étaient pas assez pourvus des outils théoriques nécessaires pour faire face à ces agressions multiples. Il disait qu’il fallait rappeler sans arrêt que le problème n’était pas celui de l’islam contre les autres, mais bel et bien celui d’une minorité d’islamistes contre tous les autres, y compris la grande masse des musulmans, et que pour preuve on pouvait constater que 90 % de leurs victimes dans le monde étaient des musulmans, ayant seulement le tort de ne pas les suivre dans leurs délires fanatiques et/ou politiques. Il rappelait par exemple que la burkha n’avait rien à voir avec l’islam, ayant été introduite en Afghanistan par les Pachtouns bien avant que ceux-ci ne fussent convertis à cette religion. Une jeune fille, élève du collège, le confirmait : elle se sentait menacée, plus peut-être que ne le sentent des chrétiens ou des athées, simplement parce qu’étant elle-même musulmane, elle ne portait pas le voile de la manière désirée par les salafistes.

Evidemment, la question du colonialisme est posée, comme une proposition timide de dire que tout cela n’arriverait pas s’il n’y avait eu dans le passé conquête et occupation de la part des puissances coloniales : ne faudrait-il pas enseigner mieux le fait colonial ? Ce à quoi les professeurs répondent que la colonisation est bien enseignée à l’école et que, hélas, ce n’est pas cela qui est susceptible d’éviter les actes terroristes… les deux derniers attentats ont été commis en France par un Pakistanais et par un Tchétchène dont on voit mal le lien avec le colonialisme français. Le djihadisme est autre chose qu’une réaction violente au colonialisme passé (et hélas encore présent), cette réaction-là, on peut la comprendre quand elle s’exprime par des demandes d’indemnisation pour les souffrances subies, mais de cela il n’est jamais question. Il n’est question que d’étendre un territoire soumis à la loi de la Charia au nom d’une volonté hégémonique qui s’exerce depuis des puissances moyen-orientales.

Comme le disait l’historien Denis Peschanski sur France-Inter, l’enjeu n’est pas « de revanche » ou de « réparation », il est dans la menace que serait pour les états islamiques du Moyen-Orient, l’existence d’un « islam des Lumières » tel qu’on souhaiterait le voir se développer en France, et les propos d’Emmanuel Macron à ce sujet sonnent sûrement comme des appels au djihad plus pressants encore que ne le sont les condamnations proférées du bout des lèvres par les autres pays occidentaux.

Regarder le monde aujourd’hui ne peut que nous remplir d’un sentiment d’angoisse et de solitude : aux Etats-Unis, pendant que la droite et l’extrême droite surfent sur cet événement horrible à des fins de sur-exploitation politique dans le sens voulu par Trump, les intellectuels de gauche détournent pudiquement le regard et ne veulent voir dans ce crime que le fait « qu’un policier a tué dans la rue une personne qui était soupçonnée d’avoir commis une agression » (New York Times). Bref, encore une bavure policière. Les mots de « djihadisme » et « d’islamisme » ne sont pas prononcés… de peur d’offenser la partie musulmane de la population, comme si, en Europe, on avait banni le terme de « nazi » afin de ne pas offenser la nation allemande… Leurs équivalents canadiens ne sont pas en reste : emberlificotés dans une histoire à propos d’une professeure exclue de l’université d’Ottawa pour avoir prononcé le mot « nègre » dans un cours portant sur les représentations des identités sexuelles dans l’art (ayant comparé l’évolution du mot « queer » à celle du mot « nègre »), ils n’ont guère de temps pour s’appesantir sur un fait divers qui frappe la nation désormais honnie. Ne comprenant même pas que la langue possède des ressources pour signaler que l’on ne prend pas à son propre compte un terme que l’on emploie, comme les guillemets ou la mention « le mot x », ils ne parlent plus que « du mot en n » ou « du mot commençant par la lettre n», comme les petits enfants qui pensent qu’on les grondera s’ils prononcent un gros mot, même « en mention », et disent, pour éviter cela, « le mot en c. » ou « le mot en p. »… Cet infantilisme est décourageant, il signifie notamment la piètre estime que ces intellectuels ont pour ceux qu’ils croient ainsi défendre en les soupçonnant de ne pas être capables de comprendre l’usage des guillemets… c’est dire…

On l’a compris, j’ai envie de dire ici ma colère contre ces aveuglements, ces compromissions, ces membres de l’élite anglo-saxonne qui regardent ailleurs quand se déroulent des tentatives de prise de pouvoir qui les menacent autant que nous, ainsi que leur incompréhension crasse, notamment, de ce qu’est Charlie Hebdo et du rôle des caricatures.

L’écrivain Pierre Jourde a récemment écrit un texte très utile que je ferai lire à coup sûr à tous mes petits enfants, où il rappelle ceci :

L’esprit des lumières s’est opposé aux persécutions religieuses, au fanatisme religieux, à la superstition. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter Calas, condamné à l’atroce supplice de la roue, parce qu’il était protestant et qu’on le soupçonnait d’avoir tué son fils parce qu’il voulait se convertir au catholicisme. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter le Chevalier de la Barre. Ce garçon de vingt ans est torturé et décapité pour blasphème. On lui cloue sur le corps un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et on le brûle.

La Révolution française, puis les lois de la laïcité, qui s’imposent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, vont dans le même sens : empêcher la religion catholique, qui est pourtant celle de l’immense majorité des Français, d’imposer sa vérité, son pouvoir, de torturer et de tuer pour impiété ou pour blasphème, et faire en sorte que toutes les religions aient les mêmes droits, sans rien imposer dans l’espace public. Car c’est cela, la laïcité.

Mais le catholicisme n’a pas abandonné si facilement la partie, même après avoir perdu le pouvoir, il voulait encore régner sur les esprits, censurer la libre expression, imposer des visions rétrogrades de l’homme et, surtout, de la femme. En 1880, puis encore en 1902, il a fallu expulser de France tous les ordres religieux catholiques qui refusaient de se plier aux lois de la république. Pas quelques imams : des milliers de moines et de religieuses. Ça ne s’est pas passé sans résistance et sans violences.

La critique, la satire, la moquerie, le blasphème ont été les moyens utilisés pour libérer la France de l’emprise religieuse. Tant que la religion était religion d’état, ceux qui le faisaient risquaient leur vie. Puis l’Eglise catholique a fini par accepter d’être moquée et caricaturée. Elle a accepté les lois de la démocratie. Les caricatures et les blasphèmes étaient infiniment plus durs et plus violents que les caricatures assez sages de Mahomet, chez les ancêtres de Charlie Hebdo, qui s’appelaient par exemple L’Assiette au beurre, et plus récemment, il y a une cinquantaine d’années, Hara-Kiri, et de nos jours dans Charlie Hebdo, beaucoup plus durs avec le Christ qu’avec Mahomet. Imaginez qu’un artiste comme Félicien Rops représentait le Christ nu, en croix, en érection, avec un visage de démon ! Et « Hara-Kiri » la sainte vierge heureuse d’avoir avorté ! Personne ne les a assassinés. Au contraire, en 2015, une revue catholique a publié des caricatures du Christ par Charlie Hebdo ! Pour montrer qu’ils étaient capables de les accepter.

Bel hommage fut rendu ce mercredi dans la cour de la Sorbonne, avec notamment un discours de Jaurès datant de 1888 suivi de la fameuse lettre d’Albert Camus à son instituteur (et d’un discours ferme et plus que correct d’Emmanuel Macron). Ce que l’on sait moins et que j’ai appris grâce à mon ami Serge, le comédien (qui habite au Buis, justement), c’est qu’à cette lettre existe une réponse, aussi belle que l’envoi qui la motive, où monsieur Germain dit, entre autres choses, ceci :

Avant de terminer, je veux te dire le mal que j’éprouve en tant qu’instituteur laïc, devant les projets menaçants ourdis contre notre école. Je crois, durant toute ma carrière, avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant : le droit de chercher sa vérité¹. Je vous ai tous aimés² et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il était question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion³. Je sais bien que cela ne plaît pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique. A l’École normale d’Alger (installée alors au parc de Galland), mon père, comme ses camarades, était obligé d’aller à la messe et de communier chaque dimanche. Un jour, excédé par cette contrainte, il a mis l’hostie « consacrée» dans un livre de messe qu’il a fermé ! Le directeur de l’École a été informé de ce fait et n’a pas hésité à exclure mon père de l’école. Voilà ce que veulent les partisans de « l’École libre » (libre.., de penser comme eux). Avec la composition de la Chambre des députés actuelle, je crains que le mauvais coup n’aboutisse. Le Canard Enchaîné a signalé que, dans un département, une centaine de classes de l’École laïque fonctionnent sous le crucifix accroché au mur. Je vois là un abominable attentat contre la conscience des enfants.

Des mots qui nous ramènent à une époque un peu lointaine mais qui prouvent, si cela était nécessaire, que le maintien de la laïcité n’est pas une attitude « anti-islam », mais une volonté qui s’est d’abord montrée contre le catholicisme. Vous vous en prenez « à la religion des pauvres » disent les intellectuels « de gauche » canadiens, que n’auraient-ils pas dit en ces temps anciens où le catholicisme était bien la religion obligatoire des pauvres et des ignorants. Religion des pauvres quand on entend par là celle des plus démunis, mais certainement pas quand on prend en compte les richesses matérielles des clergés.

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Que peut la violence des hommes contre la beauté? (Dai Sijie et « les caves du Potala »)

Le Sage et le Doux Quatorzième nous enseigne qu’il faut distinguer entre attachement et compassion. Lorsque nous sommes, dit-il, sous l’emprise de l’attachement, nous avons tendance à voir les autres en termes de « nous » et « eux ». Aujourd’hui, le monde est plus interdépendant que jamais, c’est pourquoi nous avons besoin d’un sens aigu de l’unité de tous les êtres humains. Nous devons tenir compte de l’humanité tout entière. Nous devons comprendre ce que nous avons en commun avec tous les autres. Parole intéressante parce que, dans notre langage ordinaire, bien souvent nous confondons attachement et compassion : comment ne pas éprouver de la compassion pour un être sans lui être profondément attaché ? Mais la compassion n’est pas la pitié, ni la commisération, elle sonne plutôt comme un principe métaphysique qui ne dit rien d’autre que l’interdépendance objective dans laquelle nous sommes tous, en tant qu’humains et même au-delà, jusqu’à toucher l’ensemble du vivant. C’est en cela que la pensée bouddhiste est très moderne, à la fois écologiste et attentive au respect de toute vie. Alors que l’attachement reste rivé à un ego, la compassion embrasse l’universel. Parole de paix qui nous amène à la question : y a-t-il encore autour de nous davantage parole de Paix que celle du Doux et du Sage Quatorzième ? Qu’adviendra-t-il quand il aura disparu ? Sans doute la dernière vraie parole de paix sera éteinte… (ne doutons pas que le régime chinois mettra tous les bâtons dans les roues à un remplacement opéré par les seuls Tibétains) et je crois qu’il faut bien mesurer la portée de ces mots. Il fut un temps, fin des années quatre-vingt dix où nous étions nombreux à nous réjouir de l’importance soudaine prise en Occident par la pensée bouddhique d’origine tibétaine, en parallèle d’ailleurs avec une certaine renaissance se faisant lieu en Asie et notamment en Chine : belle promesse d’un avenir meilleur et pacifique, d’amour entre les peuples et de quiétude. Il n’en a rien été et le Dalaï-Lama que je m’obstine à désigner comme le Très Doux n’est plus qu’un moine vieillissant qui s’adresse à un modeste groupe de fidèles. Il est l’anti-Trump, l’anti-Poutine, l’anti-Xi, tout cela à la fois et pourtant aucun de nos dirigeants ne tente d’écouter ce qu’il a encore à nous dire.

***

J’ai lu le dernier roman de Dai Sijie (non retenu pour le Goncourt!) qui s’intitule « Les caves du Potala », amusant clin d’œil sans doute aux « Caves du Vatican » afin de mieux renvoyer les fossoyeurs de la culture tibétaine à leur triste réalité de pauvres escrocs sans envergure. Ce roman pousse au paroxysme l’idée très bouddhiste selon laquelle le seul joyau, la seule richesse se trouve à l’intérieur de nous, et que notre cerveau a la capacité de créer à tout moment une réalité qui surgit et engloutit toute la laideur d’un monde. Le récit porte sur le vieux Bstan Pa, peintre de tankas, lui-même disciple d’un peintre ancien du nom de Snyung Gnas qui a suivi les pérégrinations du Grand Treizième, y compris quand celui-ci fut convoqué à la cour impériale du temps de l’impératrice Cixi. L’action principale a lieu en 1968 pendant la Révolution Culturelle (mais se déroule aussi dans plusieurs périodes du passé, selon une belle construction narrative de la part de l’auteur). Une troupe de gardes rouges, « étudiants des Beaux-Arts » fanatisés conduite par un homme particulièrement cruel se faisant appeler « Le Loup », sème la terreur, détruit les temples, ensevelit sous des flots d’excréments les plus beaux stupas et s’en prend au vieux peintre à qui on veut faire avouer les pires crimes contre-révolutionnaires comme d’avoir pratiqué un autre art que celui recommandé par les canons de l’orthodoxie maoïste. Au cours des fouilles et pillages, ils sont tombés sur une peinture originale au milieu des motifs religieux, celle d’une splendide naïade nageant nue dans un lac, et ils veulent faire avouer à Bstan Pa qu’il était un pourvoyeur d’images licencieuses pour son maître le Dalaï-Lama. La toile en question a fini dans les flammes avant même que « Le Loup » n’ait pu la contempler (car même le plus ignoble des personnages est attiré par la beauté) et le vieux peintre se remémore l’épisode de sa vie où il a connu cette femme. Alors que le bourreau veut achever l’artiste, en bandant sa tête au moyen d’une ceinture de cuir enserrant deux os de yack mis au niveau des tempes pour qu’à chaque tour de resserrage, ceux-ci pénètrent dans le cerveau jusqu’à faire jaillir les yeux du moine hors de leur orbite, le peintre tente de refaire dans sa tête le tableau adoré, se concentrant sur tous les détails du corps de la jolie paysanne, jusqu’à en oublier les tortures qu’il subit. A la fin, l’eau du lac peint sur la toile déborde de son récipient et parvient à noyer le bourreau.

On peut bien entendu trouver ce récit naïf et penser que telle chose ne se produira jamais… C’est pourtant une bien belle métaphore de ce que l’esprit peut apporter même aux plus sombres périodes de notre histoire. Dans un tout ordre d’idées, on pensera à Evariste Galois jetant sur le papier les rudiments de la théorie des groupes la veille de sa mort ou bien à Jean Cavaillès écrivant le plus ardu livre de philosophe du XXème siècle au fond d’une prison nazie avant d’être exécuté.

Aujourd’hui où un enseignant vient de se faire décapiter par un barbare aussi fanatisé que « Le Loup » de l’histoire de Dai Sijie, on ne peut s’empêcher d’établir un parallèle. Fanatisme religieux et fanatisme révolutionnaire se rejoignent dans la cruauté et la volonté d’assouvir l’esprit dans ses formes les plus hautes (qui comprennent l’art, la science, mais aussi le désir de faire partager son savoir, et d’éduquer ses proches), celui-ci y répond par davantage encore de recherche, de contemplation et d’ouverture aux autres.

NB : rappeler ici que le bouddhisme n’est pas une religion puisqu’il est étranger à toute transcendance, qu’il ne s’en remet à aucun Dieu, ni à aucune fatalité, tentant simplement de réunir les humains autour d’un gouffre constamment présent qu’il nomme vacuité. La vacuité, autrement dit le vide, dont nous sommes originaires et vers où nous retournons, la compassion étant son envers positif. Rien d’autre… quelle meilleure pensée pour le temps présent ? De plus, une spiritualité qui n’est pas allergique à la science : chaque fois que le Dalaï-lama le peut, il dialogue avec des scientifiques, ce fut ainsi le cas lorsqu’il vint à Grenoble il y a plus de trente ans de cela et qu’un colloque fut organisé à cette occasion avec les meilleurs physiciens du campus.

Le Potala à l’été 2005 – photo A.L.
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Jour de tristesse et d’accablement

On a beau vouloir s’en détourner, l’actualité toujours nous rattrape. Je ne me sentirais pas de disserter sur un quelconque sujet intellectuel (littéraire ou scientifique) le jour où le plus abominable des crimes a été commis. Je sais bien que cela ne semble pas beaucoup déranger les chroniqueurs, qui parlent allègrement au début de leur journal du « meurtre d’un professeur de collège dans la ville de Conflans-Ste-Honorine » presque comme d’une banalité. Et pourtant, ne conviendrait-il pas d’user de mots plus forts ?

Ce qui vient d’arriver outrepasse ce à quoi nous étions habitués jusqu’ici. Homme décapité. Photo du crime diffusée sur les réseaux sociaux. Revendication haute et forte. Traces évidentes sur le Net d’appels au meurtre (il y eut divulgation de l’adresse, dévoilement de l’emploi du temps de la victime pour qu’on puisse l’atteindre plus facilement). La guerre sur notre sol, après qu’elle ait eu lieu en Syrie, au Maghreb, en Afghanistan. Prémisse de guerre civile.

Doit-on être en colère ? Les mots d’une dame rencontrée en ville l’autre jour me font sourire, elle voulait savoir si j’étais en colère… mais tout ce qui nous arrive dépasse la notion de colère. Comme si la colère allait nous ouvrir les portes de la consolation là où il n’y a pas de consolation possible. C’est d’ailleurs ce que disait la romancière Sarah Chiche ce mercredi à la librairie « Le Square » lorsqu’elle se défendait bien de chercher la consolation, voire de faire son deuil (à propos de son père décédé quand elle avait quinze mois ou de sa grand-mère, morte elle aussi, mais bien plus tard). On ne fait pas son deuil, les morts continuent d’exister en nous, on ne se console pas des tueries et des massacres qui sont tous, quoiqu’il advienne, tueries et massacres. J’entends par là qu’il est inutile d’ajouter des adjectifs à l’abjection, massacres anti-sémites, massacres colonialistes, massacres islamistes, tous dans le même sac : des massacres. Il se trouve qu’aujourd’hui l’horreur s’écrit avec le mot « islam », nous n’allons pas nous laisser tuer pour autant. Bien sûr les musulmans ne sont pas fautifs, en tant que personnes, qu’humains, pas plus que n’est responsable de la Shoah le premier Allemand que je rencontre dans Berlin… (même si son père ou son grand-père… peut-être). Mais le fait est là : une force de haine et de volonté totalitaire se répand dans le monde et notablement en France et bien sûr, nous devons nous y opposer de toutes nos forces à nous, ne pas nous laisser influencer par une rhétorique de l’excuse (« il faut les comprendre ») parce que même si l’histoire apporte des causes, elle n’apporte jamais des excuses.

Cette force n’est pas la simple violence qu’exprime une religion (sans doute le sont-elles toutes), elle est, comme le rappelle Jean-Louis Vuillerme, l’émanation de groupes ayant l’appui de pays étrangers qui déclarent la guerre à la France par l’intermédiaire d’individus identifiables qui savent très bien manipuler la « masse des croyants » (tout comme d’ailleurs dans un autre domaine, certains groupes inféodés à l’extrême-droite savent très bien manipuler la masse des incrédules face à la science et à la connaissance en général). Les manipulés sont-ils responsables au même titre que les manipulateurs ? Dans une première approche, on pourra dire que non, que les manipulateurs ont un rôle actif, que c’est d’eux que vient l’initiative, le départ de l’action, ce sont eux qui ont la stratégie d’ensemble, mais en allant un peu plus loin, on se rend compte que rien de leur action n’aurait le moindre impact si les manipulés n’avaient pas consenti à un certain moment à leurs manœuvres. Car enfin, nul ne peut être absout de sa bêtise.

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Court hommage à madame Glück

Notre époque de crises, climatique ou sanitaire, va contraindre les amoureux des voyages à se réfugier dans la plus parfaite des nostalgies. Ils referont dans leur tête les voyages faits autrefois, re-parcourant les rues des grandes villes et les chemins de trekking des cols et des vallées lointaines. Ainsi ce matin, me réveillant, je me projetais tout entier vers San Francisco, ville trois fois visitée au gré des rencontres scientifiques auxquelles participait C. Je prenais le bus direct qui m’emmenait vers Ocean Beach en plein décembre, où se blottissaient frileusement des groupes de jeunes gens, et couraient en tout sens des chiens que leurs maîtres excitaient à aller chercher dans la vague quelque bâton ou ballon trop glissant. Ce jour de décembre, s’inscrivit dans ma mémoire en même temps que dans mon viseur de photographe un jeune couple se dénudant pour traverser toute la plage et se jeter dans l’eau glacée avant de rentrer vers leur tas de vêtements, frigorifiés mais heureux. Je prenais le bus ou le tram pour aller dans toutes les directions, aussi bien Fisherman’s wharf que le Golden Gate ou le quartier de Castro, vers Lombard Street à deux pas de laquelle se dressait encore la maison de bois bleue où vécut Jack Kerouac – sur Russian Hill, ou bien du côté de Misiones, cette autre maison bleue davantage connue des Français puisque c’est Maxime Leforestier qui la chantait autrefois, « c’est une maison bleue au sommet de la colline, on y vient à pied… ». Mais surtout je passais de longues heures à l’angle de Columbus Street et de Broadway dans la Librairie City Lights et juste à côté le bar Vesuvio, très animé en soirée mais vide le matin (il faut bien que les noctambules dorment la journée) et où j’avais pour moi tout seul de grandes tables où je pouvais étaler mes outils de travail car en ce temps-là je travaillais encore et je crois qu’à ce moment-là j’avais une thèse à relire, où je pouvais travailler donc tout en buvant lentement des cafés « regular » qui ne coûtaient que deux dollars…

San Francisco
La belle endormie du bar Vesuvio

Je raconte dans mon blog, en date du 6 décembre 2012, que je fis la découverte, dans la petite pièce consacrée à la poésie de la librairie City Lights, d’une poétesse qui m’était totalement inconnue et dont je pensais qu’elle resterait longtemps méconnue, en tout cas intraduite en Français, mais que, malgré mon mauvais niveau d’anglais, j’étais arrivé à lire, me laissant complètement séduire par ces mots mystérieux qui évoquaient les différents âges de la vie, qui disaient délicatement l’aventure spirituelle d’une vie tout en gardant une belle pudeur. Cette poétesse s’appelait Louise Glück. Je disais sur mon blog que l’une de mes tâches devrait être dans l’avenir d’essayer de la traduire, tâche que je n’accomplis pas, à l’image de mille autres que l’on s’assigne parfois sans jamais mesurer l’ampleur qu’elles pourraient avoir si l’on s’y mettait vraiment, et qui finissent par disparaître de notre agenda mental jusqu’à ce qu’une seconde rencontre, un nouvel événement, viennent nous tirer par l’oreille et nous dire à quel point nous avions eu tort de ne pas persévérer. Louise Glück est aujourd’hui Prix Nobel de littérature et j’en suis heureux pour elle, bien que ne la connaissant pas. Cela confirme que cette petite pièce de la librairie qui vit s’épanouir en son sein les plus grands poètes contemporains de la littérature américaine, les Ferlinghetti, Ginsberg ou Snyder et aujourd’hui encore Jack Hirschmann (rencontré, lui, en chair et en os au cours d’une signature en la même librairie mais au cours d’un voyage plus récent) demeure un lieu plein de trésors où il faut se rendre en premier dès qu’on a posé le pied sur le sol californien. Mais y retournerons-nous seulement un jour ? La politique américaine, les vicissitudes des crises pandémiques, voire les obligations que nous nous créons au vu des risques climatiques et nuisances occasionnées par les vols transatlantiques risquent hélas de nous en dissuader de manière définitive et nous n’aurons plus pour nous consoler que les couvertures des recueils poétiques jaunis dont nous aurons empli nos gibecières.

Ainsi il reste la poésie de Louise Glück, encensée aujourd’hui, à laquelle la revue électronique « En attendant Nadeau » consacre un bel article avec la traduction de plusieurs poèmes, par Claude Mouchard.

Louise Glück

Cela dit une forme de désespoir, d’avancée vers un terme qui ne saurait être autre que notre propre mort, qui est là depuis si longtemps, depuis notre naissance, même s’il y eut un temps où nous pensions pouvoir nous en sortir : « Je me souviens de ce retour à la maison vingt ans avant pour tenter de sauver ce qui pourrait l’être. » En ce temps-là, probablement, la mort nous paraissait joyeuse, comme une délivrance, le feu n’était-il pas ce que nous désirions comme métaphore de nos désirs ? Puis nos désirs se sont enfuis. Notre vie peut-être n’était qu’un rêve. Quand elle dit « je pensais rentrer chez moi », c’est que notre chez moi est tout en dedans de nous, enfoncé très profondément, inatteignable.

Je pensais que j’avais assez souffert.

Je pensais que c’était la fin pour mon corps : le feu
semblait la fin convenant au désir ;
c’était la même chose.

Et pourtant vous n’étiez pas morte ?

C’était un rêve ; je pensais rentrer chez moi. 

Sa « spécialiste » française, Marie Olivier, qui a écrit une thèse sur elle, parle « d’un désir d’écriture pour surseoir à la mort ».

« Inferno» :

Pourquoi vous en alliez-vous?

Je sortais vivante du feu ;
comment est-ce possible ?

Rien n’a été perdu : tout a été
détruit. La destruction
résulte de l’action.

Était-ce un feu réel ?

Je me souvient de ce retour à la maison vingt ans avant
pour tenter de sauver ce qui pourrait l’être.
La porcelaine et le reste. L’odeur de fumée
sur tout.

Dans mon rêve, je construisais un bûcher funéraire.
Pour moi, vous comprenez.
Je pensais que j’avais assez souffert.

Je pensais que c’était la fin pour mon corps : le feu
semblait la fin convenant au désir ;
c’était la même chose.

Et pourtant vous n’étiez pas morte ?

C’était un rêve ; je pensais rentrer chez moi. 

[Quand on pense que certains avaient pensé à Houellebecq comme lauréat possible, on se dit qu’on l’a échappé belle… ]

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Au nom de quelle « pureté »?

La dernière fois que j’ai parlé de politique sur ce blog, ce devait être il y a dix ans, j’avais énuméré les personnalités politiques qui s’offraient à notre suffrage pour dire que finalement aucune ne me convenait, que si peut-être, une : Daniel Cohn-Bendit. Je reçus évidemment une grêle de mots de fureurs et d’indignations. Cohn-Bendit était un vendu (aux intérêts du grand capital, au libéralisme etc.). La personne la plus virulente était un de mes amis qui avait cru malin de se cacher sous un pseudonyme. Notre brouille date de là. Mais Cohn-Bendit, depuis… j’ai toujours de la sympathie pour lui, mais sans plus. Qu’est-ce que la politique, vraiment, et pourquoi en parler ?

Les propos de Geoffroy de Lagasnerie récemment entendus un matin sur France Inter m’ont incité à réagir et donc, de ce fait, à parler de politique.

La politique traite la question du pouvoir au sein des sociétés humaines. La question que nous devrions nous poser immédiatement est donc : pourquoi y a-t-il un pouvoir dans les sociétés humaines ? Pourquoi un pouvoir plutôt que rien. Pourquoi chaque être humain ne serait-il pas son propre pouvoir ? Une réponse courante consiste à dire que le tout est plus que la somme de ses parties, et qu’en conséquence surgit l’entité « société », en sus par rapport à l’ensemble des individus (le mot « individu » est ici utilisé comme terme neutre, renvoyant à ce qui est « indivis », autrement dit non sécable, élément constituant, comme l’est n’importe quel item d’un ensemble), et probablement aussi que, comme l’avait vu Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme » et que les multiples « pouvoirs » individuels se déchireraient entre eux. Encore que, me direz-vous, on ne voit guère de horde de loups se déchirer, et l’on n’est pas sûr qu’ils obéissent à une hiérarchie de pouvoir. Je viens de lire un article intéressant qui remet totalement en cause l’idée que les meutes de loups seraient dirigées par un mâle dominant, le fameux « mâle alpha ». La comparaison avec les espèces animales s’imposerait donc particulièrement.

Avant même qu’on ne parle d’état ou de nation, un pouvoir s’est installé, mais c’était aussi pour protéger les populations qu’il réunissait sous son aile contre les dangers autant extérieurs qu’intérieurs, car dès qu’il y eut un pouvoir il y en eut de multiples et cette multiplicité a renforcé la rigueur avec laquelle chacun s’est exercé.

L’histoire des sociétés humaines s’est faite à coups de guerres, de dominations, de massacres et, pour finir, d’asservissement des vaincus par les vainqueurs. Il n’y a aucune légitimité nulle part, sauf des cadres juridiques construits après coup pour tenter de calmer le jeu provisoirement et éviter un massacre global. C’est là qu’intervient le cadre de la loi, autrement dit le droit qui n’est jamais le droit « naturel », mais résulte de codifications et de règles nécessaires pour apaiser les conflits. L’état de droit est ainsi un état qui s’en remet à la force des textes qui régissent les lois au lieu de s’en remettre à la force pure des clans et des oppositions de toutes sortes. Le conflit a beau faire rage au sein d’une société, si celle-ci est régie par un état démocratique, en dernier ressort, la loi dictera les mesures à prendre. C’est ce qui se passe en général dans les démocraties (occidentales ou non) à la fin notamment de chaque consultation électorale. Ce qui risque de ne pas se passer aux Etats-Unis en novembre si Trump met ses menaces à exécution, ce qui marquerait pour le coup une régression inouïe dans l’histoire des pays démocratiques.

Tout ce préalable me paraît nécessaire avant d’aborder les propositions de Geoffroy de Lagasnerie, dont on parlait sur France Inter il n’y a pas si longtemps. Certes le jeune philosophe lève quelques lièvres et nous fait réfléchir. Non qu’on prenne au sérieux tous ses propos puisqu’il faut faire la part de la provocation, mais on notera l’effort fait pour changer le point de vue, inventer un paradigme nouveau qui ne serait plus celui, presque bicentenaire, d’une lutte des classes vue au travers de schémas mécaniques, mais celui du surgissement d’une subjectivité jusque là écrasée, ce qui apparaît lorsque l’essayiste dit avec aplomb que ceux qui sont d’accord avec lui se reconnaîtront, et qu’il n’est pas d’autre légitimité que celle qu’accorde le fait de se reconnaître dans la portée d’une action qui nous apparaît comme une action juste (et « pure » rajoute-t-il de façon énigmatique). Cette prise de position subvertit le primat de la sociologie dans les luttes sociales, ce qui n’est pourtant certainement pas ce que Geoffroy de Lagasnerie souhaite consciemment (!). Elle pose une édification du social où l’effet d’ensemble, de société, ne repose plus sur une taxinomie mais sur un processus de fusion. Après tout, pourquoi pas ? Chiche !, a-t-on envie de lui dire. Une fusion peut se créer à partir d’un germe : on obtient tous les êtres qui s’y agglomèrent. On fabrique ainsi inévitablement des classes fusionnelles distinctes qui, à terme, forment les vraies « sujets » des affrontements sociaux. Il est alors évident que nous sommes tous à l’intersection de divers germes, et que peut-être notre être même est divisé, partagé, clivé selon ceux qui nous attirent et peuvent être distincts d’un moment à l’autre, ou bien les différents attracteurs vers lesquels nous allons, en prenant ici comme modèle la théorie des attracteurs développée en topologie différentielle. Divisés, clivés nous sommes, ce qui peut expliquer que nous allions au gré de nos adhérences, que nous trouvions à tel instant que les gens de l’état ne sont pas si mal car ils agissent dans le sens que nous souhaitons (en développant le chômage partiel en temps de crise, en finançant à hauteur inimaginable dans le passé la culture et la transition écologique par exemple) et à tel autre que nous les critiquions fortement car décidément ils ne vont plus dans le sens de telle ou telle autre de nos aspirations (quand il balaie d’un revers de main par exemple certaines des propositions de la Convention Citoyenne, comme le moratoire sur la 5G). La place du désir est là. La politique est une question d’inclusion ou au contraire de rejet de nos désirs singuliers dans un ensemble. L’état est une structure, ce n’est pas un sujet ni même un ensemble d’hommes ou de femmes, surtout pas d’ailleurs un tel ensemble, l’état est plus précisément un effet de structure qu’aucune personne, aucun sujet ne saurait accaparer par essence (même si, conjoncturellement, ce peut être le cas), c’est plus qu’une fiction. Le peuple est une fiction, la nation peut-être est une fiction, en cela ils sont relativement… inefficaces (par eux-mêmes), alors que l’état est redoutablement efficace, mais comme pourrait être aussi efficace un autre effet de structure. Effet de structure ? On peut bien sûr s’interroger sur ce que cela signifie. Une illustration donnée par Alain Badiou est ici utile (oui, je sais, Badiou… ça sent un peu le soufre) quand, dans « L’être et l’événement », il part de la notion mathématique d’ensemble pour signifier le multiple et que, se référant à la théorie axiomatique des ensembles, il note qu’il n’est pas possible de parler d’ensemble sans aussitôt créer la notion d’ensemble des parties d’un ensemble, ce qui le mène à une série d’associations d’idées par lesquelles si les ensembles sont les existants alors leurs reflets dans le méta-ensemble que constitue l’ensemble des parties sont les représentations de ces existants, ainsi dit-il, l’Etat tiendrait cette place. L’illustration vaut ce qu’elle vaut (j’ai dit ailleurs qu’il existait d’autres théories ensemblistes, comme la méréologie, qui ne conduisent pas à cette distorsion) mais elle montre ce qu’on peut entendre par « effet de structure ». Il est probable qu’au plan individuel, la conscience soit un tel effet de structure : d’éminents philosophes de l’esprit ont situé comme une énigme le fait que notre cerveau ait besoin d’une conscience pour agir, certains ayant même suggéré qu’il ne s’agissait que d’un épiphénomène sans importance, et pourtant non, notre conscience semble être bel et bien là… pour servir à quelque chose !

Il n’y a pas de contre-état, il n’y a que des processus de fusion, agglomération qui se font pour, et processus qui se font contre. L’état a donc une prééminence, ce qui évidemment handicape sérieusement les tentatives d’aller dans d’autres directions que celles qu’il impose (l’état ne disparaîtra jamais). Mais cela n’empêche pas, n’empêchera jamais de faire être des actions et des désirs qui, de façon flagrante, s’opposent à lui, et là-dessus, de Lagasnerie a raison : les seules actions progressistes qui ont réussi sont celles de gens comme Cedric Herrou ou Carole Rackete. Ou Greta Thunberg.

Et il a encore évidemment raison de partir du constat que les actions de gauche limitées aujourd’hui à la grève et à la manifestation ne conduisent plus à rien. Qui a assez bonne mémoire pour se souvenir de la dernière fois où une mobilisation classique a remporté un succès? La crise du CPE peut-être… et encore, n’était-ce que victoire relative, juste un moment où une réforme jugée néfaste ne s’est pas appliquée, pas un acquis nouveau, pas une « victoire » à proprement parler. Que reste-t-il des prises de parole échevelées de Nuit Debout ? Comme si, véritablement, les « actions » n’avaient plus été à partir d’une certaine époque que des formes de simulacres, des parodies d’un temps où, comme on disait, « l’action payait ». Dans le domaine économique c’est évident, mais que dire des autres domaines comme celui de l’accueil des migrants… des formes d’action nouvelles sont à attendre, à espérer, et de Lagasnerie met en exergue de rares succès obtenus contre l’état. « Dès que vous mettez l’État sur la défensive, très souvent c’est vous qui pouvait produire des régressions de la part de l’État. On l’a vu avec Cédric Herrou où il y a eu une sorte de transformation de sa lutte du point de vue pratique sur l’accueil des migrants en une guérilla juridique sur la question du droit de l’hospitalité et qui fait qu’il a gagné jusqu’au Conseil constitutionnel puisqu’il a fait constitutionnaliser le principe de fraternité. »

Ce à quoi bien sûr on répondra que pour que le Conseil Constitutionnel condamne la notion de délit de solidarité, encore faut-il qu’il y ait… un Conseil Constitutionnel ! La loi, les lois sont donc utiles, nécessaires même, ce qui met le philosophe sérieusement en porte à faux lorsqu’il ose dire « Le respect de la loi n’est pas une catégorie pertinente pour moi, la question c’est la justice et la pureté, ce n’est pas la loi. » Mais de quelle « pureté » s’agit-il ?

De Lagasnerie est bien obligé de reconnaître lui-même, dans une interview, que « L’Etat est un instrument puissant de protection des victimes et des accusés ». Ce qui le choque, évidemment à juste titre, c’est la violence de cet état, surtout quand elle est disproportionnée par rapport à celle qui l’a provoquée. Disant cela, on présuppose qu’il en est une qui l’a provoquée : de fait, la violence est partout et n’est pas seulement l’apanage de l’Etat. Pourquoi alors devrait-on partir « de la réalité de la violence pour construire une théorie de l’état » plutôt que de la fonction de protection qu’il offre  (puisque c’est quand même cette fonction qui est sa spécificité)? Il n’y a certes pas de violence « légitime » comme on en a abusivement attribué le propos à Max Weber en tentant de donner un alibi facile à tel ou tel ministre de l’intérieur, mais il y a la violence dans laquelle se moulent les rapports sociaux. Et après tout, les flots de bêtise haineuse qui envahissent les réseaux ou les chaînes d’information en continu à intervalles réguliers sont une manifestation de cette violence autant que peut l’être une charge policière. Et bien sûr également, il y a violence quand une caste accapare à son profit les ressources de l’état pour occuper le pouvoir, truster les richesses, donner à ses enfants les meilleurs instruments d’éducation. On ne peut nier le mécanisme de la reproduction sociale (faible pourcentage des classes défavorisées dans les Grandes Ecoles par exemple) mais sans doute devrions-nous considérer la reproduction sociale comme une variété de celle de l’espèce, par duplication de l’ADN, laquelle connaît toujours ses erreurs génératrices de mutations. De Lagasnerie a raison de dire que l’erreur principale des progressistes des dernières décennies a été de refuser d’investir les institutions afin de ne pas « se salir les mains » et de préférer aller œuvrer dans les ONG ou dans le retour à la nature, au lieu de tenter de faire infléchir l’appareil d’état vers un type de fonctionnement plus ouvert, manière hédoniste de se comporter qui n’aboutit qu’à laisser les places déterminantes dudit appareil aux mains des plus réactionnaires et c’est ainsi que l’Etat devient un « état de droite » (ce n’est pas parce que l’état serait par essence de droite). L’action efficace d’un seul fonctionnaire au sein de son administration pour améliorer les conditions d’accueil des migrants par exemple vaut mieux que bien des « mobilisations » qui demeurent de façade, comme des manifestations un temps dérangeantes mais vite oubliées. L’expression seule n’est pas suffisante et même elle ne sert plus à grand chose. L’action seule compte, et pas nécessairement l’action violente (ou alors il faut bien y réfléchir avant de s’y lancer), mais l’action bien placée de l’intérieur de l’appareil, de la part d’un agent perspicace ou d’un groupe qui a l’opportunité de s’emparer de quelques leviers de commande. Il faut évidemment que ces agents ou ces groupes soient remarquablement formés, qu’ils mettent l’intelligence et le savoir en tête de leur engagement.

C’est ainsi sur les marges que se jouent les transformations sociales, par l’action de sortes de mutants qui incarnent des germes et des cristallisations de tendances. Si de Lagasnerie cite Cédric Herrou et Carole Rackete, il aurait pu citer aussi Gisèle Halimi ou Simone Veil et, à une époque un peu plus lointaine Simone Weil et Lucie Aubrac. Ces figures de notre histoire ont su cristalliser des aspirations et des révoltes légitimes mieux que n’ont pu le faire des cortèges de rue ou des violences spectaculaires. Pour se limiter aux deux premières, ce sont des femmes qui ont d’abord acquis un savoir extraordinaire des procédures de droit pour parvenir à les utiliser dans le sens des progrès souhaités, ici le droit des femmes. Exemples où l’action résolue et scrupuleusement documentée d’une seule personne vaut mieux que les agissements de foules soumises à toutes les dérives. On pensera bien sûr ici autant à l’impuissance des formes rituelles de grève et de manifestation qu’à celle des « Gilets Jaunes » qui ont refusé toute forme de représentation, même de porte-parole, ce qui est significatif d’une allergie à tout ce qui pourrait paraître comme un effort de de réflexion menant ses auteurs au-dessus des actes quasi instantanés et réflexes de la pure violence. Au point que s’il reste quelque chose de ce mouvement c’est précisément la problématique de la violence, comme si l’on n’avait jamais bien réussi à identifier ses motifs, les revendications portées (certes la revendication principale et juste était celle de la représentation au sein des instances de l’Etat, quand on pense par exemple au faible nombre d’ouvriers ou de petits agriculteurs au sein de l’Assemblée Nationale, mais sans jamais qu’on en vienne même à formuler cette revendication juste sous une forme compréhensible) et que ce mouvement ne devait servir qu’à faire ressortir la violence bien réelle des forces de police, bras armé de l’état, ce qui est une manière, on l’avouera, de se mordre la queue : j’exerce de la violence pour que l’état montre la sienne, ce qui légitimera après coup ma propre violence.

Évidemment, de Lagasnerie s’enferme dans des représentations naïves, par exemple la représentation des « cerveaux malléables », l’idée assez absurde et très très vieille selon laquelle notre cerveau serait un bloc de cire sur lequel il suffirait d’inscrire de nouvelles marques pour que tout aille mieux. Ceci va bien sûr à l’encontre de la notion de désir et de sa complexité, c’est une pensée binaire, schématique et, à cause de cela (c’est-à-dire à cause de l’ignorance qu’elle révèle de la structure de notre cerveau, du fonctionnement de notre esprit etc.) échouera, car on ne réussit jamais quelque chose en niant la réalité biologique, anthropologique ou inconsciente de l’être humain. Il faut donc aller beaucoup plus loin pour approfondir cette vision.

Autre faiblesse : le manichéisme, le bien contre le mal, eux contre nous etc. ne pas voir que dans la dynamique des attracteurs, on peut passer sans transition de l’un vers l’autre (théorie des catastrophes), absurdité du déterminisme linéaire qui ne prend pas en compte l’existence de phénomènes chaotiques.

Mais intérêt : offrir une théorie plus dynamique de l’affrontement entre groupes sociaux que ne l’est une vision statique des classes.

Geoffroy de Lagasnerie sur France Inter

De Lagasnerie a sans doute encore raison de dire qu’il ne sert à rien de répondre à des propos tenus sur des chaînes d’information continue, polémiquer avec les Zemmour, les Praud et cie est une perte de temps. La discussion utile se situe entre personnes qui se sont reconnues entre elles comme personnes intéressantes avec qui discuter, pas parce qu’elles seraient « du même avis », elles peuvent même avoir parfois sur certains sujets des points de vue totalement opposés – et en cela je suis loin d’être d’accord avec le jeune penseur de la politique – mais parce qu’on les saurait par avance ouvertes à une discussion libre, qu’elles peuvent prendre en compte les arguments que l’on avance autant que soi on est prêt à accepter les leurs. Un chrétien, un musulman, un ancien du PCF, un anar et même… un partisan de la majorité gouvernementale peuvent ainsi se parler, discuter entre eux en se respectant mutuellement. On pourrait même rêver de réseaux d’amis qui échangeraient leurs idées… mais sur autre réseau que Facebook, si possible ! Pourquoi ne pas imaginer que des informaticiens indépendants créent des réseaux pour cela.

Comme le disait Bernard Stiegler, le travail mental et contributif est une manière de créer de la « néguanthropie », autre façon de dire que le bouillonnement intellectuel est toujours une partie de la solution.

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