Pourrait-on vivre sans poésie et donc aussi, sans théâtre ? Ma réponse est non. Même si l’on nous dit que la lecture disparaît, que le théâtre n’attire plus qu’un public restreint, même si ces mots, théâtre et poésie, ne disent pas grand-chose à nombre de gens pour leur malheur happés par les courants commerciaux de la dénommées « culture de masse », regroupés autour de fétiches musicaux, médiatiques et marchands, la poésie subsiste et nous aide à vivre (à supporter l’existence disent certains), et le théâtre se fait souvent son véhicule.
« L’ensemble de la vie musicale contemporaine – disait Adorno – est dominé par la forme de la marchandise : les derniers vestiges précapitalistes ont disparu. La musique, à laquelle on accorde avec générosité tous les attributs des choses éthérées et sublimes, sert essentiellement à la publicité des marchandises que l’on doit précisément acquérir pour pouvoir écouter de la musique.«
Mais, heureusement, Adorno exagérait un peu : il demeure une musique exigeante faite pour être écoutée et non simplement « entendue ». Il demeure une poésie qui ne se limite pas à des lignes pour médias sociaux genre Facebook, et il demeure un théâtre « fait social total » comme dit mon ami Jean qui ne se résume pas à des gesticulations d’avant-scène. Un théâtre habité, complexe, qui a des choses à dire, qui nous propulse dans les espaces profonds et vertigineux de la mémoire et de la poésie (puisque, comme il est dit dans Maldoror, le contraire de la poésie, c’est l’oubli). Tel est Maldoror, la réalisation de Julien Gosselin donnée dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, présentée jusqu’au 12 juillet, nous y étions le 10 pour cinq heures et demie de théâtre que nous ne sommes pas près d’oublier. Il y est question de Roberto Bolaño, des tendances fascistes dans la littérature latino-américaine, de Lautréamont (un peu), de meurtres non élucidés, de la maladie qui frappe l’auteur chilien, et, bien sûr, de poésie. Il y est surtout question du négatif, autrement dit de ce qui est dans les ténèbres, de ce que d’aucuns appellent « le mal », comme si seul le positif était le bien et que, dès qu’on s’interroge sur l’aspect souterrain des choses on se trouvait confronté avec lui.

La première partie s’ouvre sur les premiers mots des Chants de Maldoror, là où l’on nous dit que si l’on a le cœur fragile, il vaut mieux tout de suite faire demi-tour car les propos qui vont être énoncés seront cruels et difficiles à entendre, puis sur la projection sur écran de ce qui se passe en coulisse : la lente descente aux enfers d’un comédien harnaché parti à l’assaut des gouffres. Cette première partie est longue, peut-être trop longue, mise en scène d’un livre de Bolaño qui est l’Histoire de la littérature nazie en Amérique. Bolaño a tout inventé : écrivains fictifs qui auraient parsemé leur œuvre de références au nazisme, comme ce romancier cubain qui serait tel que lorsqu’on prend la liste des premières lettres de tous les paragraphes on obtient un VIVE ADOLF, ou bien cet autre, Carlos Wieder, que nous retrouverons par la suite, qui fut non seulement poète mais aussi tortionnaire de Pinochet, pilote survolant l’Antarctique pour inscrire dans le ciel ses plus beaux poèmes. Bien sûr, on n’y croit pas, c’est de la poésie sur de la poésie, de la prose au énième degré, une pure imagination, un fantasme dont on se demande la raison d’être, mais peut-être aussi une méditation souterraine sur les liens entre la poésie et le mal : peut-on être à la fois poète et nazi, poète et pinochetiste, on sent que cette question a tourmenté Bolaño et pas seulement lui mais aussi tous les écrivains et poètes chiliens, ou colombiens, ou vénézuéliens (ou péruviens, je me souviens d’un Vargas Llosa qui n’était pas clair sur le sujet), c’est un monde que nous connaissons mal. La poésie serait, dans ce monde là, indifférente au bien et au mal, comme dans la pensée des plus grands philosophes, se posant la question seulement de sa radicalité, de son caractère absolument nouveau. Pas un hasard si Baudelaire apparaît au balcon, avec son fameux « au fond de l’inconnu trouver du nouveau ». La poésie est, étymologiquement, le faire, rien de plus, rien de moins, et le faire englobe toutes les formes de l’être, y compris les entrailles du monde (quand le comédien descend sous le plancher du Palais des Papes) et la boue que l’on remue. A cette époque-là, (juste avant Pinochet ?), il y avait un groupe de poètes et poétesses à Conception, il y avait en même temps d’anciens nazis regroupés dans la sinistre Colonie Dignitad, dans la 7ème région, région des Maules (où nous allâmes, C. et moi, quand elle y faisait des relevés sismiques avec les chercheurs et chercheuses du LGIT). Parmi les poétesses, deux sœurs, qui disparurent. Les soeurs Garmendia. Et dont on retrouva les corps bien plus tard, probablement assassinées par Carlos Wieder, à moins que ce ne soit Ruiz-Tagle, celui présenté comme leur maître, mais Wieder et Ruiz Tagle ne faisaient-ils pas qu’une seule et même personne ? Bref, cette première partie s’étire en longueur et en portraits tous projetés sur les écrans accolés au mur du Palais, dans plusieurs langues, en espagnol, en portugais, en français, en anglais, avec des voix qui hurlent de plus en plus fort. Serons-nous capables de rester toute la durée du spectacle si cela continue ainsi ? Nous serions prêts à prendre la tangente si un petit sursaut d’orgueil ne nous faisait réagir, résister à la tentation du départ, après tout nous ne perdons rien à rester encore un peu et si ça continue comme ça, on pourra toujours partir en cours de spectacle. Au retour sur les gradins, on nous annonce que nous pouvons aller sur scène où se dresse désormais un restaurant en bois et en verre et où nous pourrions, si nous le voulions, boire une bière parmi les comédiens en train de jouer. Quand C. veut y aller, il y a déjà trop de monde, nous regarderons donc du haut des gradins. Et cela devient mieux que la première partie. Les acteurs sont à l’intérieur mais ils sont filmés par des cadreurs subtils dont nous voyons les images projetées sur les trois écrans extérieurs. Bolaño est encore jeune, il doit avoir vingt ans à peu près, il fréquente beaucoup de monde dans ce Santiago des années soixante-dix. Il a des ami.e.s de toutes tendances, beaucoup d’homosexuels dans les bars de la ville, mais la poésie lui dit son ami Bibiendo, n’est-elle pas homosexuelle? On ne voit pas très bien pourquoi, mais c’est un point de vue, parmi tant d’autres… On court après les cadavres des sœurs disparues. En chemin, le coup d’état a eu lieu, des cadavres ont été abandonnés, enterrés, on voit sur nos écrans de façade des projections de films de ces années-là, montrant des charniers à ciel ouvert. La police qui enquête sur les meurtres revêt des masques de rat et de souris. et découvre des cadavres de bébés-rats. C’est le motif qui permet de s’interroger sur l’humanité du mal. Une souris ne tue pas une souris, un non-humain en tue un autre peut-être pour se nourrir, mais sans cette raison, à quoi bon tuer? L’humain semble le seul à le savoir. Esthétique du crime. Peut-être est-ce à relier avec la question de l’art? Puisque le rat confesse qu’il ne connaît rien à l’art. Moment d’introduire du Lautréamont, Chant premier: « J’ai vu les hommes à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscure, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin... »
En troisième partie, le tumulte s’apaise : on assiste à la maladie puis à l’agonie de Bolaño. Littérature + maladie = maladie, résume-t-il. Cancer du foie. Il s’est renseigné sur ses chances de survie si on lui faisait une greffe du foie, 70 %, c’est un bon score en politique. Il est avec sa compagne Martha. Il crache le sang. Il agonise, une seule chose compte pour lui c’est le sexe, il se masturbe, puis il meurt en 2003 à Barcelone, laissant sur un coin de table le manuscrit de 2666. Une journaliste vient rendre visite à Martha après sa mort, est-elle vraiment journaliste ou juste un fantôme de passage par là pour raviver les interrogations du poète ? Sur scène la comédienne Victoria Quesnel dit un texte de Bolaño sur la poésie française du XIXème siècle, qui seule comptait à ses yeux. Celle qui commence avec Baudelaire et se continue avec Verlaine et Rimbaud et s’achève avec Mallarmé. Moment particulier où l’on a l’impression de quelque chose de vrai, d’incarné par une voix, une personne unique, un être présent qui n’a pas besoin de caméra pour exister. La chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres : cela nous mène vers une exégèse de ce qu’à voulu dire Mallarmé, et le poème de Baudelaire toujours (Le voyage / … Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau / Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau !). Poésie et mort, poésie et violence. Les vrais grands poètes, ceux de cette tendance en tout cas n’étaient-ils pas tous violents ? prêts à assassiner ? agressifs envers pères et mères ? ou alors comme Mallarné, tournés vers la pure métaphysique ? Un coup de dés, jamais, n’abolira le hasard. Pendant ce temps, les deux survivantes creusent. Où vont-elles ? Je ne sais. Physiquement : sous le plancher du Palais des Papes, encombré de câbles en tous genres. Bref, on ne comprend pas tout. Mais c’est aussi cela la poésie. Ne pas tout comprendre (puisque dans la poésie, le sens est en excès par rapport à notre existant). Au moment de saluer, c’est une soixantaine de personnes qui se présentent sur scène, autour des douze comédien.ne.s, tous les techniciens, les cadreurs, les filmeurs, les script, on dit que tout au long du spectacle, les gens parlent autour des comédiens, les scripts donnent des conseils aux cadreurs, ceux-ci demandent ce qu’ils doivent faire. Il en résulte un feu d’artifice cinématographique qui n’a rien à voir avec le cinéma classique puisque, ici, il est hors de question de jouer deux fois la même séquence. Noter que le public est enchanté, presque tout le monde est resté. Des jeunes d’une vingtaine d’années semblent avoir reçu la révélation de leur vie. C’est ça le théâtre ? Et oui, cela peut être ça, le théâtre.
*

Ne pas oublier de dire aussi un mot sur la belle performance accomplie par Stanislas Nordey au Théâtre des Halles (salle du chapitre), seul en scène pour dire de larges extraits du De rerum natura de Lucrèce, sous le titre Evangile de la nature. Quelle merveille ! Encore de la poésie. Celle d’un texte qui date de 70 avant notre ère, qui passe en revue les connaissances de ce temps, se référant à Epicure, le grand savant de ce siècle, pour qui les éléments naissent de la collision des atomes, et pour qui l’âme n’est pas une substance « divine » mais constituée elle aussi d’atomes pour qu’elle puisse avoir un effet sur les gestes, les mouvements des corps et la génération des idées. Texte anti-religieux qui rejette les croyances : c’est bien la religion, oui elle, qui fait commettre en son nom / tant d’actes criminels, immoraux, tant d’horreurs. Traduction et adaptation par Christophe Perton (le réalisateur) et Marie N’Diaye. 1400 vers ont été sélectionnés sur 7800, des passages réarrangés, mais rien n’a été ajouté et la traduction mot à mot est garantie. Nordey virevolte autour de la scène ovale entourée de vidéos montrant des paysages désertiques et des flots de lumière, des trajectoires de particules et des rayons lumineux. Ce vieux texte n’a pas de rides, on y percevrait presque déjà l’ébauche de la dualité onde-particule. On y affirme que Rien ne naît de rien par un quelconque pouvoir divin. Le chapitre sur la mort lui-même nous envoûte et nous stimule, point d’illusion là-dedans, point de promesse de vie éternelle, mais seulement la persuasion que nos atomes doivent se défaire pour laisser la place à d’autres dans le maelstrom infini de la vie. Et cette belle idée mathématique selon laquelle quelle que soit la séquence finie, si nous la retirons d’un ensemble infini, il reste toujours l’infini, c’est presque la définition même que l’on en trouve dans les livres du XIXème siècle.
















































