Nous sommes tous des minkowskiens

Carlo Rovelli (l’ordre du temps) : le temps ne s’écoule pas de la même manière en montagne et en plaine… et encore : il ne s’écoule pas de la même manière selon que nous sommes statiques ou en mouvement… Ces données de la physique donnent furieusement à penser. Beaucoup de mes contemporains vont trouver cela pour le moins bizarre, se demandant pourquoi on se poserait ce genre de questions, puisqu’il est admis que des questions, il y en a bien assez comme ça dans notre quotidien, ou dans l’actualité des journaux ou des chaînes de télé ou de radio. D’autres jugeront que c’est de la science, autrement dit appartient à un monde inconnu, un monde de « savants » c’est-à-dire de gens qui sont loin de nous, ne partagent pas nos préoccupations, se trompent souvent, se posent en donneurs de vérité si ce n’est d’ordre, et qu’il vaut mieux continuer à exprimer son petit « moi » à coup d’aphorismes improbables et d’épanchements vains. Moi, je dis que ce sont là de courtes vues, qu’il faut toujours adopter un point de vue de hauteur par rapport aux phénomènes courants de la vie. Les lois de la physique ne varient pas selon notre gré, elles s’imposent, c’est notre réel, celui sur lequel nous butons à tous nos pas. La loi de la pesanteur est dure mais c’est la loi, chantait Brassens à propos d’une vénus callipyge… et oui.

Alors voilà : le temps s’écoule plus vite en altitude qu’en plaine. Les corps chutent vers là où le temps est le plus lent, et cela « explique » la gravité. Supposons une montagne très haute et un homme ou une femme parti(e) vivre à son sommet, laissant derrière lui ou elle, un frère ou une sœur dans la plaine. Quand il ou elle redescendra, après de nombreuses années, il ou elle aura vécu plus d’heures, plus de jours peut-être que celui ou celle qui est resté(e) en plaine, donc il ou elle sera plus vieux ou plus vieille. Nos amis montagnards nés en même temps que nous sont devenus plus vieux. Phénomène de gravité. Idem pour qui se déplace : son horloge ralentit, et donc il vieillit moins, pendant que son compagnon, resté immobile (si tant est que l’on puisse être vraiment immobile) vit un certain nombre d’heures, lui, il en vit moins, donc il reste plus jeune. C’est Einstein qui a mis en avant ce paradoxe, que l’on dit être « des deux jumeaux » : l’un des frères reste sur Terre, l’autre part très loin dans l’espace, quand il revient, il a vécu beaucoup moins de temps que celui resté sur Terre, ils se rencontrent, l’un est devenu un vieillard mais l’autre est resté dans la force de l’âge.

Dit savamment : cela tient à ce que nous vivons dans un espace de Minkowski, et pas dans un espace euclidien. L’espace de Minkowski est l’espace-temps, il a quatre dimensions, sa « métrique » (autrement dit la manière d’y calculer les distances) est étrange. Dans l’espace euclidien, le plus court chemin d’un point à un autre est un segment de droite car tout détour rallongerait la distance, les mathématiciens appellent cela l’inégalité triangulaire : si trois points sont disposés en triangle,

AC < AB + BC.

Comment calcule-t-on une distance ? On le sait bien puisque nous connaissons tous le théorème de Pythagore : si le triangle est rectangle en B, alors AC2 = AB2 + BC2. Donc, dans un repère orthonormé où un point M se projette sur deux coordonnées x et y, la distance de O (l’origine) à M est la racine de la somme x2 + y2. Si on joue dans l’espace, celle de x2 + y2 + z2. Rien de plus simple… Mais si on rajoute une quatrième coordonnée, dite « temporelle », comme le veut la théorie de la relativité restreinte ? Alors ce n’est plus pareil. D’abord parce que ce bon Einstein, s’étant rendu compte de la constance de la vitesse de la lumière et de l’impossibilité d’un déplacement dans l’univers à une vitesse supérieure, a été amené à corriger les lois classiques au moyen de ce que l’on a nommé les équations de Lorentz, qui contiennent un facteur exprimant le rapport entre vitesse du corps en mouvement et vitesse (c) de la lumière. D’où il résulte que, lorsqu’on tend vers c… les longueurs se contractent (tendent vers zéro) et le temps se dilate. La métrique dont on munit l’espace-temps est alors étrange : elle contient bien les termes carrés de notre théorème de Pythagore mais… avec des signes différents ! s2 = t2 – x2 – y2 – z2 (en réalité les coordonnées x, y, z sont divisées par la constante c, la vitesse de la lumière). Et alors, bien sûr, on n’a plus l’inégalité triangulaire écrite ci-dessus, AC n’est plus inférieure à la somme de AB et BC mais est au contraire… supérieure !

AC > AB + BC

d’où il résulte que le segment de droite n’est plus le plus court chemin d’un point à un autre… mais le plus long !

Extrait de Roger Penrose – L’esprit, l’ordinateur et les lois de la physique

Comment interpréter cette quantité s ? On le voit : elle exprime un temps légèrement différent du temps t que l’on a mis en coordonnée au départ, c’est ce temps t moins un petit quelque chose (un très petit quelque chose puisqu’on a divisé les autres termes par la vitesse de la lumière, qui est très grande) qui dépend du déplacement dans l’espace à trois dimensions. Certains physiciens l’appellent le temps vécu. Cette inégalité est donc exactement celle qui convient pour exprimer le fait que si une personne reste sur la planète Terre et vit un certain nombre d’années N (donc dans l’espace-temps, se déplace vers un point où les coordonnées spatiales x, y, z restent inchangées mais la coordonnée t augmente de N années), son temps vécu va être nettement plus grand que celui de sa compagne partie vers une autre planète T’ puis revenue sur Terre pour la retrouver (voyage qui se traduit par une ligne discontinue qui part du même point dans l’espace-temps que la première, passe par un point qui donne les coordonnées spatiales de T’ en un temps intermédiaire, puis rejoint la première trajectoire en un point dont les coordonnées sont celles de la Terre + le temps N).

Noter aussi ceci, qui n’est pas négligeable. Un observateur quelconque (moi par exemple !) se trouve en un point précis de l’espace-temps, en ce même point figure une explosion de lumière : je suis la trajectoire d’un photon émis à cette occasion. Il se déplace à la vitesse de la lumière, ce qui fait que, si je mets l’origine des coordonnées au point précis que j’occupe, projetée sur un plan délimité par l’un des axes de coordonnée spatiale et par l’axe temporel, la dite trajectoire est une droite inclinée à 45° (c’est pour cela qu’on a divisé les coordonnées par la vitesse de la lumière, cela permet d’avoir une droite de pente égale à 1, ce qui est facilement représentable). Ce qui est en-dessous de cette droite… je n’y ai pas accès, il faudrait pour cela que la lumière aille à une vitesse supérieure à c, ce qui est impossible. Par contre, ce qui est au-dessus, j’y ai accès. Que représentent ces points ? Ce sont des événements (puisqu’ils ont une coordonnée temporelle). Les événements ayant une coordonnée temporelle positive et qui se trouvent au-dessus de la droite (donc accessibles) forment mon futur. Les mêmes mais avec une coordonnée temporelle négative forment mon passé. Tout ce à quoi je n’ai pas accès forme un ensemble indéterminé, ni présent, ni passé, ni futur. En faisant tourner la droite (obtenue par projection sur le plan Otx, dois-je rappeler), j’obtiens un cône (ou, avec quatre dimensions, un hyper-cône). C’est mon cône de lumière. En me déplaçant dans l’espace-temps, j’ai mon cône de lumière qui m’accompagne. On peut penser que, si je reste au même lieu, mon cône de lumière va progresser uniformément le long de l’axe des temps. C’est une situation confortable… je ne reviens jamais visiter mon passé et celui-ci « s’agrandit » toujours plus au fur et à mesure que je vieillis. Perception classique des choses…

Mais voilà que s’ajoute la Théorie de la Relativité générale (et plus seulement restreinte). Et les choses se mettent à tanguer.

Car il faut bien résoudre l’énigme de la gravité. On peut se contenter de la conception selon Newton : juste une force. Mais que sont les forces ? Le coup génial d’Einstein fut de les relier à la notion de courbure de l’espace-temps. Dire que l’espace-temps est courbe, c’est dire qu’il n’est pas cette abstraction pure, infinie et uniforme qu’avaient pu conceptualiser Galilée puis Newton, ni même cette catégorie abstraite de l’entendement qu’avait imaginé Kant… Il est physique, il existe vraiment, il est chaotique, il a ses creux et ses bosses. Lorsque j’étais gamin, j’avais été frappé par l’image qu’en donnait le vulgarisateur Lincoln Barnett, dans un petit livre qu’on lisait beaucoup en ce temps-là, Einstein et l’Univers, celle d’une bâche en plastique supportant en son centre une bille un peu lourde : elle creusait la surface au point que toutes les petites billes que nous pouvions lancer sur la bâche finissaient par tourner autour et s’en rapprocher jusqu’à s’y confondre… Voilà : les masses changent les lignes tracées dans l’espace-temps, elles les incurvent… ainsi la trajectoire de notre cône de lumière, passant au voisinage d’une lourde masse, s’incurve, « penche » vers elle. Incroyable : notre futur s’incline ! Carlo Rovelli va jusqu’à nous révéler ce qui se produit au voisinage d’un trou noir. Sur son bord, le temps est aboli, tout ce qui s’y trouve progresse donc à la vitesse maximale, si mon cône de lumière passe par là, c’est un de ses bords à lui, celui justement qui contient les points qui avancent à la vitesse de la lumière, qui s’aligne avec le bord du trou noir ! Mon cône se trouve alors incliné de 45°. S’il traverse le trou noir… il va finir par basculer totalement, et se retrouver cul par-dessus tête, autrement dit, mon futur pointant vers le bas et mon passé vers le haut. Si nous continuons ainsi… rien n’interdit que je décrive une trajectoire où finalement… mon futur se retrouve derrière moi ! Là, Rovelli écrit juste une note de bas de page (p. 69) : ce sont les « lignes temporelles fermées », où le futur reconduit au passé, qui épouvantent ceux qui croient qu’un enfant pourrait tuer sa mère avant sa naissance. Mais il n’y a aucune contradiction logique dans l’existence de lignes temporelles fermées ou de voyages dans le passé ; c’est nous qui compliquons les choses avec nos divagations confuses sur la liberté du futur.

Oui, vous avez bien lu. Vous qui – comme moi – pensiez impossibles ces voyages dans le temps comme on en voit dans une célèbre série Netflix (Dark) puisque nous ferions alors face à des situations contradictoires, comme celle qui supprimerait la possibilité même que nous soyons là où nous sommes à l’instant t alors que nous y sommes, vous n’y croyiez que parce que vous vous abandonniez à une idée naïve de liberté. La liberté au sens où nous la concevons, nous, humains de culture occidentale, n’existe peut-être tout simplement pas. Seules sont des lignes temporelles qui empruntent la trajectoire qu’elles peuvent, autrement dit les lignes du destin. Mon ami A., qui lutte en ce moment contre un méchant cancer, et qui a une formation de moine zen, m’avait prévenu la première fois que je l’ai rencontré : tu sais, Alain, nous sommes dans un train qui va très vite, avec un faux volant en plastique entre les mains : nous avons l’impression de nous guider grâce à ce volant, mais en réalité, c’est le train qui nous emporte.

/à suivre!/

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La carte postale

Il m’arrive rarement de lire un gros roman (de l’ordre de 500 pages) d’une seule traite. Il y a toujours quelque chose à faire qui justifie une interruption, lire ses mails, faire une course, préparer un repas… faire la sieste, que sais-je ? Pour que cela arrive, il faut vraiment une narration exceptionnelle, une écriture qui nous attache, des personnages auxquels on croit profondément. J’ai trouvé cela dans « La carte postale », le dernier roman d’Anne Berest. Peut-être me direz-vous, mon jugement était un peu biaisé dès le départ puisque je connaissais déjà une partie de l’histoire, et surtout parce que je connais la mère de l’autrice, Lelia Picabia. Ce n’est pas dévoiler un sacré que de dire le nom de cette mère puisqu’Anne Berest le répète à longueur de pages. Lelia Picabia est une grande linguiste, que j’ai connue au département de sciences du langage de Paris VIII. Déjà à la retraite, elle donnait en tant que professeure émérite des cours sur l’égyptien ancien dans mon département, les mêmes jours où moi, j’allais dispenser un cours de logique aux jeunes têtes blondes et brunes de la licence. Ce fut l’occasion de sympathiser. Par la suite, Lelia devait venir nous voir dans notre maison drômoise et intervenir dans des journées que j’avais organisées autour de la Shoah et des migrants d’aujourd’hui, journées auxquelles participaient Pierrette Fleutiaux (hélas décédée depuis) auteure d’un roman sur sa rencontre avec une réfugiée nigériane (Destiny), son mari Alain Wagneur (qui avait écrit un livre remarquable sur la « disparition » des enfants juifs des écoles parisiennes) et la grande historienne Annette Wieviorka. Ce week-end fut mémorable. Le seul tort que j’avais eu avait été de l’organiser, sans m’en rendre compte, le jour du Kippour, maladresse assez peu pardonnable et qui prouve, ô combien, la façon dont les non-juifs peuvent demeurer inattentifs à des rites et événements qui touchent leurs semblables… Mais enfin, le week-end fut riche, beau et émouvant. Lélia avait apporté sous le bras le résultat de ses travaux de recherche concernant une partie de sa famille, les Rabinovitch, ceux qui venaient de Lithuanie, qui s’étaient installés un temps en Normandie, pensant y trouver la tranquillité, mais qui en furent délogés par les nazis en 1942. Si nous l’avions invitée sur un autre thème, elle aurait pu aussi bien nous parler de la deuxième branche de sa famille : les Picabia, dominée par la figure impressionnante de Francis, le peintre et poète du début du XXème siècle. C’eût été une autre saga (qu’Anne Berest et sa sœur Claire ont déjà racontée dans un magnifique livre antérieur : Gabrielle – du nom de leur arrière grand-mère, première épouse de Francis Picabia). Lélia en avait fait un ouvrage en deux volumes, abondamment illustré, édité à compte d’auteur. Elle a fait cadeau à sa fille de ce matériau précieux (quel beau cadeau!) et il en ressort aujourd’hui ce roman plein d’action et de suspense, de recherche et d’émotion.

Lélia Picabia

Pourquoi « la carte postale » ? Ce que nous ne savions pas, car Lélia ne nous l’avait pas dit, c’est qu’en 2003, elle avait reçu une carte postale portant, d’un côté, la façade de l’Opéra Garnier (photo déjà assez vieille, semble-t-il) et de l’autre, ces quatre noms orthographiés d’une main hésitante et disposés en léger décalage les uns par rapport aux autres : EPHRAÏM, EMMA, NOEMIE, JACQUES. Les deux premiers étant les noms des grands-parents de Lélia, les deux derniers les noms de deux de leurs enfants, donc de sa tante et de son oncle, tous quatre disparus à Auschwitz. La mère de Lélia, Myriam, avait échappé au massacre grâce à des coups du hasard et… de l’amour, puisque, probablement, son mariage avec Vicente Picabia (le fils de Francis et Gabrielle) l’avait aidée à passer un peu inaperçue aux yeux des autorités allemandes. Le roman raconte dans quelles circonstances, on lui fait passer la ligne de démarcation vers Châlon-sur-Saône, dans la malle d’une traction cabriolet où elle est cachée en compagnie de Jean Arp qui va rejoindre sa femme Sophie Taueber dans le Sud-Ouest… Le roman d’Anne Berest est captivant à plus d’un titre : il nous raconte bien sûr dans la première partie le drame de la Shoah, les arrachements à la famille (des deux jeunes gens que sont Noémie et Jacques, elle fine et sensible, rêvant d’écriture et déjà bonne joueuse de piano, lui, plus jeune et peut-être encore plus sensible, deux êtres qui ne peuvent en aucun cas se douter de ce qui les attend), le passage par les camps de Pithiviers et de Drancy avant d’aboutir à Auschwitz et au gazage quasi immédiat, puis le départ forcé, l’enlèvement par les forces de Vichy des parents, au grand soulagement du maire, Mr Brians, de la commune des Forges dans l’Eure qui pourra enfin répondre « néant » à la question posée du nombre de juifs encore présents dans son village, la rafle du Vel’ d’Hiv etc. Puis il raconte l’après, ce qui reste dans les familles, la gêne d’en parler, avec évidemment aussi l’envie d’oublier, de s’enivrer des premières années de liberté venues après guerre, puis l’après d’après, autrement dit notre actualité, les enfants des enfants qui eux aussi, dans un premier temps, ont ignoré, puis que des détails ont finalement mis sur la voie de la (re)connaissance, comme ces tatouages sur les avant-bras, révélés à de jeunes enfants que l’on ne veut pas effrayer et à qui l’on dit que les personnes qui les portent sont de vieilles gens qui ont un peu perdu la mémoire et qui se promènent… avec leur numéro de téléphone tatoué au cas où ils se perdraient. Ces époques sont habilement mélangées. L’écrivaine dialogue avec ses amis, un amant, sa mère, sa fille tout au long des deux dernières parties. Elle retrouve la trace de sa grand-mère réfugiée en Provence, près de Céreste, qui a vécu une partie de la guerre attendant le beau Vicente qui faisait des voyages à Paris, pour renouer avec la famille ou transporter des informations, recevant parfois Jeanine, la sœur de Vicente, engagée dans la Résistance à un niveau de plus en plus élevé. A Céreste, on croise René Char, venu là pour structurer un réseau. Myriam et Vicente retourneront à Paris à la fin 1944, et c’est là que naîtra notre amie Lélia (qui, elle aussi, plus tard, connaîtra le village de Céreste). Et toujours en arrière-plan l’énigme, celle de la carte postale. Mais qui a bien pu ? Anne et Lélia enquêtent, cherchent l’aide de l’agence Duluc, celle dont l’enseigne clignote encore quand on traverse la rue de Rivoli, non loin de la place du Châtelet, font faire des analyses d’écriture, vont en personne au village des Forges, dernier domicile connu des grands-parents, y croisant de bien étranges personnes dont on sent qu’ils gardent des secrets pesants. A certains moments on pense à Modiano et à son exploration à pas feutrés d’un passé qui ne passe toujours pas. Finalement, on saura… mais rassurez-vous, je ne vendrai pas la mèche !

Il est malheureux que des gens à qui l’on parle de ce beau roman, qui ne l’ont pas encore lu, fassent immédiatement le lien avec la polémique qui a entaché la remise du Goncourt de cette année. La chroniqueuse du Monde, Camille Laurens, avait osé se répandre en propos abjects sur le livre (on sait que cela était vraisemblablement afin de sauver les chances de son compagnon, le philosophe François Noudelmann, de remporter le prix) allant jusqu’à le qualifier de… « Shoah pour les nuls » (!), jusqu’à s’immiscer dans la vie privée de l’autrice, suggérant qu’elle n’avait écrit ce livre que parce qu’elle se trouvait dans une période d’oisiveté due à la naissance prochaine d’un enfant ! Etc. etc. tout l’article n’était qu’un déversement de fiel. C’est fou ce que l’ignominie peut régner chez les « gens de lettres »… En tout cas, cette Camille Laurens a perdu beaucoup de sa crédibilité à mes yeux. Sa réaction était analogue, finalement, à celle de ceux qui, depuis le camp de l’extrême-droite, disent en soupirant « encore un livre sur la Shoah, encore un livre sur les Juifs », comme s’il ne fallait pas toujours en parler, comme si tous ceux qui ont encore à témoigner sur ce sujet ne nous apprenaient pas toujours encore quelque chose de nouveau sur ce qui aura été la plus grande monstruosité des temps modernes.

Camp de Drancy en 1941

Ce genre de livre nous fait encore frissonner, notamment moi, il me fait frissonner, car aussitôt il me rappelle cette époque de l’après-guerre où je suis né, moi aussi, comme Lélia. Né au Bourget, le village de Seine-St-Denis de la gare duquel partaient les déportés, puis élève au lycée de Drancy (aujourd’hui Eugène Delacroix) ayant pour amis quelques Juifs dont, la plupart du temps, nous ignorions l’histoire, et d’autres qui habitaient dans la cité qui avait servi de camp de détention, cité de la Muette, et qui ne savaient rien de ce qui s’y était passé, à qui j’allais rendre visite les jours sans école, barres de HLM tristes comme celles d’où moi-même je venais… Heureusement nous avions des enseignants de qualité, qui cherchaient à éveiller notre sens civique, l’un d’eux, dont je me permets ici de donner le nom car je pense parfois à lui avec émotion, Monsieur Pierre Abramovici, avait décidé, avec quelques-uns de ses collègues, de nous projeter « Nuit et Brouillard », première rencontre-choc avec ce qu’avait été cette guerre, où pour la première fois nous voyions les amas de cheveux et de dents en or arrachés aux cadavres des Juifs gazés, où enfin nous comprenions un peu mieux les choses, mais sans que jamais nous n’osions questionner nos amis qui avaient probablement perdu des membres de leur famille… Nous étions encore si proche de la guerre, vingt ans peut-être ? Mais qu’est-ce que vingt ans, maintenant quand j’y pense…

Aujourd’hui (24 novembre), j’ai rencontré Anne Berest à la librairie Le Square, elle y intervenait conjointement avec Christophe Boltanski qui a écrit, lui aussi, un roman qui démarre sur une trouvaille surprenante – un album de photographies d’un seul et même personnage. Nous avons un peu échangé sur sa maman, Lélia. Elle savait notre rencontre drômoise avec Pierrette Fleutiaux et Annette Wieviorka. L’écouter parler de son livre (elle a une voix claire et chaleureuse) m’a remis en mémoire une foule de détails sur lesquels j’étais passé trop vite, tellement j’avais hâte de connaître la fin. Des détails infimes mais qui parfois font rire, comme le fait que le graphologue à qui elle avait fait appel pour essayer d’identifier l’écriture de la carte postale s’appelait… Jésus, ce qui lui donnait l’occasion de téléphoner à sa mère en l’informant qu’elle avait obtenu « des nouvelles de Jésus »… ou des détails qui nous émeuvent comme cette histoire de prénoms à laquelle elle consacre un chapitre : Myriam, Noémie… ce sont aussi les deuxièmes prénoms que les deux sœurs ont reçu de leurs parents. Comme si on avait voulu que ces deux femmes de la famille, celle qui a survécu à la Shoah et celle qui a disparu, revivent dans les deux filles, ce qui n’était pas innocent puisque c’était vouloir donner à celle qui se nommait Noémie le talent de l’écriture que Noémie possédait déjà, souhait qui a été satisfait puisque sa sœur elle-même dit être émerveillée de l’écriture de Claire (Noémie) Berest. Ecrire… est-ce satisfaire un fantasme ou bien au contraire lutter contre ses fantasmes ? demandait la toujours excellente libraire qui anime beaucoup de ces rencontres. Plutôt lutter contre, semblaient dire les deux écrivains, attachés tous les deux à la recherche de la vérité avant tout. De fait dans le roman d’Anne Berest (je n’ai pas encore lu celui de Boltanski), il semble que rien ne soit « inventé » ou affabulé : la réalité suffit, les deux auteurs sont d’accord sur un constat : la réalité a plus d’imagination que l’auteur.

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Encore une histoire de chat (sur la notion de vérité)

Cosmos et Logos s’entre-évaluent. Et là est l’origine du concept de vérité. Un énoncé P rencontre une situation S, le réseau <P | S> se normalise en donnant sens à P et en convertissant S en un fait de notre monde. Ce processus de normalisation est transcendant, il n’a pas de siège assignable (dans notre cerveau par exemple), il est partout et il n’est nulle part. Soyons modeste : pour nous, en tant que sujet, cette interaction est locale, elle tient compte du fait que nous n’occupons qu’une portion très limitée à la fois du cosmos et du logos. De notre ignorance naît, comme l’a montré Alain Connes, l’effet-temps, cette « vérité » s’étale donc dans le temps. C’est une vérité temporelle : nous ne la connaitrons jamais toute (nous n’arriverons pas à la fin du temps), nous n’en aurons donc qu’une connaissance partielle.

J. L. Austin en 1951

Pour donner plus de matière à ces spéculations, je partirai de la définition austinienne de la vérité (éloignée de celle de Russell ou de Tarski). Dans un article qui date de 1961, John L. Austin tenait compte à la fois des contextes (“historiques”) et de la langue.
Selon lui, il existait deux ensembles de conventions :
– des conventions descriptives qui mettent les mots en relation avec les types de situations rencontrées dans le monde,
– des conventions démonstratives qui mettent les mots en relation avec les situations concrètes (« historiques » disait-il) rencontrées dans le monde.

L’opposition ici est entre les types de situations (ou situations abstraites) et les situations historiques (ou situations concrètes). On peut ainsi concevoir qu’en disant « le chat est sur le paillasson », je réfère d’une part à toutes les situations qui ressemblent à une situation standard où un chat est sur un paillasson (autrement dit un type), et ce, au moyen des conventions descriptives de la langue en usage, et d’autre part à une situation historique concrète, la phrase étant prononcée en présence effective d’un chat dormant sur un paillasson. La définition que donne alors Austin est la suivante :

On dit d’une affirmation qu’elle est vraie quand l’état de choses concret auquel la relient les conventions démonstratives est du même type que celui auquel les conventions descriptives relient la phrase utilisée pour faire cette affirmation.

Ce que je traduirai par le petit diagramme suivant, en disant que la vérité se définit par le fait qu’il commute (selon un schéma de définition très courant en théorie des catégories) :

où m désigne les « conventions démonstratives » et d les « conventions descriptives », A est l’affirmation, P la phrase qui l’exprime, S la situation concrète et T le type de situation. L’équation signifie que le type (de situation) associé par d à la phrase P qui exprime A est égal au type de la situation reliée à l’affirmation au moyen des conventions démonstratives (m).

Ce schéma peut sembler abstrait. Il ne rend pas compte de ce « mystère » en quoi consiste l’accord entre une affirmation et une situation observée. L’affirmation véhicule des mots combinés par une structure de syntaxe, la situation articule des composants articulés sur le mode perceptif. Dans Articulating Reasons, le philosophe pragmatiste Robert Brandom parle de transitions d’entrée et de transitions de sortie pour désigner d’une part les observations faites de situations concrètes et d’autre part les discours émis en réponse à ces observations. Ces « transitions » sont des flux qui interagissent en se coordonnant. Ce sont justement ces conventions descriptives et démonstratives qui les coordonnent. Les premières désignent les conventions par lesquelles une image peut être reliée à une description phrastique, ce sont elles qui permettent d’imaginer un dialogue portant sur l’identification correcte des objets en présence, ainsi le locuteur doit être prêt à justifier l’emploi du mot « chat » : un interlocuteur peut lui objecter que ce n’est pas un chat mais un lapin, alors il y aura un ensemble de routines (un « dessein »!) qui s’active autour des traits caractéristiques identifiables des deux animaux, lesquels s’expriment autant par des configurations visuelles que par des mots empruntés à un savoir encyclopédique. C’est là qu’intervient un processus de normalisation entre entrée et sortie, entre traits visuels et traits discursifs qui, dans le meilleur des cas, viendra à s’interrompre en produisant un « résultat » qui exprime l’accord entre les participants (le daimon de Girard!) (dans les moins bons cas, il y aura soit arrêt du processus de normalisation mais sur une position qui ne correspond pas au fameux daimon, autrement dit échec du locuteur à convaincre de son assertion, soit non-arrêt, c’est-à-dire bouclage infini, il n’y a pas d’observation possible).

ce chat est-il sur un paillasson?

Ainsi, la confrontation entre l’énonciation de la phrase « le chat est sur le paillasson » et la situation concrète d’un chat sur le paillasson est-elle du ressort de la coupure. L’élimination de cette coupure peut conduire à la vérité de la phrase. En termes de ludique, cela se traduit par l’existence du réseau daimon qui « arrête » le processus de normalisation. Sans ce réseau, il n’y aurait pas de forme normale, et donc pas de vérité.(*)

Mais c’est un processus local, disais-je, autrement dit relatif au système de repérage du sujet, soit au niveau spatial soit au niveau du langage. On interroge ici la signification de la préposition « sur ». Il s’agit d’un rapport spatial basé sur les notions de haut et de bas, or nous savons que du point de vue absolu, il n’y a pas de haut et de bas, tout dépend du repère dans lequel on se trouve. Pour un observateur situé très loin dans le cosmos, ce qui nous paraît «sur » le paillasson apparaîtra peut-être « sous ». De même, du point de vue du logos, le locuteur s’exprime au moyen d’une phrase d’un langage très spécifié, son expression est dépendante de son langage. Il est tout à fait concevable que des « vérités » ne puissent se dire parce qu’on n’a pas encore trouvé le langage approprié…

Tout cela explique que la vérité ne puisse être formulable qu’approximativement et relativement à un sujet. Pourtant elle existe dans les interactions. Elle est seulement parfois à la recherche d’un langage. On a un exemple de cela qui est assez frappant, c’est celui de la littérature (et oui, il y a des connexions entre tout et tout, entre science et littérature par exemple!). J’ai écouté récemment Marie Darrieussecq qui présentait à la librairie Le Square son dernier livre (« Pas dormir »). Lorsqu’un écrivain ou une écrivaine écrit un livre tellement autobiographique (elle analyse ses troubles du sommeil) se pose immanquablement la question de l’auteur, ici autrice… Qui parle ? Darrieussecq évoquait le thème en vogue à l’époque du Nouveau Roman et de Roland Barthes : l’absence d’auteur, « ça écrit » disait-on. Bien sûr, l’auteur ou l’autrice se trouve bien là, en chair et en os… mais il n’en reste pas moins que ceux et celles qui s’expriment sur cette question (elle citait notamment Annie Ernaux) reconnaissent bien qu’il y a, à un certain moment, une sorte de dédoublement : un « ça » traverse le sujet concret, et c’est à ce moment-là, que l’auteur ou l’autrice a le sentiment de se trouver au plus près de la vérité. Processus donc qui se cherche un langage : quoi de plus évident quand on touche à la littérature.

Et le mensonge, direz-vous ? C’est ici qu’intervient la différenciation réel / imaginaire, ou objectif / subjectif comme dirait Girard. De la même façon qu’en mécanique quantique, le résultat de la mesure est créé par l’observateur (au lieu d’être « constaté »), il en va de même dans l’usage du langage où il est possible de créer l’analogue de S et de T. Autrement dit, toute observation comme toute énonciation possède sa partie imaginaire (comme on le dit aussi à propos des nombres complexes). Il y a une partie de la réalité qui part du côté de l’imaginaire, alors à ce moment-là, « on n’est plus dans le vrai » ou alors, comme disait Aragon… on est dans le « mentir-vrai »(**).

Conçue ainsi, la « vérité » n’est ni un dogme, ni un fait psychologique, c’est un type particulier d’interaction au sein de l’univers fait d’interactions connectées entre elles. Du point de vue psycho-sociologique, toutes les distorsions sont possibles parce que tous les observateurs concrets n’ont pas accès aux mêmes potentialités d’interaction (ils n’ont pas la même position, ni par rapport à l’espace ni par rapport au langage). Il se crée du logos en excès par incapacité globale des agents à percevoir et à normaliser les flux entrants et sortants : le réel est trop complexe, surtout quand on y ajoute autant de création de langage. Certains débats sont à l’image d’intrications quantiques particulièrement complexes : qui a tort, qui a raison ? Non lo so. Il y a longtemps que certaines formulations langagières ont perdu tout contact avec les situations « historiques » auxquelles devraient les relier les conventions démonstratives, il n’y a alors plus d’espoir que les réseaux se normalisent, autrement dit qu’on arrive à la fin du débat! On dit banalement que les mots ont perdu leur sens originel, qu’on leur fait dire ce que l’on veut, ce qui est caractéristique du débat actuel. En fait, les mots « race », « religion », « identité », « travail », « émancipation », « individu », « progrès »… renvoient à des réseaux d’interaction qui se sont modifiés avec le temps en rendant difficile l’application des procédures qui étaient autrefois en usage. Et il est illusoire de penser pouvoir revenir aux acceptions originelles des mots ou des phrases comme tentent de nous en persuader certains « sémiologues » ou autres « sémanticiens » prisés des médias. Qui a tort, qui a raison ? Non lo so.

(*) Girard a abandonné la formulation en termes de ludique pour différentes raisons théoriques, et l’a remplacée par une vision encore plus globale de la logique qui se débarrasse en particulier de la contrainte de polarisation. Il a rejeté la ludique parce que celle-ci était plutôt  weird … avec ses graphes infinis et ses parapreuves dont les racines plongeaient dans un sol se dérobant à chaque pas, contrairement à toute idée de « bien fondé » d’une preuve… mais pour nous, ces arguments ne sont pas des objections rédhibitoires : le langage en tant qu’univers est sans fin, ses manifestations concrètes peuvent émaner de fils de débat et de discussion qui remontent à la nuit des temps etc. les mots sont des cristallisations d’échanges verbaux qui ont eu lieu depuis des siècles.

Werner Heisenberg en 1920

(**) Dans un manuscrit de 1942 (cité par M. Bitbol), Werner Heisenberg distingue trois régions de la connaissance : celle où les états de choses étudiés sont complètement séparables (région de la physique et de la chimie classiques), celle où les états de choses étudiés s’avèrent indissociables de l’approche adoptée pour les caractériser (c’est la région de la physique quantique, mais c’est aussi, dit-il, celle de la psychologie et de la biologie) et enfin celle où les états de choses sont engendrés à titre de symboles aptes à guider non seulement le processus de connaissance mais plus généralement la vie, c’est, notamment, la région de l’art avec ses figurations formatrices. C’est cette dernière région qui nous intéresse dans le cas du mensonge (qui peut parfois s’apparenter à une forme d’art!).

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La coupure, l’observation et le résultat

La semaine dernière, je terminais sur une référence au dernier « tract » de Jean-Yves Girard, Schrödinger’s cut, et une autre au livre de Mark Alizart, Informatique céleste. Ces références complètent la réflexion de Carlo Rovelli sur la mécanique quantique, dont l’interprétation relationnelle me semble tout à fait compatible avec, à la fois, le point de vue girardien sur l’existence de multiples réseaux qui « se normalisent » au cours des observations et des échanges dialogiques, et le point de vue d’Alizart qui étend le calcul au cosmos, prétendant en cela donner sens à certaines anticipations de Hegel. Pour Mark Alizart comme pour d’autres philosophes, d’ailleurs, comme Pierre Livet ou Michel Bitbol, le réel est avant tout processuel, autrement dit le processus (le calcul) précède toujours l’essence, le résultat. Le processus de mesure peut ainsi être pensé comme la normalisation d’un réseau analogue à ce qu’on obtient quand on branche deux termes (l’un tenant lieu d’appareil de mesure et l’autre de phénomène observable). La normalisation (ou élimination des coupures) est un processus tel que, lorsqu’il s’arrête (ce qui n’est pas garanti a priori!) le résultat peut être interprété comme une valeur « observée », en prenant soin ici – d’où les guillemets – au fait que cette valeur ne préexistait peut-être pas à la mesure, ce qui est le cas en mécanique quantique. Cela suppose que le processus s’arrête or, nous connaissons un résultat important depuis Turing : l’indécidabilité du problème de l’arrêt (il n’existe aucun algorithme qui permettrait de savoir avant que le calcul soit effectué, s’il va bien s’arrêter). Autrement dit : avant la mesure, nous sommes dans l’indétermination totale et après la mesure, nous avons un résultat, mais il n’est peut-être pas reproductible : ce sont bien là les traits caractéristiques du quantique.

La position exprimée par Girard dans son fameux « tract » repose sur deux points qui lui permettent d’établir un lien entre logique et quantique : d’une part la possibilité de représenter en logique la notion de superposition des états quantiques et d’autre part celle de représenter la mesure par l’opération de coupure.

Girard (copyright TANIA/CONTRASTO)

Le premier point requiert le cadre de la logique « linéaire ». Qu’est-ce qu’il y a de linéaire là-dedans ? demandera-t-on. Au départ c’était le fait de voir les choses « sémantiquement » qui avait conduit à considérer l’implication dite « linéaire » comme une application linéaire au sens algébrique du terme, mais ceci, après coup, apparaît plutôt anecdotique, comme le dit désormais Girard, la logique « linéaire » c’est… la logique, rien de plus rien de moins. Mais une logique qui s’est présentée dès le début comme un affinement (et non un affaiblissement) par rapport à la logique classique en ce qu’elle permettait de contrôler l’usage de la règle de « contraction », autrement dit, la règle qui fait que le nombre de fois où vous utilisez une formule dans une preuve ne compte pas, vous pouvez bien le faire autant de fois que vous voulez. En supprimant cette permission, on peut créer diverses variantes des opérateurs connus de la logique, principalement le « et » et le « ou ». Le « et » se divise en deux variantes : le fait d’être autorisé à faire un choix entre deux ressources (vous avez le choix entre regarder un film et jouer aux cartes, mais pas les deux) et le fait de cumuler deux ressources (vous possédez un vélo et une paire de patins à roulettes), le « ou » lui aussi en deux variantes : le fait de faire un choix (si on me propose film ou jeu de cartes, je choisis film) et celui d’avoir deux ressources en parallèle (en recevant ma carte d’inscription j’ai, du même coup, reçu une invitation à participer au tournoi). C’est ce dernier opérateur, appelé « par » et noté « un & à l’envers » (que je me contenterai d’écrire « par ») qui permettrait d’exprimer la superposition quantique. Si on y réfléchit, on voit que ces opérateurs sont tout à fait spécifiques. Il n’existe pas d’autre logique capable de les exprimer. De plus ils impliquent une interprétation en termes d’actions (choisir, donner, recevoir…) plus qu’en termes de résultats.

La syntaxe transcendantale tient ainsi compte de l’ambigüité de la réalité quantique en présentant un vecteur comme le A par B de ses projections selon des axes orthogonaux.

En effet, le photon passe « en même temps » dans la fente A et la fente B, du moins tant qu’on ne l’a pas observé. [observer le phénomène reviendra à faire une coupure sur ce par, et à obtenir comme résultat l’un ou l’autre].

[NB : Girard réfère à la « syntaxe transcendantale » en tant que nouvelle conception, qui remplace les anciennes – géométrie de l’interaction et ludique – Elle est ainsi nommée parce qu’elle relèverait d’un effort d’explicitation des conditions de possibilité de tout langage, au sens kantien du terme].

un joli « par »

Sur le deuxième point de rapprochement :

La coupure logique est l’explicitation d’une démonstration, i.e., elle fournit des valeurs. Elle est donc homogène à la notion de mesure.

Voilà qui nous permet de relier les deux aspects sur lesquels nous nous sommes focalisés (logos et cosmos, autrement dit le langage et la physique quantique). La normalisation est comme une mesure puisqu’elle donne des valeurs, que ce soit dans l’opération de mesure d’un paramètre physique ou dans l’instanciation de pronoms dans une phrase. Les réseaux se normalisent au cours de leurs rencontres, de leurs interactions. Nous gardons ici l’idée de Rovelli selon laquelle tout est interaction et qu’entre les lueurs qui s’allument au cours d’une interaction (par exemple une mesure), il n’y a rien : le monde, disait-il, est comparable à une dentelle de Burano, les mailles de cette dentelle sont des traces autant de processus physiques que d’énonciations échangées à leur propos (ou à d’autres propos).

Les « desseins » (dénomination que je n’aimais pas bien) ont été remplacés par des constellations, une telle configuration étant faite « d’étoiles » reliées par des arêtes immatérielles (« rayons ») se normalisant par raccordement les unes aux autres (en ludique, le rôle était joué par des « loci », positifs ou négatifs qui se neutralisaient lorsque deux loci de même étiquette mais de signe opposé se rencontraient) puis réduction, ce sont en quelque sorte les mailles du filet qui « jouent » les unes avec les autres. Désormais, ces superpositions d’étoiles ressemblent à des unifications d’atomes comme cela se faisait autrefois en Prolog (pour ceux qui connaissent…).

Chaque étoile utilise des variables bien définies qui permettent la réutilisation, donc une forme de pérennité : [[ g(x), f (x) ]] pourra se raccorder avec [[ f (t 1 ), u 1 ]] et [[ f (t 2), u 2 ]] pour donner [[g(t 1 ), u 1 ]] et [[ g(t 2 ), u 2 ]] sans préjuger de futurs raccordements à des [[ f (t i ), u i ]]. Mais un rayon sans variable est totalement labile : on ne peut s’en servir qu’une fois. C’est comme le spin d’une particule qui ne nous attend pas après avoir été mesuré. Par contre, le résultat de cette mesure n’est pas labile puisqu’on peut en prendre note. La différence entre le monde quantique microscopique et le classique macroscopique pourrait être dû à l’absence de variables dans le premier cas. Et un appareil de mesure, transformant une donnée labile en une autre pérenne, serait alors une sorte d’étoile aux variables hétérogènes.

On notera que le mécanisme de transmission de valeur aux pronoms dans la phrase est justement tel que lorsqu’il est effectué, la valeur des pronoms reste la même, elle est réutilisable pour une phrase subséquente, on serait donc encore dans le macroscopique au niveau de langage (ce qui ne nous étonne pas). Mais le cas d’absence de variable justifierait la non-reproductibilité d’une observation, comme c’est le cas en théorie quantique. Je n’en dis pas plus ici, car le texte de Girard est encore pour moi quelque peu hermétique et trop allusif, je ne vois pas bien l’entièreté du formalisme qu’il propose (la référence à des réseaux « objectifs » et « subjectifs » par exemple, les deux constantes qu’il en déduit, l’usage de ces deux constantes pour générer toute l’arithmétique…).

En tout cas, il restera que :

du point de vue de la mécanique quantique, les phénomènes d’intrication peuvent se décrire comme des duplications de termes identiques mais non évalués, qui sont donc tels que nous n’en connaissons pas a priori la valeur (aucun moyen n’existe permettant de prévoir ce qui va se passer au cours de la normalisation). C’est lorsqu’un tel terme est observé, c’est-à-dire réduit avec un autre (une sorte « d’évaluateur ») que la valeur apparaît par réduction. Les deux termes étant clones l’un de l’autre, leur « observation » donnera la même valeur, il suffit pour cela que nous entendions par « observation » un réseau d’un type déterminé destiné à opérer une normalisation du réseau <T | Obs> (où T est un terme « particule » et Obs un réseau de type observation), une observation faite par A étant bien sûr du même type qu’une observation faite par B. L’intrication quantique n’a plus alors de caractère mystérieux, on n’a pas besoin de supposer que le support du résultat étant lui-même quantique, la réduction du paquet d’ondes n’interviendra que lorsque le destinataire aura lu le message, autrement dit pas besoin de rétro-agir sur le passé, si B avait écrit « bleu » sur la feuille, « bleu » est resté inscrit tout au long du parcours… ! (voir la discussion dans le premier billet de cette série)

concernant le langage, de nombreux aspects sont communs avec la théorie quantique. Un philosophe comme Michel Bitbol l’avait déjà suggéré. Il y existe un phénomène analogue à la mesure, dont on sait qu’en mécanique quantique, elle crée le phénomène davantage qu’elle ne l’enregistre, c’est le cas de l’acte de langage performatif, qui crée l’événement unique (par exemple une promesse ou un baptême) par rapport auquel l’énoncé pourra être évalué (pour savoir s’il a été « réussi » ou non). Par ailleurs, le dialogue (avec autrui comme avec soi-même) nécessite le recours massif à l’opération de normalisation comme j’ai tenté de le montrer avec l’exemple des pronoms.

Resterait la question de la vérité… qui pose la question suprême : y a-t-il situation de coupure (au sens du cut de Schrödinger!) entre… Logos et Cosmos ? Ma réponse (très spéculative!) sera : oui.

Mais ceci est une autre histoire… où nous verrions que la « vérité » n’est ni un dogme, ni un fait psychologique, mais qu’elle est un type particulier d’interaction au sein de l’univers fait d’interactions connectées entre elles. Le processus de normalisation associé à la vérité est transcendant, il n’a pas de siège assignable (dans notre cerveau par exemple), il est partout et il n’est nulle part.

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Schrödinger’s cut et sens des phrases

J’ai toujours été très intéressé par une chose : savoir comment nous nous comprenons (ou nous ne nous comprenons pas), cela a motivé une grande partie de mes études puis de mes recherches. La linguistique y tient un grand rôle bien entendu. Mais pas seulement. Après tout, lorsque nous constatons un événement ou que nous faisons une observation sur le monde physique, entre en jeu également une composante de « compréhension » : nous comprenons ce que le monde « nous dit ». Cela a commencé avec le langage. Je n’ai pas cherché à élucider une quelconque empathie, une notion de compréhension « profonde » comme celle à laquelle on aspire quand on est très jeune et qu’on se croit fondamentalement « incompris », non. Le « mystère » du langage réside simplement dans le fait qu’au moyen de vibrations de l’air, ou de traces sur un support, nous puissions échanger des messages et en comprendre le sens (ou avoir l’impression d’en comprendre le sens, mais cette différence que d’aucuns sans doute trouvent fondamentale entre le vrai et son illusion, n’est pas si importante : ce qui compte, c’est l’effet. Que celui-ci repose sur une certitude ou une illusion importe peu). Le grand Nāgārjuna l’a bien exprimé dans le Vigrahavyāvartani (texte fondamental de la fameuse Voie du Milieu):

(même) votre affirmation que toute chose est vide doit aussi être vide.- Pourquoi ? – Parce que votre affirmation n’est ni dans sa cause – les quatre grands éléments pris collectivement ou par groupes – ni dans ses conditions, les efforts faits dans la poitrine, la gorge, les lèvres, la langue, les dents, le palais, le nez, la tête etc. – ni dans la combinaison des deux. […] Puisqu’elle n’est nulle part, elle est dépourvue de nature intrinsèque, et donc elle est vide..

Nagarjuna

vide ne signifie pas absence ou rien. Vide peut s’entendre : avec une structure, ou ne consistant qu’en une structure. Bien entendu, on me dira, oui mais le langage parlé est substance, celle des sons en l’occurrence mais il y a longtemps que l’on sait que ce n’est pas le son brut qui fait langage. Les travaux en neurosciences montrent que ce ne sont pas les mêmes aires du cerveau qui sont stimulées par un son brut et par un son « linguistique » (autrement dit un phonème ou un assemblage de phonèmes). Le son linguistique possède déjà sa structure et c’est celle-ci à laquelle notre cerveau réagit lorsque nous entendons quelqu’un parler.

Une des questions les plus pertinentes que l’on puisse se poser à un niveau supérieur à celui du son ou du morphème est celle de savoir comment nous comprenons les phénomènes de renvoi, de coréférence dans la phrase, au moyen notamment des pronoms. Tout locuteur du français sait interpréter une phrase comme « il croit que son père lui doit encore de l’argent » malgré la présence de trois expressions indéterminées « il », « son » et « lui ». « Son père » peut renvoyer au père de celui auquel réfère le pronom « il » comme il peut renvoyer au père d’une tierce personne qui n’est pas encore mentionnée dans le discours. Une indétermination est encore présente avec « lui doit de l’argent », « lui » renvoie-t-il au « il » du début ou bien à cette même tierce personne supposée ? On ne sait pas vraiment mais il faut admettre que l’éventail des possibilités est assez restreint, bien délimité par la syntaxe de la phrase. Supposons qu’intervienne le « contexte » exprimé par une question, comme : « est-ce que tu sais pourquoi Paul est soucieux ? », alors les choses s’éclairent un peu : il y a de grandes chances pour que le sens à donner soit : Paul croit que [le père de Paul] doit encore de l’argent à [Paul]. Bien sûr, cela n’est pas sûr, il aurait pu être question d’une Emilie quelques instants plus tôt, de telle sorte que le sens soit : Paul croit que [le père d’Emilie] doit encore de l’argent à [Emilie], voire : Paul croit que [le père d’Emilie] doit encore de l’argent à [Paul], ou même Paul croit que [le père de Paul] doit encore de l’argent à [Emilie]. Si le contexte était : « est-ce que Paul sait si Emilie a bien reçu tout ce que son propre père lui devait ? », le faisceau des interprétations possibles se restreint encore. On peut évidemment édicter des règles, dites « règles de grammaire » pour indiquer les interprétations possibles et celles qui ne le sont pas, ou pour diriger le destinataire vers une interprétation plausible. En un tel cas, le locuteur récepteur « ferait un calcul » basé sur ces règles pour finir par dire ce qu’il pense être l’interprétation correcte, et ce calcul interprétatif mettrait un certain temps pour s’accomplir. Les règles explicitées ne seraient de plus que des consignes à suivre et il faudrait faire confiance à un « sujet » c’est-à-dire à un deus ex machina hors calcul pour les appliquer correctement (les philosophes savent ce que cela implique comme problème… « Qu’est-ce que suivre une règle ? » se demandait l’illustre Wittgenstein…). Dans les faits, les choses ne se passent pas comme cela : l’interprétation est quasi immédiate. Autrement dit, la phrase à interpréter se superpose au contexte pour que les pronoms (qui agissent ici comme des variables mathématiques) prennent les bonnes valeurs, et cette superposition est immédiate, mécanique, ne nécessite même pas d’apprentissage. En cela résident les phénomènes de compréhension ou d’interaction auxquels je m’intéresse. Une phrase P trouve une interprétation en rencontrant un contexte C avec laquelle elle interagit. On écrit : P_|_C. Cela se traduit par le fait que si P possède des variables, celles-ci sont instanciées au cours de l’interaction avec C, et cette interaction est quasi immédiate pourvu que les objets P et C aient reçu une bonne représentation de leur structure.

Dans mes travaux antérieurs, menés conjointement avec des amis chercheurs de Marseille et de Paris, j’ai utilisé les outils proposés par le logicien Jean-Yves Girard pour représenter ces idées. P et C sont des « desseins », sortes d’abstractions de termes, que l’on appelle parfois des « lambda-termes » dans le cadre du lambda-calcul inventé par Church dans les années 1930. Une parenthèse importante ici : les lambda-termes fournissent un modèle de calcul très puissant qui permet de rendre compte de tout calcul informatique (du genre des opérations que nous accomplissons chaque jour sur notre ordinateur personnel), cela signifie que tout programme informatique peut s’écrire comme une combinaison de tels termes au moyen d’opérations de composition, de produit, de minimisation effectuées de manière itérée autant de fois qu’on le veut. Le lambda-calcul de Church a fourni la base des premiers langages dits « fonctionnels », en premier lieu le langage LISP qui date de vers 1958 (un bail!). Ce qu’il apportait de neuf et qui était proprement suffoquant pour le modeste matheux qui tentait d’apprendre l’informatique que j’étais alors, était le fait que programmes et données avaient exactement la même syntaxe, autrement dit il était possible de prendre une fonction pour une donnée, d’appliquer une fonction à une fonction et même… une fonction à elle-même. On pouvait obtenir des termes très grands (traduisant par exemple le fait d’appliquer un programme à un autre) mais dont on ne connaissait pas le « résultat » tant qu’on n’avait pas effectué le calcul. Mais ça ne fait rien… ils étaient transportables (nous verrons plus loin pourquoi j’éprouve ici le besoin de dire cela). Les « desseins » (terme pas très approprié à mon goût, à cause de ce qu’il recèle encore d’intention, de projet, là où en fait, il n’y a que des réseaux, des sortes de toiles d’araignée qui se connectent ou ne se connectent pas) sont les objets classiques de la « ludique », formalisme inventé par Girard pour marier la notion de jeu à celle de preuve. (Oui, jeu, car dans dessein il y a stratégie, quant à « preuve » cela ne vient de ce que l’on sait qu’en principe un lambda-terme représente une preuve, au sens suivant : il est possible d’associer à toute règle d’introduction ou d’élimination d’un connecteur logique dans une preuve « intuitionniste » une opération fondamentale du lambda-calcul, de sorte qu’un terme finisse par être le décalque d’une preuve). En fait, la notion fondamentale de la ludique est celle d’interaction. Nous partons donc de l’hypothèse que tout est interaction. Bizarrement, c’est la même hypothèse que celle que nous avons évoquée la semaine dernière par le biais de l’interprétation relationnelle de la mécanique quantique proposée par Carlo Rovelli.

Dentelle de Burano

Nous vivons dans un monde hyperconnecté… et lorsque je dis cela, je ne fais pas référence aux GAFAM, lesquelles ne font qu’explorer le filon à leur plus grand profit. Mais nous étions hyperconnectés avant les GAFAM, avant Internet. Internet a, si l’on veut, épaissi le trait pour nous le rendre plus visible. Ce monde hyperconnecté a ses régions. J’en vois deux qui me tendent les bras : Logos et Cosmos. Logos c’est l’univers de la compréhension et du langage, de l’échange des mots et des paroles, des structures vides qui véhiculent « du sens », alors que Cosmos est l’univers des particules et des galaxies, l’univers de l’interaction au sens quantique que nous avons vu précédemment. Il est encore trop tôt pour parler des liaisons entre ces deux régions… D’autres que moi ont depuis longtemps remarqué qu’elles conviaient les mêmes instruments mathématiques (par exemple la théorie des catégories, qui s’applique aussi bien au langage – calcul de Lambek etc. – qu’à la physique – diagrammes de Feynman etc.). Mon point de vue est que bien sûr, elles ont partie liée. On ne fait pas de logique sans physique dit Girard, j’ajouterai même que le langage est de la partie. J’en viens donc au point soulevé par J-Y. Girard dans son dernier « tract » (c’est comme cela qu’il appelle désormais les textes qu’il lance à la cantonade, qui n’ont pas le format d’articles publiables, et sont trop courts pour être des livres ou des brochures) qui s’intitule : Schrödinger’s cut. On voit bien sûr le jeu de mot : cat / cut. Cut est le mot anglais qui se traduit en français par « coupure ». La coupure est une opération fondamentale dans l’espace logique des preuves, c’est celle qui consiste à brancher une preuve sur une autre. La démarche est simple : si vous avez besoin d’un lemme L pour prouver un théorème T, vous allez essayer de prouver L et, par transitivité, si vous avez une preuve de L et si vous savez que de L on peut déduire T, alors, l’affaire est dans le sac : vous avez prouvé T ! En publiant votre preuve de T, vous ferez mention du fait que le lemme L a été démontré (quelque part… on ne veut pas forcément savoir où). Il y a évidemment de l’implicite là-dedans, c’est-à-dire : il faut que votre interlocuteur vous fasse confiance. Mais s’il ne vous fait pas confiance, vous lui apportez la preuve de L, et même vous branchez la preuve de L sur la preuve de T, et vous n’en faites qu’une seule preuve ! Vous lui dites : ça y est, t’es content ? Bref, vous avez explicité le mécanisme de la preuve de T. Un théorème très important qui date de 1934, et qui est du à Gentzen, dit ceci d’incroyable ; que dans certains bons systèmes de logique, la possibilité de faire une coupure n’apporte pas de richesse supplémentaire au système, il existe un algorithme qui permet d’éliminer l’occurrence de la règle de coupure et donc de vous fournir une preuve sans coupure. L’élimination des coupures, qui est souvent aussi appelée « normalisation », est l’essence du calcul informatique, c’est-à-dire du passage de l’implicite à l’explicite en quoi se caractérise tout calcul. Mais c’est aussi le paradigme à partir duquel on peut penser l’interaction car au cours de l’élimination de la coupure, des tas d’effets de bord peuvent se produire, dont la transmission de valeurs à des variables.

Or, si nous revenons à nos exemples langagiers antérieurs, lorsque nous avons le dialogue :

– est-ce que Paul sait si Emilie a bien reçu ce que son père lui devait ?

il pense que son père ne lui a pas donné tout ce qu’il lui devait

nous avons une coupure entre les deux énoncés et lorsque nous résolvons les pronoms (« il » = « Paul », « son père » = « le père d’Emilie », « lui » = « Emilie »), alors nous éliminons cette coupure, par passage à l’explicitation du « sens » de la phrase. D’où mon aphorisme favori : « langage is cut-elimination ». (Il faut bien sûr considérer que les phrases échangées sont des « desseins », je dirai désormais simplement « réseaux » et que c’est leur simple coprésence dans une région de l’espace-temps partagée par les deux locuteurs qui provoque l’élimination de la coupure, sous la forme d’une opération mentale qui a son siège observable dans les cerveaux des locuteurs, ainsi « mis en résonance »).

Il est intéressant et réjouissant que Girard fasse référence au même mécanisme dans le cas de la physique quantique. Je tâcherai d’expliquer ça la semaine prochaine.

Noter au passage que l’excellent petit livre de Mark Alizart (dont j’ai parlé ici), intitulé « Informatique céleste » donnait déjà un bel aperçu de ce que les opérations de normalisation et d’élimination des coupures permettaient de comprendre du cosmos et du logos (mais dans une perspective strictement hégélienne).

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Le livre par lequel le scandale arrive

Et si nous reparlions science, si nous reparlions physique, si nous parlions quantique…

Helgoland… c’est le nom d’une île de la Baltique où le grand physicien Werner Heisenberg fit ses premières découvertes en mécanique quantique. L’orbite d’un électron autour du noyau n’a rien à voir avec la courbe (à peu près) continue que décrivent les planètes autour de leur soleil, l’électron « saute », il va d’une orbite théorique à une autre de façon semble-t-il erratique… Heisenberg eut l’idée de décrire ces mouvements au moyen de matrices. Pour ceux ou celles qui ne savent pas, une matrice est un tableau rectangulaire de nombres, ici un nombre figure au croisement d’une ligne qui représente l’orbite de départ et d’une colonne qui représente celle d’arrivée, le nombre est positif s’il y a bien un tel saut observable entre les deux orbites, il indique alors l’énergie émise. Les matrices permettent des calculs, elles forment une algèbre. Elles peuvent être interprétées comme des opérateurs, c’est-à-dire des actions perpétrées sur un espace, comme, justement, mesurer un paramètre. L’idée de Heisenberg était que pour décrire les mouvements et propriétés des particules, il ne suffisait pas de variables (vitesse, position, moment…) mais il fallait des matrices. Conséquence : on pouvait multiplier la position et la vitesse d’une particule en faisant le produit de leurs matrices associées, P et V, mais comme le produit de deux matrices n’est pas commutatif, on obtenait un résultat différent en faisant le produit dans l’autre sens (VP au lieu de PV), ce qui signifie que ce n’est pas la même chose de mesurer d’abord la vitesse puis la position et de faire les mesures dans l’ordre inverse. Bienvenue dans le monde de l’algèbre non commutative.

L’algèbre de matrices préserve le caractère discontinu de nos observations : les électrons sautent d’une orbite à l’autre, du moins c’est ce que nous voyons. Des étincelles dans une nuit noire entre lesquelles il n’y a que… le noir. L’attitude naturelle de l’esprit humain en un tel cas est d’interpoler et de supposer un mouvement continu entre les instants successifs. Bref, on invente ce qu’on ne voit pas. Schrödinger ne se satisfaisait pas du discontinuisme : il introduisit donc de la continuité, sous la forme de sa fameuse fonction d’onde ψ, associée à chaque objet. Il pensait que l’électron était une onde qui se diffuse… mais l’observation résiste à la formulation de cette hypothèse. Ce qui apparaît plus tard est que cette onde ψ, loin d’être « réelle » comme peut l’être une onde radio ou les cercles concentriques qui s’étalent dans l’eau, n’est que quelque chose de fictif, une densité de probabilité, elle indique la probabilité qu’un électron occupe une position donnée. Le caractère discontinu de la matière n’est pas aboli pour cela…

Et si, finalement, notre monde n’existait que lorsque ces événements se produisent, lorsque deux atomes interagissent ou qu’un électron saute d’une orbite à l’autre ? Si se demander ce qui se passe entre deux tels événements n’avait tout simplement pas de sens ? Cela revient à restreindre considérablement notre monde… finie la continuité (qui ne serait qu’une invention de mathématicien), nous serions dans un monde « discret », il y aurait des « trous » dans le tissu, comme il y a des trous dans l’ensemble des nombres naturels, voire même dans celui des rationnels (par exemple, le nombre racine de 2 n’y existe pas, étant un irrationnel et n’est donc marqué que par une place vide… que le mathématicien comble en rajoutant un être, passant des rationnels aux soi-disant « réels », mais il s’agit d’une construction de l’esprit).

La discontinuité de la transmission d’énergie s’observe particulièrement avec les photons (particules de lumière), que l’on peut aujourd’hui maîtriser parfaitement au moyen des lasers. On peut émettre des photons grâce à un laser, les contrôler afin que certains passent par un chemin, et les autres par un autre chemin, puis faire se rejoindre les deux chemins avant de les séparer à nouveau pour que certains photons soient détectés « en haut » et d’autres « en bas ». On observe alors des choses étonnantes… quand les chemins de départ sont laissés libres, tous les électrons finissent par arriver au même point d’observation par exemple, et quand on « barre » un des deux chemins, au contraire, certains arrivent en haut et d’autres en bas… Quand les deux chemins sont libres, il se produit donc un phénomène particulier, qu’on appelle « interférence quantique », c’est lui qui cause l’envoi des photons sur un seul détecteur. C’est comme si on avait divisé une onde en deux et que les deux ondes ainsi créées interféraient, sauf qu’il ne s’agit pas d’onde à proprement parler, comme on l’a déjà dit… mais de photons unis, indivisibles, il faut donc penser que chaque photon interfère avec lui-même et, pour cela, penser qu’il emprunte les deux chemins en même temps, sauf que… cela, on ne l’observe jamais : on ne voit pas le même photon emprunter les deux chemins, dès qu’on observe, on voit un photon passer par un chemin, ou par l’autre, mais jamais par les deux. Et, par ailleurs, le fait d’observer… supprime alors le phénomène d’interférence ! Il faut donc admettre qu’une particule, tel un photon, peut être dans deux états distincts en même temps (ici, passer par deux chemins simultanément) et n’en garder qu’un… dès qu’on l’observe ! Ceci s’appelle la « superposition d’états », et a donné lieu à tellement, tellement d’interrogations et de déductions qui nous plongent dans des abîmes de perplexité… par exemple, le fameux chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant… jusqu’à ce qu’on l’observe.

chat dans la superposition de deux états éveillé/endormi

Il est possible qu’il existe des situations où deux particules sont couplées d’une drôle de manière : elles sont corrélées, si l’une est dans un état particulier, l’autre l’est aussi… si l’une est dans une superposition de deux états quantiques, l’autre l’est aussi. On dit qu’elles sont « intriquées ». Le deuxième cas est particulièrement intéressant : si les deux particules sont dans une superposition d’états et non dans un état particulier, alors en principe, il se passe que chacune quand elle est observée, peut se révéler dans un état ou dans l’autre. Imaginons que ces deux états s’appellent « rouge » et « bleu », alors nous pouvons avoir – en principe – les quatre possibilités : rouge/rouge, rouge/bleu, bleu/rouge et bleu/bleu, or, phénomène incroyable, même si les deux particules sont distantes de milliers de kilomètres, si jamais l’une est mesurée « rouge »… l’autre le sera aussi ! Comme si un signal mystérieux avait parcouru instantanément la distance qui les sépare pour transmettre l’information que la première particule observée était rouge (ou bleue). Or, cela n’est pas possible : un tel signal violerait le principe de non-dépassement de la vitesse de la lumière.

Les physiciens et les philosophes de la physique s’étripent depuis des décennies pour proposer des solutions vraisemblables à un tel paradoxe… L’une des solutions est inouïe : elle suppose que l’observateur qui, en A, a observé la particule et l’a trouvée rouge, vit désormais dans un monde possible où la particule est effectivement rouge, ce qui alors rend normal que, dans le même monde, l’observateur qui est en B la voit aussi rouge… « normal » ? sauf que, du même coup, se trouve créé un autre monde possible où la particule est bleue (cas où l’observateur en A l’aurait observée bleue), et donc… chaque fois que je mesure, je crée deux (voire plus) univers parallèles, un pour chaque valeur possible de la mesure ! Cette solution est ébouriffante parce qu’elle suppose sans arrêt la production de mondes alternatifs où tous les objets, y compris moi, le sujet, existent ! Toutes ces répliques de moi-même, je devrais bien être informé de leur existence, non ? Une autre solution est plus économe et ne suppose pas que j’existe dans le monde alternatif, économie donc sur les moyens, mais quand même supposition d’univers invisibles qui peupleraient notre monde…

Carlo Rovelli ne croit pas dans tout cela. Il cherche à éviter ces solutions totalement inouïes.

Il pense autre chose. Mais, selon moi, cet « autre chose » est presque tout autant inouï… et crée un véritable « scandale », c’est la raison de mon titre. Un scandale en tout cas pour ceux et celles qui croient sagement (comme moi) que la vérité existe et est non locale (c’est-à-dire non limitée à mon environnement particulier), que le dialogue et l’entente peuvent exister entre les humains, que nous ne sommes pas chacun condamnés à vivre en solitaire dans sa bulle…

Déjà, une solution existerait : le pur solipsisme. Moi seul existe et l’observateur à des milliers de kilomètres de moi qui observe sa particule jumelle par rapport à la mienne n’existe pas réellement : c’est juste une invention de mon esprit et je lui fais bien faire ce que je veux, si j’ai observé l’état « rouge », je lui fais observer aussi l’état « rouge »… mais une telle solution va trop loin. Je ne suis pas seul en ce monde. Ce n’est pas moi qui ai créé mon environnement, avec les êtres que j’aime et à qui j’attribue les mêmes réactions, la même possibilité d’avoir des pensées que moi… etc. etc. Rovelli ne dit pas cela. Mais il n’en est pas loin quand même.

Ce qu’il pense, c’est que tout simplement, le monde n’existe pas quand nous ne le regardons pas, ou bien il est en état de superposition quantique, ce qui revient presque au même. Car le monde se réduit aux relations que « nous » avons… je dis « nous » entre guillemets car ce « nous » ne désigne pas que la communauté des humains qui observent le monde, mais la communauté des choses, dans laquelle nous, humains, sommes inclus. L’interaction que l’observateur humain a avec le phénomène observé n’est pas d’essence supérieure à l’interaction de tout système avec un autre. Le monde consiste dans la somme de toutes ces interactions. Pas d’interaction, pas de monde. Si je n’interagis pas moi-même avec le phénomène A (en l’observant par exemple) eh bien, ce phénomène A n’existe pas pour moi, ou, du moins, reste indéterminé.

Telle est « l’interprétation relationnelle » de la physique quantique. Tout n’est que nœud dans un réseau, y compris « je » qui se résume sans doute à une somme d’interactions avec les autres mailles du filet… Cette interprétation tire sa source, bien entendu, du côté de la philosophie bouddhique et particulièrement de Nāgārjuna (dont il a déjà question ici il n’y a pas très longtemps) qui ne voient dans le monde que vacuité et d’ailleurs, oui, on l’a souvent signalé, plus nous explorons ce qui se présente comme « matière », plus nous découvrons… du vide. Nous découvrons des structures certes (objets d’étude des mathématiques), mais ces structures tissent du vide avec du vide (comme le faisait remarquer Badiou dans l’Etre et l’événement). D’où vient alors le « scandale » ? Dans ce qui en découle du point de vue du traitement du paradoxe lié à l’intrication quantique. Lorsque les observateurs situés respectivement en A et B possiblement distants de milliers de kilomètres lèvent simultanément l’indétermination quantique de telle sorte que, contrairement à toute attente, dès que l’un détecte l’état « rouge », l’autre fait de même, il se passe quelque chose d’étrange, d’incroyable même. Il se pourrait bien que A détecte « rouge » et B détecte « bleu », mais qu’est-ce que cela voudrait dire ? Cela signifierait que, du point de vue de A, la particule est rouge (produit de l’interaction entre A et la particule) alors que du point de vue de B, elle serait bleue, mais étant donné qu’il n’existe aucun méta-observateur susceptible de voir se produire en même temps les deux expériences, ce qui se passe du point de vue de B ne concerne en rien ce qui se passe du point de vue de A ! A n’interagit pas avec la particule comme B le fait (et réciproquement), ces deux événements sont indépendants. Pour A, ce qu’observe B est indéterminé, encore dans l’état de superposition des états (et réciproquement pour B). N’importe qui peut alors objecter : mais ils peuvent se communiquer les résultats ! Rien ne les empêche de s’envoyer des mails, des coups de fils, des lettres pour s’informer mutuellement du résultat de leur observation. Oui, mais tenez-vous bien : le mail, la lettre, le coup de fil sont aussi des réalités quantiques et leurs propriétés ne dépendent à leur tour que des interactions qu’ils peuvent avoir avec l’émetteur puis avec le récepteur. Tant que A n’a pas interagi avec le message envoyé par B, celui-ci reste dans la superposition d’états quantiques, autrement dit il « dit » « rouge/bleu », il ne dit ni « rouge » ni « bleu ». C’est quand A le reçoit que, tout à coup, une valeur est fixée, et elle sera « rouge » si A a déjà interagi avec sa particule et l’a trouvée « rouge » et « bleue » sinon.

J’avoue que j’ai beaucoup de mal à admettre cette histoire et lorsque je l’ai lue, j’ai vraiment cru avoir mal lu ou mal compris, je me suis dit que peut-être Rovelli s’exprimait mal, qu’il voulait dire autre chose, alors je suis allé chercher davantage d’information sur Internet et je suis tombé sur le papier de Matteo Smerlak « L’interprétation relationnelle de la mécanique quantique et le paradoxe EPR ». La lecture de l’article était payante, mais le fait d’obtenir confirmation ou infirmation valait bien les 5 euros demandés ! Or, cet article dit exactement la même chose. Ce papier est le compte-rendu d’une communication faite en présence des plus grands spécialistes de la mécanique quantique, qui interagissent en fin d’exposé à la proposition faite par Smerlak à la suite de Rovelli. Il se trouve qu’un autre physicien quantique, Hervé Zwirn, a fait une proposition similaire il y a quelques années et qu’il participait à la discussion. Devant les doutes émis par certains, il dit :

« c’est tellement relationnel que deux observateurs peuvent très bien, chacun de leur point de vue, avoir observé des choses totalement différentes […] mais les principes de la mécanique quantique interdisent, quand les deux observateurs se mettent ensemble, qu’ils se rendent compte de leurs différences. Je suis donc parfaitement d’accord avec ce que vous venez de dire à propos du bout de papier : on a tendance à penser que le bout de papier, s’il est écrit, l’était déjà dans le passé. En fait, non. Tout reste superposé, sauf pour l’observateur en lui-même qui, à un moment donné s’accroche à l’une des branches et y reste toujours accroché de telle manière que ce qu’il pourra contrôler par rapport à d’autres observateurs ne révélera jamais aucune incohérence ».

Conscient des relents de solipsisme, Zwirn avait baptisé son approche : le solipsisme convivial !

Voilà bien quelque chose d’incroyable en effet et qui semble, en tout cas à première vue, nous envoyer dans un monde angoissant où chacun de nous serait prisonnier de son « cône de lumière ». C’est pire que ce que l’on croyait. Non seulement, nous sommes condamnés à notre solitude, celle de chacun dans son propre corps qui ne peut vraiment communiquer avec l’autre que par éclipse, mais en plus il semble justifié que nous recevions parfois le reproche de n’entendre… que ce que nous voulons bien entendre.

Inutile de préciser : je n’y crois guère… Moi, je suis persuadé que si l’observateur en B a écrit « bleu » sur son bout de papier, tout au long de la chaîne de l’envoi, le papier continue de porter la marque « bleu »… toute personne qui viendrait à intercepter le papier et à le lire verrait écrit : « bleu », y compris la dernière personne de la chaîne : l’observateur en A. A suivre donc. Je crois possible de proposer une interprétation plus « réaliste » pour peu que l’on se serve d’autres outils théoriques à notre disposition comme ceux de l’informatique théorique et de la logique (formes évaluées et non évaluées, géométrie de l’interaction, calcul fonctionnel etc.) mais ceci est une autre histoire.

Carlo Rovelli

Quelques citations :

Le monde des quanta est donc plus ténu que celui imaginé par l’ancienne physique, il n’est fait que d’interactions, d’occurrences, d’événements discontinus, sans permanence. C’est un monde à la texture fine et aérée comme la dentelle de Burano. Chaque interaction est un événement, et ce sont ces événements légers et éphémères qui constituent la réalité, et non les objets lourds chargés de propriétés absolues que notre philosophie posait en support à ces événements.

La vie d’un électron n’est pas une ligne dans l’espace : c’est une manifestation ponctuée d’événements, un ici et un là, lorsqu’il interagit avec quelque chose d’autre. Des événements pointiformes, discontinus, probabilistes, relatifs. (p. 106)

Les propriétés d’un objet ne sont telles que par rapport à un autre objet.

Dieu seul peut voir à deux endroits en même temps, mais Dieu, s’il existe, ne nous dit pas ce qu’il voit. Ce qu’il voit n’est pas pertinent pour la réalité. Nous ne pouvons pas poser que ce que Dieu seul voit existe. Nous ne pouvons pas présumer que les deux couleurs existent, car il n’y a rien par rapport à quoi elles seraient toutes les deux déterminées. Il n’y a que des propriétés qui existent par rapport à quelque chose : l’ensemble de deux couleurs n’existe pas par rapport à quoi que ce soit. (p. 119)

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Paolo Cognetti / Jean-Baptiste Del Amo / Céline Minard (II)

Helen, puis Erenborg tiennent des manumériques dans leurs mains. Ce sont comme des boules de neige. Seulement, chacune contient les événements qui se sont produits sur Terre, sur la Lune et sur Mars au cours des dernières décennies, ou des derniers siècles, voire même des derniers millénaires… ceux qui les contemplent, et à qui Helen fait la leçon, sont les descendants d’humanoïdes qui ont pris le chemin des étoiles et sont partis à bord de « voiles solaires propulsées par des flashs lasers » à l’assaut d’Alpha du Centaure…

Cela ne vient pas d’un banal livre de science-fiction mais du dernier livre de Céline Minard qui s’intitule « Plasmas », un chef d’œuvre, faisant preuve d’une imagination inouïe, et qui nous fait penser aux nouvelles de Borgès, comme la fameuse Tlön Uqbar Orbis Tertius cette planète où le langage ne contient que des verbes et où « La lune surgit sur le fleuve » se dit « hlör u fang axaxaxas mlö » soit : « vers le haut, après une fluctuation persistante, il luna »…

Céline Minard au Printemps des Livres de Grenoble en 2017 (photo personnelle)

L’esprit des nouvelles rassemblées dans « Plasmas » est semblable et même, peut-être, va plus loin dans l’imagination (trop loin?). On y rencontre des animons, dont les végétaux moquent l’infinie variabilité, se conformant au désir des plantes (par exemple, une Amborella primitive « lassée de la seule caresse du vent, avait inventé l’extension sexuelle abeille »), ainsi que des Eips et des Opiniâtres, les premiers étant comme de grands singes vivant à l’intérieur d’une trame sonore qui les oriente et les protège, alors qu’on devine que les seconds sont les survivants d’une espèce dominatrice qui veut venir à bout des roussettes, vivant dans une matrice aseptisée, à laquelle semble appartenir Duane, qui se révolte contre eux… Il y a ainsi des personnages fantastiques et des simili-humains, dont on devine qu’ils ne sont que les restes de ce qui existait encore avant la catastrophe, ou les catastrophes d’antan.

On est par exemple en Sibérie, dans un « monde d’après » qui n’est guère enviable, en bute à des émanations toxiques qui contraignent la population à un confinement (suivez mon regard)… duquel sort pourtant un jour Aliona, une chercheuse qui va faire la découverte de sa vie sous la forme de ce qu’on appelle un plasmode myxomycète, autrement dit une sorte de blob se présentant comme un lichen jaune tentaculaire prêt à emprunter toutes les formes, avalant ce qui passe à sa portée, intégrant sans les digérer toutes espèces de cellules animales, propice donc à la reproduction sous forme de clonage d’espèces comme chiens ou chevaux, mais provoquant de drôles de profils d’hybrides.

Nous sommes donc dans des mondes de fluidité, d’hybridation, où plus rien ne reste stable longtemps.

Le temps lui-même contient ses circonvolutions… qui sait si le futur ne précède pas le présent ? Dans une banlieue de Los Angeles, Baran Blizzard appelle le chercheur renommé Hagop Bates, un spécialiste du déterrement de fossiles et de l’observation des coléoptères du pléistocène (« aussi luisants que les coléoptères de l’holocène, mais laqués par les milliers de siècles », « plus énergiques » et « plus vivants »), afin qu’il lui déterre un drôle de corps qui luit sous le plancher de son garage. Ce corps est un parallélépipède parfait d’aluminium pur qui provient d’une autre galaxie et du futur. Ou bien s’il y a des humains, ce sont de drôles de choses qui se balancent encore sur des trapèzes, objets d’observations méticuleuses de la part de ces björgs, fort avancés dans la conquête de l’agilité, qui les ont munis de capteurs en tous genres, à la recherche de failles dans le mouvement.

Pour revenir au premier paragraphe, qui fait référence à ces trois boules magiques, il se rapporte à la deuxième nouvelle du recueil justement intitulée « Boules de neige ». C’est sûrement celle qui se rapproche le plus de nos récits de science-fiction habituels puisque, on le sait, nombre de spéculations existent sur la manière dont un jour, « nous » sortirons de notre confinement planétaire voire galactique lorsqu’il sera devenu intenable, au moyen de fusées dont nous ne connaissons pas encore le fonctionnement. De telles spéculations portent sur ce qu’on appelle souvent le Grand Filtre : comment expliquer que notre espèce n’ait pas encore colonisé l’univers ? Cela arrivera-t-il ? Certains le pensent en en appelant aux nombreux seuils hautement improbables qui ont été déjà franchis par l’espèce : pourquoi pas ce dernier stade, celui de la dissémination dans l’Univers, pour peu que le seuil à franchir soit moins élevé que les premiers déjà franchis ? (ce qui reste à prouver, bien entendu) cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_filtre

Un lien avec les deux précédents romans ? Le roman de Del Amo porte sur une échelle de temps qui nous fait passer de la Préhistoire à notre présent, mais ses personnages sont aussi étranges et énigmatiques, d’un certain point de vue, que les habitants de ces mondes de l’après-histoire, ils n’ont pas de nom (ce sont « l’homme », « la femme », « l’enfant ») et se comportent selon des lois et des habitudes qui semblent échapper à notre entendement, régis par des pulsions de violence qui les dépassent, étrangers à toute « psychologie », explicables seulement par des tendances globales qui transcendent les intérêts et les passions d’individus particuliers. Le récit de Cognetti, quant à lui, nous fait voyager dans notre univers terrestre actuel, certes, mais les rencontres qui sont faites, avec de sages bouddhistes ou des lamas dont la philosophie est proche des préceptes de Nāgārjuna, nous plongent presque autant dans des abîmes de réflexion et de perplexité que les interrogations que nous adressent les nomades interstellaires qui ont fui vers la constellation du Centaure.

Ces romans et ces nouvelles nous plongent dans l’inexplicable, le transcendant. Pourquoi tel comportement plutôt que tel autre ? Pourquoi une biologie plutôt qu’une autre ? Et si demain sur une planète lointaine nous étions confrontés à des êtres qui obéissent à d’autres lois, à une autre physique, ayant des langages ne répondant à aucune des contraintes de nos langues humaines si particulières ? On se souvient du magnifique film de Denis Villeneuve, Premier contact dont l’héroïne, une linguiste, déchiffrait l’un de ces langages. cf. https://blogterrain.hypotheses.org/12774

Premier contact

Le livre de Céline Minard se distingue évidemment de la science fiction classique par ses qualités littéraires : quelle langue d’intense poésie pour décrire ces situations, ces êtres et ces substances étranges ! J’avais déjà été troublé par son « Le grand jeu » qui posait un personnage du futur dans un cylindre de haute technologie à mi-pente d’un sommet : il regardait le monde et y découvrait déjà d’étranges hybrides, mais avec ce livre-ci, on est dans le dépassement total, comme s’il n’y avait aucune limite à la métamorphose et au changement. Le monde n’est pas une assemblée de sous-mondes statiques, mais un perpétuel changement, une somme de transformations et de processus où notre être fragile ne représente décidément que bien peu. [Mais peut-être cela va-t-il trop loin comme déjà suggéré plus haut, on va en effet jusqu’à refaire les mythes des origines, dans la nouvelle Uiush, un personnage colossal rejoint la Terre, la Lune et le Soleil, il ne tient plus que par les racines du ciel et c’est à lui que revient la lourde tâche de maintenir à distance les trois astres].

Ce livre, en même temps qu’un ensemble de récits imaginaires, est un petit traité d’écologie, mais pas une écologie des Terriens d’aujourd’hui, une des temps du futur et du passé, il entre dans la pensée des espèces et nous fait voir le monde depuis leur point de vue, un peu comme si l’on imaginait que les dinosaures aient pu parler, raconter leurs histoires sans se douter un seul instant que bientôt ils allaient disparaître de la planète et qu’ils seraient remplacés par des espèces dont ils ne pouvaient avoir aucune idée, à l’intérieur desquelles on échangerait au moyen de vibrations aériennes que ces nouvelles espèces (les homos, quel drôle de mot) appelleraient des mots, qu’ils assembleraient entre eux pour fabriquer des longs serpents sinueux mais immatériels qu’elles appelleraient des phrases, le monde n’en ayant jamais fini de vibrer, tenu par des fils invisibles aux longs discours qui peupleraient l’univers sonore.

Ces récits, parce qu’ils touchent à l’essentiel, autrement dit des réalités métaphysiques qui se réalisent comme des flux, des processus et des métamorphoses, ne peuvent que convoquer nos représentations des fluides et autres liquides qui circulent : la sexualité, l’économie et ses flux monétaires, le sang et les organes biologiques, nos corps et nos pulsions.

La force poétique du texte de Céline Minard est évidente, son style tire parfois du côté de Saint-John Perse, quand elle écrit par exemple : « Uiush ne vivait pas de vent, mais de lumière. Il avait choisi son camp, il n’appuyait pas ». (p.120), ou de celui, comme déjà dit, de Borgès, quand elle écrit :

« L’éducation sur Ostiah se faisait selon les goûts et les centres d’intérêt de chaque apprenant. Garwan […] pouvait courir sans fin après un simili-papion ou une idée matérielle lancée à toute allure sur le terrain des grandes glissières (savoir ici que sa grande spécialité est le jeu des ricochets) Il avait une idée aérienne de la sexualité […] lui-même entretenait des relations de plusieurs degrés de sensualité avec ses plantations, les animons, ses aliens familiers et ses semblables distincts. Partager par exemple les résultats de sa récente séance de ricochets avec Godwind, dont il admirait les expériences et la démarche élastique, allait être un moment d’excitation satisfaisant. Il pouvait l’anticiper. Il passerait peut-être, plus tard, à des caresses spécifiquement charnelles, mais tous les deux savaient qu’ils étaient déjà dans une relation et un échange physico-chimique avancé sur le plan sexuel ». (p.105)

ou bien :

« La diversité des organes sexuels nés du désir des plantes était époustouflante. Leur inventivité érotique avait engendré la complexité du monde. Ses formes et son intrication. L’orang outang, le bombyx n’étaient pas autre choses que deux rêveries pornographiques partagées par un corps de forêt qui s’arrangeait très bien par ailleurs pour se développer par bouturage et marcottage mais conservait par goût du jeu et de la parade amoureuse ces bijoux indiscrets aux allures souples et fermes » (p. 106)

Autre personnage : Adrian, qui raffole des tapis moelleux de l’hôtel de luxe où il a élu domicile. Le Casino Baldo. Avec sa porte-tambour « dont la fonction est moins de séparer deux espaces que de les faire pivoter l’un dans l’autre au gré des circulations ». Adrian arrive manifestement à la fin d’un cycle économique, où désormais le monde « se vide » et où l’argent est devenu inutile, agréablement compensé par la présence des papillons :

« Adrian a vendu son palazzo du Val d’Ema avec son jardin carré en terrasse et ses buis taillés en coqs et en cônes, il s’est défait d’une datcha, d’un domaine complet au bord de la Volga, craquant de gel, noyé du miel d’un soleil printanier, il a confié aux spéculateurs un vignoble clos de la côte de Nuits… […] Parce que le monde se vide et qu’il n’y a qu’une façon d’accompagner et de contredire son mouvement, parce que l’argent est une convention et un élément chimique qu’il n’est pas à propos de laisser figer, pas plus que le sang ». (p. 48)

Mais :

«comment faire comprendre à quelqu’un qui n’a jamais marché dans un environnement soumis à une force gravitationnelle que grimper une pente est un effort qu’aucun Terrien n’était surpris de devoir fournir ».

Nous sommes à ce moment surpris de voir que peut-être autour de nous aujourd’hui, notre univers change, si ce n’est de manière aussi spectaculaire, du moins quand même d’une manière sensible, comme si nous étions dans un monde, là aussi, où une sorte de force a disparu, celle de l’effort à accomplir par exemple dans les tâches intellectuelles, comme s’il n’était plus nécessaire de réfléchir et de mémoriser, de nous concentrer ou d’écrire puisque des machines le font à notre place… Parfois, le texte de Céline Minard n’oublie pas de nous faire des clins d’œil de la sorte à notre actualité… « Siand était manifestement en train de produire un covB de stress caractérisé » (p. 101).

Décidément, contrairement à ce que disent les pessimistes à propos du roman, non, la fiction n’est pas morte. Les deux derniers livres cités, celui de Jean-Baptiste Del Amo et celui de Céline Minard (celui de Cognetti étant plus classique dans sa forme) en apportent la preuve en fournissant des formes narratives nouvelles, une sorte de narration pure, dont justement se réclame la seconde.

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Paolo Cognetti / Jean-Baptiste Del Amo / Céline Minard (I)

Qu’ai-je lu récemment qui mérite d’en faire écriture ? Outre les deux livres de cette rentrée dus à deux femmes remarquables, et dont j’ai déjà parlé (Bellissima de Simonetta Greggio et Le Voyage dans l’Est de Christine Angot), trois m’ont enchanté. L’un n’était pas de cette rentrée littéraire: Sans jamais atteindre le sommet, de Paolo Cognetti, et les deux autres sont bel et bien de cette rentrée et tous deux, dans leur genre, innovent dans la manière narrative et touchent notre émotion : Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo, et Plasmas de Céline Minard.

J’ai beaucoup aimé Paolo Cognetti dès son premier roman, Le garçon sauvage, où il narrait son installation dans les Alpes, à plus de 1700 mètres d’altitude, dans une cabane au sein d’un hameau où il n’avait pour voisin qu’un robuste gardien de chèvres vivant à l’écart de la civilisation urbaine. Cela me rappelait les moments où moi-même, je suis amené à séjourner en montagne, jamais seul bien sûr, puisque C. est là, et que je ne fais que la suivre, en Suisse, dans le canton du Valais (ce n’est qu’un col qui me sépare alors de Cognetti) (et je vais y retourner bientôt… mes plus proches voisins humains seront un comédien suisse à la solide carrière qui vit là à l’année – sauf quand il répète – et son épouse qui est une peintre d’origine canadienne). Ce récit, Sans jamais atteindre le sommet, date d’il y a trois ans environ, et je l’avais vu alors présenté au Festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, du temps où son directeur, Michel Le Bris, était encore en vie. Il ne m’avait pas tellement séduit au premier abord car j’avais cru y voir un banal carnet de voyage au travers du Dolpo, lointaine contrée népalaise qui a déjà donné lieu à pas mal de récits et de reportages, notamment d’Eric Valli, sans parler de ce merveilleux Léopard des neiges raconté par Peter Matthiessen – ce livre faisant d’ailleurs office de guide pour notre auteur. Mais comme j’étais en mal d’horizons lointains et de sommets himalayens, je me suis consolé en me plongeant enfin dans ce petit livre… dont je suis sorti tout ébloui, et plus désireux que jamais de violer les interdits pour partir en voyage ! Je crois que c’est cela qu’un parti écologiste au pouvoir devrait faire en premier : interdire la littérature de voyage.

Ce en quoi diffère ce livre de beaucoup d’autres consacrés à la montagne (il en est tellement…) est bien sûr le point de vue, qui n’est pour une fois pas celui d’un alpiniste victorieux, d’un conquérant des sommets, d’un qui monte à l’assaut des cimes sans un regard pour les modestes bergers qui peuplent leurs pentes. Paolo Cognetti l’avoue tout de suite : il supporte mal l’altitude, au-dessus de 3000 mètres, pour lui, ça tangue. Il préfère les vallées, contourner la montagne plutôt que la gravir. Il préfère s’attarder au coin d’un cours d’eau que gagner du temps par un raccourci rapide. Il monte donc une expédition, ils sont neuf compagnons, dont deux sont des amis proches : Nicola et Remigio. Remigio est son voisin du Val d’Aoste. Autour d’eux, comme toujours sous ces latitudes : guide, meneurs de mulets, cuisiniers, et vingt-cinq petits mulets porteurs de bagages, d’ustensiles de cuisine, de tentes et autres matériels de camping. Pendant tout le périple, ils verront la Montagne de Cristal (Shel ri drug dra), et même le Dhaulagiri II, mais ne les graviront pas (d’ailleurs la première est sacrée, nul ne doit fouler son sommet, sorte de réplique du mont Kailas).

une baita dans le Valais

A la première étape, Paolo rencontre une femme qui lui vend une bière et se retient de poser LA question, celle que tout voyageur doit affronter un jour quand il se trouve nez à nez avec une personne locale : mais pourquoi vous autres occidentaux venez chez nous, en souffrant de fatigue, de mal d’altitude, à coucher à la dure sur des matelas inconfortables ? Il se reporte à son livre de chevet, celui de Matthiessen qui, lui aussi, a dû répondre : « dire que je m’intéressais aux bharals, aux léopards des neiges ou même aux lamasseries reculées n’était pas répondre à sa question, bien que tout cela fût vrai ; parler de pèlerinage semblait prétentieux et vague et cependant en un sens était également vrai. J’avouai donc que je n’en savais rien. Comment aurais-je pu lui expliquer que je voulais pénétrer les secrets des montagnes, découvrir quelque chose d’inconnu ? ». Son but déclaré est le lac Phoksundo et le monastère de Shey (Shey gompa). L’itinéraire longe la chaîne des Kanjirobas, il passe par le village de Ringmo (« Yacks, échoppes et marchandises étaient partout, comme les tissus de prières. J’observai les maisons carrées et plates, les murs de pierre, les petites fenêtres peintes en bleu, les tas de bois et les fagots de foin sur les toits. »), il voit enfin le lac (« qui reflète toute chose, est fait de tout ce dont il est le miroir, comme moi à cet instant ») mais commence à éprouver de la nausée, car il est à 3600 mètres d’altitude. Mais ce n’était rien encore car il fallait franchir le Kang la qui est à 5350 mètres. Une chienne les prend en affection et les accompagne. Enfin, le col arrive, pas si difficile que ça dans le fond, à moins que cette sensation d’aisance ne soit qu’une impression trompeuse, un effet d’euphorie dû à l’altitude (j’en ai souffert aussi plus d’une fois au Ladakh quand il fallait franchir des cols à cette altitude, et notamment la première fois quand il s’agissait de franchir le Shingo la pour accéder à la vallée du Zanskar). « Lakba déposa sa pierre sur un tas d’autres pareilles à la sienne. « Ki, ki, so, so » murmura-t-il. Je connaissais ce mantra : « ki » c’est le cri de l’aigle et donc du vent, « so », c’est le souffle profond de la terre ». J’ajouterai à peine que ce « mantra », comme il dit, est souvent complété (en tout cas au Ladakh) par « largyalo » ou bien « lha-gya-lo » qui signifie à peu près : « les dieux toujours vainqueurs ». Ils arrivent à Shey et y font une halte de deux jours. Toujours sur la trace de Matthiessen, Paolo reprend ses pages de Shey, là où il dit que finalement son but est de rentrer chez lui. Belle sagesse à méditer, l’idée que si nous partons c’est pour rentrer chez soi, ou bien peut-être faudrait-il dire : « mieux rentrer chez soi » ? mais qu’en est-il de ce « chez soi » ? N’est-ce pas plutôt : identifier, mieux connaître ce « chez soi » ? voire même reconnaître enfin que ce « chez soi » est tout autour de nous, partout où nous sommes ? « Il avait installé un petit bouddha en terre cuite à l’extérieur de sa tente. Il s’asseyait devant chaque matin à l’aube, « heureux et triste dans ma vague conviction que je suis chez moi dans ces montagnes » ».

Ils atteignent la base de la Montagne de Cristal :

« Pourquoi la Montagne de Cristal est sacrée ?
– Parce qu’on voit le Kailas du sommet.
– Quoi ?
– C’est ce qu’on dit.
– Mais c’est pas interdit de monter là-haut ?
– Si, puisque la montagne est sacrée.
[…] On aurait dit un des casse-tête sur lesquels les disciples bouddhistes méditent pour dépasser la compréhension rationnelle et atteindre l’intuition. »

Je ne sais pas si les koan ont ce but-là. Toujours est-il que leur fonction première est de nous donner à penser longtemps. Comment peut-on être à la fois en dehors et au-dedans d’une chose par exemple ? Comment imaginer un intérieur et un extérieur en continuité l’un de l’autre, comment affirmer que l’Un est tout en affirmant que l’Un n’est pas (ce sont là aussi les bases de la réflexion de Nāgārjuna, contemporain d’Aristote, mais réfléchissant à un système logique beaucoup plus complexe que celui du philosophe grec).

expédition au Ladakh en 2008

L’autre situation où Paolo Cognetti doit réfléchir à cette sorte de sagesse est celle où il rencontre un moine, image à distance du même lama que celui qu’avait déjà rencontré le voyageur américain et à qui il avait demandé s’il était heureux, ce à quoi l’ermite avait répondu : « Bien sûr que je suis heureux ici ! C’est merveilleux ! D’autant plus que je n’ai pas le choix ! »

Ainsi ce petit livre, récit d’un voyage que, certes, d’autres ont fait bien avant, se révèle être unique parce qu’il relate le voyage que fait chacun au-dedans de lui-même lorsqu’il marche à ces altitudes, en ces lieux difficiles d’accès, où tout à coup se confondent l’envers et l’endroit, l’eau et le feu, où les humains et les léopards se partagent le même espace. Il y a toujours un moment où il faut revenir sur terre, autrement dit au sein de la civilisation matérielle, mais on garde toujours en soi la lumière acquise dans ces endroits vertigineux, et c’est juste ce que veut nous dire Paolo Cognetti.

Le roman de Jean-Baptiste Del Amo est bien sûr très différent, point de longue distance à parcourir, cette fois, ni de respiration sur les sommets. Et pourtant il y a sans doute comme un lien secret entre ces deux livres, car dans Le Fils de l’homme, il y a une distance aussi, par laquelle s’entame le récit, mais c’est une distance temporelle : on a la surprise (au début peu compréhensible) de découvrir une action qui se passe dans le temps avant le temps, celui de la Préhistoire. Temps des débuts, où les premières filiations ont lieu, de génération en génération jusqu’à aujourd’hui, où des humains s’enfoncent dans leur nuit, un homme, une femme et un enfant, que le premier oblige à descendre vers une sorte de cabane non visible au fond d’une forêt sur un terrain très accidenté, cabane dont il ne reste que peu de choses debout après tant d’intempéries, mais qui s’avère propice surtout à ce que l’homme puisse se cacher et vivre en marge de la société.

« Le père surgit dans l’espace dégagé de la clairière, rejoint le fils de son pas lourd, le manche de la sagaie serré dans le poing. Parvenu aux côtés du jeune chasseur, il baisse son regard sur la chevrette, lève sa main en porte-voix, lance un son bref et répété qui s’élève dans l’air vibrant ».

On devine ici ce que l’histoire révèle, que tout baigne dans un champ de violence, d’abord un rapport à la chasse, qui est chassé, qui est chasseur ? Un rapport des pères à leur fils : la violence qu’ils ont endurée eux-mêmes, ils n’ont d’autre choix que la transmettre au fils, et ainsi comme cela, jusqu’à la fin des temps. Une femme surgit : qu’elle essaie de se sauver au plus vite ! C’est ce qu’elle fait ici, mais mal lui en prend, elle sera rattrapée, et mourra dans le sang, celui causé par son second enfantement, le premier enfant prenant lui, en charge et le cadavre de cette femme – sa mère – et le second enfant, jusqu’à ce que le père leur coure après, les atteigne, mais il y aura un retournement de l’histoire, lequel couronnera une autre violence, celle du fils cette fois.

C’est une triste histoire immergée dans le sang et la nature lorsque celle-ci reprend le dessus sur tous les efforts humains pour s’en affranchir : notre période contemporaine est suffisamment éloquente sur le sujet pour qu’il soit inutile de faire un dessin.

Jean-Baptiste Del Amo a déjà obtenu du succès avec un autre livre, qui avait obtenu le prix du Livre Inter, Règne animal, que je n’ai pas encore lu. Mon libraire préféré m’avait mis en garde au moment de l’acheter : il trouvait que Del Amo y allait un peu fort dans la description des scènes de violence en milieu rural, les paysans ne sont quand même pas si noirs me disait-il, et il avait sans doute raison. Pourtant je connais dans la Drôme des hommes égarés au fond de bois de chênes qui ont pour passe-temps favori d’enfourcher des chats pour les donner comme appâts aux sangliers, afin qu’ils puissent les tuer plus facilement. La Préhistoire n’est pas si loin… et la Drôme offre en général un visage lumineux et souriant, on ne s’attend pas à y trouver des élans si sauvages.

à suivre… j’évoquerai le troisième roman, celui de Céline Minard, la semaine prochaine

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Galilée, ce héros…

Ce 5 octobre, j’ai eu la chance de voir « La vie de Galilée » dans la mise en scène de Claude Stavisky, à la MC2 de Grenoble, avec Philippe Torreton dans le rôle titre. Donnée dans une version relativement courte (2h 45). La célèbre pièce de Brecht n’est pas si souvent représentée. Mes lointains souvenirs remontent à… 1963 et à la mise en scène de Georges Wilson au TNP. Après la représentation, je rencontre Torreton, pour une dédicace. Il corrige un peu mon impression, car elle a quand même été jouée récemment dans des mises en scène de François Lassalle et de Jean-François Sivadier, et plus avant par Antoine Vitez.


Le rôle de Galilée est sans doute l’un des plus difficiles à tenir, surtout à cause de ce qu’il exige sur le plan de la mémorisation. Pas facile pour un acteur de s’immerger à ce point dans les méandres d’une pensée scientifique et technique. Dès la première scène, il s’agit de donner une véritable leçon de mécanique céleste, il faut bien avouer que le père Brecht savait faire, il eût été un bon enseignant s’il n’avait été auteur dramatique… L’enfant Andréa est son comparse, à qui il montre le caractère relatif du mouvement : afin que la table soit à gauche du tabouret où l’enfant est assis, il est deux manières d’agir : soit déplacer la table, ce que faisait Ptolémée, soit déplacer le tabouret (et l’enfant qui est assis dessus, dans le rôle de l’humanité), ce qu’osa Copernic.
« Mais si l’on fait basculer le siège vers l’avant, alors je tombe » dit l’enfant : la question se corse. Galilée prend alors l’exemple d’une pomme sur laquelle on plante un rameau, elle a beau tourner sur elle-même, le rameau ne tombe pas, les positions « haut » et « bas » sont relatives. C’est ici bien sûr que l’Église intervient, comment admettre que la Terre ne soit pas au centre, et que donc le trône de Saint-Pierre n’y soit plus, lui non plus ? La pièce de Brecht est nuancée sur le rôle de l’Église. Celle-ci n’apparaît pas comme une force brutalement rétrograde, hostile au savant, mais comme une institution intellectuelle qui entend dialoguer, échanger des arguments. Le système copernicien n’était pas si facile à admettre aux XVIème et XVIIème siècles, les expériences le confirmant ne faisant pas légion, le point décisif pour Galilée étant l’observation des lunes de Jupiter qui étaient au nombre de quatre quand le savant les avait vues la première fois et n’étaient plus que trois quelques jours après… parce que la quatrième était vraisemblablement passée derrière la planète ! Mais si la lunette avait été mal construite, imprécise, si les quatre n’avaient été qu’illusion due à une imperfection de l’instrument ? C’est toute la question épistémologique qui se trouve posée dès le début, entre un réalisme qui ne met pas en doute les conditions d’observation et choisit d’aller de l’avant, et un transcendantalisme qui s’interroge sur les conditions de possibilité de la science et met le sujet au cœur de la relation de connaissance.
Galilée a eu raison de faire confiance à ces lunettes qu’il bricolait et dont la postérité a montré qu’elles étaient pourtant peu fiables… mais la pièce de Brecht réussit ce tour de force de nous montrer en quoi ce n’était pas acquis au départ. Galilée est un vrai scientifique aux prises avec le réel. Là où il innove, ce n’est pas tant dans l’affirmation de l’héliocentrisme, puisque Copernic l’avait fait avant lui, que dans l’affirmation que ce n’est pas seulement là moyen de mieux faire les calculs de navigation, mais tout simplement l’assertion d’une vérité. Oui, la vérité existe, au-delà du pragmatisme et des combines de calcul. C’est en cela que la présentation de cette pièce s’impose aujourd’hui puisque tant d’intervenants dans le débat public semblent totalement ignorants de la démarche scientifique et de la position du savant (on préfère d’ailleurs dire aujourd’hui « sachant » comme s’il s’agissait à tout prix de rabaisser le savoir).
Galilée est un homme aussi. Il ne cherche pas à être un héros, il ne cherche pas le statut de martyr et c’est ainsi qu’il est prêt à se rétracter s’il le faut, s’il peut par là s’éviter de subir la torture. La science n’est pas la religion. Le croyant est prêt à mourir pour sa foi, persuadé qu’il est d’une persistance dans l’au-delà, il est heureux de finir en martyr, pauvre fou qui n’a pas compris qu’il était prisonnier d’un dogme (ce qu’on voit tellement de nos jours dans l’exemple des talibans). Le scientifique, lui, n’est pas un trompe-la-mort, il sait que sa position est dans le relatif, le précaire, l’éphémère, qu’il ne restera de lui qu’une liste de références au bas d’un article (et encore!). A la fin de son procès, après qu’il a signé ses « aveux » (on pense au régime soviétique… ce qui aurait été au grand dam de Brecht bien sûr!) Galilée aurait pu dire comme le prétend sa légende : « por si muove », mais il ne l’a pas fait, certain qu’il était que c’eût été signer son arrêt de mort. Et pourtant son message est passé, la science s’est construite, dans la ligne méthodologique dont il a donné les fondements. Brecht a écrit avec sa pièce un manifeste pour la raison et le rationalisme. L’optimiste qu’il était y voyait comme l’assurance que non seulement l’édifice des croyances allait être ébranlé, mais avec lui, la société toute entière. Ce n’est pourtant pas exactement ce qu’il s’est passé, il nous reste à comprendre pourquoi aujourd’hui. C’est une énorme entreprise. Le dramaturge allemand avait tenté de s’y atteler, mais sans doute sa démarche était-elle insuffisante, prise qu’elle était dans les mailles d’un filet quelque peu dogmatique. La tirade de Galilée à la fin de la pièce porte la marque d’un « moralisme » typique de l’après-guerre qui voulait opposer une science au service des hommes à une science maléfique, comme si la séparation pouvait être si facilement opérée. Bernard Stiegler, après les Grecs, a introduit le mot qui convient aux découvertes scientifiques et autres inventions techniques, celui de « pharmakon », à la fois remède et poison. Si la face « poison » tend si souvent à paraître à nos yeux, ce n’est pas à cause de la science proprement dite (qui est d’une neutralité monstrueuse en elle-même) mais parce que, contrairement à ce qu’un Brecht pensait (voire même Galilée), les impératifs de la science n’ont jamais pris le dessus définitif sur les intérêts économiques ou les forces de la Foi. Encore aujourd’hui, on serait prêt à tout donner pour que la science renonce à nous déloger de nos attitudes de confort vis-à-vis de la nature, ou vis-à-vis de nos illusoires libertés.

La mise en scène de Claude Stavisky est classique. Pas d’esbroufe. Un plateau simple, avec les objets indispensables, tables, chaises, astrolabes. Ce qu’il advient dans le monde extérieur surgit de l’arrière-scène, une lourde porte en métal qui s’ouvre et se ferme pour laisser passer l’écho des drames du temps (une épidémie de peste, une guerre intestine au sein du Saint-Siège…), de grandes vitres par où passe une lumière artificielle, une scène plutôt obscure avec un Galilée plutôt débraillé, éructant, narquois ou parfois abattu, déçu par les réactions de ceux sur qui il compte (le grand duc de Toscane, le nouveau pape Barberini, un élève en qui il a vu un gendre possible…). Torreton impérial, faisant corps avec son personnage.

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Chronique d’un été – IV : Arles et Aix, « il ne fait jamais nuit »

La première pensée à me venir à l’esprit devant les grandes œuvres de Zao Wou-Ki, après que nous eûmes pénétré à l’intérieur des salles qui lui sont consacrées à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence (jusqu’au 10 octobre), fut : « comment peut-on réaliser de tels tableaux qui sont encore plus beaux que les plus beaux paysages que nous puissions voir ? » tant, ici, l’art concurrence la nature, la peinture éclipse le vrai ciel, et la surface de la toile celle des lacs au soleil couchant. Zao Wou-Ki donne une apparence du monde plus lumineuse, plus colorée que celle que nous gardons en souvenir de nos plus belles virées à la surface de la Terre. Et je crois que j’étais loin d’être le seul à penser cela, tellement le ravissement des visiteurs était palpable. On allait tout près du tableau, puis on reculait, on n’en croyait pas ses yeux : comment cela était-il possible ?

Triptyque 1997 – Huile sur toile 200 x 486 cm (coll. part.)

On me dira peut-être que cela vient de la rencontre unique d’une conception artistique qui émane de la Chine ancienne et de l’ouverture moderne de l’espace dans la peinture contemporaine, ouverture qui se nomme abstraction, et même quelquefois « abstraction lyrique » dans le cas de Zao, et que cette rencontre seule fut capable de nous restituer cette impression de vertige ressentie devant un gouffre béant à nos pieds. Cette rencontre est manifeste dans le point de vue implicite dont témoigne la toile, comme celui de l’artiste chinois qui voit son sujet d’en haut, sans point de fuite qui nous amènerait à la perspective de la peinture classique, mais elle figure aussi dans le matériau, l’usage de l’encre de Chine, la mixité des techniques qui font se mélanger l’huile et l’encre, les pigments vifs des couleurs inventés par la Renaissance avec le noir liquide.

paysage avec des oiseaux, 1948, Huile sour toile, 100 x 81 cm (coll. part.)

Zao Wou-Ki a commencé jeune l’apprentissage de la peinture (à quatorze ans), depuis sa lointaine ville de Hangzhou, il avait déjà pris connaissance des tendances de l’art occidental et n’eut de cesse de venir en France pour rencontrer les maîtres d’alors. Il devint l’ami d’Alberto Giacometti et de Pierre Soulages, et, plus tard, de Jean-Paul Riopelle, de Maria-Helena Vieira da Silva et d’Arpad Szenes. Il s’émerveilla de l’impressionnisme qui ouvrait tellement l’espace, et commença à peindre d’immenses toiles où circulait l’air que l’on voit souffler aussi chez Renoir ou Manet. Et puis il y eut Klee, l’humour des petites formes dessinées dans la terre blanche, et la rencontre avec Henri Michaux qui lui conseilla de revenir un peu plus à ses origines. Et puis l’influence de Cézanne dont il tire la leçon des paysages ramenés à des combinaisons de volumes, rendus à leur simple essence.

Hommage à Cézanne, 2005, Huile sur toile 162 x 260 cm (coll. part.)

L’exposition d’Aix, intitulée « il ne fait jamais nuit », d’après un titre donné à une exposition précédente par Florence Delay, montre Hommage à Cézanne, toile de 1m62 sur 2m60 qui esquisse à peine (un trait suffit) la Montagne Sainte-Victoire, toute en vert et jaune fluo, avec un coin de ciel bleu, une branche vert émeraude, et barrant le côté gauche, l’évocation presque transparente d’un tronc d’arbre, les traits légers ressemblant aux coups de pinceaux des artistes chinois qui dessinent bambous et plumes d’oiseau.

Zao Wou-Ki, déclaré né en 1920 – mais c’est parce que les registres conservés ne remontent pas plus avant – eut une belle existence à ce que dit l’histoire. Entachée toutefois par la mort de sa deuxième épouse. Mais il aimait les plaisirs de la vie. Son ami François Texier lui a consacré un joli petit livre de souvenirs communs, sous le simple titre de « Zao » (ed. Gallimard), où les joies et les élans du maître sont dépeints avec tendresse. Wou-Ki n’était pas pauvre… il changeait de lieu en fonction des architectes qu’il rencontrait (ainsi de Jose-Luis Sert qui lui fit un immense atelier à Ibiza), il collectionnait les œuvres de ses amis peintres, et il en offrait beaucoup aussi à ceux qu’il aimait. Il est mort en 2013 à l’hôpital de Nyon, après avoir emménagé dans une nouvelle demeure, à Dully, dans le canton de Vaud. Il n’avait plus toute sa tête à ce que dit encore l’histoire, mais gageons qu’il gardait en elle trace de tous ces soleils qui avaient illuminé sa peinture.

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Arles est une superbe ville bien que certains lui reprocheraient ses entours gris et ses quartiers pavillonnaires. Ces entours sont les marques d’une population ouvrière qui est là depuis longtemps, et ces faubourgs font partie de son âme. Lorsque nous y venions pour les rencontres photographiques il y a quelques années, nous allions parcourir les allées des ateliers de la SNCF (car autrefois, c’était là qu’on réparait les trains qui convergeaient vers Marseille) et ces vieux édifices, devenus, le temps d’un été, salles d’exposition, gardaient dans leurs murs l’écho bruyant des machines qu’on y stockait. Evidemment, pour découvrir les splendeurs d’Arles, ses arènes, sa cathédrale Saint-Trophime, ses nombreuses églises et ses cloîtres, il faut franchir les murs de la ville ancienne et parcourir ses rues piétonnes, et en musardant, on atteint les quais du Rhône, lequel donne l’impression de vouloir mourir ici n’ayant plus la patience d’atteindre la mer. Dès qu’on sort un peu, en longeant le fleuve, on retrouve les terrains vagues, les roulottes, parfois abandonnées, des gitans, et les petites maisons qui rappellent un peu celles de l’Estaque dans les films de Guédiguian. C’est dire que l’esprit de cette ville, sa cohérence fragile mais bien réelle, on n’a pas envie qu’on y touche. D’où notre étonnement face à cette nouvelle construction, la tour LUMA, due à l’architecte Franck Gehry qui domine les toits de tuiles des alentours de la tête et des épaules, pour faire apparaître quoi ? Une forme bizarre comme un emballage d’aluminium froissé, un équilibre fragile de six étages qui semble régir désormais la perspective de ces ateliers oubliés. LUMA est le nom d’une fondation créée par une riche héritière de l’industrie pharmaceutique suisse, Maja Hoffmann, qui a des buts sans doute très ambitieux, mais exprimés dans une plaquette introductive d’une manière fort vague… LUMA Arles est un campus créatif interdisciplinaire où à travers des expositions, des conférences, du spectacle vivant, de l’architecture et du design, des penseurs, artistes, chercheurs, scientifiques, interrogent les relations qu’entretiennent art, culture, environnement, éducation et recherche. Nous voilà bien renseignés… interroger des relations, c’est bien, mais au nom de quoi ? Selon quelle finalité ? Quelle cohérence programmatique ?

Pour l’instant, quand on entre dans cette tour, on est surtout saisi par l’impression de vide. Un grand escalier blanc, et tombant du deuxième étage… un toboggan ! Oui, c’est tout ce qu’il y a à faire ici : monter au deuxième étage puis se laisser glisser vers le rez-de-chaussée par un étroit boyau de plexiglas… Il y aurait paraît-il des « expériences » (réalité virtuelle ? bibliothèque « en feu »?) mais il faut s’inscrire longtemps à l’avance, les heureux élus n’étant pas plus d’une quinzaine par séance… On est perplexe, il ne reste qu’à ressortir vers les parcs environnants où demeurent nos fameux ateliers, mais bien transformés, devenus décors léchés de carton-pâte. Heureusement, dedans, il y a encore de belles expositions. En tout premier lieu : Masculinités.

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Masculinités – John Coplans

L’exposition Masculinités, sise au sein des anciens ateliers SNCF, regroupe une longue série de photographes de multiples époques et nationalités. Son thème ne peut que nous interpeller profondément, car le temps est venu en effet d’interroger le masculin : sa fabrication, ses faiblesses, ses ridicules comme ses forces. Temps de voir comment le masculin est vu depuis l’autre sexe, quelles entraves subit l’homme dans sa construction comme être viril (ou pseudo-viril). Ici, les photographes sont de tous horizons, certains mêmes venus d’Orient, nous montrent ces clichés clandestins que l’on peut prendre de combattants talibans qui se déguisent en douce pour ressembler à des femmes. Un film réalisé par Sébastien Lifschitz passe en revue les séquences que la télévision nous infligeait dans les années soixante, lorsqu’on faisait des reportages sur les homosexuels, ce qui apparaissait d’une audace folle, reportages qui se terminaient comme il se devait par les éternels débats qui réunissaient mères éplorées, médecins très doctes et psychologues qui, évidemment concluaient que tout cela venait des mères de famille trop castratrices… Heureusement, il y avait à ce moment-là aussi des gens courageux, émouvants, sincères, comme Jean Marais, clamant sans fausse honte son amour pour Jean Cocteau. On s’amuse aussi du regard d’une cinéaste qui traque la nudité d’un homme en train de se changer pour aller à la plage, comme le ferait un homme qui chercherait à saisir au vol la nudité d’une femme. Et j’ai été impressionné par cette fresque photographique de l’artiste britannique John Coplans (1920 – 2003) qui montre ce qu’est aussi un homme, loin des clichés sur la force musculaire ou les épaules carrées, exhibant ses faiblesses et son vieillissement. Coplans, est-il dit dans le carton de présentation « donne de la figure masculine une image imparfaite et douce ».

Au-delà de cela, comme le dit le programme :

[L’exposition] aborde les thèmes du pouvoir, du patriarcat, de l’identité queer, des politiques raciales, de la perception des hommes par les femmes, des stéréotypes hypermasculins, de la tendresse et de la famille, et examine le rôle critique que la photographie et le cinéma ont joué dans la manière dont les masculinités sont imaginées et comprises dans la culture contemporaine.

Autres expositions dans le cadre de ces rencontres : la rétrospective Sabine Weiss, Thawra ! Révolution (histoire d’un soulèvement), Pieter Hugo, The New Black Vanguard.

Sabine Weiss est bien connue, photographe en noir et blanc de la trempe de Doisneau et de Cartier-Bresson. C’est à ce dernier que je pense lorsque nous regardons toutes ces photos argentiques magnifiques qui ont souvent dû demander beaucoup de patience et de soin. Parfois on a l’impression de miracles qui surgissent sur la pellicule, comme ce chat qui, tout à coup, saute devant l’objectif, il fallait avoir le réflexe d’appuyer sur l’obturateur au bon moment. Aujourd’hui, peut-être se contenterait-on de superposer la photo d’un chat à celle d’un fond à coup de PhotoShop. Sabine Weiss dit que la photographie est devenue trop facile…

Thawra ! Revolution donne à voir ces journées où le peuple s’est soulevé au Soudan, renversant le dictateur Al Bachir, comme une ressemblance avec Mai 68 et ses photos en noir et blanc là aussi… caractère exceptionnel d’un tel événement là où on s’attend toujours à des coups d’état prévus d’avance et où les contestataires issus du peuple sont vite bâillonnés.

Pieter Hugo réalise des portraits, hommes, femmes ou bien transgenres, prisonniers, délinquants, pauvres hères qui nous regardent les regardant, profondément humaniste, il nous invite à jeter sur notre prochain le regard intense ou interrogateur que ces gens portraiturés portent sur nous.

Quant à l’avant garde noire africaine (Jamal Nxedlana, Dana Scruggs…), elle brille de mille feux, couleurs éclatantes, formes lumineuses, comme l’assurance que désormais la photographie est mondiale, se fabrique partout, et nous ouvre la voie d’une connaissance du monde sans murs et sans frontières au moment où, malheureusement, tant de mauvais augures veulent nous faire croire qu’il ne doit y avoir que murs et que frontières.

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