Et si la guerre n’était pas un accident, une exception, un évènement qui se produit lorsque toutes les ressources de la négociation ont été utilisées, mais au contraire un état permanent, une sorte de structure au soubassement de nos sociétés et de nos régimes politico-sociaux ? Et si c’était de cette structure mortifère toujours active, comme on dit des volcans de la chaîne d’Auvergne qu’ils sont toujours actifs alors qu’on les croyait éteints, que naîtraient les traits principaux de nos formations sociales ? Si loin d’être la continuation de la politique par d’autres moyens, la guerre était toujours déjà là, prête à mugir, se masquant seulement parfois sous le masque de la politique ? Si l’absence de guerre, ou du moins, de guerre « chaude », presque (ou tout à fait) mondiale, était l’exception dans l’histoire, et non la règle, le fruit obtenu de haute lutte par des humains actifs et conscients ayant perçu, à un moment donné, l’inhumanité des guerres (parce qu’ils sortaient de certaines qui avaient été particulièrement terribles) et ayant développé des ressources d’imagination incroyables pour tenter de les éviter, tellement incroyables que cela n’aurait pas suffi à les éliminer et que cela, malgré tous ces efforts, recommencerait toujours, une fois passées quelques décennies, voire peut-être même un siècle ?

La critique de la valeur (ou Wertkritik) a le mérite de nous ouvrir à des perspectives nouvelles concernant l’analyse des processus historiques. Elle met un terme aux dogmes rebattus du marxisme classique, y compris quant à des phénomènes aussi importants que la guerre.
La conception marxiste classique, comme d’ailleurs la conception dite « bourgeoise » (c’est-à-dire, grosso modo, celle du sens commun) minimise le phénomène. Tout va en quelque sorte comme si des puissances avaient été mises en place et se faisaient la guerre « accidentellement » quand leurs intérêts se trouvent mis en contradiction. En somme le capitalisme, ou bien toute autre forme de formation sociale (le féodalisme par exemple) existerait avant la guerre, et on pourrait se libérer de la guerre en se libérant des formations sociales qui l’ont engendrée. Pour Marx, l’histoire est l’essor constant de forces productives au sein d’une structure des moyens de production finissant par craquer, on peut assimiler cela au « progrès » mis en avant par la conception bourgeoise, il ne conçoit donc pas l’histoire comme une intensification des guerres conduisant chaque fois à des ruptures où le monde est près de s’effondrer. Et pourtant…
Les auteurs comme Robert Kurz, Ernst Lohoff et Norbert Trenkle ont des idées très différentes. Nous pourrions d’ailleurs les avoir si nous réfléchissions un peu : le phénomène historique le plus dominant dans l’histoire n’est-il pas la guerre ? Ne pourrions-nous pas voir les formations sociales comme s’organisant autour de la guerre au lieu que cela soit l’inverse ?
Kurz a suggéré que ce n’était pas l’essor des forces de production, sorte d’essor naturel, comparable à la croissance d’une plante ou d’un arbre, qui était à l’origine du développement de la société capitaliste, mais au contraire celui des forces de destruction, dont le point de déclenchement principal fut l’invention des armes à feu. Cela, bien sûr, est nouveau, en tout cas nouveau dans la perspective théorique inspirée par Marx (ou Hegel etc.).
Pour Kurz, repris par Frederick Harry Pitts (de l’Université de Cornouailles) dans son article La Wertkritik et la théorie critique du capitalisme à l’ère des conflits (document communiqué par la liste Crise & Critique, traduction Céline Chollet), « l’histoire se déploie et le procès de travail capitaliste prend forme à travers l’imposition progressive de la nouvelle économie politique des armes à feu à l’ancienne ».
« Les guerres précapitalistes, toujours selon Kurz, étaient des affaires limitées, ritualisées et chevaleresques, servant principalement l’édification ou l’avancement des classes aristocratiques […] Mais à la fin du XVème et au XVIème siècle, la mise en service de machines militaires plus sophistiquées pour mener des guerres « absolues » au sens clausewitzien, comme prolongement de confits politiques, transforma radicalement la situation. Il s’ensuivit une explosion des dépenses militaires : les anciennes économies du pillage et du butin furent remplacées par une économie fiscale finançant des armées permanentes et la production de puissance de feu […] Les guerres de formation des États de la première modernité, qui, grâce à la construction de marines de haute mer, engagèrent les États dans l’expansion coloniale, institutionnalisèrent des structures de pouvoir durables et firent de la politique une sphère d’activité spécifique et relativement autonome, constituant le complément administratif d’une économie de plus en plus dynamique ».
Ce que Kurz appelle « l’économie politique des armes à feu » fut décisif dans cette révolution militaire […] Les besoins de production des canons et des mousquets exigèrent le passage de petits ateliers à des économies d’échelle plus importantes dans une industrie d’armement naissante […] La concurrence entre entreprises et entre États stimula l’innovation technologique dans les moyens de destruction. […] Les meilleures possibilités sociales furent de plus en plus sacrifiées à la machine militaire sous la forme de personnel et de savoir ».
Je ne recopierai pas davantage cet excellent texte qui mérite d’être lu en entier, mais sachons en particulier que Kurz rend compte à partir de là du développement du travail abstrait dans les grandes fabriques : « les premiers travailleurs salariés dépendant pour leur reproduction non plus du foyer domestique, mais de l’argent et de la consommation de marchandises » furent les soldats professionnalisés qui sont apparus à peu près à l’époque des guerres napoléoniennes. « Leur activité préfigurait le travail abstrait et vide de contenu du capitalisme industriel, dans la mesure où combattre ne relevait plus d’une motivation intrinsèque liée à des idéaux ou à des liens de parenté, mais de l’ordre général donné par l’État de tuer. Ces soldats furent, de plus, dit toujours Kurz, les premiers sujets de l’histoire à être « chômeurs » : lorsque la paix s’installait entre deux guerres, ils se retrouvaient en effet relégués en marge, administrés comme un problème social et comme population surnuméraire ». Et ajoute-t-on encore : « tandis que les soldats devenaient ainsi l’archétype de la classe ouvrière, les commandants militaires devenaient l’archétype de la classe capitaliste, s’appropriant du butin de guerre pour l’investir et l’accumuler. Pour Kurz, c’est donc la guerre qui a incubé les nouvelles formes de subjectivité de classe caractéristiques de la société capitaliste, ainsi que les techniques de gestion et les rapports d’emploi par lesquels elles s’expriment ».
Kurz a ainsi analysé les différentes notions de guerre telles qu’elles ont existé depuis l’époque médiévale jusqu’à aujourd’hui, faisant des dernières le moteur d’une mise en place d’une forme de société qui colle tellement bien avec la guerre qui s’y déroule (on a pu lire aussi la thèse de Johann Chapoutot selon laquelle l’industrie de la second moitié du XXème siècle avait calqué ses règles d’organisation sur celles du régime nazi).
Cela tendrait à prouver que la guerre est au fondement de nos organisations sociales qu’elles qu’elles soient. Sorte d’évidence anthropologique sur laquelle il convient de méditer.
Il est significatif de trouver ce genre de réflexion de la part d’un courant qui a privilégié jusqu’ici la mise en relation historique des phénomènes sociaux et ne s’est guère fié à des considérations « anthropologiques ». N’est-ce pas aller vite en besogne que prétendre que la guerre est un trait fondamental de l’existence (de l’espèce?) humaine ? Que ce trait manifesterait le fait que les subjectivités ne se développent que par leurs efforts d’objectivation des autres, culminant dans leur déshumanisation – la guerre comme effort pour déshumaniser l’autre en quelque sorte, comme on parlait autrefois de la folie comme effort pour rendre l’autre fou (Harold Searles) et qui, à lui seul, désormais, expliquerait tout. C’est d’ailleurs sur cette position que la plupart des chroniqueurs viennent de plus en plus, impuissants qu’ils sont (que nous sommes) à trouver d’autres justifications à ce qui se passe en ce moment dans le monde.

La guerre trumpienne apparaissant comme tellement folle et dénuée de logique a priori (même de la logique la plus cynique).
Cette thèse anthropologique est pourtant la plus vraisemblable. On la retrouve d’ailleurs sous la plume d’auteurs loin de la Wertkritik et de la perspective critique en général, mais plutôt en accord avec une perspective « positive » de définition des traits fondamentaux des sociétés humaines, comme le sociologue Bernard Lahire, dont je lis quelques extraits du gros livre « les structures fondamentales des sociétés humaines » (éditions La Découverte).
Dans son chapitre sur la guerre, Lahire situe les logiques de guerre dans la suite « des logiques d’opposition entre « nous » et « eux » qui s’observent aussi bien chez les primates non humains (notamment les chimpanzés) que chez les humains » et il dit :
Déshumaniser l’« autre » est la façon la plus commune de justifier de le traiter comme une chose ou comme un animal (dans les sociétés qui traitent différemment un animal humain d’un animal non-humain)
qui n’est pas si loin de ce que disent Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, retranscrits par Frederick Harry Pitts, quand ils disent :
Pour la Wertkritik, comme pour Héraclite, la guerre est véritablement « le père de toutes choses » (Lohoff, 2013)[…] En son fond, la subjectivité humaine est liée à la capacité d’objectiver autrui, processus qui, selon les époques et les lieux, revêt des formes plus ou moins violentes .
La guerre n’est donc pas un exercice ponctuel qui se produirait de temps à autre, mais serait bel et bien une sorte de « substance » (au sens de Spinoza) qui exercerait ses pouvoirs et ses droits tout au long de l’histoire des humains (et même des animaux non humains comme cela a été observé dans le cas des chimpanzés), simplement d’une façon variable, on pourrait dire : très évolutive.












































