Polars et romans réparateurs

Je ne lis pas souvent de polar… autrefois quelques-uns, qui m’ont laissé de bons souvenirs (le très beau Dahlia noir de James Ellroy par exemple), j’ai vu aussi récemment au cinéma Le bonhomme de neige, film noir (comme la neige?) d’après l’auteur de thriller norvégien Jø Nesbø, et je l’ai apprécié, mais je crois que c’était beaucoup à cause des paysages sublimes qui étaient montrés, d’une nature blanche époustouflante… Il m’est arrivé de me sentir mal à l’aise à la lecture de certains, tellement ils me semblaient se complaire dans le glauque, un genre que je n’apprécie guère. J’ai lu récemment qu’il fallait accepter la réédition des œuvres antisémites de Céline parce que l’objet de la littérature était aussi de révéler l’étendue de la noirceur de l’âme humaine, et d’aller jusqu’au bout dans cette voie. Sans doute soutient-on Sade pour les mêmes raisons. Mais ne peut-on penser aussi que l’âme ne saurait être si noire qu’en raison de la manière dont on la noircit ? Qu’on ne connaît de sa noirceur que ce qu’on y met en voulant l’explorer ? N’y a-t-il pas parfois une exagération dans la peinture des noirceurs de l’âme ?

On avance sans cesse l’argument selon lequel on ne ferait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, sans que je parvienne à savoir si cet adage est un axiome ou un théorème. Si c’est un axiome, on a le droit de le rejeter. Si c’est un théorème, j’aimerais qu’on me donne la démonstration. En tout cas, dans mon petit coin perdu de province, il me semble connaître des auteurs qui font de l’excellente littérature sans se nourrir de noirs desseins… je citerai Le Clézio par exemple, ou bien Annie Ernaux, ou bien Peter Handke (je sais que pour ce dernier, on va m’objecter qu’il « a soutenu les Serbes », mais il a seulement exprimé son sentiment d’injustice face à une politique européenne qui incriminait les uns mais pas les autres dans un conflit où presque tout le monde semblait coupable, et même s’il s’est trompé, il n’a pas fait preuve de haine envers les autres, ou du moins il ne s’est pas fait le héraut de cette haine par écrit). Ce qui serait admissible à la rigueur, c’est une forme faible de l’axiome : il ne suffit pas d’avoir de bons sentiments pour faire de la bonne littérature. Là, nous sommes d’accord (et nous y reviendrons à la fin).

Le polar signé Alain Wagneur – auteur rencontré il y a peu de temps « en vrai », mais c’était pour une toute autre sorte de livre – Terminus plage,  échappe à cet excès de glauque par son style guilleret et l’extrême précision de sa documentation, qu’il s’agisse de musique de jazz, de voitures ou de… P38. Deux fils sont conduits en parallèle : l’enquête faite par un flic sympathique, doté d’une faille dont nous connaîtrons plus tard la teneur, et le départ d’un fils à la recherche de son père. On le devine, les deux personnages poursuivis par ces deux hommes, le coupable et le père, n’en font qu’un. Le flic s’appelle Zamanski. Comme un clin d’œil peut-être à mai 68 (Zamanski était le nom honni du doyen de la fac de sciences de Paris). Il traîne une triste histoire derrière lui, à l’origine de son recasement dans les opérations routinières de police au sein d’une station balnéaire de la côte atlantique. Il pourrait ne rien se passer dans cette station, juste des tapages nocturnes et des excès de vitesse, pourtant un incendie a lieu sur une plage, qu’on pourrait croire accidentel, et qui cause – par supposé accident donc – la mort d’un belge. Zamanski et sa pote Lolo (on devine…) partent en chasse en espérant damer le pion aux bureaucrates d’Angoulême. Pendant ce temps, madame Bertin s’inquiète et envoie son fils chercher son père qui n’est pas rentré depuis quinze jours. Jean-Claude – c’est son nom – s’exécute. Il va bien sûr découvrir que son père a une double vie… Parti en Renault Scenic, il l’échange vite contre l’Audi rouge abandonnée par le père : « Ce n’est pas une Ferrari ni une Porsche mais, point de vue conduite, le cabriolet Audi change de la Renault familiale. Sous le capot, un V6 et cent-soixante-dix bourrins ne demandent qu’à griller toutes les limitations de vitesse »… et oui.
Ce n’est pas le tout de piquer la bagnole, si on peut piquer la femme, c’est encore mieux. Une pépée toute en muscles qui s’occupe en donnant des cours de gym et qui ne sait pas où est passé son Jules… enfin, celui qui lui a promis un beau cadeau en fin de semaine et qui n’est jamais revenu. Sauf que là, désolé, mais le Jean-Claude n’est pas particulièrement tendre… pour effacer la présence du père, il n’y va pas par quatre chemins… c’est cru et plutôt brutal… Pas grave puisque la pauvre fille va se faire dessouder quelques pages plus loin. On est dans un polar, rappelons-le. Les descriptions sont parfaites : on s’y voit, pas la peine de faire un film (or, pourtant si, je crois qu’on en a fait un film, qui s’appelle « Légitime défense », de Pierre Lacan, avec Jean-Paul Rouve, sorti en 2011) : la fuite de l’Audi par les petits chemins pour échapper aux deux redoutables tueurs aux trousses de Jean-Claude (et de sa nouvelle « copine ») qui, eux, sont en Alfa-Roméo (noire), nous bouscule sec : rugissements du moteur, projection de boue, patinage des roues pour à la fin se retrouver immobilisés… tout ça suscite en nous un beau paquet d’images, réminiscences sans doute de ce que nous avons vu au cinéma dans semblables séquences. C’est après cet enlisement que les armes parlent (comme disait Mitterrand quand il annonçait le début de la guerre du Koweit). Heureusement Jean-Claude a déjà joué avec les jouets de son père, c’est utile pour s’en sortir. Mais la fille elle, hélas… « plus loin Jessica Dunan entamait sa part d’éternité »… Je n’en raconterai pas plus : le propre d’un polar c’est de faire naître le suspense. Mais le polar – et là sont ses lettres de noblesse, souvent dites – est aussi le moyen privilégié pour faire connaître l’ambiance d’une époque, les évocations d’une histoire. Le lecteur y retrouve lui-même parfois avec tendresse des bribes de souvenir. Ainsi, à un moment l’apparition soudaine d’une évocation du « balcon de Roufy »… oui, dans les Aurès (scène de la guerre d’Algérie, Philippe Bertin / Berthier l’a faite, est tombé dans une embascade mais ouf, les Sikorski étaient arrivés à temps… « En ce début mars, l’ancien divisionnaire Philippe Bertin a dû faire encore une mauvaise rencontre. Mais cette fois, les Sikorski de la légion ne sont pas arrivés à temps »). Il y a bien quarante-cinq ans que je n’avais ni lu ni entendu ce nom, qui désigne en effet un des plus beaux points de vue sur le canyon algérien. Un lieu auquel on n’accède plus de nos jours : trop de risques, trop de peur de se faire égorger, et que j’ai visité dans les années soixante-dix. Années bénies entre deux guerres, celle contre la France et celle contre le GIA.

Balcon de Roufy (ou Ghoufi) dans les Aurès

Cette nostalgie me fait passer naturellement à un autre roman, où les années soixante-dix et l’Algérie tiennent un rôle immense : L’art de perdre, d’Alice Zeniter, dont on a beaucoup parlé en cette rentrée littéraire, et qui a obtenu plusieurs prix (dont le Goncourt des lycéens). Gros livre… qui s’avale sans qu’on y pense, autrement dit sans effort. Ce doit être ça le easyreading dont j’entends de plus en plus souvent parler. Certes, l’histoire est belle, la saga est envoûtante mais une lecture si facile nous empêche d’être profondément atteint.
La première partie couvre l’histoire de la guerre d’Algérie. Ali – le grand-père de l’héroïne du temps actuel, Naïma – petit paysan kabyle, a eu la chance de recevoir par accident un pressoir qui lui permet, avec ses deux frères, de se lancer à grande échelle dans la récolte et la pression à froid des olives. Son domaine s’enrichit sur les hauteurs de Palestro. Quand, un jour, « le loup de Tablat », autrement dit un chef maquisard redouté pénètre au village pour haranguer la foule en prévenant qu’il va exiger l’impôt et qu’il sera sans pitié avec ceux qui pactisent avec l’ennemi, Ali tombe plutôt des nues. Qu’il tienne davantage à garder des liens avec le colonisateur va nécessairement lui causer des ennuis. Ancien héros de Monte-Cassino, il tient à son statut d’ancien combattant, qui lui vaut une petite pension mensuelle (ce qui devient interdit par le FLN) et co-dirige à ce titre une association locale où se retrouvent vieux de la première guerre et « jeunes » de la dernière. Son alter-ego de 14-18 va payer cher son attachement à l’armée française, tandis qu’Ali passera entre les gouttes. Son amitié avec l’épicier français du coin, lequel est aidé d’une sœur venue opportunément le seconder tout en faisant profiter de ses charmes le commandant de la compagnie, va lui permettre, même, le moment de l’indépendance venu, de s’échapper du village et d’atteindre l’endroit de la côte d’où partent les bateaux qui emmènent avec eux beaucoup d’anciens colons et quelques harkis. Ali part avec son fils Hamid. Les autres enfants et sa femme Yema le rejoindront plus tard. Par miracle, tous s’en sortent. Alors commencent les déplacements et transferts vers les camps de regroupement. Rivesaltes, Le Logis d’Anne près de Jouques, dans la vallée de la Durance. L’industrie recrute, Ali a « la chance » de pouvoir sortir du camp et d’emmener sa famille dans un HLM de Normandie, à un endroit qui se nomme le Pont-Féron. Là, les enfants vont vivre, jusqu’à dix enfants portant des prénoms tantôt musulmans, tantôt chrétiens. La mère, Yema, continue à faire vivre une Algérie autour d’elle, qui devient vite factice. Les enfants s’émancipent, y compris les filles et Hamid se fait remarquer par son intelligence en rattrapant son retard scolaire. Le père, Ali, a quelque réticence à suivre le mouvement syndical, lui qui s’est vu comme patron du temps de la production d’huile d’olive et se met plus aisément à la place du patron de son entreprise que ses collègues, il passe souvent à contre-courant de l’histoire, d’abord en n’ayant rien compris à la lutte pour l’indépendance, maintenant, en ne comprenant pas mieux la signification des luttes de classe. Son fils, Hamid, qui va connaître mai 68 et la solidarité pour le Vietnam va vite lui en faire le reproche. Une déchirure qui n’a pas seulement traversé les familles immigrées dans ces époques là.

oliviers près de Tiaret en 1977 (photo A.L.)

La seconde partie met Hamid au premier plan. Nous retrouvons ici ce que les gens de ma génération ont pu connaître : à la fois la joie, la liberté conquise des années soixante et soixante-dix et les désillusions qui prennent le dessus à partir de « la » crise de 1973. Hamid forme une joyeuse bande avec ses potes Gilles et François : une série télé d’avant 68, intitulée « Les copains » racontait déjà la vie joyeuse de trois étudiants dans Paris, parsemée d’échecs et de rigolades, les Français de ces années-là n’en rataient pas d’épisode, les parents trouvaient là une vision charmante d’une génération à laquelle ils auraient aimé appartenir tandis que les enfants étaient partagés entre optimisme – la vie était prometteuse – et inquiétude – saurai-je moi-même réaliser cet idéal de vie? Il ne faut pas longtemps pour que le jeune kabyle rencontre la femme de sa vie, Clarisse. A eux deux ils auront quatre filles dont la jeune héroïne, Naïma.

La dernière partie, centrée sur Naïma, se veut accomplir enfin une boucle : le retour tant attendu vers la terre des origines. Entre temps, des hommes ont disparu, soit victimes du FLN à la sortie de la guerre, soit victimes du FIS ou du GIA. Ce sont les hasards de la vie (son embauche dans une galerie d’art dont le patron est intéressé par « l’art des opprimés ») qui invitent Naïma à faire ce voyage, sur les traces d’un artiste berbère qui se meurt à Paris et qui a laissé en Kabylie des souvenirs (et des femmes) qu’il faut retrouver. Normalement, le voyage aurait dû se concentrer sur Tizi-Ouzou… pourquoi a-t-il fallu qu’elle raconte que sa famille était d’un village au-dessus de Palestro (maintenant Lakhdaria) et que la discussion autour d’elle s’envenime tout à coup sur le fait de savoir s’il était raisonnable ou non d’aller se fourrer là-bas, dans ce trou « à barbus » ?

Le roman d’Alice Zeniter s’étire ainsi sur cinq cents pages qui sont cinq cents pages d’histoire, certes – et à ce titre toujours intéressantes à lire – mais d’une histoire dont on sent qu’elle est un peu édulcorée. Peu de pages vraiment déchirantes dans cette fresque. Pas de passage sur lequel on aimerait s’arrêter, voire vers lequel on voudrait retourner comme cela arrive souvent dans les vraies œuvres littéraires (sur le sujet, je pense aux romans de Rachid Boudjedra, au Mauvignier de « Des hommes »). Quelques remarques et des réflexions intelligentes :

(après l’attentat du 13 novembre)

Au début de la guerre d’Algérie, Ali n’avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l’armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n’avais pas pensé. Il n’a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d’Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu’en tuant au nom de l’islam, elles provoquent une haine de l’islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peau bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n’est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c’est précisément ce qu’ils veulent : que la situation devienne intenable pour tous les basanés d’Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre. (p. 377)

une recherche d’honnêteté également : on ne vise pas à dire plus que ce que l’on sait, on ne prétend pas que le héros atteigne des certitudes. A la fin du roman, Naïma ne sait pas si elle retournera en Algérie, elle sait bien que ses « racines » se sont diluées dans les sols qu’elle a déjà foulées et on comprend que le beau titre du livre vient d’un poème d’Elisabeth Bishop qui nous enseigne que toute notre vie est constamment un art de perdre.

A la fin de ce billet, je me dis que j’ai peut-être commencé à répondre à une question que je posais à son commencement. Y aurait-il une « littérature des bons sentiments », légèrement distincte de « la littérature » tout court, et dont « L’Art de perdre » serait justement un exemple ? Ce ne serait pas une littérature à négliger, encore moins à mépriser, puisqu’on y trouve de l’intérêt. Mais un intérêt très « informationnel », comme dans la lecture de bons reportages. Je sais, bien que ne l’ayant pas lu, qu’un essai récent, d’Alexandre Gelfen, parle de « littérature réparatrice ». Ce doit être cela en effet.

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Les premiers jours de 2018, Caravage et Chénier…

Ecrire sa vie c’est vivre deux fois… c’est ce qui m’anime à venir chaque semaine sur ce blog. Et pas le souci d’être lu – même si bien sûr, je suis enchanté qu’on me lise et qu’on me parle de ce que j’ai écrit, mais c’est un « bonus » en quelque sorte. Si on m’annonçait que plus personne ne lit ces lignes, cela ne m’empêcherait pas de continuer. Quand bien même il ne me resterait qu’un petit souffle de vie, ça vaut quand même la peine de le multiplier par deux. Ecrire c’est aussi faire reculer l’angoisse, on freine le temps qui passe, on refait vivre en son esprit les moments où nous étions pleinement actifs. A l’aube de 2018, c’est réconfortant d’avoir ça, cette écriture comme soutien, ce tissage des mots qui parvient à retenir le temps qui s’égrène…

Ainsi le « bout de l’an » s’est passé, la minute fatidique, celle où l’on passe d’une année à l’autre, a eu lieu. Merci à Elisa P. et son ami Emmanuel d’avoir permis que cela se passât chez eux, dans leur logement du premier étage de la mairie du Poët, en compagnie de gens si jeunes… qu’ils auraient pu être nos enfants, et peut-être même nos petits-enfants. Beaucoup de demoiselles, toutes anciennes ou actuelles étudiantes des Beaux-Arts de Lyon, grimées selon le thème de la soirée qui était – mais nous ne le savions pas lorsque nous sommes arrivés – un hommage à une série anglaise des années quatre-vingt-dix, du nom de « Absolutely fabulous »… Il fallait revêtir perruque et accessoires, c’était drôle. En seul « bon grand-père » que j’étais, je me sentais entouré, choyé, certaines m’interrogeaient même sur mon passé. L’an commençait d’un bon pied.

Rentrés à la maison grenobloise, trois de nos petits-enfants nous attendaient avec leurs parents. Nina a dix-huit mois. Elle parle presque déjà. Elle dit « alors ? » avec un petit relevé de la tête comme pour nous enjoindre de nous occuper d’elle. Elle écrit sur les canapés, mais de nos jours, heureusement les traces de feutres sont effaçables… S. est passée aussi, avec sa maman. Ils se sont tous enfermés dans une chambre pour faire de grands jeux. J’ai ouvert des huîtres. Nous avons fait une raclette. Dans quinze jours, nous irons à Marseille pour garder deux de nos petites filles, dont la fameuse Nina… Décidément, 2018 commence bien.

Drôme début janvier

*

Une semaine après, retour de Milan. Train décidément très lent dans la vallée de la Maurienne… Le ciel a été gris tout le week-end, les rues étaient froides, le tramway grinçant le long de la ligne de Greco à Roserio, la ligne n°1 qui s’arrête dans le Centre, du côté du Théatro alla Scala ou de Montenapoleone… le dôme si blanc en été était devenu gris et ses dentelles gothiques s’apparentaient à des larmes tombantes. Mais le but n’était pas de parcourir les rues de la ville, il était double et fut ô combien satisfait : visiter l’exposition « Dentro Caravaggio » et assister à une représentation de l’opéra Andrea Chénier à la Scala.

L’exposition se donne encore à voir au Palazzo Reale : événement magistral qu’il ne faut louper sous aucun prétexte. Michelangelo Merisi était originaire de Caravaggio, village entre Milan et Bergame. Né en 1571, mort en 1610 à Porto-Ercole, de la malaria. Trente-neuf ans de vie intense, d’une existence que probablement aujourd’hui on qualifierait de bipolaire. On connaît certaines de ses aventures… ses querelles de bas-fonds où il aimait à s’affronter à plus voyous que lui, trois ou quatre victimes laissées sur le carreau, tombées du fait de sa lame, sa condamnation à mort qui l’obligea à s’éloigner de Rome. Et entre ces épisodes, des réalisations de commandes pour les plus prestigieux notables. Caravage a dû gagner des sommes folles qu’il a dépensées aussitôt dans les bouges et les tavernes. On dit qu’il réalisait une toile en quinze jours – quinze jours de travail fou – et qu’ensuite il disparaissait plusieurs mois, à faire la fête jusqu’à ce qu’il ait tout perdu, pour recommencer ensuite. Il avait un avis bien méprisant sur tous les autres peintres de son époque : il savait qu’ils ne lui arrivaient pas à la cheville, empêtrés qu’ils étaient dans leurs conventions et leurs codes. Lui, il avait inventé l’idée qu’il n’était pas nécessaire de tout peindre sur la toile, qu’il suffisait de peindre les parties éclairées, cela permettait d’aller plus vite, toujours plus vite, une rapidité d’exécution qui est toujours nécessaire lorsqu’on veut saisir dans l’instant le front qui se plisse, l’œil qui s’arrondit, la bouche qui pousse un cri. Autre moyen d’aller plus vite: il ne partait pas de dessins préparatoires, quelques incisions sur la toile lui suffisaient pour indiquer à grands traits la position des objets et des personnages. Le Caravage ne s’encombrait pas de modèles académiques, ses compagnons de beuverie lui donnaient les modèles qu’il cherchait. Il est amusant de reconnaître l’un d’eux qui se répète dans de nombreuses toiles. Ou bien lui-même était son modèle. Peu de femmes dans son oeuvre, mises à part Marthe, Marie-Madeleine, une pénitente, une diseuse de bonne aventure. Mais beaucoup de place pour les saints (Jérôme, Jean-Baptiste, François) qui se flagellent, se scarifient ou tombent en extase. La plupart de ces tableaux sont des instantanés : le moment où le Christ se fait arrêter (mais ça, c’est à la National Gallery de Dublin, toile non exposée ici), le moment où Abraham appuie sa lame coupante sur le cou d’Isaac juste avant que l’ange ne vienne par derrière pour lui dire : « hep ! pas si vite, pas tant de zèle, Dieu fait grâce », celui où Judith tranche la tête de Holopherne, celui où les soldats plantent leur couronne d’épines sur la tête du Christ, ou pire encore, l’exact moment où la pointe de flèche lancée par le roi des Huns va transpercer Sainte Ursule.

Le Caravage n’a pas cherché l’idéalisation qui était de bon ton chez les peintres religieux académiques, il a voulu montrer les corps et les visages des hommes et femmes de son temps : les mains et les pieds étaient sales, les ongles étaient noirs, les dents cariées, on devine les poils en désordre dans les oreilles et les narines. La sueur perle sur les joues mal rasées. Les regards sont embués.

Les premières toiles, celles qui n’étaient pas encore au stade du clair-obscur, montrent des harmonies de couleurs et de ton enchanteresses, les clairs d’un personnage répondent en contrepoint aux sombres de son vis-à-vis, et les couleurs de son pourpoint s’équilibrent avec celles de la robe. L’un des premiers tableaux, le Repos lors de la Fuite en Egypte a cette audace incroyable de mettre au premier plan un ange que l’on voit de dos. La radiographie du tableau (car dans cette exposition, chaque toile est accompagnée de sa « notice » plus ou moins explicative) montre qu’au début, le peintre a hésité : moins audacieux, il avait placé l’ange dans le coin en bas à droite et on devine que, tout à coup, il a effacé cela d’un geste rageur : pourquoi pas au milieu ?

A chaque instant, la grâce d’une invention de génie, d’un coup d’éclat dans la mise en scène, n’est-ce pas cela qu’on nomme le surgissement de la transcendance dans l’œuvre d’art ?

Evidemment, le lendemain, quand on va parcourir les salles de la Pinacothèque de Brera, on est déçu… déçu de ces Caracci, de ces Lotto ou de ces Guercin… tout est terne SAUF justement… l’unique Caravage – qui aurait pu être à l’exposition ? – qui se trouve là et qui relate l’épisode d’Emmaüs, instant de lumière où tout à coup le Christ est reconnu dans la taverne… (et sauf peut-être aussi l’unique Raphaël, celui qui montre le mariage de la Vierge).

Le Repos durant la fuite en Egypte

Le sacrifice d’Isaac

Souper à Emmaüs – pinacothèque de Brera

*

L’opéra d’Umberto Giordano, lui, ne se donne plus. Le 5 janvier, quand nous y étions, était la dernière. C’est lui qui, cette année, a ouvert la saison de la Scala. Je ne sais pas trop comment nous avons réussi à avoir des billets pas trop chers… au deuxième rang de la deuxième gallerie, autrement dit là-haut, dans ce qu’on appelait autrefois le poulailler… Il fallait viser juste, entre deux têtes de la rangée de devant, pour voir quelque chose, mais l’acoustique de cette salle est d’une telle qualité qu’où que l’on soit sans doute, on est porté par la musique, qui, ici, était superbe, et conduite par Ricardo Chailly. Andrea Chenier, c’est l’histoire romancée du poète guillotiné lors de la Révolution. Au premier acte, nous sommes reçus dans un palais, celui de la comtesse de Coigny et de sa fille Maddalena. On essaie de s’amuser, on se lamente : « mais quand donc toute cette agitation finira-t-elle ? », le Roi est critiqué, il subit l’influence de Necker sans doute… Dans un coin, un poète ne dit rien. C’est Chenier, on l’a pourtant invité pour enchanter la soirée. Et la frivole Maddalena attend qu’il lui dise au moins quelques jolis vers en l’honneur de son minois. Seulement voilà : Chénier n’est pas un poète que l’on achète, il ne galvaude pas les mots de l’amour. Au début vexée, la jeune femme devient troublée : lui a-t-on une seule fois parlé de l’amour en ces termes ? Elle disparaît… Le salon s’emplit tout à coup de paysans qui viennent rappeler à la noblesse leur condition miséreuse. Le valet Gérard (secrètement amoureux de sa maîtresse) a déjà rejoint la Révolution. Au deuxième acte, dans les rues de Paris (Terrasse des Feuillants), là où trône un buste de Marat, Chénier est prévenu du danger qui le guête – saura-t-on vraiment pourquoi il est poursuivi, est-ce vraiment du fait de la jalousie de Gérard ? – mais il ne souhaite pas partir, ayant eu vent de quelque femme qui pourrait l’aimer et qu’il pourrait aimer… Cette femme, bien sûr c’est Maddalena, que quelques mots du poète ont suffi à convertir en amoureuse quasi mystique. On devine la suite : Chénier sera arrêté, jugé, victime de la foule haineuse et de Fouquier-Tinville. Mis au cachot avant d’être guillotiné, Maddalena ira le rejoindre, se mettant elle-même à la place d’une jeune mère condamnée afin qu’ils meurent ensemble, unis dans l’amour. « Vive la mort ensemble » crient-ils en coeur à la fin du dernier acte quand l’ombre de la guillotine se profile.

Le rôle de Maddalena fut tenu autrefois par Maria Callas et celui de Chénier, à une autre époque, par Luciano Pavarotti. Ici, ils sont tenus par des chanteurs que nous ne connaissions pas : respectivement celle qui est présentée dans la presse comme « la célèbre diva russe Anna Netrebko » et son mari le ténor Yusif Eyvazov. La mise en scène, sobre et belle, ne négligeant pas les nécessaires mouvements de foule, utilise les ressources de la scène tournante pour ne marquer aucune pause dans les transitions entre scènes et est due à Mario Martone.

Cet opéra qui mérite le qualificatif de « sublime » fait vibrer le spectateur puisqu’il réunit ces trois thèmes qui semblent destinés à demeurer solidaires : l’Amour, la Révolution et la Mort. Mais en même temps, il a de quoi effrayer car c’est le récit éternel des destins individuels broyés par l’Histoire ou bien aussi celui du peu de cas que la Révolution peut faire de ses poètes…

Saluts, à la fin d’Andrea Chénier, 05-01-2018

 

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Un grand linguiste-mathématicien

Aravind Joshi

J’apprends avec tristesse la mort d’un grand linguiste-mathématicien : Aravind Joshi, que j’ai assez bien connu et souvent rencontré dans diverses conférences et écoles d’été. Il m’avait même invité à passer quinze jours dans son laboratoire de Philadelphie en 1998. Il était drôle, jovial, d’un esprit remarquablement ouvert. D’origine indienne, il regardait son pays avec compassion et un peu de dérision. Comme je lui disais à l’époque que j’étais passionné par l’Inde, il m’avait répondu : « ça vous passera ». De fait, avec l’arrivée au pouvoir de Nahendra Modi, ça m’a un peu passé… Lui venait de Puna, dans le Maharashtra, pas loin de Mumbai, mais il vivait en Amérique depuis bien longtemps. Le crâne complètement chauve, rond comme un oeuf d’autruche, et le regard malicieux, on ne lui donnait pas d’âge. Il semblait éternel. Voici qu’il a rejoint Ganesha et d’autres Dieux de l’hindouisme (auquel il ne croyait pas, bien entendu).
Pour mes lecteurs non informés des théories existantes dans le champ de l’analyse automatique des langues naturelles, je dirai que son apport principal est l’invention des « Grammaires d’Arbres Adjoints » – Tree Adjoining Grammars, en V.O. ce qui donne l’acronyme TAG (il avait beaucoup ri, à Grenoble, de voir écrit le nom de son formalisme au flan de tous les bus et trams de l’agglomération – Transports de l’Agglomération Grenobloise).
Lorsqu’on étudie les langues, qu’elles soient formelles ou naturelles, on remarque toujours qu’elles présentent des régularités étonnantes. La liste de ces régularités fonde le fait que l’on puisse rapprocher les deux sortes de langue. Par exemple, il n’échappe à personne que les phénomènes d’accord se font à distance. Je dis et j’écris : « le chat ronronne » et « les chats ronronnent », mais aussi : « le chat que la jeune femme caresse ronronne » et si je change « le » en « les » aussitôt, « ronronne » devient « ronronnent », de même si je change « la jeune femme «  en « les jeunes femmes », « caresse » deviendra « caressent ». Autrement dit des liens à distance fini existent à l’intérieur des phrases d’une langue dite « naturelle ». On peut étudier mathématiquement ces phénomènes en proposant des modèles de grammaire très rudimentaires, qui ont leur rôle dans la fabrication des langages informatiques, par exemple le langage des mots de la forme « suites de a et de b avec le même nombre de a et de b » est aussi un langage présentant ce genre de régularité : si j’ajoute un « a » je devrai nécessairement ajouter un « b » pour demeurer à l’intérieur du même langage (du même ensemble). Si les « a » sont à la suite et les « b » aussi, comme dans « aaabbb », on a un langage facile à analyser : Noam Chomsky au temps de sa jeunesse avait introduit la notion de « grammaire hors-contexte » pour prendre en compte ces langages. Encore faut-il que les dépendances soient enchâssées (comme dans notre exemple du chat et de la voisine). Si on veut qu’elles soient croisées comme c’est le cas dans des langues comme le néerlandais ou le suisse allemand, cela devient une autre paire de manches : on ne peut tout simplement pas les décrire au moyen des grammaires hors-contexte, on tombe dans des langages un peu plus complexes, qu’on appelle les « langages doucement contextuels » (mildly context-sensitive). C’est Joshi qui a mis l’emphase là-dessus et est passé à un type de grammaire analysant ces langages doucement contextuels. Il avait vu que si, au lieu d’adjoindre des arbres syntaxiques les uns aux autres en partant de la racine et en substituant banalement un arbre à une feuille en allant jusqu’au bout pour trouver la phrase, on autorisait l’agencement de mini-arbres syntaxiques selon des schémas plus complexes – par exemple en insérant un arbre de racine A ayant une feuille également de type A à l’endroit d’un A dans l’arbre primaire – on pouvait obtenir la puissance d’analyse demandée. De plus, il était possible d’évaluer la complexité des objets obtenus (toujours une complexité polynômiale, ce qui veut dire que ce n’était pas « trop » compliqué).

opération d’adjonction

Aravind Joshi a eu beaucoup d’influence en France, notamment auprès de certain(e)s linguistes de Paris 7, comme Anne Abeillé et Danièle Godard, qui ont dirigé un projet de réalisation de la grammaire du Français grâce aux TAGs (la « Grande grammaire du Français »). J’avais rencontré Joshi parce qu’il était intéressé par le travail que nous faisions dans les années quatre-vingt-dix, Christian Retoré et moi, qui consistait à faire un peu la même chose mais en interprétant les arbres comme des arbres de preuve : on pouvait fabriquer ces agencements à la manière dont on combine des preuves dans certains systèmes logiques (la logique linéaire du second ordre).

La curiosité de Joshi ne s’arrêtait pas à ces questions d’analyse syntaxique : il s’intéressait aussi beaucoup aux liens pouvant exister entre ces schémas formels qu’on retrouve de manière répétée dans les langues et certains autres types de schémas formels, comme les diagrammes de Feynmann, qu’on trouve quant à eux, dans l’exploration des lois physiques. Il croyait voir dans les mécanismes de compensation entre termes négatifs et positifs les mêmes fonctionnements que dans la syntaxe, lorsqu’on fait se correspondre une parenthèse fermante et une parenthèse ouvrante par exemple (opération que l’on fait spontanément chaque fois que l’on fabrique un syntagme).

Conscient que les progrès en linguistique informatique (par exemple en traduction automatique) ne pouvaient venir que du traitement de larges corpus, il avait initié le « Penn Discourse Treebank », immense base de données stockant des analyses syntaxiques faites en TAGs, avec les connecteurs discursifs pouvant les relier. C’est bien sûr ce type de banque de données qui permet aujourd’hui d’avoir des résultats probants en traduction (encore qu’on soit loin du bout du projet, ce qui devrait décevoir tous les apôtres d’une Grande Intelligence Artificielle « destinée à nous supplanter »…).

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2017, l’année où …

2017, l’année où j’ai voyagé en divers endroits du monde,
où je suis allé, avec C., pour la troisième fois à l’île d’Ouessant – nous logions dans une chambre au-dessus du meilleur restaurant de l’île, nous faisions du vélo dans le vent et re-visitions les phares de la côte, au retour passions par la Pointe-du-Raz et Plogoff, ce qui nous faisait nous souvenir des luttes anti-nucléaires des années quatre-vingts et nous dormîmes à Brest…

Ouessant

2017, l’année où j’ai encore été invité dans plusieurs universités, Nancy, Montpellier, Paris 7, Rome… l’année où, à Montpellier, j’ai parlé des rapports entre langage et mathématiques, à Nancy, des conversations insolites, à Paris, du rôle de la conversation dans la découverte des pulsars, à Rome, d’une nouvelle sémiotique…
2017, l’année où je me suis lancé dans la lecture de Hegel, surtout après avoir découvert le petit livre tellement stimulant de ce jeune philosophe, Mark Alizart (« Informatique céleste »),
2017, l’année où nous avons eu très peur pour notre petite fille, hospitalisée à Teneriffe pour une pneumonie, mais où nous l’avons retrouvée pleine de force, l’épreuve l’ayant presque grandie,
2017, l’année où je me suis proposé pour faire manger avec moi tous les midis cette même petite fille, et où, pour l’occasion, je me suis mis à lui faire une lecture orale de tout Tintin, lecture que je lui faisais déjà au téléphone quand elle était immobilisée aux Canaries – elle ne consentait à faire que le rôle de Milou,

2017, l’année où je me suis inscrit pour la troisième fois à l’Ecole des Beaux-Arts de Grenoble, cette fois en dessin (et en aquarelle) avec un professeur qui m’a fait découvrir comment manier le fusain, la craie noire, la gomme mie de pain et le carré conté…
2017, l’année où j’ai continué mes cours de chinois du mardi matin avec Fan Ping, et où Fan Ping a changé de coiffure, optant pour une coupe résolument courte, cheveux en brosse, pour mieux ressembler à son héroïne favorite, une chanteuse d’opéra traditionnel,
2017, l’année où j’ai visité à Rome une splendide exposition Picasso (des années 1915-1925), à Grenoble une belle exposition des dix dernières années de Kandinsky, au Centre Pompidou, une exposition inattendue des oeuvres de Cy Twombly, à Martigny, une exposition intitulée « Le chant de la terre » dédiée à Paul Cézanne,

2017, l’année où j’ai découvert l’oeuvre du peintre lyonnais Jacques Truphémus, présentée par son ami Charles Juliet,
2017, l’année où j’ai invité Charles Juliet à venir nous rendre visite dans notre petit village de la Drôme Provençale et où il a accepté (cela aura lieu le 31 mars),

Charles Juliet

2017, l’année où j’ai rencontré les écrivain(e)s André Bucher, Laurence Nobécourt, Pierrette Fleutiaux, Alain Wagneur, Annette Wieviorka dont certains m’étaient déjà connus : en fait, seul Alain Wagneur ne m’était pas connu au préalable, il venait parler de son livre bouleversant : « Des milliers de places vides » (Actes Sud) lors de notre rencontre consacrée à l’exil et à la Shoah et ce n’est que plus tard que j’ai découvert ses talents d’auteur de polars (à la librairie « Actes Sud », justement, à Arles),
2017, l’année où j’ai participé à mon deuxième atelier d’écriture avec Laurence Nobécourt (ex-Lorette), à Dieulefit, dont les autres participants ne me laisseront pas un souvenir impérissable, contrairement au premier où l’un des participants est devenu pour moi un ami,
2017, l’année où je suis justement allé voir cet ami chez lui, à Clermont-Ferrand, et où, ensemble, nous avons découvert l’oeuvre magistrale du photographe Gregory Crewdson,

2017, l’année où je suis allé en Bretagne, près de Paimpol (à Lanleff) pour revoir un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps (depuis qu’il a pris sa retraite dans ce village, délaissant Paris où j’avais coutume de le voir, au temps où je me déplaçais à Paris chaque semaine), et où j’ai rencontré ses ami(e)s du coin,

2017, l’année où j’ai participé à une agréable « party » dans un jardin de Nogent-sur-Marne, fin juin, où se trouvaient réunis tous mes chers amis de Paris 8 (Léa, Claire, Laurent, Anne, Lélia …), avec, le soir précédent, repas dans une guinguette,
2017, l’année où nous sommes allés à Vetroz (près de Sion) plusieurs fois, et où nous avons bu, grâce à nos amis Michèle et André, le meilleur vin blanc suisse qui soit (de l’Amigne),
2017, l’année où j’ai découvert les Editions des Lisières, son animatrice, Maud, ses auteurs Alain Nouvel, Patrick Blanche et Laetitia Gaudefroy lors d’une rencontre que j’avais organisée à la mairie de notre petit village et où j’ai aussi découvert une autre auteure de ces éditions : l’écrivaine turque Pinar Selek (venue dans un café des Pilles pour présenter son livre, et dont l’oeuvre fut lue par le comédien Serge Peauthe),
2017, l’année où j’ai co-organisé dans notre village drômois, le 22 juillet, une « fête littéraire » où j’avais invité les amis Alain Nouvel et sa compagne, Serge Peauthe, André Bucher, Patrick Olivier-Elliott (auteur de livres érudits sur la Provence) mais où je me suis fait rabrouer par un des invités (l’écrivain Yves Bichet) parce que… la machine à café était en réparation, puis par une co-organisatrice parce que je n’avais pas été assez présent lors des préparatifs. Où j’ai fait quand même de belles rencontres, incluant un fantastique lecteur (et écrivain), une animatrice d’association locale (d’animation du Haut-Nyonsais) et un chargé de mission au Parc Naturel Régional des Baronnies,

2017, l’année où j’ai vu 2666 à la MC2 de Grenoble, spectacle de 12 heures, mise en scène de Julien Gosselin sur le roman de Roberto Bolaño,
2017, l’année où, au Festival d’Avignon, j’ai vu l’Antigone de Satoshi Miyagi et « la maison d’Ibsen », mis en scène par Simon Stone,

Ibsen huis

2017, l’année où j’ai vu « Tartuffe » au théâtre de la Porte Saint-Martin, avec Michel Bouquet,
2017, l’année où quelques uns de mes écrivains préférés ont publié : Patrick Modiano, ses « Souvenirs dormants », Jean-Marie Le Clézio, « Alma », Charles Juliet, « Gratitude » (tome 9 de son journal), Peter Handke, « essai sur le fou de champignons » (pas encore lu), Haruki Murakami, « Des hommes sans femme », Jean-Philippe Toussaint, « Made in China »,
2017, l’année ou j’ai lu « Le garçon sauvage » de Paolo Cognetti, « Le chat » de Natsume Soseki (en sautant beaucoup de pages…), « Franza » d’Ingeborg Bachmann, « L’enfant qui mesurait le monde »  de Metin Arditi, « Loli, le temps venu » de Pierrette Fleutiaux, « Aquarium » de David Vann, « Dans la forêt » de Jean Hegland, « Le silence même n’est plus à toi » de Asli Erdogan, « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson, « Quelle sorte de créature sommes-nous » de Noam Chomsky, « L’ordre du jour » d’Eric Vuillard, « Une histoire des loups » d’Emily Fridlund, « Comment vivre en héros » de Fabrice Humbert, « Tout homme est une nuit » de Lydie Salvayre et d’autres encore que j’ai oubliés,
2017, l’année où j’ai reçu en cadeau de Noël le magnifique volume de Jean-Philippe Toussaint : « MMMM », réunion des quatre romans du cycle de Marie Madeleine de Montalte que j’ai déjà lus séparément mais c’est une joie de les retrouver en un seul volume, volume d’ailleurs spécial, pour lequel les Editions de Minuit ont accepté de changer leur fonte de caractère et leur présentation, avec photo bleue à l’intérieur de la couverture – pour moi, l’oeuvre de Jean-Philippe Toussaint est extrêmement jubilatoire, joyeuse, de plus elle se passe pour beaucoup dans un univers asiatique (Chine, Japon) qui m’attire profondément,
2017, l’année où j’ai échangé quelques mots avec Yannick Grannec à propos de Kurt Gödel, et avec l’écrivain suisso-turc Metin Arditi à propos de… ma belle sœur et de la vie musicale en Suisse, bien plus riche qu’en France et où Arditi m’a parlé de son grand oncle Elias Canetti, et de son lointain cousin… Arditi (Pierre),

2017, l’année où j’ai visité la Ferme aux Crocodiles et le Parc de la Tête d’Or (pour voir principalement le panda roux…),
2017, l’année où j’ai visité la Biennale d’Art contemporain de Lyon et où j’ai trouvé bizarres tous ces environnements mêlant le son et le volume,
2017, l’année où j’ai vu au cinéma quelques beaux films poétiques comme « Paterson » de Jim Jarmush et « Emily Dickinson » de Terence Davies,

2017, l’année où j’ai vu « After the storm » de Kore-Eda, « Visages, villages » d’Agnès Varda et JR, « La Villa » de Robert Guédiguian, « Certaines femmes » de Kelly Reichardt, tous de grands films basés sur l’émotion,
2017, l’année où j’ai découvert les séries, par le biais de celle qui me paraît excellente : « Le bureau des légendes » d’Eric Rochant, avec Jean-Pierre Daroussin, Mathieu Kassovitz et Sarah Giraudeau, fantastique histoire au sein de la DGSE, brûlante de réalisme (au point que je me suis demandé si autour de moi, ne rôdait pas quelque agent en mission, allez savoir!),

2017, l’année où je n’ai pas obtenu le prix Bernard Vergaftig,

2017, l’année où, grâce à mon ami l’apiculteur, j’ai découvert un livre extraordinaire sur la géologie de notre région, justement intitulé « Pierres de Provence », d’un certain Jean-Marie Triat, magnifiquement illustré,
2017, l’année où j’ai visité une toute petite partie du Japon (principalement le Kansai),
2017, l’année où j’ai revu le Pavillon d’Or à Kyoto, et où j’ai re-parcouru, sous la chaleur, le « chemin des philosophes »,
2017, l’année où j’ai enfin terminé « Le pavillon d’Or » de Mishima,
2017, l’année où je me suis trempé dans les onsen (à Kinosaki),
2017, l’année où j’ai exploré les splendeurs de Kobe, Himeji, Miyajima…
2017, l’année où j’ai fait le tour de Kobe en compagnie d’une grande calligraphe que j’avais rencontrée à Paris, qui s’appelle Mitsue Kanamori,
2017, l’année où C. et moi, nous avons découvert HIROSHIMA, juste soixante-douze ans après l’explosion, où nous avons difficilement retenu nos larmes devant le monuments aux enfants…

Dôme Genbaku

2017, l’année où j’ai viré à droite en votant Macron dès le premier tour des présidentielles, acte auquel je ne donnerai plus la justification de l’avoir fait « pour éviter le pire », puisqu’en fait il s’agissait bel et bien d’un vote d’adhésion…
2017, donc l’année où je me suis retrouvé à droite par envie sans doute de liquider mes déceptions à l’égard de la dénommée « gauche » qui, soit ne montrait plus grande fidélité à ses engagements, soit se sabordait en multipliant des discours de tribune auxquels on ne peut plus croire,
2017, l’année de mes contradictions puisque, « en même temps », je ne suis pas totalement d’accord avec notre président actuel (notamment à propos de la politique à l’égard des migrants).

2017, l’année où je me suis inquiété de la santé de quelques amis et de quelques membres de la famille, ce dont je m’inquiète encore,

2017, l’année où est décédé l’oncle de C., du côté de Bière, dans le canton de Vaud, et où son père a fait un très grave accident cardiaque,

2017, l’année où, pour la troisième année consécutive, nous avons pu réunir tous nos enfants (trois) et petits-enfants (six) dans notre maison du Poët, dans la Drôme, une semaine avant le vrai Noël, et où j’ai organisé pour les petits-enfants un grand jeu qui obligeait à parcourir le village dans tous les sens.

2017, l’année où j’ai eu mes septante ans (mieux quand même que « soixante-dix »).

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Lecture de Noël

Noël, fête des enfants. Quelle belle coïncidence, alors, que cette rencontre avec le livre de Pierrette Fleutiaux : « Loli le temps venu », paru en 2013 aux éditions Odile Jacob… J’ai déjà vu plusieurs fois Pierrette mais nous n’avons jamais parlé de ce livre. Et pour cause, je ne l’avais pas encore lu. Voici chose faite. Il a une belle préface de Françoise Héritier et j’y ai trouvé… comment dire… le reflet de mes propres pensées à l’égard de ma petite fille qui a maintenant neuf ans (Loli doit en avoir huit si mes comptes sont bons). Car, contrairement à ce que laisse entendre Pierrette, ce ne sont pas que les grands-mères qui ont de ces émerveillements face au jaillissement de l’enfance, les grands-pères aussi, et même s’ils sont, selon sa classification, des « GPNB » (entendez : grands-parents non biologiques) ! Un tel thème pour un livre est périlleux : on peut craindre de tomber sur des douceurs trop sucrées, des attendrissements convenus, et puis non. Pierrette a l’idée, dès le début de son récit de nous relier à un au-delà de la relation immédiate avec l’enfant. La naissance du petit être humain est tellement un événement stupéfiant, unique, qu’elle nous paraît surnaturelle, comme si elle émanait d’une survenance lointaine, comme si le petit ou la petite, avec ses mains fripées, ses ongles délicats, sa peau diaphane avaient fait un immense voyage pour parvenir jusqu’à nous, nous arrivait d’un autre monde, d’un univers parallèle qui sait… comme si encore, cette naissance allait nous mettre en contact avec l’Inconnu, un être unique et inconnu de la fin des temps… Pierrette Fleutiaux commence donc son récit par ceci :

A trois années d’intervalle, deux événements se sont produits dans ma vie personnelle, apparemment sans lien l’un avec l’autre, à moins de renverser l’ordre des causalités et la flèche du temps […]. Le premier, furtif et très étrange. […] Cet événement-là n’a rien changé à mon quotidien. Le second en revanche, parfaitement commun, m’a chamboulée de fond en comble […]

Le second est bien sûr la naissance de sa petite fille, mais le premier… qu’est-ce au juste ? Ce sentiment fugace et étrange d’être visitée par un autre monde… Loli n’était pas encore née mais « quelqu’un en moi s’adressait à elle, je l’appelais ma petite-fille du bout du temps, […] elle s’était « manifestée » à moi d’un futur insondable ». Et nous voilà projetés à des milliers et des milliers d’années-lumière vers le futur. Que sera une petite-fille de cette époque-là ? Une petite fille d’après le Soleil – puisque Pierrette a appris de la science que le Soleil était mortel, lui aussi, qu’on lui donnait une durée de vie future très inférieure à celle qu’il a déjà vécue et que, dans ces conditions, il était bien vain peut-être de se poser des questions sur notre mort à nous, êtres finis, de si peu de temps et de si peu d’espace. Cette « petite fille du bout du temps », qu’est-ce que c’est ? On pourrait croire à une folie, une futilité de grand-mère qui commence à dérailler… mais n’est-ce pas plutôt l’inconnu qui parle en nous ? Dans le résumé que j’ai fait récemment du livre de Mark Alizart, « Informatique céleste », je parlais de cette idée hegélienne de fin de l’Histoire, que l’auteur exprimait si bien, quand après de multiples disparitions et réapparitions de la Vie, pas seulement sur Terre mais dans le Cosmos, une Harmonie enfin se crée qui réunit la Nature et l’Esprit. N’est-ce pas cela qui s’exprime dans le continuum de la Vie, comme une anticipation qui revient dans le passé? Cela rappelle aussi les images que proposent les physiciens à la recherche de la gravité quantique, l’idée d’un espace constitué de couches superposées formant une mousse légère et friable : il n’y a pas de temps, tout est donné simultanément, c’est notre esprit fini qui crée l’impression de temporalité, n’interdisant pas qu’il se produise d’étranges court-circuits, des surgissements d’une couche à l’intérieur d’une autre comme dans cette mousse que l’on brasse en faisant se rencontrer des bulles originaires de différentes strates… Loli aurait pu être ainsi en contact (avant sa naissance?) avec une petite fille du bout du temps…

Quand Pierrette passe à sa petite fille, la vraie, elle reste « branchée » sur celle du bout du temps. C’est bien ce qui donne à ce livre son caractère étrange, décalé par rapport à une attente convenue. Mais ce qu’elle raconte alors c’est aussi ce que le grand-père que je suis pourrait raconter…

Premier petit-enfant : un bouleversement dans nos vies. Dès l’âge de deux mois, on me demandait de garder ma petite fille. Je me souviens que sa grand-mère était à San Francisco pour son travail et que je lui avais téléphoné depuis Grenoble pour lui demander quelques détails sur la manière d’utiliser les couches… Et depuis, je la vois presque chaque semaine. Emotion de l’apercevoir soudain dans une foule d’enfants à la sortie de l’école. Emerveillement de son émerveillement devant tout ce qu’elle découvre : cailloux dans un parterre de fleurs, escargots tout blancs, poil soyeux des chats et même si l’on n’a pas de chat, fourrure soyeuse des mille peluches dont on s’entoure. Il y a chez Pierrette des passages drôles, des épisodes qui montrent le grand parent sous un jour qui pourrait le faire passer pour déraisonnable, gâteux même (combien de fois ai-je entendu dire que j’étais gâteux devant cette enfant…). la manie de prendre des photos pour les regarder ensuite dans le secret d’un moment de solitude, et en même temps, la rapidité avec laquelle ces photos se dévaluent (« les photos meurent aussi » dit Pierrette), on ne les regarde plus jamais six mois après les avoir prises, remplacées qu’elles sont par les nouvelles.

« Je n’oublie jamais Loli. Présente je suis avec elle. Absente, je suis aussi avec elle ». D’où vient cet amour ? Liens du sang ? Certainement pas (ils sont absents dans mon cas!). « Est-ce soi-même que l’on aime dans son enfant ? ». Non, plutôt : « Loli est un cadeau que je n’espérais pas, que je n’ai pas demandé, que je n’imaginais pas, dont je n’éprouvais pas le besoin, pour lequel je n’ai pas eu à me battre. Soudain elle était là. Elle est là ».

Le livre s’arrête avec l’entrée dans la parole (« le défilé de la parole » je crois me souvenir que Lacan disait)

D’ici quelques semaines, Loli formera des phrases complètes. Dans quelques mois elle ira à l’école maternelle. Il me faudra alors replier mon écriture. Avec le langage, avec cet outil multiforme, adaptable presque à l’infini, elle va découvrir le monde. Mais ce sera le monde tel que l’espèce à laquelle elle appartient le voit, l’utilise le modifie. Le monde tel que ce grillage posé sur lui par son espèce le fera apparaître. Celui de l’espèce humaine. Ce ne sera plus le monde profond, sauvage, illimité, le monde primitif et mystérieux des sensations. A chaque gain correspondra une perte. Ma Loli des temps futurs s’enfoncera dans les espaces infinis du cosmos, ma Loli d’aujourd’hui deviendra un individu – de plus en plus précis en ses contours – parmi les sept milliards de l’humanité de ce siècle. Un jour aussi, pas très lointain, sa grand-mère ne sera plus qu’un souvenir, de plus en plus estompé, tout cela nous le savons, mais comme la petite enfant, nous ne pouvons que dire : « pourquoi ?? pourquoi ? » .

Oui, pourquoi ? Peut-être pour qu’il advienne enfin cette Loli des temps futurs.

Ce livre dit aussi beaucoup sur la « fonction grand-parentale ». Rien de commun avec la situation des parents. Le grand-parent est, ou en tout cas s’estime libre. Il a tout son temps. Rien à ses yeux n’est caprice. Pierrette raconte cette scène au restaurant, où elle dine en compagnie de Loli et de ses parents. La petite, à un certain moment, désigne son manteau. Pourquoi ce manteau ? Eh bien parce qu’elle a envie de le mettre pour sortir de la salle, bien sûr. Ce à quoi les parents sans doute s’opposent : on ne sort pas de table comme ça, encore moins pour aller dans la nuit noire et le froid… Heureusement, la grand-mère n’en a cure. Elle, elle comprend le désir de la petite fille, et sort avec elle – elle en profite pour fumer une cigarette ! – et pendant de longs moments, elles se regardent les yeux dans les yeux, grand-mère et petite-fille… On n’ose penser ce que se disent les parents… mais tant pis.

Pour en revenir à « ma » Loli, au printemps dernier, elle fut gravement malade. En vacances aux Canaries avec sa maman, il s’était manifesté en elle un vilain virus qui avait ouvert le champ à une bactérie dangereuse provoquant une pneumopathie assez grave. Nous vécûmes des jours d’angoisse terrible. Heureusement, les médecins identifièrent à temps la bactérie et trouvèrent les médicaments adéquats pour la ramener à la santé. Au retour, comme elle était encore fatiguée, je décidai de la prendre chaque midi pour lui faire à manger afin qu’elle puisse se reposer au milieu de la journée. Après quelques semaines, elle allait très bien, mais nous n’interrompîmes pas pour autant nos rencontres de la mi-journée qui durent encore aujourd’hui. C’est toujours une joie qui bondit en moi quand, vers 11h30, je vais dans la cour de son école et que je la distingue au loin à la couleur de son bonnet, et qu’elle accourt vers moi, avec ses yeux toujours écarquillés de bonheur et prête à me raconter, presque sans interruption, ce que fut sa matinée et comment vont ses rapports avec Inès (sa meilleure amie). S. fait mon admiration par la dose d’empathie qu’elle renferme. Bien qu’elle n’y ait sans doute jamais pensé et que ces mots soient absents de son esprit, on peut dire d’elle que « rien d’humain ne lui est étranger ». Son arrière-grand-mère peut être gravement malade, immobilisée sur un lit d’hôpital, elle demande à aller la voir « pour l’aider ». Son pauvre grand-père avoir mal au genou, aussitôt sort la trousse avec un tube d’arnica. Elle est persuadée qu’elle a soulagé ma souffrance et, bien sûr, je ne la démens pas.

Ce lien avec l’enfant, tout auréolé de bonheur, ne va pas aussi sans ses moments sombres – Pierrette le montre bien – ceux où l’on se demande comment on fera pour lui éviter les tourments, les catastrophes, ou bien ceux où l’on est d’autant plus désemparé lorsqu’on apprend la souffrance, la mort infligées à des enfants de son âge partout dans le monde, en Syrie, en Birmanie, en France même sous des balles fanatiques, que l’on pense que cela pourrait être elle, ou bien lorsqu’on revoit ces films d’archives qui nous parlent des camps d’extermination, de la Shoah par balles en Ukraine, dans les pays baltes…

Après la lecture du livre de Pierrette Fleutiaux, on a envie évidemment de demander : et la suite ? Deux ans, trois ans, six ans, sept, huit… autant de jalons tous aussi merveilleux à vivre les uns que les autres. Même s’ils ou elles rejoignent le monde commun « de l’espèce humaine », il reste qu’on aimerait tant pouvoir les escorter jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte, sûrs que nous sommes que jamais ils ou elles ne nous décevront et que nous garderons en elles la même confiance, le même amour.

Modèle corrigeant son portrait

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Non, Emmanuel Macron ne respecte pas toutes ses promesses

Mountain professionals launch an appeal « SOS Alpes solidaires » (Supportive Alps) as they take part in a rally to warn of the dangers to migrants in crossing passes in the Alps during the winter, in Nevache, French Alps, on December 17, 2017.
. / AFP PHOTO / Sophie LAUTIER

J’ai souvent dit que j’avais de la sympathie pour Macron, pour sa jeunesse, la sensibilité dont il témoigne aux tendances de notre époque, son énergie, sa volonté de mettre en l’air des usages poussiéreux etc. je m’en sens d’autant fondé à l’attaquer fortement sur certains aspects de sa politique, et dénoncer le fait que, contrairement à ce qu’il dit souvent, non, il ne respecte pas tous ses engagements. Et cela en premier lieu en ce qui concerne l’accueil des migrants. Nous pouvons et devons être scandalisés par cette absence totale d’humanité dont font preuve les services de l’Etat, détruisant les abris, lacérant les toiles de tente, pourchassant sans répit les réfugiés, même dans la traversée des Alpes. Cette politique est honteuse. Qu’eût dit Paul Ricoeur face à un tel déni d’humanité ? Or, lors de sa campagne, Macron apparaissait comme le candidat offrant le plus de promesses sur l’accueil des réfugiés, citant fréquemment l’exemple d’Angela Merkel. Et maintenant ? Et que fait Cohn-Bendit lui qui, à ce que certains disent, aurait l’oreille du Président ? Cohn-Bendit qui était présent à Grenoble il y a un an aux Etats Généraux des Migrations, et qui nous avait ému par son enthousiasme et ses encouragements ? Je crois me souvenir que Macron avait fait un beau discours devant les responsables de l’Eglise Protestante pour le 500-ème anniversaire de la Réforme… Où en est-on de ce discours ? Suffit-il de parler de la différence entre éthique de conviction et éthique de responsabilité pour s’affranchir de toute humanité ?

Il y a là des choses que je ne comprends pas, que j’aimerais qu’on m’explique. La politique d’Emmanuel Macron est-elle pilotée par un drone ? Un engin qui, de haut, ne laisserait pas paraître les difficultés du terrain… S’il aime à se calfeuter en son palais, comme il en donnait l’impression dans son interview de ce dimanche, n’y a-t-il pas moyen de lui envoyer quelque message évoquant la réalité du monde ? Un président comme lui qui semble avoir compris les enjeux de la planète devrait s’efforcer d’avoir une vue complète de ceux-ci, qui ne sont pas seulement « environnementaux » mais aussi humains, il y a des flux migratoires dont il va bien falloir s’accommoder. J’entends que l’Etat y travaille, que les déplacements au Sahel servent à mettre en place une politique visant au maintien sur place des populations, mais en attendant que ces politiques obtiennent un résultat (très hypothétique) que fait-on de ceux qui sont là ? Surtout quand on a dit ailleurs, à juste titre, qu’ils étaient des « héros », qu’on a loué leur courage à traverser les mers, et maintenant les montagnes ?

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L’enterrement d’une feuille morte

Ce n’est pas que j’en aie après Johnny… après tout, chacun fait ce qu’il veut, on peut être artiste de variétés et chanteur de blues autant que l’on peut être ténor à l’Opéra ou chanteur balladin… Des amis découvrant ses chansons disent qu’elles n’étaient pas si mal, et c’est vrai. A ceci près qu’elles n’étaient pas « ses » chansons mais celles d’Aznavour, de Berger ou de Goldmann. Johnny était un fantastique homme de spectacle : j’en sais quelque chose, moi qui proposai un jour à mon beau-fils, pour ses dix ans, de l’emmener le voir. Johnny passait à Grenoble. Ce fut un déluge de décibels et d’éclairs aveuglants, les basses nous faisaient tressaillir en nos fondations et les aigus (qu’il savait faire, comme on nous l’a assez rabaché ces jours-ci, sans passer à la voix de tête, c’est-à-dire tout en force là où d’autres se seraient cassé la voix) nous strièrent le tympan. Au bout d’une heure, Y. rendit grâce et demanda à ce qu’on rentrât à la maison. C’était bien assez.

A ses débuts, Johnny chantait yéyé, souvenirs-souvenirs, t’aimer follement… et moi je trouvais cela amusant puisque cela horripilait les parents, et avec les copains du lycée, nous commencions à échanger des disques, c’était, bien sûr, le temps de Salut les Copains. L’époque n’avait pas attendu Régis Debray pour basculer dans l’américanisme. Où il apparaissait nettement aussi que Johnny « pompait » sec… entendez par là qu’il reprenait simplement des adaptations de mélodies américaines. Mes copains s’y croyaient en éructant « ba ba be lou ba, ba ba bing boum » et on s’essayait au twist, danse facile puisqu’il n’y avait qu’à se tordre les genous.

Ce n’est donc pas que j’en aie après lui… mais après cet incroyable excès, cet hybris envahissant et mis en scène depuis longtemps – car il n’est pas possible d’organiser en si peu de temps de telles cérémonies, de tels hommages, de tels numéros spéciaux. Non, Johnny n’en valait pas tant. Chanteur modeste au parcours hiératique, il aurait pu se contenter d’un enterrement recueilli au Père Lachaise entre ses ex, son actuelle et ses enfants, quelques vedettes et, s’ils le souhaitaient, quelques politiques venus en amis déposer une gerbe sans paroles. Eddy Mitchell ou bien Thomas Dutronc aurait pousser la chansonnette au bord de la tombe et tout un chacun aurait essuyé une larme discrète, certains osant s’aventurer sur un « en perdant Johnny, j’ai perdu ma vie » ou bien un « nous avions tous en nous quelque chose de lui », mais tout le monde après la cérémonie s’en serait reparti chez soi en songeant à la vie qui continue. Au lieu de cela, nous avons eu droit à des funérailles nationales, au long discours d’un Président, aux embrassades appuyées de son couple avec la famille et les vedettes du show-biz. Tout ça pour affirmer que l’on est « avec le peuple » alors même qu’il ne s’agit, on le sait, inutile d’être Finkielkraut pour le remarquer, qu’une partie de ce peuple, blanche et « pavillonnaire » (pour reprendre l’expression de Régis Debray). On avait empêché Marine Le Pen de venir, ouf ont dû penser certains… mais ce n’est que soulagement passager : on sait où vont les sympathies de cette partie du peuple. Pour une fois, j’approuve Debray : ce à quoi nous avons assisté c’est à « l’institutionnalisation du show-biz, nouveau corps de l’Etat, sinon le premier d’entre eux ». Et Debray de faire malicieusement remarquer que « nos deux anciens présidents ont déjà une vedette pour compagne ».

J’ai, dans un billet précédent, loué les discours transversaux, mais c’était à propos de l’art, ainsi à la Biennale de Lyon, voyait-on avec bonheur le son, l’image et la lumière se mêler dans un esprit nouveau, renouvelant joyeusement le concept même d’oeuvre, je faisais le parallèle avec ce qui pouvait se produire d’équivalent dans le monde sociétal  voire politique: foin des « disciplines », des corps constitués en entités chacune hermétique aux autres. Nous voyons malheureusement ici, avec l’enterrement de Johnny, le négatif de ce mouvement : la confusion des genres qui peut conduire au pire, l’instauration pure et simple du spectacle et de l’apparence comme seul vrai pouvoir.

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