Laurence Nobécourt: écriture et vie

La dernière rentrée littéraire a offert des trésors, un Rolin, un Modiano, un Toussaint… et même un livre signé Laurence Nobécourt. Un peu de gêne à en parler car après tout, je la ressens comme une amie. Quelqu’un avec qui, grâce à son atelier d’écriture, j’ai vécu des moments importants: peut-être était-ce la première fois, en 2013, que je me posais réellement la question de l’écriture. Pourquoi a-t-on envie d’écrire ? Pourquoi écrit-on ? Est-ce si important que cela d’arriver à éditer ce qu’on écrit ? N’y a-t-il pas, dans l’écriture, une exigence qui transcende toute velléité d’amour-propre ? A cette dernière question, je réponds immédiatement oui. J’ai trouvé profondément injuste l’échec qui a sanctionné la parution de son roman « Grâce leur soit rendue » en 2011, roman intense et magnifique que j’ai lu trois fois de suite tellement je ne m’en lassais pas et voulais rester en compagnie de ses personnages, mais qui, hélas, ne fut même pas réédité en livre de poche. Elle parle de cet échec dans son livre « Le chagrin des origines » mais pour dire qu’à ce moment là, justement, elle a compris qu’elle était, qu’elle serait, un écrivain, parce qu’il n’y avait pas besoin pour cela d’une reconnaissance. Je me souviens que c’est par ces mots d’ailleurs qu’elle nous avait accueillis à La Roche-Saint-Secret, près de Dieulefit, quand nous vînmes la voir, Albert, Marine et moi. Elle indiquait d’une main ferme le chemin qu’elle allait suivre. Par la suite, j’ai regretté qu’elle ne se remît pas à l’écriture d’un vrai, grand roman, comme l’avait été « Grâce leur soit rendue », mais ce dernier livre compense ma déception. Si tout ce qu’elle y dit est déjà en grande partie déjà connu de ceux et celles qui la lisent ou la fréquentent, la façon de le dire, cette écriture si parfaite dans l’usage qu’elle fait de la langue n’en est pas moins envoûtante et nous met en état de profonde émotion. Car nous avons le sentiment que cette écriture touche, l’air de rien, tout en parlant de choses banales ou largement partagées (qui n’a pas pensé, à un quelconque moment de sa vie que « personne ne l’aimait »?) à ce qui est à notre fondement, ce rapport dirait-elle, entre le corps et la lettre. On écrit, dit-elle « pour ces moments où le mot s’ajuste si parfaitement à la sensation intérieure qu’il manifeste soudain hors de soi notre singularité essentielle ; telle phrase faisant écho à une parole de bien qui nous aura réconfortés, telle métaphore témoignant de ce geste qui, contre toute attente, nous a hissés par-delà les ténèbres et la mort » (p. 15). Chez elle, en plus, le rapport de l’écrit au corps s’est fait, dans sa jeunesse, particulièrement manifeste : il l’était par cette maladie, l’eczéma, dont elle souffrit pendant longtemps (et qui fut la substance de l’un de ses premiers livres qu’elle avait intitulé « La démangeaison »), (se) gratter, n’est-ce pas de là que vient écrire ? J’aime qu’elle reproduise cette page du Dictionnaire historique de la langue française où l’étymologie du mot « écrire » se trouve reliée à trois racines : « SKER » qui signifie « gratter », « inciser », « GERBH » (qui donnera le grec « graphein ») qui renvoie à « couper », « entailler » et le germanique wreitan qui signifie aussi « entailler », « inciser ».

Qui connaît un peu Laurence peut être parfois étonné de ce qu’il ou elle apprendra dans ce livre. Souvent, les personnes que nous rencontrons dans la vie nous paraissent avoir déjà vécu l’essentiel au moment où nous les rencontrons, nous imaginons peu qu’elles vont se modifier, nous procédons à une manière de fixation de la personne, et parfois c’est le cas : telle ou telle personne nous apparaîtra stable, ayant atteint un point de sa vie où rien ne saurait modifier profondément son comportement ou sa pensée. Mais dans d’autres cas, il n’en est rien, la personne en question demeure vivante, ouverte aux événements qui vont encore transformer sa vie et c’est en cela qu’elle est vivante. Beaucoup d’événements se sont produits dans la vie de Laurence depuis notre première rencontre en 2013. Elle a perdu son père, puis sa mère. Elle a rencontré son mari, fabricant de maisons en bois qui lui en a fait une très belle dans une rue parallèle à la route nationale à la sortie de Dieulefit quand on se dirige vers le sud. Et elle a changé de prénom – transformation qu’elle a relatée dans un petit livre en 2016, « Lorette » – alors qu’elle nous avait expliqué en 2013 qu’elle tenait à « Lorette ». Tous ces événements semblent avoir donné à l’écrivain (et non « écrivaine » mot qu’elle refuse) une maîtrise de soi, une sérénité qui lui permettent aujourd’hui de faire un bilan sur ce que fut sa vie, sur ce que furent aussi ses parents, ses sœurs, ses amis. Rien n’interdit de penser, évidemment, qu’elle changera encore de point de vue dans le futur. Mais elle le dit : « L’écriture, elle, ne cherche pas les faits. Elle vient touiller le réel pour en révéler une vérité encore inconnue de soi, faisant de chaque événement un événement vivant. Ainsi mesure-t-on la puissance du verbe qui, à revisiter le passé, en fait parfois surgir d’étranges boutures dans le présent. Le texte s’inscrit comme la glose d’une réalité qui n’en finit pas de se révéler, faisant advenir à la conscience tout ce qui en avait été nécessairement masqué pour ne pas sombrer ». Et c’est en écrivant que son passé apparaît sous un jour inédit, loin des fixations opiniâtres que se font maintes personnes sur un souvenir, un parent, un événement. Par exemple ce père, odieux dans la plupart des ouvrages de l’auteure, homme d’extrême-droite qu’elle se plaît à détester, réapparaît-il tout à coup comme quelqu’un qui, à cause de son amour de la langue et de ses rappels constants au « beau parler » adressés à sa fille, communique cet amour et se trouve peut-être à l’origine même de sa carrière d’écrivain. Quant à la mère, souvent malmenée, décrite comme mauvaise mère, celle qui n’a pas accueilli l’enfant comme celui-ci l’aurait voulu et qui, même, eut probablement des velléités de se débarrasser du corps de l’enfant lorsqu’il n’était encore qu’embryon (mais qui n’a pas connu ce genre de doute et même parfois de certitude sur le peu d’empressement qu’une mère eut jadis d’enfanter, de nous enfanter ?), elle réapparaît ici, transfigurée : « nous étions liées, elle et moi, par une adoration et une haine réciproques » et « c’est seulement lorsque ma mère est morte que j’ai pris la mesure de ce que l’écriture avait apporté à ma vie ».

Je me souviens qu’en 2013, Laurence avait déjà construit deux personnages dont elle ne s’est pas séparée, l’un générique, « l’enfant aux cheveux blancs » dont elle dit avoir vu la désignation dans une lettre de Hölderlin à sa sœur (en fait, il disait « l’enfant aux cheveux gris » : «Si je deviens un jour un enfant aux cheveux gris, il faudra que le printemps et le matin, et la lumière du soir me rajeunissent encore un peu chaque jour, jusqu’à ce que je sente la fin, que j’aille m’asseoir à l’air libre, et là que je m’en aille.»), et l’autre singulier : ce poète inconnu et mystérieux à qui elle avait donné le nom de Yazuki. Il fut un temps où, lisant l’un de ses livres et tombant sur le nom de cet auteur, je me précipitai sur Google pour voir ce que l’on savait de lui. Bien peu de choses à vrai dire : Yazuki était aux abonnés absents, et pour cause puisqu’il sortait purement de son imagination. Il est amusant de savoir que pourtant c’était pour faire un travail sur ce Yazuki qu’elle obtint une bourse pour séjourner à Kyoto pendant quelques mois (d’où fut issu ce petit livre ; « La vie spirituelle »). La chose extraordinaire était que l’attachée culturelle lui avait assuré que Yazuki existait bel et bien mais en version femme, et c’était vrai. Trop malade et fatiguée toutefois pour qu’elle puisse la recevoir. Quant à « l’enfant aux cheveux blancs », j’ai toujours pensé qu’il désignait la personne qui, arrivée à un âge certain, s’est dépouillée des oripeaux de l’apparence sociale et des convenances pour retrouver l’innocence de l’enfant, mais augmentée de l’expérience qui va avec la sagesse. Ce que beaucoup d’entre nous sans doute visent à atteindre, et qui procurerait cette vraie joie, celle que l’on croit deviner chez certaines personnes âgées qui, contrairement à ce qu’on entend toujours sur la tristesse de vieillir, témoignent d’une joie intérieure. Ainsi de Charles Juliet ayant déclaré il n’y a pas si longtemps : « j’ai 84 ans et je n’ai jamais été aussi heureux ».

Dans Le chagrin des origines, Laurence consacre un chapitre à cet enfant aux cheveux blancs : « J’avais environ trente ans lorsque je découvris l’oeuvre de Carlos Castaneda, ce docteur en anthropologie qui diffusa, à travers ses livres dans les années soixante-dix, les enseignements qu’il reçut d’un sorcier yaqui dans le Nord-Ouest du Mexique ». Et elle raconte sa quête de champignons hallucinogènes qui devaient la conduire vers la modification à volonté de ses états mentaux. Elle tombe grâce à un ami sur les psilocybes, espèce bizarre de champignons qui poussent… en Normandie (en bordure paraît-il des bouses laissées par les bonnes vaches normandes) et elle connaît un état tel qu’elle se dit que désormais elle voudrait toujours le retrouver mais par des moyens autres que la drogue, et que l’écriture pourrait lui servir à cela. Car cet état dont elle avait toujours pressenti qu’il existait, du plus loin qu’il lui souvienne, la renvoyait justement à cette enfance dont nous parlions. Finalement, l’écriture lui restituait ce qu’elle avait décidé de nommer « l’enfant aux cheveux blancs » qui demeure en nous.

Comme elle le dit dans ses ateliers d’écriture, on n’apprend évidemment pas à écrire, pas plus que l’on apprend à dessiner ou à peindre serais-je tenter de dire, on retrouve seulement, au prix le plus souvent d’une modeste ascèse, d’une attention à ce que nous sommes, l’état enfoui en nous qui nous a fait le plus souvent sans que nous le sachions, et bien avant que nous expérimentions nos dispositions, écrivain, peintre ou dessinateur.

Je me souviens que dans ses livres d’il y a une dizaine d’années (comme L’usure des jours ou bien Grâce leur soit rendue) il n’était pas rare qu’apparaisse ce personnage odieux : la hyène en soi. Qui était-elle ? Ce double d’elle qu’elle avait identifié au fil du temps et qui survenait toujours aux moments où pouvait enfin régner une concorde, un assentiment à l’égard des autres, et ceci uniquement afin de détruire cet accord. C’est parce que je redoutai cette hyène en elle dont je savais par ses livres qu’elle existait et pouvait se manifester à n’importe quel moment que je me méfiais de Laurence, et que dès que je crus la voir apparaître, je me cabrai. Aujourd’hui, il semble qu’elle ait disparu. Derrière le mot hyène, on entend toujours bien sûr la haine, dont il faut croire qu’elle est toujours tapie au fond de nous. Qu’est-ce qui prouve alors qu’à explorer son moi, à parfaire la connaissance de soi dont se prévalent de nombreux auteurs (pas seulement Laurence Nobécourt mais aussi Charles Juliet ou René Fregni) on ne va pas réveiller l’animal tapi ? On peut ici méditer sur le sort de certains écrivains, d’un Céline par exemple (ou d’un Houellebecq?) dont on ne peut guère dire que l’écriture les a élevés à un niveau de spiritualité épuré où régnerait la félicité… Elle tente de répondre à cette question (p 159 et suivantes) en partant d’abord d’une belle citation de Michel Foucault :

« Je crois qu’on pourrait appeler spiritualité la recherche, la pratique, l’expérience par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour avoir accès à la vérité », et elle dit ceci :

« Ils constituent une espèce d’écrivain particulière, ces auteurs soucieux de la « connaissance de soi » qui, à travers les siècles, ont tenté cette aventure, rapportant dans leurs livres les trésors qu’ils avaient extraits au cours de leur expédition. Ces écrivains sont les géographes de l’être, oui. Il leur revient de nommer et d’agrandir la carte de l’intériorité de l’Homme. Ce sont pour moi les seuls qui le soient véritablement : écrivains. »

De là, dit-elle aussi : « l’immense responsabilité que j’attribue à l’écrivain qui doit assumer son verbe sans collaborer à la force obscure ».

Ah, nous y voilà : la force obscure, et cette idée de collaborer avec, ce en quoi s’est transformée la hyène d’autrefois. Et l’on pourrait croire que collaborer avec, c’est ce qu’ont fait les Céline – qui, en fait de collaboration… s’y connaissait ! – et Houellebecq (un peu moins « collaborateur » mais toujours prêt à flatter les sinistres penchants de ses contemporains). Ajouter l’obscur à l’obscur en quelque sorte : voilà aussi ce que l’écriture permettrait, mais à quoi il faudrait résister. Ce n’est pas simple, direz-vous… et comment va-t-on tracer la limite… Il me semble que ces questions atteignent une dimension quasi religieuse… et qu’on ne peut statuer qu’après coup, à la fin des temps en somme, quand tous les livres écrits seront là, distribués dans une bibliothèque à la Borges, sous la vigilance d’un gardien qui les assignera au clair ou à l’obscur. Je parierai alors que Laurence Nobécourt se sortira bien de cette épreuve.

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Toussaint: clé USB, roman intime

Bel ouvrage que ce court roman de Jean-Philippe Toussaint, La clé USB. Mon goût pour Toussaint et d’autres auteurs de Minuit aussi, il faut bien dire, comme Echenoz ou Viel, vient de cette forme de narration si particulière qu’ils utilisent et que je qualifierai de « narration non-classique » comme en philosophie par exemple on parle de logique non-classique – on désigne par là des logiques où il n’y a pas que le vrai et le faux, des logiques à valeur de vérité incertaine, des logiques avec des modalités bizarres qui peuvent indiquer par exemple qu’une formule ne peut être utilisée qu’une fois etc. La narration non-classique (héritée, on ne saurait le nier du Nouveau Roman, si décrié de nos jours, et à tort selon moi, allez lire Butor ou Sarraute et vous m’en direz des nouvelles!) est cette narration pleine de chausse-trappes et de digressions où le lecteur s’engage avec plaisir, sachant pertinemment que là n’est pas l’objet du roman, certes, mais après tout on ne sait jamais et puis c’est si agréable de se laisser dériver au gré d’une écriture qui fonctionne parfois comme une rêverie. Jean Détrez travaille à la Commission Européenne à Bruxelles, il y a un poste à la prospective, art de deviner le futur, et tout de suite, il ne nous donne pas d’illusion : « comment pourrions-nous prédire quelque chose qui n’existe pas encore ? L’avenir, quand nous le scrutons depuis le temps présent (et d’où pourrions-nous le scruter, si ce n’est depuis le présent?), demeure mouvant, instable, flou, indécis, comme un immense ciel de vent changeant, tantôt calme, tantôt tumultueux ». Dans ses prérogatives figure donc la réflexion sur la blockchain. Ah ! La blockchain, et le bitcoin qui va avec, voilà la première fois peut-être qu’ils sont pris pour objet sérieux d’un roman. Il faut quand même avoir quelques notions informatiques là-dessus pour pouvoir pénétrer dans ce récit. L’air de rien, celui-ci, qui n’est finalement pas le roman policier que l’on pourrait croire (si on était naïf et si on ne connaissait pas Toussaint) et pas non plus un roman « scientifique », mais plus un roman « intime » (et oui, on ne croirait pas comme ça à première vue!), en dit long sur cette technologie, mais incidemment, sans prendre de front le parti de la critique (ni celui de l’hagiographie d’ailleurs). Car la blockchain, ce sont principalement des machines qui dévorent une énergie folle et qui apparaissent sous un nom dérisoire : les mineurs. On parle bien de mine. Pour l’information, un mineur est un producteur de bitcoin. Ce sont eux, les mineurs, qui « gravent » de manière indélébile sur le registre en quoi consiste la blockchain la trace d’une transaction par laquelle monsieur X a acheté un emplacement qui coûte Z bitcoins, mais comme il serait trop facile de faire les choses à la légère (monsieur X pourrait envoyer plusieurs informations contradictoires en même temps), cette gravure a un coût : une difficile équation mathématique à résoudre dont on connaît le temps que nécessite la résolution pour un ordinateur normal (et pendant ce temps-là, rien d’autre ne pourra se faire sur ce même emplacement de blockchain). Jean Détrez se voit donc harcelé par deux envoyés un peu spéciaux, de ces lobbyistes qui gravitent autour des palais du pouvoir, du nom de John Stavropoulos et Dragan Kucka, de XO-BR Consulting… quand ce n’est pas par une mystérieuse Yolanda Paul (jolie jeune femme, trench-coat, foulard, lunettes de soleil). Le lecteur s’attend à une belle partie de séduction… mais il en sera pour ses frais, autant le dire tout de suite, car le roman est truffé de ces fausses espérances, et c’est ce qui fait tout son charme. Le narrateur est droit dans ses bottes : pas de compromission, pas d’acceptation d’avantage indu, même pas un café. Aux avances des deux acolytes, il n’opposera que refus méprisant, même quand il lui est proposé, pour l’allécher, d’aller faire un voyage en Chine pour rencontrer le patron d’une firme qui se lance dans le minage et qui possède sa porte d’entrée en Europe via une firme bulgare – il s’agirait bien sûr d’accorder des fonds européens à cette firme via son paravent. Jusqu’à ce que… une clé USB, la fameuse clé USB du titre, ne tombe par terre, sur la moquette du bar du Sofitel, après une entrevue tendue entre nos trois hommes. John Stavropoulos a-t-il fait exprès de laisser tomber sa clé ? Est-ce vraiment le hasard ? En tout cas, notre héros se saisit de la clé et décharge ses fichiers sur son propre ordinateur (un MacBookAir, soit dit en passant). Et là, que trouve-t-il ? Les plans d’une nouvelle machine servant au minage, l’AlphaMiner88, et comme il est plutôt calé en informatique, notre ami, qui sait lire les programmes, croit deviner en eux la présence d’une… backdoor ! La backdoor c’est ce truc de programmation ingénieux qui permet de laisser ouverte une issue secrète dans un programme qui se manifestera après compilation sur la machine par une voie d’accès pour ceux qui ont les plans, qui sont à distance, et qui pourront ainsi à loisir pénétrer le noyau, y faire ce qu’ils veulent, déposer un virus aussi bien qu’un programme espion permettant de tout savoir des opérations commises. Et on comprend que pour une machine qui vise à créer des bitcoins… cela peut être juteux ! L’escroquerie du siècle, en somme. Mais Jean Détrez veut en avoir le coeur net, et pour cela rien de tel que de voir fonctionner de visu lesdites machines. Rendez-vous est donc pris en Chine, à Dalian, où se trouve BTPool Corporation, dirigée par un certain Gu Zongqing, et cela tombe bien car justement notre héros doit se rendre au Japon pour prononcer une conférence dans le cadre d’un grand colloque sur la blockchain organisé à Tokyo, ainsi, il pourra aller un jour avant à Dalian, dans le plus grand secret, y faire ce qu’il a à faire puis se rendre, ni vu ni connu, à son colloque. N’en disons pas plus, les péripéties sont encore nombreuses, s’apparentant au meilleur des romans d’espionnage. Le « ni vu ni connu » est essentiel, car l’un des thèmes du roman c’est cela : cette possibilité qui est toujours là de disparaître aux yeux des autres – et peut-être aux nôtres propres – de basculer dans un néant que je qualifierai d’informationnel, contrairement à ce qui est souvent dit dans les discours critiques de la modernité selon lesquels nous serions toujours visibles, il peut toujours y avoir des pannes, il y a des zones blanches, nous le savons bien nous qui nous promenons souvent en montagne. Le « blanc » est fondateur chez Toussaint. Il parvient même à se matérialiser sous la forme d’une page blanche ou d’un paragraphe blanc, comme à la page 128 du roman. Il s’est passé juste avant quelque chose de fort inquiétant, on se demande comment notre héros va s’en sortir et puis… un blanc. Avant de reprendre : « le lendemain, je me réveillai un peu après sept heures, les lèvres sèches, les paupières gonflées, l’une d’elles entravée, encroûtée, que je n’arrivais pas à ouvrir ». Alors quoi ? Que s’est-il passé ? Nous ne le saurons jamais.

Jean Détrez s’attend toujours au pire, le pire il l’aura et on souffrira avec lui dans sa panique (quoi de plus terrible pour un conférencier que d’avoir perdu le texte de sa conférence, ses papiers, sa présentation PowerPoint peut-être et de devoir tout reconstituer de mémoire sur des feuilles éparses, d’une écriture que, le moment venu de la prononcer, on ne pourra pas lire faute d’éclairage suffisant, ou simplement parce qu’on est pris par le trac, la panique, l’impossibilité soudaine d’articuler un mot ? J’en fais moi-même souvent des cauchemars, échos de mes propres interventions de ci de là dans les endroits les plus improbables de la planète pour y dire des mots dérisoires sur des sujets qui n’intéressent que moi et une dizaine de mes semblables, que l’on n’écoutera même pas, comme notre héros en fait l’expérience d’ailleurs, lui, qui, après une conférence à ses yeux catastrophique, se fait remercier comme si de rien n’était et emmener au restaurant où tous les congressistes se baffrent gentiment). Mais le pire du pire auquel il s’attend toujours (et nous aussi), ignorant ce qu’il sera, arrivera et ce sera dans un tout autre registre que le registre attendu… c’est là encore ce qui fait la beauté de ce livre (que je ne dévoilerai pas).

La force de ce roman tient évidemment beaucoup à son inscription dans le monde contemporain, rares sont les écrivains actuels qui osent s’affronter à la science et à la technique contemporaines pour en faire leur univers (une exception est fournie par le travail d’Elisabeth Filhol, dans un genre toutefois assez différent, plus épique dirais-je, et moins ironique que celui de Toussaint) que ce soit pour en décrypter simplement la réalité ou pour en indiquer de manière féroce les limites. De manière féroce… ou subtile, car le roman de Jean-Philippe Toussaint semble bien s’inscrire dans cette approche de critique subtile et en quelque sorte « participative » (il faut bien un peu participer pour connaître et parler d’une chose de manière informée, loin de critiques abruptes du genre « je ne veux rien en savoir »). Notre dépendance par rapport à la technique signifie aussi notre désarroi à tomber dans des trous noirs du silence, ces « blancs » dans la communication dont je parlais plus haut comme quand notre téléphone affiche « Aucun service »… C’est ce qui arrivera au héros de ce livre. Et quand il n’y a aucun service eh bien, nous risquons d’être privé justement de l’information essentielle, celle qui a rapport avec la vie et la mort. Très doucement, Jean-Philippe Toussaint nous fait entendre en sourdine une autre mélodie que celle qui s’exprime dans le tumulte des mineurs à l’usine de production de Dalian, la mélodie d’un monde qui lentement s’efface et qui n’est pas si ancien, juste la génération de nos parents, c’est-à-dire ceux qui pouvaient encore croire en des valeurs stables comme la paix, les lendemains qui chantent, la construction européenne (ce n’est pas par hasard que ce livre se situe dans l’ambiance de la commission européenne). Les dernières pages sont magnifiques.

Alors technophile ou technophobe, Jean-Philippe Toussaint ? Mais est-ce être technophobe que de mettre à plat dans un roman la dure réalité et les risques que comportent ces systèmes qui parfois nous enthousiasment et font croire à certains qu’un avenir radieux arrive grâce à la technique. N’y a-t-il pas eu des auteurs (Mark Alizart) pour faire du bitcoin la promesse d’un communisme moderne ?

NB: rencontre avec l’écrivain ce 16 octobre, à la librairie Le Square: curieusement, le libraire, comme toujours très brillant dans sa présentation, passe entièrement sous silence l’aspect scientifique du livre, se concentrant uniquement sur la partie intime. Jean-Philippe Toussaint nous fait cette confidence étonnante: selon lui, La clé USB est… son premier roman! (Tout le cycle de Marie étant renvoyé à une sorte d’auto-fiction). Je pose quand même la question de la technique, quelle attitude a-t-il vis-à-vis d’elle. Il confirme sa volonté de rester dans la description, de ne pas céder à la tentation « critique ». A la signature, nous parlons du livre de Mark Alizart. Il en oublie de signer… Je pense que la signature de l’écrivain c’est un peu comme la gravure dans la blockchain, peut-être a-t-on envie de passer par là pour authentifier une transaction…

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Avec Olivier Rolin, autour du monde

Olivier Rolin, un écrivain dont j’ai beaucoup aimé les écrits antérieurs (Bar des flots noirs, Méroé, Port-Soudan, Véracruz, Le météorologue…) vient de publier une sorte de livre-résumé de sa vie au travers de ses voyages (et on parle de lui pour le Goncourt!). Le titre, « Extérieur monde » me semble explicite. Il y a un intérieur, qui est fait de nos ruminations, parfois sombres et parfois gaies (je les devine souvent sombres chez lui) et il y a un extérieur qui, lui, est presque toujours gai, c’est le monde avec tous ses bruits, ses éclats, sa beauté, souvent sa dureté, son mal et ses malheurs, toutes choses qui nous façonnent et nous obligent à sortir de nous-mêmes, quitter ces ruminations pour embrasser des terres inconnues, humer un air que l’on n’a jamais respiré ailleurs et se remplir les yeux de foules bigarrées, foules dont les femmes de toutes couleurs et de toutes tailles ne sont pas les moindres éléments, laissant notre écrivain souvent pantois, interdit, n’ayant comme ressource en lui que se remémorer toutes celles qu’il a connues, qu’il a aimées. Rolin a atteint un âge – exactement le mien, à un mois près – où l’on ne se fait plus guère d’illusions et où l’on doit se contenter d’une attitude contemplative et d’un afflux de souvenirs. Cet afflux, il le subit dans ce livre, ou du moins nous en donne-t-il l’impression. Comme si tous lui sautaient à la figure en même temps et qu’il n’avait pas les moyens de les ordonner, tous se bousculant et ne s’inscrivant à la suite les uns des autres qu’en raison de la linéarité de la langue qui nous oblige à séquentialiser ce que nous verrions bien s’écrire en parallèle. Alors aucune chronologie n’existe, il n’est qu’associations d’idées et de sensations, généreux coq-à-l’âne qui le font être par miracle jeune comme il fut au sortir de sa période « révolutionnaire » ou âgé comme il l’est aujourd’hui et qu’une jeune femme russe qu’il aime à la folie (« un amour violent et bref ») lui demande un jour en sortant d’un cinéma du côté du Jardin du Luxembourg de ne pas lui prendre la main en public car cela la gènerait, l’étalage d’une telle différence d’âge (!). Dur, dur, pour un héros qui a parcouru le monde parfois bravant tous les dangers et qui doit toujours au fond de lui-même se voir jeune et beau tel qu’il fut…

Car parcourir le monde, ça, il l’a fait. On ne parlait pas à l’époque de l’impact des transports aériens sur la quantité de C02 dans l’atmosphère. A ce sujet, Rolin ose certains passages qui risquent de faire hurler parce qu’ils exaltent la beauté des voyages aériens, comme celui-ci :

Il y a pourtant une beauté propre à l’avion lui-même – le surplomb de la terre, la découverte de ses écritures invisibles d’en bas, méandres des grands fleuves, froissements, entailles d’ombre et de lumière des montagnes, géométrie des villes, toiles d’araignées humaines, draperies trouées des déserts, pleins et déliés des rivages, îles assiégées de bleu… toute la beauté du monde qui n’est pas à notre hauteur, mais à celle d’un dieu gyrovaque. (p. 15)

Mais c’est que, probablement, comme le dit un critique avisé du magazine littéraire En attendant Nadeau, il est resté d’un autre siècle, le précédent. Un siècle où l’on découvrait l’aviation (j’appartiens moi-même à ce paradigme, admirant chez mon père l’activité qu’il exerçait, celle de mécanicien sur les avions de l’Aéropostale et regardant tous les soirs de ma vie d’enfant les avions qui s’envolaient du Bourget pour rejoindre Londres, Lisbonne ou Rome), où l’on parlait encore de révolution avec la naïveté d’y croire, où on lisait encore des auteurs qui s’inscrivaient dans l’orbite du PC ou tout au moins dans les abords du marxisme comme Roger Vailland (bien oublié). Paul Nizan est évidemment cité pour son « Aden-Arabie » (« je ne laisserai dire à personne que vingt ans est le plus bel âge de la vie »…), de même que Pablo Neruda (que l’on juge quand même un peu trop emphatique). Il est touchant de voir que Rolin ne fait presque jamais référence à un grand écrivain sans se demander s’il a raison de le faire, si cet écrivain existe encore aujourd’hui dans l’imaginaire des lecteurs. Qu’il soit rassuré : c’est quand même souvent le cas. Le vrai lecteur n’est pas si oublieux. Il sait encore qui est Fernando Pessoa, Graham Greene ou Italo Svevo. Rolin aime Hugo, tout en en percevant un côté qui pourrait sombrer dans le ridicule – les tables tournantes… il est ébahi face à ces effets de style incroyables que l’on trouve dans Les Misérables et qui font ressembler une écriture à une géniale mise en scène (et en abyme) comme dans telle phrase du grand auteur où le sujet est rejeté à la fin, très loin du verbe, après une liste très longue de circonstanciels – comme on disait à l’école – qui agit comme une longue attente, un suspense.

Les écrivains qu’il cite sont à vrai dire très nombreux, il y a ceux qu’il a effectivement connus, rencontrés, et ceux qu’il n’a connus que par l’œuvre ou ce qu’on lui en dit. Parmi les premiers il y a Borges, à qui il souhaite parler, mais il se retrouve à faire la queue dans une salle d’attente qui ressemble à celle d’un dentiste et, réalisant que Borges est aveugle et qu’il ne verra rien, se lève discrètement et s’enfuit… Parmi les seconds, Sabata, Céline… Il y a aussi des non écrivains qu’il rencontre au cours de sa vie d’envoyé spécial pour tel ou tel journal (Libération, L’Obs…), comme le commandant Massoud (« Profil assyrien, longs yeux effilés, petite barbe pointue très dix-septième siècle ») campé au milieu d’un paysage grandiose : « au fond de la vallée, le Panchir écumait sous les saules, couleur de jade, du maïs séchait sur les terrasses ».

Il ne faudrait pas croire que ce colosse qui nous en impose quand on le croise au cours d’une manifestation littéraire soit sans faille, lui qui transforme la Villa Medicis où il séjourna pour écrire son Port-Soudan en Villa Medicine tant il lui fallait de drogues et de médicaments pour parvenir à ses fins d’écriture (il se demande encore par quel miracle ce livre eut tant de succès au point de remporter le prix Fémina). Un voyage au Chili au cours duquel il fait l’expérience d’un désespoir amoureux le laisse à ce point mentalement épuisé que ses amis lui recommandent un séjour en hôpital psychiatrique, c’est là qu’il en profite pour regarder les feuilles mortes, habile transition qui lui permet de sauter vers l’évocation du jardin du Luxembourg (p. 111) : « toutes les saisons tournent autour du bassin du Luxembourg, celles de l’année et celles de la vie ». Je ne saurais le démentir moi qui aussi ai trouvé des lieux de repère dans ce jardin au cours de mon existence, depuis mes balades à conter fleurette à une jeune amie jusqu’aux méditations sérieuses d’un âge plus avancé.

Olivier Rolin a été particulièrement marqué par l’histoire du XXème siècle, ses révolutions, ses espoirs, et donc par l’aventure communiste : Le météorologue, un de ses livres les plus récents, disait bien sa douleur à avoir dû vivre tant de désillusions. Pas étonnant donc qu’il se soit déplacé souvent vers la Russie, la Sibérie et les pays de l’Asie centrale autrefois parties intégrantes de l’URSS. Ainsi va-t-il à Achgabat, aujourd’hui capitale du Turkménistan, non sans avoir au préalable évoqué le livre, Djann, d’un écrivain soviétique un peu oublié : Andreï Platonov, où il est question d’un héros révolutionnaire qui rassemble avec lui toute une troupe de gueux et leur fait parcourir les déserts et les steppes d’Asie Centrale à la recherche du bonheur. Ce passage me rappelle l’émotion ressentie devant un film en noir et blanc, présenté à l’époque (vers 1970) comme le symbole d’une nouvelle ère culturelle en Union Soviétique, on y voyait un jeune gars révolutionnaire envoyé comme instituteur dans l’un de ces pays et qui avait à faire face aux mœurs féodales qui y régnaient encore et notamment au droit de cuissage pratiqué par les seigneurs encore dominants (en 1923). Provoqué au combat par un membre de la suite d’un tel seigneur, un redoutable colosse, le maigre instituteur lui criait par bravade « qu’il avait tout le prolétariat mondial derrière lui ». Plus tard dans ce film, il ramenait la fille qu’il convoitait, enlevée par le caïd du coin, nue sur un cheval et sous la pluie… Ah ! Le titre me revient, c’était « Le Premier Maître » d’Andreï Kontchalovski, tourné en 1965 en Kirghizie, aujourd’hui Kirghizistan. Olivier Rolin emprunte cette voie nostalgique. Il dit, parlant du livre de Platonov (p. 133) : « c’est un livre profondément poétique et animiste, à la façon un peu de Walt Whitman : tout a une âme, même les herbes. Tout aspire au bonheur : et il est émouvant de se souvenir que pour certains, le communisme, qui laissa dans le vingtième siècle un tel sillon de sang et de malheur, fut d’abord ça : la recherche du bonheur pour tous ».

image du film « Le premier maître » d’Andreï Kontchalovski (1965)

Jean-Claude Milner, dans une critique parue dans AOC, relève le truc qui consiste à utiliser tantôt le « je » et tantôt le « tu » : il en fait toute une histoire, seulement voilà : les passages en « tu » sont extrêmement minoritaires. Il y avait en effet là quelque chose à tenter, faire dialoguer ces deux pronoms pour que quand l’un se fait source de lyrisme et d’épanchement l’autre rappelle à l’ordre en montrant que tout n’est pas si simple ni si clair et que peut-être « je » ment un peu pour embellir l’histoire (« Tu mens. Comment ça, je mens ? Oui, par omission, comme disaient les curés d’autrefois » p. 101) On ne saura jamais d’ailleurs si Rolin dit la vérité, autrement dit s’il a effectué tous ces voyages, vécu ces aventures… lui qui nous confesse que, dans Port-Soudan, un roman qu’il a écrit en 1994 et où on jurerait qu’il y a été, eh bien non, il n’y avait jamais mis les pieds avant de l’écrire et qu’il ne découvrit le port soudanais (dit-il) qu’après coup, une fois le livre sorti.

Et encore…

« il n’y a pas de bout du monde. Le monde est parfaitement cousu à lui-même » (p. 61). Phrase qui annonce le début d’un chapitre où il va quand même en rencontrer un, de ces « bouts du monde », il s’agit de Porvenir, petit bled de Terre de Feu (que je me souviens avoir approché au cours d’un voyage en Patagonie il y a une dizaine d’années) où il ne conseillerait pas à un jeune couple de passer son voyage de noce, dit-il, alors que pour un type dans son genre, c’est une destination qui a ses mérites. De fait, en cherchant, on trouve. On trouve ici en l’occurrence la trace d’un vieux Nazi (comme on en rencontre encore parfois sur ces terres lointaines, ayant parfois ouvert de vastes haciendas sur des terres de pâturage où l’on peut voir de braves bovins brouter, portant une croix gammée sur le dos) qui était le colonel Walter Rauff, rien mieux que l’inventeur des camions-chambres à gaz utilisés en Europe centrale par les Einsatzgruppen, réfugié à Porvenir donc, où il dirigea une entreprise de conditionnement de crabes « avant de finir tranquillement ses jours à Santiago, sous Pinochet ». « Porvenir, c’était un amas de petites baraques de bois ou de tôle peintes de couleurs pastel au fond d’une baie […] La maison où Rauff avait vécu seul avec un chien (un berger allemand, je suppose), il était question qu’on y dépose une plaque. Ben voyons… ». Ce Porvenir, moi, il me rappelle un autre port de Patagonie où nous fûmes éblouis de lumière, lui aussi « amas de barques de bois ou de tôle peintes de couleurs pastel » et où les bateaux s’entassaient les uns contre les autres sous un ciel très bleu et dans une mer turquoise : Puerto Natales, où nous dormîmes chez une certaine Blanquita qui, dès que nous franchîmes le seuil de sa maison nous prit dans ses bras en nous serrant très fort. Le monde est décidément bariolé, comme l’oiseau de Kozinski, surchargeant ses épreuves en noir et blanc de clichés colorés scintillant de lumière.

Rolin re-parcourt le monde sous nos yeux, il est à Sarajevo sous les balles des snipers, en compagnie de Jane B. – tout le monde la reconnaîtra – qui dira qu’il lui a sauvé la vie (en lui demandant d’éteindre une caméra branchée de nuit parce qu’elle risquait d’attirer à cause de son voyant rouge qui clignotait les ennemis posés sur les toits environnants) comme il ira à Beyrouth, à Constantine ou dans les ruelles de Lima. Il règle ses comptes à l’occasion. Il traite Le Clézio de « prix Nobel pour boy-scouts », mais là on a envie de lui répondre : « boy-scout toi-même…». car c’est vrai : qu’est-ce qui différencie un globe-trotter infatigable d’un boy-scout plein d’allant et de générosité ? Peut-être Olivier Rolin sait répondre à cette question mais moi pas.

Moi, en plus, je ne sais pas très bien pourquoi j’écris. Tous mes souvenirs à moi aussi me viennent en tête, mais moi je sais qu’on ne me lira pas, alors pourquoi ? Parce que sans doute c’est une bouteille à la mer, un geste que l’on fait pour se réapproprier la trace de nos vies multiples. Et cet « Extérieur monde » aura été pour moi manière de me remémorer mes propres voyages. C’est cela aussi la littérature, cet extraordinaire mécanisme d’induction qui, outre qu’il nous pousse nous-mêmes à écrire, nous invite à revivre pour nous ce que l’écrivain nous raconte.

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Journal de voyage en Bolivie (suite): le cas Morales

Réflexions en marchant sur la Cordillère

Au cours de ce voyage, nous sommes confrontés au cas Morales. Cela va faire quinze ans qu’Evo Morales est le principal dirigeant de la Bolivie et voilà qu’il se représente aux élections qui auront lieu le 20 octobre(*) en dépit de l’interdiction théorique qui lui en est faite par la constitution… Devons-nous prendre pour agent comptant ce que certains (comme Jaelle, notre première guide) nous affirment à propos de son rôle irremplaçable à la tête du pays, ou bien devons-nous nous méfier et considérer qu’il s’agit là d’un nouveau cas de messianisme de gauche avec lequel il importerait de prendre ses distances ? La question est difficile et mérite une réponse nuancée. En premier lieu, il ne fait guère de doute que la Bolivie a accompli un profond bond en avant durant les quinze années de la présidence Morales. Un récent article de la version espagnole de la télévision allemande Deutsche Welle, paru dans Courrier International, donne des chiffres impressionnants :

Ces treize dernières années, le PIB a bondi de 9 milliards, à plus de 40 milliards de dollars, le salaire réel a augmenté, le PIB par habitant a triplé, les réserves de change sont à la hausse, l’inflation n’est plus un problème, et l’extrême pauvreté a chuté, passant de 38 % à 15 %, soit une baisse de 23 points. À titre de comparaison, sur la même période, l’extrême pauvreté n’a diminué en Uruguay et au Pérou que de 2,3 % et de 12 %, respectivement.

L’article continue ainsi :

Tout le monde s’accorde à dire que le changement s’est amorcé avec la nationalisation des hydrocarbures en 2006.

“Le fonctionnement de notre modèle économique est simple : nous utilisons ce que la nature nous a donné. Sous le précédent régime néolibéral, cette richesse était aux mains des multinationales. Nous avons nationalisé le secteur pour pouvoir distribuer l’excédent de deux manières : nous réinjectons une partie de cette richesse dans l’économie, et nous en redistribuons une autre partie”, affirme Luis Arce Catacora, le ministre des Finances bolivien. Avec Carlos Villegas, aujourd’hui disparu, ils furent les grands artisans du “miracle bolivien”.

Autre fait indiscutable :

La force de la monnaie bolivienne a offert au MAS [le parti présidentiel] une autre grande victoire : la bolivianisation de l’économie. Les comptes épargne ne sont plus libellés en dollars, mais en bolivianos. À la fin des années 1990, 3 % de l’épargne étaient en bolivianos ; aujourd’hui, le chiffre s’élève à 94 %.

Ces observations corroborent notre impression première. Là où, il y a vingt cinq ans, ne se voyait que la misère des habitations en adobe sans eau courante ni électricité, fleurissent des lotissements en brique rouge visiblement aménagés correctement. La ville d’El Alto, autrefois considérée comme l’une des plus pauvres du continent, se développe sans arrêt – un peu trop même à notre avis, si on prend en compte l’air irrespirable qui la baigne – et arbore désormais des immeubles considérés ici comme de petits palais – en vrai horribles pour nos standards esthétiques – que l’on nomme « cholettas » pour les opposer aux « chalettas » des anciens riches dans la ville de La Paz. Alors qu’il fallait huit heures de piste pour rejoindre Uyuni depuis Potosi, une belle route asphaltée sur laquelle notre taxi peut rouler constamment à 100km/h permet de relier les deux villes en 2 heures et demie. Et encore, tout ceci n’est que la partie économique. Pour le reste, au plan social (ou « sociétal » comme disent les gens chic) l’état dominé par l’aristocratie des descendants des colons espagnols a cédé la place à « l’Estado Plurinacional de Bolivia », autrement dit à un véritable état « pluri-national », mettant juridiquement au même plan les trente-cinq minorités ethniques reconnues, Aymaras, Quetchuas mais aussi Guaranis, Moxos, Chiquitos, Panos, Chipayas, Araucos etc. (la plupart vivant dans la forêt amazonienne), et l’autonomie de gestion a été concédée aux communes (et non aux départements, ce qui était la revendication de celui de Santa-Cruz, le plus riche et le plus hostile aux réformes).

Tout serait donc parfait dans le meilleur des mondes possibles. Si toutefois… quelques critiques sérieuses n’apparaissaient. Dans la bouche de boliviens eux-mêmes (comme notre second guide, Pepe Lucho) mais aussi dans celle de spécialistes de l’Amérique du Sud qui ne sont pas forcément de droite. Ainsi Pepe Lucho écarte tout cela, et le discours qui va avec, d’un revers de main : ces belles maisons appelées « cholettas » que l’on voit au bord des rues d’El Alto, ne sont pas le signe heureux d’un enrichissement légitime d’une bourgeoisie sortie de terre à l’occasion des réformes économiques mais… tout simplement les signes extérieurs de richesse des narco-trafiquants. Le progrès perceptible dans certaines campagnes comme à VillaMar (notre première étape sur la route du Lipiez), manifesté par les équipements en électricité et en eau et la multiplication de petits hôtels pour accueillir les touristes n’est pas, non plus, un effet de la bonne volonté du pouvoir mais… de celle d’une mafia de narco-trafiquants et contrebandiers d’automobiles qui profitent de la proximité avec le Chili. Et si le narco-trafic se développe ainsi, ce n’est pas par impuissance de l’État mais en partie suite aux encouragements qu’il a donnés aux fameux « cocaleros », la corporation des cultivateurs de la coca, d’où provient Evo Morales (il en fut même le chef) et qui constitue une bonne partie de sa base sociale, en révoquant les accords de coopération internationale que la Bolivie avait signés avec les Etats-Unis et la Communauté Européenne dans le but de contrôler la production des feuilles de coca. En supprimant ces accords, nul doute qu’Evo s’est attiré une grande popularité de la part de ces cultivateurs d’un genre un peu spécial… Selon notre interlocuteur, la corruption gangrène la Bolivie comme elle le fait en Colombie, en Argentine, au Pérou, au Brésil ou au Chili (corruption patente dans le cas des contrats avec la Chine par exemple, et qui touche directement le président Morales, accusé de trafic d’influence à cause des liens qui l’unissaient à une femme qui n’était autre que la gérante d’une entreprise chinoise avec laquelle fut signé un contrat juteux!).

On pourrait évidemment penser que notre Pepe Lucho dit cela parce qu’il est de droite, qu’il est un fieffé libéral en quelque sorte, or nous retrouvons une analyse semblable dans des mains bien plus érudites, celles notamment du spécialiste de l’Amérique latine Jean-Pierre Lavaud qui s’exprime sur le blog de Médiapart dans un article au titre éloquent : « Bolivie : vers un narco-état ? », dont le chapeau dit ceci (en mars 2017) : « La Bolivie vient de quasiment doubler la superficie autorisée de culture de la coca et de légaliser ainsi la production de la région du Chaparé dont 94% est transformée en cocaïne. Or le chef de l’État bolivien, Evo Morales, est reconduit d’année en année en tant que secrétaire exécutif de la coordination des syndicats de producteurs de coca de cette région. Qu’en conclure ? ».

Selon ces intervenants qualifiés, il n’y aurait pas vraiment de socialisme en Bolivie même s’il y a un discours sur le socialisme, qui est toujours la même logorrhée hélas pratiquée sous toutes les latitudes. On y dit que les nationalisations sont le bien suprême permettant à l’État – donc au peuple ! – de s’enrichir, seulement l’État n’est jamais le peuple et les entreprises nationalisées tombent invariablement entre les mains de gestionnaires étatiques sans scrupules, souvent « amis du président »… Ici, comme ailleurs (on se souvient des discours de Mitterrand avant d’arriver au pouvoir, ou bien de celui du Bourget prononcé par Hollande), la rhétorique anti-capitaliste fait recette et réussit parfois à faire élire un candidat qui, dans les actes, ne respectera qu’à moitié (ou pas du tout) ce qu’elle exprime. En France, sous la « gauche », on est passé très vite d’une première période tentant l’impossible exploit de satisfaire aux revendications populaires à l’ère Fabius, c’est-à-dire au social-libéralisme dont on feint de croire aujourd’hui qu’il a été inventé sous Macron (Macron a au moins le mérite de ne pas s’être présenté sous les auspices de cette vaine rhétorique).

Tout cela bien sûr, on l’a compris, pour dire, ou redire encore une fois la nocivité des discours idéologiques qui ne sont que des paravents de mensonges faits pour ceux qui veulent y croire et les absorber comme on va à la messe ou au catéchisme… et le goût de l’histoire est particulièrement amer quand le discours idéologique offert « aux masses » est tellement éloigné des actes concrets. Pepe Lucho est vent debout contre son président à l’occasion également de son attitude vis-à-vis des incendies qui ravagent en ce moment-même l’Amazonie – dont une partie non négligeable se trouve en Bolivie. Morales aurait à l’occasion tenté de minimiser la gravité de la catastrophe, refusant pendant un certain temps l’aide internationale (il semble l’avoir acceptée partiellement depuis) et aurait accusé à la fois la sécheresse – bien sûr – mais aussi la pratique systématique des brûlis, alors que sa politique, visant à étendre les zones d’élevage et de production de soja va justement dans le sens de cette pratique et qu’une de ses manières de se concilier une partie des habitants du département de Santa-Cruz a été de leur promettre plus de terres aux dépens de la forêt et de ceux qui l’habitent (les ethnies citées plus haut que l’idéologie officielle prétend respecter au plus haut degré). Jean-Pierre Lavaud ne dit pas autre chose dans un article récent du même blog, intitulé cette fois, « Morales, le président des cendres » qui se termine par cette citation pleine de sens extraite de sa déclaration du 6 octobre dernier alors qu’il inaugurait un pont traversant le fleuve Madre de Dios dans le département septentrional du Pando, largement couvert par la forêt tropicale humide : « Le département du Pando va être un département d’agriculture et d’élevage…je recommande aux éleveurs petits moyens et grands…de se préparer à exporter de la viande directement vers la Chine…». Ce qui ne va guère dans le sens de préoccupations écologiques par ailleurs affichées…

Ces écarts et dysfonctionnements viennent de ce que les discours idéologiques sont inopérants, sans prise sur le réel, autorisant que soient perpétrés en sous-main les actes qui s’éloignent le plus de ce qu’ils proclament, actions sans principes si ce n’est le pur opportunisme et le choix coup par coup en fonction d’objectifs immédiats et locaux.

L’amélioration réelle des conditions de vie d’un peuple, la lutte contre la grande pauvreté et la réduction des inégalités sociales qui constituent la marque éternelle de la gauche véritable (et non simplement « idéologique ») ne passent pas par les discours idéologiques, mais par des travaux économiques approfondis s’inspirant d’une démarche scientifique et capables de mettre sur pied des programmes évaluables. C’est par exemple ce que se sont échinés à faire des chercheurs et chercheuses comme Esther Duflo ou des prix Nobel d’économie comme Joseph Stiglitz (mais depuis ce 14 octobre, Esther Duflo aussi est un Prix Nobel!). Leurs conclusions en général ne vont pas dans le sens du « y a qu’à » et du « faut qu’on ». On lira par exemple le dernier livre de Stiglitz. Il est urgent selon lui de réformer le système capitaliste (et non de l’abattre, ce qui serait une absurdité car on ne saurait pas quoi mettre à la place ou bien on mettrait à la place quelque chose de pire, comme en ont fait l’expérience les peuples engagés sur la voie d’un prétendu communisme). Réduire les inégalités n’est pas une injonction « morale », c’est une nécessité pour la survie même de nos groupes humains (ne succombons pas à la maladie de Tiwanaku!), c’est en tout cas ce qu’il montre, proposant que l’on agisse pour que l’on combatte avant tout les systèmes de rente qui finissent toujours par accumuler la monnaie entre les mêmes mains. Ce n’est pas là seulement « fixer l’impôt à 90 % pour les riches », c’est aussi contraindre l’argent à circuler, à s’investir. L’Etat a alors son rôle dans l’orientation des investissements qui peuvent se faire notamment dans le domaine de la protection de la nature et de l’environnement.

Sur un plan plus microéconomique, les travaux d’Esther Duflo et de ses collègues (principalement Abhijit Banerjee et Michael Kremer) essaient de trouver des solutions aux problèmes de la pauvreté en se défiant des solutions toutes faites et des schémas simplificateurs. Il n’est pas évident qu’il faille simplement se contenter « d’augmenter les crédits » ou de distribuer l’argent pour améliorer la condition des gens là où ils se trouvent. Les fonds distribués peuvent aller ailleurs que là où il le faudrait. Les moustiquaires distribuées gratuitement aux populations de pays exposés à la malaria peuvent finir sous forme de filets de pêche, les dons distribués pour acheter de l’engrais pour une meilleure culture peuvent être utilisés à toute autre chose, tout comme chez nous, il y a peu d’assurance que les allocations de rentrée scolaire aillent bien à l’achat de fournitures scolaires surtout dans les familles où l’essentiel parvient à manquer et qui, de ce fait, seront tentées de faire passer au second plan des dépenses scolaires qui sont pourtant vitales pour l’avenir des enfants. Les travaux des économistes cités ci-dessus consistent alors à imaginer et à tester diverses solutions qui permettront d’aiguiller les subventions de manière à optimiser leur efficacité.

Il n’est pas douteux que des pays comme la Bolivie (ayant « bénéficié » pendant longtemps de l’étiquette de pays pauvre) ont à profiter de ces approches et il semble bien que les populations les pratiquent spontanément si l’on en croit une expérience comme celle du petit village de Tuni, qui donne l’image d’une communauté en équilibre économique bien qu’à première vue elle ne jouisse pas de la fortune ou de la prospérité au sens où les définissent les économistes modernes. Mais ce n’est pas là un effet de l’idéologie globale du MAS. C’est juste le fait qu’une politique est assez intelligente pour laisser s’organiser une communauté comme elle l’entend. Des cas comme celui de la Bolivie sont exemplaires du fait que les critères et modes de mesure de l’économie moderne classique (en termes de PNB, PIB, taux de chômage etc.) sont le plus souvent inopérants (ce qui, entre parenthèses, relativise les chiffres donnés en introduction). Quel est le taux de chômage en Bolivie ? et cette question a-t-elle même un sens dans la mesure où un pourcentage énorme de gens participent du secteur informel et en vivent très bien. La dame qui a égaré son troupeau de lamas ne va pas s’inscrire au chômage… elle part à sa poursuite ! Les hôtes d’un gîte hébergeant des touristes vivent en symbiose avec eux, ne vont pas forcément déclarer leur activité et sont heureux des contacts harmonieux qui se nouent ainsi.

Pour revenir à la question initiale, il semble que, comme souvent, la vérité soit entre les deux extrêmes… que Morales ne serait ni le messie socialiste ni l’affreux trafiquant de cocaïne mais sans doute un homme d’état avisé entouré d’une poignée de bons économistes pour appliquer une politique économique « sage » et éloignée des proclamations du Grand Soir, et qu’à l’inverse d’un Chavez ou d’un Maduro, il se soit résigné à gérer les différentes mannes dont jouit la Bolivie, dont la manne pétrolière, de manière à améliorer le sort de sa population tout en sauvegardant le niveau d’investissement du pays, et pas pour « exporter sa révolution » (ce qui expliquerait, ceci dit entre parenthèses, que nos révolutionnaires de salon à la Mélenchon n’en fassent pas si grand cas). Que représente la manne « coca » dans cet ensemble ? Difficile d’en apprécier la part, est-elle considérable ? L’exagère-t-on ? Ceci est en dehors de nos capacités de connaissance. Il en est une en tout cas qui s’annonce prometteuse, c’est celle du lithium qui se trouverait enfoui en quantité pharamineuse sous le sel du Salar d’Uyuni, mais là comme ailleurs, la Bolivie ne saurait l’exploiter seule et doit faire appel à des consortiums étrangers (surtout chinois), toutefois il ne manque pas d’articles de presse pour promettre à cette région du monde (Bolivie + Nord de l’Argentine + Nord du Chili) un avenir digne du présent des Emirats Arabes, tant les besoins en lithium vont devenir énormes (jusqu’à ce que peut-être un inventeur de génie mette au point un nouveau type de batterie qui n’aura plus besoin de lithium, ce genre d’évolution s’étant déjà produite dans le passé en Amérique latine avec d’abord le guaino (!) découvert comme engrais magique par les cultivateurs occidentaux, puis, pour le remplacer, le salpêtre qui fit lui aussi la fortune d’industriels de la région… avant qu’un savant prussien ne découvre comment produire l’équivalent de façon artificielle). Noter que cette exploitation du lithium ne fait pas que des heureux : les habitants d’Uyuni en bordure du Salar sont plutôt contre car cela nuirait bien sûr à la ressource touristique que représente le lac salé… jusqu’à ce que le gouvernement accepte de leur reverser la part d’exploitation à laquelle ils estiment avoir droit. Bien entendu.

Extraction du lithium dans le Salr d’Uyuni (photo du mensuel GEO)

(*) ce billet a été écrit antérieurement au 20 octobre. Depuis, on le sait, le premier tour a eu lieu et a donné les résultats suivants (connus au matin du 21 octobre): après le dépouillement de 84% des votes, Morales en tête avec 45,28% devant Mesa 38,16%, ce qui contraint le candidat du MAS à un second tour risqué puisque si toute l’opposition s’unissait, il aurait du mal à glaner les 5% qui lui manquent encore. Il n’y aurait pas de quoi se réjouir d’une victoire de l’opposition dans ces conditions puisqu’elle signifierait inévitablement la destruction de ce qui a été fait de mieux sous la présidence de Moralès, à savoir une véritable politique de lutte contre la pauvreté.

Aux toutes dernières nouvelles, ce mardi 22 octobre… le décompte des voix aurait repris et après plus de 95% des votes dépouillés, Morales réussirait l’exploit de devancer Mesa de plus de 10%, ce qui lui permettrait, d’après la loi bolivienne, d’être élu au premier tour! En voilà une surprise…

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Journal de voyage en Bolivie: Tuni, un village écologique

Tuni est un tout petit village à 4450 mètres d’altitude, une « comunidad » comme on dit en Bolivie, qui doit compter une dizaine d’habitants à peine, il est près de sa laguna dont il est séparé toutefois par une petite bosse au sommet de laquelle se trouve une sorte d’établissement scientifique pour l’analyse de l’eau et l’enregistrement des vents. Il est entouré de pâturages pour les lamas et les alpagas qui sont sous l’autorité de quelques femmes du village comme cette Victoria dont nous ferons connaissance bientôt. Notre gîte est une maison rectangulaire au toit de tôle orange (la moitié des autres maisons ayant un toit de chaume), en longueur, avec trois chambres, une cuisine, une douche que Marisol fera couler bien chaude, sans discontinuité, pour elle d’abord puis pour chacun de nous à tour de rôle. Bienfaisance du chaud, plaisir de se laver après quatre jours d’efforts.

Le village de Tuni sous la neige

Au matin le sol est de nouveau blanc de neige, les lamas, pris de court, ne souhaitent pas quitter leur enclos puisqu’il n’est point d’herbe à brouter au-delà. Les premiers rayons du soleil font fondre un peu ce gel qui engloutit les plantes. Et les voilà partis nos lamas, nos alpagas en rangs serrés, menés par la Victoria déjà citée et nous à sa suite pour comprendre où ils vont…

L’alpaga se distingue du lama par une tête plus poupine et des oreilles plus petites, il a l’air inconsolable des enfants égarés. Sa laine quand on la caresse au plus près de la peau est douce et chaude, ce qui lui vaut le triste privilège d’en être dépouillé une fois tous les trois ans.

au centre, l’alpaga

Quand nous revenons d’une courte balade, descend d’un camion à ridelles une troupe d’étudiants de l’université technologique d’El Alto qui viennent pour apprendre et s’entraîner à donner aux bêtes leurs vitamines et leurs traitements anti-parasitaires, joyeuse ambiance de jeunes garçons et filles à la campagne trop heureux d’avoir pu quitter un instant l’air pollué de la capitale.

D’un petit monticule dominant le village, nous embrassons du regard la Huayna Potosi, autre grand des Andes (avec l’Iliampu et l’Illimani) que C. avait gravi il y a vingt cinq ans, un sommet de plus de 6000 mètres, pas si difficile à vaincre paraît-il, en tout cas ne nécessitant pas de qualités techniques particulières, trekking peak dit-on dans le jargon des trekkeurs, flanqué d’un pic moins haut mais qui semble plus pointu tant au plan géométrique qu’au plan technique, mais auquel je ne m’affronterai jamais… Les sommets sont si beaux vus depuis leur base.

Plus tard, nous revoilà auprès de Victoria mais pour une leçon de tissage. Le métier à tisser andin est rudimentaire : un cadre de bois où sont tendus les fils multicolores qui composeront la couverture (appelés « fils de chaîne » dans un article intéressant de Sophie Desrosiers), un peigne (ou « rang de lisses » selon la même source) où sont accrochés les fils, les séparant en deux « nappes », celle du haut et celle du bas. La tisserande passe entre les deux couches une navette contenant un fil neutre (la « trame »), tasse bien au moyen d’un bâton, s’aide pour cela aussi d’un os de lama afin de bien séparer les fils, puis repasse la navette et avant de recommencer un autre cycle, frappe les fils de chaîne de sa main droite pour qu’ils se mettent bien en place. On le sait, les tissages tiennent une grande place dans le monde andin : chaque village, chaque aire géographique a son propre dessin, que l’on ne saurait confondre avec celui des autres, c’est comme si un langage apparaissait. On connaît, du reste, les antiques quipus qui n’étaient rien d’autre que des tissages qui codaient les nombres et les opérations sur eux. Le musée d’ethnographie de La Paz possède plusieurs salles très savantes où l’on expose ces techniques et ces réalisations (le musée d’ethnographie de La Paz contient plein d’autres choses aussi, comme une salle de masques étonnants, de ces masques qui sont utilisés dans les grandes fêtes comme le carnaval annuel d’Oruro où, chaque année, on relève des morts et des blessés, ou bien une salle consacrée à l’utilisation des plumes dans la culture aymara, qu’elles soient de perroquet bariolé ou bien de flamand rose dans la fabrication de tenues vestimentaires, de chapeaux, sombreros en tous genres et couronnes de mariées, ou bien encore une salle consacrée au métal ce qui est bien la moindre des choses dans un tel pays de mines, où l’on peut voir en détail la fabrication artisanal des objets en fer, les fours de fonderie familiaux, les représentations de démons qui se cachent dans les mines, comme « El Tio de la Mina » – El Tio es una deidad del mundo subterraneo al que los mineros andinos piden proteccion contro los accidentes en el reabajo diario y le solicitan que les entregue las riquezas minerales a combio de ofrendas!).

Illustration extraite de la publication citée ci-dessus :

Après les textiles, les mines. Ce jour étant jour de repos, c’est un trajet en voiture qui nous conduit vers deux nouvelles petites lagunes à 4600 mètres (les lagunas Wich’u Khota et Sura Khota), habitées par la poule d’eau et le canard huppé (qui niche en ce moment), et dont nous faisons le tour à pied, passant par les orifices creusés dans la montagne de plusieurs mines aujourd’hui abandonnées. On y trouvait de l’étain, du zinc et de l’argent. Les mineurs transportaient leur production sur le dos jusqu’à l’atelier bâti juste à côté pour opérer le tri, lequel se faisait aussi à la main, au marteau réduisant la pierre en poussière. Cela a fonctionné jusqu’aux années quatre-vingt, les mines étant des concessions accordées par le gouvernement à des familles qui n’y travaillaient pas nécessairement toute l’année mais peut-être trois mois par an, ce qui leur permettait de consacrer le reste du temps aux travaux des champs et de l’élevage. Grand silence aujourd’hui en ces lieux autrefois vibrant des explosions de dynamite…

Retour à l’ambiance heureuse de notre refuge, Marisol nous montrant son album de photos de famille et de voyages, photos de cérémonies, photos de paysages bien cadrés, photos de rencontres avec les nombreux touristes qui nous ont précédés. C’est que cela fait maintenant de nombreuses années (dix, vingt?) que Tuni s’est fait une spécialité de l’agro-tourisme, comptant sur les visites que viendront lui rendre tous ces étrangers venus d’Europe ou d’Amérique et montrant s’il le fallait qu’il y a encore place pour une entraide solidaire entre les habitants de cette planète au-delà des océans et des chaînes montagneuses.

La fin du voyage approche. Le cycle du voyage se ferme, que l’on pourrait résumer ainsi : angoisse avant le départ, sentiment de se jeter à l’eau au moment du départ, puis plénitude lors du voyage, non parfois sans quelques retours d’angoisse face à l’affrontement de difficultés non prévues (ou non complétement envisagées), puis euphorie au moment de la fin, comme si l’on allait totaliser enfin cette expérience unique, en faire un roman, que sais-je une épopée, un re-départ dans l’existence, l’assurance de passer une année heureuse à force de se repasser en boucle les plus beaux moments, l’esprit rempli de joie d’avoir pu rencontrer d’autres que nous-mêmes à l’autre bout du monde, d’avoir entendu leurs mots, leurs inquiétudes, leurs opinions (sur Morales, la politique en général…) et puis aussi leurs musiques, sorties de tous ces instruments qu’ils ont créés, charango, quena, zampoña… d’avoir pu aller au bout d’un rêve lorsque celui-ci coïncide avec le bout d’un monde.

Merci à ceux et celles qui nous ont aidé à organiser ce voyage. En premier lieu à l’équipe d’Altaï Peru, coordonnée à Lima par Lisa et Lucho et à La Paz par Carmen, à l’équipe de guides qui nous ont accompagnés : Jaelle (sur toute la partie sud et le Titicaca), Jaime et Pepe Lucho (sur la partie Cordillère), à la cuisinière Marisol (sœur de Jaime) et au muletier Mickaël, aux chauffeurs : Freddy dans le Lipiez et sur le Salar, Domingo à La Paz et à Titicaca, Emmanuel à Santa-Cruz de la Sierra (où nous avons juste fait une escale avant de reprendre l’avion le lendemain pour Madrid), et bien sûr au manager général d’Altaï, el señor Yann.

Marisol, Jaime et Pepe Lucho

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Journal de voyage en Bolivie: à l’assaut des cols à 5000 mètres

Ne restait que l’apothéose, l’ultime chemin à accomplir, la Cordillère Royale, à marcher entre ses lagunas et ses pics noirs et blancs, courant après lamas et alpagas, se faisant exploser le souffle à cinq mille mètres d’altitude, campant sous les neiges, grimpant à l’assaut des moraines, déserts jaunes et rouges jamais piquetés de la moindre herbe, regarder l’onde qui vibre à la brise légère du matin quand deux canards seulement mettent des rides sur l’eau glaciale…

Cela voulait dire aussi éclaircir l’horizon : allais-je pouvoir seulement gravir ces cols, marcher toutes ces heures alors qu’au soir, à 4700 mètres, le bivouac permettait si peu de sommeil ? (à cette altitude, on a peine à dormir : dès qu’on s’endort, on s’étouffe, on est réveillé en sursaut par l’urgence de respirer un grand coup, puis on se rendort et c’est de nouveau la même urgence qui se rappelle à nous, si bien que l’on ne dort qu’à peine et que l’on attend impatiemment l’aube qui nous libérera de cette angoisse du non-sommeil). Mes limites furent fixées : je ne franchirais pas deux cols à 5000 mètres par jour, je ne dépasserais pas les 5000, contrairement à C. qui, elle, irait de son plein rythme marcher et même voler de col en col et même jusqu’au sommet du Pic Austria. Nous eûmes ainsi chacun notre guide, Jaime pour elle, Pepe Lucho pour moi. J’avais ainsi le guide le plus expérimenté des deux et je pouvais compter sur lui, sur son attention de chaque instant, sur son aide dans les passages difficiles, mais rassurez-vous : il ne m’a quand même pas porté sur son dos ! Les barrières d’une vallée à l’autre, il fallait bien que je les franchisse et si elles ne faisaient pas 5000 mètres pour moi, elles en faisaient bien 4900 ! Mais tout l’art de mon guide fut de me faire faire des détours, d’aller chercher la vague là où elle était moins haute, de me mener par des pistes déviées, de contourner l’obstacle en somme plutôt que de l’affronter de face.

Sur mon carnet de notes, j’ai écrit : « Dur de trekker à plus de 4700 mètres, de dormir à cette altitude, j’ai pris mon parti de dire à tous que je ne marcherai qu’à mon propre rythme. C’est un rythme très lent, mais qu’y faire ? A l’arrivée de chaque étape, je retrouve la petite équipe et tout se passe bien. Il ne me reste plus beaucoup d’années à faire ce genre d’aventures : j’apprends que les guides d’Altaï ne prennent plus les randonneurs au-delà de 75 ans… Dommage, car on arrive encore, même à cet âge, à faire abstraction des désagréments du voyage (fatigue, altitude, perte de souffle) pour admirer les sublimes paysages de montagne. Le premier soir, nous bivouaquons au-dessus de la lagune des oiseaux (laguna ajwani en aymara). Bien sûr le premier plan est un peu gâché par une pelleteuse (l’Etat veut faire des lagunes des bassins de retenue) mais de l’autre côté de la pelleteuse, le lac très froid frissonne à peine et les seuls bruits que l’on entend sont les cancanements d’un couple de canards. Sur la rive opposée, un troupeau silencieux défile, vague irisée de marron et de blanc : un ensemble de lamas mené par un berger. Quand le soleil disparaît derrière un cumulus de beau temps on a tout à coup très froid et on relève le col de la doudoune. L’air est cristallin. En venant, sur mon chemin « facile », je voyais en me retournant le vaste altiplano qui nourrit le peuple bolivien. Il est assez unique de voir une si vaste plaine s’arrêter net aux premiers contreforts d’une chaîne de hautes montagnes ».

le petit point sur le chemin, oui, c’est bien votre serviteur

Le lendemain, c’était un peu plus difficile entre la laguna ajwani et la laguna jurikhota. Il fallait monter au-dessus du campement jusqu’à 4900 mètres puis partir sur la droite – tandis que C. et son guide partaient vers la gauche pour attaquer de front le paso Milluni – pour franchir un col dans une zone désertique où ne poussaient dans le sable que quelques ajoncs, atteindre l’altitude maximum avant de redescendre dans une étroite vallée par un de ces chemins à flanc de moraine que je n’affectionne pas particulièrement à cause de leur étroitesse, du risque de glisser sur leur substrat sablonneux d’autant qu’ils dominent en général une pente très raide dont on se demande comment on en ressortirait s’il nous advenait de trébucher. Mais au bas, la troupe se reformait à l’heure du pique-nique et dans l’après-midi, une deuxième fois, l’ascension d’un col et la descente qui s’en suit de l’autre côté, dominant cette fois la fameuse lagune miroir au pied du pic Condoriri. En un éclair juste le temps de penser que ce lac, de si haut ressemble un peu à celui de Maloja, dans l’Engadine suisse, surtout quand on voit ce dernier comme il est vu dans le très beau film d’Olivier Assayas, « Sils Maria » avec Juliette Binoche, histoire de perdition en haut des Alpes, le serpent en moins (ce fameux phénomène atmosphérique qui est le centre du film) à moins que, sait-on jamais, une sorte de serpent nuageux puisse aussi s’étirer entre ces fastueux pics des Andes. Et justement, le temps se gâte, un peu de grêle en bas nous accueille mais, le ciel bleu revenant, c’est l’occasion, malgré le froid, de tenter une nouvelle aquarelle.

la laguna chiarkhota – copyright A.L.

Je note dans mon carnet que la nuit fut difficile, « avec un vent menaçant d’emporter la tente ». « Souffle court, difficulté à s’endormir. Hallucinations. Fantasmes. Heureusement, le corps de C. dort à mon côté, je peux au mois rêver d’elle. Si elle se réveille, je peux la serrer dans mes bras, et sentir sa présence au travers des duvets ».

La troisième étape menait de la Jurikhota à la Chiarkhota (lagune noire), contournant en quelque sorte le pic Condoriri pour atteindre un autre point de vue, où il avoisine d’autres sommets magnifiques comme le Pequeño Alpamayo (que les bons alpinistes peuvent gravir assez aisément, ce qui, paraît-il, permet d’avoir une vue surprenante non seulement sur les sommets environnants mais aussi d’un côté sur l’Altiplano et de l’autre sur les Yungas, ce début de forêt tropicale côté Amazonie, qui commence tout de suite au pied du massif mais à l’est). C. survolait l’étape, pouvant même admirer une autre laguna, que, moi, je n’ai pas vue, la laguna congelada (!) qui indique par son seul nom dans quel univers pétrifié l’on se trouve, les montagnes ne tombant dans le lac que pour en briser la glace en quelque sorte… J’éprouvais beaucoup de plaisir à la retrouver en fin de balade, moi venant du bas, parfois arrivant avant elle et dans ce cas l’attendant à moitié effondré sur un matelas de la pièce en dur d’une sorte de lodge (c’est comme ça qu’on aurait nommé l’abri sous d’autres cieux, au Népal par exemple, mais ici?) où notre cuisinière, Marisol, préparait les repas et où nous les prenions, le soir vers 18h30 et le matin, dès 8h, et elle arrivant d’en haut comme un ange qui, lorsque c’était moi qui arrivais plus tard, venait m’attendre les bras ouverts sur ma route.

« Encore une nuit bien fraîche, ai-je écrit sur mon carnet, un diamox léger m’aide à supprimer les effets de l’altitude mais ne suffit pas totalement à m’enlever mon manque de souffle au moment où je m’endors. Durant l’un de mes réveils, j’entends la bourrasque fouetter la tente et la pluie s’abattre en rafales.

Mais au matin, ô merveille, les sommets alentour apparaissent blanchis sous la neige. Nous sommes seuls au milieu de ce paysage bouleversant de pureté et d’harmonie ».

Une petite barque remue à peine de temps en temps sous les frissons du vent, amarrée là pour servir sans doute à quelque pêcheur de truites des glaciers, et deux canards – encore – s’amusent à tracer sur l’eau les ronds et les « V » de trajectoires qui semblent écrites d’avance comme parties intégrantes d’un tout qui englobe eaux et glaciers, pics abrupts et moraines, univers et singularités en quoi consistent nos présences observantes. Me reviennent en mémoire les reproches amicaux faits par ceux et celles qui s’inscrivent dans la mouvance actuelle des « anti-voyage », leurs arguments me semblent alors dérisoires car ils n’empêcheront jamais personne d’aller rechercher l’absolue beauté et l’absolue pureté que l’on ne trouve qu’en quelques endroits du monde.

Nous partons en nous séparant de nouveau, C. et moi, elle a encore un col à son programme alors que moi, je n’ai qu’à me laisser descendre doucement au long d’une piste vers notre ultime lieu d’étape : le petit village de Tuni, qui renferme une petite dizaine d’habitations dont certaines sont transformées en gîtes pour des touristes comme nous, qui viendront voir comment l’on soigne les lamas et comment l’on tisse la laine d’alpaga.

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Journal de voyage en Bolivie: La Paz, Titicaca et manque de souffle

La Paz depuis El Alto

L’arrivée à La Paz décoiffe. Que l’avion atterrisse à plus de 4000 mètres, sur le plateau – mais c’est un petit avion (de marque « Bombardier », ce qui me fait toujours frémir, un nom aussi guerrier pour des activités somme toute très commerciales et pacifiques…) car les gros ne peuvent pas se poser ici, eux aussi, pas que les humains, souffrant du manque d’oxygène – on s’y attend, mais on n’imagine jamais ce que ça va être quand tout à coup on va basculer dans la faille et découvrir LA ville. D’abord noter que cette ville s’est scindée en deux depuis quelques années : le haut n’est plus « La Paz » mais « El Alto », le flanc des pentes, le bas, c’est cela désormais La Paz. Un million cinq cent mille habitants d’un côté, un autre million de l’autre. Les petits cubes des maisons à perte de vue (car oui, La Paz est cubiste et même, pourrait-on dire, de la période analytique), le bas de la ville qui se perd dans les confins de la brume et, depuis quelques années, ces cabines de téléphérique qui dansent accrochées à leurs fils, manière ici nouvelle de décliner la notion de métro, au lieu de descendre dans les sous-sols (ce qui serait bien impossible ici), on s’envoie en l’air au long de sept lignes actuellement en service. La Paz : une artère principale qui distribue les quartiers à son ouest et à son est, parfois appelée « Le Prado », qui débute avenue Montes, devient avenue Santa Cruz puis Arce etc. Passage obligé des voitures, taxis, micro-bus, cars, camions venant de tous horizons et producteurs de gaz qui nous enlèvent le peu d’oxygène qui nous reste. L’embouteillage est quasi permanent. Les conducteurs font preuve d’audace, se frôlent, s’énervent, les marchandes de produits miracles sur les trottoirs pestent contre eux qui parfois bousculent leur frêles étals. Heureusement quelques rues semi-piétonnes, dont la calle Llinares, aussi connue comme marché aux Sorcières qui, de fait, contient incomparablement plus de touristes et de vendeuses de pulls d’alpaga que d’authentiques sorcières. L’histoire des fœtus de lama séchés, c’est presque une légende, ils disparaissent sous les stocks de laine, ne se voient presque pas auprès des boîtes en tous genres de tisanes, y compris celles qui sont censées améliorer la virilité. Le quartier le plus fréquenté : deux rues qui se croisent, Llinares et Sagarnaga, cette dernière descendant vers la place San Francisco où se dresse la cathédrale de même nom. La calle Murillo aussi n’est pas loin, très encombrée le soir vers 17 heures, lieu pour choisir sa chambre à coucher ou son matelas (c’est la rue des marchands de meubles). Bistrot tenu par un Hollandais (Sol y Luna) qui sert des pisco sour qui ne sont pas vraiment des pisco sour tout en en étant… mais très bons, soûlant juste ce qu’il faut pour supporter la ville. Plus tard nous reviendrons à La Paz, mais j’en ai déjà parlé, c’est à la toute fin du voyage quand, prenant l’audace de traverser la rue (!) nous découvrons les musées de la calle Jaen et de la rue Sanjines (extraordinaire musée d’ethnographie) et que nous assistons à ce concert fou, époustouflant, donné par les grands maîtres de la charango, de la quena et de la guitare muyu-muyu….

Femmes d’El Alto
Quartier Libertad survolé par le téléphérique

La Paz fut d’abord implantée (1548) en un lieu qui, aujourd’hui, s’appelle Laja, nettement à l’ouest de la ville actuelle, au milieu du chemin vers Tiwanacu… transition pour amener à cette dernière. Alfred Métraux, le grand spécialistes des Incas, l’écrivait « Tiahuanaco ». On a voulu en faire la capitale d’un état aussi puissant que celui des Incas, imaginant un empereur qui aurait gouverné d’ici tout un territoire s’étendant sur le lac Titicaca tout proche et peut-être jusqu’à l’actuel Pérou. Il semble qu’il n’en soit rien. Juste une constellation de petits roitelets locaux, mais qui se seraient entendus pour reconnaître en ce lieu un pôle religieux intensément actif, avec ses temples et ses grands prêtres. Le site a fait fantasmer : on découvre en arrivant une immense plateforme surélevée avec en son centre un bassin qui fut rempli d’eau et dont les murs semblent bâtis pour l’éternité. Très vite, on a pensé « extra-terrestres », civilisation venue d’ailleurs, et puis les archéologues se sont résignés : il s’agissait bien d’un temple, simplement un temple, construit principalement pour honorer le soleil et incidemment, la lune et les étoiles (le bassin ayant pour mission de les refléter). C’est que ces gens avaient de belles notions d’astronomie et ne pouvaient construire qu’en s’alignant sur elles. Ainsi, lorsque nous sommes au pied de la muraille et que nous regardons son point de fuite, nous voyons qu’il converge vers un point de la montagne, à une vingtaine de kilomètres de là, marqué par un amoncellement de quartz, celui-ci avait été pris comme point de repère par les bâtisseurs pour que le mur demeure aligné avec la Croix du Sud. Cette « pyramide » dite d’Akapana est complétée par d’autres temples et édifices tous plus étonnants les uns que les autres, soit qu’ils présentent des réseaux d’irrigation sophistiqués pour parvenir à faire jaillir l’eau en haut des pyramides, soit qu’ils s’ornent de masques énigmatiques (dans le cas du temple « semi-souterrain ») auxquels là encore on a voulu donner des origines extra-terrestres, les têtes se distinguant souvent par des yeux globuleux que l’on aurait bien vus comme des lunettes portées par des cosmonautes (!). Mais la réalité est sans doute plus prosaïque bien que tout le mystère ne soit pas éclairci, ces têtes étaient-elles les images de dignitaires ensevelis ici ou bien celles de divinités en grand nombre et demeurées inconnues ? Entre Akanapa et le « semisubterraneo », se dresse encore le temple Kalasasaya, et à deux pas de là la fameuse « Porte du Soleil » dont on se demande si elle n’a pas été déplacée ou bien au contraire si on a eu le temps de la mettre au bon emplacement : elle raterait, comme elle est mise, sa fonction au plan astronomique. Et les statues monolithiques aussi… comme elles sont étranges, et belles. Des archéologues ont trouvé une similitude avec les statues Moaï de l’ïle de Pâques au point d’imaginer que c’était les mêmes, cela n’est pas impossible étant donnée la démonstration faite autrefois par Thor Heyerdahl et son Kon Tiki de l’aisance avec laquelle on pouvait rejoindre cette île au départ des côtes du Pacifique au moyen de l’un de ces radeaux que l’on construisait sur les rives du lac Titicaca. Le plus haut de ces monolithes avait été dressé dans les années trente, après sa découverte par Bennett, sur une place de La Paz, mais il en a été enlevé pour être exposé au musée de Tiwanacu, question de lui éviter une altération trop rapide due à la pollution de la ville et… aux éclats des balles lors des révolutions de palais ! Un peu à côté du Temple du Soleil, s’étale un autre site, celui de Pumapunku (« la porte du puma »), admirable ensemble de pierres encastrées les unes dans les autres (grès ou andésite) avec un rebord qui laisse à penser qu’il s’agissait peut-être là d’un port, du temps où le lac venait jusqu’ici.

On dit que Tiwanaku a connu cinq périodes (étiquetées TWI, TWII etc.) que la première commence mille ans avant J-C. Et la dernière s’achève vers 1200 de notre ère. Pourquoi cette fin ? Cette chute brutale ? Il ne semble pas qu’il y ait eu violence ou destruction volontaire mais seulement les variations climatiques, en l’espèce l’effet du phénomène El Niño qui aurait provoqué une sécheresse ayant duré deux cents ans… Les tiwanacus plièrent alors bagage et partirent s’installer ailleurs, sur une île du Titicaca, vraiment pas loin ou bien jusqu’aux rives du Salar, puis, plus tard vers le Pérou, où une nouvelle civilisation devait apparaître, bien évidemment celle des Incas.

Quand on poursuit la route au-delà de Tiwanaku, on arrive bien sûr en bordure du lac, d’abord le mineur puis le majeur les deux étant séparés par le détroit de Tiquina, à franchir au moyen d’un bac. Au bord du mineur, un lieu qui tend à disparaître du regard mais qui est pourtant doué d’un grand rayonnement historique : c’est là qu’était établie la famille Esteban, celle dont le père, Paolino, avait construit les radeaux cités plus haut, pour le compte d’Heyerdahl et de sa troupe norvégienne d’explorateurs. Mon enfance a été bercée des exploits du Kon Tiki (le mot vient du nom du Dieu créateur Kon Tiki Viracocha) et j’aimerais les relire aujourd’hui. Trouver cet emplacement donne un coup au coeur mais, hélas, Paolino est mort il y a quelques années et ses descendants s’embrouillent entre eux, si bien qu’il ne reste qu’un lieu de vente de souvenirs avec deux ou trois maisons dont les habitants se haïssent… juste un bateau d’osier, grandeur nature, qui attend des jours meilleurs mais devra vraisemblablement les attendre longtemps… Le détroit franchi, on atteint vite Copacabana, encore un haut lieu des précurseurs des Incas, et de Copacabana (dont les Brésiliens s’inspirèrent pour nommer une des plus belles plages de Rio!) on rejoint en bateau l’île du Soleil, lieu paradisiaque si ce n’était (ne pas l’oublier) l’altitude…

Titicaca et Cordillère Royale
Temple des Vierges

Nous retrouvons nos descendants de Tiwanaku, d’abord au Temple des Vierges puis à celui du Soleil. Le premier était l’endroit où l’on gardait les jeunes filles vierges (de famille noble) en vue des sacrifices. Elles n’étaient guère plus de dix à la fois, gardées par quatre duègnes qui leur apprenaient à devenir les servantes du Dieu Soleil, elles n’en souffraient – paraît-il ! – pas puisque c’était dans l’ordre des choses et qu’on les persuadait qu’elles allaient à la rencontre d’un avenir radieux… Ce n’est pas là qu’elles étaient suppliciées mais plus loin, au Temple du Soleil justement, où l’on voit encore la roche échancrée où elles mettaient leur tête (tout à fait comme chez le coiffeur quand on se fait laver les cheveux, la tête rejetée en arrière et les doigts de fée de la coiffeuse caressant doucement notre cuir chevelu) afin de se faire trancher le cou.

C’est en montant au sommet de l’île du Soleil que j’ai perçu ce que risquait d’être mon propre supplice, tant j’avais du mal à souffler pour ne pas perdre le contact avec mes escorteuses (C. et la guide), arrivé à l’hôtel j’étais épuisé, d’une fatigue dont j’ai eu peu d’exemples au cours de ma vie, sauf si, peut-être, une fois dans la vallée du Khumbu… mais c’est toujours affaire d’altitude et de manque de souffle.

Alors le lendemain, jour où était prévue une randonnée sur l’île, du Nord au Sud, je me méfiais, bien sûr. Mais la randonnée fut modifiée : les habitants du Nord de l’île se barricadaient et refusaient les touristes. Certains prétendirent que c’était parce qu’ils n’avaient pas pu s’entendre avec ceux du Sud pour la répartition de la manne financière, d’autres que, tout simplement, ils refusaient qu’on vienne piétiner leurs plate-bandes en les empêchant de vivre tels que leurs mœurs et leurs coutumes leur avaient enseigné de le faire depuis si longtemps. De vrais Incas en quelque sorte, et qui auraient compris les leçons du passé. Nous nous rabattîmes sur la côté, côté Copacabana, où l’on pouvait démarrer dans un tout petit village, Yampupata, et finir une dizaine de kilomètres plus loin en un lieu dénommé « grotte de Lourdes », non sans avoir encore atteint un col à 4600 mètres. Mais cette fois, j’avais été échaudé moi aussi… Dans la vie comme dans la marche, tout est affaire de rythme, et je pris le mien, bien sûr bien plus lent que celui de ces dames, mais à ce rythme, j’y parvins et, après tout en ne mettant pas beaucoup plus de temps qu’escompté. La fin du chemin, la descente, était un peu ennuyeuse car je n’avais pas mis mes meilleures chaussures… c’était un de ces chemins pré-colombiens avec des pierres énormes, et on arrivait à la fameuse « grotte »… une horreur : un missionnaire d’autrefois avait cru bon d’implanter là une réplique de la Vierge de Lourdes pour la commuer en objet de culte – une sorte de pachamama exotique – auprès de qui des populations venues de toute l’Amérique latine venaient commettre un rite étrange : ils « empruntaient » à la déesse sous forme de kilogrammes de roches – qu’ils faisaient sauter s’il le fallait avec de la dynamite ! – en pensant que ces amas de pierres se transformeraient un jour en fortune, auquel cas, ils reviendraient plus tard rendre à la statue ce qu’ils lui devaient sous la forme d’offrandes du genre babioles ou billets de banque…

Ces rites, ces superstitions émaillèrent à vrai dire notre voyage. Ainsi à Copacabana, rejointe en bateau après cette marche, la rue de devant la cathédrale servait-elle de lieu de baptême pour… les automobiles, et l’on voyait sortir le prêtre, sur le coup de cinq heures, homme gras en soutane, avec un seau comme on en use pour laver les carrelages, mais empli d’eau bénite s’il vous plaît, et un instrument genre balais de chiottes dont il se servait pour arroser les véhicules à l’arrêt devant des familles reconnaissantes qui n’oubliaient pas le pourboire et terminaient elles-mêmes la cérémonie en éclaboussant leur proserpine d’un mauvais Champagne – qui n’était vendu que pour cet usage, le goût devant en être probablement infect.

Basilique de Copacabana

La religion catholique et hispanique était devenue toute puissante et avait écrasé les rites d’autrefois, rendus au Dieu Soleil ou à la pachamama, ces derniers n’ayant réussi à subsister souvent que par la ruse des peuples qui feignaient de croire que c’était la même religion, alors que les évêques amenés par les conquistadors n’avaient pour eux que mépris et cruauté. Ainsi obligea-t-on toute sa vie le neveu de l’Inca Tupac Yupanqui, Francisco Yupanqui, bon sculpteur, à fabriquer des vierges pour sauver sa propre liberté.

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