Beauté des langues et des oiseaux

Une pièce de théâtre vraiment passionnante et actuelle, dans une mise en scène à la hauteur d’un texte et de ce dont il parle : notre situation contemporaine d’homme ou de femme d’après le nazisme, d’après la fondation de l’Etat d’Israël et des guerres qui en ont résulté au Moyen-Orient, d’après les massacres de Sabra et Chatila, à l’heure des fausses réconciliations et des haines recuites, et posant la question des identités. C’est ce qu’est « Tous des oiseaux » du grand auteur et metteur en scène d’origine libanaise Wajdi Mouawad. Première scène, premier trouble, dans un décor numérique de grande bibliothèque un homme et une femme s’abordent au prétexte d’un livre sur un diplomate arabe du XVIème siècle. Il s’appelle Eitan, il est un jeune chercheur en génétique, il est allemand d’origine israélienne, elle s’appelle Wahida, elle écrit une thèse d’histoire, elle est américaine d’origine arabe. Elle est d’une beauté renversante, et ils tombent amoureux. Voilà pour « l’oiseau de beauté ».

Après, cela se gâte. Eitan veut d’abord emmener Wahida dans sa famille, c’est le jour de Pessah, où le repas est en principe grand moment de fête. Cela se passe à Berlin, les parents d’Eitan sont David et Norah, son grand père est Etgar. David est un juif religieux intransigeant, Norah une psychanalyste berlinoise qui a vécu à l’Est, qui n’a découvert sa judaïté qu’incidemment, ses parents lui ayant toujours dit qu’elle était avant tout communiste. Etgar, lui, père de David, est un rescapé de la Shoah. En apparence il serait beaucoup plus tolérant que son fils et en tout cas prêt à aider ce petit-fils qui est devenu la lumière de ses vieux jours. On a invité le rabbin mais en dépit de cela, l’affrontement est sanglant. Eitan veut épouser une non juive… et qui plus est, une arabe ! C’est tuer son vieux père qu’agir ainsi. « Tu vois ce couteau, que dirais-tu si je te l’enfonçais dans le ventre ? – je dirais que tu es un infanticide, papa  – eh bien, alors je t’appelle parricide si tu commets l’acte d’épouser cette femme arabe ». Dès ce moment de la pièce, s’opposent deux conceptions de l’identité : l’une est illusoire, l’autre est substantialiste voire même essentialiste. La première est celle qu’exprime Wajdi Mouawad lui-même dans sa légende de l’oiseau amphibie : « L’identité n’est pas l’origine. Elle est seulement un rêve, une utopie ». Elle est aussi celle que défend Eitan, reposant sur un point de vue « scientifique », notre véritable « identité » n’est jamais que contenue dans nos chromosomes. 46 chromosomes pour l’exprimer. Et jamais, jamais, on n’a vu le moindre événement historique modifier ces chromosomes, même Auschwitz n’a pas altéré ce bagage génétique. Alors ? Alors ne faut-il pas en finir avec tous ces mythes et légendes concernant la « transmission » ? Qu’est-ce que la transmission si ce n’est une manière culpabilisante de raconter l’histoire à ses enfants ? L’autre conception est glaçante et va souffler comme un ouragan sur toute la pièce. Pour elle, on n’échappe pas à ce qu’on est par naissance. Si tu es né(e) palestinien(ne), palestinien(ne) tu resteras toute ta vie, si tu es né(e) jui(f)(ve) alors jui(f)(ve) tu resteras et il n’y aura pour toi aucune façon de tricher sur ton identité, de revenir en arrière, d’oublier ou de faire comme si. L’histoire s’écrit comme un destin, même à l’échelon individuel, où les « choix » ne seraient qu’illusoires… Dans la deuxième partie de la pièce, Wahida se découvrira arabe, beaucoup plus arabe qu’elle ne croyait, assez arabe pour rejoindre les siens du côté de Ramallah. Eitan ne se désolera pas, il prendra cela comme une fatalité. Quant à David… il ne faut pas ici dévoiler ce qu’il en adviendra car il ne faut pas tuer le suspense.

Tout au long de la pièce, nous sommes écartelés entre ces visions de l’histoire, de la destinée, de l’anthropologie. Eitan n’a-t-il pas raison de refuser que les enfants endossent les crimes de leur père ? D’un autre côté, comment ne pas comprendre David qui ne peut se résoudre à ce que toute une histoire et une tradition n’aient réussi à bâtir qu’un monde que l’on pourrait aujourd’hui détruire sans remords ? « Oiseau de hasard » parce que la génétique n’obéit qu’aux lois du hasard. Et, de plus, c’est un hasard si je suis né ici, de tel ou tel parent, il faut être né quelque part mais ce lieu est aléatoire. Cependant, de notre filiation et de notre lieu de naissance découlent des assignations de traits apparaissant comme nécessaires et que, de ce fait, nous ne pouvons ni refuser ni combattre, ou alors difficilement. Jusqu’ici, Wahida n’était pas vue comme « racisée » (comme on le dit aujourd’hui) parce que sa beauté éclipsait le ton foncé de sa peau quand elle marchait fièrement dans les rues de New York. Mais ici ? En Israël ? Près de là où vécurent ses ancêtres ? L’hydre de l’appartenance ne va-t-elle pas se réveiller ? Et puis, la beauté, la beauté se perd, elle n’est peut-être rien, en tout cas due elle aussi au hasard des héritages génétiques… Dans la seconde partie de la pièce, nous ne reconnaîtrons plus Wahida, retournée à ses origines et le crâne devenu ras.

Darya Shezaf et Souleiha Yacoub

En attendant, elle écrit sa thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzân. Ce diplomate du XVIème siècle fut enlevé par des corsaires et emmené à Rome pour servir de cadeau offert au pape Léon X. Il dut pour échapper à la mort se convertir au christianisme, et grâce à cela il put acquérir une célébrité d’homme érudit et de savant proposant une première Description de l’Afrique. Wahida est persuadée que sa conversion n’était pas sincère. Elle part vers le Moyen-Orient pour enrichir sa documentation. Elle emmène avec elle Eitan car en chemin ils s’arrêteront à Jérusalem et le jeune allemand espère retrouver les traces de son propre passé, il a une grand-mère là-bas, Leah, celle qui a abandonné son fils David il y a trente-cinq ans on ne sait pourquoi (on le saura plus tard) mais Leah refuse la rencontre. Eitan et Wahida veulent alors partir vers la Jordanie d’où ils pourront poursuivre leur route vers L’Arabie, La Mecque… Ils sont arrêtés au poste frontière et séparés. Pendant qu’une soldate israélienne commence à fouiller Wahida, la fait mettre nue, se met à lui tripoter les seins et finit par la violer… une forte explosion retentit : c’est un attentat.

L’attentat qui va changer toute leur vie. Eitan est grièvement blessé, il se retrouvera à l’hôpital dans le coma. Wahida se met en devoir de retrouver sa famille pour qu’elle lui rende visite ici, à Jerusalem, et là, elle convainc Leah de venir. « Oiseau de malheur » c’est cet attentat évidemment. Admirablement rendu sur scène, sans aucun artifice (video, image ou autre) mais seulement par le bruit assourdissant. De même qu’à plusieurs moments du récit, l’ambiance de guerre sera traduite par des vrombissements d’avions à réaction d’un grand réalisme. A l’hôpital, l’infirmière dit à Wahida qu’elle ne peut pas rester la nuit car la nuit, des gens grièvement blessés meurent et elle ne supporterait pas. Arrivent David et Norah dans la chambre d’Eitan, mais aussi Leah la grand-mère que rejoindra plus tard Etgar le grand-père. Tout est prêt pour le grand déballage. Dans son coma profond, Eitan entend ce qui le concerne, le mystère de la naissance de son père. Leah est loin d’être la femme insensible que l’on croyait. Quand Eitan se réveillera, il aura compris…

Le début de la deuxième partie, après l’entracte, s’ouvre sur l’évocation des massacres de Sabra et Chatila. Là aussi, pas besoin d’image, le son, les commentaires radio suffisent. Traumatisme pour la société israélienne (qui semble s’en être remise depuis…). C’est cette année là qu’Etgar et son fils David sont partis à Berlin, laissant Leah seule en Israël. Méditation suscitée par les réflexions d’Eitan, le biologiste. La meilleure preuve, dit-il, qu’Auschwitz n’a modifié en rien les gènes des victimes, c’est que celles-ci sont tout à fait capables d’infliger un sort semblable à d’autres qu’elles…

portrait supposé de Hassan el Wazzan, dit Léon l’Africain, par Sebastiano del Piombo

A la fin, apparaît sur scène le fantôme de Hasan el Wazzân, cela coïncide avec la légende de l’oiseau amphibie. Un jeune oiseau prenant son envol découvre un jour la mer et les merveilleux poissons qui nagent au fond de l’eau, dont il tombe amoureux, mais ses amis oiseaux le dissuadent d’aller les rejoindre : « ne va jamais vers ces créatures. Elles ne sont pas de notre monde, nous ne sommes pas du leur. Si tu vas dans leur monde, tu mourras ; tout comme eux mourront s’ils choisissent de venir vers nous. Notre monde les tuera et leur monde te tuera. Nous ne sommes pas faits pour nous rencontrer ». Et pourtant, le désir est trop fort, il n’y tient plus et se décide à aller vers les poissons, et alors, à l’instant même où il traverse la surface de l’eau, des ouïes poussent et lui permettent de respirer et il dit aux poissons : « c’est moi, je suis l’un des vôtres, je suis l’oiseau amphibie ».

Ainsi David, on l’aura compris, se découvre à la fin de la pièce ennemi de lui-même. Quoi de plus extraordinaire que de rencontrer le radicalement Autre, l’extrêmement différent, et de finir quand même par se fondre en lui ? Impossible ? Wajdi Mouawad voudrait nous convaincre que non, que c’est possible, et cela est sans doute le plus noble projet humain que l’on puisse formuler.

Cette pièce est donnée dans toutes les langues que sont censés parler les protagonistes : anglais, allemand, hébreu, arabe (les traductions en français sont projetées sur les murs du décor), cela ne fait que renforcer l’effet de réel (comme les bruits des bombes et des avions) car on l’oublie parfois, l’altérité est beaucoup une affaire de langue. Le mur de l’Autre, on le ressent d’abord dans l’impossibilité de communiquer à cause de la barrière linguistique, mais lorsqu’un sens arrive à frayer son chemin dans cette multitude, si jamais cela arrive, alors quel sursaut de joie, c’est comme si la vie s’élevait d’un cran… gardons la richesse de nos langues, faisons les se rencontrer, provoquant à chaque rencontre des bouquets de sens et d’harmonie. C’est aussi, me semble-t-il, une partie du vœu de Wajdi Mouawad quand il nous offre ce bouquet de langues, expérience rare, si ce n’est unique au théâtre.

Wajdi Mouawad – photo Suzie Denoncourt

La douleur ne se transmet pas de génération en génération ! Nos gènes sont indifférents à nos existences ! (Wajdi Mouawad)

Avec Jalal Altawil (Hassan el Wazzan), Jérémie Galiana (Eitan), Nelly Lawson (Wahida), Victor de Oliveira (le serveur, le rabbin, le médecin), Judith Rosmair (Norah), Darya Sheizaf (Eden, la femme-soldat), Rafael Tabor (Etgar), Idit Teperson (Leah), Raphael Weinstock (David).

NB : à la création, le rôle de Wahida était tenu par Souheila Yacoub, qui a été largement encensée par la critique et semble avoir continué sa carrière sous d’autres cieux. Il semble que Nelly Lawson soit aussi belle, en tout cas elle est extraordinaire dans ce rôle et mérite elle aussi d’être décrite comme un « oiseau de feu ».

Nelly Lawson – Wahida

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Berlin, Europa

Première fois à Berlin. D’abord arriver de nuit, quand les lumières de la ville sont devenues chiches et qu’on ressent comme un fantôme, en passant par le train à la hauteur d’Alexander Platz, la présence de la haute tour de la télévision, cet ancien symbole de la grandeur du socialisme. Puis on perçoit l’épaisse forêt de Tiergarten, on ne voit pas la ruine de Kaiser-Wilhelm Kirche, on sort à Savigny Platz, où est l’hôtel, le macadam luisant renvoie la lumière verte et rouge des restaurants asiatiques qui sont en train de fermer.

Kaiser Wilhelm Kirche

Le lendemain, on découvre d’abord Kurfürstendamm à la hauteur de l’Institut de France, les magasins de luxe, les Champs-Elysées de Berlin jusqu’à Zoologischer Garten, l’église du Souvenir cette fois en plein jour, travail des vitraux bleus fait par un certain Gabriel Loire, maître-verrier, mosaïque représentant Guillaume 1er. Les vastes trottoirs parsemés de chalets de saucisses au curry (berliner currywurst, j’ai testé et n’ai pas trouvé cela très bon, saucisse découpée en morceaux avec une sauce ketchup un peu relevée) même et surtout devant le bloc imposant et gris du KaDeWe, Kaufhaus des Westens, ex-vitrine de l’Ouest, toujours vitrine du luxe. Wittenberg Bahnhof avec un goût d’antiquité précédant la catastrophe, et à l’entrée, la liste des camps de déportation. Prendre le U2 jusqu’à Potsdam Platz, le pendant à l’ouest de l’Alexander Platz, restes dérisoires de mur de Berlin, sanctuarisés par le centre culturel coréen qui fait le parallèle avec son propre mur qui divise la Corée depuis 1945. Immeubles de verre et de béton, temples de la technologie (Sony), tours, architectures qui furent autrefois futuristes mais ont aujourd’hui comme un relent de passé, la révolution architecturale serait-elle aussi dépassée ?

Budapester Strasse

Au bout de l’avenue (Ebert Strasse), à gauche la forêt, à droite le mémorial de l’Holocauste sous la forme de 2711 stèles de béton brut séparés par des allées qui quadrillent l’espace, pas toutes à la même hauteur, dessinant des collines et des creux. Grues toujours, travaux comme si Berlin n’en finissait jamais de se reconstruire. Il est vrai qu’après ce qui lui est arrivé… Un bout plus loin Brandenburger Tor... foule des touristes, quadrige dominant l’arc. En se retournant on voit la fameuse colonne de la Victoire (Siegessaule… mais on ne sait plus très bien de quelle victoire il s’agit) d’où s’élançait l’ange des Ailes du désir. Unter den Linden… sous les tilleuls mais que sont-ils devenus ? Université Humboldt. Musée de l’Histoire allemande. Y a-t-il une Allemagne avant 1871 ? Charlemagne, l’empire romain germanique, dont les frontières élastiques s’étendent et se contractent au fur et à mesure des conquêtes, des guerres et des mariages entre familles princières. L’histoire est ici vue comme succession d’événements, de portraits de princes commentés par des cartons minuscules et l’audioguide ne produit que des généralités… Réforme, guerre de Trente ans, on apprend les dégâts considérables qu’elle a causés, centaines de milliers de morts passés au fil de l’épée ou tués au canon ou morts de faim tout simplement, jusqu’aux traités de Westphalie de 1648. L’impact de la Révolution Française, Napoléon et ses champs de bataille, la chute de l’Empire remplacé par une Confédération Germanique dont les échecs alimentent les courants nationalistes et romantiques, les événements de 1848, encore une révolution française donnant finalement au peuple un homme providentiel, etc. etc. Qui se souvient en France que l’Allemagne vit le jour au Château de Versailles en 1870 où se retrouvèrent Bismarck et Guillaume 1er ?
C’est au rez-de-chaussée que l’on trouve la suite qui nous concerne particulièrement : ce qui suit la guerre de 14-18, perdue parce que les généraux étaient persuadés de faire une guerre rapide et que celle-ci s’était installée dans la durée, occasionnant de sérieux problèmes de ravitaillement qui devaient entraîner des centaines de milliers de morts à l’arrière du front. En 1918, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg crurent possible ce qui était advenu en Russie, la mise sur pied d’un régime révolutionnaire mettant un terme à la guerre : on trouve encore une trace de ces événements-là gravée sur des plaques de métal en travers d’une rue amenant sur la Rosa Luxemburg Platz, là où s’élève le théâtre de la Volksbühne, ils furent assassinés.

plaque proclamant le lieu de la révolution prolétarienne de 1918

La République de Weimar, conduite par les sociaux-démocrates, fit face à une situation économique qui n’arrêtait pas de se dégrader et à l’intransigeance des puissances victorieuses (France, Belgique) punissant tout manquement à la dette (occupation de la Ruhr en 1923). Et cela jusqu’à l’avènement des mouvements d’extrême-droite, des milices, de la NSDAP au travers d’une situation sociale explosive et d’une manipulation du peuple par les officines de propagande. Tout cela exposé dans des vitrines qui contiennent une masse parfois confuse d’archives, de photos, d’articles de journaux, d’affiches dont on admirerait le graphisme plein de modernisme provoquant si nous ne savions que derrière se cachent des affrontements ultra-violents.

Puis la guerre, les camps, une reconstitution en plâtre du camp d’Auschwitz où tout à coup on réalise que les exterminés descendaient d’abord un escalier avant de se trouver, en sous-sol, dans les salles de gazage, précédant les autres salles, le tout formant une mécanique, une chaîne au sens industriel, aboutissant à la transformation des corps en cadavres.

Puis l’odyssée des deux Allemagne jusqu’à la démolition du Mur et à la réunification. On ne saura rien des espoirs qu’avait encore une certaine gauche est-allemande qui, sûrement, espérait autre chose que cette ruée vers le monde de la marchandise qui s’est installée sur les ruines d’un système vermoulu.

Le Mur, parlons-en. On le retrouve sur un peu plus de un kilomètre au bord de la Spree, près du pont Oberbaumbrücke et des stations Ostbahnhof et Warschauer Strasse, à la limite du quartier occidental de Kreuzberg. Là, des Berlinois de l’Est perdirent la vie en voulant traverser à la nage. Aujourd’hui, on appelle cette portion de mur la East Gallery, à cause des fresques murales, souvent fort belles, qui y ont été réalisées. Occasion de méditer sur ce qui fut sans doute la plus importante et l’ultime tentative de dresser une barrière entre deux modes de vie et contre le capitalisme marchand. Je me souviens de l’écrivain Heiner Müller qui déclarait lors d’une interview sur son passé à l’Est que la société est-allemande avait au moins l’avantage de porter une éthique de la pauvreté (mais en est-il d’autres ?). Il voulait parler bien entendu du peuple est-allemand et pas de ses dirigeants (dont on sait, eux, que, par ailleurs ils amassaient des fortunes dans les banques suisses). D’Ostbahnhof part une large avenue typique des architectures de l’Est, bordée de barres de logements dans le style de nos HLM de banlieue, qui répond au nom émouvant pour nous Français d’Avenue de la Commune de Paris. J’y prends un bus – le 240 pour être précis – qui me conduit au cœur de Friedrichshain, sur la petite Boxhagener Platz, havre de paix peuplé de gens à vélo que d’aucuns appelleraient des bobos… mères de famille portant bébé, rescapés de l’ère hard rock, étudiants Erasmus grignotant salades bio à l’angle d’une rue bordée d’arbres qui se balancent… Non loin de la Simon-Dach Strasse, autrefois célèbre pour ses boîtes enfiévrées mais qui n’offre guère aujourd’hui, en tout cas l’après-midi, que des terrasses ombragées où il fait bon prendre un café voire même piquer une petite sieste assis adossé à un mur.

Boxhagener Platz

Ou bien l’on prendrait le U2, encore, pour descendre cette fois à la station Oranienburger Strasse, dans le quartier de Mitte, où se trouve la Nouvelle Synagogue au dôme doré que l’on voit de loin tant il brille. Quartier de galeries d’art. J’en connais une sur la Auguststrasse, justement appelée Galerie Berlin, qui m’a attiré l’œil car y étaient exposés des artistes a priori intéressants, comme Bernhard Heisig (inconnu pour moi mais dont j’apprends qu’il fut un grand artiste d’état de la RDA…) pour des œuvres dont le prix atteignait quand même les 90 000 euros…

Les appartements de Brecht et Helene Weigel

En suivant Oranienburger Strasse, on croise Friedrich Strasse à l’endroit où elle se transforme en Chaussee Strasse… et au 125, de la Chaussee Strasse s’élève la maison où vécurent Bertolt Brecht et Helene Weigel à partir de 1953, le premier jusqu’en 1956, date de sa mort d’un infarctus et la seconde jusqu’en 1971. A aller voir le matin, heures où l’on a un peu de chance de trouver porte ouverte et guide aux cheveux noirs de jais pour vous emmener, même si vous êtes un visiteur solitaire, à la rencontre du couple infernal. Brecht et Weigel s’engueulaient beaucoup, il la trouvait « mauvaise actrice » parce qu’elle ne se soumettait pas assez, selon lui, à son dogme de la distanciation : elle pleurait sur scène quand elle jouait une scène émouvante de La Mère par exemple, donc elle ne jouait pas le jeu de la non-identification qui, pour Brecht, était capital : le théâtre en effet, ratait son objectif politique – qui était d’émancipation – si, en permettant au spectateur de s’identifier aux personnages, il désamorçait son désir d’action. Tant et si bien qu’un beau jour, elle lui dit : « ça suffit ! », et prit l’appartement du haut (celui où sont rassemblées aujourd’hui les archives). Désormais les deux époux ne se rencontrèrent que sur rendez-vous et Brecht put sans doute s’étaler dans le premier appartement, où il pouvait travailler dans une très belle pièce dominant le cimetière de Dorotheenstadt qui devait un jour recueillir sa tombe et celle d’Hélène. Belle pièce, claire et peu meublée si ce n’est de trois tables : le dramaturge passait de l’une à l’autre en fonction des travaux qu’il avait à faire. Au moment où il mourut, il avait en chantier une pièce sur Albert Einstein. Cuisine où Helene préparait les wienerschnitzel entourée d’une vaisselle blanche et bleue dont elle raffolait. Chambre du poète, où il dormait d’un sommeil dont on ne sait s’il était celui d’un juste mais en tout cas dans un lit à une seule place. Il semble que son rêve allait parfois vers les voitures, qu’il aimait, curieusement. Ma guide me suggère qu’il s’agissait sûrement d’un reste d’enfance. On peut trouver entre les pages de livres de sa riche bibliothèque (on y trouve les œuvres complètes de Hegel ainsi que celles de Lénine, mais aussi des numéros des Temps Modernes, Sartre, mais aussi beaucoup de livres sur la culture chinoise)… des photos d’autos de course. J’imagine que ce sont des Maserati, des Talbot, pas des Mercedes quand même…

Brecht en 1954

En 1954, Brecht écrivait à son éditeur Suhrkamp : « je vis maintenant à Chausseestrasse, près du cimetière « français » où sont enterrés les généraux huguenots et Hegel et Fichte ; toutes mes fenêtres sont tournées vers les tombes, ce n’est pas sans avoir un côté réjouissant ». Ce cimetière est donc le Dorotheenstadtischer Friedhof dévolu à l’origine aux protestants français et qui, effectivement, héberge la tombe de G.F.W. Hegel, mais aussi celle d’Anna Seghers et, désormais celles de Bertolt et d’Helene. Grâce à une dame qui nourrit les chats du cimetière, je retrouve sans trop de mal toutes ces tombes (mais je dois attendre qu’elle ait fini de nettoyer sa gamelle). Je m’éloigne en regrettant de n’avoir jamais vu jouer Helene Weigel – qui, pourtant, était venue peu de temps avant sa mort à Aubervilliers pour jouer La Mère pour le centenaire de la Commune – ni la troupe du Berliner Ensemble dont Barthes disait, après l’avoir découvert: « Il n’est plus rien resté devant mes yeux du théâtre français : entre le Berliner et les autres théâtres, je n’ai pas eu conscience d’une différence de degré mais de nature et presque d’histoire ».

tombes de Brecht et Weigel

Tombe de Hegel

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Faire Deux

« Une vie après » que j’ai vu sur la chaîne Arte le 29 mars, avec Frédéric Pierrot, Emilie Dequenne, Maryline Canto, film de Jean-Marc Brondolo, m’a beaucoup touché. On y dépeint la vie d’êtres très ordinaires empêtrés dans des crises sentimentales dont ils ne semblent pas pouvoir se sortir. Et cela, bien sûr, met très mal à l’aise, parce qu’on s’identifie à ces gens, qu’on se demande tout le temps pourquoi et comment ils en sont arrivés là.

Dans ce film, les couples se multiplient. Il y a d’abord Marion et Lucas, puis il y aura Dominique et Sophie, puis Marion et Dominique, mais aussi Yann et Lilas, voire Gabriel et … (un fantôme de femme envolé). Marion et Lucas sont mariés depuis sept ans, ils ont un petit garçon, et Marion (Emilie Dequenne) résume bien la situation à la première phrase du film : elle avait un père avec qui ça se passait mal mais qu’elle aimait, alors qu’avec Lucas, ça se passait plutôt bien mais elle ne l’aimait pas. Alors que faire en ce cas, quand on ne veut plus continuer à vivre dans le mensonge ? Se séparer bien sûr.

Emilie Dequenne

Cette même Marion, dans une boîte de nuit, rencontre par hasard Dominique qui se trouve là avec sa femme Sophie et son meilleur ami Gabriel. Il n’aime pas danser. Il offre à boire à la jeune femme. Un peu éméchée, celle-ci s’ouvre à lui, et dit à Dominique qui semble ébranlé par cette confidence, qu’elle est ici avec son mari et qu’elle va le quitter, mais qu’il ne le sait pas encore.
Rentré à la maison avec son épouse, Dominique a avec celle-ci une relation sexuelle brutale, dénuée de sentiment amoureux. Sophie paraît néanmoins heureuse de ce qui lui semble être un soudain regain d’intérêt manifesté à l’égard de son corps, dont on devine que Dominique ne l’a point gratifié du moindre désir depuis longtemps. Ces deux là laissent échapper une tristesse infinie. Maryline Canto joue admirablement ce rôle de femme malheureuse, délaissée, qu’on ne regarde plus même quand elle se pare de jolis sous-vêtements faits pour séduire.

Frédéric Pierrot et Maryline Canto

En parallèle, Marion qui s’est séparée de Lucas, tente de s’installer, cherche du travail, fait la connaissance de Yann, un chanteur à la voix éraillée qui fait des duos avec sa compagne qu’il aime. Par hasard encore, elle retrouve Dominique qui la reconnaît et tombe amoureux… Le couple Dominique / Sophie va alors aller de dérive en dérive, jusqu’à une scène d’anthologie au restaurant de l’hôtel où ils passent quelques jours soi-disant pour se donner une « nouvelle chance ». Mots rudes. Devant le serveur du restaurant, elle met son mari au défi de la baiser…
Yann est attendu pour donne un récital avec sa compagne. Il arrive seul. Avoue que depuis trois mois, elle l’a quitté…
Gabriel, lui, fait croire chaque soir qu’il a un rendez-vous avec une femme dégottée sur Internet… mais il n’en est rien, ou bien quand il y en a une qui se présente, il se défile.

On aura rarement vu film plus déprimant sur la situation de couple. Et pourtant, il met le doigt sur un réel indépassable, la difficulté de faire Deux, comme dirait Alain Badiou dans L’être et l’événement. Le dépassement de cette difficulté ne passe pas par une recette ou un bricolage sexuel. Si Badiou met l’accent sur un « opérateur de fidélité », c’est parce qu’il voit bien qu’à chaque instant le Deux risque de se déliter et qu’il ne tient qu’aux connexions qu’on fait exister. Les « sujets » en quoi nous nous résumons (il y aurait beaucoup à dire là-dessus, certes, puisque dans l’optique de Badiou, voire de Lacan, on peut juste dire qu’il y a du Sujet, et pas des sujets, mais enfin passons…) sont comme des trajectoires reliant des points tels qu’en chacun d’eux se marque un renvoi à la rencontre initiale (« l’événement » dans le jargon de Badiou), et des connexions incertaines s’établissent entre points de polarités différentes, c’est-à-dire appartenant à des trajectoires de sujet distinctes. Tout le succès du Deux tient à l’établissement de ces ponts, à la « normalisation » possible si ce n’est effective du réseau des trajectoires – dit-on dans un autre jargon qui serait celui de Jean-Yves Girard, le logicien. Je dis possible, pas forcément effective car lorsqu’elle est effective alors disparaît le risque, avec le Deux lui-même qui devient Un. Le risque doit toujours être là. Dans le film de Brondolo, les couples ou bien ont négligé depuis longtemps d’établir les connexions (Dominique et Sophie) ou bien ont tenté de supprimer ce risque (Lucas est intervenu dans la vie de Marion à une époque où elle était fragile et il a voulu lui montrer qu’il pouvait forclore le risque).

On pense à Anne Dufourmantelle qui a écrit un superbe « Eloge du risque » où elle disait voir en lui le contraire de la névrose, en ce qu’il ouvre une possibilité d’être au présent, refusant que l’avenir soit façonné selon la matrice des expériences passées, comme s’il ne pouvait jamais rien advenir de neuf. Ce faisant, elle nous montre autant que Badiou, la nécessité d’une ouverture permanente aux lendemains si l’on veut que les liens, la fidélité amoureuse perdurent.

Heureusement, le film n’est pas si désespéré. A la fin, le couple qui paraissait le plus irrémédiablement condamné se reforme : à la suite d’un événement imprévu (accident du fils dont celui-ci réchappe) une connexion inattendue, « accidentelle », se crée. Ce n’est pas eux qui l’auront voulu, c’est le hasard, aux cadeaux duquel il faut toujours demeurer ouvert.
Dominique se perd dans la ville, seul. Mais tout ne semble pas être perdu, peut-être trouvera-t-il de quoi recréer sens au travers d’une autre interaction amoureuse. Une « vie après », comme dit le titre, sera possible. Ainsi en va-t-il de nos vies, ne se soutenant que de rencontres dues au hasard, qui sont autant de points de rendez-vous à saisir pour instituer une fidélité sous la forme d’une trajectoire.

***

Ce qui m’intéresse, à l’issue de ces constats et de l’observation de ce film, c’est de voir ce qu’on pourrait en dire d’un point de vue formel qui serait mathématique (Badiou) ou logique (Girard), deux approches qui se confrontent à ces notions fondamentales dans nos vies que sont l’événement, la rencontre, l’interaction, à partir desquelles on puisse définir une fidélité, une dispute, une convergence ou au contraire une divergence. Notons dès à présent que « logique » ne s’entend pas ici comme norme (norme d’une déduction, d’un enchaînement…) mais comme conditions de possibilité d’enchaînements : quelles conditions faut-il remplir pour qu’une certaine stabilité se fasse jour dans l’action de processus dont la plupart se font à partir du pur hasard.

Alain Badiou a caractérisé formellement ce qu’il entend par « événement » : à partir d’un site (ensemble qui contient un élément « sous lequel il n’y a rien » puisqu’il n’est pas reconnu comme étant lui-même une partie de l’ensemble), une fonction qui nomme quelque chose de ce site qui était jusque là insu, inaperçu, et qui instaure la possibilité d’une fidélité, s’incarnant alors comme chronique reliant toutes les fois où le sujet fait référence à cette nomination première. Badiou a appliqué cela aussi bien à l’art qu’à la science ou à l’amour (je ne parle pas ici de la révolution…). Jean-Yves Girard ne s’est pas exprimé en ces termes mais il a, semble-t-il sans le vouloir, approché une conception semblable quand il a voulu faire une théorie formelle de l’interaction (sa fameuse « Ludique »). Sans le vouloir… pas si sûr puisque la petite histoire suggère qu’il ait pensé à son modèle après une dispute amoureuse… justement.

Si un événement est ce qu’il est pour Badiou, il peut être aussi vu autrement. Ce serait comme la rencontre de deux « bases » (voire plusieurs, dans une extension possible), suites de lieux positifs ou négatifs. Ainsi, l’événement et le cours des choses qui en résultent ont lieu dans une sorte d’arène. Les lieux sont positifs ou négatifs comme les cases d’un échiquier sont blanches ou noires. La base est donc un certain arrangement, très local et instantané de lieux. Quand une base a un lieu négatif, c’est son point d’arrimage, ce par quoi une autre base peut lui être accrochée. C’est un tel accrochage qui provoque ce qu’on appelle un événement. C’est ce qu’on voit dans les rencontres. Par exemple, dans « Une vie d’après », le personnage de Marion possède un point d’ancrage pour Lucas, qui s’en saisit très vite (trop vite?) – sa détresse après une déception dans sa carrière de sportive – de même elle aura un point d’ancrage pour Dominique (sa confidence) que celui-ci saisira aussi mais pour lui-même devenir plus tard point d’ancrage pour quelqu’un d’autre, quand Marion retournera à Lucas…

Les règles du jeu spécifiées dans l’arène font qu’après arrimage peuvent se déclencher des suites de coups d’un côté comme de l’autre de chaque base. On appelle point de rendez-vous toute situation similaire à une base dans sa structure mais qui découle d’une base, soit en un seul coup (coup initial) soit après une suite de coups. Il serait fastidieux de préciser ces règles ici, sachons seulement qu’elles existent et qu’elles sont exprimables en termes suffisamment généraux pour qu’elles couvrent la plupart des situations concrètes telles qu’elles se déroulent dans la vie. Par exemple, la déception (celle éprouvée par Sophie à l’égard de Dominique) peut se décrire explicitement comme le résultat de l’application d’une telle règle. Notons, ce qui est important, que lors de l’application d’une règle se créent toujours d’autres lieux, qui se distinguent des précédents par des index particuliers, qui devront se correspondre dans la procédure de rendez-vous à venir : une procédure de rendez-vous en elle-même établit les connexions quand elles sont possibles, ce qui exigera que soit respectée une certaine discipline concernant les index que nous venons d’introduire. On peut imaginer que lors d’une connexion, un index soit « manquant » (une omission due au processus), la connexion a alors le pouvoir de transférer l’index présent sur un des deux points de rendez-vous vers l’autre.

Dans la relation amoureuse, et en particulier dans les situations du film évoqué plus haut, un point de rendez-vous positif peut être une invite à une relation sexuelle, la procédure de rendez-vous enregistre l’invite et en principe y répond, mais en y répondant, elle enchaîne sur une possibilité d’un autre rendez-vous. Il est clair que si dans le répertoire des points de rendez-vous positifs qui résulte d’un point négatif par passage par règle ne figure pas la possibilité réalisée, il y aura déception à moins que l’inattendu surgisse et fasse apparaître une possibilité qui n’avait même pas été prévue (une jouissance d’un nouveau type par exemple).

Le surgissement de l’inattendu est un peu comme la nomination de l’insu chez Badiou. Il a la force d’un événement fondateur. C’est en lui particulièrement que se marque la force d’un Sujet car il a quelque chose d’une procédure de forçage (La relation « force à être » une modalité d’un nouveau type).

Il est clair qu’il existe un fantasme subjectif : le sujet non réalisé (non réalisable) obtenu lorsqu’on imagine l’ensemble de tous les desseins qui interagissent positivement (convergent) avec une trajectoire de rendez-vous qui exprime le point de vue d’un sujet, c’est ce qu’en termes mathématiques on appelle l’orthogonal de la trajectoire en question. Il est facile de voir que celle-ci appartient à l’orthogonal de l’orthogonal (bi-orthogonal), ce dernier est donc la fermeture de la trajectoire : c’est une image idéale du sujet, que nous appellerons une Vérité, pour rejoindre ici Badiou. La somme des vérités, énorme ensemble, constitue l’idéal de vérité tout court. Remarquons que l’opération de sommation ici ne garde que les vérités compatibles entre elles (cohérence).

NB : et l’Etre dans tout ça ? Dans une perspective « réaliste », il n’y a pas d’être. Toute ontologie est donc superflue. Néanmoins la théorie des ensembles fonde que l’on puisse parler « d’ensemble des trajectoires », d’orthogonal etc. Autrement dit, l’ontologie vient après, elle est un idéal de la production des sujets et objets. Elle ne vient pas avant. Le réel, comme disent Jocelyn Benoist et Markus Gabriel, est toujours déjà là, on ne le construit pas. Il s’illustre dans notre conception par l’importance des lieux, qui viennent à nous, en quelque sorte, sans qu’on le leur ait demandé. Ou si on veut parler d’ontologie, il s’agira d’une ontologie processuelle : les processus eux-mêmes (de mise en relation des lieux) sont la réalité.

Ne me dites pas que ceci est une explication absconse, comme celle à laquelle Sganarelle répond : « et voilà pourquoi votre fille est muette »… c’est, me semble-t-il au contraire, la base, le fondement de notre être au monde (rien que ça…), être au monde qui ne se soutient que des interactions avec les autres. J’y ai pensé relativement à ce film, mais cela pourrait s’appliquer à n’importe quel film, même au dernier que j’ai vu, qui s’avère être « l’Adieu à la nuit » d’André Téchiné, avec Catherine Deneuve dans le rôle d’une grand-mère qui se trouve être par hasard celle d’un jeune homme dont la route a croisé, par hasard, celle d’une jeune fille accroc aux sites Internet islamistes… d’où découlent comme on s’en doute de multiples tentatives de connexion, le plus souvent malheureuses mais quelque chose nous fait penser à la fin que peut-être une connexion heureuse se fera. Par l’écriture.

L’adieu à la nuit, Oulaya Amamra et Kacey Mottet Klein

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Dystopique – I

Enki Bilal

Notre vaisseau commun s’éloignait de la berge et s’enfonçait dans la nuit. Il n’y avait plus grand chose qui le retenait au lointain de ses origines. Nous mêmes étions d’ailleurs sortis depuis longtemps de la nature originelle. Plus homo depuis longtemps, construits et reconstruits de l’intérieur au moyen de prothèses et de médicaments, compensant nos failles grâce à des branchements informatiques raffinés mais dont nous doutions parfois de la fiabilité. Les réseaux du net avaient instauré une intelligence parallèle, lointaine et séparée de nos corps, lesquels corps ne se voyaient plus avoir d’utilité certaine, si bien que nous commencions à avoir des rêves d’immortalité. La société était un vaisseau sans amarres. La machine mue par des différences thermiques extrêmes menaçait à tout moment d’en exploser. Cette thermicité obéissait aux lois de la fortune. Des corps monstrueux et abstraits tentaient tant bien que mal de faire circuler les flux informationnels de la monnaie. Certains avaient argué qu’il aurait fallu opter pour une autre architecture de l’ensemble de ces flux : détruire ces corps, appelés banques et faire ce qu’il fallait pour que l’information circule de manière décentralisée, anonyme. De cette manière, les politiques auraient été contournés, leur arrogance et leur superbe balayées. Nous aurions pu enfin dépasser le cap de la représentation pour obtenir une action collective immédiate et sans relai. Mais nous n’avions pas pu convaincre les autres habitants, qui continuaient à croire que les vieilles recettes allaient ramener l’ensemble capitalistique à plus de raison et qu’il suffisait de s’indigner pour faire baisser la pression. On s’indignait trop, c’était devenu le seul échappatoire de ce qui bouillonnait dans chaque individualité, mais chacun savait au dedans de lui-même que cette pauvre émission de vapeur n’était que perte d’énergie sans valeur. La vie politique existait encore, régie par des tribus qui inventaient leurs dogmes en dépit de tout rapport à la vérité factuelle. L’essentiel était de « faire corps » disaient-ils, ou de construire des peuples comme, inlassablement, des colonnes de fourmis construisent leurs pelotes d’épines jusqu’à ce qu’elles s’effondrent. Le moment où tout avait commencé, le basculement, le prélude à l’exode, le début des emportements qui allaient nous laisser ivres et libres, mais libres de notre seul malheur, s’était situé en l’année 2019. Alors, revenons à cette année, que certains prophètes avant même qu’elle ne se déroule, avaient surnommé l’année de tous les dangers.

Depuis deux ans, un jeune ambitieux qui dut se prendre un jour pour Bonaparte occupait le poste envié de président de la République. Il était brillant et cultivé. Mais contrairement à ce que l’on avait pensé, il n’était pas venu là par le seul hasard. Son élection, en donnant à ce mot non seulement son acception démocratique mais aussi toute sa connotation d’être élu, désigné par quelque onction divine, n’était pas due au fait que le mot « chance » fût écrit en lettres de feu au-dessus de ses demeures successives, de son berceau d’abord, de ses chambres d’étudiant ensuite. Il avait rencontré en chemin des illustres bienfaiteurs, anges-gardiens et donateurs, magnats de la presse, riches entrepreneurs. Ces gens-là savent y faire : ils repèrent de jeunes élèves brillants, les flattent, les gonflent d’importance jusqu’à ce que ceux-ci, enfin, ne se sentant plus de joie… ouvrent un large bec et laissent tomber leur âme. Mais au moins pouvait-on penser que cet homme là, étant donnée son intelligence, allait pouvoir naviguer entre les récifs, donnant par moment aux plus riches ce qu’ils demandaient pour qu’ils continuent à soi-disant investir dans l’économie (soi-disant…) et aux moins riches de quoi quand même lui permettre d’asseoir une réputation de re-distributeur. Hélas, c’était sans compter sur le fait que les mesures qu’il prenait passaient pour n’être en rien capables de compenser le déficit de confiance des moins riches. C’est que l’inégalité de richesse entre les extrêmes du spectre des revenus avait atteint son point de rupture. D’où il s’ensuivit une atmosphère de révolte. Celle-ci éclata en novembre 2018 et fut connue sous le nom de « mouvement des Gilets Jaunes ». Les historiens chercheront à établir quelles manoeuvres souterraines, quels groupes plus ou moins suscités par des partis très à droite à propos de telle ou telle mesure qui ne passait pas, comme la réduction de la limite de vitesse sur les routes – alors que celle-ci n’avait pas d’autre raison que réduire le nombre de toutes ces morts absurdes parce qu’évitables qui noircissaient nos routes d’une sombre panique, ou bien la hausse prévue d’une taxe sur les carburants qui aurait eu comme effet d’inciter les gens à moins utiliser leur voiture particulière, étaient à l’origine de ce mouvement qui se revendiquait au départ anti-taxes et pro-automobiles. Le fait est que ce germe devait éclore et voir s’agglomérer à lui les multiples raisons qu’un peuple peut avoir de s’en prendre aux puissants, ceux dont on n’osait plus guère dire qu’ils l’opprimaient, mais à tout le moins qu’ils l’abandonnaient, voire le méprisaient. On vit – enfin – apparaître sur les écrans de télévision les visages jusque là anonymes de ceux qui portaient en eux une vraie colère, de transporteurs routiers en aide-soignantes ou infirmiers psychiatriques. Par eux, un peuple s’exprimait. Il ramenait à la surface de la conscience des autres ces cris étouffés, ces exaspérations anciennes, ces souffrances non dites présents dans le corps social depuis… une éternité. C’était comme si le livre de Bourdieu, La misère du monde, était tout à coup porté à l’écran et dans nos rues. C’est Bourdieu qui avait parlé de la véritable situation d’esclavage occupée par ceux et celles qui, pris entre les injonctions de l’Etat (« faire mieux, plus vite, avec moins de moyens ») et les réalités du terrain, doivent sans arrêt prendre sur eux-mêmes, tenter d’obéir à leur conscience tout en appliquant les règles édictées. La révolte des humains, des sans-grade, de ceux dont le président avait dit peu avant, dans une gare, qu’ils étaient des gens de rien, non pas qu’il ait voulu dire sans doute qu’ils n’existaient pas à ses yeux car c’était une figure de style, une manière de s’apitoyer, pas plus grave pris à la lettre que les mots utilisés dans le titre d’un livre autrefois célèbre d’un sociologue inspiré, « les gens de peu » – mais tout de même entre « peu » et « rien », il y a « peu »… – cette révolte donc était normale. Quoi de plus normal en effet que de dire que l’on existe et qu’on estime ne pas être représenté ? Car ces « gens de peu », pour reprendre ce qui est à mes yeux une belle expression employée autrefois par Pierre Sansot, pour être présents dans la structure, comme dirait Badiou, n’en étaient pas moins absents de la représentation, ce qui en soi fait problème, oui absents, absents des délibérations, absents des débats, laissant au moment de décider ce qui serait en principe « la volonté générale » un grand vide, un grand manque. Car la société pour fonctionner a besoin à la fois d’une présence à elle-même – et celle-ci était bien arrimée par le biais du travail, notamment le travail fourni dans les endroits où l’on en a le plus besoin, comme les hôpitaux, les écoles, les routes, les voies ferrées… – et d’une représentation, sorte de miroir et de conscience d’elle-même, de sa globalité, sans quoi elle est comme un cerveau dont on a abimé les régions du cortex où l’on situe le plus souvent le siège de la conscience…

Comme souvent dans les cas de soulèvement – car c’en était un – la violence fut là. Il y aurait trop à dire sur elle. La violence est l’effet inéluctable des ruptures, ou du moins, c’est à ces moments-là qu’elle apparaît car le reste du temps, elle est là même si silencieuse, la violence contenue de la marmite à pression, la violence des eaux avant qu’elles ne renversent les digues, mais Brecht ne disait-il pas qu’on parle toujours de la violence des fleuves mais pas de celle des berges qui les enserrent1… Violence – contre-violence… un cycle. Celle de l’Etat n’est jamais en reste, qui se compta ici en yeux crevés, mains arrachées, fractures ouvertes. Quant à celle du Mouvement, elle se traduisit par des flammes (on parla d’une mère et sa petite fille qu’il avait fallu libérer d’un incendie d’immeuble dans un beau quartier), des démolitions, des saccages. Rien de neuf, quoi. Brel chantait qu’il fallait bien que le corps exulte. Dommage que des pauvres gens, kiosquiers à journaux, barmen, petits commerçants en payassent le prix… On croit s’attaquer aux médias et ce sont les modestes revendeurs qui sont punis. Ou les employés de banque. Qu’y peuvent-ils, eux, si leurs dirigeants assèchent le pays ? Doit-on décréter qu’être employé de banque est un métier déshonnorant ? Qu’il faudrait interdire ? Qu’est-ce pour nous, mon Coeur, que les nappes de sang / Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris / De rage, sanglots de tout enfer renversant / Tout ordre ; et l’Aquilon encore sur les débris…

Et puis ce Mouvement lassa un peu. On y vit agitation sans réel projet, sans dessein formulé, revendications contradictoires, refus d’organisation, défiance à l’égard de tout écrit, méfiance envers la Pensée, creuset d’opinions nauséabondes tant, du moins, que quelques personnes estampillées ne diraient pas jusqu’où il faudrait aller sans aller trop loin. Quand Bourdieu parlait de la misère du monde c’était avant tout celle des cités, des populations issues de l’immigration or, là, il fallait bien dire que cette misère là semblait absente. Du fond de leurs HLM toujours en réfection, les jeunes français souvent d’origine musulmane – comme on dit en prenant des pincettes – rigolaient sous cape, ils avaient bien tenté le coup quinze ans auparavant, mais pour quels résultats ? Les gilets jaunes d’aujourd’hui leur savaient-ils d’ailleurs gré d’avoir tenté ? N’avaient-ils pas eux-mêmes à l’époque rejeté dans le mépris ces émeutes de banlieusards ? D’ailleurs si beaucoup d’entre eux se déclaraient « primo-manifestants » n’était-ce pas tout simplement parce qu’ils avaient toujours regardé dans l’indifférence (voire le rejet) les manifestations d’avant, lorsqu’elles étaient l’oeuvre des organisations syndicales ? Alors, la distance prise aujourd’hui à leur égard par une partie de la gauche n’était-elle pas un juste retour sur indifférence ? Et puis il y eut la question dite « des migrants », plus justement appelés, selon le terme proposé par Badiou, « prolétariat nomade ». Des gens aussi, mais d’autres gens, venus d’ailleurs, Danielle Sallenave dans sa brochure sur Jojo le gilet jaune les appelle pudiquement ainsi, gens venus d’ailleurs, mais n’est-ce pas se moquer un peu d’eux, les cantonner dans un euphémisme à la limite de l’ironie? S’ils sont venus d’ailleurs ce n’est pas parce que l’herbe était plus belle, la campagne jolie, Paris affriolant, ils venaient là – et il devait en venir beaucoup encore par la suite – chassés de chez eux par les guerres, les dictatures, la sécheresse, la misère, ils venaient là parce que peut-être ils pourraient trouver un travail leur permettant de vivre avec un peu plus de dignité, en ce sens en effet rien ne les distinguait des prolétaires d’autrefois, n’ayant avec eux que leur force de travail et prêts à la vendre à n’importe quel prix, et s’ils étaient rejetés, décriés, c’était bel et bien en raison d’un sentiment dit « identitaire » (mais dont ce « dit » était trompeur puisqu’il n’est pas à proprement parler « d’identité » dont on puisse être sûr, hormis dans le monde du fantasme, quand on se fie à l’esprit d’une langue, d’un peuple, d’une « race » comme essence d’un « nous » en oubliant tous les croisements, toutes les filiations, les compromis et les ententes dont nous sommes faits et surtout, surtout… qu’il n’est de pureté ni du peuple ni de la langue) éprouvé par un peuple qui était loin de ne pas recouper celui des gilets jaunes… Et pourtant on aurait dû à ces moments-là se rendre à l’évidence que rien ne pouvait empêcher les authentiques damnés de la terre de se déplacer, d’aller là où c’était aussi leur place car tout lieu sur cette terre est la place de ceux qui l’habitent, et des humains parmi eux. De même qu’il aurait fallu concevoir, lorsque les nouveaux dirigeants prirent le pouvoir – des dirigeants que l’on avait jusque là étiquetés comme « populistes » ce qui était une commodité de langage bien sûr – et qu’ils annoncèrent fièrement qu’ils ne s’embêteraient pas avec le remboursement de la dette – qui avait atteint largement le montant total du Produit Intérieur Brut – que désormais les créanciers, du moins ceux qui demeuraient après le dernier krach financier, non plus ne s’embêteraient pas, qu’ils n’accorderaient tout simplement plus leurs prêts, entraînant très vite un effondrement du système social, de l’aide accordée aux plus pauvres, du système de remboursement des soins de santé, un peu comme cela avait été déjà le cas en Grèce dans les années deux mille dix, mais en beaucoup plus grave car concernant un nombre bien plus grand de personnes, lesquelles tout à coup virent leurs pensions diminuer et avec elles leur espérance de vie.

Et c’était sans doute pour avoir omis tout cela, et aussi parce qu’on avait un peu trop imaginé que le « système », autrement dit ce qui existait avant comme ordre, souvent, il est vrai, menacé, mais permettant quand même de maintenir un socle, non pas une identité mais un réseau de liens, qui avait réussi jusqu’ici à assurer la santé, le prolongement permanent de l’espérance de vie, les hôpitaux, la médecine dont les prouesses sauvaient de maux anciennement mortels – même si souvent on était surpris d’entendre formuler des griefs ou des doutes à l’encontre de tels « progrès », mais on pensait alors que les mêmes qui souvent autour d’une table le soir à la veillée étaient prêts à vilipender la science, les technologies, les avancées de la biotechnologie, et jusqu’à la vaccination étaient ceux qui avaient déjà subi des opérations, à qui l’on avait placé une valve ou dont on avait traité le coeur avec des outils infiniment précis dirigés par General Positioning System et qui, de ce fait même, si ces prouesses et inventions n’avaient pas existé seraient tout simplement absents autour de cette table car morts depuis longtemps – ce système pouvait sans dommage s’écrouler sans qu’on ait prévu quelque chose pour le remplacer, ni, surtout, étendre les bienfaits qu’il avait apportés au reste de la planète (car c’est cela qui aurait été juste), que, maintenant que des décennies s’étaient passées, nous errions seuls et désemparés sur ce vaisseau énorme et noir, dans une eau huileuse et livide, à la recherche d’un port alors que tout, autour de nous, en criait la non-existence, et que les êtres encore vivants, qui n’étaient plus reliés entre eux que par des faisceaux électromagnétiques colportant les champs d’ondes et les radiations thermiques, tentaient de se rattacher à la pâle clarté de la dernière étoile qui n’avait pas encore disparu…

1 Lu dans le récent texte bref paru chez Gallimard en collection Tract écrit par Danielle Sallenave (« Toto, le Gilet jaune »)
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Mark Alizart : Bitcoin et communisme

Communisme…
Le mot fait bondir. Presque plus personne ne le revendique. En tout cas pas les « Gilets Jaunes ». Il existe bien encore un « parti communiste » en France, mais qui représente si peu de gens, qui est si petit. Et qui, de toutes façons, évite soigneusement de mettre le mot trop en avant, comme s’il était tabou, comme s’il était devenu un repoussoir, un épouvantail qui ferait fuir le chaland. Il faut dire qu’ils y sont allés fort entre 1917 et 1991 avec leurs régimes autoritaires, caserniers, répressifs, meurtriers. Régimes de goulags et de terreur. C’était donc ça que voulait Karl Marx dans son manifeste ? Si c’est ça, alors oui, oublions. Si communisme veut dire Staline et les millions de paysans exterminés, les millions de citoyens déportés aux confins de la Sibérie, alors oui, il vaut mieux abandonner l’idée.
Et pourtant, il reste quelques audacieux, quelques téméraires, ne devrait-on pas dire quelques fous ? Ces fous peuvent s’appeler Badiou, Zizek, mais aussi Mark Alizart, dont il a déjà été question sur ce blog, à l’époque où il avait publié « informatique céleste », un livre qui, pour faire bref, montrait que la réalisation de la philosophie de Hegel se faisait dans l’informatique et grâce à elle. Alizart continue sur cette lancée. Cette fois c’est l’idée communiste qui pourrait se réaliser grâce à l’informatique. L’idée n’est pas neuve. Dès les années soixante, de doux rêveurs se sont pris à penser que l’informatique allait permettre d’administrer les choses de manière automatique au meilleur des intérêts du peuple. Alizart fait référence à Norbert Wiener, grand futurologue des années cinquante, prophète de la cybernétique, « rêvant d’un « gouvernement unifié de la Terre » reposant sur des algorithmes agissant de manière neutre, automatique et décentralisée » et il va jusqu’à dire – ce que je découvre et souhaiterais vérifier – que ce projet « verra le jour à l’initiative d’un homme politique communiste, Salvador Allende, dans les années soixante-dix. Conçu par un chercheur en cybernétique, lui-même assez excentrique, Stafford Beer, le projet CyberSyn, pour Cybernetic Synchronization consistera à collecter des données dans les usines et à les transmettre par télex à un centre de commandement où un ordinateur sera chargé d’assurer la stabilité systématique de l’économie de manière automatique et décentralisée ». Je reste d’autant plus perplexe que je sais que Salvador Allende n’était pas à proprement parler « un homme politique communiste » (!).

Norbert Wiener

Faisons crédit à Mark Alizart des bonds énormes effectués par l’informatique depuis les années soixante-dix, qui peuvent expliquer que si le projet pharaonique de gérer l’économie de manière décentralisée n’a guère pu se réaliser jusqu’ici, il aurait des chances de s’accomplir dans le futur grâce notamment au Big Data et… aux blockchains.


Nous y voilà : là est le propos principal de l’auteur, nous montrer que le surgissement soudain de cette technique révolutionnaire, autorisant l’apparition du Bitcoin, est potentiellement riche d’un système économique entièrement nouveau qui se passerait des banques et court-circuiterait les oligarchies. Si seulement c’était vrai… En pleine crise des Gilets Jaunes, Mark Alizart a d’ailleurs publié sur le site A.O.C. un article intitulé « Gilets Jaunes et Bitcoin, mêmes combats ? » où il dit : « même défiance envers les élites, même critique de l’opacité de la démocratie représentative, même projet d’auto-organisation citoyenne décentralisée ». Je veux bien le croire. Ou essayer de le croire. Mais il faut bien reconnaître aussi que les risques sont tangibles de voir basculer cette nouvelle technologie vers toute autre chose : un enième avatar de la façon dont une frange de la population peut profiter de ses avantages tant pécuniers que liés au savoir… car qui comprend vraiment aujourd’hui la manière dont ça fonctionne, le bitcoin ?

Il y a à sa base, bien sûr, une idée formidable qui tient à un renversement : alors que jusqu’ici la communication numérique semble irrémédiablement liée à un pouvoir de contrôle sur la population, à une possibilité de divulguer, via Big Data, les informations personnelles de tout un chacun afin d’en faire un honteux commerce qui bénéficie aux grandes entreprises comme les GAFA, la technologie sur laquelle se base Bitcoin ouvre la voie du secret total des transmissions, de la non-reproductibilité de l’information, bref à l’autonomie de chacun par rapport à tous. Alors allons-y.

Sauf que… oui sauf que ce type de technologie est hyper-consommatrice d’énergie bien entendu… On parle pour faire fonctionner le Bitcoin d’une quantité d’énergie équivalente à celle consommée par un petit pays développé entier… Alors ?

Alors, il faut réfléchir évidemment… car rien n’est simple. Les calculs que l’on fait en ce moment dans les laboratoires pour mesurer l’ampleur des risques que l’on encourt du fait du réchauffement climatique, ou bien de l’activité sismique (inévitable) ou bien encore des astéroïdes qui se déplacent autour de notre Terre sont eux aussi très consommateurs d’énergie. A un responsable de la recherche à qui on demandait s’il valait bien la peine, dans ces circonstances, de continuer de tels calculs, celui-ci répondit : « cela dépend de la taille de l’astéroïde ! ». Car en effet, il est des cas où il vaut encore mieux se mettre en péril par tarrissement de l’énergie que par laisser faire… C’est le raisonnement que l’on peut avoir avec les technologies de type Bitcoin. La vraie question, dit Mark Alizart, « est donc de savoir s’il possède la vitesse de libération qui permet de poursuivre l’oeuvre de la nature en allant plus vite que son effondrement ».

On peut se demander à ce stade pourquoi on aurait si besoin de Bitcoin.

C’est qu’il devient de plus en plus difficile de contester les ravages du système actuel1. Parmi les risques qui nous guettent, figure au premier rang celui d’une crise financière. Les cycles sont devenus presque non maîtrisables. Les ultra-riches se prémunissent des conséquences des catastrophes à venir en essayant de devenir… encore plus riches, ce qui ne fait évidemment qu’accentuer les déséquilibres et nous précipiter un peu plus vers la crise, dont ils espèrent réchapper. Ils espèrent même réchapper à la crise climatique générant des chaleurs excessives qui pourraient rendre la Terre invivable. Ce n’est pas Mark Alizart mais c’est ici Bruno Latour (Où atterrir?) qui attire notre attention sur le fait que les multi-milliardaires peuvent planifier des départs… sur Mars. On n’a jamais vu, depuis quelques temps, autant de documentaires scientifiques sur l’exploration spatiale tendant à nous persuader qu’il sera possible un jour d’envoyer des humains vers une exo-planète (même s’ils n’arrivent qu’après plusieurs générations de vie à l’intérieur d’un vaisseau spatial!). Pour Latour, un signe tangible de cet état d’esprit est déjà le retrait des Etats-Unis des accords de la COP 21. On se fiche du climat, autant profiter des derniers instants pour thésauriser et prévoir des échappatoires réservées à ces happy fews.

Ainsi, ce n’est pas tant le communisme que pourrait instaurer l’usage du Bitcoin que… simplement la poursuite de l’humanité (mais me diront mes vieux amis marxistes, c’est la même chose… l’Humanité n’est-il pas le journal du Parti Communiste?).

Reste à savoir comment et pourquoi. Ici, les choses se compliquent un peu. Il serait trop long d’exposer ici sur quels principes fonctionne cette technologie (il est de très bons livres sur le sujet). Disons simplement que par utilisation d’un Internet crypté (genre Darknet… aïe, les soupçons de brigandage déjà!), il est possible à n’importe qui d’accéder à des blocs anonymes sur lesquels s’enregistrent toutes les transactions depuis l’origine de la « chaîne » (on parle un peu du blockchain comme on parle d’une « chaîne du bonheur » sauf qu’elle est vraiment universelle et qu’elle possède des garde-fous pour éviter les effets néfastes de ce type de chaînes). Les communications se font selon des protocoles hautement sécurisés. Par exemple, il est impossible d’inscrire deux transactions en même temps (qui risqueraient de se contredire) parce que l’inscription de chacune suppose la résolution par la machine d’un problème dont on sait précisément le temps qu’il faut pour qu’elle le résolve : prise par la recherche de la solution, la machine « n’aura pas le temps » de faire deux tâches en même temps ! Comme l’écrit Alizart (p. 76) :

Jusqu’à Satoshi [l’inventeur], l’information traitée par le ordinateurs était sans prix, puisqu’elle était copiable à l’infini. Avec Bitcoin, le concept d’information non duplicable apparaît, si bien qu’un bitcoin peut avoir de la valeur. […] Le coin est le bloc lui-même, ou plus exactement l’espace d’écriture qu’il contient […] Si un coin a une valeur, c’est au même titre qu’un terrain peut en avoir : posséder un lotissement sur Bitcoin, qui n’en comptera que 21 millions par décision de Satoshi, c’est comme posséder une place dans un parking qui compte 21 millions de places. Sa valeur est d’autant plus grande qu’il y a d’habitants qui veulent se garer. Si ce n’est qu’ici, les voitures qui se garent sont le message que les gens peuvent avoir envie de stocker, à leur tour, sur leur allotissement.

Evidemment, rien à voir avec les monnaies classiques dont la valeur est indexée sur un étalon : or (autrefois) ou dollar (aujourd’hui) avec les inconvénients monstrueux que cela comporte (en gros, les Etats-Unis peuvent faire ce qu’ils veulent… et le système ne peut être changé qu’en prenant d’assaut la Maison Blanche… ce qui n’est pas près d’arriver!) :

Les bitcoins ne peuvent être échangés contre rien de tangible, sinon la quantité d’électricité qu’il a fallu consommer pour les fabriquer. La valeur d’un bitcoin tient donc tout entière dans le fait qu’il peut en avoir une, au sens où une fois qu’un bitcoin porte une inscription, elle est ineffaçable et infalsifiable. Le bitcoin est un pur « ceci » […] Sa valeur réside dans la forme que le protocole lui donne. Si un mineur [possesseur de bitcoins] Z dit qu’écrire dans son bloc coûte 1 euro et que quelqu’un est d’accord pour donner 1 euro au mineur Z en échange du droit à être cette personne qui peut écrire un secret dessus, alors ce bitcoin vaut vraiment 1 euro. Cette personne Y n’achète rien de tangible, si ce n’est la possibilité d’avoir ce bit d’espace sur la blockchain et d’en faire ce qu’il veut.

Fascinant : la propriété d’être un pur « ceci ». Un pur locus… (locus solum disaient Raymond Roussel et… Jean-Yves Girard, il ne sera rien d’autre que le lieu – nous avons, quelques amis et moi, travaillé sur l’usage des loci en logique, je m’étonne que mes amis, plus jeunes que moi, n’exploitent pas plus loin leurs idées, note entre parenthèses… s’ils viennent à lire ceci).

S’il y a quelque chose de critiquable là-dedans, je l’ai déjà formulé plus haut. Qui a confiance ? Comment la confiance peut-elle venir si on ne comprend pas exactement comment ça fonctionne ?

Mais s’il y a quelque chose d’admirable, c’est la façon dont cette réflexion relance la théorie économique et la pensée marxiste. Alizart sait fort bien mettre en évidence des aspects de la pensée du grand Karl que le marxisme officiel a soigneusement masqués. Marx avait une grande culture scientifique, comme Freud d’ailleurs, et les deux se référaient à la thermodynamique et à ses grandes lois (principe de conservation de l’énergie, mais aussi principe de dissipation). Il pensait donc l’économie sur le modèle d’une machine thermodynamique (c’est-à-dire d’un système « loin de l’équilibre », pour l’opposer aux systèmes classiques régis par l’équilibre comme on croyait alors que l’était par exemple le mouvement des astres). L’énergie, c’était le travail. Encore un effort et on allait découvrir, avec Shannon, l’information (mais Maxwell déjà avec son démon avait émis une hypothèse sur le rôle de l’information dans un système). A quoi l’information correspondait-elle si ce n’est à la monnaie qui, comme le constate Marx (en tout cas c’est ce que dit Alizart) est plus qu’une marchandise puisqu’elle est aussi un signe. Elle signifie la valeur d’une marchandise, donc apporte une information sur celle-ci. Il n’y avait donc pas beaucoup à ajouter pour passer d’une théorie énergétique à une théorie informationnelle. Ce n’est pas tout à fait ce qu’a fait Marx pourtant. Mais l’auteur de « cryptocommunisme » le crédite d’un parallèle troublant entre sa fameuse théorie de la plus-value et le principe d’entropie dont on sait qu’il est central en thermodynamique et qu’il a sa traduction en termes d’information. Oui, l’entropie d’un système est croissante, ce qui signifie que son inverse, la néguentropie est décroissante, or la néguentropie c’est l’information. Lorsque Marx constate qu’un vice fondamental du capitalisme est la baisse tendancielle du taux de profit, il ne ferait donc qu’importer ce second principe dans le monde de l’économie. On sait ce qu’il en tire comme idée : la chute programmée du capitalisme… laquelle n’est toujours pas arrivée… c’est qu’il doit y avoir un défaut quelque part. Alizart lui reproche de ne pas connaître assez les subtilités de l’information qui est susceptible de revêtir de multiples formes. Or pourtant il semble que Marx ait eu l’intuition qu’il fallait avoir. Mais ce n’est pas dans le Capital, c’est dans les Grundrisse, un texte qui depuis longtemps sent le soufre (ce n’est qu’en mai 68 que certains théoriciens du marxisme ont mis le nez dedans, je me souviens des livres des éditions de Minuit, collection Argument ou de l’article de Jorge Semprun dans l’Homme et la Société). Marx y découvre qu’il y a une sur-valeur par rapport à la valeur économique usuelle destinée par nature à dépérir, c’est la quantité d’intelligence accumulée dans la société, le savoir, la connaissance, autrement dit, bien avant qu’on ne parle en ces termes : le capital cognitif, lequel s’accroît. Si l’énergie se dissipe, l’information, elle, demeure et se partage entre ceux qui la reçoivent et c’est elle en fin de compte qui évite que le système ne s’effondre. Reste évidemment aux humains à récolter cette information et faire en sorte qu’elle privilégie l’humanité par rapport au profit, que l’humain puisse agir en somme à l’instar du démon de Maxwell qu’on suppose tellement informé qu’il est capable, là où il est situé, de répartir les particules qui s’échappent du moteur de manière à refroidir ou au contraire à réchauffer le gaz qui s’y trouve…

J’ajouterai : peut-être faut-il aussi, pour que cela ait lieu, que l’information subisse une ultime transformation, vers, cette fois, l’esthétique, le sentiment de la beauté, ce qui représente une valeur encore supérieure, pour reprendre le terme de Marx, un ineffable, un « résidu divin » pour reprendre une expression lue à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame. Il y a encore beaucoup à penser dans ce registre. Il reste que sans arrêt, l’humain produit du symbole, de la beauté, en ajout et complément de la simple « information » et que là – et là seul à mon sens – réside le peu d’espoir que nous pouvons encore avoir dans cette poursuite de l’humanité que nous pouvons appeler à loisir et si cela nous chante : communisme. Mark Alizart semble anticiper ma remarque au chapitre 5 : contre la communication, notant que jusqu’à présent, nous n’avons utilisé l’informatique que pour communiquer, autrement dit, nous traitons l’information comme une marchandise alors qu’elle est bien plus car elle contient potentiellement l’acte de créer. Or, comme le disait Deleuze, « Créer a toujours été autre chose que communiquer. L’important ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle ». Et d’évoquer alors une information « valeur » en elle-même qui pourrait avoir la faculté d’être à elle-même sa propre forme-argent, qui pourrait s’échanger sans en passer par la conversion monétaire. On l’a compris, pour Alizart, c’est le bitcoin, auquel il attribue à un autre endroit du texte, la vertu d’être une « monnaie vivante »…

Oui, tout, plutôt que laisser accaparer la beauté par les magnats de la finance, leur laisser nourrir l’illusion qu’ils pourront s’en sortir sans nous et faire revivre dans un autre monde une civilisation à leur propre goût dont nous, les 99 % restants seraient exclus…

1 Qu’on l’appelle « capitaliste », « ultra-libéral », ou « néo-libéral » comme on veut…
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Poèmes d’Ouessant

en marchant, en lisant les poésies de Jeanine Baude, je découvre que la poésie, c’est le silence. Le silence des îles n’est pas ce que l’on croit, c’est-à-dire une simple absence de bruit. Le silence est ce qui reste quand on a effacé les mots inutiles et qu’en soi-même, il n’y a plus rappel d’informations parasites. Je touche du doigt que l’information est le juste contraire de la poésie. L’information se mesure en bits et en octets. Pas la poésie. L’information véhicule des données superficielles qui engloutissent l’essentiel. Pas la poésie. La poésie dit juste ce qui ressort de notre face à face avec le réel. Elle seule, parmi les manifestations langagières de l’humain, soutient la confrontation avec le ciel, les océans, le bruit des vagues.

Île
île de face et de profil
à végétation rase
matelas d’herbe
à mouton de roche

grands amas
sous la brume
qui lentement passe
avec les goëlands

île
île de fantômes
et de cris d’oiseaux
de voix qui se répercutent
d’un rocher à un autre
de vent qui siffle
un son de flûte

monstres
carcasses alignées
des bâteaux naufragés

austère amer
vaisseau de nulle part
coques de noix broyées

flancs d’églises
grisaillées

*

Niou Huella

troupeau ô troupeau
des maisons basses
fenêtres carrées
ornées de fil des anges

cours d’herbage
et de brebis

chambres à coucher
en coffres enluminés
et joyaux de cristal
amassés près des poutres

soleil
éclat de phare sur les vitres
statuettes de vierge
portant chance à qui
les écoute

carreaux de nuages
et fruits sauvages
roses de Chine
ronces d’orage
sous l’aubépine

*

estompée la lumière
le froid deviendra clair

*

neige et vent
un après-midi
d’espoir

*

brisants
de loin silencieux
cris des baleines
qui ne viendront pas
jusqu’ici

***

blessure des rochers
sous la marée qui saigne

envolées de mouettes
sous le regard lointain
de qui erre

et reste hagard

pointe Cadoran

*

aujourd’hui, le feu nous a tout pris. La masse sombre qui se détachait dans la brume du matin, l’éclat d’une cathédrale, la souffrance de Quasimodo et la beauté d’Esmeralda. Paris, 15 avril 2019

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Terre éloignée et Pays des cols (*)

C’est un joli petit livre que C. a acheté sur l’île, de format 12,5 x 17,5, avec un élégant dessin sur la couverture représentant un phare dans le lointain qui domine un empilement de stries évoquant des couches géologiques à moins que ce ne soit la mer. Ecrit à deux mains, l’une géographe (Françoise Péron) et l’autre philosophe (Emmanuel Fournier). Il porte sur ce que cela fait d’aller sur une île, d’y aller souvent, et sur ce qui nous attire, des îles et plus particulièrement de cette île-là, Ouessant, dont on ne dira jamais assez qu’elle est la plus loin sur la carte, à l’ouest de l’Europe, celle au large de laquelle passent, très loin, cargos et tankers qui empruntent le rail du même nom qu’elle, guidés qu’ils sont, ou plutôt surveillés, par la grande tour-radar à l’entrée du port du Stiff. Ce livre est une mine, à moins qu’il ne soit un enregistreur sismique, tant il emmagasine à la fois d’informations et d’émotions qui nous parcourent lorsque nous accostons puis résidons un peu sur cette lande désertique aux mille facettes, et bordée par mille rochers et creux au fond desquels mugit le souffle écumant de la mer.

L’île…

Cette petite terre là-bas en mer, avec son individualité rétive, échappe à l’absorption du continent universel, normalisateur et niveleur, et à son pouvoir d’équivalence. La mer tout autour, et qu’il a fallu franchir, a forcé à rompre. On savait qu’on y laisserait des plumes, mais on ne savait pas que la mer enlèverait au passage ce qui ailleurs empêche le mouvement. (p. 9) dit la géographe

et le philosophe lui répond :

Pourtant l’île c’est aussi l’enfer d’un milieu clos où il faut vivre en composant à tous les instants avec les autres qui vous observent, vous critiquent, vous assassinent, l’air de rien, juste avec un mot, un innocent sobriquet, qui vous a été attribué on ne sait même plus par qui, un soir de relâche, mais qui le lendemain, a déjà fait le tour de toutes les maisons, comme porté par le vent.

Et oui, contradictions…

Nous sommes pleins de contradictions. Il serait illusoire de vouloir les résoudre toutes. Mieux vaut essayer de les agencer à l’avantage de chacun de nos morceaux, en tenant compte de l’ensemble. En somme, aménager en nous une société interne supportable. L’île, espace fragmenté, divisé, fait de morceaux d’espaces différents, qu’elle maintient pourtant dans une unité, est un bon modèle pour nous penser. Le tout amène les parties à s’individualiser, avec un effet de création de diversité comme nulle part ailleurs. (p. 11)

Il faut bien reconnaître en effet que l’île produit sur nous cet effet d’avoir envie de réfléchir, de revenir sur soi-même, de se concentrer sur une intimité pour mieux penser, comme si l’on s’était délivré, en quittant le continent, des liens pesants qui nous attachaient à des conventions, des présupposés et des obligations. On a bien sûr envie de peindre, de dessiner, d’écrire de la poésie plus encore que lorsque nous sommes dans nos terres habituelles, qui nous semblent bornées par rien, en tout cas par aucune mer, où il nous semble possible d’aller n’importe où, à droite et à gauche, sans obstacle, atteignant des villes et ne les dépassant que pour d’autres villes plus loin, ou bien jusqu’à une côte mais alors il est toujours possible de rebrousser chemin et d’aller vers d’autres espaces – l’Europe est si grande, surtout quand on la complète par le continent asiatique. Pourquoi cela, pourquoi cet effet ?

D’abord – dit le philosophe – parce que le lieu est circonscrit, et qu’il se produit un effet de réfraction : du fait des frontières établies par la mer et de son apparence illimitée, le regard revient vers l’intérieur, se replie, se recentre pour s’accrocher à des détails. Tous l’espace se plie sous ce besoin nouveau de regarder. Sur l’île, on peut s’étonner – et on s’étonne – de rien. Les oiseaux de mer et les oiseaux de l’air, les moutons de terre… C’est l’étonnement qui est nouveau. De s’étonner à nouveau, simplement. L’île pousse à aimer, et quand on aime, on regarde autrement.

Un espace aussi restreint, et tel que lorsqu’on y vient, sauf dans le cas de quelques touristes pressés qui, aujourd’hui, peuvent faire l’aller-retour Brest – Ouessant dans la journée, c’est pour quelques temps au moins puisqu’il est hors de question de décider de l’heure voire du jour où l’on repartira (il est vrai qu’existe aussi un petit avion qui relie l’île au continent quotidiennement, ce dont ne tiennent pas compte nos auteurs, ligne que les habitants de l’île ont défendue à une époque où elle était menacée car ils y voyaient une sécurité réelle – peut-être se souvenaient-ils de la fois où des médecins négligents étaient partie en emportant avec eux la clé de l’armoire à pharmacie), un tel espace donc est forcément le lieu d’un investissement émotionnel, plus que ne peuvent l’être des terres offertes à longueur d’année, sillonnées de routes et de lignes de TGV.

Dans cette attention toute spéciale, vient se loger la passion ethnographique, le goût de savoir comment les autochtones peuvent vivre leur insularité, quels moyens ils mettent en place pour nouer entre eux des rapports de solidarité indéfectibles, quelles légendes et quels récits ils inventent pour donner sens au paysage et le lire continuellement comme ailleurs on a pu lire des livres sacrés.

Ce goût de l’autre et de ses coutumes n’évoque en moi qu’un autre exemple que j’ai pu rencontrer au cours de ma vie voyageuse, celui du Ladakh, dans les confins Nord-Ouest de l’Inde et des Himalayas. Car là aussi s’est développée, par l’effet de l’isolement, une culture forte engendrant des liens puissants entre les habitants, là aussi apparaît une nature d’une rare beauté, dont les éléments sont continuellement interprétés.

Car les frontières que trace la mer, les chaînes de montagne peuvent aussi les disposer, surtout quand elles paraissent quasi infranchissables si ce n’est par des cols d’altitude élevée et la moitié du temps fermés par la neige. Alors que dans l’océan se déploient des îles, pouvant d’ailleurs rester oubliées de longs siècles (nous parlions de Tromelin il n’y a pas si longtemps), ce sont des oasis qui voient le jour dans les déserts montagneux comme le Ladakh.

Contrairement aux idées reçues qui voudraient que les habitants d’une île vivent tout le temps entre eux, ne se mariant qu’entre eux, avec la consanguinité qui en résulterait, Emmanuel Fournier et Françoise Péron montrent qu’Ouessant reçut toujours la visite de marins étrangers, d’exilés, de sortes de bagnards (un peu avant 1914) ou de soldats en garnisons (1898) qui ont enrichi le patrimoine génétique.

Là encore le parallèle peut être fait avec ces lointains royaumes de l’Himalaya qui ne furent pas seulement des oasis coupées du monde mais aussi des lieux de passage, voire de commerce sur les routes de la Soie – les caravansérails comme celui de Leh ne désemplissaient pas – ce qui permettait à des voyageurs venus de loin, Chine ou Asie Centrale, de marquer parfois une halte et de conquérir le coeur d’une locale, et c’est ainsi que l’on voyait tout à coup naître des enfants aux yeux bleus ou bien à la haute stature comme des paysans du Kham ou des guerriers Turkmènes. Ou bien sont nés de nombreux arghons (ou « sang mêlé ») résultant de mariages avec des musulmans, tout comme , dès « l’ouverture de l’île sur la grande terre par l’amélioration des liaisons maritimes un quart des mariages célébrés à Ouessant le furent entre une Ouessantine et un homme du continent » (p.72). Au Ladakh aussi, il fallait que les populations inventent des rites et des cérémonies au cours desquelles se tissaient des liens entre villageois et villageoises afin que l’on soit sûr qu’en cas de malheur, chacun ou chacune pourrait trouver de l’aide auprès d’un « frère » ou d’une « soeur » (au Ladakh, cela s’appelle pha-spun, littéralement « pères-frères »).

On pourra également constater que dans ces sociétés où les hommes étaient soumis à rudes épreuves (des marins ou des marcheurs partant en expédition fort loin de chez eux), les femmes occupaient (et occupent sans doute encore aujourd’hui) une place centrale. C’était elles à Ouessant qui assuraient la continuité de la transmission, la survie au quotidien par le biais des cultures (blé dur ou pommes de terre) et les passages obligés dans les lieux de culte.

Maîtresse de famille, c’est elle qui élève les enfants et leur transmet la culture insulaire. Par le jeu des partages et de la tradition qui exclut les hommes des arrangements d’héritages, elle est totalement maîtresse de la terre et de la maison qui est au coeur de la petite exploitation qu’elle anime. (p. 73)

Cela a quelques rapports avec les moeurs en pays ladakhi où, là aussi, par la force des choses, il avait fallu imposer un régime matrimonial (polyandrie) faisant de la femme ayant épousé plusieurs frères une régnante au sein d’une « maison » (khanpa), ravalant les plus jeunes frères à des rangs subalternes (mais aussi il est vrai les plus jeunes soeurs qui n’avaient plus le choix que de devenir nonnes ou d’épouser un musulman ou un chrétien, voire de se prostituer). Pascale Dollfuss, l’ethnologue, parle dans son livre extraordinairement éclairant paru en 1989 (Lieu de neige et de genévriers – livre aujourd’hui épuisé) de « la tristesse de l’épouse restant seule au foyer pendant les longs mois où son mari part faire du commerce ou garder les troupeaux à l’estive » : ne croirait-on pas lire, aussi bien, description de la femme de marin laissée seule en son île ? La différence tient beaucoup à ce qu’en pays bouddhiste, la femme célibataire dégringole dans l’échelle des statuts, ce qui semble moins être le cas en Bretagne catholique… et pourtant… si la femme célibataire en terre ouessantine jouissait d’un certain respect (surtout lorsque c’était par veuvage suite à un naufrage), il n’en reste pas moins que la communauté ne lui laissait guère de liberté à réaménager sa vie et qu’elle était au centre des fantasmes plus ou moins érotiques, comme cette histoire de deux jeunes filles que le vent emporta dans le village de Pern (qui n’existe plus aujourd’hui) au prétexte qu’elles omettaient systématiquement de répondre à l’appel du clocher de Lampaul quand il battait le rappel des ouailles.

Ainsi l’île nous invite-t-elle au songe, à la divagation qui ne porte pas à conséquence pour peu que l’on se rétablisse au moment où les projets et les rêveries semblent s’embourber. Qu’importe après tout que les comparaisons que l’on échaffaude restent un peu bancales, que l’on mélange la hauteur des vagues et l’altitude des cols enneigés, le blanc badigeonnée sur les rochers pour fabriquer des amers (comme c’est le cas des deux côtés, Nord et Sud de la partie ouest de l’île) et ce même blanc étalé sur les lha-to (petits monticules d’offrandes offertes aux divinités des monts du Zanskar ou du Karakoram) et les chörten, mais aussi jeté sur les murs des maisons pour en faire fuir les démons ?

Rien n’étonne plus le voyageur qui trace des pistes et des lignes de correspondance entre des territoires éloignés les uns des autres qui se rencontrent de manière sous-terraine par le fait des coutumes des hommes qui obéissent souvent aux mêmes lois, aux mêmes contraintes qui façonnent leurs esprits d’un côté et de l’autre du monde.

(*) Enez Eusa : Terre éloignée, La-dags : pays des cols

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