Philip Roth, l’art et l’âge d’homme

Philip Roth vient de mourir… occasion de republier ce billet, écrit il y a trois ans.

Rumeur d'espace

LA GRANDE LIBRARIE

Le film sur Philip Roth, à l’heure de « la Grande Librairie » l’autre semaine (19 mars), sur France 5, où l’écrivain était interviewé par François Busnel, a du déclencher pas mal d’envies, un peu partout, de lire le romancier américain à l’œuvre foisonnante, constituée de plusieurs cycles, dont celui de Nathan Zuckerman, centré sur trois périodes décisives de l’histoire des Etats-Unis. Parmi elles,  l’époque du maccarthysme, sous un titre-choc : « J’ai épousé un communiste ». Occasion de découvrir un roman dont la construction est impressionnante. Le narrateur, Nathan Zuckerman, rencontre dans les années de fin de siècle son vieux prof d’anglais, qui a maintenant quatre-vingt-dix ans et qui se trouve être le frère d’un homme, Ira Ringold, surnommé Iron Rinn et parfois aussi « l’Homme de Fer », qui l’a fortement influencé dans sa jeunesse, autour des années cinquante. Il lui demande donc de parler de ce frère et le récit du vieux prof…

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Eloge de la faillite

J’ai jusqu’ici regardé Régis Debray avec agacement. Je le trouvais décidément trop ronchon, un brin passéiste, vieille baderne toujours à pester contre la dernière réforme comme si celle-ci allait mettre à bas la République, détruire la Civilisation, condamner nos descendants à la mort de l’esprit à petit feu. Il s’était taillé lui-même un beau costard de vertueux parmi les vertueux, de parangon, de figure incontournable des débats parisiens… Vu de loin, en quelque sorte, l’un de ceux qu’on voit en couverture des magazines, Le Point, L’Express et quelques autres qui sont là, et bien là, dès que retentissent quelques paroles bien senties, de celles qui frappent, si possible un peu à contre-courant. Pas Finkielkraut, non. Mais quand même…

Et puis il y a ce livre-ci. J’ai du vieillir, moi aussi. Raison de m’y reconnaître et d’apprécier la prose incisive, pleine de trouvailles, d’allusions brillantes au sujet de « notre cher passé ». Chapeau l’artiste ! C’est rudement bien écrit. J’aurais du mal à rivaliser (si tant est que là fût mon intention). Les sentences sont bonnes et ça sait appuyer là où ça fait mal.

Résumons : notre perspicace analyste de la société, ex-conseiller du prince, ci-devant médiologue et vieux révolutionnaire de l’an 67 (après Jésus-Christ quand même) s’adresse à son fils de 16 ans. Lui en a 76. Soixante ans de différence, un beau chiffre rond pour entamer un débat intergénérationnel. Sur quoi porte le débat ? Sur quelques conseils avisés que l’ancien pourrait donner à son fils, au moment où celui-ci se pose le délicat problème de l’orientation. Et cela est prétexte à un retour en arrière, à un bilan de la vie de Debray. Beaucoup de ses contemporains, moi y compris à quelques années près, même s’ils n’ont eu ni son éclat ni sa renommée, peuvent en prendre de la graine. Ils n’ont pas mieux réussi, et même plutôt moins bien… C’est beau de l’avouer, de dresser la liste des défaites, des renoncements et des désillusions pour arriver en cette année 2018 où j’ai parfois le sentiment qu’à force d’avancer, je suis arrivé derrière moi, encore un pas en retrait par rapport à l’endroit où la course avait commencé. Et oui, comme il dit :

« Nous sommes un certain nombre qui ne nous trouvons pas l’air fin quand nous voyons quelle pente nous avons dévalée. Et qui nous demandons ce que nous avons bien pu faire pour en arriver là » (p. 18).

Je ne suis pas complètement d’accord avec lui : cela ne concerne pas que « ceux qui avaient trahi leur milieu de naissance et que le milieu reprend en main, les fils de bourges instruits de la lutte des classes et qui, sous le sobriquet de « progressistes », avaient pris le parti des pauvres ». Je ne me sens pas fils de bourges. Je suis loin d’avoir grandi dans le luxe doré des salons parisiens fréquentés par la famille Debray – je me souviens que madame Mère, Janine Alexandre Debray, fut membre du Conseil de Paris, personnalité éminente du parti gaulliste – et pourtant, mon constat est le même : « notre tranche d’âge n’a pas perdu une bataille mais la guerre ». Avoir cru en la Révolution, lu Marx en essayant de ne pas sauter une page, s’être même forcé à absorber « Matérialisme et empiriocriticisme » du grand Vladimir (alors que l’empiriocriticisme de Mach valait mieux que cela), s’être enrôlé dans LE parti de la classe ouvrière, l’avoir quitté, certes, mais pour se retrouver un temps mitterandolâtre, puis avoir tenté de ravaler sa honte en se disant que Jospin lui au moins… mais avoir (ou n’avoir jamais) digéré la défaite (due à la frivolité d’électeurs qui jugèrent qu’ils avaient mieux à faire que voter pour un social-traître…), avoir eu un dernier sursaut de foi (mais bien faible) pour croire en Hollande… et tout ça pour finir macroniste… Vous avouerez, c’est la défaite en rase campagne, même pas un troquet encore ouvert pour étancher sa soif avant de rentrer à la caserne, la quasi-certitude de n’être plus jamais qualifié pour une finale.

Je ne crois pas que Debray, lui, soit macroniste : il est carrément revenu de tout. Et quand je me dis macroniste, rassurez-vous : c’est de la provoc. J’aime le personnage romanesque (joli article récent à ce propos de Camille Riquier dans la revue « Esprit »), j’aime celui qui ose affronter un monde de dirigeants internationaux toujours plus monstrueux (est-ce du courage ou de l’inconscience?), celui qui réintroduit l’art du discours dans les cercles très terre à terre de la « struggle for life », mais cela ne signifie pas que j’adhère foncièrement à sa politique. On a voté pour lui parce que les autres étaient trop nuls (tellement nuls qu’on en rigole encore). Si demain, un homme ou une femme de gauche avance avec une pensée construite, une vision d’avenir compatible avec les exigences du présent et que cet homme ou cette femme nous semble un peu plus sérieux qu’un histrion hurlant ses incantations folles ou un aimable garçon surfant sur la vague des désirs tranquilles d’une frange de la société, alors nous reprendrons sûrement nos voix pour les lui adresser. Mais une telle survenue apparaît si peu probable…

On ne peut évidemment, après une telle déculottée, qu’essayer de reprendre un par un les points où « cela a merdé » comme on dit. Ce serait long de réécrire l’histoire et sans doute inutile : qui lirait aujourd’hui un si fastidieux récit ? Chaque révolution s’est terminée en pire que ce qu’elle avait commencé. Celle de 89 a encore un doux parfum (merci 89) tant qu’elle ne s’enlise pas dans ce que Milner nomme, après Polybe, l’ochlocratie (quand « le gouvernement de tous devient gouvernement par la foule », et que « le peuple d’individus libres et autonomes s’absorbe dans la populace indistincte ») précédant de peu le retour au culte initial du chef. Celle de 17 on sait ce qu’il en advint etc. etc. on connaît la chanson… Pour l’époque la plus récente, on hurlait il y a peu au « social-libéralisme » (on a oublié déjà ces hurlements, on entend plutôt majoritairement dire : si seulement…), mais on oubliait que ce social-quelque chose là, c’était au duo Mitterrand -Fabius qu’on le devait, déjà construisant la litanie des renoncements dès 1984. Bref, les événements avancent et nous n’y pouvons pas grand chose sauf à avoir l’intelligence de se soumettre au réel. Or, le réel nous a toujours fait horreur. Nous avons toujours cru que le monde devait être décrit non pas comme il était, mais comme il devait être. Mais « devait être » en vertu de quoi ? De nos envies, de nos désirs, de nos caprices, bref de tout ce qui n’appartient jamais au réel mais tout juste à un peu d’imaginaire.

En un mot comme en cent : l’Argent a gagné. Eh oui, la belle affaire… il fallait s’y attendre. Quand nos contemporains, de toutes parts, n’ont de cesse que de savoir « combien ça coûte » et s’ils ont quelque chose « à y gagner », il ne faut pas s’attendre à ce que l’humaine nature fasse dans l’éthéré et le romantique : on veut des sous, et quand on en a, on en veut encore plus, et ceci sans limite aucune. Les soi-disant rebelles qui applaudissent à la mise en cause des riches fortunes, je voudrais bien les voir dès qu’ils auront eux-mêmes acquis, si jamais cela leur arrive, un début de richesse. Dans les paradis socialistes des années 45 à 89 (en gros, avec l’un d’eux quand même, celui qui a quasi annexé les autres, en place depuis 1917), l’argent circulait un peu différemment mais affluait dans la nomenklatura et la mafia… et je ne parle pas de la Chine, dernier empire « communiste ».

D’où peut-on attendre un vrai changement ? De ma position de vieillesse qui n’ose se dire de sagesse – ce serait trop prétentieux, mais… j’y songe quand même – je ne peux qu’être épaté par le succès, il est vrai relatif, de celui qui est peut-être le seul vrai révolutionnaire de l’histoire : le Christ. Dommage que les forces ennemies, celles de l’argent toujours, aient en grande partie, vaille que vaille au cours de l’histoire, récupéré son héritage pour le transformer en image sulpicienne gardienne des privilèges. Mais qui sait, il en reste peut-être quelque chose. En tout cas, c’est le seul à avoir fait vœu de pauvreté, et à s’y être tenu, ce qui, immanquablement, a du impressionner la foule. Dans le genre, Gandhi n’a pas été mal non plus. Lui aussi, hélas, a vu son héritage éparpillé, mais il y avait de l’idée. Je ne vois personne en France, ni ailleurs dans le monde quelqu’un pour leur succéder (un temps, Pépé Mujica a fait ce qu’il a pu au bord du rio de la Plata, mais il a du assez vite rendre le pouvoir). C’est bien dommage.

Pour en revenir à Régis Debray, les options qui s’ouvrent à son fils (L, ES, S, la réforme Blanquer n’a pas encoré été appliquée) sont autant d’occasions pour le père de brosser le tableau de ses déconvenus. Pour « L » : « Je déconseille d’emblée : économie de niche, peu de débouchés, retour sur investissement improbable. Il n’y a plus de roulement de tambour pour le « grantécrivain », à moins qu’il n’ait, en sus d’un talent incontestable, des yeux bleu outremer et un teint hâlé tout l’hiver ». Autre manière de dire que tout le monde n’est pas d’Ormesson… Pour « ES » : hmmm, on voit tout de suite se pointer Sciences Po, ENA et tutti quanti… tout cela nécessite un sacré estomac. Il y eut bien, au temps de la jeunesse de notre héros, des coups honorables à jouer : le Tiers-Monde (Bandoeng, Giap, Fanon), l’organisation de rencontres secrètes au fond d’un chalet suisse prêté par Ziegler, un continent sud-américain où la poésie des grands auteurs (Garcia Marquez, Cortazar, Fuentes…) savait épouser les enjeux politiques etc. mais le mot « Tiers-Monde » ne se dit plus, on a presque honte d’avoir cru en l’Algérie de Boumedienne à l’heure de Boutef’ et l’Amérique du Sud essaie surtout de solder ses dettes à défaut de ses doutes… et pour la politique, Julien Gracq l’a dit ainsi : « La politique n’est pas une activité sérieuse pour l’esprit ». Rien ne sert non plus de vouloir servir de « conseiller » patenté : « vouloir refiler des idées à une profession où la logique des idées le cédera tôt ou tard à la logique des forces me paraît masochiste ».

Ouf ! Il reste « S » et c’est vers cela justement que Debray fils semble pencher. C’est vrai, il a raison : « s’il y a des lieux où l’histoire ne bégaie pas, où la trouvaille mérite son nom et la découverte sa légende, ce sont bien les labos de physique et chimie, de biologie et nanotechnologie ». et puis… « tu pourras fréquenter des gens qui ne la ramènent pas ». C’est bien que Debray père s’en rende compte : on sent qu’il y a comme du regret en lui. Et oui, il vaut mieux avoir démontré le théorème d’incomplétude de l’arithmétique qu’avoir prétendu l’appliquer hors de son domaine, dans des circonstances n’ayant rien à voir avec les nombres (ce qui a valu autrefois à Debray père une volée de bois vert méritée de la part de Jacques Bouveresse). La science reste fiable quoi que certains disent (on raconte qu’en Italie, sous la double tutelle du mouvement cinq étoiles et du parti fasciste, on veut mettre à mal la culture scientifique sous prétexte sans doute que « le peuple » doit avoir son mot à dire dans la façon de traiter les épidémies ou de prévenir les séismes…). Il faudra juste veiller à ce que les défenseurs de la terre plate ne prennent pas trop d’ampleur…

Livre désespérant ? Que non, il y a de la beauté dans l’échec, plus que dans la réussite, et il est toujours revigorant d’essayer de faire œuvre de lucidité. Les dernières lignes sont optimistes : « c’est à toi que reviendra bientôt de veiller sur ton pupille de père, et de corriger sa copie parce qu’il n’y a pas de cause définitivement perdue ».

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De l’existence

Clément Rosset est décédé récemment. C’était un philosophe apprécié, qui était, à ce qu’on a dit de toutes parts, hors de tout système, un penseur solitaire, rétif à tout embrigadement et ne s’en laissant pas remontrer par le prestige de ceux que l’on a catalogués grands penseurs (Platon, Aristote, Descartes, Heidegger…). Je ne l’avais pas lu jusqu’ici et je profite de l’engouement que sa mort suscite auprès des libraires (c’est souvent le cas, mourrez et nous ferons le reste, autrement dit nous vous ferons connaître, ou si vous êtes déjà connu : connaître mieux, par plus de monde etc.) pour le découvrir. Je suis bien sûr perplexe face à ce petit livre : « Principes de sagesse et de folie », qui contient deux textes principaux : « de l’existence » et « de la folie ».

« De l’existence » d’abord. Y a-t-il une différence profonde entre « il y a », « il existe », « telle chose existe » ? Y a-t-il plusieurs modes d’existence ? Derrière « l’étant » des choses (comme dirait Heidegger), se cache-t-il un être plus fondamental ? Cet être plus fondamental serait-il l’explication de tout ce qui nous paraît comme existant ? Ces questions posées à moi-même me font aussitôt sentir mon insuffisance philosophique. Il faut être un philosophe chevronné pour avoir un avis sur ces questions. On peut tenter quand même la réflexion. On saura gré à Clément Rosset de partir du début. Le début pour notre monde culturel occidental est à trouver chez les Grecs et plus particulièrement chez Parménide. Parménide et son fameux poème. Parménide disait : « Il faut dire et penser que ce qui est est, car ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas ». Ah ! Voilà la belle affaire ! « ce qui est est »… en somme il suffirait de redoubler le prédicat, comme lorsque l’on dit – tout aussi bien – que « est vrai ce qui est vrai ». La question ici est toute linguistique : que se passe-t-il de déterminant dans la répétition d’un prédicat ? La figure de style nous apparaît souvent, comme dans « un républicain est un républicain », ou bien : « la France ? Eh bien, c’est la France, monsieur ! ». Les choses se passent comme si, en disant deux fois une même chose, on déplaçait l’emphase. Dire « un républicain » par exemple, c’est nommer une personne au moyen d’une étiquette, mais sans penser particulièrement à ce que cette étiquette signifie. En extrayant le prédicat de l’étiquette, on se force à réfléchir sur le sens de cette dernière. Elle n’est pas anodine. De même que chez celui qui répond à la question « qu’est-ce que la France ? » par une apparente tautologie, le mot utilisé pour désigner un pays ne saurait être anodin : il a un contenu, et nous nous engageons par là-même à expliciter ce contenu. Ainsi, ce qui existe existe. Et oui, la belle affaire : on a failli ne pas y penser, ne pas prendre au sérieux l’affirmation d’existence. D’un point de vue logique « l’existence n’est pas un prédicat », c’est en partie à cause de cela que l’argument de saint Anselme est faux : imaginer Dieu comme l’être qui posséderait tous les prédicats positifs n’implique pas qu’il aurait nécessairement l’existence en prime, si on admet que celle-ci n’est justement pas un prédicat. Simon Blackburn, un philosophe anglais qui ne néglige pas de vulgariser son savoir disait une fois : c’est comme dans l’histoire du type qui fait passer une annonce pour trouver la femme idéale : il décrit toutes les qualités requises, son copain lui dit alors en le charriant : mais dis donc, il n’est pas dit que cette femme existe, ce à quoi le premier répond : pas grave, je rajoute : « et qui existe ». Le comique ici vient bien sûr de ce qu’ajouter « et qui existe » à une collection de prédicats dans le contexte du verbe « chercher » est inopérant. Mais si l’existence est un prédicat, alors tout change. Notre ami naïf qui fait passer une petite annonce pour trouver la femme idéale ne commet plus un acte anodin en ajoutant « et qui existe » à la liste des qualités requises : il entend par là obtenir les faveurs non pas d’un être qui respecterait formellement ou en apparence les conditions, mais qui de plus, serait doté d’une vraie présence. De même, on demandera à Dieu pas seulement d’exister (la belle affaire!) mais de manifester cette existence par une présence pleine et entière. On lui demande d’exister, pardi ! D’exister pour de bon. On voit que la position de Parménide nous fait voir le monde différemment. Ni Platon, ni Aristote n’ont vu le monde ainsi : ils l’ont vu déjà à peu près comme le voit la science moderne. C’est-à-dire conformément à la logique, laquelle sert à formaliser la science moderne : l’existence y est liée à l’indéfini (cf. « Je cherche une femme » donne : « il existe x, x est une femme, et je cherche x », la phrase étant rendue valide par toute femme possible que je serais amené à rechercher) et y est opposée à l’universel (différence avec « je cherche toute femme »!). alors que l’existence au sens dérivé de Parménide se trouve liée à un excès de défini : non seulement l’objet auquel elle s’applique est nécessairement défini mais en plus, cette définition déborde. L’objet nous remplit du sentiment de son existence. C’est ce qui se produit quand nous voyageons vers des lieux dont nous avons entendu parler mais que nous ne connaissons pas encore. Je suis allé récemment à Bergen (voir billet précédent). Evidemment, il existe une ville nommée Bergen : je l’avais identifiée sur une carte bien avant de prendre l’avion et d’arriver au petit aéroport de cette ville. Ensuite, j’ai pris le tramway et la chose est devenue de plus en plus précise : nous approchions. Des immeubles apparaissaient, des gens montaient et descendaient, au loin des montagnes plutôt basses étaient encore recouvertes de neige, et puis tout à coup : terminus du tram, nous y étions. Affolement de ne pas trouver tout de suite où il fallait se diriger, physionomie d’une ville à laquelle nous ne nous attendions pas vraiment : la ville nous déborde. Bergen existe donc. Mais bizarrement, quatre jours plus tard : Bergen existera moins. Nous nous serons habitués, nous serons passés déjà quatre ou cinq fois devant les mêmes endroits, ce qui nous semblait majestueux (le quartier de Bryggen) nous est maintenant familier et finalement pas si extraordinaire que ça. L’objet a fini de déborder. L’existence comme prédicat plein et entier s’est résorbé.

Maintenant, pouvons-nous imaginer une chose qui existe… sans exister ? Ou, corrélativement une chose qui existe sans exister. Pour le premier cas, d’un point de vue logique, à condition d’admettre le prédicat ‘exister’, cela est possible, il s’agirait d’une phrase comme: il existe x tel que non-existe(x). Et why not ? La phrase serait tout à fait bien formée. Elle ne pourrait être déclarée fausse que si on a au préalable introduit l’axiome selon lequel tout ce qui existe existe, autrement dit : pour tout x, existe(x) (l’univers de quantification étant supposé non vide), mais de quoi s’agirait-il au juste ? d’objets dont nous n’avons pas encore éprouvé la présence, un univers semblable à celui que Rosset évoque citant un extrait de La nausée : « jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire « exister ». J’étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux : « la mer est verte ; ce point blanc, là-haut, c’est une mouette », mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante » ; à l’ordinaire, l’existence se cache » – c’est là où Rosset dit, comme conclusion : « Le régime du « il y a » n’équivaut pas au régime du « il existe » ». « Il y a » est un balayage neutre sur l’ensemble des choses qui constituent notre univers, on doit l’admettre pour que le prédicat ‘existe’ puisse s’appliquer à au moins certaines d’entre elles et pour qu’on puisse se poser cette question d’une chose qui existerait sans exister (sans appartenir à cet univers).

Pour le second cas, exister sans exister… cela paraît plus difficile. Le nier se ramènerait à : pour tout x, existe(x) implique … mais quoi au juste ? ‘Ex’ tout seul n’a pas de sens… C’est à ce cas que Rosset renvoie la folie dans le deuxième texte (« de la folie ») : croire qu’existe des choses qui n’existent pas.

Or, des choses qui existent sans exister, après tout, il y en a beaucoup, à commencer par nos souvenirs. Nos souvenirs, littéralement, n’existent pas. D’abord parce qu’ils ne correspondent plus à quoi que ce soit de réel dans l’instant présent (à l’instant présent, je suis à Grenoble et pas à Bergen) et ensuite parce que quand bien même on les identifierait à des matérialités psychiques, celles-ci, on le sait maintenant, ne correspondent pas à la réalité perçue : tout nos souvenirs sont faux. Or, si nos souvenirs exercent une influence sur notre pensée et notre action, ce n’est pas en tant qu’entité psychique quelconque mais bel et bien en tant que dotés d’un contenu (dont nous savons maintenant qu’il est faux). Autrement dit qu’il existe une entité psychique appelée souvenir est sans lien avec l’existence (au sens de prédicat) du souvenir, existence, elle, qui est prégnante. Si nous suivons Clément Rosset, qui définit la folie comme le fait de croire qu’existe quelque chose qui n’existe pas, nous sommes tous fous. Vous me direz : ce n’est pas une nouveauté, il y a longtemps qu’on le sait… Mais quand même cela peut nous perturber un peu, non ?

On va me dire que ce dont je parle c’est le sentiment d’existence, pas l’existence en soi. Si cette objection était juste, cela voudrait dire que l’on accepte de se placer en tant que sujet extérieur au monde, qui enregistrerait ses accidents par la perception, et que c’est notre esprit qui éclairerait plus ou moins ses objets et créerait une illusion de plus ou moins d’existence. Ou bien on pourrait croire aussi bien que le monde extérieur n’existe pas, que tout est dans notre esprit. Hmmm, je ne crois pas en cet idéalisme, ni au vis-à-vis d’un sujet et d’un monde, le premier revêtant un caractère totalement abstrait, immatériel, a-corporel, chambre noire où se développeraient des images prises, mais par qui et pour qui ? Si l’on en revient à Parménide, n’est-il pas ce penseur qui, le premier, a émis l’idée que le penser et l’être c’était tout comme ?

Notre subjectivité n’est jamais qu’une excroissance de l’être. Ce qui ne fait plus de différence entre l’existence en soi et l’existence pour soi. Ou plutôt s’il y en a une, alors l’être en soi coïnciderait avec l’existence faible (il y a), et l’être pour nous serait cette existence traduite par un prédicat. Quand je dis Bergen existe, bien sûr c’est pour moi, mais cet aspect est secondaire : ce que je veux dire est qu’elle existe au sein de ce tout constitué par le réel et son excroissance. Je n’ai pas les moyens de démêler ce qui appartiendrait à un pur en soi et ce qui viendrait « de moi », ce « moi » qui est lui-même plongé dans l’océan des choses existantes.

Ainsi plus je voyage, plus le monde existe. Car à chaque arrivée dans un lieu que je ne connaissais pas auparavant se manifeste la même surprise : ah ! C’est donc cela ! Indifféremment : la Muraille de Chine, l’Empire State Building, la baie de Rio ou le torii de Miyajima… Ces lieux, ces monuments se mettent à exister au sens où leur existence me déborde. Je n’en finis pas d’admirer, de parcourir, de photographier… parfois, je n’avais préalablement aucune idée de ce que j’allais voir, un point sur une carte et ce point m’explose à la figure. Je me souviens que nous sommes allés dans la vallée du Spiti, une vallée de l’Himalaya qui se termine au monastère de Tabo, l’un des trois monastères les plus anciens de l’Himalaya, datant de l’an mille – les deux autres étant Alchi, au Ladakh et Tholing, du côté chinois. J’y pris conscience mieux que nulle part ailleurs que notre perception du monde n’est pas une capture d’image, que nous ne sommes pas une caméra en train de filmer le monde, que nous sommes le monde. Sur la piste du retour, au milieu de montagnes désertiques et d’oasis verdoyantes, la poussière du chemin m’entrait par les narines, me desséchant le nez, me faisant tousser et éternuer. Ce lieu m’entrait dans la chair alors que quelques semaines auparavant j’en ignorais la concrétude. Le Spiti existait et ma perception de cette vallée était mon immersion en son sein.

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Escale à Bergen

Bryggen – Bergen

J’accompagne C. à Bergen (elle est là pour une réunion de travail avec des ingénieurs en sismologie de l’Université. Ils travaillent à savoir comment échanger leurs données). Nous logeons dans un minuscule studio au bas de la rue Skuteviken dans le quartier Sandviken. Ce quartier est le plus anciennement conservé de la ville. Ailleurs, les entrepôts ont brûlé ou ont été détruits et les maisons ont été rebâties en pierres. A Sandviken, elles restent en bois et donnent une idée de ce que fut autrefois la plus grande ville en bois d’Europe. Beaucoup de rues sont très pentues, revêtues d’un pavage serré. Elles sont parcourues en leur centre par d’étroits chemins de pavés qui furent plantés comme des arêtes afin de faciliter la progression des chevaux. Quand je fais cinquante mètres vers le bas de ma rue, je découvre une impressionnante barre bleue qui s’est logée là au cours de la nuit : un paquebot en partance vers le grand nord. C’est le 1er mai. Ici aussi, fête du travail et jour de vacances. Manifestation bon enfant escortée par les cuivres et les cymbales. Magasins fermés. Sauf une ou deux boutiques pour les touristes qui vendent des broderies, des pulls à gros motifs bariolés ou des maquettes de bateaux enfermées dans des bouteilles. Les prix impressionnants nous contreignent à modérer nos haltes dans les restaurants et les bistrots. Pourtant la veille en fin d’après-midi, nous n’avons pu nous empêcher de boire une bière à la terrasse du « Dr Wiesener », un pavillon art nouveau dominant le quartier. Le soleil de fin de journée allumait des reflets dorés dans les cheveux des femmes et des hommes âgés en tenue de marins émettaient des grognements appuyés de signes entendus. Je n’ai pas vu de pipe, ce n’est plus l’époque. Mais des cigarettes, naturelles ou électroniques. Les tables étaient encombrées de déchets de crevettes roses que les gens du quartier étaient venus picorer. Le verre de bière fait ici 0, 5 l, cela laisse le temps de regarder…

Noter que pour se nourrir à prix normal, il y a les supérettes, ici KIWI, écrit en très grosses lettres vertes. Il y aurait aussi 7-eleven. Si on voulait. Ou bien des pizzerias-kebabs bon marché tenues par des étrangers, peut-être des pakistanais ou des indiens allez savoir. C’est vrai qu’on rencontre pas mal de gens qui semblent venus d’ailleurs, dans les bus et les tramways surtout, comme celui qui nous a amenés de l’aéroport, et qui parcourait de nombreux ilôts résidentiels, maisons isolés au flanc des collines ou immeubles ressemblant à des jeux de Lego, voire de Playmobil dans la nature. Montaient et descendaient aux arrêts des femmes et des hommes ayant cet air paumé qu’on reconnaît chez tous les migrants du monde.

Il pleut. C’est aussi ordinaire que dire « nous respirons ». Quelques éclaircies font des feux d’artifices de blanc de titane, de jaune cadmium ou de rouge carminé. Du haut de Floyen, un promontoire auquel on accède par funiculaire, on aperçoit au loin des îles reliées par des ponts tancarvilliens. Une forêt de pancartes dit que nous sommes, à cet endroit, plus près encore de Paris que du Cap Nord. Ce qu’il faudrait, c’est prendre l’Express côtier qui remonte toute la côte jusqu’à Kirkenes, s’arrêter dans chaque port pour partir en excursion dans quelques fjords…

Retour en bas. Le Musée hanséatique nous apprend comment vivaient les marchands envoyés ici pour organiser l’échange entre poissons séchés et céréales : principalement de jeunes allemands qui vivaient en vase clos dans ces hautes maisons de bois dont certaines sont encore en place le long d’un quai. Ces jeunes parfois très jeunes – des enfants – logeaient par paquets de dix dans des lits fermés grands comme des maisons de poupées. Quelques femmes parfois passaient tout de même par là mais s’évanouissaient par des escaliers secrets.

morues séchées

Des paniers suspendus au plafond contenant des branches mortes ? Ce ne sont pas des branches mortes, mais des morues séchées. Culte de la morue. Dans presque chaque pièce, un poisson mort est suspendu au plafond, c’est le roi, ou la reine des poissons. Dans morue, il y a mort. Elles sont péchées au large des Lofoten où elles sont pendues à des séchoirs comme du linge offert aux vents, mais elles ne doivent guère offrir un parfum analogue à celui des draps propres… Millions de tonnes de poisson attrapées, tuées, séchées, consommées au cours des siècles… comment s’étonner qu’il n’en reste plus beaucoup. Les pêcheurs se meurent aussi au fil des côtes : seules les grandes compagnies peuvent se payer les fameux « quotas ». C’est hors de prix pour les petits pêcheurs qui désormais ne peuvent plus rêver se mettre à leur compte. Le musée des pêcheries (même circuit de visite) renferme des trésors qui ont failli disparaître lors de la « modernisation » des entrepôts : des décorations murales à la détrempe qui ajoutent une étonnante fantaisie à ce qu’on devine d’austérité et de rigueur dans ces vies de froid et de tempêtes. On ne pourra éviter une salle dédiée à la chasse aux phoques. Les amis de la cause animale, ceux qui se souviennent des combats menés par Brigitte Bardot dans les années soixante-dix, défailliront. On voit les coups de harpon donnés aux jeunes animaux marins et les horribles taches de sang qui souillent la glace… ce n’est pas si vieux. A en croire les magasins qui vendent, dans la partie la plus touristique de la ville, peaux de phoque et fourrures soyeuses, cela doit encore partiellement exister… Y a-t-il vraiment des lois internationales pour interdire ce commerce ? L’ancien directeur de la chasse aux phoques, un certain Rieber, qui doit être mort depuis qu’il a été filmé pour les besoins du musée, se défend… Il « nous » accuse de sensiblerie déplacée : le sang n’est-il pas versé chaque jour au sein des abattoirs ? Il n’a pas complètement tort. A nous de faire ce qu’il faut pour réduire l’étendue de ces massacres normalisés. Mais certains rétorqueront sans doute que le but visé n’est pas le même dans les deux cas et que ce n’est pas la même chose de nourrir les gens et de leur fournir des articles de mode.

Maison de Grieg à Troldhaugen

A une dizaine de kilomètres de Bergen, au bord d’un petit lac, au lieu-dit Troldhaugen, s’élève la maison où vécurent Edvard et Nina Grieg, à laquelle se trouvent adjoints aujourd’hui un musée et un auditorium. Grieg est l’un des grands hommes de la Norvège. Il eut beaucoup de succès de son vivant déjà. Grand pianiste et compositeur, il parcourait toute l’Europe pendant les hivers où il n’habitait pas cette maison aux hauts plafonds difficile à chauffer. Il avait épousé sa cousine, qu’il avait côtoyée jusqu’à l’âge de huit ans, avant qu’elle ne parte avec ses parents ailleurs en Europe. Ils se retrouvèrent à Copenhague. Elle était une bonne soprano et d’humeur plutôt enjouée si l’on en croit ce que l’on raconte sur sa propension à s’entourer de beaucoup d’amis, au point qu’Edvard devait s’être fait construire une cabane isolée en contrebas de la maison où il pouvait réfléchir et composer. Edvard Grieg avait eu la tuberculose dans sa jeunesse, on lui avait enlevé un poumon et tirait de cet épisode une physionomie bancale, une épaule plus basse que l’autre : il essayait de cacher ça au moyen de gros pulls et de vestes très amples. C’est probablement du même bacille qu’il mourut en 1907 à l’âge de 64 ans. Nina lui survécut jusqu’en 1935. Elle eut le temps d’organiser son culte. Ils n’avaient eu qu’un seul enfant, Alexandra qui mourut à l’âge de 18 mois. Il était de coutume de brûler tout ce qui avait appartenu à l’enfant, pourtant ils gardèrent une photo du bébé avec sa mère. Nostalgie de l’enfance, regret de l’enfant perdu, Grieg dînait avec un tableau en face de lui qui représentait des enfants en train de jouer. Ami d’Ibsen, il composa, comme on sait, la musique du drame Peer Gynt. Il disait de cette pièce qu’elle était la moins propice à la musique qu’il eût connue, et pourtant il en fit le succès que l’on sait. Au sein de l’auditorium sont donnés chaque jour ou presque, à l’heure du lunch, des concerts de piano où brillent de talentueux musiciens locaux. Sonorité exceptionnelle. Le son des notes vibre longtemps après que l’instrument se soit tu. Les pièces pour piano de Grieg passent pour être très difficiles à jouer, au début influencées par Schumann, mais plus tard beaucoup plus personnelles, parfois sombres, énigmatiques, nourries d’un folklore issu du centre de la Norvège.

Auditorium

Un autre grand homme de la Norvège est Edvard Munch dont quelques œuvres sont exposées au musée « KODE », dans une collection léguée par un marchand et collectionneur de Bergen, Rasmus Meyer, qui fut sans doute le premier à acheter ses toiles. Pas de « cri » ici mais une « Frise de vie » censée dépeindre les sentiments (mélancolie, jalousie…) sous les apparences de personnages archétypiques. Réussite ? Echec ? On sent chez Munch une sorte de désespoir à atteindre les êtres dans leur vérité propre, ce qui le conduit à peupler ses toiles de figures fantomatiques qui errent sur des fonds sombres. Visages hallucinés, remords affichés, sentiment du péché, tout cela transparaît jusqu’à au moins cette période de 1908 où il fait soigner sa dépression dans une clinique de Copenhague. Il y fait son auto-portrait dans un tout autre style et finit par renouer avec la réalité extérieure dans des toiles enfin joyeuses aux fraîches couleurs.

Munch – auto-portrait 1909

Autres tableaux, autres artistes : Heyerdahl, Werenskjold, Munthe, Sohlberg, peintres des champs, des paysans et du labeur, à la jonction des XIXème et XXème siècles, stimulés, surtout dans le cas du dernier, par cette lumière des soleils sans fin des jours d’été (quand il y en a!).

Harald Sohlberg – Une rue d’Oslo, 1911

Je pars rassasié de pluie… un énorme immeuble flottant a remplacé le paquebot bleu du premier jour. Comme une boîte de sucre renversée qui laisse échapper des colonnes de fourmis, il a libéré dans Bryggen (le quartier le plus touristique) ses files de passagers qui se ruent sur les marchandises-souvenirs.

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Ô saisons, ô chateaux

La poésie a ceci de particulier qu’elle est le seul langage qui permette d’inscrire en lui, en premier lieu la vie dans ce qu’elle semble avoir de plus inexprimable, et donc la mort, et en second lieu l’impression fugace laissée par le cours du temps qui s’exprime souvent en termes de saisons (ce n’est pas un hasard si un livre très poétique de Charles Juliet s’intitule « Dans la lumière des saisons », ni si des recueils de poèmes de Jaccottet se nomment : « A la lumière d’hiver » ou « La semaison »). J’ai été frappé ces temps-ci par la découverte concomitante d’un ensemble de textes signé Frédéric Boyer : « peut-être pas immortelle » et d’un autre ensemble de textes émanant, celui-ci, de Laurence Nobécourt sous le titre « Vivant Jardin ». J’ai lu aussi « La Présence pure » de Christian Bobin et « Dans la lumière des saisons » de Charles Juliet. Parlons d’abord de Frédéric Boyer (auquel je consacrai il y a peu un billet après ma lecture de son « là où le cœur attend »). On le sait – ou on ne le sait pas : sa compagne, Anne Dufourmantelle, psychanalyste et écrivaine, est morte noyée il y a quelques mois (en tentant de sauver un enfant). Ce qu’il devait à Anne, il l’exprimait déjà dans son ouvrage précédent : elle lui avait ouvert la porte de la guérison après une dépression très intense. Et puis voilà que c’est elle qui disparaît. Comment dire cette perte, la séparation ? On penserait naïvement que c’est impossible. Or, Frédéric Boyer le fait dans ces trois petits textes que sont : « peut-être pas immortelle », « une lettre » et « les vies ». N’ayant jamais vécu une telle douleur, il m’est difficile de comprendre comment, d’abord on y survit, et comment, ensuite, on parvient à l’écrire à la transmuer en mots. Je crois que ce qui caractérise un tel texte c’est qu’il n’y a pas ou plus de syntaxe. Car la syntaxe est le régime de normalité dans la vie de tous les jours de la langue. Cela nous rappelle Celan qui, pour écrire la honte d’Auschwitz, transgresse les règles de la langue, comme s’il fallait pour cela créer un nouvel allemand que personne, jusque là, et donc sûrement pas les bourreaux, n’avait pratiqué. Il n’y a pas de bourreaux bien sûr dans le cas de Boyer, ou alors il n’y a de bourreaux que métaphysiques. Cela donne :

je ne sais rien de cette aventure-là

moi survivant devenu
dans combat perdu

toi blottie dans cet immense destin-là

notre devenue
d’un coup ma

vie

seule déracinée

Il faut aussi que les mots s’alignent avec les cris, les plaintes, les rythmes rauques du souffle qui n’en peut plus, ni de pleurer ni de maudire.

je te vois minuscule
qui réapparais
dans un bref essaim de larmes
non ce n’est pas vrai
non ce n’est pas vrai
non ce n’est pas vrai

choses sans nom

peut-être jamais plus n’auront

de choses à elles

que non non

non sommeil non silence

**

ne plus être toi ne plus ne pas pouvoir toi
ne pas te toucher ne plus te parler ne plus
rien ne pas t’attendre ne plus rien ne pas tu
es toujours là sans baiser donné

Frédéric Boyer – crédit éditions POL

***

Le livre de Laurence Nobécourt est loin en apparence de cette ode funèbre. Mais un appel à la vie n’est jamais très loin de la mort. Idée que tout autour de nous, est, si nous savons le voir, un Vivant Jardin. L’architecture du premier texte (divisé en chapitres) est assez étrange (alors que le second lui, est la version imprimée du « poème perdu » que nous avions entendu déjà à la Maison de la Poésie à Paris et en la salle de mairie du Poët, en Drôme Provençale (deux extrêmes, on avouera… la plus grande ville de France et l’un de ses peut-être plus petits villages…)). Trois personnages à cet appel : la narratrice, Yazuki et Aru. Yazuki est cet auteur japonais fictif que jadis elle imagina… jusqu’à aller chercher sa trace (et la trouver) au Japon – récit raconté dans « La Vie spirituelle », avant dernier opus de l’oeuvre laurencienne. Aru est nouveau : c’est l’amant, sans doute venu lui aussi d’un orient lointain, qu’on imagine indien. Laurence (ou Laura, dans le texte) explique qu’il y a deux façons de faire l’amour. Elles sont incarnées par les deux personnages : Yazuki dit qu’une voie possible est par l’écrit, et Aru – plus classiquement ! – que l’autre voie est le sexe. Finalement, le sexe s’empare de l’écriture. Le rapport aux mots est entièrement charnel. On griffe la page comme on se scarifie (cela rappelle certains travaux, notamment ceux de la linguiste Marie-Anne Paveau sur le tatouage et le rapport à l’écriture) mais cela était surtout bon pour des ouvrages antérieurs de L.N. comme « L’usure des jours ». Dans celui-ci, la souffrance semble s’envoler, il ne reste que la jouissance pure : Laurence s’est réconciliée avec elle-même (elle avait déjà commencé de le faire dans « Lorette », le livre où elle raconte comment elle retrouve son vrai prénom, qu’elle avait remplacé par un faux comme si l’on pouvait décider soi-même ce que l’on est vraiment, c’est-à-dire aussi la manière dont on nous nomme). Laura est un être à la fois mythique et mystique. Mythique elle est car de fiction, comme elle l’avoue elle-même : elle a cette propriété que seuls ceux-ci peuvent avoir, de connaître la date de sa mort (« c’est grâce à cette révélation qu’elle a réussi à faire bifurquer la trajectoire tragique de son existence où s’était inscrit, comme une issue inéluctable, le suicide ») et mystique parce que, pour elle, il ne saurait y avoir d’intermédiaire entre elle et ce qu’il y a à connaître (la connaissance n’est pas le savoir, par exemple) : « devenir qui l’on est c’est détruire absolument tout ce que l’on croit être ».

Tout n’est pas parfait dans ce livre : on y trouve des passages à mes yeux inutiles (phases de dialogue banal entre l’homme et la femme, à propos d’un tiramisu au citron vert), quelques afféteries (abus du « quantique »), mais si dans un livre, on peut extraire quelques authentiques diamants, c’est déjà immense et on doit s’en réjouir. Elle écrit par exemple :

La poésie est une condensation de la langue, de même que le langage est une condensation du temps.

ou bien

Vieillir conduit à la mort.
Mûrir à l’éternité.
Je ne cesse de retenir la leçon.

La connaissance est ma passion et ma tâche.
Je méprise le savoir. Et j’ai tort de le mépriser ainsi. C’est l’endroit où je ne suis pas encore assez humble.

ou bien encore :

Yazuki me dit : Ce qu’on appelle la réalité est la masse des phénomènes les plus célèbres sur la plus longue durée. Il en existe bien d’autres, mais parce qu’ils n’ont pas été expérimentés par le plus grand nombre, ils ne sont pas admis comme faisant partie de la réalité. Ils sont la réalité des avenirs

(Un célèbre savant atomiste du XX-ème siècle disait que le concret n’était jamais que de l’abstrait auquel on s’était habitué).

Où se rencontrent ces deux ensembles de textes, a priori très différents dans leur structure autant que dans leur écriture (les textes de Laurence étant beaucoup plus proches de la syntaxe classique que ceux de Frédéric Boyer) ? si ce n’est dans cette foi en l’écriture qui fait que s’incarne dans et par le verbe ce qui est d’emblée inexprimable et trouve pourtant, miraculeusement, une porte de sortie, sortie de l’Etre, mais pour mieux y revenir.

A la fin, j’ai envie de faire appel à la parole de Charles Juliet, plus apaisée en apparence, mais qui est sur la même crête.

L’après-midi commence, et j’aime tout particulièrement un tel moment : une longue plage de temps libre en avant de moi, et cette émotion naissante, frangée de fine angoisse, à savoir imminente l’immersion dans ce silence où, recueilli, voué à la lenteur, je vais attendre que monte le murmure. Mouvements d’approche et de repli. Emotion qui croît, puis meurt, puis naît à nouveau. Insensiblement, la chaleur interne s’élève de quelques degrés. Quels mots vont soudain surgir qui rétabliront l’accord, m’ouvriront à ce que je suis, feront de cette région et de celui qui la parcourt, ce noyau de vie dilaté par la joie grave de la présence à soi-même ?

(Dans la lumière des saisons, P.O.L, 1991, p. 53).

Rencontre entre Laurence Nobécourt et Charles Juliet le 7/04/2018 en Drôme provençale

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Lectures japonaises

« Je flâne dans le bosquet de bambous.
C’est le début de mars. A l’ombre, il reste encore de la neige ici et là ».

Petasites japonicus

Ainsi débute le court et simple roman intitulé « Fuki-no-tô » d’Aki Shimazaki, une auteure que je ne connaissais pas jusqu’ici. Court roman ou longue nouvelle ? Qu’importe. Aki Shimazaki dresse dans ce récit le portrait d’une femme, Atsuko, qui a hérité d’une ferme, baptisée « tomo » en hommage à son père Tomohito, et se livre à divers travaux de culture. Elle est mariée avec Mitsuo, un homme dont elle a eu deux enfants, qui travaillait au début pour une revue avant de décider de fonder la sienne, Azami, qu’il a installée dans la petite ville tout près de la ferme de son épouse. Azami est le nom de la fleur du chardon, fuki-no-tô désigne la tige florale du pétasite. (Le pétasite du Japon (Petasites japonicus), en japonais : 菜蕗, également appelé fuki (フキ), est une plante herbacée vivace constituant une espèce du genre Petasites, famille des Asteraceae, Cette plante est native de l’Asie de l’est et cultivée au Japon principalement dans la préfecture d’Aichi, nous dit-on sur le web). Le bosquet de bambous reviendra souvent au cours du récit comme un symbole de notre vie sans cesse à entretenir : il nécessite des travaux coûteux (retirer les vieilles pousses pour laisser la place aux nouvelles). Tout va pour le mieux donc, et a priori rien ne devrait venir perturber le rythme des saisons ni la relation homme – femme. Les fuki-no-tô fleurissent au printemps. Monsieur R., restaurateur local vient les chercher chaque matin pour fleurir sa salle. Ce restaurant réunit souvent la famille, y compris la mère d‘ Atsuko qui implore sa fille d’être plus « féminine », plus aguicheuse afin que son mari n’ait pas la tentation d’aller courir ailleurs, comme il l’a déjà fait une fois, avec la belle et sensuelle Madame T. Mais nous dit Atsuko, c’était l’époque où ils était « sexless »… Nouveau mot pour moi, éveillant ma curiosité. Ainsi être « sexless » est une catégorie au Japon (peut-être dans le monde anglo-saxon si l’on en croit la formation du mot). Nous aurions du mal à le traduire en français (un couple sans sexe???). Nous pouvons croire en tout cas que Atsuko et Mitsuo ne le sont plus puisque cela va mieux entre eux (Madame T. s’est effacée). Cela jusqu’à ce que la fermière exprime le souhait d’embaucher une aide, notamment pour faire les papiers, la comptabilité… Fukiko sera recrutée, qui n’est pas n’importe qui : elles se sont connues au lycée. D’où découlera une délicate histoire d’amour, qui s’épanouit dans l’île de Sado en raison d’un aimable concours de circonstances : les deux époux devaient s’y rendre en voyage d’agrément mais le mari dut y renoncer. Quoi donc de mieux que de le remplacer par sa meilleure amie ?

Aki Shimazaki est une auteure japonaise qui vit depuis longtemps à Montréal, elle écrit en français. Pas de traducteur donc pour cette nouvelle japonaise qui miroite à la lecture comme un plan d’eau calme qu’à peine une brise légère vient parsemer de rides.

Osamu Dazai

Il en va autrement d’Osamu Dazai, mort depuis longtemps, lui, et profondément ancré dans son Japon natal, écrivain que l’on dépeint comme dépravé, auteur de plusieurs tentatives de suicide avant, finalement, de parvenir à son but en une nuit de juin 1948.

J’ai lu « Soleil couchant » sous la recommandation de la grande traductrice du japonais vers le français qu’est Corinne Atlan (traductrice entre autres de Murakami). Je suis troublé, et pas déçu. C’est très fort, pour un écrivain masculin, de se mettre dans la peau d’une jeune femme. Seul peut-être Tchékhov y était arrivé auparavant. Et il y a justement beaucoup de Tchékhov dans ce livre-ci.

Kazuko, l’héroïne, est d’abord dépeinte comme une jeune fille docile et dévouée, tant à sa mère qu’à son frère Naoji – parti au front et dont on est longtemps resté sans nouvelles, à le croire disparu, puis qui a refait surface, mais abîmé par l’alcool et la drogue. Ils forment une famille issue de la noblesse en un temps, l’immédiat après-guerre, où l’empire titube et la noblesse doit faire profil bas. Il leur reste une maison à Izu achetée l’année de la capitulation en remplacement d’une belle résidence tokyoïte, et un champ de trois cents mètres carrés environ, mais leurs ressources diminuent sans cesse. Ce sont des aristocrates en perdition, regardés de travers par le voisinage. Kazuko est une « incendiaire » : elle a mal éteint les cendres de son feu qui a attaqué le tas de bûches dont on se sert pour chauffer la salle de bain. Heureusement, par indulgence, l’agent de police ne fait pas de rapport. On sent Kazuko apeurée, seule, désespérée. Elle a déjà été mariée, mais cela s’est terminé en divorce, en grande partie à cause du frère qu’elle a dû renflouer en cachette avec l’argent du mari. Ce frère, Naoji, s’est entiché d’un homme dépravé : un écrivain en qui on peut, semble-t-il, reconnaître Dazaï lui-même, qu’un jour Kazuko va rencontrer pour le convaincre de raisonner Naoji. Las, au lieu de cela, c’est elle-même qui s’en entiche.

Nous retrouvons la figure mythique de l’écrivain, de l’acteur, ou plus généralement de l’artiste si souvent présente dans une littérature qui dépeint la décadence des classes aisées, que celles-ci soient russes ou japonaises. Tchékhov est là, bien sûr, même si la jeune femme se défend bien de toute ressemblance avec la Mouette ou quelque autre héroïne de la Cerisaie. Mais comment la croire ?

Dans cette perdition qui affecte une famille, mais aussi un peuple, à quoi peut-on se raccrocher ? Qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ? Ce cœur pur qu’est Kazuko ne voit que deux choses : l’Amour et la Révolution. Elle lit Lénine et Rosa Luxembourg, elle croit aux idées socialistes comme à une bouffée d’oxygène qui emplirait son cœur au moment même où la mère, elle, en manque cruellement puisqu’elle se meurt de la tuberculose.

Après le décès de la mère, la jeune femme court sa chance, erre dans la banlieue de Tokyô pour trouver l’écrivain M. Uehara, de bar en bar, dans les quartiers sombres. Elle le trouve, passe une nuit avec lui, connaît un matin qui se terminera de la manière la plus terrible (et la prose de Dazaï, magnifique, resplendit ici particulièrement) :

M. Uehara, sans ouvrir les yeux, m’a entourée de ses bras :
– je me sentais si peu de chose ! Un fils de paysan !
Désormais, je ne pourrai plus me séparer de lui.
– Maintenant, je suis heureuse. Les quatre murs auront beau faire entendre leurs cris désolés, le sentiment que j’ai de mon bonheur est à son point de saturation. Le bonheur va me faire éternuer !
M. Uehara a laissé échapper un petit rire.
– Mais il est bien tard, a-t-il dit. Voici le crépuscule !
– C’est le matin !
Mon frère Naoji, ce matin-là, s’était suicidé .

Le roman se termine par les états d’âme d‘une Kazuko qui, malgré tout, renaît à la vie :

Tout en ce monde : guerre, paix, échanges commerciaux, syndicalisme, politique, tout a une raison d’être ; et je commence à comprendre ce qu’est cette raison d’être. Elle vous échappe sans doute : et c’est pourquoi vous êtes voué à un malheur éternel. La raison d’être de tout, je vais vous la dire : c’est que les femmes puissent mettre au monde des enfants sains et beaux.

Ce beau roman nous emporte au sein d’une société que nous connaissons mal, où il apparaît plus de fascination pour l’Occident que ce que nous pourrions croire, où non seulement les idéaux révolutionnaires mais aussi l’espérance chrétienne sont présents (Ne prenez dans votre ceinture ni or ni argent. Ne prenez pas de sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni de chaussures, ni de canne. Voyez ! Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc rusés comme les serpents et purs comme les colombes, est-il cité d’après les Evangiles).

Ce livre d’Osamu Dazaï (auteur aussi de La déchéance d’un homme) nous permet de regarder la littérature japonaise comme un lieu de réflexion profonde sur le sens qu’il y a à continuer de vivre ou sur ce que le traducteur Didier Chiche nomme, reprenant la formule à Balzac : « ce parti d’opposition qu’on appelle la Vie ». On a pu parler d’ingénuité voire de naïveté pour le personnage central, mais ne sont-ce pas de tels personnages qui nous fascinent tout au long de l’histoire de la littérature comme modèles d’échappatoire aux divers maux qui ont affecté les siècles passés ou affectent notre présent ? On songera un peu au prince Mychkine, l’Idiot de Dostoïevski. Les œuvres qui les mettent en scène continuent à nous guider longtemps après qu’ils aient disparu.

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Poésie chinoise : de l’alternance du plein et du vide

Cela fait plus de deux ans maintenant que j’apprends – laborieusement – le chinois mandarin et c’est, chaque mardi matin, avec un pas léger et un cœur primesautier que je franchis le seuil de l’élégant « salon de culture asiatique » (Elegasia) dirigé par Fan Ping qui, depuis ce temps, est devenue presque une amie. Mais c’est seulement depuis quelques séances que s’ouvre à moi, grâce à elle, l’univers mystérieux et envoûtant de la poésie chinoise, celle, notamment, de la période Tang (618 – 907) … Elle a bien voulu une première fois m’initier à la poésie de Li Po grâce à ces deux vers :

举 杯 邀 明 月
jǔ bēi yāo míng yuè
对 影 成 三 人
duì yǐng chéng sān rén

Fan Ping

Elle m’a d’abord expliqué le sens du caractère , qui contient, à gauche le radical zou (pour aller (vers un endroit)), au centre et de haut en bas : (la couleur blanche) et (un endroit), puis à droite , associé à la langue écrite, ce qu’on peut interpréter comme « quelques passages écrits pour dire à quelqu’un d’aller en certain endroit » (!), autrement dit typiquement… un carton d’invitation ! 明 月, c’est la lune brillante, c’est montrer et un verre, d’où une interprétation possible du premier vers comme : « je lève mon verre en invitation à la lune brillante ». Pour le deuxième vers, je connaissais , que l’on retrouve dans 电 影 qui signifie « cinéma », mais c’est parce que , c’est le noir, le sombre, c’est l’exactitude, le devenir et 三 人 évidemment, c’est « trois personnes ». D’où : avec l’ombre, nous devenons exactement trois… Traduit librement, ce poème donnerait en français :

je lève mon verre à la Lune
et avec mon ombre, nous nous retrouvons trois.

Magique, non ?

François Cheng

Dans la petite mais belle anthologie des poèmes des Tang dressée par François Cheng, on retrouve ces deux vers, insérés dans un poème plus vaste. Au « mot à mot », Cheng traduit :

Lever coupe / inviter claire lune
face à ombre / former trois personnes

ce qui donne en traduction libre fluidifiée :

Levant ma coupe, je salue la lune
avec mon ombre, nous sommes trois.

Je donne ici la suite du poème, traduite par François Cheng :

la lune pourtant ne sait point boire
c’est en vain que l’ombre me suit
Honorons cependant ombre et lune :
La joie ne dure qu’un printemps !
Je change et la lune musarde
Je danse et mon ombre s’ébat
Eveillés, nous jouissons l’un de l’autre
Et ivres, chacun va son chemin…
Retrouvailles sur la Voie lactée :
A jamais, randonnée sans attaches !

Ce qui est, encore une fois, traduction bien libre, puisque le dernier vers s’écrit :

se promettre / lointain nuage-fleuve !

Autre poème étudié avec Fan Ping, d’un certain 周 贺 (Zhōu Hè) cette fois, qui aurait vécu à la fin de la période Tang mais dont je n’ai trouvé la trace ni dans l’anthologie de Cheng ni sur Google :

出 关 后 寄 贾岛
chū guān hòu jì jiǎdǎo
故 国 知 何 处,西 风已 度 关 。
gù guó zhī héchù, xī fēng yǐ dù guān
归 人 值 洛 叶,远 路 入 寒 山 。
guī rén zhí luò yè, yuǎn lù rù hán shān
多 难 喜 相 识,久 贫 宁 自 闲 。
duō nàn xǐ xiāng shí, jiǔ pín níng zì xián
唯 将 往 来 信,遥 慰 别 离 颜 。
wéi jiāng wǎng lái xìn, yáo wèi bié lí yán

que j’ai commencé à traduire par :

Sortie après douane Jia Dao (??)
Je ne sais plus où est mon ancien pays / le vent d’ouest passé la douane
les feuilles tombées / route longue vers montagnes froides
très difficile trouver nouveaux amis / lontemps pauvre travailleur seul
seules les lettres unissent / loin du pays ancien

(Fan Ping dit que le dernier vers est très célèbre en Chine et que beaucoup de lettres de regrets et de nostalgie se terminent par les caractères qui le forment).

Le premier étonnement que nous avons lorsque nous lisons ces poèmes tient à l’absence en eux des mots souvent dits « vides » (alors qu’ils ne le sont pas tant que cela en réalité) qui dans toutes les langues indiquent des relations. Dans cette catégorie entrent les pronoms personnels, qui bien sûr existent en chinois, mais dont on ne trouve aucune trace dans la plupart des poèmes, dont le dernier cité. Nous comprenons juste que celui-ci est un aveu triste et nostalgique de la part d’un « je » qui s’avère parti de chez lui probablement pour trouver du travail ailleurs, puisque c’est lui qui se décrit comme « pauvre travailleur seul » alors qu’aucun « je » explicite n’apparaît. Dans cet indispensable ouvrage : « L’écriture poétique chinoise » (suivi de « Une anthologie des poèmes des Tang »), François Cheng étudie le phénomène sous sa dénomination de « Vide-Plein ». Il dit qu’une savante alternance entre mots vides et mots pleins peut procurer un rythme subtil, mais que les poètes éprouvèrent vite l’intérêt qu’il y avait à passer sous silence les vides afin d’ « introduire dans la langue une dimension en profondeur, celle justement du vrai vide » (p. 38), celui qui unit le yin au yang, autrement dit le fameux « ciment des choses », l’interstice entre elles, cet espace où se rencontrent les êtres et les mots. En note (p. 38 toujours), il ajoute quelques remarques sur la pensée grammaticale chinoise telle qu’elle s’est épanouie sous les Tang mais a continué ensuite y compris sous les Qing. A cette époque, Yuan Ren Lin étudie les mots vides et indique clairement : « Par l’économie de sa forme, la poésie est appelée à se passer des mots vides. Avec le contexte, il n’est pas nécessaire que ceux-ci y figurent réellement. Sans être présents, ils sont pourtant là. On peut les prononcer ou ne pas les prononcer, c’est cela justement qui fait le charme mystérieux d’un poème. Il en va de même pour un texte en prose très concis. Jadis, le maître Cheng (Cheng Yi, des Song) lorsqu’il récitait un poème, se contentait d’ajouter de lui-même un ou deux mots vides et tout le poème prenait vie, soudain articulé et chargé de transformations internes […] L’art des mots vides en poésie n’est pas tant dans leur emploi réel que dans leur absence, laquelle préserve tout leur pouvoir virtuel ».

Heureuse langue où l’on peut demeurer ainsi dans l’indétermination relativement à qui parle et en particulier à son genre. Dans le poème cité plus haut : homme ou femme le saura-t-on jamais, et du reste cela a-t-il une quelconque importance… Roland Barthes avait raison : la langue est fasciste – car elle oblige sans arrêt à choisir un nombre, un genre, un mode… – encore aurait-il pu dire que c’est surtout la langue française qui l’est, et on voit bien aujourd’hui les ravages que cela fait lorsque une moitié de l’humanité réclame son dû, lassée d’être assimilée à un ordre mineur. Si la langue française suivait la règle chinoise, nous ne soupçonnerions même pas l’embarras qu’il y a à accepter une règle telle que « au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin » et nous ne serions pas sans arrêt contraint à dire s’il s’agit d’il ou d’elle, au point que l’on soit contraint parfois à inventer le pronom il/elle (qui a aussi sa variante en anglais, sous la forme s/he!).

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