Transparence et logique philosophique

Il est souvent dit que les philosophes français s’intéressent (ou s’intéressèrent) peu à la logique. Pour cela, on s’appuie en général sur le fait qu’à une certaine époque (disons en gros l’immédiat après-guerre) l’attention philosophique était, en France, accaparée par l’existentialisme et le marxisme, le débat étant autour de Sartre et de Merleau-Ponty avec interventions de quelques staliniens de l’époque, la science étant ignorée. Il est vrai que les mathématiques n’ont jamais été la tasse de thé de Jean-Paul. Ce tableau omet pourtant la présence d’authentiques penseurs des sciences, dont certains ont même interrogé la logique et la philosophie. Il suffit de citer Gaston Bachelard par exemple, mais aussi Jean Cavaillès et Albert Lautman.

cavailles

Jean Cavaillès

De plus, après le reflux de la vague existentialiste, le structuralisme a occupé la place et au sein de ce courant, il faut bien dire que l’influence des mathématiques s’est manifestée : où avait-on mieux développé le concept de structure qu’en mathématiques ? Des penseurs comme Claude Lévi-Strauss et Jean Piaget l’ont éminemment reconnu. Certes Lévi-Strauss eut un peu peur de l’emprise de l’algèbre sur son oeuvre et après avoir demandé à Weil puis à Courrège de formaliser les structures élémentaires de la parenté, il s’est vite replié sur une position frileuse et ce ne sont certainement pas ces travaux qui sont entrés dans la Pléïade. Quant à Piaget, qui calquait sa théorie de l’évolution mentale sur les structures fondamentales des Bourbaki (structures algébriques, structures d’ordre et topologie), il eut le malheur de n’être jamais bien vu des philosophes (un psychologue, tout juste). En tout cas, tous ces penseurs montraient qu’il était impossible de faire l’impasse sur les mathématiques et la logique. Ne parlons pas de Lacan, bien sûr, parce que certains de mes lecteurs potentiels risqueraient de s’arracher les cheveux (ils en ont déjà peu), et pourtant… il y a chez l’illustre psychanalyste une authentique place pour les structures formelles de la logique, voire de la topologie. Mais ce n’est pas très sérieux, n’est-ce pas ?

le-concept-de-modele-introduction-a-une-epistemologie-materialiste-des-mathematiques-de-alain-badiou-972471030_l

Toujours au sein du structuralisme, Alain Badiou qui était alors un disciple de Louis Althusser, est celui qui a fortement orienté la pensée-68 vers la logique : son livre « Le concept de modèle » a fait date, et je connais beaucoup de gens qui ont commencé leur initiation à la logique par là (à commencer par moi-même). L’idée à l’époque était de proposer une conception non idéaliste de la logique (matérialiste?). L’usage qui en était fait jusque là était un usage purement kantien, elle donnait des cadres a priori de la pensée desquels on ne pouvait s’échapper. Il n’était pas question de rechercher ce qu’il y avait derrière le modus ponens (règle de déduction majeure). La logique était ainsi inscrite dans les tables de la Loi. Elle concernait le Vrai et le Faux, comme l’esthétique devait concerner le Beau et le Laid, ou la morale le Bien et le Mal. Dans « Le concept de modèle », Badiou affirmait que la logique certes avait besoin de deux pôles distincts mais qu’il n’y avait nul besoin de les identifier aux notions métaphysiques de Vrai et de Faux, on pouvait dire vri et fax par exemple, et cela permettait au moins de développer une notion extrêmement rigoureuse de modèle qui n’avait plus rien à voir avec la conception molle des sciences sociales. Les rapports étaient même inversés par rapport à la notion de modèle des économistes ou des démographes : le « modèle » des logiciens était une structure formelle (et non empirique) à propos de laquelle l’axiomatique fournissait une manière de démontrer des théorèmes, alors que le « modèle » des sciences empiriques tient la place occupée en logique par l’axiomatique (c’est à ce niveau qu’on est censé faire les déductions). Dans d’autres orientations, des penseurs comme Jules Vuillemin et Gilles-Gaston Granger (récemment décédé), anciens élèves de Bachelard et de Cavaillès, se plongeaient aussi dans la logique, le premier pour développer une réflexion stoïcienne (voir sa discussion de l’aporie de Diodore) et le second pour proposer justement une réflexion épistémologique sur les structures. Fréquemment, aujourd’hui, on feint donc d’ignorer tous ces travaux pour appuyer l’idée que la logique n’aurait été investie, et… exploitée (terme utilisé à bon escient comme on le verra plus loin) par les philosophes qu’à partir de la philosophie analytique, autrement dit que seuls les philosophes de ce courant font un usage sérieux et conséquent de la logique.

book_girardUn livre, dont je concède qu’il est difficile, vient de paraître en cette rentrée sur l’aventure logique, qui met les points sur les « i » vis-à-vis de la philosophie analytique et de la façon dont elle exploite (il n’y a pas d’autre mot) la logique. Il est écrit par Jean-Yves Girard, probablement l’un des plus grand logiciens des dernières décennies mais que bon nombre d’esprits académiques s’empressent d’ignorer quand ils ne le vouent pas aux gémonies. Girard, c’est la démonstration de théorèmes ardus dans sa jeunesse (l’élimination des coupures dans une logique du second ordre comme le système F par exemple,) et c’est la découverte de propriétés sous-jacentes aux lois logiques quand on passe à des systèmes (comme la logique dite « linéaire ») qui permettent d’analyser et de mieux comprendre la logique classique. C’est aussi la recherche de cadres abstraits, géométriques en tant que fondements aux fonctionnements déductifs. Une manière d’établir un pont entre logique et calcul, c’est-à-dire entre théorie de la démonstration et… fonctionnement de nos ordinateurs.

092010_cacmpg11_linear-logic1-large

Jean-Yves Girard

Le titre de ce livre est : « Le fantôme de la transparence » et il est paru aux éditions Allia. Jolie couverture, joli format. J-Y. Girard a choisi ce titre parce que le thème est en effet la transparence… Celle dont on nous dit à chaque occasion qu’il faut la promouvoir (une démocratie transparente, une politique transparente) comme si elle existait vraiment, comme si elle était atteignable. Comme si même il était souhaitable qu’elle le fût. Girard démontre que tout l’édifice idéologique de la science et de la philosophie (analytique) du XXème siècle est bati sur ce fantasme inavoué. La langue devrait être « transparente ». On a inventé pour cela une discipline, la sémantique (formelle) [dont j’ai été un adepte] qui a pour but de dévoiler le lien entre langage et réalité, faire en sorte qu’une fois quelques procédures accomplies, il n’y ait plus de mystère, le sens ultime soit dévoilé. Il faut un peu rendre responsable de cette tendance le « grand » Wittgenstein, qui, dans le Tractatus Logico-Philosophicus (1921) affirmait que le seul but de la philosophie était de définir l’espace du dire, lequel coïncidait avec le réel par le biais de la structure du langage : pour LW, la structure du langage provenait de celle du réel dans la mesure où la structure de la phrase déclarative reflétait exactement les relations existant dans la réalité entre les objets dénotés par les termes de la phrase. Et une fois qu’on avait délimité cet espace, il n’y avait plus rien à dire. Tout le monde connaît le fameux aphorisme : « ce qu’on ne saurait dire, il faut le taire ». S’il y a une doctrine de la transparence, elle est bien là. Cela m’a amusé récemment de découvrir une video sur YouTube (relayé par FB) où l’on entendait Gilles Deleuze vitupérer contre Wittgenstein, à ses yeux le plus grand danger pour la philosophie puisque, pour lui, potentiellement, l’assassin de la philosophie.

Je crois que Girard n’est pas loin de la position deleuzienne. Il écrit (p.49) : « Le transparentisme repose sur trois slogans subliminaux : on peut répondre à tout, on peut tout comparer, on peut tout prévoir ». Sur le premier point : « L’expérience de la connaissance nous enseigne qu’il n’y a pas de Réalité Dernière, que tout train en cache un autre. Une évidence qu’il n’est pas facile d’accepter, d’où l’idée de ce train ultime, celui qui ne cacherait plus rien. Le transparentisme postule l’existence, au-delà de la perception immédiate, d’un monde, d’un niveau de lecture, complètement intelligible, i.e., explicite et immédiat. D’où cette croyance en de prétendus « rayons X du savoir » qui nous dévoileraient l’envers de l’Univers ». Oui, c’est cela, si nous ne voyons pas directement le monde, si le langage est parfois un peu retors (car après tout, nous savons bien toutes les ambiguïtés qu’il renferme), il doit bien y avoir une méthode pour que nous accédions tout de même à la Vraie Réalité, ou bien, dans le cas du langage, à ce qu’il dit vraiment, faisant fi de ce que, bien souvent, il nous dit simplement ce qu’il nous dit, sans avoir à chercher plus loin, même si cela apparaît mystérieux. Girard émaille son texte d’exemples empruntés au cinéma (dont il est très féru) ou à la littérature et notamment à la poésie. Il est certain que les plus beaux films fantastiques sont ceux où il reste une part d’inexpliqué, de non montré. Ainsi de « La Féline », le célèbre film de Jacques Tourneur, qui a pour personnage une femme dont on découvre les habits lacérés comme par un gros félin, d’où viennent ces zébrures ? On ne voit pas d’homme-chat dans le film… et pourtant… Quant à la poésie… rechercher une clé pour « comprendre » (par exemple les poèmes de Mallarmé) s’avère bien vain. Le propre du poème est de n’être pas parapĥrasable.

6807175-simone-simon-la-feline-qui-faillit-etre-une-star

La Féline (Simone Simon)

Or, le but de la sémantique formelle, par exemple, est de paraphraser. Mais, certes, dans un autre langage que celui d’origine, dans un langage qui, justement, ignorerait l’ambiguïté (et qui serait ainsi une ressource permettant d’exhiber les multiples sens qu’une phrase peut avoir). Ce langage existe, c’est celui de la logique des prédicats du premier ordre, voire un langage, tout aussi formel, mais enrichi au moyen de modalités et de certains prédicats du second ordre. On y peut par exemple traduire « Pierre croit que Marie est enceinte » par : BELIEVE(Pierre, enceinte(Marie)). On peut aussi paraphraser différemment la phrase « Pierre cherche une femme » selon qu’on lui donne le sens d’une intention (il voudrait bien trouver une femme, n’importe laquelle) ou bien celui d’un fait (il a perdu son épouse dans la foule et il la cherche). De là à dire que nos phrases peuvent toutes être traduites dans cet idiome formel… Cela fait sourire. Et puis, quand vous aurez traduit « Glasgow is fun » par fun(glasgow)… cela vous fera une belle jambe. Cela sous-entend qu’ensuite, pour « évaluer la valeur de vérité » de la phrase, vous puissiez représenter fun par un ensemble et… Glasgow par un point de cet ensemble. Le rêve de traduction de nos paroles et discours courants en des ensembles de formules nourrit le fantasme technologique depuis l’invention de l’informatique et (heureusement?) il n’a pu fournir pour l’instant que des programmes qui n’approchent que de très loin les performances humaines en matière de lecture et de compréhension. Quant à traduire la littérature…

Et la philosophie analytique dans tout cela ? Elle s’est d’abord fait connaître au travers des efforts désespérés qu’à pu produire (sir) Bertrand Russell, relayé ensuite par W.V.O. Quine, dans le but de montrer qu’on pouvait éliminer du langage les termes abstraits, autrement dit les concepts. Par exemple, dans « De ce qui est », Quine écrit : « Les mots « maison », « roses », et « coucher de soleil », sont vrais de ces diverses entités individuelles que sont les maisons rouges, les roses rouges et les couchers de soleil rouges, et les mots « rouge » ou « objet rouge » sont vrais de chacune de ces entités individuelles que sont les maisons rouges, les roses rouges ou les couchers de sioleil rouges ; mais il n’y a pas, en plus, d’entité, individuelle ou autre, qui soit nommée par le mot « rougeur » pas plus qu’il n’y a d’ailleurs de « maisonnité », de « rosité » ou de « coucher-de-soleillité » ». Donc, pas de concept, et les vaches seront bien gardées, entendez par là que le langage sera bien enrégimenté dans un cadre formel qui rabaisse tous les termes à un niveau de premier ordre « raisonnable »… Le but de la philosophie analytique est de cantonner le travail du philosophe au vis-à-vis d’un langage logique idéal et d’une réalité transparente.

A cela, Girard oppose la notion de format (ainsi que d’autres notions, mais qu’il serait difficile et trop long d’expliciter ici). Nous voici alors du côté du « sujet ». Nous ne percevons rien du réel si ce n’est par un format qui nous permet de donner une signification à ce que nous percevons. « Le format, c’est l’architecture qui encadre toute activité » dit encore Girard. Bien sûr, les formats naissent, prospèrent, se sclérosent et disparaissent. L’art est une activité où la notion de format est particulièrement féconde. Mais aussi la science et même parfois aussi les mathématiques. Sans format, on se trouve confondu, dans le paradoxe ou l’illusion. On connaît en mathématiques le fameux paradoxe de Richard. En 1905, Jules Richard propose de définir un nombre par la propriété suivante : « le plus petit entier non définissable en moins de vingt mots ». C’est une propriété parfaitement claire et bien formée. Mais supposons que ce nombre existe (et on sera vite convaincu qu’il existe), alors…. il est définissable en moins de vingt mots puisque la phrase que nous avons utilisée possède moins de vingt mots. Comment résoudre ce paradoxe ? Evidemment en disant ce que nous entendons par « définir ». Définir suppose un langage, et ce langage n’est pas forcément notre langue vernaculaire. On serait avisé de dire : « le plus petit entier non définissable en moins de vingt mots dans le langage L (qui n’est pas notre langage usuel) ». Ainsi aura-t-on introduit un format pour résoudre le problème. Un langage particulier est un format. Mais, dit Girard, les philosophes analyticiens ne voient pas les choses de cette façon, ils croient naïvement que la logique est le langage et qu’elle n’a pas besoin de hiérarchie conceptuelle, il s’agit de réagir à l’idéalisme hégelien (« jugé trop fumeux »), il s’agit aussi de feindre théoriser sans présupposés préalables, à partir de rien, d’un « degré zéro » de la pensée alors qu’il n’y a jamais de tel « degré zéro »… Girard assimile ce mirage au « qualunquisme », du nom d’une doctrine apparue en Italie vers 1946, qui prétendait asseoir le politique sur la notion « d’homme quelconque », on parlerait sans doute aujourd’hui de populisme un peu dans le même sens : illusion qu’il peut y avoir un gouvernement du peuple ignorant les corps intermédiaires, dont on sait que cela fait le corpus doctrinaire de l’extrême-droite de Le Pen à Sarkozy. En sciences, en philosophie, en politique, les corps intermédiaires sont nécessaires, qu’on les appelle concepts, langages (au pluriel) ou partis politiques, quand on croit les éliminer, on pave le chemin vers les dictatures (dictature d’un seul format, mais qu’on essaie de rendre invisible).

Pour en revenir au début : oui, les philosophes analyticiens ont abondamment utilisé la logique mais pas plus et pas mieux que d’autres, qui ne se réclamaient pas de ce courant (Cavaillès, Granger, Vuillemin…), au contraire, ils l’ont exploitée, autrement dit se sont cachés derrière son apparente rigueur (mais toute rigueur doit être définie par rapport à un objectif) pour prétendre que leurs travaux dépassaient la philosophie classique et atteignaient une sorte de scientificité.

Publié dans Langage, Livres, Philosophie | Tagué , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Rentrée littéraire – I

cvt_continuer_4276

me voilà avec le dernier Laurent Mauvignier, un auteur que j’aimais bien. Il pouvait capter mon attention où que je fusse, dans le train par exemple (« Loin d’eux »), ou à la terrasse d’un café parisien (« Des hommes »). J’ai beaucoup aimé « Apprendre à finir » et je trouve qu’il a atteint un pic d’altitude avec « Des hommes » justement, ce récit phare sur la guerre d’Algérie. Laurent Mauvignier avait trouvé comment parler des petites gens et de leurs souffrances, savait dire que les pauvres aussi ont des histoires d’amour, des désespoirs et des crève-coeur, que ce sont eux la plupart du temps qui trinquent. Dans les guerres, sur tous les fronts, les campagnes coloniales où on leur fait jouer un rôle détestable et d’où ils ramènent des secrets dont ils ne parleront jamais sauf si des circonstances exceptionnelles se présentent.

laurent-mauvignier_871de2f257d0ce2d3c9e04e59b2f35d7

mais depuis, hélas, c’est la descente, au moins à mes yeux. « Autour du monde », déjà, m’avait énervé… J’avais l’impression qu’il s’était servi d’un catalogue d’agence de voyage. Tous les clichés étaient passés en revue, sur les croisières notamment. Dommage car l’idée était intéressante, tout situer le jour où… Oui, le jour où le tsunami avait ravagé la côte japonaise, atteint Fukushima. Lecteur naïf, je m’étais attaché dès les premières pages à cette prostituée japonaise ballottée par les flots noirs, mortels. Et puis hop, on était passé à autre chose. Mais j’étais sûr qu’on allait retrouver ces personnages du début. Eh bien non. Ils étaient perdus, définitivement perdus, remplacés par d’autres, d’autres que peut-être on aurait pu aimer si on avait pu les connaître plus longtemps, mais c’était toujours la même histoire. Il fallait avancer dans le noir. A la fin, cela nous devenait indifférent, ces hommes et ces femmes qui allaient et venaient, faisaient l’amour ou non aux quatre coins du monde. Et toujours revenaient ces thèmes, ces idées que nous savions totalement rabâchées. Même que Houellebecq aurait pu en faire autant… c’est dire.

Et puis, pour le Festival d’Avignon, il y eut « Retour à Berratham ». Je n’ai rien dit. J’ai vu le spectacle, j’ai apprécié le ballet d’Angelin Preljocaj mais le texte, je l’ai trouvé bien ordinaire, bien moyen face notamment à ce que des auteurs comme Peter Handke ont pu nous dire sur le même sujet.

Et là… « Continuer », alors là, non. Justement je n’ai plus envie de continuer. Pourtant l’occasion était belle d’écrire un grand roman. Laurent avait planté son chevalet au sein des montagnes kirghizes, encore un endroit où voyager, et sans doute, il a fait ce qu’il fallait pour réussir ce roman, je veux dire par là qu’il y est allé, là-bas, sinon il n’arriverait pas à décrire ce pays, et il doit avoir une bonne connaissance des chevaux, aussi, car comment expliquer sinon tout cet étalage de savoir à propos des belles montures qu’enfourchent nos héros pour parcourir l’espace des Monts célestes. Et pourtant, c’est raté, ça ne marche pas parce que c’est trop convenu, on s’attend à tout ce qui arrive, on pourrait réciter à l’avance ce que l’auteur va nous dire. Un petit discours sur les valeurs, une larme sur nos rêves engloutis, la saloperie des hommes, leur incompréhension vis-à-vis des femmes, la difficulté d’élever un adolescent quand on est seule, comment faire pour renouer avec lui, où l’emmener, quels sacrifices accomplir pour le « sauver » ? Tout cela est déroulé comme du fil blanc. Le fils qui s’appelle Samuel en hommage à Beckett (j’ai moi-même une fille qui s’appelle Elsa en hommage à Aragon…), les efforts que l’on fait lorsqu’on voyage en terre inconnue pour ne pas choquer les habitants, les questions que l’on se pose sur la validité des voyages touristiques (thème déjà longuement débattu dans « Autour du monde »), oui, je sais, cela fait une grande partie des conversations dans nos sociétés que d’aucuns qualifient de « boboïsées » (mot que j’abhorre, mais qui doit quand même un peu désigner quelque chose, même si vaguement…), mais les retrouver dans un roman des Editions de Minuit, cela nous déçoit. Alors on en a un peu la nausée, d’autant que ce n’est pas très bien écrit, que même au plan de l’écriture, cela laisse à désirer. Rien de plus banal que des descriptions comme celle-ci (p.130) : « Une fine bande de sable dessine comme un ourlet ; parfois elle s’ouvre et devient assez large pour devenir une plage. Tout à l’heure, les chevaux, en sortant de l’eau dont ils se seront abondamment abreuvés, avant d’aller brouter cette herbe épaisse d’un beau vert sombre et de s’y coucher, viendront s’ébattre et se rouler sur le sable ». On croirait lire une publicité commanditée par un Office de tourisme. Et plus loin : « ils seront heureux, et sans doute que Sibylle et Samuel le seront aussi – autant qu’ils le peuvent. Car depuis hier soir… » (on sent qu’il y a une épine dans le pied, un caillou dans la chaussure…). Rassurez-vous, il y a un happy end… le fils paumé retrouve l’amour de sa maman, il a juste fallu pour cela l’accident (dont il est un peu responsable) et le coma, mais ouf, non la mort, non, non la mort. Elle s’en relèvera, et lui aussi. Alors ils continueront.

***

4133ajq7lzl-_sx210_

Si on veut lire quelque chose d’original, qui nous secoue parce qu’on ne s’attend à rien de ce qui arrive, qui nous plonge dans un univers de beauté à partir d’un style tranchant et sec, précis et sans lamentation, ce n’est donc pas là qu’il faut chercher, mais du côté des éditions « Rivages », qui publient le nouveau récit de Céline Minard : « Le grand jeu ». Roman ahurissant, OVNI qui nous tombe dessus quand nous regardions ailleurs. La narratrice s’enferme en altitude dans un caisson cylindrique surplombant à moitié le vide (« placé à l’horizontale, il présente peu de prise aux avalanches, fixé pour moitié au-dessus du vide, il n’expose qu’une surface réduite à l’accumulation de la neige ») et souhaite y vivre seule pour une durée indéterminée, elle n’aura pour se distraire que les escapades vers les sommets (2871 mètres) ou bien vers des coins plus bas que son perchoir comme trois lacs qui s’enchaînent ou un jardin qu’elle cultive. Pour faire tout le roman, il n’y a que ça, ses montées à l’assaut du granit, ses explorations de vire, ses randonnées exténuantes au cours desquelles elle ne cesse de se mettre en danger. Et puis ces questions métaphysiques, omniprésentes… qu’est-ce que la promesse ? Qu’est-ce qu’une menace ? (qu’y a-t-il de commun entre la menace d’un surplomb qui risque de s’effondrer et la présence d’un homme armé, debout, au coin d’une rue, et qui vous met en joue). Est-on seul ? Est-on adapté à ce monde ? Mais de quel monde s’agit-il ? N’y aurait-il pas plusieurs mondes ? Evidemment, à broyer ainsi sa solitude à l’abri d’un tube en métal, la folie pointe son museau, mais saurons-nous vraiment s’il s’agit d’une folie ou d’une réalité tangible ? Y a-t-il d’ailleurs une nette différence entre les deux ? Première rencontre : une énorme marmotte, dont le cri strident déchire le silence. On n’est décidément jamais seul(e) il y a toujours un autre (une autre) à apprivoiser, à s’en faire un ou une ami(e) ou peut-être (mais là aussi, n’est-ce pas la même chose?) à affronter durement, dans une guerre sans pitié. La narratrice pisse sur le museau de la marmotte pour lui faire voir qui elle est, non mais.

celine_minard2

Deuxième rencontre, bien plus improbable : un tas de chiffons sur un banc le long d’une cabane qui fut propriété d’une « compagnie d’électricité de la Vallée Haute ». Ordinaire ? Mais ce tas de chiffons bouge. Il en sort ce qui ressemble à un bras, à moins que ce ne soit une branche morte, et au bout du bras, un doigt démesurément long. Vue d’en haut, la forme brille : c’est l’éclat d’un crane chauve sous le soleil. La narratrice rejoint la forme. C’est un moine. Non, attendez un peu, à y regarder deux fois, et notamment à voir l’être pisser à son tour, on constate que ce moine est une nonne. Elle parle aussi. Pour dire quoi ? Qu’elle a eu une histoire mouvementée. Un ancien général de la Chine. Elle s’appelle Dongbin. Elle picole sec. Elle vient la nuit rôder autour de la cabane métallique pour dérober des ustensiles. Ce deuxième type de rencontre est bien pire que le premier car : « je ne peux pas, personne ne le peut, ne pas prêter attention à la présence d’un humain. D’une coccinelle, d’un geai, d’un isard, d’une souris, oui, mais pas d’un humain  […] Il n’y a pas de non-relation entre humains ».

A la fin Dongbin entraînera la narratrice dans une folle envolée en équilibre sur une sangle qui joint deux sommets. Comme pour nous donner une certaine image de la vie qui ne vaut qu’à être risquée car l’ascension d’un rocher interroge la vie même : « quand je suis sur une paroi, je peux utiliser cette corde, ces pitons et ce grigri qui bloquera ma chute et maintiendra la vitesse acceptable et le juste intervalle entre mon corps et les roches au fond du gouffre. Sur quels pitons, avec quel grigri, sur quelle corde arrimer la marche d’une vie ? » (p.36).

On sort fasciné par cette lecture. La réflexion solitaire du personnage ne peut qu’ébranler nos certitudes sur notre manière d’être au monde. Sur la manière de communiquer par exemple. D’abord avec les animaux : « Les animaux n’évoluent pas sur le même plan que nous. Ils évoluent dans le même monde mais pas sur le même plan. Un cheval n’est pas idiot, d’accord ? Un cheval, on le met en joue, il vous regarde. On tire, on le manque, il sent votre balle passer dans sa crinière, il s’affole. On le laisse se calmer, on attend. On le met en joue, il vous regarde. Il ne perçoit pas la menace mécanique. Il ne perçoit que celle des corps, du vivant. Faites un geste brusque, il s’emballe. » (p. 104).

Il y aurait ainsi, au coeur du vivant, des évolutions qui se feraient dans des plans différents, ceux des humains et ceux des animaux par exemple. Mais pourquoi cela ne serait-il pas vrai aussi dans l’ordre des humains ? Ne se pourrait-il pas que les engagements que l’autre prend, ou que nous croyons qu’il prend vis-à-vis de nous, que nous lui faisons endosser en quelque sorte, n’en étaient pas pour lui, ou que ses vrais engagements, il les prenait vis-à-vis d’un être imaginaire, qui n’a rien à voir avec nous, que nous ne savons d’ailleurs même pas percevoir ? Alors cela expliquerait qu’il y ait si peu de promesses tenues dans le monde (pour revenir au thème de la promesse, cher à Céline Minard), je veux dire par là que même les promesses d’un regard s’évanouiraient n’étant que rarement honorées.

Alors tout un pan de la théorie des actes de langage (Austin, Searle…) s’écroulerait.

Céline Minard semble ne pas dire autre chose quand elle écrit :

Est-ce que la sagesse serait de supporter sans amertume ni tristesse que la promesse implicite de la relation humaine ne soit pas tenue ?

Mais ce livre est aussi drôle, jetant un regard sans concession sur nos motivations ultimes comme celle qui ici peut bien pousser la narratrice à rechercher la solitude : ne serait-ce pas, dans le fond, qu’une histoire de « se protéger » : « j’ai investi – dit-elle (p. 103) – cet environnement et ces conditions qui me permettent de n’être pas dans l’obligation de croiser tous les matins un ingrat, un envieux, un imbécile », pour en arriver à : « Est-ce que la paix de l’âme, c’est devenir agile et con comme une poule ? ».

Finalement, s’interrogeant sur l’entreprise même qui consisterait à se mettre à l’écart :

Si s’éloigner des humains c’était céder à l’affolement ? Refuser de prendre le risque de la promesse, de la menace . Refuser de le calculer, de le mesurer, de s’en garder. Si la retraite (le retirement), c’était jeter le risque du côté du danger, définitivement ? Si c’était choisir la peur, la panique, se choisir un maître ? Se laisser dévorer par la promesse et la menace, sans même qu’elles s’annoncent ? A quelle distance une relation humaine n’est-elle qu’un risque ? A quelle distance est-elle inoffensive ? (p. 124) (c’est moi qui souligne).

Y a-t-il un dialogue possible entre les livres ? « Le grand jeu » a-t-il quelque chose à dire à « Continuer » ? ou bien les livres vivent-ils tous, eux aussi, dans des mondes ou sur des plans différents ? On serait tenté de croire cette dernière proposition, et pourtant nous pourrions essayer de les faire dialoguer, ainsi à la certitude de Mauvignier qu’il y a toujours un « sauvetage » possible, répondrait le constat plus lucide de Céline Minard : « La liberté est là : on ne sauve personne. Il n’y a personne à sauver. Aucune rancune à avoir envers le ruisseau qui ne se détourne pas, envers la nonne qui ne tend pas sa main, qui ne descend pas te repêcher cassée sur ton rocher pointu, qui ne te tire pas du vide » (p. 139).

C’est ainsi que ce petit livre, passionnant dans sa forme, s’avère un immense livre de philosophie.

Est-ce que se gouverner soi-même, c’est nécessairement gouverner les autres ? (p. 118)

Et si la retraite n’était pas du tout, au fond, une réponse sauvage mais une erreur de calcul, un calcul erroné ? Si se retrancher c’était s’enfermer avec un ingrat, un oublieux, un imbécile ?

Est-ce que la paix de l’âme, c’est devenir agile et con comme une poule ?

Publié dans Livres | Tagué , | 3 commentaires

Le Créateur et/ou la science ?

Dieu-selon-Klee

Le Créateur, selon Paul Klee

Il y a bien un moment où, à force d’écrire, et de lire, sur les blogs ou ailleurs, on rencontre la question de Dieu et où on a à se débattre avec elle. Récemment, deux lectures m’ont conduit à ce constat, celle d’un article paru sur le blog « Métaphysique, Ontologie, Esprit » de François Loth, et celle de la réédition d’un court texte de Simone Weil, déjà paru dans le volume « La condition ouvrière » coordonné et présenté par mon voisin et ami Robert Chenavier, « Conditions premières d’un travail non servile » (dont je parlerai une autre fois).

Je ne suis pas croyant. Cela veut dire sans doute : je ne suis pas croyant en Dieu, car évidemment, je crois en plein de choses, le Verbe, l’Amour, la Connaissance… Notez qu’il suffit souvent de mettre une majuscule à des mots pour obtenir des entités en quoi l’on puisse croire, c’est facile, et preuve que dans tout cela, c’est quand même le langage (pardon : le Langage) qui domine…

L’article de François Loth traite des rapports entre science et religion. Il part de l’observation qu’il existe au moins deux attitudes parmi les philosophes et en particulier les philosophes analytiques (dont la plupart sont anglo-saxons), l’une qui consiste à dire que science et religion peuvent (et doivent?) collaborer, et l’autre à soutenir que ce sont deux voies parallèles bien distinctes et qu’il vaut mieux les tenir séparées. François Loth lui-même est de ce second avis. Je me risquerai à dire, quant à moi, qu’il en existe peut-être une troisième qui reviendrait à dire que la religion n’est tout simplement pas une voie valide (vers la connaissance). Malheureusement, cette dernière attitude semble, par les temps qui courent, peu recommandée, voire peu recommandable. Le vent religieux souffle si fort que qui se proclamerait athée se verrait immédiatement mis au pilori : il serait un infâme esprit terre à terre, un qui n’aurait rien compris voire un adepte du matérialisme grossier…

Or, être athée signifie juste que l’on ne croit pas qu’il y ait un Dieu personnifié créateur de toutes choses et de l’Univers en particulier. Albert Einstein écrit au rabbin Goldstein de New York en avril 1929 : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains ». Encore doit-on dire que le « Dieu de Spinoza » est appelé ainsi parce que certaines traductions de l’oeuvre l’ont décidé. Giuseppe Rensi, grand commentateur du philosophe hollandais, faisait remarquer que l’expression « Dieu » chez Spinoza pouvait aussi bien être remplacée par « l’Etre » ou par « la Nature ».

Albert-Einstein

Mais revenons aux rapports entre science et religion. L’une des raisons majeures pour lesquelles on peut envisager une collaboration entre elles réside dans le fait que l’hypothèse de Dieu apporterait une explication finale à ce que la science tenterait laborieusement d’expliquer en termes d’observations, d’hypothèses et de théories (Loth reprend à Richard Swinburne cette phrase : « Je postule un Dieu pour expliquer ce que la science explique ; je ne nie pas que la science fournisse des explications mais je postule Dieu pour expliquer ce que la science peut expliquer »). De fait, Copernic et Newton pensaient que Dieu était bel et bien nécessaire pour apporter l’ultime explication au mouvement des planètes et à la théorie de la gravitation. Jusqu’aux périodes récentes (XXème siècle) la découverte des lois physiques pouvait passer comme une confirmation de la présence divine : pour que l’Etre humain (supposé créé à l’image du divin) puisse ainsi décoder, dans l’univers, des lois tendant vers une harmonie au point que l’on finisse par penser que l’on en aurait bientôt fini avec l’explication du monde, il fallait bien qu’à la fois une présence divine ait créé cet ordre et ait doté son image humaine des outils conceptuels aptes à le refléter. Il faut attendre les décennies récentes pour que la foi dans la science triomphante s’estompe et que l’on se rende compte que plus on avance dans la découverte des propriétés insoupçonnées de la matière et du cosmos, plus les mystères s’épaississent et plus notre ignorance apparaît abyssale. La part de la matière que nous connaissons se réduirait à seulement 5 % et les physiciens d’aujourd’hui se révèlent bien en peine de choisir entre les différentes théories cosmologiques qui s’offrent à eux : doit-on parler de gravité à boucles, de cordes ou de super-cordes (voir ici un article sur le sujet)… Plus rien n’est lisible au premier degré dans l’Univers. Le chaos règne. Un chaos bien incompatible avec l’hypothèse selon laquelle un Dieu personnifié aurait pu être à l’origine de tout et aurait donné à l’humain les dispositions lui permettant de tout découvrir…

cordes-kaluza

des cordes?

Alors on se rabattra sur d’autres idées : Dieu serait là, mais par définition lointain et impénétrable (à quoi bon alors croire en son existence ?). On s’étonnera alors d’autant plus que des auteurs comme Alvin Plantinga (un sérieux métaphysicien, adorateur des mondes possibles mais aussi convaincu de l’existence de Dieu et partisan de la théorie du dessein intelligent) s’en remettent au Dieu chrétien, personnifié et créateur (et non à un Dieu qui serait seulement une super-puissance mystérieuse mais indépendante de nos points de vue subjectifs). On ajoutera d’ailleurs : comme si les autres versions de la même idée n’étaient pas aussi valides, comme s’il n’apparaissait pas évident que, bien entendu, un austère professeur de philosophie blanc et protestant irait choisir comme modèle déterminant à la base de sa métaphysique le Dieu qui est celui de sa propre religion… Mais ne persiflons pas, si Plantinga et quelques autres pensent que l’axiome « Dieu existe » est nécessaire à la science, c‘est que, pour eux, cet axiome en quelque sorte « suture » la somme des théories scientifiques. S’étonnera-t-on que la théorie de l’Evolution ait conduit à des formes de vie aussi élaborées que, par exemple, la vie humaine ou bien même simplement ce qui nous émerveille chaque jour, depuis les comportements des abeilles jusqu’aux rites funéraires des éléphants ? cela s’expliquera bien sûr par la présence d’un Dieu guidant ces évolutions. Stephen Jay Gould et d’autres ont pourtant montré que ce n’était que pour un observateur en bout d’évolution que celle-ci pouvait apparaître comme prodigieuse et en quelque sorte « guidée » : la trajectoire aurait pu être toute autre, et nous n’en aurions rien su, nous aurions même pensé qu’elle était « la plus naturelle ».

Pour être honnête, on doit reconnaître que ces philosophes théistes nous conduisent à réfléchir sur certains points de l’épistémologie contemporaine. Ils cherchent en effet à expliquer ce qu’il faut bien avouer que la théorie de l’évolution n’explique pas, ou mal. Ils diront par exemple, comme le mentionne François Loth dans son billet que « la théorie aveugle de Darwin ne nous permet pas de considérer que nos facultés rationnelles et perceptuelles sont fiables et par conséquent que nos théories nous offrent la possibilité de décrire la réalité. En effet, si l’on en croit l’explication naturaliste que les croyances sont des états du cerveau que la sélection naturelle a mécaniquement favorisés puis renforcés dans la mesure où elles ont contribué à la survie de leurs porteurs, cela n’apporte pas les moyens de justifier de leur fiabilité ». En effet, et c’est quelque chose de troublant, que je me souviens avoir lu récemment dans un autre contexte : un professeur de sciences cognitives de l’université d’Irvine, Donald D. Hoffmann, montrait éloquemment que ce que nous percevons en général n’a (peut-être) rien à voir avec la réalité. Et pour cela, il prenait plusieurs exemples. L’évolution, sous la forme de la sélection naturelle, n’est orientée que vers la perception de ce qui nous est utile dans notre environnement. Techniquement parlant, elle est guidée par l’optimisation de fonctions de « fitness » ( = aptitude, convenance) et non de vérité. Si pour l’organisme, il y a une nette préférence à distinguer entre rouge et vert, l’organisme distinguera le rouge du vert et il fera peu de cas des autres différences pouvant survenir, comme la taille, la quantité ou autre chose. Nous savons bien que notre système perceptif distingue des couleurs et des formes autour de nous qui constituent pour nous la réalité pertinente, celle grâce à laquelle nous pouvons nous orienter, or nous savons aussi que derrière ces formes et ces couleurs il y a des mécanismes physiques autrement plus « réels » comme les mouvements d’atomes et les longueurs d’onde, que, eux, nous ne percevons pas (et heureusement, car qu’en ferions-nous?).

« That’s the key idea. Evolution has shaped us with perceptions that allow us to survive. They guide adaptive behaviors. But part of that involves hiding from us the stuff we don’t need to know. And that’s pretty much all of reality, whatever reality might be. If you had to spend all that time figuring it out, the tiger would eat you ».

lead_960

Donald D. Hoffman

Tout ceci donc fait peu de cas de la vérité vue comme correspondance entre le monde et les descriptions que nous en donnons. Ici intervient alors l’argument massu des théistes : si vous voulez que tout ceci ait à voir avec la vérité, alors il faut qu’un Dieu soit là pour vous en offrir la garantie ! Et en effet, ainsi, la boucle est bouclée : Dieu nous donne un monde à voir, la sélection nous pousse à ne voir que ce qui importe à notre survie, mais fort heureusement, Dieu est là pour nous garantir que cela coïncide avec la réalité. Sans Lui, nous n’en saurons jamais rien. Reconnaissons que l’argument est fort et que nous ne pouvons le vaincre qu’en réduisant considérablement nos prétentions à la vérité. Mais c’est bien pour cela que la logique contemporaine tend de plus en plus à écarter le concept de vérité (insistant davantage par exemple sur les notions de preuve ou de normalisation). Il semble possible en fait d’avoir un point de vue ascendant sur la science (et non descendant comme le serait une théorie basée sur le réalisme métaphysique), évidemment il ne conduit pas à des assertions de vérité absolue, mais à des constructions qui nous font approcher le réel au sens où celui-ci n’est jamais que ce qui résistenos tentatives, à nos pensées), des constructions qui, il faut bien le dire, nous aident aussi à vivre (même la physique quantique nous aide à vivre puisqu’elle nous aide à trouver une cohérence dans ce que nous pouvons percevoir de la matière). Bien sûr, nous ne percevons et concevons que ce que nos facultés et notre entendement nous permettent de percevoir et de concevoir. Cet ensemble constitue notre monde. Son extension maximale est couverte par ce que nous permettent de concevoir les mathématiques, nos mathématiques (dont le pouvoir de description, c’est-à-dire le langage, excède nettement notre sens commun). Un Dieu qui nous permettrait de dire qu’en plus, tout cela est vrai c’est-à-dire conforme à la réalité, et avec la certitude que notre monde est le monde peut bien sembler, sous cet angle, parfaitement superflu (tout juste une idée consolatrice, voire régulatrice). 

after Unknown artist, line engraving, late 16th century

Anselme de Canterbury

Ajouter un axiome à une théorie est presque toujours un aveu d’échec : c’est qu’on n’a pas été capable d’en prouver le contenu à partir des axiomes déjà admis. Un axiome trop puissant fait perdre à une théorie son intérêt. Encore faut-il évidemment que cet axiome soit cohérent avec le reste. Il ne fait pas de doute que l’axiome « Dieu existe » est cohérent : de même qu’il n’existe aucune preuve convaincante de l’existence de Dieu, il n’en existe pas non plus de sa non-existence, mais il est trop puissant, puisqu’on a la liberté d’inclure dans Dieu toutes les bonnes propriétés qui nous conviennent. Rappelons que c’est ainsi d’ailleurs que Saint-Anselme prétendait prouver l’existence ; puisqu’il est possible de concevoir un Etre plus grand que tous les autres au sens où il possède toutes les qualités, il serait impossible qu’il ne possède pas la plus précieuse de ces dernières à savoir celle d’exister, ce à quoi on répond en général que l’existence n’est justement pas un prédicat. Autrement dit, l’argument d’Anselme est fauxCe qui n’a pas empêché le grand Kurt Gödel de le reprendre en cherchant à l’améliorer (cette obsession à prouver l’existence de Dieu n’étant sans doute pas pour rien dans sa paranoïa suicidaire, soit dit en passant). Sa « preuve » repose sur la logique modale et un certain nombre d’axiomes et de définitions parmi lesquels : « x est divin (et on note G(x)) si et seulement si x contient comme propriétés essentielles toutes les propriétés qui sont positives et seulement celles-ci ». Mais le fond du raisonnement reste le même que celui d’Anselme et en faisant varier de peu les axiomes on arrive tout aussi bien à la conclusion inverse...

godel

Kurt Gödel

Nous sentons bien que ce qui anime ce courant de pensée (mais aussi d’autres courants) est cette absolue nécessité qu’aurait l’espèce humaine d’acquérir des certitudes. Comme si des certitudes étaient atteignables, comme si la sagesse ne nous commandait pas de nous résigner à un savoir toujours en déplacement, mouvant et ne reposant sur aucun fondement définitif. Ils l’ont appris à leur dépens, les mathématiciens du XIXème et du début du XXème (Russell et bien d’autres) : le fondement de la connaissance, c’est la connaissance elle-même (un peu comme, dans un autre ordre, le Bouddha nous dit : « il n’y a pas de voie vers le bonheur, le bonheur est la voie »).

noway

Publié dans Religion, Science | Tagué , , , , , , | 3 commentaires

Un voyage d’il y a dix ans

C’est avec émotion que j’ai retrouvé nos photos de Katmandou, moi qui croyais les avoir définitivement perdues suite à une manoeuvre involontaire sur un vieux Mac. Elles étaient sur des « Memory Sticks » nichés dans un coin de tiroir. J’étais d’autant plus triste de les avoir perdues que je sais maintenant que tout ce qu’elles représentaient n’existe plus ou sous forme de tas de briques et de moellons, on me dit que ce sera peut-être reconstruit, oui mais quand ? Et n’y a-t-il pas d’autres priorités que reconstruire des bâtiments archéologiques ? Mais c’était si beau. Et ces silhouettes entr’aperçues sur ces clichés, d’hommes en doti ou de femmes en sari, que sont devenus ceux et celles dont elles sont les ombres, quelle souffrance et quel labeur ponctuent leurs jours, s’ils sont encore en vie ? La photo en voyage est toujours un problème : doit-on ou ne doit-on pas en faire ? Je lisais récemment sous la plume d’André Bucher, l’écrivain-paysan drômois, qu’il était vain de photographier les animaux dans la nature, par exemple, parce que cela coupait le lien nécessaire entre le promeneur et son environnement. André Bucher se demandait à quoi correspondait cette manie, comme si nous voulions à tout prix mettre notre patte sur la nature, assurer sur elle, au moment où elle nous surprend, le pouvoir ultime de la contrôler quand même. Mais l’être humain est ainsi fait qu’il souhaite surtout inscrire dans la durée ce qui le touche une fois, éterniser les moments de grâce. Doit-on lui en vouloir ? Les librairies et les vide-greniers sont pleins de livres de photographies souvenirs qui nous enchantent, telles que si personne n’avait songé à les prendre, nous en serions privés à tout jamais. Eh bien, tant pis, direz-vous peut-être, on ignorerait ces paysages, ces rues, ces habitants comme nous ignorons de toutes façons paysages, rues et habitants des temps où la photo n’existait pas. Mais voilà, la photo existe. Nicéphore Niepce nous a, à tout jamais, doté de cette capacité dont nous rêvions : fixer pour un peu de temps au moins (le temps que le cliché se détériore, que les albums ne soient pas perdus) l’instant d’émotion pour lequel nous vivons.

bakhtapur-poteries1

Au moment où je prenais ces photos du Népal, j’avais en tête celles qui avaient déjà été prises par d’autres voyageurs plusieurs années et même plusieurs dizaines d’années auparavant, par exemple celles de Bakhtapur que m’avait montrées mon beau-père qui avait fait le même voyage que nous dans les années quatre-vingt, autrement dit vingt ans avant et, au retour en France, je me faisais un malin plaisir de les comparer. Evidemment, les siennes reflétaient un temps révolu. Le modernisme s’était emparé de ces rues, on trouvait du coca-cola et des boutiques de souvenirs là où, en ce temps-là, il n’y avait rien que de pauvres échoppes. Mais ces différences qui me semblaient importantes aujourd’hui me semblent peu de choses face à l’absence.

C’était en mai 2006. Nous étions partis faire le trek du Khumbu, dont le but final est le sommet du Kala Pattar, plus de 5000 mètres, face à l’Everest (but que seule C. atteindra puisque je l’avais attendue seul et toussant au fond d’un lit à l’ultime refuge, celui de Gorak Shep). J’avais eu beaucoup de difficulté car je ne m’attendais pas à ce que les sentiers fussent autant recouverts de glace, et le vent si glacial aux détours des chemins (d’où ma toux et ma fatigue). Lorsque nous avions embarqué à destination du Népal, nous étions un peu inquiets : les journaux n’annonçaient-ils pas la révolution ? De fait, à l’escale obligée de Dubaï, les unes des journaux montraient les manifestations violentes et les palais en feu. A notre arrivée, c’était le couvre-feu, toutes les boutiques avaient le rideau baissé. Les taxis et autres transports étaient en grève, sauf les « taxis pour les touristes », c’est pourquoi le notre arborait fièrement une pancarte, et après une nuit d’hôtel, nous ne pouvions faire mieux que rejoindre l’aéroport de nouveau en taxi pour prendre un de ces fameux Dornier (avions spécialisés dans les ascensions montagneuses et les passages de cols) qui décollent toutes les demi-heures, le matin, à l’assaut de l’Himalaya pour se poser à Lukla (il en est de nombreux qui s’écrasent, chaque année, le savoir n’est jamais rassurant). Le petit aéroport de Lukla donne des frissons: l’unique piste est à flanc de montagne, donc très en pente. Dans le sens de l’atterrissage, elle se termine par un mur de béton avant lequel le pilote doit avoir donné un sérieux coup de manche à balai sur la droite pour que l’avion se gare sagement devant les vitres de la salle d’attente. Sinon, gare. L’histoire raconte que le vol inaugural se termina tragiquement par un aplatissement contre ce mur. Il y eut des morts, dont l’épouse et l’un des enfants de Sir Edmund Hillary lequel attendait sa femme dans l’aérogare (1975). Ensuite, après ce terminal aérien plein de suspense, c’est une enfilade de guest-houses : tous les candidats à l’ascension de l’Everest font escale ici. Le trek part gentiment, dans la forêt, cherche à joindre Namche Bazar, qu’on ne quitte pas sans une visite à son cimetière d’hélicoptères (souvent russes) qui garde mémoire des sauvetages ratés et des approvisionnements échoués, puis les divers refuges qui ponctuent le parcours, comme à Tengboche, Phangboche, Dingboche, … Le froid était particulièrement sévère cette année-là. Le soir à la veillée, les convives n’avaient d’autre choix pour avoir un peu de chaleur que se coller au poêle central du chalet, qui n’avait souvent pour combustible, une fois le bois épuisé, que le plastique de bouteilles vides. Je me souviens d’un groupe d’Italiens qui se divisait en pro- et anti- Berlusconi, mais même les pro n’étaient pas mauvais… l’un d’eux, navré de me voir si atteint par la toux, me fit même cadeau de sa ration de cognac qu’il gardait jalousement dans une mini-outre en plastique depuis son service militaire. Ce trek n’est pas une boucle, c’est un aller-retour. On pourrait penser le retour moins dur, mais il l’est presque autant, tellement le chemin suivi n’arrête pas de monter et de descendre… A la halte de Pheriche, le brouillard endormait totalement la vallée, le refuge ne contenait que nous et était tenu par une famille tibétaine avec un bébé de quelques semaines qui disparaissait dans un couffin, chat miaulant que l’on voyait à peine et sur lequel, si l’on n’y prenait pas garde, on pouvait poser négligemment son chapeau ou sa doudoune. Au dernier refuge avant Lukla, notre guide me promit pour m’encourager un bon steak frites, un steak de yak ! A l’arrivée à Lukla, un incendie avait ravagé plusieurs guest-houses, heureusement pas la nôtre où nous avions déposé nos passeports et billets d’avion.

Journée de repos bien méritée. Un ex-GI qui avait fait le parcours en trois fois moins de temps que nous, nous souriait en écoutant Charlie Parker.

Les photos de ce trek semblent avoir été bel et bien perdues, irrémédiablement perdues. Sauf trois, dont deux qui nous représentent, C. et moi, face à l’Ama Dablam et celle-ci qui doit être, à ce qu’il me semble, une vue du Nuptse (mais un lecteur plus avisé peut-être me corrigera si ce n’est pas le cas).

DSC01867

C’est après que nous pûmes un peu visiter Katmandu et Bakhtapur, visites que les photos retrouvées racontent.

bakhtapur

femme-en-sari

pashupatinat

Certaines photos, comme souvent, ont une histoire. Nous étions émerveillés par Pashu Patinat, lieu sacré de l’hindouisme au même titre que l’est Bénares et nous restâmes de longues heures au bord de la rivière, face au temple où se faisait une crémation. Le lieu est un cimetière, bien entendu et c’est là évidemment que la question de la prise de vue refait surface avec acuité. Il arriva qu’en voulant prendre des photographies du lieu, je pris aussi en photo une procession qui accompagnait un père portant dans ses bras le petit cadavre emmailloté d’un enfant mort. J’eus honte de cette inattention et longtemps j’ai attribué la perte de ce rouleau à un acte manqué que j’aurais commis en voulant supprimer ce souvenir. En tout cas, nous étions restés si longtemps en ce lieu que je me souviens que le chauffeur ne nous avait pas attendus, mais ce n’était pas grave, on marchait dans Katmandou comme on marche dans Delhi, dans Rome ou dans Paris, c’est-à-dire sans y faire attention. Aujourd’hui, c’est peut-être différent.

Notre hôtel était dans Thamel. Je me souviens des échoppes très seventies qui vendaient de l’herbe et de vieux CD de Cat Stevens et de Grateful Dead.

A la fin du voyage, je crois que le roi avait fini par être déposé, on était allé chercher un très vieux premier ministre capable d’assurer l’intérim et nous avions dîné chez le propriétaire de l’agence par laquelle nous avions eu notre guide. Je me souviens que sa femme charmante m’avait donné un remède miracle pour enfin soigner ma toux.

fleurs-Kathmandu

Publié dans Photographie, Souvenirs, Voyages | Tagué , , , , , , , , , | 9 commentaires

Lac de Fenêtre

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Omble

Omble errant
qui n’a pour vie que
l’eau
oubliée des carpes
orphelines

où t’en vas-tu
parsemant d’écume
la robe transparente
des lacs anciens ?

Omble
dont on ne voit que l’ombre
de cristal

dans l’onde
d’un reflet.

Publié dans Montagne, poésie | 4 commentaires

L’origine de la poésie

890275-nobel-litterature-bonnefoyL’écharpe rouge, dernier livre paru d’Yves Bonnefoy, peu de temps avant sa mort, reprend sans en avoir l’air – puisqu’il se donne a priori comme un récit, ou plutôt, comme il est dit, une « idée de récit » – les grandes lignes de sa réflexion sur la poésie et, par-delà la poésie, le langage. Imprégné de psychanalyse pourrait peut-être dire un lecteur peu attentif, mais ce n’est pas tant de psychanalyse qu’il s’agit que d’une parole qui lui est parallèle, qui en reflète parfois certains thèmes mais qui les traite d’une façon propre, ainsi par exemple du complexe d’Oedipe et de ce que Bonnefoy nous en dit vers la page 65. Ce n’est pas tant qu’il réfute la construction freudienne, il veut simplement la compléter ou bien en donner un équivalent sous une autre forme, laquelle nous éclaire, nous qui étions trop habitués à cette histoire. Tellement que cela ne nous faisait plus rien de l’entendre et que nous étions prêts évidemment à l’admettre sans que cela ne nous fît quoique ce fût, certainement pas en tout cas l’apport de cette lueur que les mots d’Yves Bonnefoy tout à coup apportent. Rappelons donc de quoi il s’agit. Bonnefoy retrouve dans un vieux secrétaire que lui a légué son grand-père maternel, un dossier contenant un texte inachevé dont la première mouture date de 1964, c’est un classeur de toile jaune contenant ce qui se présente initialement comme un poème, puis qui, au cours de plusieurs tentatives deviendra de la prose, avant que finalement le texte demeure inachevé au fond d’un tiroir jusqu’à ce qu’il soit repris puis terminé dans les tout derniers temps de la vie du poète. Il est question, dès les premières versions, de plusieurs « objets discursifs » qui font des entrées successives : un homme déjà vieux, une Danaé dans une pluie d’or, une fille jacinthe (qui disparaitra dans les autres versions), une enveloppe vide, mais refermée, un nom, une adresse à Toulouse, un autre homme, rencontré une seule fois, et qui porte, déployée d’une épaule à l’autre, une écharpe rouge. Et plus loin ces mots :

Partir,
Prendre le premier train pour Toulouse,
comprendre que derrière
Ce souvenir un autre se dérobe,
une jeune fille, en effet, n’entrait-elle pas
Dans la salle où bientôt il ferait nuit,
Ne tenait-elle pas dans ses mains, ah, pourquoi,
une écharpe me disait-elle…

Bonnefoy part alors à la recherche de ce qui peut bien se trouver derrière ces objets et ces personnes comme on va à la recherche de la signification latente d’un rêve. Comme toujours en pareil cas, il lui faut surmonter les pistes trop faciles et les craintes que l’on éprouve à l’idée de découvrir une vérité qui se dérobe et que l’on ne voudrait peut-être pas connaître. De fait, évidemment, il lui apparaît bien vite que cet homme déjà vieux c’est lui-même, l’autre homme, celui qui porte l’écharpe rouge est son père et la jeune fille, bien sûr, qui entre « dans la salle où bientôt il fera nuit », sa propre mère. Ainsi à plus de quatre-vingt-dix ans, à une courte encablure de sa fin de vie, le poète interroge enfin ce que fut son rapport à ses parents et surtout à son père et en quoi, finalement, était inscrit très tôt dans ce rapport son destin d’écrivain et plus même : de poète.

Cet homme, à Toulouse, qui a laissé son adresse, sur une enveloppe vide, à quelqu’un qui en retrouve le souvenir, c’est mon père, et s’adressant à moi : car je suis « cet homme déjà vieux » qui veut mettre de l’ordre dans son passé. Quant à l’écharpe rouge que lui et moi voyons chacin s’éployer sur le coeur de l’autre, c’est ce qui nous unit, d’une façon à la fois invisible et essentielle, c’est la paternité et la filiation, ce que l’on appelle le lien du sang. (p.41)

Or ce père, par quoi se distingue-t-il si ce n’est par son silence : « le plus troublant de mes souvenirs, c’est mon souci quand j’avais dix ans, douze ans, du silence de mon père ». Il faut dire ici que Marius Elie Bonnefoy, « que l’on n’appelait jamais qu’Elie » était originaire du Lot, du côté de Villefranche-de-Rouergue et de Rodez, de famille modeste (son père était aubergiste), ayant appris le métier de maréchal-ferrant, puis de chaudronnier, ce qui lui permit de trouver de l’emploi aux chemins de fer. Clermont-Ferrand, Monluçon, Tours (où naquit le petit Yves). Un ouvrier donc. Alors que la mère, elle, avait eu la chance de naître de père instituteur, voire même directeur d’école, et elle aurait pu sans doute le devenir elle-même bien que ce sort fût finalement réservé à sa soeur et qu’elle-même trouvât à s’engager comme infirmière formée dans une école bâtie sur le modèle inventé par Florence Nightingale en Grande Bretagne. Alors, lorsque les fiançailles furent arrangées et que l’on présenta les deux futurs époux l’un à l’autre dans un mémorable banquet, il y avait une légère discrépance sociale entre lui et elle, mais lui sut faire bonne figure, montra sa hardiesse au cours d’une scène où il refusa le repas préparé, préférant promettre à sa future de bien simples oeufs sur le plat. Néanmoins, il préférait rester silencieux, même et surtout « dans ces moments où il fallait s’exclamer et rire ». Le petit garçon souffre de ce silence. Sans doute ne sait-il pas trop quel parti prendre, du père ou de la mère. Tous les petits garçons, bien sûr, sont en rivalité avec leur père et aimeraient avoir leur mère pour eux seuls, nul doute que le petit Yves dut sentir cela, mais en même temps il en ressentit probablement une grande culpabilité à cause jsutement de cette situation asymétrique entre ses deux parents. Le père était à plaindre (d’autant qu’il souffrait de diabète et mourut finalement assez vite). C’est ici qu’apparaît le passage capital, celui où le poète s’interroge sur le sens qu’a eu pour lui le complexe d’Oedipe : « je sais bien ce que les psychanalystes disent du complexe d’Oedipe, de la rivalité du fils et du père, des poussées d’hostilité meurtrière de l’un à l’égard de l’autre, des effets de ce rapport tout ambivalence dans la vie consciente et inconsciente de l’enfant qui va en rester prisonnier, voué quelquefois à de durables aliénations, pire, même, à un sentiment de culpabilité plus ou moins intense ». Mais c’est pour remarquer aussitôt qu’il existe un tout autre sentiment aussi, lequel ne s’origine ni du corps ni des pulsions, mais « des conflits inhérents à l’emploi des mots ».

De quoi s’agit-il ? D’un événement qui a lieu au plus intime de la parole, et dont les conséquences se marquent à tous niveaux et tout instant de la vie. Les mots sont naturellement désignatifs, ils peuvent faire venir à l’esprit un souvenir de la chose en son immédiateté, et aussi et de ce fait même en son unicité, sa présence pleine, indécomposée. Mais pour la réflexion et l’action il faut bien percevoir dans cette présence première des aspects sur lesquels on prendra appui pour les comparer à d’autres dans d’autres choses, et ce sera lui substituer des montages de tels aspects, représentations abstraites, partielles, qui feront perdre contact avec ce qui se joue au plan où encore la chose est une : une existence alors, en son lieu, en son instant, en son infini, en sa finitude. (p. 66)

Il se trouve qu’en général c’est le père qui est porteur de ce langage que l’on qualifiera de « dénotatif » au sens où les mots y sont réduits à la dimension conventionnelle de désigner une chose comme l’on met une étiquette à une chose et non comme on laisserait au mot la somme des aspects et connotations qui renverraient immédiatement, « naturellement » à une chose que l’on désigne. L’enfant qui naît au langage, on lui dit : « vois, c’est ta maison, vois, une fleur » et, comme le dit Yves Bonnefoy « il voit, d’un coup, faisant corps avec toutes ces autres vies », mais avec l’éducation, il entre dans l’usage conceptuel du langage, il apprend à associer aux mots des représentations abstraites, s’opère pour lui ainsi une séparation entre l’ordre des mots et celui des choses, au terme de laquelle les liens entre mots et choses ne sont plus que de petits traits comme on en voit sur les livres du primaire où l’enfant est prié de relier un mot encadré à un dessin qui représente un objet, par exemple « pomme » est relié au dessin d’un beau fruit rouge dont on présume que c’est une pomme et ainsi de suite. En quoi le père est-il lié à cette opération de séparation ?

Mais qu’est-ce alors que le père sinon celui qui rentre le soir de ce dehors encore inconnu, avec dans son discours une autre façon de dire, de vivre ? Le travail qu’il fait l’oblige à l’emploi de la pensée conceptuelle, il doit en parler l’abstraction, ses mots le privent d’avoir avec l’arbre proche, ou la barrière grinçante sur le chemin, ce rapport d’immédiateté qui est à la fois toucher, voir, respirer, sentir. Et quelle que soit l’affection que le petit enfant éprouve pour lui, ne sera-t-il pas pour celui-ci, qui s’inquiète, l’intrus dont il faut craindre qu’un jour il ne mette fin à son être au monde d’à présent ?

Et oui, le père est porteur à l’égard de l’enfant d’un autre usage du langage et lorsque l’enfant est particulièrement attaché au premier usage, qu’il sent très fortement cet écart qu’il doit subir pour entrer dans ce défilé austère du discours conceptuel (et que sera-ce alors quand il faudra se plier aux mathématiques!), alors il peut se passer qu’il garde en lui une nostalgie de ce premier usage et que peut-être, plus tard, cela explique qu’il devienne poète.

Je ne m’étends pas plus sur ce beau livre, ce que j’en dis ici ne tient que quatre ou cinq pages, par rapport à un approfondissement du travail de poète qui en fait plus de deux cents, mais à mon avis, ce sont les pages capitales, qui nous éclairent à la fois sur l’origine de la poésie et sur le rapport que nous mêmes sans doute entretenons, à la fois vis-à-vis du père et vis-à-vis du langage.

Publié dans poésie | Tagué , | 4 commentaires

Picasso ultime et intime


OLYMPUS DIGITAL CAMERA

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Exposition exceptionnelle chez Leonard Gianadda à Martigny : l’ultime période de Pablo Picasso, un hommage à Jacqueline, sa dernière compagne. On peut, après tout, ne pas aimer Picasso, y trouver outrances, déformations excessives, généralisation d’une méthode de larges à-plats et de traits épais. Il paraît même que cette dernière période a mal été reçue par une certaine critique, principalement anglo-saxonne qui voyait là, carrément, une preuve de sénilité… comme si on pouvait être choqué par un déferlement de sexualité de la part d’un vieillard. D’autres grands maîtres, avant lui, pourtant, avaient laissé se déchaîner la passion du corps, d’autant que cette passion s’exacerbe lorsque le corps justement nous échappe, on citera Titien, Renoir… A-t-on dit chaque fois que c’était la période d’excellence de ces maîtres ? Les nus un peu trop roses et luisants, un peu boudinés, aux lèvres trop rebondies et aux chairs trop blondes de Renoir ne sont-ils pas encore parfois fustigés, dénigrés, montrés du doigt comme de la mauvaise peinture ? Et les nus du Titien sont un peu flous comme si le peintre n’avait voulu se concentrer que sur la matière, la pulpe dorée des chairs. Et pourtant quelle émotion quand un artiste dépasse ainsi son art et qu’on a le sentiment qu’au point où il se trouve, c’est-à-dire si proche de la mort, il n’a plus rien à faire des convenances ni de l’admiration des esthètes : il veut aller jusqu’au bout de lui-même, c’est tout. Atteindre quelque chose de non encore atteint, comme le dit Picasso à Pierre Daix lorsque celui-ci découvre un des derniers autoportraits, celui qui représente Picasso avec les yeux exorbités comme s’il venait de découvrir un secret qui a encore échappé à tout le monde, alors que comme Daix le laisse entrevoir, ce qu’il a vu c’est sans doute la Grande Peur, telle qu’elle est apparue quand on a frôlé de si près la mort (peut-être un AVC survenu au cours d’une nuit). A ce moment-là en effet, la technique, l’art savant, l’application peuvent disparaître. Au bénéfice d’une seule chose : l’élan, la passion dévorante. On ne perdra pas de temps à polir sa toile, il faut que la peinture jaillisse et que les couleurs quelles qu’elles soient s’étalent avec, s’il le faut, des effets criards, et c’est là que nous sommes le plus déroutés, interdits, l’art, la peinture, rejoignent le fondement le plus primitif du sentiment de beauté : la sexualité.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Au début, Pablo Picasso donne de sa nouvelle compagne, Jacqueline Roque, qu’il a rencontrée au four à poterie de Vallauris, une image de beauté austère, le portrait au fusain de 1954 est d’un grand classicisme, il met en valeur la beauté d’un visage qui a séduit l’artiste : front haut, nez droit, port de tête altier, pommettes saillantes, sourcils bien arqués. D’autres tableaux sont dans la même veine, comme le portrait au rocking-chair de la même année. Un nu enfin apparaît, pour moi le clou de cette exposition : Femme nue allongée, de 1955, à base de papiers peints recouverts de légères couches de couleurs tendres, le nu étant dessiné en larges coups de pinceaux noirs, Jacqueline est sur le ventre, se tenant sur le coude droit, et lisant, ou faisant semblant de lire.

picasso_femme_nue_allongee

Beaucoup de classicisme dans ces oeuvres, avant que n’éclatent la distorsion, l’analyse et la recomposition comme dans les diverses versions des Femmes d’Alger, inspirées de Delacroix, où, comme dit le commentaire (de Caroline Edde) « travaillant dans l’effervescence, Picasso laisse surgir un érotisme joyeux qui se démarque de la sensualité feutrée du harem de Delacroix ». Dans ses Ateliers, Picasso continue l’oeuvre de Matisse, luxuriance de la Côte d’Azur, palmiers, chaises longues, ciel turquoise pour un intérieur rouge qui évoque une chapelle.

picasso_les-menines

Les Ménines de 1957 ouvre sur un labyrinthe tortueux dans les mailles duquel on distingue les robes des infantes avec tout en haut, au milieu du tableau une petite ouverture par laquelle on voit la silhouette du peintre, cette fois minuscule, peintre réduit à sa plus pauvre dimension, peut-être à deux doigts de son évanouissement, thème que l’on retrouve dans les nombreux Le peintre et son modèle, où, chaque fois, l’artiste apparaît un peu plus torturé voire grotesque. Car Picasso n’a jamais peur de se montrer grotesque comme il n’a jamais peur de démembrer le corps de son modèle (ici exclusivement Jacqueline) afin d’en montrer en un seul geste les multiples facettes (selon ce qu’il avait appris déjà depuis longtemps à l’époque du cubisme). C’est que la sensualité du corps féminin s’éprouve dans le désir, qui est une manière de chercher à appréhender simultanément tous les aspects du corps aimé, qu’ils résident en un bout de sein, une aisselle, une fesse posée sur un tabouret (voir à ce propos le Nu assis les mains sur la tête, de 1959).

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Le Nu couché et homme jouant de la guitare, de 1970, pousse au paroxysme ce qui peut sembler caricature, unissant en un seul plan tout ce qui peut, chez la femme, exciter le désir du peintre, représenté ici comme un faune guitariste. A côté de cela, magie de l’enfance retrouvée dans Enfant nu, assis, souriant, de 1960.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Picasso meurt en 1973 à l’âge de 92 ans. René Char écrit :

« Ainsi pouvons-nous écrire sans faconde : le XXème siècle, dans la personne d’un homme de quatre-vingt-douze ans, se termine vingt-sept ans avant son heure conventionnelle. Ce siècle estimait-il son destin accompli, dès l’instant que son plus énigmatique créateur avait produit, d’un saut pleinement extensible, sa dernière figure en avant ? Oui, cela est une déduction bien simpliste. Le peintre qui exprima le mieux, et presque sans user d’allégories, ce sectionnement du Temps, le plus brûlant qui fût jamais depuis la consignation de l’Histoire ; qui en traduisit sur une toile ou un carton, à l’aide d’un crayon, d’un pinceau et de quelques couleurs, les grondements et l’insécurité, ce peintre savait que le long voyage de l’énergie de l’univers de l’art se fait à pied et sans chemin, grâce à la mémoire du regard. Dans la possession de soi, dans l’effroi intérieur, le sarcasme et la grâce toujours pressée ».

Jacqueline, elle, meurt en 1986. Elle a, au cours de l’été, organisé un superbe hommage à Pablo grâce à l’aide d’une amie galeriste à Madrid, et puis elle s’est allongée dans une chambre d’hôtel de la Côte d’Azur et s’est tirée une balle dans la tête. On pense au vers de Philippe Soupault : « un coup de revolver serait une si douce mélodie »…

Picasso est exemplaire à plus d’un titre d’un siècle qui nous paraît déjà loin, un siècle traversé de tragédies apocalyptiques mais qui le fut aussi par une force de vie et d’espoir comme peut-être nous n’en connaîtrons plus. Il est dit quelque part dans le catalogue que pour Picasso, aucun jour ne ressemblait à un autre jour, chaque soleil qui se levait le faisait comme s’il était témoin d’une nouvelle naissance : une oeuvre nouvelle à entreprendre, un schéma neuf, encore jamais utilisé, une vision radicalement nouvelle par rapport aux vestiges du passé et de la mémoire. Il témoigne ainsi d’une haute vie de l’esprit, il montre que la quête de sens n’est pas cantonnée au religieux. Picasso n’avait que faire du religieux, la foi qu’il eut, c’était dans la solidarité entre les humains (via son engagement politique, notamment) et dans l’exubérance des formes de vie. Il nous donne en cela une leçon fantastique, son art tout entier nous dit qu’il ne faut jamais baisser les bras. A soixante et onze ans, il rencontre une jeune femme de vingt-six ans, il en fait sa muse et sa dernière compagne et pendant vingt ans, il continue d’innover comme il l’a fait tout au long de sa vie. Que dire après ça ? Chapeau.

Jacqueline et Pablo

Jacqueline et Pablo

Publié dans Amour, Art | Tagué , , , , , | 2 commentaires