Les petite routes du bocage serpentent jusqu’à Barenton, village capitale du poiré à la stèle commémorant la présence d’un camp de Roms et Tsiganes en 1941/1942, au fond d’une mine de fer à Domfront, l’église Notre-Dame de l’Eau coupée par la route à Bagnoles – les frères Rosselli tués par les fascistes en 1937, Carlo était un éminent intellectuel antifasciste, à Juvigny, la ferme où vécut notre ami physicien, il était au collège à Domfront, près de là, la tour de BonVouloiret l’abbaye de Lonlay avec sa biscuiterie et, comme partout, des meules de pierre pour écraser les pommes et les poires,
A la fin, la route de Caen puis les plages du débarquement au centre d’accueil du cimetière américain les noms égrenés un à un des combattants tombés sur les plages –venaient-ils pour « libérer la France » ou pour substituer une occupation à une autre? l’Amérique ayant préparé ses faux billets et sa nouvelle carte de l’Europe d’où le nom même de la France avait disparu, comme le suggère (avec un peu trop d’emphase) le film sur de Gaulle – J’écris ton nom?
le cross-country des parachutistes à Sainte Mère Eglise le petit port de Ouistreham qui rappelle le livre de Florence Aubenas et le film qui l’a suivi avec Juliette Binoche, racontant le quotidien des nettoyeuses des ferrys à quai.
Caen quartier de la gare ibis budget au milieu des tensions du quartier Caen le mémorial la salle réaménagée consacrée à la Shoah qui ne concerne pas seulement les juifs mais aussi les roms, les tsiganes, les homosexuels les malades, les incurables, les mentaux
« éliminer les vies qui ne méritaient pas d’être vécues » disaient-ils… trois cent à quatre cent mille morts entre 39 et 45
puis les villes de la côte Cabourg autrement dit Balbec là où passait ses vacances le gentil Marcel la promenade à son nom la plage de sable au pied du Grand Hôtel à peine vue Deauville à peine vue Honfleur
entre les deux la Seine et son embouchure la végétation débordante à la pointe du Heurt
Fécamp enfin la falaise et la plage de galets les estacades de bois et le musée des pêcheries la mémoire des Terre-neuvas,
qui déposaient puis retiraient leurs filets à la force de leurs bras ramant sur les doris
pensée pour Anita Conti et pour Maupassant, maison discrète au bout du quai église au sommet du cap Fregnet où l’on monte à pieds à partir de la petite porte cachée
et un 12 août sur les galets au milieu de la foule une éclipse puis d’autres falaises à Petite Dalle
au matin frais et lumineux,
avant d’atteindre Cayeux carré d’herbe jaunie pour y planter une tente bleue près d’une digue à cinq cents mètres de la mer
jamais vu une plage comme ça avec une allée de planches aussi longue des cabines à louer avec toutes des noms bizarres
enfin la baie de Somme le parc de Marquenterre
la barge à queue noire
le vanneau huppé
le foulque macroule
le chevalier aboyeur
l’huitrier pie
la spatule blanche
le héron cendré
l’avocette élégante
et j’en passe – plus de trois cents visibles depuis des observatoires qui jalonnent un parcours de six kilomètres
marée haute marée basse pieds dans l’eau pieds au sec
les vitraux de la collégiale d’Abbeville faits par Manessier
et la route du retour jusqu’à Paris camping près de la forêt de Chantilly
abbaye de Châalis, chapelle dévolue à la précieuse Jacquemard André avec fresque et plafonds du Primatice,
forêt d’Ermenonville, parc du grand Jean-Jacques en sa tombe solitaire parmi les peupliers souvenir encore
souvenir du doux Gérard, écrivant en ses dernières années ses chefs-d’oeuvre Filles du feu et Chimères, et Aurélia. Promenade vers Loisy aperçu du clos Nerval
puis la route autoroute terrain d’enfer une fois au travers des flammes
1Suite au renversement d’un camion, le feu a pris des deux côtés de l’autoroute.
Ci-dessous: meule à Barenton, ferme à Juvigny, tour de Bon Vouloir
Mémorial de Caen, église de Sainte-Mère Eglise pointe du Heurt, Cabourg, Ouistreham, Petite Dalle, Fécamp, Anita Conti
Ci-dessous: baie de Somme, Cayeux-sur-Mer, abbaye de Châalis, vitrail de Manessier à Abbeville, Nerval, Ermenonville (parc Jean-Jacques Rousseau), plafond de la chapelle de Châalis
Nous arrêtant à Illiers, devenu Illiers-Combray, c’était le moment et le lieu de renouer avec la plus haute figure de la littérature française. Marcel Proust consacre à cet endroit, la plus grande partie du premier volume de la Recherche, Du côté de chez Swann (réédité récemment avec une nouvelle mise en pages et une préface d’Antoine Compagnon, en poche). Visite de la petite maison de la tante Léonie, entièrement laissée dans son état de l’époque, mise à part la salle d’accueil qui récapitule les grandes étapes de la vie et de l’œuvre de l’écrivain. On trouve donc d’abord au rez-de-chaussée le salon (renfermant un authentique pianola), la salle à manger, la cuisine, puis après qu’on a monté l’étroit escalier que détestait le petit Marcel car il marquait la coupure entre lui et sa mère quand celle-ci restait en bas pour continuer la soirée avec des invités dont en particulier monsieur Swann, les chambres, celles de la grand-mère, de la grand-tante Léonie et celle du petit Marcel, qui contient toujours la lanterne magique qui projetait sur le mur et les meubles les aventures de Geneviève de Brabant harcelée par l’immonde Golo, et sur une petite table à proximité du lit, le livre de chevet : François le Champi de Georges Sand. Sous les combles, on a installé une salle de documentation avec un écran où est projeté un film fait de lectures par des comédiens de la Comédie Française (Sandre, Galliène, Podalydes), des lauréats de concours de lecture à voix haute et des extraits d’interviews d’écrivains ayant plus ou moins connu Marcel Proust : Jean Cocteau, Paul Morand, Emmanuel Berl, François Mauriac etc. Amusant d’entendre Emmanuel Berl raconter les visites qu’il faisait au grand malade qui ne supportait guère d’être contredit. Proust était sûr d’avoir raison, notamment à propos de l’idée selon laquelle il n’est pas de communication possible entre les êtres, surtout dans la relation amoureuse, où la passion ne fait que créer des obstacles à celle-ci au lieu de la permettre, Berl s’y étant opposé il reçut les sandales de Proust en pleine figure : « vous êtes bête » lui criait Marcel. Mauriac explique que Proust synthétise Balzac et Benjamin Constant, en allant bien au-dessus. Et Cocteau rappelle l’anecdote connue de Proust pris d’une crise d’asthme après que, comme il dit l’avoir deviné, son invité a baisé la main d’une dame qui avait cueilli une rose.
la chambre de Marcel, la tisane et la madeleine de tante Léonie, la chambre de grand-mère, la cuisine et l’église de Combray
Cela donne évidemment envie de renouer avec la lecture de Proust. Entreprendre la (re)lecture de La Recherche du Temps Perdu engage dans un travail prolongé qui ne donne du plaisir qu’au prix d’un labeur patient pour décortiquer chacune des phrases, les démembrer, les déconstruire puis les reconstruire, les prononçant parfois à voix basse comme si le ton que nous y mettons pouvait à lui tout seul nous faire atteindre le sens caché derrière ces tournures syntaxiques subtiles, ces phrases enchâssées de cent espèces et ces incises dont certains demandent qu’on les oublie en première lecture afin d’aller directement au but : la compréhension de la phrase. Certaines phrases passent par des développements qui peuvent nous sembler imprévus et baroques avant, tout à coup, de se conclure par une chute qui peut nous paraître banale ou au contraire grandiloquente, mais qu’importe, c’était le détour qui comptait, c’était grâce à lui que nous pouvions apprendre ou nous rappeler des détails qui seraient utiles par la suite pour justement comprendre celle-ci. C’est le cas de ce passage, p. 165, où le narrateur relate les émotions qu’il éprouve à la lecture de Bergotte, l’écrivain qu’il admire et qui jouera un grand rôle dans les chapitres suivants, sorte de synthèse entre Anatole France, Renan, Jules Lemaître, Ruskin et Anna de Noailles.
Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d’une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de l’écrivain rendait encore plus ironique mais qui était la même que j’avais souvent faite à ma grand-mère en parlant de Françoise, une autre fois où je vis qu’il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu’étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que j’avais eu l’occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et sur M. Legrandin qui étaient certes de celles que j’eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu’il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n’étaient pas aussi séparés que j’avais crus, qu’ils coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je pleurais sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père retrouvé.
Legrandin réapparaît ainsi après avoir été évoqué déjà auparavant et avant qu’il ne revienne de manière ambigüe : à la fois un ami chaleureux mais aussi un « snob », quelqu’un prêt à tout, y compris à se détourner de ses amis si cela permettait de se trouver mis en valeur auprès d’une duchesse ou d’un marquis. Autrement dit chaque phrase est à prendre comme un reflet de l’ensemble, comme condensation, à la fois de ce qui vient avant et de ce qui viendra après, c’est ce qui créée cette impression magnifique de se trouver immergé dans le temps d’un autre (ici l’écrivain) au fil de sa propre lecture. En ce sens, on dira comme le fait Gérard Genette, que l’enchaînement des phrases chez Proust procède de la métonymie. De ce fait un rapport à l’inconscient s’instaure puisque nous savons (depuis Lacan) que celui-ci se structure justement par le moyen des deux figures de style que sont la métaphore et la métonymie.
Quant aux dialogues, ils forment un condensé de l’humour typique du grand romancier français. Je revois chaque fois que je lis les échanges entre Tante Léonie et Françoise au sujet des événements se déroulant dans Combray, mon professeur de lettres du lycée de Drancy, Monsieur Abramovici quand il nous les lisait. Nous nous tordions de rire. La tante Léonie, qui ne sort jamais, se croyant affublée d’une maladie grave et condamnée à rester au lit, ne trouve de moments de plaisir que lorsque Françoise vient dans sa chambre lui raconter ce qu’elle a appris des commérages du village. La tante est souvent déjà informée de quelques faits par le regard qu’elle a sur la rue, par lequel elle apprend que telle ou telle personne est passée, par exemple, à une heure inhabituelle. Face à ces événements imprévus, Françoise formule des hypothèses, auxquelles la tante, qui n’y aura pas pensé, répond invariablement par « à moins de ça ! ». Ce « à moins de ça » m’a poursuivi toute ma vie et il m’arrive souvent face à ce genre de spéculation au quotidien de repenser à Léonie et de dire, ou de penser tout bas, cet « à moins de ça ! ». Le génie ici de l’écrivain consiste à donner des pivots de langage, sortes de singularités autour desquelles peut se structurer une réminiscence, clin d’oeil à des scènes qui se répètent dans notre vie commune. Il se loge alors de l’humour dans la superposition (axe vertical, quand la métonymie était horizontale) attachée à un empilement d’expressions semblables voire identiques.
Bien sûr, certains pourront toujours voir en Proust un thuriféraire de la conscience bourgeoise, mais alors la grande masse de la littérature ne serait qu’un corpus de représentations bourgeoises de la réalité, disant cela, on s’y inclut soi-même : c’est notre subjectivité même qui y plonge et il serait vain d’attendre qu’il s’en échappe un jour une efflorescence qui serait autre que « bourgeoise ». Et puis n’y a-t-il pas là mésentente sur ce que l’on nomme littérature ? Certains prennent ce qui est écrit pour une revendication de la part de l’auteur de son statut social, ils établissent évidemment un lien indissoluble entre l’écrivain (ou écrivant selon Barthes) et le personnage social. Si celui-ci est un bourgeois, on fait nécessairement de son œuvre une œuvre « bourgeoise » qui n’aurait donc d’intérêt que pour ceux qui fraient avec cette classe sociale et l’apprécient. C’est une erreur. On sait que Proust attribuait cette perspective à Sainte-Beuve et qu’il envisageait sa Recherche au contraire comme la démonstration de l’inanité de cette thèse, d’où le « Contre Sainte-Beuve » par lequel il avait pensé un temps conclure LaRecherche (avant qu’il ne préfère la conclure par Le Temps retrouvé). La littérature doit au contraire être perçue comme une entreprise d’écriture du sujet qui s’effectue par-delà ses appartenances sociales conjoncturelles, parfois même en dépit d’elles. Ce que Proust nommait le moi profond. On n’est pas obligé de croire en ce genre d’entité métaphysique, on peut penser qu’il n’y a pas de moi profond, mais des trajectoires qui s’inscrivent dans l’espace-temps du langage et convergent vers un point que l’on qualifie de « sujet » (le sujet de l’Inconscient, différent du sujet social). Le langage propre au sujet est, comme l’a dit le mathématicien Alain Connes, un espace feuilleté dont chacun possède en propre une variante (une sous-variété?)1. Proust ne glorifie pas la bourgeoisie, au contraire il la moque et tient un point de vue extraordinairement distancié par rapport à la réalité sociale dans laquelle il vit, mais compte tenu de son projet particulier, il ne peut pas s’inventer un milieu social qui serait autre que le sien. Chacun fait avec ce qu’il a. Et c’est ce qu’il en fait qui compte. Or, ce qu’il en fait, c’est rien moins qu’une exploration des structures abstraites du temps.
L’espace créatif [de l’oeuvre] est double – dit Daniel Sibony – : il y a la sensation actuelle, puis la trace que le souvenir lui associe, la fibre que l’écriture constitue et qu’elle redonne au lecteur pendant qu’elle la connecte à d’autres fibres […] l’écriture prend la place de l’inconscient qu’elle chasse : elle remplace l’écriture du temps par le temps de l’écriture.
Néanmoins, je comprends tout à fait qu’on n’ait pas la patience de le lire, qu’on trouve ses descriptions inutiles parce que le réel dont il nous parle est depuis longtemps dépassé et oublié. A quoi peut bien renvoyer pour un jeune lecteur ou une jeune lectrice la description d’une sortie de messe qui bruisse de rapports mondains où chacun veut se montrer et s’assurer qu’il ou elle est vu(e) par les autres ? Il faut pour y trouver de l’intérêt être capable de transférer le climat social d’une époque révolue vers le nôtre, ce qui n’est pas évident. Pourtant, structurellement, la nature des échanges humains semble ne pas avoir beaucoup changé. Les rapports d’association, de flatterie, d’échange, les sentiments, d’amour, de jalousie, de rancune demeurent probablement comme ils l’étaient aux temps proustien. Lire Proust permet de mieux les comprendre.
Notre manière de creuser la littérature et d’y prendre plaisir est une façon de mieux nous révéler la source de notre propre subjectivité et de peut-être nous distancier par rapport à l’emprise des structures idéologiques, dans la mesure où nous pouvons les prendre comme objet de notre méditation, et où nous pouvons nous interroger sur les sources de notre plaisir à lire.
1 De mon point de vue la répétition de nos vies, et les habitudes en particulier font que le malheureux temps linéaire des calendriers s’enroule comme une droite irrationnelle dasn un espace de dimension plus grande qui n’appartient qu’à nous, que nous créons au cours de notre existence et dont certains d’entre nous font une merveille, comme Proust ou Grothendieck en se retirant du monde ds futilités pour retravailler l’histoire de leur passé qui n’est autre que cet ouvrage. (Alain Connes, préface à « A la recherche de l’autre temps » de Daniel Sibony).
En prélude à notre voyage en Normandie, puis en Picardie, nous passâmes par la région parisienne, où j’avais quelques comptes à régler avec moi-même : cela faisait si longtemps que je n’avais daigné remettre les pieds dans les pas du petit garçon puis de l’adolescent que j’étais dans les années cinquante et soixante. Le Bourget, cela vous dit quelque chose ? Oui, sans doute, l’aéroport qui fut le premier près de Paris avant même que n’existe ni Orly ni Roissy, là où atterrit Charles Lindbergh en 1927, là où arrivaient puis repartaient les chefs d’état accueillis en grande pompe, depuis Eisenhower jusqu’à Krouchtchev, et même la reine d’Angleterre. Cela m’avait valu, lorsque j’avais onze ans d’aller accueillir, en compagnie d’une petite fille de mon âge, à sa descente d’avion une délégation de l’Union soviétique contenant son ministre de l’Education, on m’avait appris à dire « Bienvenu » en russe, et je m’en souviens encore. Les cortèges déboulaient sur l’avenue de la Division Leclerc décorée de petits drapeaux de la nationalité du personnage, la population oscillait entre l’indifférence et l’enthousiasme, c’était la guerre froide, les cocos applaudissaient le leader soviétique, les anti-cocos l’américain. Moi, je n’étais pas très au courant, je demandais conseil à mes petits copains d’école, l’un m’avait dit que les Américains voulaient nous entraîner dans la guerre. Une dame de religion adventiste (elle était Suisse) avait dit à ma mère que le pape lui-même voulait nous y pousser. C’était du sérieux. J’avais peur. D’autant que mon propre père racontait sans fin la période qu’il avait vécue, de travail forcé en Allemagne, et la fureur des combats à l’approche de l’Armée rouge, du côté de Schneidemühl (aujourd’hui Pila) en avril 1945. Le Bourget par où aussi arriva la fameuse Division Leclerc (par la nationale 2 qui se prolonge maintenant en autoroute A1) pour libérer Paris, division, soit dit au passage, essentiellement composée de pauvres soldats africains envers qui la nation n’est guère reconnaissante1.
Arrivée de la deuxième DB par Le Bourget en 1944
Quittant Paris, en bordure de cette même avenue, sur la petite place où s’étend aujourd’hui un jardin public, les Allemands projetèrent d’exécuter une bonne partie de la population bourgétaine, qui dut son salut à l’héroïque intervention de son maire, le docteur Marie (celui-là même qui a signé mon acte de naissance). Evidemment, Le Bourget a bien changé depuis les années soixante, les pavillons et immeubles de pierre meulière ont tendance à disparaître, remplacés par des immeubles de béton et de verre. L’impasse où je suis né est bordée de maisons relativement chic et le jardin au fond duquel était le modeste pavillon de parpaings où j’habitais est devenu une pelouse plate et desséchée, sans plus aucun arbre ni buisson de cassissiers. La cité Foy donnait sur la rue du commandant Roland, c’est toujours le cas, mais l’hôtel où mes parents posèrent leurs valises en 1946, mon père ayant été recruté à la compagnie nationale pour réparer les appareils de l’Aéropostale, n’est plus là. Mon école non plus d’ailleurs. Le long de l’avenue de la Division Leclerc, que les vieux bourgétains nommaient « la route de Flandre », s’alignent des échoppes surtout destinées aux descendants de l’immigration qui habitent par paquets dans les nombreux petits immeubles. Une chose n’a pas changé : le bruit. Celui, infernal des camions parcourant sans relâche cette route qui part vers le Nord, faisant grincer leurs freins au feu rouge d’Anizan Cavillon, puis embrayant dans un panache de fumée noire. L’aéroport n’existe plus que pour quelques vols d’affaire, et l’aérogare elle-même, gardant son style élégant des années trente, s’est muée en musée de l’air et de l’espace. A l’extérieur sur le tarmac, Boeing 747, Airbus A380, Canadair, Hercules, Rafale et Etendard d’exposition. Musée passionnant à visiter qui possède des hangars dévolus à plusieurs thèmes : l’entre deux-guerres, la seconde guerre mondiale, les prototypes etc. et un peu à l’écart deux Concorde tête-bêche qui ressemblent à des échassiers en conversation, on peut entrer dans l’un, on y voit la cabine et le poste de pilotage, voir la fragilité des commandes qui relient les « manches à balais » aux gouvernails ne rassure pas. Parmi les prototypes, on peut voir, immobiles, les Griffon, Trident et Triton qui passaient dans le ciel de mon jardin dans les années cinquante lorsque c’était le temps du grand meeting aérien qui se déroule toujours tous les deux ans. Si on a oublié que la guerre est l’essence même du progrès technique, c’est le moment de s’en souvenir…
colonne de gauche de haut en bas: aérogare où travaillait mon père jusqu’en 1970, hall de l’aérogare, rue du commandant Roland, à droite: ce qui reste du petit jardin de la cité Foy (la maison n’existait pas)
La mairie, bâtiment de briques rouges qui a l’allure d’une tour de contrôle au milieu de cette effervescence camionesque, renferme toujours, en haut de l’escalier monumental, la fresque qui m’éblouissait, où l’on voyait un épisode de la bataille (ou plutôt de l’une des batailles puisqu’il y en eut deux, celle du 27 au 30 octobre, puis celle de décembre) qui se déroula devant l’église un jour de 1870, quand quelques ouvriers (de la Presse, notamment) décidèrent de s’opposer à l’invasion prussienne en prenant d’assaut une garnison qui stationnait au Bourget, ils réussirent dans un premier temps mais ne parvinrent pas à se maintenir malgré leur héroïsme, et même, les éléments de l’armée régulière, dirigés par des officiers de la bourgeoisie, ne vinrent pas à leur secours. La seconde bataille mit aux prises Prussiens et Parisiens, ceux-ci tentant d’établir un lien avec l’armée de Faidherbe, plus au Nord. Echec cuisant là encore et massacre, d’autant que les officiers bourgeois continuaient à faire la sourde oreille. Prélude à ce qui allait devenir plus tard la plus grande révolte ouvrière que connut la France : la Commune de Paris.
Bataille devant l’église du Bourget en octobre 1870
Nous prîmes le bus 133, il allait de mon temps vers Sarcelles, et je descendais à la place du 16 août 1943 (date du bombardement de la place par les Alliés). Rien n’a changé : descendant de mon bus, je me trouve directement face à la porte d’entrée de l’immeuble, tout de pierres blanchâtres qui ressortent de la façade, que nous habitâmes finalement, mes parents et moi, à partir de 1958 mettant fin à un hébergement précaire qui n’avait que trop duré : nous perdions le cerisier du jardin mais nous gagnions une salle de bains, avec baignoire-sabot où je prenais mes ablutions chaque dimanche, et moi une chambre, avec le genre de « cosy » que l’on affectionnait alors, ma porte-fenêtre donnant sur le balcon d’où, m’y tenant entre deux rêveries, je voyais passer les avions moyen-courrier qui partaient vers toutes les destination d’Europe. Vautré sur mon lit, j’écoutais Salut les copains, pendant que marchait dans le salon d’à côté la télévision en noir et blanc (de marque Telefunken) fraîchement acquise, fenêtre sur un monde gaulliste qui ne tolérait d’information que validée au préalable par un ministre. Cela tint jusqu’à mai 1968, donc dix ans, jusqu’à, autrement dit, que je ne rentrasse pas dans mon home plusieurs soirs de suite car j’étais désormais trop pris par les affaires de la révolution. Quelle révolution ? Celle que l’on se promettait, érigeant en cuirassé Potemkine l’ensemble des rues d’un quartier qui, depuis, a tout perdu de son esprit pour n’être plus que devantures de magasins de fripes. Il était temps de partir et de quitter la région parisienne… (non sans être resté une année supplémentaire afin de terminer mes chères études à la Faculté des Sciences de Paris, lieu-dit la Halle aux Vins).
prototypes d’avions Musée de l’Air et de l’Espace
1Il me faut ici faire deux rectifications : 1) il est faux que la deuxième DB soit arrivée dans Paris à partir du Nord, contrairement à tout ce que j’avais entendu dans mon enfance. De fait, la deuxième DB était arrivée par le Sud, mais, après la libération de Paris, elle est venue du 26 au 30 août 44, combattre les derniers résidus de l’armée allemande qui s’étaient retranchés au Bourget et 2) il semble faux également que la deuxième DB fût constituée principalement de soldats africains puisque les Américains avaient interdit la présence de ces soldats, au nom de leurs principes racistes, il n’y avait donc, selon les historiens, que peu de soldats africains dans cette division blindée (peut-être un seul! Ces erreurs que j’ai faites illustrent la part de fantasme qui vient toujours s’imiscer quand on prétend rappeler ses propres souvenirs.
Eclipse se dit d’une absence parmi les membres d’un réseau, disparition momentanée vers une destination inconnue, comme se dit de l’événement d’un astre qui en cache un autre. Deux acceptions réunies en ces jours d’août, où, par exemple, je me suis éclipsé de ce blog, y mettant, le jour de publication normal, un renvoi vers un article édité un 11 août, mais celui de 2020. Six ans avant donc. Non sans intention, celle de mettre en relief une certaine disparité, disparité de pensée, éclectisme diront certains avec un sourire en coin, ou enfin retour à une ligne éditrice plus apaisée diront d’autres, alors qu’il ne s’agit que de cela : continuer au fil du temps, avec parfois un retour sur soi-même. Ce blog existe maintenant depuis vingt ans. Oui, vingt ans, vous avez bien lu. Le 6 août exactement fut sa date anniversaire. Jamais je ne relirai tout ce que j’ai écrit depuis. Ce sont des milliers de pages. Il m’arrive parfois de faire une ponction, de lire un vieux billet. Je suis souvent alors déçu. Mal écrit, maladroit dans l’expression, naïf etc. voilà tout ce que j’en pense. Mais cela reste un témoignage. De quoi ? D’un humain qui écrit, qui trouve que la vie n’est que plus belle dès qu’on en fait le récit, que ce soit au travers de voyages, de lectures, d’assistance à des spectacles, d’écoute de la musique. Sans l’écriture, tout cela s’effriterait et disparaîtrait dans l’inconsistance vaine de l’oubli. Si je pouvais avoir un maître, ce serait Proust, ou bien ce serait Juliet. Le second ayant offert le plus parfait exemple d’un journal étalé sur plus de cinquante ans, le premier ayant accompli l’œuvre d’une vie de manière beaucoup plus construite et théorisée qu’un simple journal. Qu’est-ce à dire ? Que je vais un jour écrire mon « Temps retrouvé » qui fournirait la clé de tout ce que j’ai produit jusqu’ici ? Je ne suis pas aussi prétentieux. Ce que j’ai écrit ne sera jamais publié, n’ira dans les mains de personne, il s’est évanoui au fur et à mesure que je l’écrivais et que certains avaient l’amitié de me lire. Je sais gré à ceux-ci : ils me fournissent la seule preuve que j’ai que, parlant, je m’adresse à quelqu’un. Ils sont si peu nombreux. Je crois avoir en ce moment deux cent cinquante « abonnés ». Ils ne me lisent pas tous, bien entendu. Je sais gré à quelques amis de me lire avec assiduité, mais ce ne sont pas les mêmes depuis vingt ans. Certains ont disparu. Certains, que je n’ai jamais connus, se sont évanouis de la blogosphère. Avec le temps, je suis devenu tolérant à propos des commentaires. Les pensées des autres, aussi différentes soient-elles de la nôtre, servent à l’aiguiser, et on doit leur savoir gré plutôt que de faire semblant de les ignorer. L’autre est là, et sa présence est précieuse pour nous signaler nos imperfections. Je sais gré à une amie de m’avoir signalé un jour que j’avais utilisé à tort un subjonctif après la préposition « après », et à un autre de m’avoir indiqué en douce avoir écrit « le nôtre » sans le circonflexe. Ce sont là preuves d’attention touchantes que j’apprécie beaucoup.
***
Au début, je parlais parfois de politique, ou de ce qu’on entend par là, à savoir des joutes le plus souvent inutiles se déroulant entre professionnels de la mise à profit personnel de la crise, dans son ampleur et sa vocation à l’échec. Je prenais parti comme on dit, je disais que j’allais voter pour untel plutôt que pour un(e)tel(le), persuadé que cela introduirait une différence fondamentale dans l’évolution économique et sociale de notre société. On m’attend au tournant. Ne faudrait-il pas un bon social-démocrate au pouvoir ? Une sorte de François Hollande, par exemple… voire, qui sait, un foudre de guerre de la France Insoumise. J’en suis hélas de moins en moins sûr, tellement les propositions faites par les camps en présence à gauche (je ne parle évidemment pas de la droite qui ne peut susciter comme réaction possible que le vomissement) sont hors de propos, hors-sol, dérisoires face à l’accentuation de la crise, qui n’est jamais que la crise, en particulier climatique, provoquée par le capitalisme dans sa recherche désespérée de valorisation. Si on veut savoir ce que je pense, rien de mieux à lire que cette note parue récemment sur le blog palim psao, qui compare la gauche en Allemagne (mais en France c’est évidemment la même chose) à une armée de zombies, écrite par le chroniqueur allemand Thomas Könicz, membre du groupe Krisis.
Extrait :
Ce faisant, cette « gauche zombie » s’inscrit pleinement dans le mouvement idéologique global des pays du centre du capitalisme tardif, dont les habitants continuent eux aussi simplement à faire comme si de rien n’était, pour ne surtout pas se réveiller dans le désert du réel. En fin de compte, par crainte d’une perte d’identité – de la perte de ce à quoi le capital a façonné les êtres humains par le biais de la socialisation –, même le premier pas vers une lutte émancipatrice pour orienter la transformation systémique à venir semble impossible : dire les choses telles qu’elles sont. Si le capital en train de s’effondrer n’est pas surmonté de manière émancipatrice, l’humanité sombrera dans la barbarie. En interaction avec des poussées de crise sociale et économique de plus en plus violentes. Ce sur quoi spéculent en revanche nos « zombies politiques post-gauches », c’est une petite place climatisée dans la gestion de crise.
« même le premier pas vers une lutte émancipatrice pour orienter la transformation systémique à venir semble impossible : dire les choses telles qu’elles sont ». Qu’est-ce à dire ? Que tout simplement, l’on doit s’attendre à une transformation systémique se produisant d’elle-même suite à l’effondrement du système dans lequel nous sommes plongés et que, dans cette attente, nous aurions tout intérêt à réfléchir à la manière d’orienter cette transformation vers ce qui pourrait être le plus favorable à la survie de notre humanité, ce qui devrait commencer par un état des lieux : dire les choses telles qu’elles sont. Nous en sommes loin. Cela devrait être le devoir d’un homme ou une femme politique de lancer l’initiative dans cette voie. Quel homme ou femme politique aujourd’hui prendrait un tel risque ? Il est tellement plus facile, il semble tellement plus prometteur électoralement parlant de n’en rien faire, de tenir des propos rassurants et de s’en prendre aux cibles habituelles et convenues des vieux combats de la gauche, réclamant du pouvoir d’achat et une meilleure distribution des maigres ressources d’eau, de matières premières alimentaires, et de fraîcheur encore possible (« avoir une petite place climatisée dasn la gestion de la crise »). De se replier sur de vieux schémas de la lutte des classes, d’adhérer au populisme, encourageant les gens à continuer d’utiliser leur voiture, à bouffer de l’industriel et à réclamer plus de confort matériel.
plage de Fécamp
Sur la plage de Fécamp, où je lisais le journal, j’apprenais que France et Italie s’entendaient parfaitement pour traquer les militants écologistes, dont ceux qui s’opposent encore avec courage à la ligne de TGV Lyon-Turin. Ainsi en plein effondrement climatique on trouvait moyen de s’en prendre non pas aux principaux responsables de la crise mais à ceux qui tentent de retarder ses effets.
Quand je me suis mis à lire Derrida, je ne pensais pas que cela me conduirait à retrouver une situation vécue, comme si Derrida mettait les mots qu’il fallait sur elle. Quelle situation ? Celle où, lorsque j’habite dans la Drôme ce petit village de quarante-cinq habitants où il se trouve que j’ai une maison, je rencontre chaque matin un chat, qui certes n’est pas le mien, mais qui vient néanmoins nous rendre visite, timidement et silencieusement, annoncé parfois d’un bref miaulement qui signale sa présence, peut-être son besoin d’aliment, voire son besoin de liquide pour étancher sa soif. Grumi, car c’est comme cela qu’on le nomme (et non qu’il se nomme car il n’est pas dans le pouvoir des chats de se nommer eux-mêmes, ce qui, comme nous le verrons par la suite, n’est pas innocent du point de vue de ce qu’on appelle l’animalité), est un chat roux. Il est souvent prétendu que les chats roux ont plus d’affinités avec les humains que les autres chats, en tout cas, il se manifeste couramment par la manière qu’il a de se frotter à nous, qui est sa façon à lui, semble-t-il, de nous demander des caresses. Mais ce qui est le plus troublant et que signale à juste titre le philosophe, c’est sa façon, commune aussi sans doute à tous les autres chats, de se faufiler avec nous dans les lieux les plus intimes aux moments mêmes où nous y accédons pour faire nos besoins ou pour nous déshabiller. Il nous fixe alors de son regard muet et s’en va bien vite sans demander son reste, ayant fait mine de comprendre que ce n’était pas tout à fait le moment où nous allions lui donner ses croquettes. Derrida énonce cela de manière admirable :
C’est d’ailleurs une scène qui se reproduit tous les matins. La chatte me suit au réveil dans la salle de bains en réclamant son petit-déjeuner, mais elle exige de quitter ladite salle de bains dès qu’il (ou elle) me voit nu, prêt à tout autre chose et décider à faire patienter. Cependant que me voici nu sous les yeux de ce qu’ils appellent « animal », une fiction se met alors en tableau devant mon imagination, une sorte de classification à la Linné, une taxinomie du point de vue des bêtes : il n’y aurait au fond, outre la différence évoquée plus haut entre le poème et le philosophème, que deux types de discours, deux situations de savoir sur l’animal, deux grands formes de traité théorique ou philosophique de l’animal […] Il y aurait d’abord les textes signés par des gens qui ont sans doute vu, observé, analysé, réfléchi l’animal mais ne se sont jamais vus vus par l’animal ; ils n’ont jamais croisé le regard d’un animal posé sur eux (sans même parler de leur nudité) […] Ils n’ont pu ou voulu tirer aucune conséquence systématique du fait qu’un animal pouvait, leur faisant face, les regarder, vêtus ou nus, et, en un mot, sans un mot, s’adresser à eux : ils n’ont tenu aucun compte du fait que ce qu’ils appellent « animal » pouvait les regarder et s’adresser à eux depuis là-bas, depuis une origine tout autre.
Ainsi, Derrida achève-t-il ce passage sur le regard, l’étrangeté du regard. Ailleurs il évoque Lévinas et sa théorie sur le regard comme manière de reconnaître l’autre et de se reconnaître en lui, Lévinas va jusqu’à dire que lorsqu’on regarde le regard de quelqu’un, on ne remarque même pas la couleur de ses yeux, notre regard passe outre, il va au-delà. Mais ce qu’il y a de sûr c’est que lorsque nous regardons le regard de l’autre humain, nous sommes mis en face d’un pouvoir que nous connaissons, il est fait du même système catégoriel que le notre. Sympathique / antipathique, beau / moche, ami / non ami, alors que dans le cas du chat, et de tout animal (du moins si on accepte ce terme, si on ne lui met pas des guillemets comme le fait Derrida, pour dire que nous nommons « animal » ce fourre-tout où grouillent tous les êtres vivants animés de la Terre pour en faire une sorte de négatif de nous-mêmes comme si faisant cela, nous nous glorifiions d’être ce que nous sommes, un contre tous, alors qu’il y en a tant des espèces animales et que, peut-être chacune a son regard propre), les catégories sont absentes ou en tout cas inconnues. Ça nous regarde de plus loin encore que le jeu des catégories, d’un temps ou d’un monde où les catégories n’existaient pas et donc peut-être où le langage n’existait pas, où l’on n’avait pas encore trouvé de noms pour désigner toutes les choses qu’il y a et dire d’un chat qu’il est un chat, de Grumi qu’il est Grumi et ainsi de suite, à leur corps défendant à son corps défendant car lui-même peut-être ne s’appelle-t-il pas Grumi, qui sait la façon dont il s’appelle si tant est qu’il y ait un sens à se poser une telle question. C’est à ce moment là de sa réflexion que Derrida en vient aux noms et à la nature par eux nommée. Il fait cette remarque que l’on nomme pour mieux conserver la mémoire, pour qu’on se souvienne d’un objet ou d’un être après qu’il a disparu, autrement dit après qu’il est mort. Nommer sous entend ainsi que tout ce que nous nommons est mortel, et que peut-être ceux qui ne font pas usage de nom ne le savent pas. La nature face à nous serait désormais mortelle et nous le savons bien, nous l’expérimentons chaque jour, encore plus aujourd’hui où la nature brûle, ce que Derrida n’a pas pu connaître comme état, étant mort lui-même bien avant que le réchauffement du climat ne se déchaîne, et cette mortalité ne peut que nous attrister, et Derrida suggère que de là vient la mélancolie qu’elle nous inspire. Les animaux, les chats, mais aussi les vaches, par exemple, puisqu’au moment où j’écris ces lignes je suis en Suisse au bord d’un alpage où paissent paisiblement – paisiblement en apparence – les bovins du troupeau d’un consortage (c’est comme cela que l’on dit en Suisse, dans les Alpes), ne savent peut-être pas qu’ils ou elles vont mourir mais leur regard- surtout celui des vaches – reflète douloureusement ce que nous avons mis en elles, l’assurance pour nous qu’elles vont mourir, qu’elles vont être sacrifiées à la boucherie pour certaines d’entre elles et épuisées pour d’autres à donner leur lait. C’est pour cela que nous voyons si triste leur regard. Sans que davantage que pour le chat nous sachions d’où il s’origine, ce que signifie qu’un animal, une vache par exemple, nous regarde, s’adresse à nous en quelque sorte.
Mon savoir de scientifique me rappelle alors les équations dont se nourrit la théorie des catastrophes, de René Thom, quand celui-ci dit par exemple que l’affaire entre le prédateur et la proie ne peut se décrire seulement en termes d’intentions, d’agentivité ou de subjectivités opposées mais en termes de géométrie. La façon dont le prédateur se saisit de la proie est descriptible par une figure de géométrie différentielle. Et s’il en était de même du regard ? Autrement dit nous irions loin en amont du processus auquel nous donnons des intentions, les jeux, les interactions, seraient déjà là, tout simplement. Dont l’image serait en notre cerveau depuis la nuit des temps, mais indéchiffrable.
j’ai pensé qu’il fallait changer mon fusil d’épaule, qu’on en avait peut-être assez de la philosophie. Le partage des idées est certes attirant, mais on n’en finirait plus de multiplier les références, de citer tel ou tel, chacun ayant finalement autant de raisons que tel autre de nous convaincre, comme si chaque « système » ou bloc […]
Martha Argerich est (paraît-il!) un oiseau de nuit, tout comme l’était son amie AnnieFisher, à ce que dit Gabor Takacs-Nagy, racontant cette fois où, ayant joué un concerto, il avait demandé à cette dernière ce qu’elle en pensait et qu’il lui fut répondu : appelez-moi sur le coup de 3h du matin, je vous le dirai. De fait, la critique qu’elle lui fit était qu’il avait joué de manière beaucoup trop jolie. On ne peut en même temps faire du beau et exprimer les émotions qu’un concerto est supposé transmettre. C’est la leçon principale que le talentueux violoniste hongrois (devenu chef d’orchestre et professeur de musique de chambre) voulait faire passer en cet après-midi de fin juillet aux jeunes virtuoses qui venaient lui exposer leur talent. Ce furent tour à tour trois ensembles de musique de chambre qui se succédèrent sur scène. Le premier, formé de l’altiste Héloïse, du violoniste Jeremias et du violoncelliste Carlos, accompagnés du pianiste Yoav, tous âgés entre 20 et 24 ans, jouait un quatuor avec piano de Schumann, et Gabor devait les aider à faire sentir les souffrances de Robert et Clara. Il n’y a pas de joliesse à avoir dans ces moments-là. En prélude, le maître expliquait aux élèves que la question essentielle qu’ils devaient se poser n’était pas de savoir quoi jouer ni comment le jouer mais avant toutes choses pourquoi ils étaient là, or, leur disait-il, leur principale mission était de donner pour un moment à leurs auditeurs et auditrices le sentiment qu’ils sortaient hors d’eux-mêmes, de leurs soucis et de leurs peines, pour accoster à un port nouveau, où ils pourraient ressentir les tourments, mais aussi les joies d’autrui. C’est la fonction de la musique, ce pour quoi, si elle n’existait pas, nous serions condamnés à nous morfondre sans fin sur la triste destinée de l’humain. Que faire quand nous n’avons pas eu la chance d’être initiés à elle à un âge suffisamment jeune ? Tenter malgré tout de s’ouvrir à elle, ce en quoi nous aident ces master-classes parfois difficiles à suivre, mais toujours éclairantes. Un second quatuor, composé uniquement d’hommes, jouait du Mozart, il y avait là le jeune Lyam, âgé de 16 ans seulement. Gabor Takacs avait beau avoir dit en forme de plaisanterie qu’il allait faire sa sieste au fond de la salle, il n’en bondissait pas moins dès les premières mesures pour remettre les musiciens dans la voie de la vie. On peut facilement jouer Mozart et être ennuyeux, pour l’éviter, disait-il, il suffisait de penser aux opéras, de se dire que toute pièce mozartienne possédait déjà en germes les opéras qu’il écrirait ensuite. Il donnait une leçon dont seuls les praticiens d’un instrument pouvaient sans doute tirer profit, montrant, exemple à l’appui, qu’il y avait une grand différence selon la manière dont on faisait glisser l’archer, de haut en bas ou de bas en haut. Le jeune Russe en prenait de la graine…
Martha Argerich et Gabor Takacs-Nagy
Mais le plus merveilleux était le troisième ensemble, là où Gabor eut le plus à dire qu’il fallait se méfier de la beauté parfaite car oui, il est vrai, tous ces jeunes gens étaient sans doute plus obnubilés par cette beauté idéale à atteindre que par les secrets exprimés par un compositeur dont, après tout, ils ne connaissaient pas grand-chose. Il s’agissait du méconnu Erno Donahyi (ou Ernst von Donahyi en version allemande), musicien hongrois fortement influencé par Johannes Brahms, dans un quintette avec piano dont Brahms disait lui-même qu’il n’aurait jamais pu faire mieux. Le premier violon, la mi-hongroise mi-égyptienne Mariam Abouzahra, qui avait 17 ans, alors que sa seconde, la jeune coréenne Hyunseo Kim, n’en avait que 16, rivalisait avec l’autre coréenne, la violoncelliste Jisoo Kim, un peu plus âgée. Le maître Takacs-Nagy montrait aux spectateurs béotiens la difficulté qu’il y a, dans un quatuor ou un quintette, à équilibrer le son venant du violon et celui issu du violoncelle, pour faire en sorte que l’auditeur non professionnel de la musique puisse à chaque instant discerner quelle est la mélodie principale du morceau, il n’hésitait pas pour cela à demander à Jisoo Kim de se tourner vers le public quand il le fallait. La jeune chinoise Yanan Wang était l’altiste et le pianiste était Zach Cheong qui nous venait de Hong Kong et de Macao, un peu renfermé dans sa bulle mais irréprochable.
La magie du Festival de Verbier (une fois qu’on a fait les sempiternelles plaintes concernant un public parfois trop guindé, des établissements un peu trop luxueux et des magasins de montres et de bijoux pour les très riches) réside dans cette exceptionnelle variété d’origines et d’âges, coréens jouant avec des hongroises, et françaises avec des arméniens, jeunes de 16 ans au milieu de vieux routards chevronnés. Notre jeune Mariam de 17 ans n’était-elle pas conviée ensuite à jouer avec le vénérable Misha Maïsky ? Diversité des musiciens comme diversité des œuvres : la cantatrice Sandrine Piau donnait par exemple une master-class uniquement composée de mélodies françaises, de Fauré (La bonne chanson) à Debussy (L’extase langoureuse), passant par Pauline Viardot et Massenet (Elégie). Comme aucune des chanteuses n’était francophone, cela tournait à un véritable cours de prononciation de la langue française, la phonologie au service de la musique ! Dans le chant, il fallait prononcer un nom féminin se terminant par « ée » (comme « envolée ») en fabriquant la diphtongue « é-eu » (« envolé-eu ») et non pas « é-yeu »… dur à apprendre, dur à comprendre. La jeune Eden (australienne) ne s’en sortait pas si mal…
Autre moment-phare et inoubliable : la leçon donnée par le metteur en scène anglais Tim Carroll à propos de La Traviata. Se trouvaient là la géorgienne Ana, l’américain Michaël, la française Fanny, le polonais David, le chinois Hu. Au premier exercice, Tim leur demandait, pour chacune de leurs répliques, de la dire d’abord en anglais, puis dans leur langue maternelle, avant enfin de la chanter comme ils étaient appelés à le faire en représentation. La raison en était que, bien souvent, on peut observer que les chanteurs et chanteuses ont beau émettre un chant à la perfection, ils ne savent pas ce qu’ils chantent ! Et il entendait lui, leur faire réaliser la portée des mots qu’ils prononçaient ! Ana eut du mal à s’exprimer dans sa langue maternelle, elle semblait même effrayée à l’idée de devoir énoncer le nom de cette langue, que sans doute personne n’aurait compris, elle se contenta de dire que sa langue maternelle était le langage des montagnes (!), mettant ainsi l’accent sur la myriade de langues effectivement parlées dans les vallées du Caucase, dont certaines sûrement n’ont plus que quelques locuteurs (cela aurait pourtant ravi le public suisse, fin connaisseur en la matière puisque il existe encore des vallées des Grisons où l’on parle un autre genre de « langage des montagnes », les différentes variétés du romanche). On vit en effet combien, dans cet exercice amusant, les artistes avaient du mal à traduire leur réplique de l’italien à leur langue propre. Michaël qui jouait le rôle d’Alfredo, trouvait malin d’user d’un anglais américain ponctué de « fuck » et autres interjections. Autre exercice : se servir d’une balle comme go-between, façon de rendre sensible au rythme des échanges afin qu’il ne donne pas l’impression d’un automatisme : entre deux répliques il doit se passer un temps pour que chacun comprenne ce que l’autre à dit, ou bien jouer avec des « clics » : donner un clic en direction de l’autre signifie lui donner la parole, donc le chant. Bref, une foule d’exercices existent pour donner de la vie à une œuvre, éviter qu’elle sombre dans la monotonie d’une leçon apprise. Et comment faire pour que, lorsqu’on en est à la énième représentation, le spectateur ait toujours la sensation de la vie et de la spontanéité ? Jouer sans le montrer à l’un de ces jeux. Plus même : essayer de faire deviner au partenaire à quel jeu l’on joue ! Tim Carroll indiquait qu’on peut trouver ce genre de conseils sur la page web de Brian Eno. Pour que les acteurs et actrices se sentent aussi davantage concernés par leur rôle, on peut leur demander de jouer avec leur propre nom plutôt qu’avec le nom du personnage : Violetta devient Ana et Alfredo, Michaël, la dimension dramatique s’en trouve augmentée. Ah ! Comme j’aurais aimé avoir un metteur en scène de la sorte l’une des rares fois où j’ai tenté moi-même de jouer la comédie ! Jouer, encore jouer, Citation George Bernard Shaw : on ne cesse pas de jouer parce que l’on grandit mais on grandit parcequel’on cesse de jouer. Rôle des jeux dans la création pour les acteurs et actrices ; façon de relancer l’imagination. Carroll rappelle le film Certains l’aiment chaud avec Marylin Monroe et Tony Curtis : ils se détestaient mais quand on regarde le film on ressent une tension qui vient justement de là ! Une tension érotique provoquée par la haine réciproque. Parmi ces jeux, penser aussi aux cinq cercles de vision (1 : intérieur, 2 : détails du corps, 3 : l’autre, 4 : le lieu, 5 : par-delà). Demander à quelqu’un dans le public de choisir, au cours d’un duo, aléatoirement chacun de ces chiffres et observer ce que cela donne pour les acteurs et actrices. Façon de faire varier le jeu d’acteurs.
Sandrine Piau au milieu de ses élèves (et du pianiste James Baillieu)
La vie, toute vie, est d’une tristesse infinie. Elle se termine par la mort. Elle connaît des phases dramatiques dont parfois certaines personnes ne se relèvent jamais : deuil, accident, séparation. La tristesse vécue en notre enfance ou notre adolescence ne s’en va jamais pleinement de notre esprit. La mélancolie risque à chaque instant de s’emparer de notre âme, de nous faire tomber dans un sentiment d’absolue solitude. On peut rêver bien sûr d’un monde plus fraternel, plus joyeux et plus juste… hélas, nous savons que nous n’en prenons pas le chemin. Quoi d’autre que la musique (mais aussi l’art, le théâtre, la poésie) pour nous aider à en supporter le poids ? Qu’elle soit gaie (et alors nous respirons la joie avec elle) ou qu’elle soit elle-même triste (et alors nous éprouvons une sortie de notre solitude), elle nous permet d’approfondir ce en quoi et pourquoi nous sommes gais ou tristes. Un simple coup d’archer et ou bien nous pleurons ou bien nous revenons à la joie.
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A côté de ces passionnantes master-classes, il faudrait aussi parler des concerts avec les plus grands : Bruce Liu à l’Église, jouant merveilleusement la sonate n°21, dite « Waldstein » de Beethoven, ainsi que Chopin (Nocturneop.27), Ravel (Alborada del Gracioso), Albeniz et Liszt (sa Rhapsodie espagnole), non avare de rappels en dépit de la chaleur qui lui fit glisser les doigts sur le clavier, et puis pour couronner le tout, la rencontre entre des musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble jusque là, mais trouvaient un plaisir immense à le faire, ce que témoignaient leurs étreintes en fin de concert : Léonidas Kavakos (violon), Clara Jumi-Kang (violon), Timothy Ridout (Alto), Brian Cheng (violoncelle) et Alexandre Kantorow dans un programme composé de : Dvorak, Terzetto en ut majeur pour deux violons et un alto, César Franck : sonate pour violon et piano en la majeur (la fameuse sonate de Vinteuil !), et Dvorak encore : Quatuor pour piano et cordes n°2 en mi bémol majeur (Kantorow, Kavakos, Ridout, Cheng). Entendre la sonate de Vinteuil sous les doigts de Kantorow et l’archer de Kavakos, c’était faire revivre l’adoration que lui vouait Proust avec une fraîcheur et une nouveauté que sans doute la version de son époque n’avait pas. Dans la troisième partie, on croit entendre une autre œuvre : que se passe-t-il ? On est passé d’un compositeur à un autre ? Mais non, la phrase, la merveilleuse phrase revient, elle revient toujours, jusqu’à la fin. Quant au quatuor de Dvorak, on y entend toutes les sonorités de chants populaires se mêlant dans un bouquet triomphal exprimant parfaitement le bonheur.
Qu’est-ce qu’une masterclass ? Un maître qui écoute son élève puis qui reprend avec lui les passages critiques de l’œuvre. Ce à quoi j’ai eu la chance extraordinaire d’assister en ce 23 juillet, de 9h30 à 12h30 dans une petite salle souterraine d’un quartier appelé le Hameau, à Verbier, Valais, Suisse. Je pourrais avoir honte : tant de luxe. Je n’en reviens pas. (Plus précisément : je pourrais ressentir de la honte en effet, mais pas de moi-même, par procuration pourrait-on dire, de la honte à la place de ceux qui devraient vraiment avoir honte de manifester une telle insouciance face à la marche du monde actuel, et qui n’ont pas du tout honte, eux). Verbier est une station de sports d’hiver valaisanne qui s’étend sur une face très large de la montagne, devant le mont Combin. S’y donnent rendez-vous les riches banquiers et joueurs de golf autant que les aristos du ski, et en été les mélomanes de Suisse et d’ailleurs, souvent recrutés aussi parmi les riches banquiers, les joueurs de golf, les femmes bronzées en habit de luxe. Moi j’y suis parce que j’accompagne C ; qui est là, elle, parce qu’elle est fan de piano et qu’elle rêvait d’entendre jouer Martha Argerich, Alexandre Kantorow, Katia Bouniatischvili, Lucas Debargue, Nikolaï Lugansky. Concerts renversants : j’ai vu et surtout entendu les deux mailleurs pianistes du monde jouer ensemble (à deux pianos se faisant face) le concertino n°42 de Chostakovitch et les Dansessymphoniques opus 45 de Rachmaninov. Le volume sonore était comme sculpté dans l’air de la montagne, l’un des deux pianistes s’envolait en arabesques lyriques lorsque le second, malicieusement, touchait à peine le piano pour en faire s’évader des sons évanescents. Contrastes incessants entre le violent de la tempête musicale et l’onde légère à peine bruissante d’un glissando où les mains disparaissent comme des ailes de colibri. Martha et Alexandre communiquaient d’un geste furtif par delà les deux immenses pianos à queue, d’un battement de cil, d’un doigt sur la bouche, d’un sourire, d’un air entendu, et ils s’entendaient parfaitement, elle, la vieille dame de 85 ans qui a encore des grâces de jeune fille et lui, le jeune homme souriant et dégingandé qui se baisse pour saluer afin d’être au même niveau que la grande dame.
Mais revenons à la masterclass donnée ce matin-là par le pianiste russe Nikolaï Lugansky La masterclass est très différente d’un concert, autant, dans l’un, le maître apparaît solennel et fier de sa superbe, sûr qu’il est d’être là parce qu’on a fait de lui depuis longtemps le virtuose, l’étoile, celui qui a additionné les prix et les louanges auprès des plus grands orchestres, autant dans l’autre, il apparaît humble, décontracté, les pieds chaussés de sandales et habillé le plus simplement possible. Les élèves eux, sont pleins de déférence, bien sûr, mais ils sont déjà plus ou moins des vedettes et sont là pour recueillir une onction supplémentaire. Du moins pas tous, ainsi le jeune polonais est-il là visiblement pour apprendre, il a choisi l’œuvre la moins connue et peut-être la plus difficile : une suite de courtes pièces de Sergeï Prokofiev. On lui donne à peine vingt ans, il est léger, a les mains fines, parfois ses avant-bras se croisent. Les pièces jouées sont douces et harmonieuses. Le Maître félicite l’élève mais lui fait remarquer qu’il ne faut pas trop jouer cette œuvre de manière aussi romantique, il veut y ajouter, lui, de l’expressivité. Alors commence une dissection de l’œuvre ou les gestes du Maître alternent avec ceux de l’élève. Jouent-ils vraiment la même partition ? Il m’arrive parfois d’en douter. Opposition de style, de tempérament. J’aime les conseils donnés sur les détails : ici, ne pas forcément croiser les bras, là, jouer plutôt mezzo-forte que piano, ne pas ralentir trop tôt. Le second élève est d’origine chinoise, il est là peut-être moins pour apprendre que pour montrer que d’ores et déjà il peut se mesurer aux plus grands. Concerto n°2 de Chopin. Lugansky n’a presque rien à dire : c’est parfait. Mais comme il lui faut quand même bien jouer son rôle, il va entrer dans quelques détails. Chopin n’est pas Rachmaninov. A tel endroit, faut-il jouer deux notes en même temps ou l’une après l’autre ? L’élève se fait ici le maître, il connaît parfaitement sa partition et signale que la chose est précisée, le maître avoue son trouble, il ne s’en était jamais rendu compte.
A écouter ces échanges entre musiciens de très haut vol, je constate comme jamais à quel point il est question en musique de sentiments, tel passage de Chopin est triste mais pas désespéré, il faut ici en saisir la nuance. Un jeune pianiste de vingt ans ressent peut-être mieux l’aspect tragique que ne peut le faire un adulte aguerri qui en vu d’autres…
Le dernier élève est un géant à la carrure de footballeur américain, il met sa puissance et sa force à jouer Brahms. Mais Lugansky le reprend, il n’est pas nécessaire d’être si violent. Brahms était avant tout un compositeur de symphonies, même lorsqu’il composait une sonate pour piano, il avait en vue la symphonie qu’il écrirait plus tard. Le pianiste alors doit s’imaginer en chef d’orchestre. Tâche difficile ; les crescendos pour une symphonie se font grâce à l’entrée progressive des instruments, le piano ne dispose pas de cette ressource. Il ne faut pas jouer Brahms comme on joue Scriabine… ni d’ailleurs comme on jouerait Schumann, même si celui-ci avait une immense admiration pour le premier, et ainsi de suite au cours de ces trois heures passionnantes où il a été donné à n’importe qui (c’est gratuit) de suivre comment se construit une interprétation.
Le mot d’interprétation est ici le plus important : il en va de celle d’une partition comme de celle d’un texte. On se doit de se saisir de chaque mot pour en mesurer la sonorité, la pertinence, la justesse, puis de passer à l’ensemble, construire une compréhension globale, un sens qui donnera à l’œuvre elle-même le statut d’une matrice solide de toutes les interprétations possibles.
Pourrait-on vivre sans poésie et donc aussi, sans théâtre ? Ma réponse est non. Même si l’on nous dit que la lecture disparaît, que le théâtre n’attire plus qu’un public restreint, même si ces mots, théâtre et poésie, ne disent pas grand-chose à nombre de gens pour leur malheur happés par les courants commerciaux de la dénommées « culture de masse », regroupés autour de fétiches musicaux, médiatiques et marchands, la poésie subsiste et nous aide à vivre (à supporter l’existence disent certains), et le théâtre se fait souvent son véhicule.
« L’ensemble de la vie musicale contemporaine – disait Adorno – est dominé par la forme de la marchandise : les derniers vestiges précapitalistes ont disparu. La musique, à laquelle on accorde avec générosité tous les attributs des choses éthérées et sublimes, sert essentiellement à la publicité des marchandises que l’on doit précisément acquérir pour pouvoir écouter de la musique.«
Mais, heureusement, Adorno exagérait un peu : il demeure une musique exigeante faite pour être écoutée et non simplement « entendue ». Il demeure une poésie qui ne se limite pas à des lignes pour médias sociaux genre Facebook, et il demeure un théâtre « fait social total » comme dit mon ami Jean qui ne se résume pas à des gesticulations d’avant-scène. Un théâtre habité, complexe, qui a des choses à dire, qui nous propulse dans les espaces profonds et vertigineux de la mémoire et de la poésie (puisque, comme il est dit dans Maldoror, le contraire de la poésie, c’est l’oubli). Tel est Maldoror, la réalisation de Julien Gosselin donnée dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, présentée jusqu’au 12 juillet, nous y étions le 10 pour cinq heures et demie de théâtre que nous ne sommes pas près d’oublier. Il y est question de Roberto Bolaño, des tendances fascistes dans la littérature latino-américaine, de Lautréamont (un peu), de meurtres non élucidés, de la maladie qui frappe l’auteur chilien, et, bien sûr, de poésie. Il y est surtout question du négatif, autrement dit de ce qui est dans les ténèbres, de ce que d’aucuns appellent « le mal », comme si seul le positif était le bien et que, dès qu’on s’interroge sur l’aspect souterrain des choses on se trouvait confronté avec lui.
La première partie s’ouvre sur les premiers mots des Chants de Maldoror, là où l’on nous dit que si l’on a le cœur fragile, il vaut mieux tout de suite faire demi-tour car les propos qui vont être énoncés seront cruels et difficiles à entendre, puis sur la projection sur écran de ce qui se passe en coulisse : la lente descente aux enfers d’un comédien harnaché parti à l’assaut des gouffres. Cette première partie est longue, peut-être trop longue, mise en scène d’un livre de Bolaño qui est l’Histoire de la littérature nazie en Amérique. Bolaño a tout inventé : écrivains fictifs qui auraient parsemé leur œuvre de références au nazisme, comme ce romancier cubain qui serait tel que lorsqu’on prend la liste des premières lettres de tous les paragraphes on obtient un VIVE ADOLF, ou bien cet autre, Carlos Wieder, que nous retrouverons par la suite, qui fut non seulement poète mais aussi tortionnaire de Pinochet, pilote survolant l’Antarctique pour inscrire dans le ciel ses plus beaux poèmes. Bien sûr, on n’y croit pas, c’est de la poésie sur de la poésie, de la prose au énième degré, une pure imagination, un fantasme dont on se demande la raison d’être, mais peut-être aussi une méditation souterraine sur les liens entre la poésie et le mal : peut-on être à la fois poète et nazi, poète et pinochetiste, on sent que cette question a tourmenté Bolaño et pas seulement lui mais aussi tous les écrivains et poètes chiliens, ou colombiens, ou vénézuéliens (ou péruviens, je me souviens d’un Vargas Llosa qui n’était pas clair sur le sujet), c’est un monde que nous connaissons mal. La poésie serait, dans ce monde là, indifférente au bien et au mal, comme dans la pensée des plus grands philosophes, se posant la question seulement de sa radicalité, de son caractère absolument nouveau. Pas un hasard si Baudelaire apparaît au balcon, avec son fameux « au fond de l’inconnu trouver du nouveau ». La poésie est, étymologiquement, le faire, rien de plus, rien de moins, et le faire englobe toutes les formes de l’être, y compris les entrailles du monde (quand le comédien descend sous le plancher du Palais des Papes) et la boue que l’on remue. A cette époque-là, (juste avant Pinochet ?), il y avait un groupe de poètes et poétesses à Conception, il y avait en même temps d’anciens nazis regroupés dans la sinistre Colonie Dignitad, dans la 7ème région, région des Maules (où nous allâmes, C. et moi, quand elle y faisait des relevés sismiques avec les chercheurs et chercheuses du LGIT). Parmi les poétesses, deux sœurs, qui disparurent. Les soeurs Garmendia. Et dont on retrouva les corps bien plus tard, probablement assassinées par Carlos Wieder, à moins que ce ne soit Ruiz-Tagle, celui présenté comme leur maître, mais Wieder et Ruiz Tagle ne faisaient-ils pas qu’une seule et même personne ? Bref, cette première partie s’étire en longueur et en portraits tous projetés sur les écrans accolés au mur du Palais, dans plusieurs langues, en espagnol, en portugais, en français, en anglais, avec des voix qui hurlent de plus en plus fort. Serons-nous capables de rester toute la durée du spectacle si cela continue ainsi ? Nous serions prêts à prendre la tangente si un petit sursaut d’orgueil ne nous faisait réagir, résister à la tentation du départ, après tout nous ne perdons rien à rester encore un peu et si ça continue comme ça, on pourra toujours partir en cours de spectacle. Au retour sur les gradins, on nous annonce que nous pouvons aller sur scène où se dresse désormais un restaurant en bois et en verre et où nous pourrions, si nous le voulions, boire une bière parmi les comédiens en train de jouer. Quand C. veut y aller, il y a déjà trop de monde, nous regarderons donc du haut des gradins. Et cela devient mieux que la première partie. Les acteurs sont à l’intérieur mais ils sont filmés par des cadreurs subtils dont nous voyons les images projetées sur les trois écrans extérieurs. Bolaño est encore jeune, il doit avoir vingt ans à peu près, il fréquente beaucoup de monde dans ce Santiago des années soixante-dix. Il a des ami.e.s de toutes tendances, beaucoup d’homosexuels dans les bars de la ville, mais la poésie lui dit son ami Bibiendo, n’est-elle pas homosexuelle? On ne voit pas très bien pourquoi, mais c’est un point de vue, parmi tant d’autres… On court après les cadavres des sœurs disparues. En chemin, le coup d’état a eu lieu, des cadavres ont été abandonnés, enterrés, on voit sur nos écrans de façade des projections de films de ces années-là, montrant des charniers à ciel ouvert. La police qui enquête sur les meurtres revêt des masques de rat et de souris. et découvre des cadavres de bébés-rats. C’est le motif qui permet de s’interroger sur l’humanité du mal. Une souris ne tue pas une souris, un non-humain en tue un autre peut-être pour se nourrir, mais sans cette raison, à quoi bon tuer? L’humain semble le seul à le savoir. Esthétique du crime. Peut-être est-ce à relier avec la question de l’art? Puisque le rat confesse qu’il ne connaît rien à l’art. Moment d’introduire du Lautréamont, Chant premier: « J’ai vu les hommes à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscure, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin... »
En troisième partie, le tumulte s’apaise : on assiste à la maladie puis à l’agonie de Bolaño. Littérature + maladie = maladie, résume-t-il. Cancer du foie. Il s’est renseigné sur ses chances de survie si on lui faisait une greffe du foie, 70 %, c’est un bon score en politique. Il est avec sa compagne Martha. Il crache le sang. Il agonise, une seule chose compte pour lui c’est le sexe, il se masturbe, puis il meurt en 2003 à Barcelone, laissant sur un coin de table le manuscrit de 2666. Une journaliste vient rendre visite à Martha après sa mort, est-elle vraiment journaliste ou juste un fantôme de passage par là pour raviver les interrogations du poète ? Sur scène la comédienne Victoria Quesnel dit un texte de Bolaño sur la poésie française du XIXème siècle, qui seule comptait à ses yeux. Celle qui commence avec Baudelaire et se continue avec Verlaine et Rimbaud et s’achève avec Mallarmé. Moment particulier où l’on a l’impression de quelque chose de vrai, d’incarné par une voix, une personne unique, un être présent qui n’a pas besoin de caméra pour exister. La chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres : cela nous mène vers une exégèse de ce qu’à voulu dire Mallarmé, et le poème de Baudelaire toujours (Le voyage / … Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau / Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau !). Poésie et mort, poésie et violence. Les vrais grands poètes, ceux de cette tendance en tout cas n’étaient-ils pas tous violents ? prêts à assassiner ? agressifs envers pères et mères ? ou alors comme Mallarné, tournés vers la pure métaphysique ? Un coup de dés, jamais, n’abolira le hasard. Pendant ce temps, les deux survivantes creusent. Où vont-elles ? Je ne sais. Physiquement : sous le plancher du Palais des Papes, encombré de câbles en tous genres. Bref, on ne comprend pas tout. Mais c’est aussi cela la poésie. Ne pas tout comprendre (puisque dans la poésie, le sens est en excès par rapport à notre existant). Au moment de saluer, c’est une soixantaine de personnes qui se présentent sur scène, autour des douze comédien.ne.s, tous les techniciens, les cadreurs, les filmeurs, les script, on dit que tout au long du spectacle, les gens parlent autour des comédiens, les scripts donnent des conseils aux cadreurs, ceux-ci demandent ce qu’ils doivent faire. Il en résulte un feu d’artifice cinématographique qui n’a rien à voir avec le cinéma classique puisque, ici, il est hors de question de jouer deux fois la même séquence. Noter que le public est enchanté, presque tout le monde est resté. Des jeunes d’une vingtaine d’années semblent avoir reçu la révélation de leur vie. C’est ça le théâtre ? Et oui, cela peut être ça, le théâtre.
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Ne pas oublier de dire aussi un mot sur la belle performance accomplie par Stanislas Nordey au Théâtre des Halles (salle du chapitre), seul en scène pour dire de larges extraits du De rerum natura de Lucrèce, sous le titre Evangile de la nature. Quelle merveille ! Encore de la poésie. Celle d’un texte qui date de 70 avant notre ère, qui passe en revue les connaissances de ce temps, se référant à Epicure, le grand savant de ce siècle, pour qui les éléments naissent de la collision des atomes, et pour qui l’âme n’est pas une substance « divine » mais constituée elle aussi d’atomes pour qu’elle puisse avoir un effet sur les gestes, les mouvements des corps et la génération des idées. Texte anti-religieux qui rejette les croyances : c’est bien la religion, oui elle, qui fait commettre en son nom / tant d’actes criminels, immoraux, tant d’horreurs. Traduction et adaptation par Christophe Perton (le réalisateur) et Marie N’Diaye. 1400 vers ont été sélectionnés sur 7800, des passages réarrangés, mais rien n’a été ajouté et la traduction mot à mot est garantie. Nordey virevolte autour de la scène ovale entourée de vidéos montrant des paysages désertiques et des flots de lumière, des trajectoires de particules et des rayons lumineux. Ce vieux texte n’a pas de rides, on y percevrait presque déjà l’ébauche de la dualité onde-particule. On y affirme que Rien ne naît de rien par un quelconque pouvoir divin. Le chapitre sur la mort lui-même nous envoûte et nous stimule, point d’illusion là-dedans, point de promesse de vie éternelle, mais seulement la persuasion que nos atomes doivent se défaire pour laisser la place à d’autres dans le maelstrom infini de la vie. Et cette belle idée mathématique selon laquelle quelle que soit la séquence finie, si nous la retirons d’un ensemble infini, il reste toujours l’infini, c’est presque la définition même que l’on en trouve dans les livres du XIXème siècle.
Combien de temps encore le Festival d’Avignon va-t-il résister au changement climatique ? Cette question est posée dans le In, au Cloître Saint-Louis, nos corps ressentent sa pertinence tant ils doivent affronter la chaleur excessive, dans les rues, en faisant les interminables queues (blâme à décerner au théâtre des Lucioles), au camping (douleur allégée toutefois par la présence d’une piscine) etc. Bien sûr, la climatisation fonctionne à bon train, mais on sait ce que cela provoque aussi comme ilots de chaleur supplémentaires. La cour du Cloître Saint-Louis encore est assez fraîche, on peut s’y reposer en buvant des granités et en écoutant des débats. J’y étais lorsque les journalistes du Papotin interviewaient les deux héroïnes du spectacle Silence (la musicienne Lucie Antunes, et la chorégraphe Mathilde Monnier) qui se tient en ce moment à la Carrière de Boulbon, mais que j’ai raté par pure flemme, il fallait encore prendre la voiture pour aller là-bas… la navette ? Mais il y a longtemps qu’elle était complète, petit exemple de toutes les désillusions auxquelles on s’expose : depuis avril, je m’évertue à avoir des places pour Molière par la compagnie Stan, pour la pièce d’Ibsen, ou pour d’autres spectacles convoités, mais bernique, on a beau vous dire revenez la semaine prochaine, vous resterez démunis de billets, après avoir patienté une heure devant un écran qui a commencé par vous annoncer que vous étiez numéro 1252 sur la liste d’attente… le bec dans l’eau, contraint de vous rabattre sur des spectacles moins intéressants, en général dans le off. On se dit il y a des trucs bien aussi dans le off. C’est vrai. Mais moins bien quand même. Il a hérité de cette tradition théâtrale des boulevards parisiens, autant dire qu’on n’y découvre pas grand-chose, jeu « classique », mises en scènes « classiques », textes convenus, comme cet Intra-Muros au Chêne Noir, pièce d’Alexis Michalik. Jeu brillant et mise en scène animée mais qui ne nous dit que peu de choses de la vie réelle tout en prétendant nous en dire beaucoup. L’action se passe dans une prison, au parloir, avec des comédiens qui viennent faire un atelier théâtre avec des prisonniers : tout, a priori, pour attirer notre compassion, mais cela se perd dans des intrigues archi-téléphonées s’emboîtant les unes dans les autres avec habileté, mais sans nous délivrer d’émotion autre que cette impression d’habileté, justement. Ce spectacle « marche », il réunit son lot de spectateur-ice-s d’âge avancé (dont je fais évidemment partie). Mais ce n’est pas ce que nous cherchons.
Exception cependant avec les spectacles présentés au 11, comme ce Made in France dont on a a dit le plus grand bien et qui le mérite (3 nominations aux Molières, compagnie La poursuite du Bleu). Portrait à la fois drôle et politique de ce qu’est la France d’aujourd’hui : crise du travail, discours préfabriqué et complice des structures économiques basées sur le profit, syndicats compromis. Mise en scène simple et efficace. La trame de départ est amusante : un prisonnier se voit mis en liberté conditionnelle à condition qu’il travaille là où son assistante sociale lui a trouvé une place de « technicien de surface », dans une usine où il se rend très vite, mais elle va fermer, victime de délocalisation. Le patron, affolé à l’idée de faire l’annonce des licenciements, attend l’arrivée d’un représentant du siège, évidemment c’est notre homme de ménage qu’il prend pour tel, et celui-ci, malgré lui, s’en sort assez bien, et finit par convaincre les ouvriers de se lancer dans la lutte, alors que la déléguée syndicale, informée plus tôt, est résignée, ayant prévu le coup d’avance. Enchaînement de gags lourds de sens politique.
Toujours dans le off : Les Nuits blanches de Fedor Dostoïevski au Petit Louvre. Les deux comédiens, homme et femme, jouent avec spontanéité un dialogue entre deux paumés de la nuit à la recherche de leurs rêves d’amour perdu. Un pianiste les accompagne, jouant du Rachmaninov. Le portrait de Dorian Gray, bien sûr, aux Lucioles, très bien joué (surtout le personnage de Lord Henry, celui en qui on découvre la figure du Diable) procure une lueur de satisfaction mais c’est d’un autre siècle, et finalement, on s’y ennuie.
Il faut revenir au In, du moins là où l’on a pu se procurer des places. Les Coréens nous sauvent. En nous mettant enfin de plein pied avec notre modernité, nos urgences actuelles, notre mémoire à réactiver, sans fioritures inutiles, sans mise en scène alambiquée. Island Story, de Kyung-Sung Lee, est exemplaire de ce point de vue. Récits et témoignages extrêmement détaillés des massacres qui se sont déroulés dans l’île de Jeju en 1947-1948 et que les autorités ont voulu dissimuler jusqu’aux années quatre-vingt. L’armée avait massacré des manifestants venus célébrer le départ des envahisseurs japonais, on les soupçonnait d’être « de gauche » autrement dit communistes. Des centaines de corps furent enfouis sous les sables. Quarante ans plus tard, la réalité à refait surface et les nombreux habitants de l’île qui pleuraient un disparu ont pu retrouver ce qu’il restait des corps de leurs proches. Documentaire ? Certes, mais des documents, des voix recueillies sur place qui se fondent dans une mise en scène épurée consistant en un carré de terre représentant une tombe improvisée (terre rapportée de Jeju), deux vélos de chaque côté où des comédiens pédalent de temps à autre pour produire un peu de lumière électrique (comme symbole des efforts qu’il faut pour maintenir une lumière sur des événements refoulés). Quand les comédiens se présentent au début du spectacle, ils se décrivent eux-mêmes à la manière dont, à la fin, on décrira les ossements des cadavres. J’ai une main blessée. J’ai une démarche claudicante. Symboliquement, les membres du groupe, censés donner leur voix et leurs gestes à leurs ancêtres décédés, vont reconstruire au moyen de bouts de bois, un cadavre entier, qui sera transporté délicatement par les descendants. On trouve dans les propos dits sur antenne une présence des rites chamaniques qui font une spécificité de cette île du sud de la Corée (devenue depuis un important lieu touristique1) et le parti pris de vérité pousse le scrupule jusqu’à ce que certains témoignages enregistrées ne soient pas traduits parce que, tout simplement, ils sont en dialecte de Jeju, langue que les Coréens de Séoul eux-mêmes ont du mal à comprendre. La majorité des corps enfouis ont été découverts à l’emplacement actuel de l’aéroport, sous les pistes, ce qui explique le vacarme assourdissant d’un long-courrier qui se pose, de temps à autre.
Un autre spectacle coréen : cette fois, de la danse. 1 Degré Celsius, de la chorégraphe Sung Im Her. Une prise en compte directe de notre situation climatique, il suffit d’un degré en plus pour que… tout s’arrête ou en tout cas, tout change, pour que les corps se fluidifient, que les groupes se désagglomèrent après avoir tenté de se retrouver. Sung Im Her raconte que l’idée de la chorégraphie lui est venue d’un dialogue avec son fils de dix ans, lorsque celui-ci lui a fait part de sa peur de l’avenir. Elle lui a demandé que faire à son avis et il lui a répondu que nous pourrions au moins faire l’effort de marcher. Et la chorégraphie se construit autour de la marche. Au tout début, la chorégraphe avance sur le sol en rampant et en se contorsionnant au point que l’on ne sait plus s’il s’agit d’une femme, d’un serpent ou d’un félin qui avance dans la nuit, puis les autres danseurs entrent en scène, cinq hommes, une femme, ils sont jeunes, fins, musclés, ils marchent dans tous les sens, en groupe au pas cadencé ou en désordre, parfois un marcheur se détache, il coupe la route des autres, souvent ils bifurquent soudainement, d’un angle droit, sur la droite ou bien la gauche. Le décor est constitué d’une série de barres verticales portant des projecteurs puissants qui, à la fin, éclairent violemment le public, on est obligé de se mettre la main devant les yeux : c’est le soleil brûlant. La troupe est longuement applaudie.
Retour au 11 pour Badjens, spectacle seule en scène à partir du roman de Delphine Minoui, qui est présente (Badjens, en persan signifie « mauvais genre », traduit aussi comme « espiègle », surnom donné par sa mère à la petite Zahra). Se fait un peu l’écho d’Island Story, à cause de l’évocation d’autres massacres, d’autres répressions, ici celle du mouvement Femme, Vie, Liberté. Nous sommes donc en Iran, dans la ville de Shiraz, dont des vues apparaissent sur l’écran, nous suivons les étapes de la vie d’une jeune femme, jouée par Alice Rahimi, de sa naissance à sa mort, toutes marquées par le pouvoir absolue des hommes. Dès le ventre même de la mère, la répression commence : la gynécologue doit s’excuser d’annoncer aux père et grand-père, frères et cousins que… il s’agit d’une fille. Le grand-père songe aussitôt à faire intervenir ses relations, un médecin qui fait des avortements, pour se débarrasser de l’objet non désiré. Mais le prix est trop élevé. Plus tard, elle échappera à un incendie de sa maison, toute seule, en s’enfuyant au milieu des flammes alors que la famille est sortie depuis longtemps emportant les éléments mâles. A 9 ans, son institutrice l’invite elle et ses condisciples à une cérémonie « joyeuse » au cours de laquelle elle leur parle de petites fleurs et de la nécessité de les protéger… avant de leur faire l’éloge du voile et de leur en remettre un en toute solennité. Ce sont elles, les « petites fleurs » ! Plus tard encore, à 12 ans, un cousin abusera d’elle comme si elle n’était qu’un objet fait pour la satisfaction masculine. Puis arrivera le meurtre de Mahsa Amini, les manifestations, seul moment de joie et d’espoir qui se terminera mal, comme on le devine. Texte accompagné d’une musique magnifiquement interprétée par le guitariste Renaud Satre et la chanteuse Hura Mirsheraki. Panorama de tout ce que la religion permet aux hommes d’exécuter sans risque dans les sociétés qui vivent sous l’emprise de régimes totalitaires. Pays où « naître », pour les femmes, signifie « mourir ».
Côté arts plastiques, on redécouvre, au Palais des Papes, toujours sous l’angle « coréen » imprimé à ce Festival, l’oeuvre de Lee Ufan qui commémore ses 90 ans par le dépôt dans la grande chapelle de plus de 60 tonnes d’ardoises, en dialogue avec la voûte somptueuse du plafond. Autres références à l’école de Mono-Ha : le puits et son fil de vingt mètres, tombant verticalement de la voûte, les formes épurées de l’acier interférant avec la pierre de l’édifice gothique. Autre interprétation de la religion, ici, qui met au premier plan la valeur de l’art et la continuité d’une humanité aujourd’hui menacée.
A la fondation Lambert, Geumhyong Jeong expose des sculptures faites de prothèses et de micro-mécanisme électroniques pour simuler une vie hors des limites de l’humain, ces corps en plastique sautent et bougent, nous font peur, ou, à la longue, nous attendrissent comme s’ils étaient des « néo-humains » dotés de sentiments.
C’est tout. En attendant Maldoror.
1J’avais vu cela au musée ethnographique de Seoul, souvenir mémorable d’un moment où essayant de comprendre les photos et films de cette île, j’avais été rejoint par un vieux monsieur coréen qui tenta de m’en dire davantage et me dit surtout sa douleur de voir son pays séparé. Je vis à ce moment -là qu’une majorité de coréens ont davantage de ressentiment envers le Japon qu’envers la Corée du Nord.