La vérité ou rien (I)

J’entreprends ici – non sans quelque témérité, penseront beaucoup – une série de billets portant réflexion sur la notion de vérité… C’est bien sûr un pari irraisonné, fou peut-être, mais est-il question plus importante, plus actuelle au moment où l’on semble en faire si peu cas ?

Je me pose depuis toujours la question de la vérité. La « vérité » et non pas la « Vérité » bien entendu : ma réflexion n’est en aucun cas théologique, elle est juste épistémique. Je sais bien qu’il en est beaucoup pour qui cette question est vaine : nous ne saurions, selon eux, définir la vérité et même, si nous savions la définir, nous serions dans une situation pire que celle où nous sommes sans la définir car cela risquerait d’aboutir à une vérité établie, laquelle ne pourrait être qu’un dogme portant atteinte à la liberté, d’où l’alternative qu’ils croient fondamentale : liberté ou vérité, mais pas les deux. Or, à moi il semble qu’au contraire, nous ne saurions avoir l’une sans l’autre, la vérité est ce qui oriente nos actions libres, puisque à l’inverse de ces thèses, c’est le mensonge, l’absurdité, le fait de croire en des choses qui s’avèrent fausses qui les entravent, et la liberté n’est rien d’autre que celle de poursuivre le vrai envers et contre tout, en dépit des chausse-trappes et des mirages qui voudraient nous entraîner vers ce qui n’est pas. Ceci dit, je suis bien conscient des difficultés de la vérité. Comment vais-je la définir ? La tradition philosophique réaliste se contente de peu : est vrai ce qui est conforme aux faits. Rien de plus simple en apparence, et pourtant… c’est faire reposer la charge définitoire sur une notion qui n’est pas très claire elle-même. Qu’est-ce qu’un fait ? Comment découpe-t-on le monde en faits ? Dans le domaine de l’histoire, un fait est souvent ce que l’on a reconnu comme tel. Parfois les faits ont disparu, sont hypothétiques… En physique, nous savons bien qu’ils dépendent de nos instruments d’observation et qu’il y a un doute certain à l’origine de nos observations (le principe d’incertitude est fondamental, il est relié au caractère non-commutatif de nos mesures, ce n’est pas la même chose de mesurer d’abord la position puis la quantité d’énergie ou de procéder dans l’ordre inverse). Le monde n’est pas un tableau de faits juxtaposés les uns à côté des autres, chacun susceptible de recevoir sa propre étiquette qui l’identifierait pour toujours. Les faits sont enchevêtrés (entangled dit-on en anglais).

Autre question, autre problème : y a-t-il plusieurs régimes de vérité ? Jusque là, j’ai parlé de la vérité en un sens universel, par exemple la vérité d’un énoncé physique ou mathématique, mais n’y a-t-il pas aussi une vérité singulière ? Celle à laquelle nous faisons référence quand nous disons que telle ou telle personne a sa vérité. En un sens, « Je » est vérité. Dans ce sens exact où rien ni personne ne peut venir occuper sa place. Deux « vérités » différentes : l’une universelle, l’autre singulière. Doit-on ignorer l’une des deux au profit de l’autre ? c’est ce que font certains scientifiques parce qu’il est selon eux inconcevable qu’il existe une autre vérité que celle de leurs méthodes et de leurs instruments de mesure, mais aussi certains littérateurs, voire poètes, qui affichent un réel mépris du savoir et en particulier de la science, arborant comme un trophée leur soi-disant incapacité à comprendre les mathématiques. On doit dire au passage à ceux-ci qu’il n’est pas de sot métier et que Queneau, Vian, Pessoa, Roubaud ont tous fait des mathématiques, et que même Bonnefoy les a étudiées. Ces deux vérités donc, est-il une façon de les penser ensemble, n’est-il pas possible de montrer que l’une va avec l’autre ?

Mais avant d’aborder ces questions, revenons à la vérité au sens des faits. On sent bien qu’il y a là non seulement une question de factualité mais aussi une notion d’universalité : le fait, et donc le vrai, doivent être reconnaissables « universellement ». Une vérité, si elle existe, se doit d’être universelle, si elle ne l’est pas c’est qu’on admet que dans certaines circonstances elle puisse subir un contre-exemple, une objection, et en ce cas elle n’est plus une vérité, elle se contredit. Mais qui accepte cet universalisme aujourd’hui ? Relisant récemment Les fondements de la métaphysique des mœurs, j’ai été frappé par la croyance dure comme fer exprimée par Kant selon laquelle la raison est une et l’idée que partant de là, il n’y a aucune difficulté à définir une notion de bien ou de mal. Et donc pourrait-on penser, une notion de vrai, tout aussi bien, mais ce n’est pas comme cela que ça marche chez Kant, pour qui le vrai relève d’une théorie de la connaissance indépendante des questions d’éthique. Pourtant c’est comme cela que ça marchera plus tard chez les philosophes pragmatistes (Peirce, James, Brandom) dont nous parlerons plus loin.

Puis, plus tard, lisant dans « le Monde des livres » une intervention brillante du philosophe africain Achille Mbembé, j’ai été tout aussi frappé par les doutes qu’il exprimait concernant cet universalisme qui, quoiqu’on fasse, demeurerait toujours le point de vue d’un sujet, certes abstrait, mais quand même se ramenant toujours à des attributs constants : il serait masculin et blanc. La critique est de taille : elle vise notre prétention à l’universalisme. Mais cette critique est-elle honnête ? Ne sert-elle pas à discréditer par avance nos efforts de pensée vers l’universel ? Il me souvient des mots de Macron voulant se trouver un prétexte pour rejeter le plan Borloo sur les banlieues. N’avait-il pas dit : « deux mâles blancs qui font un plan, ça ne marche plus comme ça » ? Dans son dernier livre, Plaidoyer pour l’universel, le philosophe Francis Wolff répond à ce genre de critique.

Il y a bien sûr un domaine qui échappe naturellement à cette critique, un domaine que n’abordent que peu de philosophes, par manque de connaissances la plupart du temps, celui des mathématiques car il est admis qu’une vérité mathématique ne saurait dépendre des traits particuliers d’un sujet qui l’énonce (Gentzen avait beau être un fieffé nazi, cela n’a jamais remis en cause la justesse du théorème de l’élimination des coupures, le sujet singulier « Gentzen » n’a aucune importance pour ce théorème). Mais il est vrai que c’est un domaine si complexe que l’on peut à peine se fonder sur lui pour donner des explications au profane. Et pourtant… on y verrait ce qu’on peut entendre par un « sujet universel ». Pour qui voit la discipline sous un jour idéal et de très loin, les mathématiques apparaissent comme le lieu d’une vérité immuable (au sens, en tout cas, que j’ai donné tout à l’heure à cette notion de vérité, comme conformité aux faits), or elles sont aussi un domaine… de liberté. Entendons par là que « nous » avons la liberté de choisir nos axiomes (j’ai mis ce « nous » entre guillemets car je dois convenir en une première approche que je ne sais pas très bien ce qu’il recouvre, fascination des mathématiques : tout étudiant passe sur ce « nous » sans jamais l’interroger comme s’il allait de lui-même… mais n’est-ce pas justement parce qu’il va de lui-même ?). Une autre de mes lectures récentes, l’article de Jean-Pierre Delahaye paru dans le magazine « Pour la Science » d’octobre sur « une nouvelle théorie de l’infini », apporte pas mal de clarté à cette question : nous pourrions, si nous le voulions, faire disparaître la gêne que suscite l’indécidabilité de l’hypothèse du continu, simplement en rajoutant un voire plusieurs axiomes à la théorie des ensembles. Mais lequel ou lesquels choisirions-nous ? Ce serait trop simple d’ajouter simplement comme axiome qu’il n’y a aucun ordinal infini strictement inscrit entre aleph-zero et la puissance du continu, il faut trouver autre chose… et si nous y arrivons, alors nous avons une théorie des ensembles élargie dans laquelle l’hypothèse du continu est vraie. Mais nous voyons en chemin ce que nous avons fait, et qui s’éloigne de beaucoup d’une conception naïve des mathématiques (et donc de la science), nous n’avons pas « regardé les faits », nous avons construit. Simplement nous n’avons pas construit « n’importe quoi », nous avons construit selon des normes établies. C’est cet ensemble de normes qui constitue « une vérité ».

la vérité avançant seule sous un ciel mauve – copyright A.L.

Mais tout le monde n’est pas mathématicien, et nous ne faisons pas que des mathématiques dans la vie… Il n’y a pas de manière normée d’introduire un nouveau « principe » qui nous permettrait de déduire par la suite une vérité qui, jusque là, nous paraissait indécidable. La société se définit comme un ensemble de débats, d’échanges, de conversations dont les règles sont vagues et s’ajustent en fonction du moment, j’oserai dire en fonction du moment « politique »… Une suite sans fin de débats semble bien être, en France en tout cas, celui sur « la laïcité », qui se prolonge (sans que l’on puisse avec précision exprimer le lien de consécution entre les deux) en « débat sur le voile ». Une position basée sur la recherche de la vérité devrait pouvoir nous dire, à un moment ou un autre, ce qu’il en est 1) d’une interprétation correcte de la première notion et 2) de son effet sur l’acceptation ou non du voile dans telle et telle circonstance de la vie en société, dans la mesure où, bien entendu, on saurait avec précision ce que recouvre cette notion de « voile » (s’agit-il d’un foulard ? d’un niqab ? d’un hidjab ? Etc.). Or, il ne semble pas possible d’atteindre une position d’universalité justement à cause de la remarque antérieure sur le fait que toute position de cette sorte serait en réalité celle d’un sujet qui, quoiqu’on fasse, serait un sujet doté de certains attributs : pas seulement la masculinité et la blancheur de peau certes puisque notre monde désormais s’ouvre aux autres (et tant mieux), mais fractionné en autant de « sujets » qu’il y a de positions légitimes. Bref, l’espace de discussion est fracturé. Ici apparaît la faiblesse du point de vue pragmatiste évoqué plus haut quant à la caractérisation d’une vérité universelle. Les philosophes de ce courant, devant la difficulté à définir la vérité, ont décidé de se rabattre sur des objectifs qui étaient à leur vue plus faciles à atteindre : l’utilité par exemple. Ainsi ne défendrait-on pas particulièrement une thèse parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle nous est utile, qu’elle contribue en quelque sorte à améliorer notre situation tant d’un point de vue pratique que théorique. Il n’est pas étonnant que de telles thèses soient nées sur le sol américain à une époque où la nécessité d’établir une société nouvelle, de développer une économie, primait sur l’attitude stoïque de celui qui attend simplement de la réflexion l’obtention de vérités indépendantes des intérêts et des passions du monde. Un penseur comme Peirce a certes protesté contre les critiques trop faciles qui narguaient les pragmatistes au nom du seul « sens de leurs intérêts ». Il était conscient que la désignation même de la tendance philosophique qu’il représentait prêtait le flanc à ces critiques, proposant à sa place le terme de « pragmaticisme ». Il n’en reste pas moins que le pragmatisme est équivoque. Une ligne de défense a aussi consisté à dire que dans la recherche d’une amélioration de notre situation, il ne fallait pas voir cette dernière comme une situation « pratique », mais plutôt une situation théorique : une thèse peut être préférée à une autre parce qu’elle permet de faire des progrès substantiels dans le domaine explicatif que l’autre n’autorise pas. Il y a une utilité intellectuelle des propositions. Les mathématiciens le savent aussi : tel ou tel théorème est apprécié à cause de la position qu’il occupe dans la théorie, parce qu’il permet de démontrer d’autres théorèmes.

Quid de la vérité pour les pragmatistes ? En théorie, c’est la position vers laquelle les différents intérêts convergent… Du point de vue de la science, on peut représenter la notion d’intérêt par celle de point de vue argumenté sur une situation précise : les porteurs de ces points de vue s’affrontent dans un dialogue et finissent par s’entendre parce que le réel est là, unique, et on pense dans l’idéal qu’il va finir par s’imposer. En somme, la manière objective de voir le réel s’obtiendrait miraculeusement par le jeu de l’intersubjectivité. C’est là faire beaucoup d’actes de foi…

On ne va toutefois pas « condamner » le pragmatisme. J’avais été frappé, d’ailleurs, de réaliser que bien d’autres philosophes que les américains cités ci-dessus peuvent y être rattachés parce qu’après tout, eux aussi contestent ou contestaient la prééminence du concept de vérité en philosophie pour lui en préférer d’autres. Habermas, bien sûr, est dans cette lignée (il a d’ailleurs beaucoup dialogué avec Brandom), pour qui on approche du vrai seulement par une attitude dialogique, grâce aux vertus de « l’agir communicationnel ». Mais Foucault l’était aussi, qui subordonnait la recherche de vérités à l’élaboration de stratégies discursives, les « vérités » en question n’étant finalement que relatives aux dites stratégies, et qui finissait par conclure que ces stratégies, étant des enjeux de pouvoir au sein de la société, consacraient non pas une recherche équitable et impartiale de la vérité mais tout simplement une forme de pouvoir. Et si on remonte plus avant, Nietzsche évidemment fait partie de cette approche, lui pour qui il n’y avait pas de faits mais seulement des interprétations… Mais si nous ne condamnons pas le pragmatisme (qui peut permettre des avancées certaines dans plusieurs domaines), il n’en faut pas moins constater que, dans beaucoup de cas, il est impuissant à fournir une base théorique stable pour établir la vérité ou – simplement – la « validité » (terme plus neutre) d’une proposition. L’optique de Habermas, autant que celle de Brandom par exemple supposent que l’espace des discussions ou des conversations soit homogène, que tous les participants aux débats soient au moins d’accord sur quelques principes rationnels de la discussion, ce qui est loin d’être acquis dans le débat ordinaire (par exemple sur la question de la laïcité ou celle du voile). Pour ce qui concerne Foucault, la question ne se pose même pas puisqu’il pose quasiment en principe que l’on n’arrivera jamais à affirmer quelque chose de « vrai » au sens où ce serait au-dessus des tendances et des formations discursives qui s’affrontent. Dans son livre très récent, « Les vices du savoir – Essai d’éthique intellectuelle », Pascal Engel établit une distinction très claire entre les « raisons pratiques de croire » et les « raisons théoriques ou épistémiques de croire » et ce qu’il condamne chez les pragmatistes, ce n’est pas de fonder leur philosophie sur des notions d’utilité (d’avoir telle ou telle croyance dans tel ou tel contexte) mais de faire la confusion entre ces raisons pratiques et ces raisons théoriques. Car s’il est tout à fait légitime dans un contexte social ou sociétal de prétendre fonder une position sur son efficacité pratique au moment donné, il n’y a bien sûr aucune raison d’appliquer les mêmes critères lorsqu’on s’attaque à un problème théorique : ce serait même une faute de le faire. Est-ce à dire, par contre-coup, que la notion de vérité ne s’appliquerait pas là où celles d’efficacité et d’utilité s’appliquent ? Comme si les secondes caractérisaient les questions sociales et sociétales et la première seulement les questions théoriques ? Cela signifierait qu’à tout jamais nous devrions abandonner l’idée de juger certaines propositions comme étant vraies ou fausses, par exemple la proposition selon laquelle le voile islamique porterait en lui la signification d’un statut d’infériorité pour les femmes. Or, cela paraît peu vraisemblable, nous avons du mal à restreindre nos jugements de la sorte, à considérer que nous devrions abandonner l’idée que certaines propositions soient vouées à l’absence de valeur de vérité, à « l’indécidabilité » ou plus précisément à une non pertinence de ces valeurs à leur encontre. Plus généralement, nous sommes conviés en réalité à adopter ce genre d’attitude à l’égard de toutes les propositions qui ne font qu’exprimer des croyances, et donc en particulier les croyances religieuses. Certains diront alors perfidement : mais est-il des propositions qui ne soient pas « que » des expressions de nos croyances ? A ceux-là je répondrai qu’ils adoptent la position sceptique, qui n’est pas ma position (il serait trop long d’expliquer pourquoi dans les limites de cet article mais j’y viendrai sans doute un jour).

Je ne crois pas que l’on arrive un jour à faire sortir du débat sur le voile ou la laïcité une « vérité » sous la forme d’une assertion stable sur laquelle tous les êtres raisonnables s’entendraient. Cela ne veut pas pourtant dire que nous devons nous abstenir de chercher cette vérité, ou de viser des propositions qui auraient quelque valeur universelle. Il serait trop facile de nous retrancher sous la devise d’un « tout est valide puisque tout peut être dit », laquelle est de plus en plus la maxime des adeptes du relativisme c’est-à-dire de la culture de la différence comme fin en soi. La différence ne saurait être une fin en soi, même si elle existe et doit être entendue. Dire que tout est valide et que l’on peut choisir dans cet assortiment de propositions celles qui nous arrangent au nom d’un pragmatisme utilitaire nous ramène à l’ère de Protagoras, lorsque les rhéteurs étaient payés par les riches propriétaires pour qu’ils mettent au point des discours leur donnant raison dans les conflits avec d’autres, ère à laquelle cependant il nous semble encore appartenir un peu car après tout c’est bien de cela qu’il s’agit dans les procès intentés aux industries du tabac ou aux laboratoires produisant Mediator ou autres médicaments semblables lorsque des experts richement payés défilent à la barre (voir Le Monde daté du 3-4 novembre à propos du Médiator).

En tout cas, nous débouchons sur un nouveau sujet, passionnant : celui de la formation de nos croyances et, plus spécifiquement, ce sujet qui est aussi abordé par Pascal Engel dans son livre, mais aussi d’autres auteurs, comme Simon Blackburn, auteur d’un petit livre intitulé sobrement « Truth », celui de « L’éthique des croyances », selon un titre dû à un autre philosophe, plus ancien, du nom de William Clifford. Les croyances n’ont de vrai fondement intellectuel que si elles sont fondées sur des exigences éthiques, il ne s’agit pas de dire si elles sont « vraies » ou si elles sont « fausses » (puisqu’une croyance vraie par exemple ne serait plus une croyance mais un savoir et qu’une croyance reconnue comme fausse n’aurait plus aucun intérêt) mais si elles sont l’objet ou non d’un contrôle rationnel. Autrement dit, Clifford ne s’attaque pas au droit de croire (ce que l’on veut) mais au devoir que nous avons de respecter certaines règles pour pouvoir croire.

Comment alors nous assurer que ces règles sont les bonnes et comment nous assurer qu’elles ont bien été respectées ? Ici se pose à nouveau la question de l’universalisme, mais au niveau des règles.

à suivre

la vérité en retrait sur l’animalité (copyright A.L.)

(Illustrations de l’auteur devant être prises avec humour)

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Bêtes, cinéma et poésie

Dans une vie, il y a beaucoup de choses que l’on oublie ou que l’on escamote faute de temps ou d’attention, à cause d’un regard superficiel porté sur le monde. Notre environnement à nos yeux s’estompe, nous y sommes habitués. Alors nous partons en voyage, c’est une manière de nous rafraîchir la mémoire, ou bien nous lisons des livres ou nous regardons des films, car le temps qu’on y met est toujours un temps de concentration, d’attache à une partie du monde que nous avons failli oublier. En regardant les images d’un film, nous oublions temporairement ce qui détourne souvent notre attention, nous nous disons qu’à l’avenir, lorsque nous serons en présence réelle, et non plus virtuelle, des réalités montrées, nous agirons différemment, nous ferons plus attention, nous laisserons les images se graver dans notre cerveau.

moutons dans la Drôme (photo personnelle)

C’est la leçon apportée notamment par le très beau documentaire sur le pastoralisme de Natacha Boutkevitch que nous avons eu l’occasion de voir en notre village de Drôme provençale, projeté à l’invitation des « Lectures du Poët », accompagné d’un texte écrit et lu par l’ethnologue Guillaume Lebaudy. « Quand le soleil quitte l’eau de l’herbe » est un film tourné dans plusieurs endroits du Sud-Est de la France : massifs du Queyras, de l’Oisans et du Vercors, plaine de la Crau, vallée du Jabron et montagne de Lure. Ce n’est pas un « documentaire » classique au sens où on tenterait de recueillir le maximum de données statistiques, d’enquêtes et d’interviews de la part des bergers. Il ne « revendique » rien, ou alors c’est à un niveau qui dépasse le social ou l’économique, et qui concernerait la question générale des rapports entre les humains et les animaux. Les humains, on les voit peu et on les entend peu. On ne les entend que pour l’essentiel : juste un mot par exemple pour indiquer ce qu’ils sont en train de faire et pourquoi ils le font. Ils n’évoquent pas leur situation souvent précaire, la continuation de leur métier au travers des générations futures : tout cela, on le devine. Ce n’est donc pas un film « pédagogique », et c’est ce qui fait sa force. Il faut bien sûr aimer cette région pour le comprendre. Etre sensible aux hauts reliefs des pré-alpes et des Alpes du Sud, à leur aspect désertique, parfois caillouteux, âpre. Cette région chevauche la Provence, région souvent perçue au travers de ce qui est supposé être son charme : soleil, lavandes, genêts, pastis, odeur de vacances, or il semble que souvent on en soit loin. Lire Giono pour être tout à coup plongé dans un univers pauvre, aride, où rôdent loups et méchants garnements : Le roi sans divertissement, Noé, Un de Baumugnes etc. Dans ce film, on suit donc les troupeaux, on s’attarde dans les bergeries, en quête de ce qui s’y trame : une mise bas, un empelissage, des soins pour une mammite, un marquage, un abattage aussi (il faut bien que les hommes vivent, et se nourrissent), le tout ponctué par des réflexions et des histoires contées par Guillaume Lebaudy. Pourquoi élève-t-on des moutons ? Parce qu’on le fait depuis les débuts du néolithique, parce que ces animaux sont devenus nos compagnons, qu’ils font partie de notre rapport à la nature et au monde et qu’ils sont une part de notre humanité, la meilleure peut-être, celle qui demeure complice avec les rythmes naturels anciens et qui marque un temps d’arrêt devant la progression vers le précipice que semblent entraîner nos modes de vie modernes. De tout temps, on a élevé les moutons et les agneaux pour se nourrir et ce n’est pas pour cela qu’on les a maltraités (encore que, il faut l’avouer, comme le disait notre ami Marc, agriculteur à la retraite et ancien éleveur de chèvres, tous les bergers dans l’histoire n’aient pas eu cette douceur, cette attention portée au bonheur des bêtes que celles que l’on voit dans le film). Comme dit l’ethnologue, si l’on suivait les injonctions des « anti-spécistes », on stériliserait les troupeaux pour que ces races s’éteignent et il en résulterait une grande misère humaine : la perte de ce que nous ont toujours apporté ovins et bovins qui entretiennent nos prairies et nos saisons.

image du film de N. Boutkevitch

Dans ce film donc, nous sommes face aux animaux. C’est bien connu, ils ne parlent pas, eux. Alors comment faire pour atteindre le fond de leurs émois et de leurs sentiments – car on présume qu’ils en ont, à force de nous côtoyer. Se fondre dans la masse peut-être comme le fit ce berger du Mercantour qui se trouva pris un jour au milieu de centaines de moutons qui, apeurés par l’orage, commençaient à s’enrouler autour de lui comme s’il était un vieil arbre, et à se déplacer, l’entraînant irrésistiblement vers le précipice, et il n’eut alors de salut qu’à leur parler doucement, jusqu’à leur faire entendre raison c’est-à-dire les rassurer, et ainsi desserrer leur étreinte. Cette histoire nous est contée par Guillaume Lebaudy. Le berger s’appelait Marius Bruna et il fut tellement ému de ce qui venait de lui arriver qu’il retourna sur les lieux le lendemain afin de graver définitivement dans l’herbe son nom (photo communiquée par G. Lebaudy).

Etre en face des animaux, face à face, comme le disait Rilke, choisi comme exergue au film par Natacha Boutkevitch dans un extrait de la huitième élégie de Duino :

de tous ses regards le vivant perçoit « l’ouvert ».
Seuls nos yeux à nous sont à l’envers,
posés comme piège autour des issues.
Ce qui est dehors, nous ne le savons que par le regard des animaux ;
[…] lorsqu’une bête muette lève son regard,
et tranquillement nous traverse.
C’est bien cela qu’on appelle destin : être en face et rien d’autre, toujours en face.

Méditons… « nos yeux à nous sont à l’envers »… autrement dit nous ne devrions pas « voir » ce que nous voyons, ce monde « extérieur », cette « réalité » plate et conventionnelle qui nous laisse dans l’ignorance de ce qui se passe d’essentiel au sein de la matière et de la vie, seuls les yeux des bêtes, non conditionnés, voient cette part, à laquelle nous n’avons donc accès que par elles, « ce qui est dehors » autrement dit, après inversion, « ce qui est dedans », et qui nous traverse à notre insu chaque fois que nous regarde une de ces bêtes, et c’est pour cela que nous avons besoin d’elles, qu’elles sont nos supports, nos tutrices pour aller dans ce monde, car nous marchons comme des aveugles. Voici comment je paraphraserais le texte de Rilke … si jamais il avait besoin d’une paraphrase. J’ajoute (par simple plaisir de continuer cette méditation) que ce qui est sauté dans le texte ci-dessus dit justement ceci, qui corrobore mon interprétation (dans la traduction de Lorand Gaspar toujours) :

car très jeune nous retournons l’enfant,
l’obligeant de voir des formes derrière lui.
Il n’apercevra point l’ouverture profonde
dans le regard de la bête libre de mort.
Car nous n’avons d’yeux que pour la mort.
La bête libre a toujours sa fin derrière elle
et Dieu devant ; lorsqu’elle marche,
elle va d’un pas éternel, comme s’écoulent les fontaines.
Nous, nous n’avons jamais, pas même un jour devant nous,
ce clair espace où s’ouvrent sans fin les fleurs.

La bête est « libre de mort » contrairement à nous qui y pensons sans cesse, et cela fait grande différence car si nous étions débarrassés de ce souci constant, alors peut-être surgirait devant nous « ce clair espace où s’ouvrent sans fin les fleurs ». [Cela n’est pas sans rappeler, mais en négatif,Les larmes d’Eros, le beau texte de Georges Bataille. Pourquoi en négatif ? Parce que Bataille prend le parti contraire ou complémentaire : l’animal, n’ayant pas conscience de sa mort future, ne connaît pas l’érotisme, or, justement pour l’humain, l’érotisme n’est-il pas cet « espace où s’ouvrent sans fin les fleurs » ?]

Autre poète cité par l’ethnologue : Fernando Pessoa, dans Le gardeur de troupeaux :

Je n’ai jamais gardé de troupeaux,
Mais c’est tout comme si j’en gardais.
Mon âme, pareille à un berger,
connait le vent et le soleil
et elle va la main dans la main avec les Saisons,
suivant sa route et l’œil ouvert.
Toute la paix d’une Nature dépeuplée
auprès de moi vient s’asseoir.
D’un simple bruit de sonnailles
au tournant du chemin
mes pensées tirent contentement.
Lorsque je m’assieds, ou que je marche par les chemins et les sentiers,
lorsque j’écris sur un papier immatériel,
je me sens une houlette à la main
et je vois ma propre silhouette
à la crête d’une colline,
regardant mon troupeau et voyant mes idées,
ou regardant mes idées et voyant mon troupeau,
et souriant confusément comme qui ne comprend pas ce qu’on dit
et veut faire mine de comprendre.
Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau ce sont mes pensées / et mes pensées sont toutes des
sensations.

Penser une fleur c’est la voir et la respirer
Et manger un fruit c’est en savoir le sens.

Je parlais plus haut d’empelissage. Mon lecteur ou ma lectrice ne sait peut-être pas de quoi il retourne. C’est une jolie histoire de pyjama, et oui, on ne tricote pas au mouton un pyjama, non, mais on se sert d’un mouton mort pour revêtir un agneau vivant mais rejeté par sa mère afin que la mère du mort le « reconnaisse » et le lèche autant que ses propres agneaux restés vivants. Je reproduis ici le texte de Guillaume Lebaudy qui exprime mieux que moi en une sorte de poésie cette opération troublante :

L’agneau qui n’est pas viable, tu vas pas le garder.
Il va mourir.
Celui que sa mère ne veut pas allaiter, mais qui est en pleine santé, si tu le
laisses comme ça il va mourir.
Alors qu’est-ce qu’il faut faire ?
Celui qui va mourir, il faut le tuer ; et voilà c’est comme ça.
Pour lui prendre sa peau, parce que sur sa peau, il y a son odeur. Celle que
la mère connaît.
Tu vas l’espeiller, et sa peau, tu vas l’enfiler comme un pyjama sur celui
que sa mère ne veut plus et que tu vas faire adopter par la mère du mort.
Tu comprends ? //
Elle va le sentir.
Lui, il a faim, il a faim de lait.
Elle va le sentir autour de la queue, tu sais comme elles font.
Et lui il va boire.
Elle va croire que c’est son agneau et elle va l’adopter.
Et au bout d’un temps, tu vas lui retirer son pyjama à l’agneau.
Et le petit sera adopté.
Le pyjama, c’est le manteau de l’adopté.
Et voilà, c’est comme ça.
Tu comprends ?

Et le film montre cela sans autre commentaires que les bêlements. Magnifiques images que celles de ce film. Dans mon carnet, j’ai noté : « Moutons, montagnes, une belle proximité de mots. Transhumances, errances, berger, bergère rentre tes blancs troupeaux… Troupeaux, gardeurs de troupeaux, méandres d’un long ruban de laine blanche qui serpente à flanc des sommets, au bord des précipices, là où l’ombre apparaît en premier quand le soleil décline. Contact direct avec l’animal, celui qui nous regarde autant que nous le faisons, c’est regard contre regard, immobilité des visages et des têtes, doux bêlement des agneaux, et il faut bien des hommes et des femmes pour les élever, les soigner, recueillir leurs confidences muettes. Voisinage aussi avec la mort, la mort des bêtes élevées pour la boucherie, la mort des bêtes attaquées par un prédateur silencieux au fond de la nuit, la mort de l’agneau mort-né extirpé du ventre de la mère, sang qui gicle, pu qui sort des brebis malades, ordinaire du berger et de la bergère. C’est tout cela que nous montrent le beau film de Natacha Boutkevitch, photographe et cinéaste, et le texte qui le scande, écrit et lu par Guillaume Lebaudy, ethnologue, auteur de maints ouvrages sur le pastoralisme et la montagne, vus et entendus ce samedi au Poët-Sigillat où ils étaient invités par les Lectures du Poët. Nous les reverrons, ces amoureux des montagnes, des troupeaux, des montagnes à troupeaux, qui vivent le rapport à l’animal au plus près des yeux, des pattes et des sabots, attentifs au son des clochettes et au bruit des mastications et des démarches plaintives pour réentendre leurs voix, revoir leurs images, avec sans doute d’autres images, d’autres textes et d’autres sons au cours de l’année qui vient ».

merci à Sabrina Mistral pour avoir été une intermédiaire efficace pour cette rencontre.

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Ame brisée, Akira Mizubayashi

Je l’ai déjà dit, je parle peu souvent de musique, par peur, principalement, de ne pas avoir les mots pour en parler. Comme s’il n’était pas possible de mettre la musique en mots (alors que l’inverse est si souvent vrai). Or voilà tout à coup un auteur qui sait ô combien exécuter cette translation. Et dans un roman au titre subtil : « Ame brisée ». On devine que là justement un pont est établi d’un continent à l’autre, car il s’agit autant de l’âme d’un violon, cette petite pièce indispensable à l’instrument, que de l’âme humaine dont on peut croire aussi qu’elle est indispensable à celui ou celle qui la porte – mais je reviendrai plus loin sur cette notion d’âme, tellement empreinte de spiritualisme. Ce qui est curieux dans ce double sens est que la dénotation la plus concrète est du domaine le plus éthéré – la musique – alors que la deuxième dénotation, qui est le sens le plus courant, est la plus abstraite. Et quand, à « âme » on ajoute « brisée », le quiproquo ne fait que s’amplifier. Comme on peut le penser, tout le roman portera sur ce double sens et c’est ce qui en fera sa grande beauté. Je ne connaissais pas auparavant Akira Mizubayashi. Internet me dit qu’il est né en 1951 au Japon et qu’il a entamé des études de littérature et civilisation françaises à Tokyo avant de les terminer à Montpellier, de faire trois années d’études à l’ENS et de retourner au Japon en 89 pour y enseigner. Il a écrit cinq ou six livres dont l’un lui a valu… le Goncourt des animaux ! Il écrit dans les « remerciements » en fin de volume de ce livre-ci : « Contre toute attente, c’est pendant la phase d’élaboration de mon texte « Shindemo shinikirenai » paru dans l’ouvrage collectif Armistice (Gallimard, 2018) dirigé par Jean-Marie Laclavetine, que l’idée d’Âme brisée m’est venue à l’esprit et a pris corps avec une fulgurance dont je suis le premier à être étonné. Avançant en âge, je ressens, que ce soit à Tokyo où je vis ou à Hiroshima où j’ai mis la dernière main à « Shindemo shinikirenai », que nous sommes entourés de fantômes, de morts-vivants, qui se trouvent en peine dans l’espace de l’entre-deux-morts ».

J’ai été fasciné par ce livre pour des raisons qui ont peu à voir avec ce que je cherche d’habitude dans la littérature : il n’y a pas ici de recherche d’écriture particulière, ni d’analyse savante d’une réalité complexe. L’écriture est simple et si analyse il y a, elle est faite en finesse et toute en légèreté, elle reste dans l’implicite. C’est au lecteur de deviner. Ce en quoi on retrouve ce qui fait le charme de beaucoup d’écrivains japonais, de Tanizaki à Aki Shimazaki (dont j’ai déjà parlé). Dans la manière d’évoquer avec pudeur un passé enfoui ou bien des sentiments que l’on tient en laisse, finit par s’exprimer avec force une réalité contraire aux apparences, c’est-à-dire profondément troublée.

Le héros qui, au début, est un enfant de onze ans accompagnant son père à une répétition d’un quatuor, va vivre une partie importante de sa vie avec un seul objectif : réparer le violon du père, qu’il a vu martyrisé par un soudard de l’armée japonaise en 1938. Une seule idée : réparer. N’est-ce pas justement l’idée qui s’impose pour un vingtième siècle qui a vu tant de douleurs et de monstruosités. Et comment après ces dernières, un être peut-il à lui seul réparer le destin de millions de gens ? Par la musique, semble nous souffler l’auteur de ce roman.

Bien sûr, ce n’est pas n’importe quelle musique que joue notre quatuor (constitué d’un Japonais, Yu Mizusawa et de trois Chinois, dont une Chinoise, Lin Yanfen) c’est un quatuor de Schubert, et plus précisément le quatuor à cordes en la mineur opus 29, appelé communément « Rosamunde » (C’est alors que Yu se glissa tout doucement dans la musique et se posa sur le soubassement sonore installé en pianissimo, mais solidement, par les trois instruments : il exposait souverainement le premier thème d’une beauté frémissante. « Mi—do-la–, do-si—ré-do-si-do-si-la–do-si—sol#-do—la-ré–ré#–mi— » p. 35). Les quatre musiciens répètent ce quatuor quand surgit une bande de soldats dirigée par un caporal Tanaka qui voit tout cela d’un très mauvais œil : trois Chinois sont là, on joue une musique étrangère… et ce Yu a tous les airs d’un intello à qui on va faire payer cher le fait d’exister. C’est à ce moment que le violon de Yu est piétiné, écrasé. Pas n’importe quel violon, pas un Stradivarius non plus, mais un Vuillaume. Ici, le lecteur peu au courant apprend qui furent les frères Vuillaume qui, à la fin du XIXème siècle, exercèrent la belle profession de luthier dans le petit village de Mirecourt, dans les Vosges. Une sorte de Crémone français.

Heureusement dans ce malheur, apparaît dans la pièce de répétition, un autre militaire, un lieutenant cette fois, dont on apprendra qu’il se nomme Kurokami, Dieu Noir en japonais. Ce Dieu noir est un homme raffiné et cultivé, il connaît Schubert autant que Bach et il demande à Yu de jouer quelque chose sur un autre violon afin de faire la démonstration qu’il n’est pas un quelconque conspirateur mais, bel et bien, un musicien. Il va alors jouer la Gavotte en rondeau de la Partita n°3 en mi majeur de Jean-Sébastien Bach.

Notre héros, Rei Mizusawa, le collégien de onze ans est pendant ce temps-là enfermé dans un placard avec un livre dont le titre est : Dites-moi comment vous allez vivre – où l’on entend comme une allusion au roman de Oé : Dites-nous comment survivre à notre folie. Il est donc témoin de toute la scène, y compris de l’arrivée d’un autre soldat encore qui fait part de l’obligation d’emmener tous les suspects au poste. Ainsi verra-t-il son père pour la dernière fois puisqu’on devine que les choses ne vont pas s’arranger pour le musicien japonais, on apprendra bien plus tard, lorsque Rei aura retrouvé Yanfen, bien malade et âgée de quatre-vingt-douze ans dans un hôpital de Shanghaï où elle vit ses derniers jours, qu’en plus, Yu avait sur lui ce livre qui était gage de « gauchisme » à l’époque : Le bateau-usine (célèbre roman de Takiji Kobayashi qui raconte la dure vie, voisine de l’esclavage, des marins à bord d’un baleinier).

Rei devra sa survie à un journaliste français, Philippe Maillard, qui était un ami de son père, et qui le recueillera le soir même du drame. Le couple Maillard adoptera Rei qui deviendra Jacques Maillard et qui poursuivra des études de lutherie à Mirecourt, où il rencontrera sa future compagne, Hélène, mais il laissera celle-ci l’attendre pendant de longues années, le temps qu’il faut pour réparer le violon dont il avait ramassé les débris…

Je n’en dis pas plus, bien sûr, sur les péripéties émouvantes de cette histoire, la façon dont Jacques et Hélène vont rencontrer Midori qui n’est autre que la petite fille du lieutenant Kurokami, devenue elle-même une grande violoniste, ni comment Jacques retrouvera Yanfen dans cet hôpital de Shanghaï. Je ne parlerai pas davantage des souvenirs de Midori sur son grand-père, devenu obsédé, après ce drame, par les musiques de Schubert et de Bach, et par les violons, jusqu’à entreprendre lui aussi le voyage de Mirecourt… La fin est bouleversante, où Jacques/Rei et Hélène, deux personnes bien âgées, sont invitées au concert que donne Midori à Pleyel, qui joue de manière magistrale le Concerto à la mémoire d’un ange – superbe description faite par l’auteur – et où, en fin de concert… « fantôme » qui se trouve bien « dans l’espace de l’entre-deux-morts » comme disait Mizubayashi dans ses « remerciements », Rei retrouve son père. Otoosan.

On comprend que ce roman est, tout en douceur, l’expression d’une mélancolie triste qui va fondamentalement avec le quatuor de Schubert « Rosamunde », il en épouse la structure, donnant à chaque partie le nom d’une partie musicale : allegro ma non troppo, andante, menuetto : allegretto et allegro moderato, mais cette musique toute en prose se détache sur un arrière-fonds de catastrophes et de souffrances : Hiroshima, la guerre sino-japonaise… La langue est ainsi le dépositaire des souffrances endurées, en même temps qu’elle porte en elle l’arbitraire des hiérarchies sociales. Akira Mizubayashi interroge indirectement sa société au travers de la langue. Au début, une discussion a lieu entre Yu et ses amis chinois après le passage de Philippe, l’ami français. Il a appris qu’en français, contrairement au japonais, on peut s’adresser à tous les locuteurs avec les mêmes mots, que les mots sont les mêmes pour parler à un garçon de café, à un chauffeur de taxi, à un médecin, à un professeur ou à un ministre. « Imaginez une situation dans laquelle je parle avec un homme important, socialement supérieur […] je voudrais évoquer son père : eh bien, je ne peux pas nommer son père en français autrement que par « votre père » ». Alors qu’en japonais, il faudra trouver un mot adapté à sa position vis-à-vis de son interlocuteur. Cela laisse les amis songeurs un bon moment. Ils réalisent que la langue devrait être un bien commun au moment même où ils découvrent que la musique a déjà ce caractère, qu’elle est en quelque sorte en avance sur le langage. Cette aspiration à l’unité et à la beauté qu’incarne la musique traverse tout le roman.

Cet hymne à la musique est aussi, comme dit plus haut, un hymne à l’âme humaine, mais qu’est-ce que l’âme ? Certainement pas une entité séparée, une simple aura spirituelle comme on nous l’aura dit dans nos jeunes années d’enseignement religieux, mais cet ensemble de processus profondément enracinés en nous qui nous fait aspirer à des valeurs comme la beauté, la justice ou la vérité.

Or, l’âme de l’humanité est brisée, fondamentalement brisée, elle, peu réparable donc, à la différence de l’âme du violon et c’est peut-être ce que veut nous dire Mizubayashi à la fin du livre : « son art de luthier, celui de rendre les sons de l’âme, de la vie intérieure, de la plus noire mélancolie comme de la joie la plus profonde […] n’était rien d’autre que la tentative d’apaisement de la douleur traumatique issue de la destruction foudroyante de ce qui vous attache le plus intensément au monde et à la vie ». Dans le contexte de ce roman on comprend que l’auteur veut parler de cette séparation d’avec le père, accomplie dans des conditions historiques tellement dramatiques, mais d’une manière plus générale, ne sommes-nous pas tous et toutes issus d’une telle douleur traumatique et ceci ne nous montre-t-il pas – du moins, c’est mon interprétation – que l’âme n’est jamais rien d’autre que cet effort désespéré que l’être humain fait sans cesse pour arriver à apaiser sa souffrance primordiale, la douleur d’une séparation qui remonte aux premiers jours ? Et la musique (comme la poésie, l’art etc.) viendrait alors toujours comme apaisement.

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Picasso – Bacon – Boltanski – Beckett

A l’exposition Picasso qui se tient en ce moment au musée de Grenoble, on verra :

Picasso entre Dora Maar et Marie-Thérèse.
Picasso quai des Grands-Augustins.
Picasso sous l’occupation.
Picasso quittant Royan qu’il ne reverra plus jamais puisque la ville sera entièrement détruite en 1945.

Picasso peignant des ustensiles de cuisine.
Une casserole.
Une bougie.
Un critique disant : « chez Picasso, même les casseroles crient ».

Picasso peignant Nush
avec une délicatesse infinie.
Nush déjà atteinte de maladie,
Nush au visage diaphane et aux seins menus.

Picasso peignant l’Aubade,
une femme veillant un pauvre corps meurtri.

Picasso dessinant d’un crayon dur et acéré le corps nu d’une femme inconnue,
ses seins dressés.

Un enfant face à l’occupant.
Un chat tenant dans sa gueule un oiseau.
Un crâne de bœuf sur une table
devant une fenêtre qui ouvre sur un noir
crépusculaire,

un berger tenant un agneau dans ses bras
en réponse à l’art fasciste d’un Arno Breker
Picasso répondant à Maurice de Vlaminck qui l’insulte,
– « perversité de l’esprit, suffisance, amoralisme » –

Picasso adhérant au Parti Communiste, salué par Paul Eluard, serrant la main de Marcel Cachin, Picasso dont Eluard dit qu’il s’est rangé du côté des ouvriers et des paysans.
Jean Cocteau se hissant au rang de roi des Belles Lettres,
étant à celles-ci ce que Stravinsky est à la musique
et Picasso à la peinture
– quel toupet –

Picasso ornant le chant des morts, texte de Pierre Reverdy.
Reverdy – l’ermite de Solesmes – écrivant ceci :
« il ne faut pas jeter la hampe qui visse la terre au drapeau »…

***

Bacon et Picasso ont ceci de commun, au dire même du premier, qu’ils captent, au moins de temps à autre, la brutalité du réel. Le réel est cruel dit Bacon, « beaucoup plus que ma peinture ». Et quand on lui rapporte le mot d’un membre du groupe de Bloomsbury selon qui il gâcherait son talent en peignant des choses si morbides, et l’on voudrait plutôt qu’il peigne une rose, il répond : « une rose ? Mais songez un instant que peu de temps après que vous aurez admiré sa splendeur, elle commencera à se faner, ses pétales tomberont, elle mourra aussi, ce n’est donc qu’une question de temps, d’heure, pour que la rose devienne à son tour aussi prétendument morbide et cruelle que les sujets de mes tableaux ». Qu’est-ce que la brutalité du réel ? c’est – dit à peu près Bacon dans une interview filmée – celui-ci exposé directement sur les nerfs du spectateur sans aucun relais de convention, le seul outil utilisé par le peintre étant alors son imagination.

Il serait malhonnête de le cacher : j’ai beaucoup de mal à « comprendre » les toiles de Bacon, ou plutôt devrais-je dire, à les « lire ». Je ne crois pas être le seul si j’en crois les discours tenus par maints critiques et écrivains qui se sont penchés sur l’oeuvre, de Gilles Deleuze à Jonathan Littell (Triptyque – Trois études sur Francis Bacon) et ont souvent buté sur l’incompréhensibilité – du moins apparente – de l’œuvre. L’exposition du Centre Pompidou porte d’ailleurs le titre : « Bacon en toutes lettres », comme s’il fallait accentuer le paramètre « lisibilité », alors qu’au départ il s’agissait simplement selon les dires des curateurs de mettre en relief les lectures familières de Bacon, celles qui ont exercé sur lui une influence déterminante (ainsi des salles sont-elles offertes au public où l’on peut entendre des extraits littéraires lus par les meilleurs comédiens, extrait de l’Orestie d’Eschyle par Dominique Raymond, de La Terre vaine de T.S. Eliot, de l’Âge d’homme de Michel Leiris, d’Au coeur des ténèbres de Conrad ou de l’Expérience intérieure de Bataille, lus par Hyppolite Girardot, Mathieu Amalric ou André Wilms) mais comment relier le triptyque dit « inspiré de l’Orestie d’Eschyle », de 1981, à la tragédie grecque ? Quel fil conducteur, quelle allusion doit-on saisir dans le dessin ou la couleur? Juste le rouge d’une tache de sang ? On entre ici dans la fascination face à un cerveau qui renferme en lui-même son langage et ses codes, ayant construit une familiarité avec ces grands textes littéraires mais sur des bases qui à nous, pauvres spectateurs, sont inaccessibles, puisque nous n’avons que des traces et des indices comme dans des énigmes policières à résoudre. Cela n’enlève rien à la puissance de l’impact de ces toiles, au malaise ou au plaisir – car les deux ne sont pas contradictoires – que l’on ressent devant ces étalages de chair humaine qui chez Bacon, comme chacun sait, ne sont jamais loin des étals de boucherie, comme si la souffrance humaine devait toujours nous rappeler qu’en dernier ressort nous ne sommes jamais, comme nos cousins animaux non-humains, que viande. Ce très beau tryptique, que je donne en pièces séparées (puisque nous sommes chez le boucher…) en est un exemple.

Il est inspiré d’un poème de T.S. Eliot, mais contrairement à ce que dit le texte, je crois qu’il s’agit plutôt de « Sweeney » que le poème intitulé « la Terre vaine », parce que, quand même, ce que nous voyons est plus proche des strophes suivantes que des paysages bucoliques évoqués dans le second poème :

Trouvant ces deux dames suspectes,
Flairant entre elles quelque ligue,
L’homme aux yeux lourds refuse net
Le gambit, trahit sa fatigue.

Quitte la pièce et reparaît
A la fenêtre où il s’incline,
Inscrivant son rictus doré
Dans les rameaux d’une glycine

Après cette exposition pleine d’énigmes et de souffrances, j’ai vu une autre expo, que l’on m’avait recommandée à l’Ecole des Beaux-Arts, celle de Ian Pei-Ming, artiste franco-chinois qui s’inspire de Courbet. Ici, le choc du réel éprouvé avec Bacon disparaît. Nous sommes en plein dans la représentation, il n’y a pas d’acte à proprement parler, juste un jet continuel de peinture dans les gris, les noirs et blancs, sur de très grandes toiles pour représenter conventionnellement les choses, les animaux et les personnes. C’est sans effet autre que la contemplation devant « quelque chose de bien fait ». Les tableaux de Courbet eux-mêmes qui sont confrontés à l’artiste contemporain passent simplement pour ce qu’ils sont, des divertissements. Bien sûr, on éprouve du plaisir à regarder les corps nus peints par Courbet, surtout ces deux femmes qui s’enlacent, hommage à Lesbos, mais c’est juste affriolant, sexy, plaisant comme une photo de magazine coquin, rien à voir avec ces distorsions du corps, ces fragments exposant des sexes rattachés à rien, ces morceaux semblables à des bouts de viande qu’expose Bacon. Art de l’interrogation chez l’un, art de l’absence de question chez l’autre. En quoi je verrais bien l’opposition entre un art révolutionnaire et un art conservateur, voire réactionnaire.

Art de l’interrogation chez cet autre contemporain : Christian Boltanski. Là, on va loin, l’artiste n’hésite pas à convoquer le monde et la nature, les vivants et les morts pour nous poser les questions fatales sur notre destin et sur le temps. Comme ces trois photos de grand format formant triptyque : à droite la mer et une île battue par les vagues, au centre des sortes de trompes plantées sur une plage face au large, dans lesquelles le vent s’engouffre provoquant un bruit qui ressemble aux cris des baleines, et sur la photo de gauche : un squelette de baleine, les os bien propres et bien rangés. Commentaire : de droite à gauche, la question, le vide (absence de réponse) et la mort. Quoi de plus éloquent ?

Boltanski est obsédé par la mort, il garde présent au fond de lui le souvenir d’Auschwitz et de ses usines de mort, par lesquelles furent produits d’infinis alignements de cadavres. Chez lui, cela devient des photos en noir et blanc de tels cadavres mais toutes recouvertes d’un voile noir que le souffle d’un ventilateur fixé au plafond parfois soulève, car les morts on les oublie, on les obture, sauf quand par moment une brise superficielle vient nous les rappeler. La mort est liée au temps, à moins que ce ne soit le contraire, le temps étant lié à la mort, fin du temps. Vers laquelle nous rapproche chaque seconde qui passe. Dans une salle, un tapis de lampes électriques qui brille intensément parce que nous sommes au premier jour de l’exposition, mais chaque soir, une lampe s’éteindra jusqu’à ce que règne l’obscurité. C’est une représentation du temps qui passe. Des milliards d’individus auront vécu sur cette planète, les plus chanceux ont laissé quelques souvenirs fragiles enfermés dans des boîtes métalliques (la boîte métallique est un objet récurrent dans l’œuvre boltanskienne). Temps = mémoire. La mémoire comme une accumulation de traces produites par les processus biologiques et historiques. Vêtements d’enfants, photos de famille, figurines en papier qui défilent en ombres chinoises sous les rayons d’une lanterne magique qui nous ramènent aux jouets de notre enfance. La mélancolie aussi habite l’œuvre de Boltanski.

Mais revenons à Bacon, dans « Bacon » on entend un peu « Beckett ». C’est justement ce que veut nous signifier Denis Lavant dans cette petite vidéo enregistrée au Centre Pompidou, lui qui donne une représentation époustouflante de la pièce de Beckett « la Dernière Bande », au théâtre de l’Athénée. Le motif : un homme seul, un certain Krapp, écoute la bande magnétique qu’il enregistre chaque année le jour de son anniversaire. Autre façon donc de dire comment le temps défile. Avec toutefois cet humour cruel qui est le propre du dramaturge irlandais. Quand Krapp écoute la bande qu’il a enregistrée il y a trente ans et que presque à chaque phrase il en a interrompu le défilement pour arborer un regard furieux ou dubitatif, ou pour interroger le sens d’un mot (« viduité ? »), ou simplement pour aller se jeter un petit gorgeon derrière le décor, il fulmine : « je ne savais pas que j’étais aussi con à cet âge ». Mais pas si con en réalité, puisque les mots qu’il prononçait alors lui reviennent, éternelle répétition du même et obsession du souvenir : « J’ai dit encore que ça me semblait sans espoir et pas la peine de continuer. Et elle a fait oui sans ouvrir les yeux. (Pause) Je lui ai demandé de me regarder et après quelques instants – (pause) – et après quelques instants, elle l’a fait, mais les yeux comme des fentes à cause du soleil. Je me suis penché sur elle pour qu’ils soient dans l’ombre et ils se sont ouverts. (Pause) M’ont laissé entrer. (Pause) Nous dérivions parmi les roseaux et la barque s’est coincée. Comme elle se pliait avec un soupir devant la proue, je me suis coulé sur elle, mon visage dans son sein et ma main sur elle. Nous restions là couchés. Sans remuer. Mais sous nous, tout remuait, et nous remuait, doucement, du haut en bas, et d’un côté à l’autre. » Alternance de ton sarcastique et de lyrisme comme a toujours su le faire Beckett, avec cet art aussi de faire sonner les mots, leur sonorité, jusqu’à en évacuer le sens pour ne plus retnir que des bruits, des allitérations, des stridences. Krapp doit aller chercher une bobine sur son bureau, la bobine 5 de la boîte 3… « bobine… bobiiiiiiiine… où elle est la coquiiiiine… ». Mise en scène très réussie de Jacques Osinski. Au début, Lavant reste dix bonnes minutes (je n’exagère pas) muet et immobile face aux spectateurs. Quelques rires furtifs et gênés dans la salle puis bientôt plus un bruit, le silence total. Il se lève en grognant, trouve dans un tiroir… une banane, qu’il caresse tendrement. Oui, je ne sais plus très bien si je suis devant du Beckett ou devant un triptyque de Bacon qui s’animerait …

Voir Bacon, lire ou écouter Beckett changent notre regard. Quand nous regardons par la fenêtre, un matin d’hiver gris, nous voyons dans la rue des ombres qui passent, parfois l’une d’elles s’assoit sur un muret, peut-être un SDF, un mendiant, ces ombres sont des hommes ou des femmes, et la réalité tout à coup nous semble autre, plus si convenue, si routinière, une suite d’événements et d’actes à laquelle il ne tient qu’à nous d’appartenir ou non.

Attention: ceci est le millième article du blog Rumeur d’espace (commencé en 2006)

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Laurence Nobécourt: écriture et vie

La dernière rentrée littéraire a offert des trésors, un Rolin, un Modiano, un Toussaint… et même un livre signé Laurence Nobécourt. Un peu de gêne à en parler car après tout, je la ressens comme une amie. Quelqu’un avec qui, grâce à son atelier d’écriture, j’ai vécu des moments importants: peut-être était-ce la première fois, en 2013, que je me posais réellement la question de l’écriture. Pourquoi a-t-on envie d’écrire ? Pourquoi écrit-on ? Est-ce si important que cela d’arriver à éditer ce qu’on écrit ? N’y a-t-il pas, dans l’écriture, une exigence qui transcende toute velléité d’amour-propre ? A cette dernière question, je réponds immédiatement oui. J’ai trouvé profondément injuste l’échec qui a sanctionné la parution de son roman « Grâce leur soit rendue » en 2011, roman intense et magnifique que j’ai lu trois fois de suite tellement je ne m’en lassais pas et voulais rester en compagnie de ses personnages, mais qui, hélas, ne fut même pas réédité en livre de poche. Elle parle de cet échec dans son livre « Le chagrin des origines » mais pour dire qu’à ce moment là, justement, elle a compris qu’elle était, qu’elle serait, un écrivain, parce qu’il n’y avait pas besoin pour cela d’une reconnaissance. Je me souviens que c’est par ces mots d’ailleurs qu’elle nous avait accueillis à La Roche-Saint-Secret, près de Dieulefit, quand nous vînmes la voir, Albert, Marine et moi. Elle indiquait d’une main ferme le chemin qu’elle allait suivre. Par la suite, j’ai regretté qu’elle ne se remît pas à l’écriture d’un vrai, grand roman, comme l’avait été « Grâce leur soit rendue », mais ce dernier livre compense ma déception. Si tout ce qu’elle y dit est déjà en grande partie déjà connu de ceux et celles qui la lisent ou la fréquentent, la façon de le dire, cette écriture si parfaite dans l’usage qu’elle fait de la langue n’en est pas moins envoûtante et nous met en état de profonde émotion. Car nous avons le sentiment que cette écriture touche, l’air de rien, tout en parlant de choses banales ou largement partagées (qui n’a pas pensé, à un quelconque moment de sa vie que « personne ne l’aimait »?) à ce qui est à notre fondement, ce rapport dirait-elle, entre le corps et la lettre. On écrit, dit-elle « pour ces moments où le mot s’ajuste si parfaitement à la sensation intérieure qu’il manifeste soudain hors de soi notre singularité essentielle ; telle phrase faisant écho à une parole de bien qui nous aura réconfortés, telle métaphore témoignant de ce geste qui, contre toute attente, nous a hissés par-delà les ténèbres et la mort » (p. 15). Chez elle, en plus, le rapport de l’écrit au corps s’est fait, dans sa jeunesse, particulièrement manifeste : il l’était par cette maladie, l’eczéma, dont elle souffrit pendant longtemps (et qui fut la substance de l’un de ses premiers livres qu’elle avait intitulé « La démangeaison »), (se) gratter, n’est-ce pas de là que vient écrire ? J’aime qu’elle reproduise cette page du Dictionnaire historique de la langue française où l’étymologie du mot « écrire » se trouve reliée à trois racines : « SKER » qui signifie « gratter », « inciser », « GERBH » (qui donnera le grec « graphein ») qui renvoie à « couper », « entailler » et le germanique wreitan qui signifie aussi « entailler », « inciser ».

Qui connaît un peu Laurence peut être parfois étonné de ce qu’il ou elle apprendra dans ce livre. Souvent, les personnes que nous rencontrons dans la vie nous paraissent avoir déjà vécu l’essentiel au moment où nous les rencontrons, nous imaginons peu qu’elles vont se modifier, nous procédons à une manière de fixation de la personne, et parfois c’est le cas : telle ou telle personne nous apparaîtra stable, ayant atteint un point de sa vie où rien ne saurait modifier profondément son comportement ou sa pensée. Mais dans d’autres cas, il n’en est rien, la personne en question demeure vivante, ouverte aux événements qui vont encore transformer sa vie et c’est en cela qu’elle est vivante. Beaucoup d’événements se sont produits dans la vie de Laurence depuis notre première rencontre en 2013. Elle a perdu son père, puis sa mère. Elle a rencontré son mari, fabricant de maisons en bois qui lui en a fait une très belle dans une rue parallèle à la route nationale à la sortie de Dieulefit quand on se dirige vers le sud. Et elle a changé de prénom – transformation qu’elle a relatée dans un petit livre en 2016, « Lorette » – alors qu’elle nous avait expliqué en 2013 qu’elle tenait à « Lorette ». Tous ces événements semblent avoir donné à l’écrivain (et non « écrivaine » mot qu’elle refuse) une maîtrise de soi, une sérénité qui lui permettent aujourd’hui de faire un bilan sur ce que fut sa vie, sur ce que furent aussi ses parents, ses sœurs, ses amis. Rien n’interdit de penser, évidemment, qu’elle changera encore de point de vue dans le futur. Mais elle le dit : « L’écriture, elle, ne cherche pas les faits. Elle vient touiller le réel pour en révéler une vérité encore inconnue de soi, faisant de chaque événement un événement vivant. Ainsi mesure-t-on la puissance du verbe qui, à revisiter le passé, en fait parfois surgir d’étranges boutures dans le présent. Le texte s’inscrit comme la glose d’une réalité qui n’en finit pas de se révéler, faisant advenir à la conscience tout ce qui en avait été nécessairement masqué pour ne pas sombrer ». Et c’est en écrivant que son passé apparaît sous un jour inédit, loin des fixations opiniâtres que se font maintes personnes sur un souvenir, un parent, un événement. Par exemple ce père, odieux dans la plupart des ouvrages de l’auteure, homme d’extrême-droite qu’elle se plaît à détester, réapparaît-il tout à coup comme quelqu’un qui, à cause de son amour de la langue et de ses rappels constants au « beau parler » adressés à sa fille, communique cet amour et se trouve peut-être à l’origine même de sa carrière d’écrivain. Quant à la mère, souvent malmenée, décrite comme mauvaise mère, celle qui n’a pas accueilli l’enfant comme celui-ci l’aurait voulu et qui, même, eut probablement des velléités de se débarrasser du corps de l’enfant lorsqu’il n’était encore qu’embryon (mais qui n’a pas connu ce genre de doute et même parfois de certitude sur le peu d’empressement qu’une mère eut jadis d’enfanter, de nous enfanter ?), elle réapparaît ici, transfigurée : « nous étions liées, elle et moi, par une adoration et une haine réciproques » et « c’est seulement lorsque ma mère est morte que j’ai pris la mesure de ce que l’écriture avait apporté à ma vie ».

Je me souviens qu’en 2013, Laurence avait déjà construit deux personnages dont elle ne s’est pas séparée, l’un générique, « l’enfant aux cheveux blancs » dont elle dit avoir vu la désignation dans une lettre de Hölderlin à sa sœur (en fait, il disait « l’enfant aux cheveux gris » : «Si je deviens un jour un enfant aux cheveux gris, il faudra que le printemps et le matin, et la lumière du soir me rajeunissent encore un peu chaque jour, jusqu’à ce que je sente la fin, que j’aille m’asseoir à l’air libre, et là que je m’en aille.»), et l’autre singulier : ce poète inconnu et mystérieux à qui elle avait donné le nom de Yazuki. Il fut un temps où, lisant l’un de ses livres et tombant sur le nom de cet auteur, je me précipitai sur Google pour voir ce que l’on savait de lui. Bien peu de choses à vrai dire : Yazuki était aux abonnés absents, et pour cause puisqu’il sortait purement de son imagination. Il est amusant de savoir que pourtant c’était pour faire un travail sur ce Yazuki qu’elle obtint une bourse pour séjourner à Kyoto pendant quelques mois (d’où fut issu ce petit livre ; « La vie spirituelle »). La chose extraordinaire était que l’attachée culturelle lui avait assuré que Yazuki existait bel et bien mais en version femme, et c’était vrai. Trop malade et fatiguée toutefois pour qu’elle puisse la recevoir. Quant à « l’enfant aux cheveux blancs », j’ai toujours pensé qu’il désignait la personne qui, arrivée à un âge certain, s’est dépouillée des oripeaux de l’apparence sociale et des convenances pour retrouver l’innocence de l’enfant, mais augmentée de l’expérience qui va avec la sagesse. Ce que beaucoup d’entre nous sans doute visent à atteindre, et qui procurerait cette vraie joie, celle que l’on croit deviner chez certaines personnes âgées qui, contrairement à ce qu’on entend toujours sur la tristesse de vieillir, témoignent d’une joie intérieure. Ainsi de Charles Juliet ayant déclaré il n’y a pas si longtemps : « j’ai 84 ans et je n’ai jamais été aussi heureux ».

Dans Le chagrin des origines, Laurence consacre un chapitre à cet enfant aux cheveux blancs : « J’avais environ trente ans lorsque je découvris l’oeuvre de Carlos Castaneda, ce docteur en anthropologie qui diffusa, à travers ses livres dans les années soixante-dix, les enseignements qu’il reçut d’un sorcier yaqui dans le Nord-Ouest du Mexique ». Et elle raconte sa quête de champignons hallucinogènes qui devaient la conduire vers la modification à volonté de ses états mentaux. Elle tombe grâce à un ami sur les psilocybes, espèce bizarre de champignons qui poussent… en Normandie (en bordure paraît-il des bouses laissées par les bonnes vaches normandes) et elle connaît un état tel qu’elle se dit que désormais elle voudrait toujours le retrouver mais par des moyens autres que la drogue, et que l’écriture pourrait lui servir à cela. Car cet état dont elle avait toujours pressenti qu’il existait, du plus loin qu’il lui souvienne, la renvoyait justement à cette enfance dont nous parlions. Finalement, l’écriture lui restituait ce qu’elle avait décidé de nommer « l’enfant aux cheveux blancs » qui demeure en nous.

Comme elle le dit dans ses ateliers d’écriture, on n’apprend évidemment pas à écrire, pas plus que l’on apprend à dessiner ou à peindre serais-je tenter de dire, on retrouve seulement, au prix le plus souvent d’une modeste ascèse, d’une attention à ce que nous sommes, l’état enfoui en nous qui nous a fait le plus souvent sans que nous le sachions, et bien avant que nous expérimentions nos dispositions, écrivain, peintre ou dessinateur.

Je me souviens que dans ses livres d’il y a une dizaine d’années (comme L’usure des jours ou bien Grâce leur soit rendue) il n’était pas rare qu’apparaisse ce personnage odieux : la hyène en soi. Qui était-elle ? Ce double d’elle qu’elle avait identifié au fil du temps et qui survenait toujours aux moments où pouvait enfin régner une concorde, un assentiment à l’égard des autres, et ceci uniquement afin de détruire cet accord. C’est parce que je redoutai cette hyène en elle dont je savais par ses livres qu’elle existait et pouvait se manifester à n’importe quel moment que je me méfiais de Laurence, et que dès que je crus la voir apparaître, je me cabrai. Aujourd’hui, il semble qu’elle ait disparu. Derrière le mot hyène, on entend toujours bien sûr la haine, dont il faut croire qu’elle est toujours tapie au fond de nous. Qu’est-ce qui prouve alors qu’à explorer son moi, à parfaire la connaissance de soi dont se prévalent de nombreux auteurs (pas seulement Laurence Nobécourt mais aussi Charles Juliet ou René Fregni) on ne va pas réveiller l’animal tapi ? On peut ici méditer sur le sort de certains écrivains, d’un Céline par exemple (ou d’un Houellebecq?) dont on ne peut guère dire que l’écriture les a élevés à un niveau de spiritualité épuré où régnerait la félicité… Elle tente de répondre à cette question (p 159 et suivantes) en partant d’abord d’une belle citation de Michel Foucault :

« Je crois qu’on pourrait appeler spiritualité la recherche, la pratique, l’expérience par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour avoir accès à la vérité », et elle dit ceci :

« Ils constituent une espèce d’écrivain particulière, ces auteurs soucieux de la « connaissance de soi » qui, à travers les siècles, ont tenté cette aventure, rapportant dans leurs livres les trésors qu’ils avaient extraits au cours de leur expédition. Ces écrivains sont les géographes de l’être, oui. Il leur revient de nommer et d’agrandir la carte de l’intériorité de l’Homme. Ce sont pour moi les seuls qui le soient véritablement : écrivains. »

De là, dit-elle aussi : « l’immense responsabilité que j’attribue à l’écrivain qui doit assumer son verbe sans collaborer à la force obscure ».

Ah, nous y voilà : la force obscure, et cette idée de collaborer avec, ce en quoi s’est transformée la hyène d’autrefois. Et l’on pourrait croire que collaborer avec, c’est ce qu’ont fait les Céline – qui, en fait de collaboration… s’y connaissait ! – et Houellebecq (un peu moins « collaborateur » mais toujours prêt à flatter les sinistres penchants de ses contemporains). Ajouter l’obscur à l’obscur en quelque sorte : voilà aussi ce que l’écriture permettrait, mais à quoi il faudrait résister. Ce n’est pas simple, direz-vous… et comment va-t-on tracer la limite… Il me semble que ces questions atteignent une dimension quasi religieuse… et qu’on ne peut statuer qu’après coup, à la fin des temps en somme, quand tous les livres écrits seront là, distribués dans une bibliothèque à la Borges, sous la vigilance d’un gardien qui les assignera au clair ou à l’obscur. Je parierai alors que Laurence Nobécourt se sortira bien de cette épreuve.

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Toussaint: clé USB, roman intime

Bel ouvrage que ce court roman de Jean-Philippe Toussaint, La clé USB. Mon goût pour Toussaint et d’autres auteurs de Minuit aussi, il faut bien dire, comme Echenoz ou Viel, vient de cette forme de narration si particulière qu’ils utilisent et que je qualifierai de « narration non-classique » comme en philosophie par exemple on parle de logique non-classique – on désigne par là des logiques où il n’y a pas que le vrai et le faux, des logiques à valeur de vérité incertaine, des logiques avec des modalités bizarres qui peuvent indiquer par exemple qu’une formule ne peut être utilisée qu’une fois etc. La narration non-classique (héritée, on ne saurait le nier du Nouveau Roman, si décrié de nos jours, et à tort selon moi, allez lire Butor ou Sarraute et vous m’en direz des nouvelles!) est cette narration pleine de chausse-trappes et de digressions où le lecteur s’engage avec plaisir, sachant pertinemment que là n’est pas l’objet du roman, certes, mais après tout on ne sait jamais et puis c’est si agréable de se laisser dériver au gré d’une écriture qui fonctionne parfois comme une rêverie. Jean Détrez travaille à la Commission Européenne à Bruxelles, il y a un poste à la prospective, art de deviner le futur, et tout de suite, il ne nous donne pas d’illusion : « comment pourrions-nous prédire quelque chose qui n’existe pas encore ? L’avenir, quand nous le scrutons depuis le temps présent (et d’où pourrions-nous le scruter, si ce n’est depuis le présent?), demeure mouvant, instable, flou, indécis, comme un immense ciel de vent changeant, tantôt calme, tantôt tumultueux ». Dans ses prérogatives figure donc la réflexion sur la blockchain. Ah ! La blockchain, et le bitcoin qui va avec, voilà la première fois peut-être qu’ils sont pris pour objet sérieux d’un roman. Il faut quand même avoir quelques notions informatiques là-dessus pour pouvoir pénétrer dans ce récit. L’air de rien, celui-ci, qui n’est finalement pas le roman policier que l’on pourrait croire (si on était naïf et si on ne connaissait pas Toussaint) et pas non plus un roman « scientifique », mais plus un roman « intime » (et oui, on ne croirait pas comme ça à première vue!), en dit long sur cette technologie, mais incidemment, sans prendre de front le parti de la critique (ni celui de l’hagiographie d’ailleurs). Car la blockchain, ce sont principalement des machines qui dévorent une énergie folle et qui apparaissent sous un nom dérisoire : les mineurs. On parle bien de mine. Pour l’information, un mineur est un producteur de bitcoin. Ce sont eux, les mineurs, qui « gravent » de manière indélébile sur le registre en quoi consiste la blockchain la trace d’une transaction par laquelle monsieur X a acheté un emplacement qui coûte Z bitcoins, mais comme il serait trop facile de faire les choses à la légère (monsieur X pourrait envoyer plusieurs informations contradictoires en même temps), cette gravure a un coût : une difficile équation mathématique à résoudre dont on connaît le temps que nécessite la résolution pour un ordinateur normal (et pendant ce temps-là, rien d’autre ne pourra se faire sur ce même emplacement de blockchain). Jean Détrez se voit donc harcelé par deux envoyés un peu spéciaux, de ces lobbyistes qui gravitent autour des palais du pouvoir, du nom de John Stavropoulos et Dragan Kucka, de XO-BR Consulting… quand ce n’est pas par une mystérieuse Yolanda Paul (jolie jeune femme, trench-coat, foulard, lunettes de soleil). Le lecteur s’attend à une belle partie de séduction… mais il en sera pour ses frais, autant le dire tout de suite, car le roman est truffé de ces fausses espérances, et c’est ce qui fait tout son charme. Le narrateur est droit dans ses bottes : pas de compromission, pas d’acceptation d’avantage indu, même pas un café. Aux avances des deux acolytes, il n’opposera que refus méprisant, même quand il lui est proposé, pour l’allécher, d’aller faire un voyage en Chine pour rencontrer le patron d’une firme qui se lance dans le minage et qui possède sa porte d’entrée en Europe via une firme bulgare – il s’agirait bien sûr d’accorder des fonds européens à cette firme via son paravent. Jusqu’à ce que… une clé USB, la fameuse clé USB du titre, ne tombe par terre, sur la moquette du bar du Sofitel, après une entrevue tendue entre nos trois hommes. John Stavropoulos a-t-il fait exprès de laisser tomber sa clé ? Est-ce vraiment le hasard ? En tout cas, notre héros se saisit de la clé et décharge ses fichiers sur son propre ordinateur (un MacBookAir, soit dit en passant). Et là, que trouve-t-il ? Les plans d’une nouvelle machine servant au minage, l’AlphaMiner88, et comme il est plutôt calé en informatique, notre ami, qui sait lire les programmes, croit deviner en eux la présence d’une… backdoor ! La backdoor c’est ce truc de programmation ingénieux qui permet de laisser ouverte une issue secrète dans un programme qui se manifestera après compilation sur la machine par une voie d’accès pour ceux qui ont les plans, qui sont à distance, et qui pourront ainsi à loisir pénétrer le noyau, y faire ce qu’ils veulent, déposer un virus aussi bien qu’un programme espion permettant de tout savoir des opérations commises. Et on comprend que pour une machine qui vise à créer des bitcoins… cela peut être juteux ! L’escroquerie du siècle, en somme. Mais Jean Détrez veut en avoir le coeur net, et pour cela rien de tel que de voir fonctionner de visu lesdites machines. Rendez-vous est donc pris en Chine, à Dalian, où se trouve BTPool Corporation, dirigée par un certain Gu Zongqing, et cela tombe bien car justement notre héros doit se rendre au Japon pour prononcer une conférence dans le cadre d’un grand colloque sur la blockchain organisé à Tokyo, ainsi, il pourra aller un jour avant à Dalian, dans le plus grand secret, y faire ce qu’il a à faire puis se rendre, ni vu ni connu, à son colloque. N’en disons pas plus, les péripéties sont encore nombreuses, s’apparentant au meilleur des romans d’espionnage. Le « ni vu ni connu » est essentiel, car l’un des thèmes du roman c’est cela : cette possibilité qui est toujours là de disparaître aux yeux des autres – et peut-être aux nôtres propres – de basculer dans un néant que je qualifierai d’informationnel, contrairement à ce qui est souvent dit dans les discours critiques de la modernité selon lesquels nous serions toujours visibles, il peut toujours y avoir des pannes, il y a des zones blanches, nous le savons bien nous qui nous promenons souvent en montagne. Le « blanc » est fondateur chez Toussaint. Il parvient même à se matérialiser sous la forme d’une page blanche ou d’un paragraphe blanc, comme à la page 128 du roman. Il s’est passé juste avant quelque chose de fort inquiétant, on se demande comment notre héros va s’en sortir et puis… un blanc. Avant de reprendre : « le lendemain, je me réveillai un peu après sept heures, les lèvres sèches, les paupières gonflées, l’une d’elles entravée, encroûtée, que je n’arrivais pas à ouvrir ». Alors quoi ? Que s’est-il passé ? Nous ne le saurons jamais.

Jean Détrez s’attend toujours au pire, le pire il l’aura et on souffrira avec lui dans sa panique (quoi de plus terrible pour un conférencier que d’avoir perdu le texte de sa conférence, ses papiers, sa présentation PowerPoint peut-être et de devoir tout reconstituer de mémoire sur des feuilles éparses, d’une écriture que, le moment venu de la prononcer, on ne pourra pas lire faute d’éclairage suffisant, ou simplement parce qu’on est pris par le trac, la panique, l’impossibilité soudaine d’articuler un mot ? J’en fais moi-même souvent des cauchemars, échos de mes propres interventions de ci de là dans les endroits les plus improbables de la planète pour y dire des mots dérisoires sur des sujets qui n’intéressent que moi et une dizaine de mes semblables, que l’on n’écoutera même pas, comme notre héros en fait l’expérience d’ailleurs, lui, qui, après une conférence à ses yeux catastrophique, se fait remercier comme si de rien n’était et emmener au restaurant où tous les congressistes se baffrent gentiment). Mais le pire du pire auquel il s’attend toujours (et nous aussi), ignorant ce qu’il sera, arrivera et ce sera dans un tout autre registre que le registre attendu… c’est là encore ce qui fait la beauté de ce livre (que je ne dévoilerai pas).

La force de ce roman tient évidemment beaucoup à son inscription dans le monde contemporain, rares sont les écrivains actuels qui osent s’affronter à la science et à la technique contemporaines pour en faire leur univers (une exception est fournie par le travail d’Elisabeth Filhol, dans un genre toutefois assez différent, plus épique dirais-je, et moins ironique que celui de Toussaint) que ce soit pour en décrypter simplement la réalité ou pour en indiquer de manière féroce les limites. De manière féroce… ou subtile, car le roman de Jean-Philippe Toussaint semble bien s’inscrire dans cette approche de critique subtile et en quelque sorte « participative » (il faut bien un peu participer pour connaître et parler d’une chose de manière informée, loin de critiques abruptes du genre « je ne veux rien en savoir »). Notre dépendance par rapport à la technique signifie aussi notre désarroi à tomber dans des trous noirs du silence, ces « blancs » dans la communication dont je parlais plus haut comme quand notre téléphone affiche « Aucun service »… C’est ce qui arrivera au héros de ce livre. Et quand il n’y a aucun service eh bien, nous risquons d’être privé justement de l’information essentielle, celle qui a rapport avec la vie et la mort. Très doucement, Jean-Philippe Toussaint nous fait entendre en sourdine une autre mélodie que celle qui s’exprime dans le tumulte des mineurs à l’usine de production de Dalian, la mélodie d’un monde qui lentement s’efface et qui n’est pas si ancien, juste la génération de nos parents, c’est-à-dire ceux qui pouvaient encore croire en des valeurs stables comme la paix, les lendemains qui chantent, la construction européenne (ce n’est pas par hasard que ce livre se situe dans l’ambiance de la commission européenne). Les dernières pages sont magnifiques.

Alors technophile ou technophobe, Jean-Philippe Toussaint ? Mais est-ce être technophobe que de mettre à plat dans un roman la dure réalité et les risques que comportent ces systèmes qui parfois nous enthousiasment et font croire à certains qu’un avenir radieux arrive grâce à la technique. N’y a-t-il pas eu des auteurs (Mark Alizart) pour faire du bitcoin la promesse d’un communisme moderne ?

NB: rencontre avec l’écrivain ce 16 octobre, à la librairie Le Square: curieusement, le libraire, comme toujours très brillant dans sa présentation, passe entièrement sous silence l’aspect scientifique du livre, se concentrant uniquement sur la partie intime. Jean-Philippe Toussaint nous fait cette confidence étonnante: selon lui, La clé USB est… son premier roman! (Tout le cycle de Marie étant renvoyé à une sorte d’auto-fiction). Je pose quand même la question de la technique, quelle attitude a-t-il vis-à-vis d’elle. Il confirme sa volonté de rester dans la description, de ne pas céder à la tentation « critique ». A la signature, nous parlons du livre de Mark Alizart. Il en oublie de signer… Je pense que la signature de l’écrivain c’est un peu comme la gravure dans la blockchain, peut-être a-t-on envie de passer par là pour authentifier une transaction…

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Avec Olivier Rolin, autour du monde

Olivier Rolin, un écrivain dont j’ai beaucoup aimé les écrits antérieurs (Bar des flots noirs, Méroé, Port-Soudan, Véracruz, Le météorologue…) vient de publier une sorte de livre-résumé de sa vie au travers de ses voyages (et on parle de lui pour le Goncourt!). Le titre, « Extérieur monde » me semble explicite. Il y a un intérieur, qui est fait de nos ruminations, parfois sombres et parfois gaies (je les devine souvent sombres chez lui) et il y a un extérieur qui, lui, est presque toujours gai, c’est le monde avec tous ses bruits, ses éclats, sa beauté, souvent sa dureté, son mal et ses malheurs, toutes choses qui nous façonnent et nous obligent à sortir de nous-mêmes, quitter ces ruminations pour embrasser des terres inconnues, humer un air que l’on n’a jamais respiré ailleurs et se remplir les yeux de foules bigarrées, foules dont les femmes de toutes couleurs et de toutes tailles ne sont pas les moindres éléments, laissant notre écrivain souvent pantois, interdit, n’ayant comme ressource en lui que se remémorer toutes celles qu’il a connues, qu’il a aimées. Rolin a atteint un âge – exactement le mien, à un mois près – où l’on ne se fait plus guère d’illusions et où l’on doit se contenter d’une attitude contemplative et d’un afflux de souvenirs. Cet afflux, il le subit dans ce livre, ou du moins nous en donne-t-il l’impression. Comme si tous lui sautaient à la figure en même temps et qu’il n’avait pas les moyens de les ordonner, tous se bousculant et ne s’inscrivant à la suite les uns des autres qu’en raison de la linéarité de la langue qui nous oblige à séquentialiser ce que nous verrions bien s’écrire en parallèle. Alors aucune chronologie n’existe, il n’est qu’associations d’idées et de sensations, généreux coq-à-l’âne qui le font être par miracle jeune comme il fut au sortir de sa période « révolutionnaire » ou âgé comme il l’est aujourd’hui et qu’une jeune femme russe qu’il aime à la folie (« un amour violent et bref ») lui demande un jour en sortant d’un cinéma du côté du Jardin du Luxembourg de ne pas lui prendre la main en public car cela la gènerait, l’étalage d’une telle différence d’âge (!). Dur, dur, pour un héros qui a parcouru le monde parfois bravant tous les dangers et qui doit toujours au fond de lui-même se voir jeune et beau tel qu’il fut…

Car parcourir le monde, ça, il l’a fait. On ne parlait pas à l’époque de l’impact des transports aériens sur la quantité de C02 dans l’atmosphère. A ce sujet, Rolin ose certains passages qui risquent de faire hurler parce qu’ils exaltent la beauté des voyages aériens, comme celui-ci :

Il y a pourtant une beauté propre à l’avion lui-même – le surplomb de la terre, la découverte de ses écritures invisibles d’en bas, méandres des grands fleuves, froissements, entailles d’ombre et de lumière des montagnes, géométrie des villes, toiles d’araignées humaines, draperies trouées des déserts, pleins et déliés des rivages, îles assiégées de bleu… toute la beauté du monde qui n’est pas à notre hauteur, mais à celle d’un dieu gyrovaque. (p. 15)

Mais c’est que, probablement, comme le dit un critique avisé du magazine littéraire En attendant Nadeau, il est resté d’un autre siècle, le précédent. Un siècle où l’on découvrait l’aviation (j’appartiens moi-même à ce paradigme, admirant chez mon père l’activité qu’il exerçait, celle de mécanicien sur les avions de l’Aéropostale et regardant tous les soirs de ma vie d’enfant les avions qui s’envolaient du Bourget pour rejoindre Londres, Lisbonne ou Rome), où l’on parlait encore de révolution avec la naïveté d’y croire, où on lisait encore des auteurs qui s’inscrivaient dans l’orbite du PC ou tout au moins dans les abords du marxisme comme Roger Vailland (bien oublié). Paul Nizan est évidemment cité pour son « Aden-Arabie » (« je ne laisserai dire à personne que vingt ans est le plus bel âge de la vie »…), de même que Pablo Neruda (que l’on juge quand même un peu trop emphatique). Il est touchant de voir que Rolin ne fait presque jamais référence à un grand écrivain sans se demander s’il a raison de le faire, si cet écrivain existe encore aujourd’hui dans l’imaginaire des lecteurs. Qu’il soit rassuré : c’est quand même souvent le cas. Le vrai lecteur n’est pas si oublieux. Il sait encore qui est Fernando Pessoa, Graham Greene ou Italo Svevo. Rolin aime Hugo, tout en en percevant un côté qui pourrait sombrer dans le ridicule – les tables tournantes… il est ébahi face à ces effets de style incroyables que l’on trouve dans Les Misérables et qui font ressembler une écriture à une géniale mise en scène (et en abyme) comme dans telle phrase du grand auteur où le sujet est rejeté à la fin, très loin du verbe, après une liste très longue de circonstanciels – comme on disait à l’école – qui agit comme une longue attente, un suspense.

Les écrivains qu’il cite sont à vrai dire très nombreux, il y a ceux qu’il a effectivement connus, rencontrés, et ceux qu’il n’a connus que par l’œuvre ou ce qu’on lui en dit. Parmi les premiers il y a Borges, à qui il souhaite parler, mais il se retrouve à faire la queue dans une salle d’attente qui ressemble à celle d’un dentiste et, réalisant que Borges est aveugle et qu’il ne verra rien, se lève discrètement et s’enfuit… Parmi les seconds, Sabata, Céline… Il y a aussi des non écrivains qu’il rencontre au cours de sa vie d’envoyé spécial pour tel ou tel journal (Libération, L’Obs…), comme le commandant Massoud (« Profil assyrien, longs yeux effilés, petite barbe pointue très dix-septième siècle ») campé au milieu d’un paysage grandiose : « au fond de la vallée, le Panchir écumait sous les saules, couleur de jade, du maïs séchait sur les terrasses ».

Il ne faudrait pas croire que ce colosse qui nous en impose quand on le croise au cours d’une manifestation littéraire soit sans faille, lui qui transforme la Villa Medicis où il séjourna pour écrire son Port-Soudan en Villa Medicine tant il lui fallait de drogues et de médicaments pour parvenir à ses fins d’écriture (il se demande encore par quel miracle ce livre eut tant de succès au point de remporter le prix Fémina). Un voyage au Chili au cours duquel il fait l’expérience d’un désespoir amoureux le laisse à ce point mentalement épuisé que ses amis lui recommandent un séjour en hôpital psychiatrique, c’est là qu’il en profite pour regarder les feuilles mortes, habile transition qui lui permet de sauter vers l’évocation du jardin du Luxembourg (p. 111) : « toutes les saisons tournent autour du bassin du Luxembourg, celles de l’année et celles de la vie ». Je ne saurais le démentir moi qui aussi ai trouvé des lieux de repère dans ce jardin au cours de mon existence, depuis mes balades à conter fleurette à une jeune amie jusqu’aux méditations sérieuses d’un âge plus avancé.

Olivier Rolin a été particulièrement marqué par l’histoire du XXème siècle, ses révolutions, ses espoirs, et donc par l’aventure communiste : Le météorologue, un de ses livres les plus récents, disait bien sa douleur à avoir dû vivre tant de désillusions. Pas étonnant donc qu’il se soit déplacé souvent vers la Russie, la Sibérie et les pays de l’Asie centrale autrefois parties intégrantes de l’URSS. Ainsi va-t-il à Achgabat, aujourd’hui capitale du Turkménistan, non sans avoir au préalable évoqué le livre, Djann, d’un écrivain soviétique un peu oublié : Andreï Platonov, où il est question d’un héros révolutionnaire qui rassemble avec lui toute une troupe de gueux et leur fait parcourir les déserts et les steppes d’Asie Centrale à la recherche du bonheur. Ce passage me rappelle l’émotion ressentie devant un film en noir et blanc, présenté à l’époque (vers 1970) comme le symbole d’une nouvelle ère culturelle en Union Soviétique, on y voyait un jeune gars révolutionnaire envoyé comme instituteur dans l’un de ces pays et qui avait à faire face aux mœurs féodales qui y régnaient encore et notamment au droit de cuissage pratiqué par les seigneurs encore dominants (en 1923). Provoqué au combat par un membre de la suite d’un tel seigneur, un redoutable colosse, le maigre instituteur lui criait par bravade « qu’il avait tout le prolétariat mondial derrière lui ». Plus tard dans ce film, il ramenait la fille qu’il convoitait, enlevée par le caïd du coin, nue sur un cheval et sous la pluie… Ah ! Le titre me revient, c’était « Le Premier Maître » d’Andreï Kontchalovski, tourné en 1965 en Kirghizie, aujourd’hui Kirghizistan. Olivier Rolin emprunte cette voie nostalgique. Il dit, parlant du livre de Platonov (p. 133) : « c’est un livre profondément poétique et animiste, à la façon un peu de Walt Whitman : tout a une âme, même les herbes. Tout aspire au bonheur : et il est émouvant de se souvenir que pour certains, le communisme, qui laissa dans le vingtième siècle un tel sillon de sang et de malheur, fut d’abord ça : la recherche du bonheur pour tous ».

image du film « Le premier maître » d’Andreï Kontchalovski (1965)

Jean-Claude Milner, dans une critique parue dans AOC, relève le truc qui consiste à utiliser tantôt le « je » et tantôt le « tu » : il en fait toute une histoire, seulement voilà : les passages en « tu » sont extrêmement minoritaires. Il y avait en effet là quelque chose à tenter, faire dialoguer ces deux pronoms pour que quand l’un se fait source de lyrisme et d’épanchement l’autre rappelle à l’ordre en montrant que tout n’est pas si simple ni si clair et que peut-être « je » ment un peu pour embellir l’histoire (« Tu mens. Comment ça, je mens ? Oui, par omission, comme disaient les curés d’autrefois » p. 101) On ne saura jamais d’ailleurs si Rolin dit la vérité, autrement dit s’il a effectué tous ces voyages, vécu ces aventures… lui qui nous confesse que, dans Port-Soudan, un roman qu’il a écrit en 1994 et où on jurerait qu’il y a été, eh bien non, il n’y avait jamais mis les pieds avant de l’écrire et qu’il ne découvrit le port soudanais (dit-il) qu’après coup, une fois le livre sorti.

Et encore…

« il n’y a pas de bout du monde. Le monde est parfaitement cousu à lui-même » (p. 61). Phrase qui annonce le début d’un chapitre où il va quand même en rencontrer un, de ces « bouts du monde », il s’agit de Porvenir, petit bled de Terre de Feu (que je me souviens avoir approché au cours d’un voyage en Patagonie il y a une dizaine d’années) où il ne conseillerait pas à un jeune couple de passer son voyage de noce, dit-il, alors que pour un type dans son genre, c’est une destination qui a ses mérites. De fait, en cherchant, on trouve. On trouve ici en l’occurrence la trace d’un vieux Nazi (comme on en rencontre encore parfois sur ces terres lointaines, ayant parfois ouvert de vastes haciendas sur des terres de pâturage où l’on peut voir de braves bovins brouter, portant une croix gammée sur le dos) qui était le colonel Walter Rauff, rien mieux que l’inventeur des camions-chambres à gaz utilisés en Europe centrale par les Einsatzgruppen, réfugié à Porvenir donc, où il dirigea une entreprise de conditionnement de crabes « avant de finir tranquillement ses jours à Santiago, sous Pinochet ». « Porvenir, c’était un amas de petites baraques de bois ou de tôle peintes de couleurs pastel au fond d’une baie […] La maison où Rauff avait vécu seul avec un chien (un berger allemand, je suppose), il était question qu’on y dépose une plaque. Ben voyons… ». Ce Porvenir, moi, il me rappelle un autre port de Patagonie où nous fûmes éblouis de lumière, lui aussi « amas de barques de bois ou de tôle peintes de couleurs pastel » et où les bateaux s’entassaient les uns contre les autres sous un ciel très bleu et dans une mer turquoise : Puerto Natales, où nous dormîmes chez une certaine Blanquita qui, dès que nous franchîmes le seuil de sa maison nous prit dans ses bras en nous serrant très fort. Le monde est décidément bariolé, comme l’oiseau de Kozinski, surchargeant ses épreuves en noir et blanc de clichés colorés scintillant de lumière.

Rolin re-parcourt le monde sous nos yeux, il est à Sarajevo sous les balles des snipers, en compagnie de Jane B. – tout le monde la reconnaîtra – qui dira qu’il lui a sauvé la vie (en lui demandant d’éteindre une caméra branchée de nuit parce qu’elle risquait d’attirer à cause de son voyant rouge qui clignotait les ennemis posés sur les toits environnants) comme il ira à Beyrouth, à Constantine ou dans les ruelles de Lima. Il règle ses comptes à l’occasion. Il traite Le Clézio de « prix Nobel pour boy-scouts », mais là on a envie de lui répondre : « boy-scout toi-même…». car c’est vrai : qu’est-ce qui différencie un globe-trotter infatigable d’un boy-scout plein d’allant et de générosité ? Peut-être Olivier Rolin sait répondre à cette question mais moi pas.

Moi, en plus, je ne sais pas très bien pourquoi j’écris. Tous mes souvenirs à moi aussi me viennent en tête, mais moi je sais qu’on ne me lira pas, alors pourquoi ? Parce que sans doute c’est une bouteille à la mer, un geste que l’on fait pour se réapproprier la trace de nos vies multiples. Et cet « Extérieur monde » aura été pour moi manière de me remémorer mes propres voyages. C’est cela aussi la littérature, cet extraordinaire mécanisme d’induction qui, outre qu’il nous pousse nous-mêmes à écrire, nous invite à revivre pour nous ce que l’écrivain nous raconte.

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