La littérature et le dessin

La littérature c’est comme le dessin: on éprouve un plaisir intense à saisir un moment de grâce, un instant de magie. Quand je me rends chaque mardi après-midi aux cours dispensés par l’Ecole des Beaux-Arts de G. où je pratique l’aquarelle et le modèle vivant, j’éprouve ce sentiment. Le prof d’aquarelle nous apprend à simplifier les images, à évoquer le plus avec le moins,, à laisser le blanc du papier pur : c’est par là qu’advient la lumière. Idem avec « modèle vivant ». Là, nous travaillons avec le noir. Le noir et le blanc. Peu de gris. Au début, on dessinait surtout, on apprenait comment l’on dessine une silhouette, d’un voyage de crayon sur le papier, qui musarde, revient sur lui-même, s’évade. Puis par larges plans au fusain et disposition des lumières grâce à l’effet magique de la gomme de mie de pain. On apprend qu’il est inutile de tout dire, et même c’est proscrit. C’est tellement mieux quand l’œil devine, et qu’il établit lui-même la frontière d’une épaule là où on a laissé le blanc pénétrer dans le corps du modèle.

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La littérature, c’est la même chose C’est la réflexion que je me suis faite à la lecture de « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson. On le sait : Tesson est rescapé d’une grave chute depuis le haut d’un toit (où il faisait l’andouille, ayant bu plus que de raison). Coma, hôpital, rééducation : il ne retrouvera jamais l’allure qu’il avait autrefois. Même son visage a souffert : paralysie faciale, il fait peur, paraît-il, quand on le croise. Pour la convalescence, il n’a rien trouvé de mieux que de marcher à travers la France. Mais sur les « chemins noirs » uniquement, autrement dit tous ces petits traits, discontinus ou continus, qui figurent en noir sur les cartes de l’IGN. Ce ne sont pas des « sentiers de randonnée » mais des chemins de halage, des voies forestières, des pistes à ornières reliant des villages abandonnés. Là où un besogneux raconterait tout cela en des centaines de pages, avec moult détails sur les sites à visiter, Tesson abrège tout ça en 140 pages et avec bien peu de descriptions explicites des lieux par où il est passé. Amateurs de guides touristiques, il faudra vous replier sur le Michelin ou le Routard. Ici, il est surtout question de rencontres et d’idées évoquées au cours de la pérégrination, laissant en creux le détail du paysage. Bien sûr, les idées ne sont que ce qu’elles sont, des fleurs qui poussent au cœur des broussailles et qu’on abandonne au prochain tournant. Tesson est un citadin à la campagne. Il aimerait que les paysages n’aient pas varié depuis des siècles et que la folie de « l’aménagement du territoire » ne soit jamais advenue. Il envie ces ermites qu’il croise car il croit qu’eux au moins n’ont pas besoin d’Internet, mais il n’en sait rien, André Bucher, qui est un autre amoureux de la nature, n’est pas favorable à ce que les services publics et les commodités de la modernité soient complètement absents de certains recoins de l’Hexagone. Mais Tesson écrit drôlement bien. Il écrit comme on doit dessiner ou aquareller, avec juste ce qu’il faut de trait ou de coup de pinceau. Rencontre-t-il quatre chasseurs au détour d’un bois sur le mont Lozère, qui lui reprochent à lui et son copain de ne pas porter de gilet fluo, cela donne ceci :

– Messieurs […] nous sommes confus de vous contraindre à exercer votre sens de l’observation.
– Ironique ? dit le type.
– pas d’autres armes, dit Gras [son copain, avec qui il marche quelques temps]

Va-t-il vers le Rhône, un 14 septembre en pleine époque des vendanges, cela donne :

c’étaient les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

Quelle élégance dans l’expression ! Tout de suite suivi par un petit coup d’humour, de jeu avec les mots :

Des Espagnols s’affairaient dans les rangs : les brigades du rouge.

Ça doit être cela, bien écrire. Se retrouve-t-il, fatigué, du côté de Sérignan, et il écrit :

au début de l’après-midi, je fis la sieste, le cul sur mon sac pour éviter la boue, adossé à la vigne. Et je me réveillai, pensant que je donnais la parfaite image de l’identité de la France : un type ronflant au pied d’un cep.

Et les milliers de pas qu’il exécute sont comme autant d’incitations à une réflexion sur le paysage qu’il traverse, l’évolution de l’espèce, le genre humain :

Chaque lisière portait ses « chasse gardée », « propriété privée », « accès interdit » et même « dernier avertissement ». L’homme avait su aménager la nature, la grillager, l’anthropiser, disaient les géographes. L’évolution était une drôle de chose. En trente mille ans, elle avait conduit une race de chasseurs-cueilleurs à multiplier les réflexes de petits propriétaires.

Il nous livre de savants aphorismes :

L’universel, c’est le local moins les murs.

On est parfois plus attentif au tour de la phrase qu’à son contenu mais c’est parce qu’il y a un moment bien sûr où les deux ne se distinguent pas, le contenu est dans le geste et le geste est une manière fragile d’assembler les mots.

Pour revenir au dessin, et à l’aquarelle, Tesson a une manière bien à lui d’amener les contrastes, comme celui qui est entre le sud provençal et le nord de la Loire, entre Ventoux et plateau de Vouvray. Ainsi, le 18 octobre est-il « par-dessus la Loire » et il écrit :

Sur la rive droite, le plateau de Vouvray portait les vignes et j’allais retrouver là un paysage amical. En Provence le vin était le sang de la roche frappée de soleil ; ici, une lymphe de sable fécondé par les brumes.

C’est tellement ce que nous ressentons, au cœur des Baronnies avec ses vins lourds et rouges de sang et qui nous font parfois guigner du côté d’un vin plus léger, Saumur de Touraine ou Pinot noir d’Alsace…

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Des poètes au cinéma

imagesEn allant voir « Neruda », le récent film de Pablo Larrain, je m’attendais à voir un « biopic » comme un autre, l’histoire d’un poète communiste ayant combattu auprès d’Allende avant de mourir (peut-être empoisonné, comme on l’a suggéré?) peu de temps après lui. Et pourtant dès les premières images, quelque chose clochait, on était loin de l’hagiographie qui sied souvent à ce genre de récit. Notre Neruda était un piteux petit gros jouisseur et quelque peu cynique, brûlant la chandelle par les quatre bouts, vantard et sûr de son immunité. Un communiste qui se fait railler par une fille du peuple qui veut l’embrasser puis qui, face au refus du maître, se met à l’insulter et lui demande comment ce sera après la révolution, est-ce que tout le monde sera à son niveau à lui, bien sapé et sablant le Champagne ou à son niveau à elle, qui lave les chiottes de la bourgeoisie depuis qu’elle a onze ans… La question se pose en effet. Notre Neruda entre en conflit avec le président d’alors (qu’il a pourtant contribué à faire élire) et se trouve de ce fait inscrit sur les listes noires du régime avec tous les autres communistes, mais lui, c’est un peu différent, il est traqué mais pas vraiment traqué à la fois, on le laisse aller la nuit dans les bordels de Santiago s’encanailler avec des femmes et des travestis qui lisent ses poèmes avec délectation, et lui, il en rajoute avec sa voix suave pour laquelle tout le monde semble vouloir se damner. Sa femme, Delia (sa deuxième, sa x-ième?) le protège et le couve du regard alors que lui, l’ingrat, la bafoue pendant que des manifestants le dénoncent comme un « traître ». Un homme est chargé de la traque, un certain Oscar Peluchonneau, policier élégant à la fine moustache et qu’on devine sensible, descendant d’un autre Peluchonneau, qui aurait fondé la police chilienne. Et là, petit à petit, on se met à comprendre. Tout cela n’existe pas, c’est la vision qu’en a Peluchonneau, le petit salaud, et ce qui redouble notre étonnement, c’est que Peluchonneau n’existe pas non plus… puisqu’il est une invention de Pablo Neruda ! C’est la femme de Neruda d’ailleurs qui le lui apprend : oui, vous êtes un personnage de fiction… et vous alors ? … moi, non, je suis bien réelle ! Alors Neruda décide de quitter le Chili… il part pour le Sud, en Patagonie, afin de passer la frontière avec l’Argentine, dans un paysage de montagnes, de lacs et de vastes étendues de neige. Il pourrait se faire arrêter par le propriétaire d’une hacienda… mais heureusement celui-ci juge que c’est bien plus intéressant d’aider un communiste à fuir que d’aider ce salaud de président à traquer un fugitif, alors à cheval il tente de passer la frontière, mais Peluchonneau le suit, Peluchonneau se fait assommer par son compagnon, se relève, appelle… Neruda va à sa rencontre, il va tenter de sauver le personnage qu’il a inventé, l’ultime rencontre entre le créateur et son oeuvre aura lieu dans la neige et le corps du policier de fiction sera re-transporté côté chilien à dos de mulet.

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Ce film me rappelait un peu cet autre film, pour moi « culte », que j’ai vu de très nombreuses fois, « Nocturne indien », d’Alain Corneau, avec le magnifique Jean-Hughes Anglade… l’histoire (adaptée d’un roman d’Antonio Tabucchi) d’un voyageur qui part à la recherche de son double sur les routes de l’Inde, passant par Mumbai, Chennai, Gao… et ne le trouve qu’à la dernière étape, personnage de fiction, là aussi, comme si les plus belles histoires étaient celles où le narrateur se regarde en miroir…

***

images-patersonUn film sur un poète n’est en réalité réussi que s’il est lui-même un poème et qu’il colle à la peau des poèmes écrits par le poète. Ça en fait, des conditions autour de toujours les mêmes mots ! Eh bien cette réussite est le cas pour le film de Jim Jarmush, « Paterson ». « Paterson » est le titre du film qui se passe à Paterson, New-Jersey et dont le héros se nomme Paterson, conducteur de bus et poète et où il est question du poète américain William Carlos Williams qui a écrit une oeuvre intitulée « Paterson ». Pas étonnant puisqu’il était né à Paterson, petite ville qui accueillit également cet autre grand poète américain, Allen Ginsberg… Cela fait beaucoup de répétitions, de la même manière d’ailleurs qu’il y a beaucoup de répétitions dans ce film, la répétition des jours, lundi, mardi, mercredi… jusqu’à dimanche, puis de nouveau lundi… Chaque matin, lever entre 6 heures et 6 heures trente. La très jolie femme du conducteur de bus, Laura (la belle Golshifteh Farahani) est encore lovée dans ses rêves. Paterson (joué par Adam Driver) l’embrasse doucement avant d’aller manger ses corn-flakes. Chaque matin, Paterson emprunte le même chemin qui passe sous des voûtes en briques à proximité de vieilles usines pour rejoindre son boulot et chaque matin, avant de démarrer, sur son siège de conducteur de bus, il écrit quelques lignes de poèmes minimalistes, du genre de « nous avons plein de boîtes d’allumettes à la maison / nous les gardons toujours à portée de main / actuellement, notre marque préférée est Ohio Blue Tip / bien qu’auparavant nous préférions les Diamond brand / mais c’était avant de découvrir les allumettes Ohio Blue Tip / Elles sont formidablement bien empaquetées ... ». Il a ainsi un carnet secret où sont tous ses poèmes et Laura voudrait qu’il les édite, en fasse un recueil pour que tout le monde puisse en profiter. Sa passion de la poésie lui vient de William Carlos Williams évidemment et le couple se passionne pour la poésie puisque Laura découvre même Pétrarque dont la muse justement s’appelait Laure… La répétition des jours bute sur des incidents, caprices du temps, caprices des émotions. Chaque soir, Paterson fait un tour avec Marvin (un boule-dogue…), il le laisse sagement à la porte d’un café où il va boire sa bière en compagnie de Doc, le patron joueur d’échecs et de Marie et Everett, le couple infernal, avec l’homme qui déclare sans arrêt sa flamme à celle qui n’en veut pas. Un jour, le bus tombe en panne. Un jour, le carnet de poèmes… mais je n’en dirai pas plus. Et Laura pendant ce temps, apprend à jouer de la guitare, fait des plum cakes qu’elle vend sur le marché, découpe et peint des robes et des rideaux en noir et blanc.

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A la fin, un poète japonais s’assoit sur un banc à côté de Paterson. ha ha… pourquoi « ha ha » ? ha ha, c’est tout. Ainsi le film rejoue-t-il la structure des poèmes qui ne sont, comme le dit Paterson lui-même, que des « mots sur l’eau ». La beauté du film est dans cette révélation que peut-être il est vrai que si l’on veut bien y prêter attention, tout est poésie, et qu’il n’est pas de vie plus belle que celle qui s’imprègne de cette idée.

***

La poésie que l’on découvre dans ce film, dont l’auteur principal est un certain Ron Padgett (associé à « l’Ecole de New-York ») est populaire aux Etats-Unis, c’est une poésie du quotidien, appréciée parce que « tout le monde peut la comprendre sans efforts particuliers ». Malgré cette simplicité, elle dit quelque chose…

Mais bien sûr, on ne doit pas l’utiliser pour occulter une poésie plus difficile, qui nous obligerait à plus d’efforts de compréhension.

Le simple ne doit pas faire de l’ombre au plus complexe.

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We have plenty of matches in our house.
We keep them on hand always.
Currently our favorite brand is Ohio Blue Tip,
though we used to prefer Diamond brand.
That was before we discovered Ohio Blue Tip matches.
They are excellently packaged, sturdy
little boxes with dark and light blue and white labels
with words lettered on the shape of a megaphone,
as if to say even louder to the world,
« Here is the most beautiful match in the world,
its one and a half inch soft pine stem capped
by a grainy dark purple head, so sober and furious
and stubbornly ready to burst into flame,
lighting, perhaps, the cigarette of the woman you love,
for the first time, and it was never really the same
after that. All this will we give you. »
That is what you gave me,
I became the cigarette and you the match, or I
the match and you the cigarette, blazing
with kisses that smolder toward heaven.

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Cy Twombly à Paris

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Il n’y aurait rien, ou pas grand chose. Ce serait un peu comme certains textes tardifs de Beckett où il ne reste, pourrait-on dire, que quelques annotations de mise en scène et des brouillards de mots. Ici, des brouillards de lettres, des traces à peine tracées. Des dessins effacés sur de grandes toiles blanches, puis des tourbillons de rouge et des griffures. Des griffures parallèles comme celles laissées par des ongles qui saignent ou bien encore des belettes furtives qui auraient laissé sur la neige fraîche des impressions de course. Cy Twombly (déjà bien décrit et commenté par l’ami blogueur DH) est un personnage discret, j’en avais entendu parler la première fois lorsqu’il était mort… c’est dire. Mort en 2011. mais c’était inculture de ma part. Roland Barthes, lui, le connaissait bien. Il lui a consacré un joli petit livre, si juste, si bref. Pour moi, aujourd’hui, TW (comme il est souvent écrit) est l’anti-graffeur. Vous me direz qu’est-ce que j’ai contre les graffeurs ? Mais c’est que j’en ai un peu marre de voir toujours ces traits lourds et appuyés sur les murs de nos villes. On voudrait à tout prix que l’on soit convaincu de l’importance de ces inscriptions (Grenoble se fait une spécialité désormais de ce genre de pratique, pompeusement intitulée « street art », lors de réunions dites festives… « street art contests »…) alors qu’elles nous plombent toujours un peu plus le moral quand nous circulons en ville. Or, ici, chez Twombly, c’est tout le contraire. Après tout, vous pouvez même ne pas faire attention. Le monsieur ne vous demande rien. Son trait de crayon disparaît sous la feuille, mais, si vous le voulez, alors le paysage vous paraît dessiné, pointe levée, touchant à peine le grand papier blanc dans lequel chaque jour nous nous déplaçons au côté des branches cassées, des bouts de bois chus des cargaisons, des chatons qui partent en fumée. Cette œuvre est synonyme de légèreté. Griffures, taches et salissures, comme Barthes classifie les gestes de Twombly. Oui, taches qui s’étalent et vagabondent, taches qui tachettent et deviennent fleurs comme quand on n’arrive pas à les ôter et que, pour les dissimuler, sur un croquis ou sur un vêtement, on dessine à la place des fleurs, salissures comme celles que l’on fait avec le revers de la manche quand on est appliqué à autre chose et qu’on disperse ainsi du fusain, du crayon, de la mine de plomb, on signe qu’on a raté mais là encore, le ratage n’est pas interdit, on ne gomme pas, on se pose juste la question, et nous voici revenus à Beckett, de savoir comment rater mieux la prochaine fois. Paradoxe, dit Barthes, le fait, dans sa pureté, se définit mieux de n’être pas propre. Prenez un objet usuel : ce n’est pas son état neuf, vierge, qui rend le mieux compte de son essence ; c’est plutôt son état déjeté, un peu usé, un peu sali, un peu abandonné.

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Twombly se fait aussi un maître en signes et sans doute était-ce cela qui émouvait aussi le sémiologue du siècle dernier. On a une idée du signe qui est terriblement stable et fixe : un signifiant, un signifié et hop, le signifiant étant une image concrète bien définie. Les inventeurs de signes sont les inventeurs d’une signalétique, il faut que le signe soit clair, aisément compréhensible. Il y eut dans le genre un grand typographe suisse, créateur de caractères et de logotypes, un certain Adrien Frutiger, décédé il n’y a pas si longtemps. C’est clair et magistral aussi, dans son genre. Mais Twombly est l’anti-Frutiger, aussi, car chez lui, la matière du signe est travaillée, elle n’est jamais laissée à l’immatérielle netteté, elle devient concrète comme un petit amas de cendres, de crayon. Une croix reste le signe de la croix tout en étant très volatile, d’abord elle n’est pas vue de face mais de côté, un bras s’enfonce dans le lointain tandis que l’autre tremblote. Comment faire ça ? Il y a beaucoup de mots aussi, des noms de lieux, Sahara, de personnages surtout de personnages antiques, dieux et déesses, Apollon, référence lointaine à l’empereur Commode, en une allusion à la violence et à la cruauté des temps. Comme le dit encore Barthes, on chercherait en vain ce qui, dans le tableau, « représenterait » ces lieux ou ces personnages. Le Sahara on s’attendrait à des dunes, même très stylisées, Apollon, un bellâtre etc. mais non rien de tout cela : le nom n’est que nom du nom. Et ce qui compte ce n’est même pas la manière « dont ça s’écrit » mais la matière des lettres qui constituent le nom. Frutiger inventait une fonte (« Univers »), Twombly se joue des fontes pour dessiner des hampes et des jambages, un à un comme si nous ne les avions jamais vus. Il y a un côté scolaire aussi chez lui, peut-être parce qu’il est un peu enfantin, certes, mais pas seulement, il y a un côté scolaire parce qu’il y a une envie de transgression. Du discours scolaire, justement. Comme dans ces dessins de volumes qui se bousculent et génèrent une géométrie maladroite (en apparence) sur un tableau noir qui nous rappelle immédiatement les grands tableaux poussiéreux envahis de chiffres et d’équations de notre enfance. Toiles d’une école où l’on serait bien loin des débats stériles sur la nécessité ou non d’employer la notion de « prédicat » (un mot qu’employait bien Aristote il y a si longtemps…).

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Scolaire, transgressif, potache… avec ces sexes masculins maladroits qui parcourent les lignes imaginaires… Et à la fin de sa vie, ces roses qui s’épanouissent, où l’on peut toujours voir, comme le montrait si bien Georgia O’Keeffe, le sexe féminin.

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Kandinsky à Grenoble

vite que j’en parle avant que ce ne soit fini… Une très belle expo a lieu en ce moment au Musée de Grenoble, consacrée aux années parisiennes de Vassily Kandinsky (Vassily avec un « V » si on accomplit le vœu de son épouse de franciser son nom), qui sont, en fait, les dernières de ses années, puisqu’il disparaît le 13 décembre 1944 à Neuilly.

Kandinsky est un géant de l’art moderne, au même titre que Klee, Miro ou Picasso. Difficile de parler de lui de manière originale. Ses tableaux font partie de ceux qui, pour moi, transcendent tout simplement notre faculté de langage… Ils sont aussi beaux qu’un spectacle naturel de l’ampleur d’un coucher de soleil en mer Egée ou d’un ensemble de cristaux de neige brillant à la lumière d’un rayon matinal. L’art, avec lui, c’est comme recréer le spectacle de la vie au travers de formes qui, toutes, en cette période-là de sa production, ressemblent à la vie. Notamment à la micro-vie, celle des organismes unicellulaires, bactéries, archées et autres levures. Avec la fantaisie en plus. Celle de petits clowns vire-voltant d’une cellule à l’autre, d’animalcules aux pattes étranges, de méduses miniatures bécotant la surface des corps, univers cloisonné de mille couleurs toutes savamment choisies pour donner des décompositions selon des filtres inconnus. Les lois de l’optique passent par là, avec l’intuition du biologiste. Art, science… tout se mêle et c’est tant mieux, la science n’ayant jamais rien offert de mieux que de magnifiques fresques, depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. Et l’art rien de plus merveilleux qu’un appel permanent à sortir de notre condition terrestre pour aller toujours plus loin, plus haut vers l’infini, par l’imagination, aptitude qui, soit dit en passant, est partagée entre artistes, poètes et scientifiques. Art abstrait ? On en est loin en vérité si abstraction signifie désincarnation, divorce avec l’intuition. Kandinsky répond au contraire par un texte de 1938 qui s’intitule « L’art concret ». Il y fait le lien entre peinture et musique.

Je voulais seulement dire que la parenté entre la peinture et la musique est évidente. Mais elle se manifeste encore plus profondément. Vous connaissez bien sûr la question des « associations » provoquées par les moyens des arts différents ? Quelques savants (surtout les physiciens), quelques artistes (surtout les musiciens) ont remarqué depuis longtemps que, par exemple, un son musical provoque une association de couleur précise. Autrement dit : vous « entendez » la couleur et vous « voyez » le son.

Et de donner des exemples : « le JAUNE a la capacité spécielle de « monter » toujours plus haut et d’atteindre des hauteurs insupportables à l’œil et à l’esprit : le son d’une trompette jouée toujours plus haut, devenant toujours plus « pointue », faisant mal à l’oreille et à l’esprit. Le BLEU avec son pouvoir tout à fait opposé de « descendre » dans les profondeurs infinies développe les sons de la flûte (quand le BLEU est clair), du violoncelle, en « descendant », de la contre-basse avac ses sons magnifiques et profonds, et dans les profondeurs de l’orgue vous « voyez » des profondeurs bleues. Le VERT bien balancé correspond aux sons moyens et étendus du violon etc. »

Dans ces dernières années, Kandinsky s’est donc installé près de Paris, avec sa femme, Nina. C’est la guerre mais il la dénie. Lui qui a été exposé au fameux salon de l’art dégénéré et a dû fuir l’Allemagne, ne prend pas position explicitement, si ce n’est en posant une fois sur une photographie avec Otto Freundlich, peintre et sculpteur constructiviste pourchassé par les nazis qui mourra au camp de Majdanek en 1943. Manque de courage ? Indifférence ? Sans doute a-t-il senti que la seule manière pour lui de s’opposer était de continuer à produire une peinture joyeuse, lumineuse. Son insouciance de poète le conduit à dire à des amis qui s’inquiétaient un jour de 1942 des conséquences d’un terrible bombardement, qu’il avait assisté aux splendeurs et aux magnificences d’un superbe feu d’artifice. On aimerait mettre en parallèle les fins de ces deux grands peintres qui sont morts à peu d’années d’intervalles (et qui se connaissaient bien) : Kandinsky et Klee. Klee, nous l’avons laissé au centre Pompidou, en mai dernier. Lui aussi s’exprimait jusqu’à la fin, ayant une production très abondante la dernière année de sa vie. L’horreur du nazisme, la figure de Hitler apparaissaient dans ses tableaux par des sortes de clins d’œil peu appuyés (la moustache du Führer dans un de ses tableaux les plus célèbres, en tout cas le plus grand). Kandinsky, lui, laisse une dernière aquarelle, ainsi commentée par Guy Tosato, le commissaire de l’exposition grenobloise :

Un message de vie et de joie – de foi aussi – que l’auteur du Spirituel dans l’art adresse encore à ses contemporains ainsi qu’à leurs successeurs. Il y a là des formes emboîtées, telles de petites poupées russes chamarrées, des points multicolores, des lignes ondoyantes rouges et bleues aux pleins et déliés gracieux, l’ensemble flottant sur la surface de la page blanche comme autant de petits bateaux ivres ayant rompu les amarres. L’heure est à l’espoir : les Alliés viennent de débarquer sur les côtes normandes qu’il aime tant. Kandinsky peut continuer à vivre son rêve, il le sait, l’art aura toujours le dernier mot : Liberté.

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quid de cette oeuvre étrange ? Son titre : « une figure flottante », son année : 1942. Je vois un enfant juché sur un un de ces objets bizarres montés sur ressort dans les parcs pour enfants, une autruche ? Un éléphant ? Avec sa trompe qui balaie le sol, un poids sur la tête. Mais non, c’est Polichinelle tout droit sorti d’un placard abandonné. Le fond est gris bleu, on trouve du violet – un « rouge refroidi » – des mauves et un peu de rose. Au bout de ce qui ressemble à une queue, figure ce qui ressemble à quatre ampoules lumineuses. Ou peut-être est-ce un coq, en ce cas ce que nous prenions pour une queue est une tête surmontée d’une crête, les deux formes latérales (dont ce que nous prenions pour un enfant) sont des ailes atrophiées, les pattes sont remplacées par un tuyau qui descend vers le bas, recourbé comme une lame de ressort. Pas d’aile peut-être, mais prêt à sauter quand même.

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2666 ou combattre la barbarie qui vient

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que voulaient dire ces troix « six » accolés après un « deux ». Etait-ce vraiment comme suggéré par le programme une entrée vers le XXIème siècle ? Mais cela n’expliquait pas tous ces « six »…

cela durait douze heures, en réalité onze heures trente, mais rassurez-vous pas d’une seule traite : mais des « parties » durant d’une à deux heures séparées par des entractes, entre trente minutes et deux heures. Une salle comble. Pas un spectateur songeant à s’en extraire avant l’heure ultime. Une oeuvre fleuve, baroque au possible, un récit confus mais des scènes hallucinantes, des monologues qui nous saisissent comme des incendies, des tempêtes, des cris, des hurlements. Bref un truc qui vous inonde, vous enserre de part en part, entre bruit et fureur, musique assourdissante et videos omniprésentes. Pas vu souvent ça. J’étais au dernier rang (rang X) mais ne le regrettais pas pour une fois, car ainsi j’avais tout sous les yeux, que je pouvais de temps en temps fermer en m’appuyant sur le mur du fond, quand c’était trop dur, ou que j’étais fatigué. Et la faim qui vous tord les boyaux comme si elle était une partie intégrante du spectacle, comme s’il fallait ressentir toute cette souffrance exposée comme aussi un élément de soi (inutile de dire que la MC2 de Grenoble est infoutue de vous fournir une bouffe acceptable, sandwiches immondes dans du pain blanc caoutchouteux assorties de vins minables, tartelettes à la Nutella de bazars, soupes froides quand il y en a encore, le tout servi après une demie-heure voire trois quarts d’heure de queue, mais à qui cette maison a-t-elle donné sa concession, qui vous fait presque regretter le Quick ou le McDo?). Sur le fond une histoire qui pourrait être banale : un mystérieux écrivain allemand connu sous le nom de Benno von Archimboldi, sur qui on organise colloques et séminaires, un candidat au Nobel que personne n’a jamais vu, existe-t-il seulement ? Des critiques littéraires en discutent au cours de la première partie, Liz Norton, la critique anglaise, est leur muse à tous, scènes érotiques tamisées par la lumière, derrière un écran mais filmées par une caméra video qui les retranscrit sur d’autres écrans… Un lien ténu relie cet Archimboldi au Mexique : on en est sûr, une indiscrétion a permis de localiser le romancier allemand dans cette ville de la frontière au nord du Mexique, dans l’état (fictif) du Sororo, Santa-Teresa (en vrai Ciudad Juarez), mais qu’allait-il faire là-bas ? Difficile d’imaginer un touriste de quatre-vingts ans s’égarer dans le labyrinthe des ruelles de Santa-Teresa, cette ville, hélas, si connue pour ses assassinats de femmes ? Deuxième partie, celle de Rosa Amalfitano, fille de Oscar Amalfitano, philosophe plus ou moins wittgensteinien obsédé par la géométrie vivant à Santa-Teresa, troisième partie, celle de Fate, journaliste noir américain parti pour commenter un match de boxe et qui choisit d’enquêter à son tour sur les meurtres. Quatrième partie, la plus terrible, celle des crimes. Où sont donnés comme une litanie les noms des victimes et la description des sévices qu’elles ont subies et cinquième enfin, avant la sortie dans le froid et la neige de la nuit grenobloise, la partie, enfin, d’Archimboldi, où l’on apprend qu’il existe, qu’il est né en 1920, qu’il s’appelait Hans Reiter, qu’il n’eut pendant longtemps qu’un seul livre, qui parlait de la faune et la flore des côtes des mers du Nord, qu’il a fait la guerre, évidemment, dans les rangs des nazis, qu’il fut sur le front de l’Est, qu’il rencontra un certain Fred Saumer, administrateur de la barbarie nazie ayant eu à exterminer bureaucratiquement plusieurs centaines de juifs grecs arrivés dans sa circonscription polonaise par hasard… dont le neveu, Klaus Haas est cet homme qui a été enfermé à Santa Teresa comme coupable des meurtres mais seulement parce qu’il fallait trouver un coupable commode. Voilà l’histoire. Elle tient plus de mille page dans le roman de Roberto Bolaño d’où est tiré ce spectacle. Roman que je n’ai pas lu. Que je lirai peut-être un jour. Les spectateurs qui l’ont lu étaient émerveillés par ce que le réalisateur, Julien Gosselin, avait réussi à en faire car a priori il n’y avait pas de dialogue dans le roman.

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A première vue, 2666 ressemble plutôt à un spectacle total sur le Xxème siècle et ses crimes qu’à une entrée dans le XXIème… à moins que. A moins que Bolaño veuille nous dire que cette barbarie que nous avons sous nos yeux n’est qu’un préambule à ce que sera le XXIème et nous commençons, il est vrai, à en ressentir le frisson, avec tous ces Trump, ces Le Pen et ces relents de populisme. Barbarie ? Deux barbaries se rencontrent en effet dans cette oeuvre : celle du nazisme, bien entendu. La longue confession de Sammer au cours de la cinquième partie nous relate la vie dans un village de Pologne, où les enfants boivent de l’alcool et jouent au football et où, lui, Sammer, qui a reçu en cadeau ces cinq cents Juifs venus de Grèce se demande ce qu’il va en faire si ce n’est nettoyer les rues, au long desquelles ces juifs seront traités par les enfants alcooliques comme des animaux. Sammer aura l’ordre de se débarrasser de ces centaines de Juifs, il aura pour s’en occuper seulement huit policiers, c’est bien modeste pour un tel travail, n’est-ce pas, et tuer tous ces juifs à si peu c’est un peu comme vider la mer avec une cuillère, alors idée de génie, Saumer emploiera les enfants pour faire ce travail, c’est bien que les enfants apprennent à bosser ça les change de l’alcool et du football, surtout que c’est un travail qui plaît. Tuer.

Et puis, comme barbarie, celle qui s’exerce contre les femmes. Permanente celle-là. Pas encore éteinte. Qui renaît, même, et pas seulement dans les états de l’Islam puisqu’un « grand-peuple-épris-de-liberté » (comme ils disent) s’est choisi le plus misogyne, le plus brutal des présidents, celui qui se vante de « les » prendre par la chatte. Bolaño tape très fort contre le machisme. Grâce lui soit rendu pour cela. A côté des descriptions horribles de viols et de tortures (viols par les deux orifices, par les trois orifices etc. jusqu’à cinq, voire huit si on inclut les possibilités avec les oreilles, les yeux et le nombril – sic -) il donne une séquence où un policier dans un commissariat minable du Nord-Mexique égrène une série vertigineuse de « blagues » misogynes qui sont comme des incitations à vomir et dont pourtant, je suis sûr, des hommes continuent à rire grassement (« le seul neurone qu’ont les femmes en plus des chiens c’est pour leur permettre de mieux identifier les chiottes pour les nettoyer »). Oui, il faut avoir le courage de mettre son nez et ses yeux dans cette merde omniprésente pour la voir, pour comprendre, pour sortir de cet abrutissement dans lequel nous sommes et qui nous fait admettre, bon an mal an, que l’on tue, que l’on agresse, que l’on blesse par des mots, la moitié de l’humanité. Sur ce blog, j’ai eu à virer les commentaires d’une lectrice (et oui, vous avez bien lu : une lectrice pourtant), adepte de quelque secte évangélique, qui trouvait que j’y allais trop fort dans ma dénonciation du machisme (c’était à propos de l’affaire Beaupin), elle me disait que je me « radicalisais » (!)… et qu’après tout, la femme devait s’inscrire dans le respect de son seigneur et maître… il y a parfois des « radicalisations » qui valent la peine, à mon avis. Il y a aussi ceux qui mettent en balance la nécessaire lutte contre le sexisme avec le risque d’être taxé d’islamophobie… comme s’il était plus important de ménager des susceptibilités religieuses que d’empêcher que l’on voile des petites filles. Le populisme devient le cache-sexe de cette misère intellectuelle. Certains inventent une notion de « peuple » qui aurait tous les droits, y compris celui d’être sexiste et homophobe. S’y opposer serait automatiquement manifester du « mépris social ». On doit dire non à tout cela et par là refuser la barbarie qui s’annonce.

Ce que cette pièce montre, c’est que le machisme est un nazisme rampant à l’égard des femmes.

Entrée dans le XXIème siècle ? Hélas… si on considère que le combat fondamental de ce siècle risque d’être celui contre la barbarie, tout simplement.

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Matière consciente

Dans le billet de la semaine dernière, je disais que Chomsky avait ouvert une voie vers une approche scientifique de la conscience. il ne donnait pourtant pas de solution et ne cherchait pas à « expliquer la conscience » plus que Newton au XVIIIème siècle n’avait cherché à donner une explication à la gravité. Il se contentait de suggérer que des approches nouvelles pouvaient exister pour peu que l’on se débarrassât du vieil antagonisme entre le corps et l’esprit.

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Newton, justement – toujours lui – avait eu l’audace de se débarrasser de l’idée de corps au sens où la véhiculaient Descartes et les autres philosophes de l’époque. La matière se trouvait tout à coup dépouillée de l’aspect intuitif qui l’accompagnait, basé sur la dureté, la solidité, le contact. Les « forces » devenaient citoyennes de première zone dans la République des sciences, si l’on ose dire. Tout le monde ne s’en est sans doute pas rendu compte tout de suite si l’on en croit la façon dont cette représentation de la matière a subsisté longtemps : on la trouvait encore chez les découvreurs de l’atome qui ont probablement cru qu’ils avaient trouvé les constituants ultimes, et qu’ils étaient insécables et corpusculaires. Jusqu’à ce que la physique quantique passe par là et fasse justice de ces images pour installer à la place des fonctions d’onde et des densités de probabilité… La matière est loin d’être la substance au sens de Démocrite… On peut juste lui assigner des propriétés : masse, charge électrique, spin… Elle répond à la gravité mais il ne faut pas la voir comme un assemblage de balles de ping-pong.

Et il y a peut-être alors divers types de matières, et l’un de ces types pourrait être celui de notre esprit/cerveau (Chomsky parle souvent de mind/brain pour désigner ce mixte bizarre d’une matière et d’une pensée), Bref, il pourrait y avoir une matière consciente. Et cette propriété de conscience pourrait n’être pas plus étonnante alors que celle de gravité appliquée à la matière « normale »…

Dans ce genre de direction, il est fascinant de prendre en considération les thèses de Giulio Tononi, un professeur de l’Université du Wisconsin, présentées la première fois en 2004, car elles sont basées sur l’idée que la conscience est identique à une certaine sorte d’information, dont la réalisation requiert une forme physique, et pas seulement fonctionnelle, et qui peut être mesurée au moyen d’une métrique que l’on appelle une « métrique phi ».

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Quand il dit « une forme physique et pas seulement fonctionnelle », Tononi cherche à s’affranchir des thèses fonctionnalistes qui demeurent dualistes en ce qu’elles supposent que, comme dans un ordinateur, un niveau fonctionnel abstrait existe par-dessus les composants physiques, par exemple électroniques, et que c’est ce qui fait qu’on puisse parler de « symboles », de « fonctions », de « programmes » sans faire appel à la manière dont ils sont réalisés au sein de la matière. Ici, l’information est « intégrée » au monde physique. D’où la dénomination donnée à la théorie de : « Integrated Information Theory of Consciousness » – Théorie Informationnelle-Intégrée de la Conscience ». Cette théorie essaie de tenir compte de deux ensembles de convictions : d’une part elle tient à préserver l’intuition cartésienne selon laquelle l’expérience est immédiate, directe et unifiée, d’autre part, elle part des descriptions du cerveau effectuées par les neuro-scientifiques.

Pour le dire brièvement, la Théorie « I-I » de la Conscience suppose que des éléments soient regroupés dans un système, avec des relations physiques de cause à effet les uns sur les autres. Grâce à ces relations entre eux, les éléments se différentialisent « pour eux-mêmes » sans qu’il y ait besoin d’intervention extérieure. Parmi les divers regroupements au sein d’un système qui sont susceptibles d’avoir de telles relations de cause à effet les uns sur les autres, il en existe un qui le fait de façon maximale (au sens d’une certaine mesure dite « phi ») : c’est lui qui réalise la conscience.

Pour respecter le point de vue cartésien la théorie formule cinq axiomes :

1- Existence : la conscience est un phénomène réel et indéniable, il s’agit d’une réalité intrinsèque à un sujet,

2- Composition : chaque expérience a une structure, la couleur et la forme par exemple structurent l’expérience visuelle,

3- Information : la manière d’être d’une expérience la différencie de toute autre expérience, toute expérience est spécifique, distincte des autres,

4- Intégration : les éléments d’une expérience sont interdépendants, par exemple la couleur et la forme qui structurent uen expérience visuelle sont éprouvées ensemble, de manière inséparable.

5- Exclusion : chaque expérience a ses frontières, parce que chaque expérience est spécifique, elle exclut les autres.

Noter au passage qu’assurer ce qui peut paraître évident aux yeux de chacun, à savoir que la conscience est, et que non seulement elle est, mais elle a une action (entre autres sur elle-même) n’est pas anodin : des théories antérieures sont arrivées à la conclusion qu’elle n’était qu’illusion, voire épiphénomène, puisqu’on ne parvenait pas à « expliquer » pourquoi les fonctions cognitives, dont on arrivait bien à rendre compte, avaient besoin de provoquer chez le sujet cette sensation « d’avoir conscience de » afin de s’exercer. On a même connu des thèses surprenantes, suite aux expériences de Libet, affirmant que nos « décisions apparentes » de faire une action étaient postérieures au déclenchement du début de ces actions dans notre organisation cérébrale (ce qui en apparence réduit à néant notre libre-arbitre). Attaquer la théorie de la conscience sous l’angle de ces axiomes consiste donc à abandonner la vision qui s’impose en apparence d’une dissociation entre le mental et le physique pour mettre résolument au premier plan le constat d’une réalité bien à nous : la conscience (un peu comme Newton l’avait fait en son temps avec la gravitation universelle en abandonnant l’hypothèse mécaniste).

Ces axiomes vont de pair avec un certain nombre de principes :

1- Etant donné que pour qu’une chose existe, elle doit faire une différence avec d’autres choses, et cela grâce à un pouvoir de cause à effet (une chose n’existe pas si elle n’a pas un tel pouvoir sur une autre), la conscience existant à partir de sa propre perspective (en elle-même), elle doit avoir un tel pouvoir de cause à effet sur elle-même.

2- Le caractère compositionnel de la conscience entraîne que les éléments du système puissent se combiner, les combinaisons ayant leur propre pouvoir de cause à effet,

3- Pour que la conscience puisse distinguer une expérience d’une autre, elle doit disposer d’un répertoire d’actions pour cela, tous les répertoires pris ensemble constituant sa structure cause – effet. Cette structure est à chaque moment dans un état particulier. Evidemment le nombre d’états est très grand.

4- Le système formé devant être irréductible, autrement dit ses parties devant être interdépendantes, chaque élément doit pouvoir agir comme cause sur le reste du système comme il doit pouvoir être affecté par le reste du système.

5- Les frontières impliquent que chaque état d’un système conscient soit bien défini. Il existe des possibilités de regrouper les éléments de diverses manières en formant des sous-groupes simultanés qui ont chacun leur propre structure de cause à effet, mais parmi tous ces sous-groupes, un seul possèdera une structure irréductible : c’est la structure conceptuelle maximalement irréductible (MICS) ou, dit autrement : l‘état conscient.

Ces « éléments » qui forment structure à partir des relations de cause à effet pourraient bien être n’importe quoi, mais le cas le plus intéressant est celui de notre cerveau, qui engendre l’expérience au travers des neurones communiquant physiquement les uns avec les autres dans des systèmes liés par ces fameuses relations (autrement dit telles que les neurones puissent agir les uns sur les autres de manière à former une structure maximale insécable, irréductible à l’ensemble de ses éléments ou à la somme de ses parties).

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Maintenant intervient la mesure phi. Il est clair que si nous partitionnons un système de deux photodiodes sans connexion entre elles, il ne va rien se passer… cela ne va pas changer la connectivité du système puisque de toutes façons, il n’a pas de connexion. Conséquence : pas de phi dans ce système. Mais on peut avoir heureusement des systèmes où certaines partitions changent la connectivité : des connexions vont par exemple être supprimées. Il y a aussi des éléments dont la désactivation a peu d’effet sur la désactivation d’autres éléments, des systèmes aussi peu sensibles à certaines partitions ont un coefficient phi plutôt bas, ils sont assez… apathiques. Cela arrive pour des systèmes où l’information ré-entrante est concentrée localement mais avec peu d’intégration globale, mais cela arrive aussi quand il y a beaucoup de redondances dans les relations cause-effet. Un cerveau qui par exemple serait plein de ces redondances (des « stéréotypes ») aurait un faible phi, donc un faible niveau de conscience. Parmi tous les sous-systèmes connectés dépendant les uns des autres, il en est un qui maximise phi : c’est le MICS, autrement dit… une conscience. Si on prend un groupe de gens conversant, donc s’échangeant de l’information, il est possible de calculer le phi de ce groupe, mais il sera très inférieur au phi de chacune des personnes, le groupe de personnes ne constitue donc pas une conscience unifiée, alors que chaque personne l’est (ou plutôt le MICS associé à chacune). (La conscience de classe ne serait-elle qu’un mirage?).

La mesure phi est évidemment quantitative ; deux MICS peuvent bien avoir le même phi et pourtant être organisés différemment ce qui se traduit par : ma conscience de telle ou telle situation peut bien être aussi riche que la tienne et pourtant en être différente, et même, c’est sûr, elle est différente ! (compte-tenu du nombre astronomique de structures possibles).

Une telle théorie est bien sûr étonnante : elle contient en germe l’idée qu’après tout, il n’y aurait pas que notre cerveau qui soit susceptible d’engendrer de la conscience, d’autres systèmes peuvent le faire. Inutile de dire que les cerveaux des animaux ont leur propre niveau de conscience, ce qui va dans le sens de tous les mouvements actuels qui défendent la condition animale. Mais aussi des systèmes artificiels peuvent engendrer de la conscience. Cela est très étroitement lié, certes, aux architectures de ces systèmes. Certains peuvent être très complexes mais ne pas avoir assez de relations de ré-entrance : c’est probablement le cas de nos ordinateurs et robots actuels qui n’arrivent pas à différencier leurs états de fonctionnement pour eux-mêmes (seul un observateur arrive à le faire). D’autres systèmes auxquels nous ne songeons même pas pourraient avoir ce type de conscience. J’ai été frappé de lire les bilans de recherches sur les propagations d’ondes à l’intérieur de l’écorce terrestre, le modèle qui intègre ces mouvements est d’une très haute complexité, il n’est pas interdit peut-être de songer à calculer un phi à son propos et donc d’y voir une forme de conscience… terrestre !

L’autre point surprenant est la façon dont une telle approche remet au goût du jour la phénoménologie, autrement dit la description minutieuse de nos états de conscience comme relevant en fin de compte autant de la science que de la littérature. On peut imaginer que la littérature soit une entreprise de description de ce qui s’élabore à la surface de la conscience et que cette nouvelle science de la conscience s’en serve comme terrain d’analyse (il me semble voir là d’ailleurs comme une réminiscence de quelques idées des surréalistes, au moment où ils expérimentaient l’écriture automatique). Quelle valeur de phi associée à un état de conscience très local pour s’émouvoir à la lecture d’un poème ou d’un roman ?

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Lire, ainsi, peut-être, serait simplement s’enrichir la conscience… mais ça… on le savait déjà !

NB : ce billet est fortement influencé par la lecture d’un article de la « Internet Encyclopedia of Philosophy » écrit par Francis Fallon (Email: Fallonf@stjohns.edu) St. John’s University U. S. A. Certains passages sont des traductions directes en français de passages de cet article. Mais les suggestions faites dans les deux derniers paragraphes sont de moi.

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Chomsky et les créatures que nous sommes

Commençons cette année 2017 par la lecture d’un ouvrage récent du grand linguiste américain Noam Chomsky. Que nous le voulions ou non, l’Amérique va être au centre de nos intérêts en cette année : quelle catastrophe va nous occasionner Donald Trump ? Il menace déjà la Corée du Nord à mots couverts… nous n’avons pas fini d’en voir. Chomsky dans tout ça ? Outre qu’il a su raison garder tout au long de ces élections (se positionnant clairement en faveur de Hillary Clinton alors qu’il était partisan de Bernie Sanders, simplement dans le but d’éviter la catastrophe Trump, et rejetant les thèses de certains « gauchistes » à la Zizek, toujours partisans de la politique du pire), il demeure, avec Michael Moore, une ressource de réflexion et d’analyse dont nous ne saurions nous passer. Mais lorsqu’il a écrit ce petit ouvrage paru ce printemps en France : « Quelle sorte de créature sommes-nous ? », il n’était pas question de Trump, il était seulement question de linguistique, d’épîstémologie et de réflexion sur ce qui nous fait humains, rien qu’humains…

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

Quelle sorte de créatures sommes-nous ? demande le linguiste, philosophe, essayiste politique… Nous ne sommes pas des anges, hein ? Ça, nous le savons. Et nous ne le regrettons pas car je n’ai jamais entendu parler d’anges heureux (ni malheureux d’ailleurs), et d’ailleurs les anges n’ont pas de sexe, comment donc seraient-ils heureux ? Sérieusement : si nous étions des anges, nous pourrions concevoir que notre capacité de connaissance soit sans limite, nous croirions dur comme fer à la proclamation d’un David Hilbert, le grand mathématicien allemand du début du XXème siècle qui était persuadé que rien ne pouvait résister à notre effort de connaître, qu’un jour nous saurions tout, TOUT. Le malheureux, trois courtes décennies après, recevait de Gödel un démenti cinglant : une telle ambition était sans espoir, il n’y aurait jamais de « machine » (procédure de décision) qui dirait en un clin d’œil si telle ou telle affirmation de la mathématique était vraie ou fausse…

Nous ne sommes pas des anges parce que notre manière de connaître est encapsulée dans un cerveau aux capacités limitées. Nous ne connaissons que ce que notre cerveau nous permet de connaître, de la même manière que nous ne parlons que les langues que notre cerveau nous permet de concevoir. Peut-on fabriquer n’importe quelle « langue » ? Une langue par exemple où le mot de négation apparaîtrait systématiquement en troisième position de la phrase, une langue où le rang d’occurrence d’un mot dans la phrase serait une donnée grammaticale ? Non. C’est le premier enseignement que nous donne la linguistique moderne (générative) : l’ordre linéaire est une propriété secondaire, les phrases ne sont pas des chaînes de mots que l’on égrène. Le donné structural est premier. La négation de Les chats qui miaulent courent dans le village est Les chats qui miaulent ne courent pas dans le village, ce n’est pas Les chats qui ne miaulent pas courent dans le village, encore moins Les chats qui pas miaulent courent dans le jardin. Lorsqu’on tente de fabriquer une langue artificielle où la négation se marque en troisième position (ou n’importe quelle autre position) et qu’on tente de l’enseigner à des sujets, on constate par les techniques d’imagerie cérébrale que ce ne sont pas les zones du cerveau normalement associées au langage qui sont activées. Autre chose est en jeu mais pas la langue. Chomsky pense que le langage a sa source dans un module particulier de l’esprit, un dispositif imprimé dans la neurobiologie du cerveau, ce qui n’est pas étonnant puisque tous les humains ont au moins cette propriété commune : celle de pouvoir parler. En quoi Jean-Claude Milner a raison, comme vu dans le précédent billet, de les nommer « corps parlants », et de dire que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est d’abord et avant toute chose adressée aux corps parlants (et non à des individus dotés de certains particularismes, religieux ou ethniques).

quelle-sorte-de-creature-sommes-nousSimple, une langue ? Oui, mais dans sa partie purement « syntaxique » (narrow syntax) seulement. Parce que dès que nous observons une langue particulière en action cela devient bien moins simple. L’hypothèse de Chomsky est que la difficulté viendrait de la manière dont ce système doit interférer avec les autres systèmes biologiques, pour arriver à rendre visible ou audible ce qui est conçu de manière langagière (articuler des significations au moyen des cordes vocales, des lèvres, de la langue voire dans le cas des langues des signes au moyen des gestes), et à rendre compris ce qui est exprimé (faire passer les mots dans les concepts, les représentations, les actions contenus dans le cerveau, qui peuvent donner lieu à des souvenirs, des évocations, des inférences…). Pour cela, le langage donne « aux interfaces » avec ces systèmes des faisceaux de traits plus ou moins abstraits : des traits phoniques, des atomes de sens.

Mais qu’est-ce qui prouve tout cela ? Les sciences de l’homme, qui commencent à la linguistique, ont ceci de gênant qu’elles manquent de méthodes de preuve. L’appareillage technique qui serait nécessaire inclut des méthodes d’imagerie sans doute encore insuffisantes aujourd’hui pour discriminer des hypothèses à propos du langage, et il n’est guère question de disséquer un cerveau vivant… On en est réduit donc aux hypothèses, en faisant confiance à quelques principes comme l’idée d’optimalité : les systèmes vivants que l’on étudie se devraient d’être les plus simples possible, faisant appel à des efforts minimaux, c’est ainsi par exemple que l’on explique la forme hexagonale des alvéoles des ruches. Mais dans le domaine du vivant, cette notion de « simplicité » n’est pas aussi… simple que l’on croit. N’existe-t-il pas des formes en apparence bien complexes par rapport aux fonctions supposées des organismes qui les portent ? voire des parties d’organismes inutiles comme l’appendice, la vésicule ou les amygdales… A la décharge de Chomsky, existe le fait que ses hypothèses « minimales » permettent de décrire un grand nombre de langues, même si l’on n’est pas sûr que toutes puissent l’être étant donnée leur nombre sur cette planète et l’apparente complexité de chacune.

Ceci étant dit, la démarche chomskyenne inaugure une manière de penser qui pourrait s’appliquer à d’autres domaines, comme celui de notre aptitude à la connaissance, justement. Qu’est-ce que nous pouvons connaître et comment pouvons-nous le connaître ? Charles Sanders peircestandingfistonhipPeirce a popularisé la notion d’abduction : il s’agit de la remontée des phénomènes observés vers les principes qui permettent de les expliquer. Bien sûr, si ma lampe ne s’allume pas, j’ai à ma disposition un stock limité d’hypothèses pour l’expliquer. Peut-être est-ce parce que le filament de l’ampoule s’est cassé, ou bien parce que les plombs ont sauté, que sais-je. En tout cas le nombre est limité, il est même restreint à des routines standard de l’explication. Dans les domaines généraux de la nature ou de la vie (voire pire : de la conscience!), on n’en est pas là, et pourtant notre esprit ne peut nous offrir que des branches d’alternative très conventionnelles, rodées aux tentatives (essais et erreurs) précédentes. Notre cerveau aurait ainsi une sorte de « grammaire des hypothèses » comme il a une grammaire des langues. Et cela explique que nous soyons bien dépourvus face à nombre de « faits » qui nous assaillent, y compris dans notre quotidien. Ainsi, rien n’est plus immédiat ni évident que la conscience, la conscience que j’ai par exemple des mots que j’écris au moment où je le fais ou bien la conscience que j’ai de percevoir en face de moi un magnifique tableau de Kandinski. La conscience est évidemment classifiée par les chercheurs contemporains comme le plus dur des problèmes (« hard problem ») et on ne voit absolument pas comment on pourrait l’expliquer à partir de notre arsenal actuel d’outils et de représentations conceptuels. Devons-nous alors abandonner la recherche d’une solution à ce problème ? Chomsky ouvre un parallèle intéressant avec les découvertes de Newton concernant les lois de la gravitation. Ses contemporains, tous profondément influencés par la pensée cartésienne, étaient très insatisfaits de telles propositions. Lui-même d’ailleurs en doutait. Pour Descartes et pour d’autres après lui, on ne pouvait expliquer les phénomènes que par des lois mécaniques, autrement dit par des corps matériels entrant en collision avec d’autres corps matériels, des poulies entraînant des pignons et des engrenages agissant les uns sur les autres. En évoquant la possibilité d’actions à distance, Newton donnait l’impression de revenir aux vieux principes aristotéliciens d’attraction (vers le haut pour l’air parce que léger, vers le bas pour les poids parce que lourds) et de répulsion, mais l’appareil mathématique (le calcul infinitésimal) inventé pour la circonstance donnait une précision jamais atteinte pour décrire et prédire les phénomènes de la gravité : c’était un bond en avant gigantesque, mais en même temps le refoulement dun ensemble de questions qui demeureraient à jamais dans les limbes du mystère : comment expliquer la gravitation ? (La théorie de la relativité générale en donne une idée mais on sait combien tous les problèmes de la physique sont loin d’être résolus de nos jours). Il pourrait en être de même pour le problème de la conscience, autrement dit on avancerait très loin sur son fonctionnement selon certaines lois mais on abandonnerait définitivement l’idée d’en expliquer la source à partir de nos pauvres concepts actuels. Il faudrait ainsi nous débarrasser de l’antique opposition entre corps et esprit (ce que les anglo-saxons nomment depuis lontemps the mind-body problem) : on sait que cette opposition que l’on l’appelle aussi le dualisme ontologique est stérile. Il nous vient de Descartes. Les cogniticiens des années quatre-vingt-dix l’ont abondamment discuté. Certains (les époux Churchland notamment) ont radicalement rejeté « l’esprit » en prônant l’idée que les soi-disant états mentaux sont tous réductibles à des états physiques (neuronaux). D’autres (John Eccles) ont remis le dualisme au goût du jour : il apparaissait évident que tout le mental n’était 313573656-casperpas réductible au physique. Dennett ridiculisait les dualistes en ressortant la vieille idée du fantôme dans la machine : Casper était un gentil fantôme que personne ne voyait, et pour cause, mais qui pourtant était capable de rendre service aux humains, par exemple en ramassant des draps en train de sécher avant qu’ils ne tombent par terre. Comment un être immatériel peut-il être matériel en même temps ? Chomsky revient au mind-body problem en montrant qu’il s’est dissout depuis longtemps, depuis Newton justement. Par son avancée scientifique en effet, Newton n’a rien fait d’autre que supprimer le corps. Il a en effet, implicitement, tiré un trait définitif sur le corps matériel des cartésiens, bâti sur le modèle des machines et des automates. En faisant reposer l’explication du mouvement dans l’univers sur des forces agissant à distance, il a mis l’accent sur « l’esprit » comme l’entendaient les savants du XVIIIème siècle, peut-être pas sur l’esprit au sens des spiritualistes divers et variés mais sur cette entité étrange qui naît quand on débarrasse la matière de préjugés anciens (dureté, contacts) et qu’on la rapproche de notions abstraites comme celle de force. Dans le domaine de la conscience, il en irait de même, le réductionnisme à la Churchland n’aurait aucun sens, mais on pourrait tenter néanmoins de réduire une entité à une autre en observant que celle à laquelle on veut réduire l’une d’elles automatiquement se transforme et prend des caractéristiques de celle qu’on veut réduire.

Mais tout cela reste tributaire de notre propre système biologique, il n’est pas plus raisonnable de demander aux humains que nous sommes d’éclairer enfin les nombreux mystères qui sont autour de nous que de demander à des rats de faire la théorie des labyrinthes bâtis sur les nombres premiers. Chomsky l’affirme carrément : « Les limites [de nos connaissances] pourraient faire l’objet de recherches empiriques sur la nature de ce qu’on pourrait appeler la « faculté d’élaborer la science », laquelle serait un de nos « organes mentaux » » (donc semblable en cela au langage).

Conception intéressante de « la science » mais qui n’est pas sans poser de sérieux problèmes, car enfin si cela est le cas… où se trouve la notion de vérité ? Si, comme le dit Chomsky, « l’être humain possède des capacités internes qui, d’instinct, lui procurent ce que les éthologues appellent un Umwelt, un monde d’expérience, qui n’est pas le même pour lui que pour l’abeille – qui, en fait, varie d’une personne à l’autre selon son entendement », Umwelt en vertu duquel par exemple « ce que j’interprète comme du bruit est perçu comme de la musique par mes petits-enfants adolescents », et si, comme il le dit encore, « il en va généralement de même pour le reste », autrement dit pour ce que nous reconnaissons comme vrai, alors ne sommes-nous pas amenés à en rabattre sur l’objectif de vérité que nous nous donnons dans la recherche ? Evidemment, il reste une solution : celle de croire que les humains sont suffisamment raisonnables pour « s’entendre sur un vaste ensemble de questions et mènent leurs recherches avec application et dans un esprit de collaboration »… Mais n’est-ce pas un vœu pieux ? Et en quoi sommes-nous sûrs que ce sur quoi s’entend la majorité (le consensus) est bien effectivement ce qui correspond à quelque chose de réel ? Chomsky illustre la tendance pragmatiste particulièrement développée dans la philosophie américaine. Ce n’est pas une tare. On doit reconnaître ce que cette tendance a apporté à notre réflexion philosophique et épistémologique. Mais le problème demeure. Et il est d’autant plus aigu que Chomsky lui-même se prend au piège, lui qui, à juste titre, dans ses prises de position politiques en appelle aux faits, rien qu’aux faits (il a dit récemment que la première tâche des intellectuels et peut-être la seule devrait consister dans la recherche des faits vrais) comment peut-il faire appel à une vérité des faits là où il n’y aurait finalement que des systèmes individuels de mise en place d’une vérité « pour soi » ?

Et, ici, nous en revenons à… Trump. Une intense polémique a opposé récemment un tenant de la vérité « métaphysique » et une tenante du pragmatisme. Le premier avait cru bon de mettre en cause le pragmatisme à propos de la victoire de Trump qui se présente comme une victoire de l’ère dite « post-truth », mise en cause à première vue légitime puisque cette « victoire » nous montre in vivo à quoi aboutit une attitude générale basée sur le mépris d’une « vérité universelle » et appuyée plutôt vers ce que les individus ont envie de considérer pour vrai. Il s’est reçu de la part de la seconde une stupéfiante volée de bois vert, sous la forme d’un article intitulé « Trump abaisse le débat jusqu’en France » et sous-titré : « La vérité n’appartient à personne, elle n’est pas affaire d’autorité mais émerge de l’expérience et de la vie. Et n’en est pas moins vraie. »…. Comprenne qui pourra.

Je n’ai pas de solution à ce genre de dilemme (faut-il croire en une vérité indépendante de nous ou bien doit-on se résigner à une notion de vérité imprimée dans la grammaire de nos hypothèses et croyances). J’avoue que j’oscille, un jour séduit par les observations convaincantes des pragmatistes, le lendemain reconnaissant leurs limites et admettant ce que la notion de Vrai a d’utile et nécessaire… Je crois qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps, cette question ayant toute sa place dans la série des « mystères » dont nous entretient Chomsky…

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