Jours ordinaires – timide hommage à Asli Erdogan

Un jour sans commencement ni fin, un jour de plus… Comme une virgule placée au hasard entre deux longues phrases, entre le passé et le présent, et qui attend en silence à son point d’accroche… Deux immenses phrases monotones qui se répètent l’une l’autre… Sans dire comment elles sont arrivées là, comment elles se sont égarées sans retour, ni pourquoi elles se perdront, une fois de plus… Sans rien laisser paraître du fait qu’elles n’arriveront jamais… Deux mots pris dans des filets dérivant à la surface trouble de ce qu’on appelle la vie, et que tu as tirés hors des brumes infinies qui voilent la côte et les eaux.

On ne se rend pas compte à quel point cette femme-là a cette chose extraordinaire pour laquelle il n’y a pas de nom : du courage en même temps que du talent. Le courage des mots. Celui de les choisir quand bien même il nous en coûterait, et il lui en coûte, puisqu’elle est toujours sous le coup de la plus grave accusation qui soit aujourd’hui en Turquie, celle de porter atteinte à la sûreté de l’Etat en ayant écrit dans un journal kurde. Tout cela parce qu’elle l’a dit avec ses mots, la brutalité des coups d’état, la violence contre les Kurdes, l’odeur âcre des armes en action, le piétinement des morts dans les manifestations interdites et l’écho sourd ou strident des corps que l’on torture. Et le talent, le talent incroyable des grands écrivains qui, rien qu’avec la matière brute des mots, font des oeuvres qui se tiennent comme des stèles face à l’éternité.

Je ne chercherai pas à imiter Asli Erdogan parce que je n’ai pas son talent. Mais si nous aussi réfléchissions non pas à notre présent, mais à notre futur si proche, le futur qui peut advenir, que l’on touche presque du doigt, puisque tant de gens chez nous sont prêts à porter au pouvoir une éminence qui ne serait pas si loin dans son délire patriotique du dictateur turc. Faisons juste un peu de politique-fiction… (si peu fictionnelle, tellement palpable).

Ils avaient dit : vous allez voir.. Ça ne va pas être un bain tiède, des mesurettes pour amuser la galerie « et puis après on recommence comme avant », si vous avez cru à ça, vous vous êtes bien trompés. Ce dont on a reçu mandat du peuple, oui le peuple, le vrai peuple, ce dont on a reçu mandat de lui, c’est refermer les frontières, stopper les étrangers, nettoyer les quartiers, construire des prisons, empêcher ceux qui ne sont pas « de chez nous » de travailler. Et on va le faire. Et ils vont le faire.

Et on a vu.

Les enfants d’émigrés roulés dans des couvertures sales au coin des forêts abandonnées, refoulés, reconduits, les autobus dont les phares balayent la nuit comme des pinceaux qui saupoudreraient de gris les tuiles mouillées des casernes se remplissant de corps expulsés aux yeux hagards, les bourgeois et bourgeoises vếtus de couleurs vives tenant le haut du pavé, qui ricanent au passage des migrants, des émigrés, des descendants d’émigrés qui eux ne parlent pas, ne parlent plus ou alors c’est pour se faire insulter.

Une femme qui tord ses pieds sur des talons aiguilles avec un manteau rouge et des boucles d’oreille en or invite un rom qui mendie à venir prendre un café avec elle, générosité ? Elle prétend qu’elle veut bien lui payer un café mais pas lui donner de l’argent car, dit-elle, les gens comme lui ont été aidés, bien plus aidés que « nous » et qu’alors c’est pas la peine, hein, puisque vous avez été mieux traités que « nous », donc non, ce n’était pas par générosité mais pour l’humilier (scène réellement vue à Grenoble, Place des Halles, le 16 mars vers 10h).

Humilier, humilier toujours un peu plus, c’est devenu la loi.

Attendez un peu. Ils sont au pouvoir maintenant. Un type au teint basané se fait prendre sans ticket dans le tram, si le contrôleur est juste professionnel et se contente de relever l’identité sur un ton placide, une de ces personnes qui a souhaité la nuit marine appellera la police. Quelle belle occasion de servir la patrie.

Un jour de fascisme ordinaire. Puis un deuxième, puis un troisième… et toute une année, tout un mandat, toute la vie peut-être…

Les manifestants qui se réunissent en ronde de silence chaque mercredi soir sur la place Félix Poulat, et qui comprennent beaucoup de personnes âgées dont une vieille femme appuyée sur sa canne et un homme qui souffre de la station debout, se font disperser. Manifestation interdite. La femme perd sa canne, l’homme s’essouffle en voulant courir, la banderole est arrachée. On mesure le fonds où nous sommes tombés en levant les yeux au ciel et en rencontrant du regard le clocher de l’Eglise. Insensible.

L’enseignante militante qui héberge un jeune Africain sans papiers est arrêtée, pour le délit d’aide à étranger dans l’illégalité.

Hier, un enfant a été exclu de son école car il n’avait pas d’adresse vérifiable.

Les services des urgences des hôpitaux rejettent les malades issus de l’immigration. Allez vous faire soigner ailleurs. Ici, c’est pour les vrais Français, les vainqueurs, les patriotes.

Samedi une grande manifestation avait lieu à Paris, des centaines de milliers de personnes piétinaient sur la Place de la République quand les CRS sont intervenus, ils sont maintenant les anges gardiens du pouvoir populiste et patriotique. Huit morts, dont certains écrasés contre la grille du métro. Comme à Charonne. Un lourd remugle remonte du passé, les rancoeurs non soldées de la fin de la guerre d’Algérie, puis celles de Mai 68. Tout cela tourne dans l’air comme un vent poussiéreux. Les tracts chus sur le pavé s’envolent comme des signes abandonnés et le son des guitares s’efface sous le fracas des hélicoptères policiers.

Je marche, j’ai de la pluie plein les yeux, mes chaussures prennent l’eau, je vois les dos voûtés des petites gens qu’on bafoue nuit et jour, à qui on a fait croire que la Lune s’achetait à coups de planche à billets et qui remontent, le soir, dans leur quartier, avec leur peur d’y trouver encore une présence policière comme hier soir et le soir d’avant et désormais tous les soirs.

Plût au ciel que cela n’arrive jamais. Quitte à voter pour d’hypothétiques programmes soutenus par des candidats erratiques, des jeunes banquiers la fleur entre les dents ou des hommes à la fibre extatique…

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Hommage à Murakami

[ce texte fait partie de ceux écrits au cours d’un atelier d’écriture animé par Laurence Nobécourt, à Dieulefit (Drôme) les 10, 11 et 12 mars. Merci à Laurence, Maylis, Monique et Vanessa qui en auront été les premières auditrices].

maison en bois à Dieulefit (Drôme)

Je ne sais pas comment je suis là aujourd’hui. J’ai couru, je me suis échappé, je n’ai rien vu et pourtant, pourtant… Quand j’errais dans la grand rue de cette ville, je ne me doutais de rien, je marchais. Bien sûr, j’avais remarqué une boutique dont l’enseigne m’intriguait, il était écrit : le nouveau souffle… En vitrines, il y avait des baskets, des chaussures pour courir, Run Air était la marque. Un ami plein de bon sens m’aurait dit que c’était une boutique d’occasions, mais moi, à cet instant, je n’y ai pas pensé un seul instant. Dans le fond du magasin, il y avait une jeune fille aux cheveux courts, très noirs, des yeux un peu bridés, souriante, ce qui me frappa de loin c’était le délicat galbe de ses oreilles. Je me suis dit que si j’entrais là, peut-être je n’en sortirais jamais. Il y avait aussi un subtil parfum d’encens qui émanait de dessous la porte, comme un léger voile qui s’élevait dans l’air bleuté.

Mais laissons cela, j’avais à faire, il fallait que j’aille au collecteur de rêves avant que ça ferme. Je vous ai pas dit, c’est un décret qui était paru au Journal Officiel, toutes les personnes au-dessus de 12 ans devaient aller déposer leurs rêves au moins deux fois par semaine à la mairie de leur lieu d’habitation. C’était venu comme ça, les autorités avaient constaté qu’on en manquait de plus en plus, et le manque de rêve c’est pas bon, cela entraîne l’asphyxie des sentiments d’abord puis la fragilisation des vaisseaux qui les transportent, le naufrage des sens et puis finalement, la tombée sous l’emprise de ceux qui en ont encore, qui viennent de l’autre côté de la frontière. Ils nous assomment, ils nous détroussent. Déjà cela était arrivé près du col nous séparant du pays d’à côté. Une nuit, un commando avait envahi une bâtisse noire, cette sorte de monastère sise là, qui avait connu une grande effervescence dans les siècles passés mais n’était plus habitée que par quelques moines sans rêves. Les envahisseurs n’en avaient fait qu’une bouchée. Depuis, plus personne n’osait aller rôder par là car nous avions peur des rêves des autres. On racontait que les étrangers avaient tendu une grande bannière pleine de signes incompréhensibles pour nous et que ces signes étaient vivants. Ceux qui les avaient aperçu disaient qu’on ne savait pas si c’était des dessins ou des êtres semblables à des araignées, ou bien peut-être des taches d’encre qui se diluaient, fusionnaient, se recomposaient, des tests de Rorschach en mouvement. Bref, dans l’instant présent, je devais aller porter mes rêves, j’allais vite, pour une fois que j’en avais… Avant j’en avais davantage, mais le psy de la cité des cosmonautes me les avait tous fauchés, il était mort, et il était parti avec. L’enflure.

Un peu avant midi, c’est-à-dire avant la fermeture du collecteur, je me suis présenté à la porte de la mairie. Alors là, j’ai hurlé… La porte du collecteur avait été arrachée, il s’en dégageait une fumée noire et âcre. Les rêves anciens avaient disparu. J’ai eu peur, il y a eu un coup de vent, je suis parti avec lui.

Et là tout de suite, j’ai compris que j’étais dans le rêve d’un autre. Au début, j’ai voulu me défendre, eh ! C’est pas mon rêve. Et puis, j’ai senti mon esprit qui se lâchait, il se laissait aller, c’était bon aussi d’être dans le rêve d’un autre. Les façades des maisons se coloraient d’ocre et de bleu pastel. Je suis parti dans l’autre sens, j’ai revu la boutique du nouveau souffle, elle s’appelait maintenant les rêves perdus. La fille du magasin, qui avait les yeux bridés, les cheveux courts, les oreilles si gentiment dessinées était sur le pas de sa porte, et elle m’a souri. Je lui ai demandé son nom, elle m’a dit qu’elle s’appelait Fan Ping. Mince, c’est le nom de ma prof de chinois. Je me suis mis à la regarder avec plus d’attention, eh bien, je vous le donne en mille : c’était elle, dites-donc ! Ca vous étonne, hein ? Non ? Moi, oui. Fan Ping, je l’aime bien, elle se donne beaucoup de mal pour m’enseigner les rudiments du chinois mandarin, me faire prononcer les tons, reproduire les caractères. Elle dit : xia xing qi er tian, quand je m’en vais, ça veut dire : à mardi prochain, et elle ponctue ses explications en disant, avec un léger accent : « voilà, c’est comme ça ». Mais là, ce n’était pas complètement Fan Ping, quelque chose clochait, je disais oui c’est elle et en même temps j’aurais dû voir que ce n’était pas vraiment elle, elle ne lui ressemblait pas tant que ça d’abord. Ma prof de chinois a un visage plutôt vertical alors que cette jeune vendeuse de godasses avait un profil presque d’oiseau. Je ne savais plus du tout pourquoi je confondais les deux personnes. J’ai alors réalisé que j’étais arrivé dans un de ces endroits et de ces instants où une chose est tout en n’étant pas, ou en étant son contraire. D’ailleurs la rue n’était pas la grand rue de la ville de X, ô mais plus du tout, c’était indéfinissable. J’étais à X et je n’y étais pas. Un chat dardait sur moi son regard au travers de la fente de ses yeux, il semblait dormir et pourtant je le voyais en même temps courir comme un dératé, ce qui voulait dire bien sûr qu’il était en manque de rat à se mettre sous la dent. En pensant cela, j’eus un frisson : allait-il me prendre pour un rat ? Etais-je devenu un rat ? En devinant mes pensées, Fan Ping éclata de rire, mais non monsieur Shinzo, vous n’êtes pas un rat ! Quoi ? Qu’avait-elle dit ? Elle m’avait appelé monsieur Shinzo ? C’était donc mon nom maintenant ? J’allais lui dire : mais vous vous trompez, je ne suis pas monsieur Shinzo quand elle disparut. A cet instant précis, je ressentis au creux de l’estomac l’explosion d’un liquide brûlant. Je faillis tomber, m’évanouir, mais quelque chose me poussait à avancer, à bouger. D’ailleurs un homme à ce moment-là passa près de moi, un masque sur la bouche, en me faisant signe de partir, de ne pas rester là. Je compris que j’étais en danger, et je repartis de nouveau dans une autre direction, tout en me demandant ce qu’avait bien pu devenir Fan Ping.

Je me retrouvai sur une place en contrebas d’un lieu où circulaient des automobiles, c’était le parvis d’une gare de métro, qui comportait une galerie marchande. Des jeunes gens s’ennuyaient à circuler autour d’objets qu’ils n’achèteraient jamais. Tout le monde allait dans la même direction. Il y avait des haut-parleurs qui régulièrement scandaient des ordres, annonçaient l’arrivé en gare de tel ou tel train. Je décidai de me mêler au flot de la foule. Je mis le pied sur un escalator et j’eus l’impression qu’il était sans fin. Affolé, je demandai au type qui était à côté de moi quand est-ce que cela allait s’arrêter. Il eut un sourire énigmatique et douloureux en me répondant : « jamais ». Mais il faut faire quelque chose j’ai dit. Alors j’ai senti que toute la population de l’escalator se gondolait de rire. Certains me regardaient d’un air triste, semblant se dire le pauvre, il n’a rien compris. Mais où suis-je, j’ai demandé à la jeune fille qui, elle, était sur l’escalator parallèle mais en montant. Elle m’a crié : « dans l’infini ! », je me suis retourné : c’était Fan Ping. Mais elle était à contre-sens, elle s’éloignait déjà. J’eus un sursaut : non, tu ne vas pas la laisser partir, il faut la rattraper ! Et j’eus le réflexe de gravir les marches en sens inverse de mon escalator. Ce mouvement brusque que personne n’avait prévu provoqua la chute de mes voisins immédiats, laquelle chute provoqua à son tour celle de leurs voisins, et ainsi de suite comme un chateau de cartes qui s’écroule. Les gens étaient furieux, ils me maudissaient. J’ai tenté de m’expliquer, je leur ai dit mais je veux la rattraper, c’est mon amie ! Alors l’homme près de moi, qui se relevait en se frottant le genou et en remettant de l’ordre dans ses vêtements, me dit : qui es-tu toi d’abord pour dire « je veux » ? et qu’est-ce que ça veut dire « je veux », hein ? On n’emploie pas ce verbe, ici. Les événements arrivent quand ils doivent arriver. Ton amie réapparaîtra, tu sais et il sera bien temps alors de lui dire tout ce que tu veux lui dire, et d’abord que veux-tu lui dire de si important ? Je sais pas, j’ai répondu, peut-être…. que je l’aime ? Ici, ça ne se dit pas, je te préviens tout de suite. Ça se sait. C’est tout.

J’eus le sentiment, au bout d’un certain temps, que la ligne de l’escalator s’infléchissait, ça se courbait autour de moi. Devant mes regards affolés, là encore, mon voisin intervint pour me rassurer… C’est la courbure du temps, me dit-il.

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Retour à Paterson

ou plutôt à une certaine forme de cinéma… car magnifiques sont les deux films récents que nous apporte le cinéma américain indépendant… après « Paterson », voici « Certain women » qui ne parle pas de poésie, certes, mais qui est à l’unisson du précédent par la bonne dose de poésie du quotidien qu’il contient. Ici, Livingston (Montana) est le pendant de Paterson (New-Jersey), avec incursion dans une toute petite ville à quatre heures de voiture, dont on comprend qu’elle s’appelle Belfry et qu’il ne faut pas la confondre avec Belgrade – car, oui,des fois que vous ne le sauriez pas, il y a un Belgrade au Montana, petite ville ainsi nommée, dit Wikipedia, en hommage à son fondateur en 1882, un certain Thomas B. Quaw, originaire de la capitale serbe. Que fait-on à Livingston ? On y vit. Des hommes et des femmes y vivent et tentent de résister, à l’angoisse quotidienne, aux pannes de la société, aux peines d’amour, à la mort, à la vieillesse… Le point de vue est ici surtout celui de (certaines) femmes, à vrai dire. La réalisatrice est Kelly Reichardt qui s’est fait connaître auparavant par des films comme Night Moves ou La Dernière Piste que malheureusement je n’ai pas vus. Elle a une extraordinaire façon de filmer les paysages : dans une des histoires racontées par le film, celle d’une jeune employée d’un ranch où elle s’occupe de chevaux, un long plan, à plusieurs reprises, vient occuper l’écran tout entier : une prairie blanchie de neige fraîche avec à l’arrière-plan les montagnes des Rocheuses et entre les deux une palissade de bois, sorte de bande horizontale aux tons pastels qui renforce le sentiment de plénitude méditative qui nous remplit tout au long de ce film. Comme si c’était la barrière mettant à distance l’excès de nos émotions.

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Livingston, Montana, main street

Les trois histoires ne sont pas exemptes de suspense pourtant… leur point commun est la fragilité (réelle ou supposée) des êtres, fragilité réelle des êtres en général bien sûr, fragilité supposée des femmes, qui ne le sont pas tant que ça. Loin de là. C’est surtout ce que montre la première histoire où une avocate, Laura (Laura Dern), doit se coltiner un drôle de client, un de ces êtres fragiles par qui le malheur absolu pourrait bien arriver… L’homme a eu un accident du travail avec de lourdes séquelles (vision atteinte, maux de tête) et il veut attaquer son employeur alors qu’il en a accepté une indemnité dans un de ces arrangements à l’amiable dont les américains ont le secret. Mais il ne la croit pas quand elle lui dit qu’il ne peut rien faire… il faut qu’elle l’envoie chez un confrère dans la ville d’à côté (Billings, la ville la plus grande du Montana, qui doit son nom, elle, à Frederick H. Billings, qui fut président de la Northern Pacific Railroad, ce qui me fait me souvenir que la première séquence du film montre un long train de marchandises qui traverses l’écran en diagonale depuis le coin en haut à droite jusqu’à celui en bas à gauche, avec tout le temps qu’il faut pour qu’il y parvienne) qui confirme l’absence possible de recours, et là bien sûr, l’homme dit « ok », au grand agacement de Laura qui téléphone à son ami en lui disant amèrement que si elle avait été un homme, on l’aurait crue tout de suite. Et oui, cela fait penser à un article qu’on a pu lire dans la presse du week-end, à propos de ce que les sociologues ont appelé « Manterrupting », cette habitude qu’ont les hommes de toujours interrompre les femmes dans les discussions… Mais en fait, le pauvre employé n’en reste pas là : prise d’otage, menace de mort et on envoie l’avocate en mission comme un brave petit soldat. Elle s’en sortira courageusement en ayant vaincu la peur de se faire tuer.

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Dans la deuxième histoire, une autre femme, Gina (Michelle Williams), campe le week-end avec mari et fille ado en attendant que sa maison soit construite. Elle a repéré chez le vieux voisin un tas de vieilles pierres de grès qui ne fait rien depuis de longues années… restes d’une école du temps où il y avait là une ville animée (occasion de nous rappeler qu’aux US plus qu’ailleurs encore, les réalités sociales et économiques sont éphémères, les populations bougent, les villes naissent et s’éteignent). Il faut proposer au voisin de les lui acheter, encore un homme fragile, qui a fait une chute dans son salon, on ne sait pas trop s’il souhaite ou non se débarrasser de ce tas de pierres et Gina est bien seule dans son entreprise car… il faut bien l’avouer, le mari (mais n’est-il pas l’amant de Laura dans la première histoire?) est un peu mou, et ne l’aide pas beaucoup, quant à la fille ado ne rien en attendre non plus…

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La dernière histoire est la plus touchante. J’en ai déjà touché un mot, c’est celle de la jeune femme du ranch (Jamie, Lily Gladstone), montagne de douceur et de sensibilité. On la sent qui vibre avec la nature, les chevaux qu’elle dresse depuis qu’elle est toute petite, elle a appris aussi à conduire les camions comme personne… Sa rencontre avec une jeune avocate (Beth, Kristen Stewart) qui donne des cours sur le droit scolaire en formation permanente la bouleverse. Peut-être la première fois qu’elle croise une femme de la ville, une ex-étudiante, une intellectuelle. Elle va lui faire découvrir les restaurants de hamburgers de la ville, et puis un jour elle va lui amener son cheval préféré pour la mettre en selle à côté d’elle, et puis un jour l’avocate qui doit parcourir une route difficile en hiver, quatre heures aller quatre heures retour et de nuit, ne vient plus… Long plan bouleversant du visage de la fermière au volant de son camion pendant que les fils électriques solitaires d’une route enneigée défilent en allant se perdre vers un horizon des grandes plaines…

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Je crois que ce qui fait l’unité des trois histoires, c’est la retenue des sentiments, cette force si particulière (alors qu’avant je parlais de fragilité) qui nous permet de résister et de survivre alors que le flot de nos émotions, laissé à lui-même, risquerait de nous emporter. Laura domine sa peur, Gina domine sa pitié à l’égard du vieil homme et Jamie la femme du ranch, son amour pour Beth et le film est illuminé du talent des comédiennes capables d’exprimer cela si bien.

Je ne sais pas si le Montana a voté pour Trump, je crois que oui hélas… mais un tel film offre le temps d’oublier cet aspect des choses (qui, heureusement peut-être n’est jamais le principal… tant l’intimité des êtres ne leur est jamais dérobée, quoiqu’il arrive… et c’est là notre seule consolation).

PS : pour ce qui est de « Paterson », j’ai enfin trouvé le texte de William Carlos Williams, traduit par Yves di Mano.

L’amour
                                                                                  luttant contre le sommeil
                                                                                  le sommeil
en charpie

ces quatre lignes m’ont fait penser (égoïstement) à ces cinq poèmes que j’avais écrits et qui ont été repris dans le numéro 54 de la revue « Voix d’encre » auxquels j’avais donné le titre « Enfermer le sommeil » et qu’Alain Nouvel a bien voulu commenter récemment en des phrases perspicaces et émouvantes, ce dont je le remercie. « Enfermer le sommeil », à l’époque, outre, comme le note A.N. le renvoi à « l’infini des infinitifs », cela voulait dire aussi cela: entreprendre de délimiter l’espace du sommeil pour voir ce qui reste au dehors, et ce qui reste au dehors c’est bien sûr, entre autres choses, l’amour.

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Débats littéraires à la campagne

L’autre samedi – il y a déjà presque un mois – dans la salle habituelle où ont lieu nos rencontres, Maud Leroy, jeune et talentueuse éditrice (Editions des Lisières), venait en compagnie des trois écrivains qu’elle publie. Trois livres, trois parfaites réussites, tant au plan esthétique qu’à celui du sens qu’ils contiennent.

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avec Maud, Patrick et Laetitia, devant la mairie (photo Alain Nouvel)

Une bergère peintre et poète a médité au long de ses longues gardes de troupeaux de chèvres au pied des falaises calcaires et dans le froid glacial des hauts-plateaux. Elle en sort un recueil illustré de poèmes où les mots simples se promènent en compagnie des plus subtils… (partager cette terre / met la guerre en exil. Le buis devenu rouge / nappe la cime aux arbres nus / Les cades blanchissent / dans le ravin en crue).

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Un poète et traducteur énigmatique, qui se définit comme un vagabond, présente un livre de haïkus, ces poèmes japonais qui obéissent à des règles strictes (5-7-5 plus ancrage dans une saison au moyen d’un seul vers). Il est lui aussi illustré, mais de linogravures qui sont comme des portraits fictifs du mystérieux poète japonais Seigetsu.

Tombe une chataîgne,
elle trouve où siéger dans
un creux de terrain

(Seigetsu est un ancien samouraï qui décida bien vite d’abandonner le métier de la guerre et que l’on vit, paraît-il, débarquer un jour de 1858 dans la vallée d’Ina avec un sabre en bois à la ceinture. Il semble avoir mené une vie de vagabond dans cette région montagneuse du Japon, offrant à ses hôtes pour tout paiement un de ses poèmes. Bien porté sur la dive bouteille (ce qui semble une constante dans la poésie asiatique!) il finit par disparaître, en 1887, deux heures après avoir écrit son poème d’adieu…)(NB : le volume édité par les Editions des Lisières est la première traduction de haïkus de Seigetsu dans le monde occidental).

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Un auteur de nouvelles enfin présente un recueil de petits contes philosophiques, chacun empruntant un point de vue particulier, d’abord géographique (c’est qu’on n’écrit pas la même chose selon qu’on est sur le versant nord des ubacs, vers Rosans par exemple ou bien au bord des rivières comme l’Oule, qui coule comme chacun sait du côté de La Motte Chalencon), et ensuite « épistémique » : se mêlent les voix de différents acteurs, architecte, musicien(ne), boulanger ou « théoricien ». Ce dernier m’a, plus que les autres, attiré le regard, ce n’était pas seulement un tropisme particulier de ma part : l’auteur confirme que la nouvelle qui le met en scène est choisie pour être centrale dans le recueil. Comme il faut toujours un horizon géographique, celui-ci vient de la « Baume Noire ». La Baume Noire est la montagne qui surplombe Beauvoisin – là où habite notre auteur – et Beauvoisin est un petit village tout près de Buis-les-Baronnies. « Beauvoisin est au sud. En plein. Un adret offert au soleil. J’y vis bien. Je suis comme un lézard, j’aime le soleil, sa lumière, mais il m’arrive aussi de théoriser et j’aime que le dieu Soleil sache dissiper les ombres et les ténèbres ». En français, la Baume Noire signifie « la grotte obscure ». « En tant que théoricien, je ne peux pas ne pas songer à la Caverne de Platon, ni aux Idées », dit-il. Et il développe une belle réflexion sur le Transhumanisme, ce prolongement de l’humain qui nous est proposé par quelques visionnaires de Californie, quand « l’univers va être intelligent sans la vie ». J’ai consacré sur ce blog il n’y a pas longtemps un billet à ce qu’on appelle « la matière consciente » et aux travaux de Giulio Tononi selon lesquels la conscience n’est après tout qu’un seuil de complexité dans un système dont les éléments sont reliés par des relations de cause à effet, la mesure de la complexité (« Phi ») étant d’autant plus élevée qu’il y a de « réentrance »… C’est dire bien sûr que d’autres systèmes que celui formé par nos esprits peuvent être dotés de conscience, et donc des systèmes « hors la vie ». Pourquoi pas. Cela est bien sûr dur à admettre. Parce que nous aimons la Vie. D’ailleurs, la même idée (de conscience hors l’humain si ce n’est hors la vie) est là aussi pour nous convaincre que les animaux aussi ont cette conscience. Et donc pourquoi pas, comme dit l’auteur, « préférer entendre l’intelligence des oiseaux, des chats, des insectes, des rats, des renards et de tout ce qui va… Entendre les arbres s’éveiller à ces grands débats de la vie ». Mais non, cela risque de ne pas se faire car cela ne serait pas assez « rentable »… et donc nous risquons d’aller plutôt vers l’intelligence du métal… qui nous surplombera, nous dépassera, fera la preuve que nous autres humains étions bien peu armés pour durer (et nous en sommes déjà bien convaincus) et que sous une autre forme, une intelligence peut subsister, bien plus efficace, plus durable. Une intelligence inoxydable. Et l’auteur de la nouvelle met dans la bouche des super-sujets à venir ces paroles : « Nous nous transmettons nos idées, nos trouvailles, sans qu’il soit nécessaire de dire de qui cela vient. Ce qui compte n’étant plus d’honorer le génie de tel ordinateur, du programme ou de l’algorithme qui a permis cette avancée mais d’en mesurer les affets produits. Nous sommes enfin l’esprit objectif, désintéressé, l’Esprit avec un grand E. Nous sommes ce Dieu qui devait advenir, qui hante l’univers grâce à nous désormais, et qui est passé par les hommes sans s’y arrêter ». Mais c’est évident : Dieu n’est pas la source, il n’est pas le Créateur… il est le point d’aboutissement, l’avenir de l’homme (et de la femme), c’est ce qu’il fallait dire dès le début. Mais l’auteur me rappelle que c’était déjà présent chez Hegel… et Marcel Gauchet, dans son dernier opus, nous fait bizarrement nous re-souvenir de Teilhard de Chardin…

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Quelque chose dont je ne m’étais pas rendu compte : l’auteur me signale que le conte qui s’intitule « A la lumière de Baume Noire » occupe une position de charnière dans le volume aussi parce qu’après lui, tous les autres contes sont « anonymes ». Il a laissé les noms propres glisser par terre comme des défroques inutiles. Dans les premiers récits, il y a des personnages aux noms flamboyants, comme ce Tournelâme Fraîchardie (traduction libre de Girolamo Frescobaldi) qui est un compositeur extraordinaire : il a trouvé le moyen de neutraliser, au moyen de sa musique, les sons courants. Ainsi lorsque le héros débarque sur la place de Rosans pour boire le petit café que les affiches lui promettent « bon », il est surpris de la qualité du silence. Même sa voix sort de lui avec un écho feutré qu’il ne reconnaît pas. C’est que Tournelâme est au grand orgue, l’orgue-à-songes, celui avec lequel il écrit ses opus de non-musique et le narrateur se rend compte que cet instrument lui parle, lui susurre qu’il est le premier, le meilleur, le préféré. Nous ne savons jamais si le sentiment du beau est en nous ou s’il nous est insufflé de l’extérieur. Nous ne savons jamais non plus si les valeurs viennent de nous ou du monde : ce que nous percevons comme bruit n’est peut-être que mortel silence, et ce que nous ressentons comme silence est vraie musique (la musique est d’ailleurs un thème qui court tout au long de ces chapitres).

Mais redonnons aux personnes leurs noms propres, elles en ont besoin. La poétesse bergère et peintre s’appelle Laetitia Gaudefroy Colombot, le traducteur de haïkus Patrick Blanche et le nouvelliste s’appelle (bien sûr!) Alain Nouvel.

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Serge Pauthe

Après les lectures de textes croisés (notamment par un vrai comédien, Serge Pauthe, assez connu dans la région pour son action en matière de création de compagnies théâtrales, et qui a travaillé notamment avec Lavaudant – par ailleurs père de Célie Pauthe qui met en scène à l’Odéon la pièce tirée du roman de Christine Angot, un amour impossible), nous pûmes avoir un échange autour des œuvres, et Maud Leroy nous lut un beau texte de Jean-Pierre Siméon paru dans l’Humanité : « la poésie sauvera-t-elle le monde ? ». Elle tenait par là à exprimer sa foi dans l’homme et dans son langage. La conscience demeure encore (même si provisoirement!) attachée à la vie, et la langue reste son meilleur medium.

celineMais les discussions autour de la littérature parfois se perdent ou s’enlisent, elles connaissent, comme d’autres discussions, le phénomène des « attracteurs étranges » et ce soir-là, « l’interrogation » sur Céline est apparue, qui opposera toujours les tenants d’une oeuvre à évaluer hors de son contexte et de la personnalité de son auteur à ceux qui maintiennent que la moralité de son auteur compte. Si on laisse aller les choses, les deux camps vont s’étriper tellement ils sont irréconciliables. Personnellement, je tiens pour le deuxième. Désolé. Ah bon, alors, me dira-t-on ? Vous jetez à la poubelle ces textes géniaux que sont « Le Voyage au bout de la Nuit » et « Mort à Crédit » ? Pour vous, rétrospectivement, les « Bagatelles pour un Massacre » effaceraient définitivement la réussite de ces deux romans ? Croire que les œuvres transcendent leur auteur, c’est croire en un monde platonicien où elles viendraient se ranger de toute éternité aux cotés des Idées du Beau, du Bien ou du Vrai, mais je ne crois pas qu’il en soit ainsi. L’art contemporain, dans ce qu’il a de meilleur, nous habitue à l’idée que l’oeuvre ne doit plus être vue comme résultat fini mais comme « process » (mode de fabrication). Elle part d’un créateur, se développe dans un contexte, social et historique, pour aboutir à un résultat fragile qui n’est finalement qu’un ensemble de traces, plus ou moins réussi. Il en est de même, selon moi, pour la littérature. Des œuvres ont été tellement extraordinaires qu’elles ont certes, transcendé leur auteur, encore celui-ci n’était-il pas mauvais homme, tout entier occupé qu’il était de faire oeuvre littéraire : Balzac, Flaubert, Proust étaient de ceux là. Rien à leur reprocher de leur vivant. Mais qu’advient-il si le créateur faillit, non seulement en énonçant des thèses méprisables, mais en agissant, comme délateur, traître, agent double ?

Si les œuvres dépassaient toujours leur auteur, il n’y aurait pas, selon moi, de chef d’oeuvre inconnu : chaque oeuvre créée trouverait naturellement sa place. Or, on sait qu’il n’en est rien. Celui qui cherche dans le silence des bibliothèques des œuvres oubliées trouve souvent des perles dont il s’étonne qu’elles n’aient pas été reconnues de leur temps. C’est probablement parce que les auteurs de ces oeuvres n’ont pas eu de chance, n’ont pas « su se vendre » (selon l’horrible expression), n’ont pas trouvé le bon éditeur… Pour la publication de « la Recherche », il a été « moins une » qu’elle ne se fasse pas, et je ne parle pas de l’Ulysse de Joyce…

Céline a eu de la chance… et gageons qu’aujourd’hui, en plus, le fait qu’il ait été un salaud ajoute au frisson de le lire… Mais ce style ? Oui, ce style tant de fois vanté qui donne place au langage « comme il se parle » (en apparence), qui semble dire les choses si crûment (on dit « crûment » quand les choses dites sont choquantes. Elles ne choquent pas seulement parce que les oreilles seraient trop prudes, mais parfois aussi pour de bonnes raisons, parce qu’elles sont choquantes, véritablement. Mais tout un chacun peut proférer de telles choses « choquantes » et s’il ne le fait pas ce n’est pas pour raisons de bien-pensance mais parce qu’il sait, ô combien, à quel point elles sont destructrices du peu d’humanité que nous avons encore, combien aussi, souvent, elles sont « gratuites », comme les insultes qu’un jeune boutonneux croit de bon ton d’infliger à une vieille personne, pour le seul plaisir de dire des gros mots) ?

Mais un tel style, on le trouve chez d’autres auteurs, Louis Guilloux, Louis Aragon et bien d’autres, en mieux, même.

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La littérature et le dessin

La littérature c’est comme le dessin: on éprouve un plaisir intense à saisir un moment de grâce, un instant de magie. Quand je me rends chaque mardi après-midi aux cours dispensés par l’Ecole des Beaux-Arts de G. où je pratique l’aquarelle et le modèle vivant, j’éprouve ce sentiment. Le prof d’aquarelle nous apprend à simplifier les images, à évoquer le plus avec le moins,, à laisser le blanc du papier pur : c’est par là qu’advient la lumière. Idem avec « modèle vivant ». Là, nous travaillons avec le noir. Le noir et le blanc. Peu de gris. Au début, on dessinait surtout, on apprenait comment l’on dessine une silhouette, d’un voyage de crayon sur le papier, qui musarde, revient sur lui-même, s’évade. Puis par larges plans au fusain et disposition des lumières grâce à l’effet magique de la gomme de mie de pain. On apprend qu’il est inutile de tout dire, et même c’est proscrit. C’est tellement mieux quand l’œil devine, et qu’il établit lui-même la frontière d’une épaule là où on a laissé le blanc pénétrer dans le corps du modèle.

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La littérature, c’est la même chose C’est la réflexion que je me suis faite à la lecture de « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson. On le sait : Tesson est rescapé d’une grave chute depuis le haut d’un toit (où il faisait l’andouille, ayant bu plus que de raison). Coma, hôpital, rééducation : il ne retrouvera jamais l’allure qu’il avait autrefois. Même son visage a souffert : paralysie faciale, il fait peur, paraît-il, quand on le croise. Pour la convalescence, il n’a rien trouvé de mieux que de marcher à travers la France. Mais sur les « chemins noirs » uniquement, autrement dit tous ces petits traits, discontinus ou continus, qui figurent en noir sur les cartes de l’IGN. Ce ne sont pas des « sentiers de randonnée » mais des chemins de halage, des voies forestières, des pistes à ornières reliant des villages abandonnés. Là où un besogneux raconterait tout cela en des centaines de pages, avec moult détails sur les sites à visiter, Tesson abrège tout ça en 140 pages et avec bien peu de descriptions explicites des lieux par où il est passé. Amateurs de guides touristiques, il faudra vous replier sur le Michelin ou le Routard. Ici, il est surtout question de rencontres et d’idées évoquées au cours de la pérégrination, laissant en creux le détail du paysage. Bien sûr, les idées ne sont que ce qu’elles sont, des fleurs qui poussent au cœur des broussailles et qu’on abandonne au prochain tournant. Tesson est un citadin à la campagne. Il aimerait que les paysages n’aient pas varié depuis des siècles et que la folie de « l’aménagement du territoire » ne soit jamais advenue. Il envie ces ermites qu’il croise car il croit qu’eux au moins n’ont pas besoin d’Internet, mais il n’en sait rien, André Bucher, qui est un autre amoureux de la nature, n’est pas favorable à ce que les services publics et les commodités de la modernité soient complètement absents de certains recoins de l’Hexagone. Mais Tesson écrit drôlement bien. Il écrit comme on doit dessiner ou aquareller, avec juste ce qu’il faut de trait ou de coup de pinceau. Rencontre-t-il quatre chasseurs au détour d’un bois sur le mont Lozère, qui lui reprochent à lui et son copain de ne pas porter de gilet fluo, cela donne ceci :

– Messieurs […] nous sommes confus de vous contraindre à exercer votre sens de l’observation.
– Ironique ? dit le type.
– pas d’autres armes, dit Gras [son copain, avec qui il marche quelques temps]

Va-t-il vers le Rhône, un 14 septembre en pleine époque des vendanges, cela donne :

c’étaient les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

Quelle élégance dans l’expression ! Tout de suite suivi par un petit coup d’humour, de jeu avec les mots :

Des Espagnols s’affairaient dans les rangs : les brigades du rouge.

Ça doit être cela, bien écrire. Se retrouve-t-il, fatigué, du côté de Sérignan, et il écrit :

au début de l’après-midi, je fis la sieste, le cul sur mon sac pour éviter la boue, adossé à la vigne. Et je me réveillai, pensant que je donnais la parfaite image de l’identité de la France : un type ronflant au pied d’un cep.

Et les milliers de pas qu’il exécute sont comme autant d’incitations à une réflexion sur le paysage qu’il traverse, l’évolution de l’espèce, le genre humain :

Chaque lisière portait ses « chasse gardée », « propriété privée », « accès interdit » et même « dernier avertissement ». L’homme avait su aménager la nature, la grillager, l’anthropiser, disaient les géographes. L’évolution était une drôle de chose. En trente mille ans, elle avait conduit une race de chasseurs-cueilleurs à multiplier les réflexes de petits propriétaires.

Il nous livre de savants aphorismes :

L’universel, c’est le local moins les murs.

On est parfois plus attentif au tour de la phrase qu’à son contenu mais c’est parce qu’il y a un moment bien sûr où les deux ne se distinguent pas, le contenu est dans le geste et le geste est une manière fragile d’assembler les mots.

Pour revenir au dessin, et à l’aquarelle, Tesson a une manière bien à lui d’amener les contrastes, comme celui qui est entre le sud provençal et le nord de la Loire, entre Ventoux et plateau de Vouvray. Ainsi, le 18 octobre est-il « par-dessus la Loire » et il écrit :

Sur la rive droite, le plateau de Vouvray portait les vignes et j’allais retrouver là un paysage amical. En Provence le vin était le sang de la roche frappée de soleil ; ici, une lymphe de sable fécondé par les brumes.

C’est tellement ce que nous ressentons, au cœur des Baronnies avec ses vins lourds et rouges de sang et qui nous font parfois guigner du côté d’un vin plus léger, Saumur de Touraine ou Pinot noir d’Alsace…

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Des poètes au cinéma

imagesEn allant voir « Neruda », le récent film de Pablo Larrain, je m’attendais à voir un « biopic » comme un autre, l’histoire d’un poète communiste ayant combattu auprès d’Allende avant de mourir (peut-être empoisonné, comme on l’a suggéré?) peu de temps après lui. Et pourtant dès les premières images, quelque chose clochait, on était loin de l’hagiographie qui sied souvent à ce genre de récit. Notre Neruda était un piteux petit gros jouisseur et quelque peu cynique, brûlant la chandelle par les quatre bouts, vantard et sûr de son immunité. Un communiste qui se fait railler par une fille du peuple qui veut l’embrasser puis qui, face au refus du maître, se met à l’insulter et lui demande comment ce sera après la révolution, est-ce que tout le monde sera à son niveau à lui, bien sapé et sablant le Champagne ou à son niveau à elle, qui lave les chiottes de la bourgeoisie depuis qu’elle a onze ans… La question se pose en effet. Notre Neruda entre en conflit avec le président d’alors (qu’il a pourtant contribué à faire élire) et se trouve de ce fait inscrit sur les listes noires du régime avec tous les autres communistes, mais lui, c’est un peu différent, il est traqué mais pas vraiment traqué à la fois, on le laisse aller la nuit dans les bordels de Santiago s’encanailler avec des femmes et des travestis qui lisent ses poèmes avec délectation, et lui, il en rajoute avec sa voix suave pour laquelle tout le monde semble vouloir se damner. Sa femme, Delia (sa deuxième, sa x-ième?) le protège et le couve du regard alors que lui, l’ingrat, la bafoue pendant que des manifestants le dénoncent comme un « traître ». Un homme est chargé de la traque, un certain Oscar Peluchonneau, policier élégant à la fine moustache et qu’on devine sensible, descendant d’un autre Peluchonneau, qui aurait fondé la police chilienne. Et là, petit à petit, on se met à comprendre. Tout cela n’existe pas, c’est la vision qu’en a Peluchonneau, le petit salaud, et ce qui redouble notre étonnement, c’est que Peluchonneau n’existe pas non plus… puisqu’il est une invention de Pablo Neruda ! C’est la femme de Neruda d’ailleurs qui le lui apprend : oui, vous êtes un personnage de fiction… et vous alors ? … moi, non, je suis bien réelle ! Alors Neruda décide de quitter le Chili… il part pour le Sud, en Patagonie, afin de passer la frontière avec l’Argentine, dans un paysage de montagnes, de lacs et de vastes étendues de neige. Il pourrait se faire arrêter par le propriétaire d’une hacienda… mais heureusement celui-ci juge que c’est bien plus intéressant d’aider un communiste à fuir que d’aider ce salaud de président à traquer un fugitif, alors à cheval il tente de passer la frontière, mais Peluchonneau le suit, Peluchonneau se fait assommer par son compagnon, se relève, appelle… Neruda va à sa rencontre, il va tenter de sauver le personnage qu’il a inventé, l’ultime rencontre entre le créateur et son oeuvre aura lieu dans la neige et le corps du policier de fiction sera re-transporté côté chilien à dos de mulet.

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Ce film me rappelait un peu cet autre film, pour moi « culte », que j’ai vu de très nombreuses fois, « Nocturne indien », d’Alain Corneau, avec le magnifique Jean-Hughes Anglade… l’histoire (adaptée d’un roman d’Antonio Tabucchi) d’un voyageur qui part à la recherche de son double sur les routes de l’Inde, passant par Mumbai, Chennai, Gao… et ne le trouve qu’à la dernière étape, personnage de fiction, là aussi, comme si les plus belles histoires étaient celles où le narrateur se regarde en miroir…

***

images-patersonUn film sur un poète n’est en réalité réussi que s’il est lui-même un poème et qu’il colle à la peau des poèmes écrits par le poète. Ça en fait, des conditions autour de toujours les mêmes mots ! Eh bien cette réussite est le cas pour le film de Jim Jarmush, « Paterson ». « Paterson » est le titre du film qui se passe à Paterson, New-Jersey et dont le héros se nomme Paterson, conducteur de bus et poète et où il est question du poète américain William Carlos Williams qui a écrit une oeuvre intitulée « Paterson ». Pas étonnant puisqu’il était né à Paterson, petite ville qui accueillit également cet autre grand poète américain, Allen Ginsberg… Cela fait beaucoup de répétitions, de la même manière d’ailleurs qu’il y a beaucoup de répétitions dans ce film, la répétition des jours, lundi, mardi, mercredi… jusqu’à dimanche, puis de nouveau lundi… Chaque matin, lever entre 6 heures et 6 heures trente. La très jolie femme du conducteur de bus, Laura (la belle Golshifteh Farahani) est encore lovée dans ses rêves. Paterson (joué par Adam Driver) l’embrasse doucement avant d’aller manger ses corn-flakes. Chaque matin, Paterson emprunte le même chemin qui passe sous des voûtes en briques à proximité de vieilles usines pour rejoindre son boulot et chaque matin, avant de démarrer, sur son siège de conducteur de bus, il écrit quelques lignes de poèmes minimalistes, du genre de « nous avons plein de boîtes d’allumettes à la maison / nous les gardons toujours à portée de main / actuellement, notre marque préférée est Ohio Blue Tip / bien qu’auparavant nous préférions les Diamond brand / mais c’était avant de découvrir les allumettes Ohio Blue Tip / Elles sont formidablement bien empaquetées ... ». Il a ainsi un carnet secret où sont tous ses poèmes et Laura voudrait qu’il les édite, en fasse un recueil pour que tout le monde puisse en profiter. Sa passion de la poésie lui vient de William Carlos Williams évidemment et le couple se passionne pour la poésie puisque Laura découvre même Pétrarque dont la muse justement s’appelait Laure… La répétition des jours bute sur des incidents, caprices du temps, caprices des émotions. Chaque soir, Paterson fait un tour avec Marvin (un boule-dogue…), il le laisse sagement à la porte d’un café où il va boire sa bière en compagnie de Doc, le patron joueur d’échecs et de Marie et Everett, le couple infernal, avec l’homme qui déclare sans arrêt sa flamme à celle qui n’en veut pas. Un jour, le bus tombe en panne. Un jour, le carnet de poèmes… mais je n’en dirai pas plus. Et Laura pendant ce temps, apprend à jouer de la guitare, fait des plum cakes qu’elle vend sur le marché, découpe et peint des robes et des rideaux en noir et blanc.

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A la fin, un poète japonais s’assoit sur un banc à côté de Paterson. ha ha… pourquoi « ha ha » ? ha ha, c’est tout. Ainsi le film rejoue-t-il la structure des poèmes qui ne sont, comme le dit Paterson lui-même, que des « mots sur l’eau ». La beauté du film est dans cette révélation que peut-être il est vrai que si l’on veut bien y prêter attention, tout est poésie, et qu’il n’est pas de vie plus belle que celle qui s’imprègne de cette idée.

***

La poésie que l’on découvre dans ce film, dont l’auteur principal est un certain Ron Padgett (associé à « l’Ecole de New-York ») est populaire aux Etats-Unis, c’est une poésie du quotidien, appréciée parce que « tout le monde peut la comprendre sans efforts particuliers ». Malgré cette simplicité, elle dit quelque chose…

Mais bien sûr, on ne doit pas l’utiliser pour occulter une poésie plus difficile, qui nous obligerait à plus d’efforts de compréhension.

Le simple ne doit pas faire de l’ombre au plus complexe.

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We have plenty of matches in our house.
We keep them on hand always.
Currently our favorite brand is Ohio Blue Tip,
though we used to prefer Diamond brand.
That was before we discovered Ohio Blue Tip matches.
They are excellently packaged, sturdy
little boxes with dark and light blue and white labels
with words lettered on the shape of a megaphone,
as if to say even louder to the world,
« Here is the most beautiful match in the world,
its one and a half inch soft pine stem capped
by a grainy dark purple head, so sober and furious
and stubbornly ready to burst into flame,
lighting, perhaps, the cigarette of the woman you love,
for the first time, and it was never really the same
after that. All this will we give you. »
That is what you gave me,
I became the cigarette and you the match, or I
the match and you the cigarette, blazing
with kisses that smolder toward heaven.

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Cy Twombly à Paris

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Il n’y aurait rien, ou pas grand chose. Ce serait un peu comme certains textes tardifs de Beckett où il ne reste, pourrait-on dire, que quelques annotations de mise en scène et des brouillards de mots. Ici, des brouillards de lettres, des traces à peine tracées. Des dessins effacés sur de grandes toiles blanches, puis des tourbillons de rouge et des griffures. Des griffures parallèles comme celles laissées par des ongles qui saignent ou bien encore des belettes furtives qui auraient laissé sur la neige fraîche des impressions de course. Cy Twombly (déjà bien décrit et commenté par l’ami blogueur DH) est un personnage discret, j’en avais entendu parler la première fois lorsqu’il était mort… c’est dire. Mort en 2011. mais c’était inculture de ma part. Roland Barthes, lui, le connaissait bien. Il lui a consacré un joli petit livre, si juste, si bref. Pour moi, aujourd’hui, TW (comme il est souvent écrit) est l’anti-graffeur. Vous me direz qu’est-ce que j’ai contre les graffeurs ? Mais c’est que j’en ai un peu marre de voir toujours ces traits lourds et appuyés sur les murs de nos villes. On voudrait à tout prix que l’on soit convaincu de l’importance de ces inscriptions (Grenoble se fait une spécialité désormais de ce genre de pratique, pompeusement intitulée « street art », lors de réunions dites festives… « street art contests »…) alors qu’elles nous plombent toujours un peu plus le moral quand nous circulons en ville. Or, ici, chez Twombly, c’est tout le contraire. Après tout, vous pouvez même ne pas faire attention. Le monsieur ne vous demande rien. Son trait de crayon disparaît sous la feuille, mais, si vous le voulez, alors le paysage vous paraît dessiné, pointe levée, touchant à peine le grand papier blanc dans lequel chaque jour nous nous déplaçons au côté des branches cassées, des bouts de bois chus des cargaisons, des chatons qui partent en fumée. Cette œuvre est synonyme de légèreté. Griffures, taches et salissures, comme Barthes classifie les gestes de Twombly. Oui, taches qui s’étalent et vagabondent, taches qui tachettent et deviennent fleurs comme quand on n’arrive pas à les ôter et que, pour les dissimuler, sur un croquis ou sur un vêtement, on dessine à la place des fleurs, salissures comme celles que l’on fait avec le revers de la manche quand on est appliqué à autre chose et qu’on disperse ainsi du fusain, du crayon, de la mine de plomb, on signe qu’on a raté mais là encore, le ratage n’est pas interdit, on ne gomme pas, on se pose juste la question, et nous voici revenus à Beckett, de savoir comment rater mieux la prochaine fois. Paradoxe, dit Barthes, le fait, dans sa pureté, se définit mieux de n’être pas propre. Prenez un objet usuel : ce n’est pas son état neuf, vierge, qui rend le mieux compte de son essence ; c’est plutôt son état déjeté, un peu usé, un peu sali, un peu abandonné.

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Twombly se fait aussi un maître en signes et sans doute était-ce cela qui émouvait aussi le sémiologue du siècle dernier. On a une idée du signe qui est terriblement stable et fixe : un signifiant, un signifié et hop, le signifiant étant une image concrète bien définie. Les inventeurs de signes sont les inventeurs d’une signalétique, il faut que le signe soit clair, aisément compréhensible. Il y eut dans le genre un grand typographe suisse, créateur de caractères et de logotypes, un certain Adrien Frutiger, décédé il n’y a pas si longtemps. C’est clair et magistral aussi, dans son genre. Mais Twombly est l’anti-Frutiger, aussi, car chez lui, la matière du signe est travaillée, elle n’est jamais laissée à l’immatérielle netteté, elle devient concrète comme un petit amas de cendres, de crayon. Une croix reste le signe de la croix tout en étant très volatile, d’abord elle n’est pas vue de face mais de côté, un bras s’enfonce dans le lointain tandis que l’autre tremblote. Comment faire ça ? Il y a beaucoup de mots aussi, des noms de lieux, Sahara, de personnages surtout de personnages antiques, dieux et déesses, Apollon, référence lointaine à l’empereur Commode, en une allusion à la violence et à la cruauté des temps. Comme le dit encore Barthes, on chercherait en vain ce qui, dans le tableau, « représenterait » ces lieux ou ces personnages. Le Sahara on s’attendrait à des dunes, même très stylisées, Apollon, un bellâtre etc. mais non rien de tout cela : le nom n’est que nom du nom. Et ce qui compte ce n’est même pas la manière « dont ça s’écrit » mais la matière des lettres qui constituent le nom. Frutiger inventait une fonte (« Univers »), Twombly se joue des fontes pour dessiner des hampes et des jambages, un à un comme si nous ne les avions jamais vus. Il y a un côté scolaire aussi chez lui, peut-être parce qu’il est un peu enfantin, certes, mais pas seulement, il y a un côté scolaire parce qu’il y a une envie de transgression. Du discours scolaire, justement. Comme dans ces dessins de volumes qui se bousculent et génèrent une géométrie maladroite (en apparence) sur un tableau noir qui nous rappelle immédiatement les grands tableaux poussiéreux envahis de chiffres et d’équations de notre enfance. Toiles d’une école où l’on serait bien loin des débats stériles sur la nécessité ou non d’employer la notion de « prédicat » (un mot qu’employait bien Aristote il y a si longtemps…).

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Scolaire, transgressif, potache… avec ces sexes masculins maladroits qui parcourent les lignes imaginaires… Et à la fin de sa vie, ces roses qui s’épanouissent, où l’on peut toujours voir, comme le montrait si bien Georgia O’Keeffe, le sexe féminin.

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