Les personnages de Julia Deck

Les éditions de Minuit publient des romans parmi les plus drôles, je ne sais pas ce qui leur vaut leur renommée « d’intellectualisme ». Quand je lis Toussaint ou Echenoz, je passe un bon moment de rigolade, avouons-le, que je n’aurais jamais avec des écrivains d’autres maisons d’édition. La dernière en date à me faire rire est Julia Deck, dont j’avais déjà lu autrefois un roman assez plaisant qui s’intitulait « Viviane Elisabeth Fauville », une histoire vraiment drôle de femme qui avait assassiné son psychiatre, le tout dans ce quartier parisien que j’affectionne particulièrement, place Maubert, rue de la Montagne Sainte-Geneviève et l’hôtel de police du 5ème, je ne dis pas que j’affectionne cet hôtel de police, qui est, dans les faits, assez peu drôle, lui, ressemblant plutôt à un gros blockhaus en plein milieu du quartier latin, mais quand même, il est assez cocasse d’avoir cet immeuble à cet emplacement, juste à côté de celui de briques rouges qui autrefois abrita Gaston Bachelard et sa fille Suzanne, et aujourd’hui, paraît-il, de célèbres vedettes de cinéma (je lis les journaux). Au début, je ne ris pas, je m’agace même car je crois deviner une sorte de parodie un peu méchante et un peu facile dirigée à l’encontre des classes moyennes, et puis mes résistances s’effacent, je ris car la satire est bonne. Nous voilà en plein dans la vie des lotissements vendus à grands coups de publicité en marge de nos villes (ici de Paris). Il faut vendre. Il faut acheter. Il faut être propriétaire. Les gens sont collés les uns aux autres. Des maisons sont mitoyennes. Les pelouses communiquent. Pas un fait ou geste qui n’échappe à l’œil sagace du voisin. A ce train, les relations de voisinage deviennent vite un enfer. Nous avons un indice de la détérioration future des relations dès la première phrase : « J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier, quand tu m’as parlé de ton projet pour son cadavre » et, plus loin : « tu avais réfléchi à tous les détails pour occire le gros rouquin ». On l’a compris : le roman est écrit à la première personne et s’adresse au conjoint. Que fait la narratrice ? Une sorte d’architecte ou d’urbaniste, et le destinataire de ce récit un homme assez vague, qui fut peut-être autrefois prof dans une université mais se trouve actuellement plutôt mal en point. Bref, un dépressif profond. Les voisins ? Des gens à peu près du même milieu. Ils partent le matin prendre leur RER. Leur résidence de banlieue est à une vingtaine de kilomètres de Paris, elle est cossue et pleine d’espaces verts, on la vend comme un écoquartier, fabriquée en matériaux durables et peu énergivore, mais il faut y faire des travaux parce que le système de chauffage prévu, supposé être du dernier cri du point de vue énergétique, ne fonctionne pas et que, finalement, ce serait bien d’amener le gaz… Pour donner un aperçu, ceci :

Inès n’avait pas besoin d’une carrière pour asseoir sa domination. Elle s’épanouissait pleinement dans les vraies valeurs que constituaient la vie de famille, la décoration d’intérieur, et l’affection d’un mari perpétuellement absent car perpétuellement retenu en réunion. Jamais à court de point de vue, elle informait volontiers son auditoire qu’elle votait pour Jean-Luc Mélenchon. Ce n’était pas parce qu’elle venait de bonnes banlieues, traitant la petite Benani comme sa femme de ménage et considérait de façon générale tout le voisinage comme des membres plus ou moins corvéables de sa domesticité, qu’elle était insensible à l’injustice. Bien au contraire. Inès avait roulé sa bosse avant de devenir mère, et elle n’avait pas de mots assez durs contre le grand capital. Oui, les géants de la finance s’en tiraient à bon compte cependant que les cadres, qui apportaient la vraie valeur ajoutée à l’entreprise, étaient plombés par des impôts tels qu’ils devaient parfois se satisfaire, l’été, de trois semaines en Bretagne. Et elle adressait un regard mélancolique au bleu du ciel comme si elle y apercevait les Arnault, les Dassault, les Bolloré s’envoler pour les Tropiques avec l’argent qui lui était dû. (p59)

portrait réaliste d’une classe sociale qui a du mal à s’identifier et cherche, dans un entre-soi obsédant, à deviner chez l’autre les bons réflexes ou les judicieuses pensées à adopter… De pendaisons de crémaillère, où tout le monde n’est pas invité, en apéritifs bien arrosés, et après un vide-greniers où les mères vendent des abat-jour confectionnés par elles (« ornés de couchers de soleil ») et des cupcakes (« gâteaux atrocement bourratifs ornés de petits nœuds en sucre »), on glisse vers les rapprochements « plus intimes »… Le couple voisin – les Lecoq – est suspect. D’ailleurs… Annabelle a disparu. Elle ne réapparaîtra pas. Le mari de la narratrice sera suspecté, on ne saura jamais vraiment bien ce qu’il en est. Qui sait si la narratrice elle-même…

Julia Deck

Le parti-pris adopté est donc celui d’un regard désinvesti sur les autres. Après tout, les personnes humaines qui peuplent ces zones qu’autrefois on appelait « cités-dortoirs » et qui sont devenues ces « périphéries » par lesquelles des géographes et sociologues disent expliquer parfois les mouvements sociaux (loin de tout, contraints à utiliser les transports en commun ou leurs propres voitures pour le travail ou le loisir, mais n’ont-ils pas choisi ? n’ont-ils pas cédé à l’injonction de partir habiter « à la campagne », là où l’air est paraît-il meilleur, propice à l’élaboration de relations saines?), ces personnes donc, seraient interchangeables, sans sentiment profond et sans vie intérieure. Elles sont décrites comme des zombies ou comme des automates. Si ce genre de description n’était pas déjà ancien, on serait tenté de croire que c’est un effet nouveau de notre modernité, de la pub, de la mode, des réseaux sociaux qui contraignent les gens à vivre comme des automates. Seulement voilà, il y eut avant cela Pérec, le système des objets (Baudrillard) voire même certaines descriptions sartriennes. On en vient à imaginer qu’un certain point de vue « sociologique » en littérature est responsable de cette vision qui a sa part de justesse certes, mais reste quand même, profondément incomplète. Les êtres humains vivant dans une société sont-ils à ce point contraints par elle, aveugles à toute forme de transcendance (Beauté, Amour…) et juste condamnés à ramasser machinalement les crottes laissées par leurs chiens ? Je veux bien que Céline ait dit que l’amour était l’infini à portée des caniches… mais justement c’était Céline. Et si l’on s’approche tant soit peu dans notre vie quotidienne, à la ville comme en un village (de Drôme ou d’ailleurs) de la vie concrète des gens, ce n’est pas tellement cela qui apparaît. L’humanité n’est pas si terre à terre, si on lui en donne le moyen et le loisir, elle est capable aussi de s’élever un peu au-dessus des nuages… L’humanité lit, va au théâtre, se passionne pour Christian Bobin ou François Cheng, écoute les mots de René Frégni, fréquente des ateliers d’art ou des conservatoires, et ce n’est pas pour « la distinction » comme le sous-entend Bourdieu, c’est bien parce que ces paroles, textes, dialogues, œuvres, musiques lui parlent et continuent de lui parler en tant que morceaux de langage, l’humanité ne se définissant pas en dehors du langage. Celui-ci n’est-il pas, dès lors, le vrai nom de notre transcendance ? Les êtres décrits par Julia Deck, comme ceux décrits autrefois par Georges Pérec dans Les choses nous renvoient une image cruelle et grinçante de nous-mêmes mais nous savons qu’elle est fausse même quand elle nous fait rire car nous savons au-dedans de nous-mêmes que « nous ne sommes pas comme ça » et que si cela ne se voit pas toujours, il suffirait de bien peu pour que cela éclate au grand jour.

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Instantanés de la vie de migrants

OQTF… ce sigle, qui signifie « Ordre de quitter le territoire français » désigne un document administratif délivré par les préfectures à l’encontre d’étrangers qui ont été déboutés du droit d’asile ou à qui on a refusé un titre de séjour. Le matin du 8 janvier, j’accompagnais ainsi Mamadou G., ressortissant guinéen qui avait rendez-vous à la Préfecture, guichet n°10 de la section des étrangers, où l’on devait lui remettre une notification suite à la demande de titre de séjour pour « vie privée et familiale » qu’il avait adressée en septembre. Cette réponse de la Préfecture, hélas, ne faisait guère de doute. Ce serait non. C’est-à-dire « rejet ». Vers 9h45 nous étions dans le hall préfectoral et nous demandions à une dame qui gravissait les escaliers la localisation du guichet. Elle nous attendait. Et de fait, bien vite, elle nous fit entrer. D’un air compatissant, un peu triste, elle dit : « c’est un rejet », et elle fit alors passer sous la vitre le texte de l’arrêté exprimant les attendus de cette expulsion, puis indiqua que le demandeur avait 48 heures pour faire appel de cette décision auprès du Tribunal Administratif. Puisque nous le savions déjà, nous avions pris nos précautions en téléphonant par avance à l’avocat qui suit les affaires de Mamadou. Il n’y avait donc pas de surprise. Elle a demandé et conservé le récépissé de dépôt de dossier qui servait de document d’identité au jeune guinéen. Elle lui a dit aussi qu’il avait droit à une aide au retour, et même à une aide à l’insertion professionnelle dans son pays d’origine, et lui a indiqué où il devait se renseigner pour cela (auprès de l’OFII). Ce qui m’a frappé est que cette dame était triste, qu’elle semblait exprimer une compassion sincère, je n’ai pu m’empêcher de lui sourire et de la remercier. Mamadou G. a ainsi trente jours pour quitter le territoire français. Où ira-t-il ? Partira-t-il, seulement ? Il dit avoir quitté Conakry parce qu’il était sous la menace de son oncle, suite à une dispute sur le partage d’une parcelle de terrain après la mort de son père. Il dit avoir reçu un coup de couteau donné par son oncle. Mais comment le croire ? Qui peut prouver que la cicatrice qu’il a effectivement à l’abdomen résulte d’une agression familiale et non, par exemple, d’une rixe occasionnelle ? L’un des considérant de l’arrêté est que Mamadou a gardé de la famille au pays, alors qu’il n’en a aucune en France, cette famille étant constituée de sa mère et de sa sœur, que c’est sa mère qui a financé son voyage en France quand il avait 16 ans (aujourd’hui il en 21). Le plus vraisemblable est que la mère de Mamadou a voulu assurer à son fils un avenir en lui permettant de suivre une formation. Fils docile, Mamadou s’est aussitôt inscrit pour obtenir un CAP. Il fut accueilli dans un foyer à Vienne (Isère) et reçut une aide de la part de l’Aide Sociale à l’Enfance. Dans cette même ville, il put s’inscrire en enseignement professionnel, non sans avoir suivi une formation pour perfectionner son français. Il obtint son CAP trois ans plus tard. Un CAP de commis en cuisine pour l’obtention duquel il fit un stage en entreprise qui fut satisfaisant. Il demanda alors une première fois un titre de séjour (comme la loi lui en donne le droit, ayant été pris en charge par l’ASE et ayant suivi une formation conformément au contrat qu’il avait souscrit auprès d’elle). Ce titre de séjour lui fut refusé car il avait soi-disant terminé sa formation. Alors il chercha à faire une seconde formation, un second CAP. Il aurait été repris par l’établissement scolaire mais il lui fallait pouvoir s’inscrire en stage professionnel, démarche impossible sans les papiers nécessaires. Il tenta ainsi le coup de la demande pour « vie privée et familiale » mais en effet, comme le dit sèchement l’arrêté, rien ne justifiait cette demande.

Dans le même temps, j’apprends avec plaisir que B., une jeune congolaise que je suis depuis cinq ans environ, à, elle, obtenu le précieux sésame alors qu’elle n’a pas davantage d’attache en France, mais elle a subi d’autres violences et agressions en RDC que n’en a subies Mamadou chez lui. Et puis S., une autre congolaise, vient me voir hier à la permanence m’annonçant qu’elle a obtenu, elle aussi, son titre de séjour pour « vie privée et familiale » et qu’elle cherche simplement, maintenant, un financement pour retirer ce titre en préfecture car il coûte actuellement 559 euros (notre association finance à moitié ce type de document, Salem va demander à sa « marraine » l’autre moitié). B. et S. sont deux jeunes femmes ayant reçu un peu d’éducation, elles savent s’exprimer, elles ont su trouver parrain ou marraine pour les aider dans leurs démarches, et cela s’avère efficace. Mamadou, lui, n’a pas grand-chose. Il s’exprime confusément au point que même son avocat a visiblement du mal à comprendre ce qu’il lui raconte. Mamadou a peur, il est constamment terrorisé. Il n’est de démarche quelque part qu’il ne puisse entreprendre sans accompagnant – en l’occurrence, c’est moi qui l’accompagne. Je crains que ce ne soit tout cela qui aboutisse à ses échecs multiples.

Je ne cherche pas ici à dire une indignation, à prétendre que c’est toujours la même chose, que « ce gouvernement en a après les étrangers » et que les autorités préfectorales ne veulent que faire du chiffre, et du reste, accueillent les étrangers avec mépris. Nous avons vu que Mamadou ne fut pas accueilli avec mépris. La personne qui lui a délivré son OQTF était respectueuse à son égard. Il y a des cas de réussite dans l’accueil des étrangers, des cas où la Préfecture n’a pas mis des bâtons dans les roues et où le gouvernement n’est pas monté au créneau pour dénoncer le laxisme des autorités préfectorales. L’injustice est ailleurs. Elle est lancinante, sourde et aveugle. Elle est la même que celle qui régit les rapports sociaux entre habitants d’une même nation, une injustice qui porte sur l’inégalité des dispositions, des possibilités d’expression, une injustice en matière d’éducation. Et encore ne suffit-il pas que celle-ci transmette des savoirs et des connaissances, mais il faut aussi qu’elle donne à ceux qui la reçoivent ce qu’il faut de confiance en soi pour réussir dans les rapports humains.

***

Le 14 janvier, à la fin de ma permanence, une dame se présente à moi. Je ne l’ai jamais vue auparavant. C’est une dame française de taille petite, un peu âgée, et qui semble très paniquée. Elle a préparé une lettre à ma destination au sujet de son filleul de nationalité angolaise. Celui-ci n’a pas pu venir car il est très malade. Il a fait autrefois une demande de titre de séjour « étranger malade » pour hypertension et avait obtenu le titre provisoirement, puis le motif étant devenu caduc, il n’avait pas obtenu de renouvellement. La dame avait déposé pour lui une nouvelle demande, mais entre temps, sa santé s’était détériorée. On lui a trouvé des nodules au poumon. Il a perdu 25 kilos. La dame soupçonne un cancer. Le médecin traitant a mis longtemps à réagir. Deux mois. Deux longs mois pendant lesquels la maladie a pu se développer. Ce médecin commence seulement maintenant à s’inquiéter. La dame pense qu’il faudrait hospitaliser le garçon. Comment faire ? Elle dit que l’hospitalisation est devenue très compliquée. En allant aux urgences, on n’y arrive pas. Le médecin fait la sourde oreille. Si seulement elle pouvait être sûre que son protégé obtiendra en urgence un titre de séjour le mettant à l’abri de toute arrestation. Je suis démuni, je lui dis qu’elle doit appeler son avocat. Elle ne l’a pas fait car… elle craignait de passer par-dessus l’association (!), je la rassure. Elle doit voir l’avocat pour qu’il lui dise où en est la première demande de titre de séjour, puis elle doit voir notre médecin-conseil pour qu’il examine le jeune angolais et lui dise ce qu’elle doit faire. Elle repart, pas très rassurée.

***

Groupe de paroles. Arrivent cinq demandeurs de titre de séjour. A., Aziz, H., Mohammed, Boubacar. Plus tard arriveront M., J., deux autres accueillis que je ne connais pas. Ils parlent de la mort. Ils disent qu’ils n’ont pas peur de la mort, qu’ils sont totalement fatalistes. Tout est écrit selon eux. « Quelqu’un » a décidé de tout. Il voit tout, Il sait tout. Mais alors à quoi bon tenter de se protéger ? Leur religion leur dit en même temps qu’ils doivent tout faire pour éviter de mourir, ils doivent fuir dès qu’apparaît un danger. Ce serait un péché que de se laisser tuer sans réagir, comparable au suicide, qui est interdit par toutes les religions. Aziz et H. ont connu des situations extrêmement dangereuses. Aziz qui n’avait pas peur de la mort a dit à quelqu’un qui, devant lui, sortait une kalashnikov, « vas-y, tues moi ». L’autre lui a dit qu’il était fou et ainsi il a échappé à la mort. On ne tue pas un fou. Toutes ces paroles évidemment se contredisent : ne rien faire face au danger, ne pas fuir, peut donc aussi être une manière d’y échapper. On ne peut pas savoir a priori l’attitude à adopter. La mort frappe où elle veut, quand elle veut.

Après l’arrivée des retardataires, je fais part de ma proposition consistant à inviter René Frégni à animer un atelier d’écriture. J’ai acheté cinq exemplaires des Carnets de prison, que je leur présente. Lecture de deux paragraphes. Dans le premier, René explique comment il en est venu à animer des ateliers dans les prisons. Il raconte qu’il a entendu des propos très critiques, manquant de compréhension, à son encontre, voire même des insultes. A quoi bon, lui a-t-on dit, venir aider ces gens qui, après tout, sont des monstres, des criminels ? A un homme qui a perdu son fils assassiné, il n’a pas su que répondre. Ceci frappe M.. En effet, dit-il, il n’y a pas à répondre. Jaurès est furieux : les criminels restent des criminels, on ne doit pas donner la mort. Mais est-ce que, pour autant, ces détenus auraient perdu toute humanité ? Le livre de Frégni montre des cas étonnants où la lecture et l’écriture parviennent à ranimer la part d’humanité chez les truands les plus endurcis. Tout le monde est intéressé et les cinq exemplaires sont emportés pour être lus d’ici la prochaine réunion du groupe.

***

Mais à la réunion suivante, ce ne sont pas les mêmes gens qui viennent. Difficile de maintenir une stabilité sur la durée. Les nouveaux n’ont pas lu « Carnet de prisons », ils n’ont pas participé aux discussions sur la mort, ni sur les criminels. Jaures – seul élément commun aux deux réunions – veut parler d’une initiative qu’il a prise avec une autre bénévole, consistant à réunir régulièrement des camarades africains autour de « contes et proverbes ». Les proverbes tiennent un rôle important dans toute culture qui se transmet oralement. Ils sonnent parfois étrangement à l’oreille de l’écoutant européen. Par exemple : si tu vois un enfant pleurer, c’est qu’il demande à partir à l’école – sous-entendu probablement c’est qu’il cherche à se faire battre, punir, comme un qui n’en a pas assez reçu suite à ses méfaits et qui en redemande encore… – ou bien qui avale une noix de coco doit faire confiance à son anus – quand on est trop ambitieux, il faut avoir ses arrières assurés etc. de la mort, nous sommes passés à l’éducation des enfants, qui consiste avant tout à leur donner confiance en eux-mêmes, et de là aux structures familiales. La polygamie. L’un des participants nous donne ses raisons : le papa veut que nous épousions Une telle, la maman une autre et nous, nous en aimons une troisième… alors comment satisfaire tout le monde ? Cela fait rire, bien sûr, car on sait bien que cela ne se passe pas ainsi. Parfois une première épouse aide le mari à en avoir une autre, peut-être est-ce pour se décharger un peu d’un fardeau ? Mais il y a des hommes qui n’ont qu’une seule femme. Et aucune ? Est-ce possible ? Non dit l’un car même si l’homme est handicapé, sa mère lui trouvera quelqu’un, éventuellement souffrant du même handicap. Un autre met sur le tapis le cas de maris impuissants, avec qui les femmes ne resteraient pas. Prononçant ce mot, c’est comme si le diable apparaissait. D., notre « psy », fait justement remarquer que ce qu’on appelle impuissance est presque toujours d’ordre psychologique. Un homme peut être impuissant avec une femme mais pas avec une autre, c’est parfois une question de blocage qui peut disparaître instantanément. Aussitôt quelqu’un fait état d’histoires qu’il a connues et qui illustrent ce fait, en général liées à des interventions de marabouts. Je n’ose pas introduire les cas où un homme n’a tout simplement pas le désir des femmes, autrement dit de l’homosexualité…

Je raconte ces histoires anodines afin de laisser une trace de ces propos échangés, de ces personnes dont certaines peut-être (ou sûrement?) vont disparaître, soit qu’elles aient décidé de repartir, soit qu’elles aient décidé de se cacher jusqu’à ce qu’une meilleure opportunité se présente d’obtenir le précieux sésame, un titre de séjour, si possible avec autorisation de travailler, car ils/elles sont prêt.e.s à travailler et le travail ne manque pas, contrairement à ce que l’on croit souvent : aide au ménage, assistance à personne âgée, gardiennage… avant d’obtenir mieux.

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Mes balades parisiennes

c’est un bonheur extraordinaire, toujours. Aller à Paris en amoureux, se retrouver perdu dans un nouveau quartier où l’on n’a plus ses repères, celui auquel j’étais habitué (les alentours de la place Maubert) n’ayant plus d’hôtel ouvert à ma bourse depuis longtemps – l’hôtel du Commerce a fermé ses portes, on prévoit à sa place un nouveau quatre étoiles. Bref, nous étions logés rue de la Tour d’Auvergne dans un de ces petits hôtels qui restent abordables, avec une salle de bains où, dès que l’on s’assoit sur la cuvette des toilettes, on a les genoux qui buttent contre la porte – et pourtant je ne suis pas bien grand. La rue Rodier part de là, à l’angle il y a une « plate-forme » de la Poste, juste en face une boulangerie pâtisserie, et elle conduit vers le square d’Anvers qui, le vendredi soir, héberge un marché de victuailles resplendissantes, poissons exhalant leur fraîcheur marine, pâtés venus d’Europe orientale, fruits exotiques en grappes s’affichant en guirlandes aux rebords des auvents. On longe le Lycée Jacques Decourt où j’aurais dû aller dès la sixième si ma mère avait accepté qu’à cet âge je prisse le bus et le métro tout seul, et juste au-dessus : le Sacré-Coeur, affreux témoignage des soi-disant « repentances » d’un Paris d’après le soulèvement de la Commune. Long arrêt pensif à une terrasse de café près du funiculaire, montée sur le belvédère comme tous les touristes font pour admirer la vue, celle d’un Paris étonnamment plat et uni dans les gris et les bleutés, puis descente vers le square dédié à Dalida, de son vrai nom Yolanda Gigliotti, et tout près de là, découverte d’une maison que l’on n’avait jamais remarquée, le « château des Brouillards », villa construite au XVIIIème siècle par un amateur de « folies », que les gens nommèrent ainsi à cause de son luxe relatif et de la permanence de nappes nuageuses qui, paraît-il, à l’époque s’étendaient sur le lieu en provenance d’une fontaine où l’on menait les chevaux pour s’abreuver, maison aussi où aurait séjourné – mais on n’en est pas sûr – Gérard de Nerval aux alentours de 1846 (lequel écrit justement dans Promenades et souvenirs que ce qui le séduisait dans cet endroit, « c’était le voisinage de l’abreuvoir, qui le soir s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther »).

On attrape la rue Lepic qui descend la colline et passe devant la maison où vécut quelques temps Vincent van Gogh chez son frère Théo avant de retrouver le boulevard au niveau du Moulin-Rouge, boulevard qui mène à la place Clichy et à notre chère brasserie Wepler, celle de toutes les fêtes et anniversaires et dont les vieux décors respirent des éclats littéraires des prix décernés au long des années depuis 1998 – cette année, c’est Lucie Taïeb qui l’a reçu pour son roman « Les échappées » (éditions de l’Ogre), que je n’ai pas lu, bien entendu (on ne peut pas tout lire). De la place Clichy, nous aurions pu continuer à pied jusqu’au Théâtre du Rond-Point, notre but pour la soirée, mais cela était compter sans un peu de fatigue, et le métro nous offrait ses rails grinçantes, ses portières claquantes et le métal froid des barres verticales auxquelles on s’accroche, pour aller jusqu’aux « Champs », bruyants et agités. C’est de là que nous gagnâmes, après un petit blanc au bar de l’Alsace, les frondaisons sombres qui abritent le théâtre blanc en forme de rotonde qui abrite librairie et restaurant. La pièce qu’on y jouait était « Détails » de l’auteur suédois Lars Norén, émule d’Ibsen, de Strindberg et d’Ingmar Bergman. Ce n’était pas tant cet auteur, à vrai dire – dont je n’avais guère entendu parler – qui m’avait incité à prendre des places – catégorie unique à 21 euros – que l’actrice principale, Isabelle Carré, que nous pouvions ainsi voir jouer sur scène après avoir été tant de fois émus par elle au cinéma. La pièce était un peu longuette… elle n’apportait pas grand-chose de nouveau à la « connaissance » que nous pouvons avoir des vies de couples ni du jeu des alliances et des romances chez les trentenaires… Les autres acteurs étaient Ophélia Kolb, Laurent Capelluto et Antonin Meyer-Esquerré, tous excellents, bondissants, pleins de flamme, de doutes et de désespoir. Au début, on voit Erik et Emma (joués respectivement par Laurent Capelluto et Ophélia Kolb) dans une maison d’édition à Stockholm, lui est l’éditeur et elle la jeune romancière qui vient chercher des nouvelles de son manuscrit. Il ne l’a pas lu, bien sûr, mais ils font connaissance. Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, dans un hôpital, Ann (Isabelle Carré), femme d’Erik et femme-médecin reçoit Stefan, hypocondriaque et écrivain surmené. Ces quatre personnages vont se croiser, s’entrecroiser pendant les 2h10 que dure la représentation. Ann et Erik ne peuvent avoir d’enfants, cela les ronge. Ils partent en vacances en Italie, près de Pise, ils se rencontrent tous à Florence, aux Offices, devant la Venus du Titien. Ils divorceront. Ann tombera amoureuse de Stefan, Erik d’Emma etc. etc. Des « détails » en somme, mais des détails qui font la vie, toute vie. A la sortie, j’achèterai le texte de la pièce ainsi que le roman très autobiographique qu’Isabelle Carré publia l’an dernier chez Grasset : « Les rêveurs », où l’on trouve d’autres détails de vie, son père et sa mère, leurs manques, leurs absences et leurs douleurs, qui ont quand même réussi à faire cette belle fille à la fois forte et fragile que C. a aperçue à l’entrée du théâtre, en jeans et grosses lunettes, passant devant les ouvreurs et ouvreuses, leur adressant un sourire, « et oui, on y retourne ! » disait-elle, puis plus tard au bar cherchant son plateau-repas pour dire qu’elle viendrait dire bonjour après la représentation mais seulement si elle se sentait bien (nous n’avons pas pu savoir ce qui s’en est suivi). Lisant « Les rêveurs », je suis touché par la grâce de l’écriture autant que par ce qui s’y conte et qui n’est rien d’autre que la genèse d’une grande actrice au travers des drames familiaux qui ont éveillé et entretenu sa sensibilité. Elle y raconte comment lui vint l’envie de faire ce métier, quand elle avait besoin de se sortir des ambiances angoissantes et que pour cela, le cinéma s’offrait à elle sous les traits des grands rôles qu’elle voyait à l’écran : « comme la Camille de Musset, je m’exerçais à travers d’autres vies à ne plus avoir peur de la mienne ».

Isabelle Carré

Ensuite revenir dans la nuit, sous la pluie, jusqu’à la station de métro Poissonnière et remonter la rue de la Tour d’Auvergne, slalomant entre les poubelles non ramassées et les détritus de toutes sortes, du vieux balai brosse au matelas effondré, passant comme des ombres devant les vitrines embuées d’hypothétiques bistrots pour attendre un lendemain tout aussi culturel que le jour même puisque nous emmenant dès 10h30 à la Pyramide du Louvre, prêts à passer des heures devant les œuvres rassemblées du célèbre maître toscan qui devait finir sa vie auprès du roi François.

Je ne vais pas me payer le ridicule de faire un savant exposé sur ce que j’ai vu et retenu de l’inoubliable exposition sur Leonard de Vinci qui se tient au Louvre en ce moment et pour laquelle il faut réserver de longues semaines en avance (je l’avais fait fin octobre). Juste en passant deux ou trois détails (encore des « détails »…) que j’ai glanés, comme l’influence initiale de Verrochio, son maître sculpteur, les drapés qu’on a pu reconstituer en plâtre pour qu’on en voit la précision, les pierres noires reprises à la plume représentant des enfants dont l’un se fait laver les pieds par sa mère (qui n’est autre que la Vierge, bien entendu), le fameux tableau avec Sainte Anne, Marie et l’enfant Jésus dont les têtes sont alignées avec un quatrième personnage : un jeune agneau que l’enfant taquine tandis que la mère tente de l’en dissuader. Léonard avait pris trois tableaux avec lui lorsqu’il vint à Amboise et continua de les peindre jusqu’au bout. Ainsi, telle toile de lui (comme celle que j’évoquais à l’instant) avait mis vingt ans ou plus pour être achevée… cela tient à la multitude de glacis superposés. On voit aussi nombre de ses carnets, exhumés de la librairie ambrosienne ou de la collection particulière de la reine Elisabeth, qui révèlent les intuitions scientifiques de l’artiste, ses essais de constructions géométriques approchées (duplication du cube, quadrature de la lunule) et ses « découvertes » faramineuses comme celle-ci : si l’on observe la croissance d’un arbre, la somme des carrés des diamètres des sous-branches en quoi se divise une branche est égale au carré du diamètre de cette dernière. En quoi les spécialistes voient une approche de la notion de fractale telle que développée par le mathématicien Benoît Mandelbrodt au XXème siècle, loi qu’utilisent les créateurs de réalité virtuelle pour simuler des arbres et que des ingénieurs contemporains ont réussi à justifier par des arguments de meilleur résistance aux vents…

A la sortie, après être passés aussi par Soulages, un peu trop à l’étroit dans ces deux salles à mon goût, et les galeries interminables qui vont vers la Victoire de Samothrace, des policiers et des attroupements obstruaient la rue de Rivoli. Un homme, perché sur du mobilier urbain balayait d’un regard de Cyclope et de sa caméra une foule indistincte qui réunissait autant de touristes éberlués que d’activistes en jaune. « C’est X… ! » disait une dame près de moi, ah oui, celui qui s’est reçu une balle dans l’œil… Quelques CRS se mettaient en rang et couraient en sautillant et en cadence vers un point de la rue d’où l’on ne faisait qu’entendre quelques sombres clameurs, d’autres se déployaient rapidement, nous faisant face et nous signifiant qu’il était interdit de remonter dans la direction du Châtelet, qu’il nous fallait descendre et traverser vers la Seine par les jardins des Tuileries. Il ne se passa rien d’autre. « Je croyais que les Gilets Jaunes, c’était fini » s’aventurait un touriste américain. « il reste encore quelques irréductibles » lui répondait, goguenard, l’un des centurions… Allons, ce n’était pas du Rimbaud, ce n’était pas « qu’est-ce pour nous mon cœur que ces nappes de sang / et de braise, et mille meurtres et les longs cris/ de rage, sanglots de tout enfer renversant tout ordre »… du moins pas encore…

Paris est beau, Paris est gris. Nous aimons aller vers le Marais, grignoter un beurek aux épinards à la terrasse de Laurence Kahn, rejoindre la rue Pavée qui remmène du coté du Pont Marie pour traverser la Seine, choper un bus qui conduit vers Saint-Michel, marcher jusqu’à la place de la Sorbonne, passer chez Vrin où l’on trouvera les dernières nouveautés philosophiques comme « Le bruit du sensible » de Jocelyn Benoist dont j’ai déjà parlé ici et dont je reparlerai un autre jour. Un livre sur le sensible… quoi de plus en harmonie avec notre humeur et avec l’ambiance de ces promenades, et qui se termine par l’idée que « le sens de ce que nous appelons sensible n’a pu apparaître que comme texture poétique de la représentation, en tant que celle-ci n’est pas seulement une idéalité, mais une réalité dont on peut faire quelque chose » et de dire :

« dans cette texture, en deça de la note, la voix de la cantatrice a une saveur d’oranges amères, comme celle de Pauline Viardot selon Saint-Saëns »

Portrait de Pauline Viardot par Ary Scheffer –
Musée de la Vie Romantique – Paris

et voilà justement que, le lendemain, le bus 63 empruntant le boulevard Saint-Germain passera devant un immeuble cossu du début du boulevard portant une plaque disant que Pauline Viardot vécut là jusqu’à sa mort en 1910. Le monde est petit. Et sa représentation sensible ne l’est pas moins.

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Lisant « au cœur des ténèbres »

Il y a des livres qui sont tellement puissamment écrits, qui apportent tellement de souffle à toutes leurs phrases qu’on a envie de revenir sans fin sur elles pour les comprendre dans leurs moindres détails et les savourer comme des fruits, même si elles nous semblent parfois amères. On met très longtemps à les lire, même s’ils sont relativement courts, tant on retarde le moment de les refermer, on en goûte la saveur chaque soir avant de s’endormir même si elle est un peu putride, glissant vers cet état un peu âpre des denrées trop vieilles. Un livre de cette sorte est Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad. Je suis venu vers lui à la suite de ma rencontre avec un texte qui en était extrait lors de la visite de l’exposition « Bacon en toutes lettres ». Bacon s’en est inspiré pour l’un de ses triptyques, celui de 1976, et il fait partie des livres que l’on a retrouvés dans sa bibliothèque. Il était donc en vente à la sortie, et je me suis précipité pour l’acheter, avec curiosité d’abord, puis avec un grand désir ensuite. La première page m’a envoûté, je ne sais combien de fois je l’ai relue, puis, prenant prétexte qu’aux Beaux-Arts, on nous demandait de peindre des tableaux inspirés de descriptions de paysages ou de portraits, j’ai essayé de la retranscrire sur papier, à l’acrylique, premier croquis avant peut-être de me mettre à réaliser une vraie toile. Je donne ici cette première épreuve.

L’estuaire de la Tamise s’étendait devant nous, comme l’entrée d’un interminable chenal. Vers le large, ciel et mer se soudaient sans limite visible, et dans cet espace lumineux les voiles brunies des gabares qui avaient été portées par le flot semblaient suspendues en rouges bouquets de toile très apiqués, où luisait le vernis des livardes. Une brume légère flottait sur les rives basses dont le profil plat allait se perdre dans la mer. Au-dessus de Gravesend, l’air était sombre et, plus loin encore en arrière, paraissait condensé en lugubres ténèbres qui s’étendaient, pesantes et inertes, à l’aplomb de la plus vaste et de la plus grande ville du monde […] Marlow était assis en tailleur, tout à l’arrière, adossé au mât d’artimon. Les joues creuses, le teint jaune, le dos droit lui donnaient l’air d’un ascète, et les bras le long du corps, la paumes des mains ouvertes, il ressemblait à une idole.

Ce livre est d’un autre temps (il fut écrit en 1899), on y utilise un vocabulaire qui n’a plus cours, y parlant de « sauvages » et de « nègres », ou bien y glorifiant la recherche de l’ivoire, laissant supposer d’horribles massacres, et des animaux « féroces » pris pour cibles. Mais ce n’est pas l’auteur qui s’exprime ainsi, c’est son double, le capitaine Marlow, dont le récit est enchâssé dans celui du narrateur. Conrad est l’un des premiers grands écrivains à s’en prendre au colonialisme et ce livre est une charge puissante contre les pratiques qui lui sont liées. « La conquête de la planète, qui signifie pour l’essentiel qu’on l’arrache à ceux qui n’ont pas le même teint, ou bien ont le nez un peu plus camus que nous, n’est pas un joli spectacle, si l’on y regarde de trop près » dit Marlow. Il ajoute tout de suite après : « La seule chose qui la rachète, c’est l’idée. Une idée qu’il y a la-derrière : non pas un faux-semblant sentimental, mais une idée ; et une foi désintéressée en cette idée – quelque chose que l’on puisse exalter, devant quoi s’incliner, à quoi offrir un sacrifice… ». On frissonne face à cet enthousiasme qui va nous mener au pire et si on veut bien se mettre à l’écoute, rechercher au-delà du semblant des mots ce qui peut s’agiter d’affects, de désirs – il en est de monstrueux – de délires aussi, on ne peut qu’être ému, renversé par une soif de départ et d’exploration qui a animé l’humanité depuis son aube. Les premiers chasseurs-cueilleurs qui migraient d’un continent à l’autre, leur seule lance à la main, et quelques babioles, avaient probablement ce souci éperdu de l’espace. Et plus tard, bien plus tard, ici à la fin du XIXème siècle, les hommes et les femmes qui partirent « explorer le monde » avaient aussi en eux cette « foi » déraisonnable et déraisonnée. Pour certains d’entre eux du moins. Comme ce Marlow qui ne tient pas en place et a imploré une vieille tante afin de l’aider à trouver un armateur pour l’expédier au fond de l’inconnu. Pour d’autres, on le devine vite, rien d’autre que l’argent ne les motive. Ils sont prêts à subir les chaleurs et les maladies tropicales juste pour de l’or.

Francis Bacon – Triptyque – 1976

« Au coeur des ténèbres » est le récit d’une exploration très spéciale puisque le conquérant a déjà atteint le lieu ultime, il s’appelle Kurtz (c’est lui qui a inspiré le personnage joué par Marlon Brando dans le film de Coppola, « Apocalypse Now »). Ce Kurtz est un monstre, il termine sa vie comme un fou massacreur, les boules que Marlow et ses compagnons devinent au loin plantées sur des piquets délimitant la maison de lianes où se cache le fauve sont en réalité des têtes humaines accrochées comme des trophées, et pourtant Marlow, le narrateur, l’aime, est fasciné par lui, jusqu’à poursuivre cette expédition au long du fleuve Congo afin uniquement de le retrouver. Officiellement, c’est parce que ce personnage, directeur d’un comptoir d’ivoire installé là par une firme coloniale, ne répond plus depuis longtemps. Autrefois admiré pour ses exploits, il est aujourd’hui craint et a semé le doute sur sa « loyauté » envers ses employeurs. Une idée qui se répand en ces temps-là est celle selon laquelle le colonialisme se fait pour la bonne cause : apporter « la civilisation aux peuples sauvages » et Kurtz, n’en doutons pas, est parti avec cette « idée » là, emportant avec lui ce qu’il sait ou croit savoir de la Philosophie des Lumières. Mais en cours de route, les Lumières se sont muées en Ténèbres. C’est là la grande histoire du colonialisme, dont il faut se souvenir qu’au départ il était soutenu par des politiciens qui, à l’époque, passaient pour être « la gauche » (la droite rechignait car elle se disait que tout cela allait coûter trop cher, et de fait, elle avait raison!). Un récit surtout franco-belgo-britannique comme nous le rappelle Conrad. Marlow s’ennuyant sur les berges de la Tamise, va chercher, grâce à l’entremise de la tante citée plus haut, un job de capitaine sur un vapeur dépendant d’une société continentale qui explore les abords du fleuve Congo. Le bateau s’enfonce dans le continent vert, fleuve bordé d’une impénétrable forêt, cris déchirants poussés dans la nuit par les membres de tribus apeurées et asservies par les colons jusqu’à l’échouage, l’accident qui contraint l’équipage à attendre de longs mois les pièces nécessaires à la réparation, en particulier les rivets, les fameux rivets qui n’arrivent jamais.

La descente le long du Congo est racontée par Marlow alors que celui-ci se trouve sur la Tamise. Le fleuve qui traverse Londres va s’ouvrir vers la mer sous une lumière qui, telle qu’elle est décrite, rappelle Turner, alors que la ville en amont apparaît comme une forteresse sombre et rappelle, quant à elle, certaines des toiles de Monet. Les deux fleuves se répondent à des siècles de distance : le fleuve anglais n’a-t-il pas, lui aussi, connu ses comptoirs, les antiques Romains ne l’ont-ils pas parcouru comme plus tard l’ont fait les Européens colonisateurs avec le fleuve Congo? Ce qui fascinait Bacon, semble-t-il, dans ce livre, c’était le côté réversible des événements : qui nous apparaît civilisé s’avère avoir des comportements sauvages et les prétendus sauvages au contraire savent montrer des comportements élégants voire majestueux. Si la descente de la Tamise vient en écho de celle du Congo, celle-ci s’avérera de plus en plus comme métaphorisant une descente au fond de soi, Marlow l’avoue et le confesse, c’est la raison pour laquelle on se perd avec délectation dans ces pages.

C’est aussi la métaphore d’une analyse avec ses résistances et ses transferts : les flèches sortent des taillis touffus où le refoulé est en embuscade. On apprendra plus tard que c’est Kurtz qui a envoyé cette escouade pour retarder voire stopper l’avancée des explorateurs. La descente est ponctuée d’apparitions suffocantes qui sont comme des rêves, ainsi de celle d’une femme élancée, vêtue comme une guerrière qu’on devine être une maîtresse de l’ogre tapi dans son palais de verdure.

A la fin, Kurtz meurt, on pourrait l’imaginer percé de flèches, mais c’est d’un mal obscur attrapé sous ces tropiques. Il meurt à bord du bateau dont on imagine la marche sans fin.

Pourtant Conrad a trouvé bon d’ajouter une seconde fin, comme une sorte de réconciliation avec le monde ouvert et dit civilisé. Il va voir la « fiancée » de Kurtz et lui annonce la mort de celui qu’elle a aimé et qu’elle verra à jamais sous l’image idéalisée d’un homme raffiné. Marlow ne peut que lui dire qu’il l’a aimée aussi, jusqu’à mentir et lui dire que ses derniers mots furent pour elle, alors que, comme chacun sait, les derniers mots furent : « l’horreur, l’horreur ». Ces mots repris dans le texte lu en accompagnement des tableaux de Francis Bacon. Comment interpréter cette double fin ? J’y vois comme le souci de revenir à la vie consciente après s’être enfoncé dans un monde de rêves et de fantasmes.

Ce qui frappe particulièrement à la lecture est le rythme des phrases, comme une mélopée. La forme du texte est en elle-même la description partielle du paysage et des bruits lancinants qui le traversent, cris d’animaux, sifflements, craquements des branches, clapotis de l’eau, grondement du moteur et claquement des roues à aube, attaques fulgurantes des tribus. Pas étonnant qu’on le lise avec effarement, qu’on sente presque au-delà de lui, notre cœur qui bat au même rythme que celui des mots. Une lecture récente sur un blog qui parlait de Claude Simon (à propos des Georgiques) m’a rappelé qu’en théorie littéraire, on appelait hypotypose cette figure de style qui consiste à faire en sorte qu’un texte exprime par sa syntaxe et son rythme le paysage qu’il décrit. Voilà, c’est dit : nous sommes en pleine hypotypose.

Tommaso Protti, scène de violence en Amazonie

On pourrait lire ce texte comme un témoignage d’autrefois, un récit des horreurs perpétrés par les hommes blancs sur les terres d’Afrique, de leurs turpitudes, de l’exploitation monstrueuse d’un continent et croire qu’il n’en est plus ainsi. Or, s’il fallait un exemple de la perpétuation de cette infamie, il suffirait d’aller visiter l’exposition de photographies sur l’Amazonie qui se tient en ce moment à la Maison Européenne de la Photographie. L’auteur, Tommaso Protti, est un photojournaliste qui a parcouru des milliers de kilomètres dans l’Amazonie brésilienne depuis la région de Maranhao jusqu’à celle de Rondônia en passant par l’état de Parà. Il en a ramené une somme d’épreuves (au double sens du terme) qui montrent la déforestation, les brûlis, la surexploitation des populations, les bidonvilles en marge de villes comme Manaus qui s’étendent au détriment de la végétation, et ce qui reste de quelques peuples amazoniens photographiés en rang, femmes sexuellement exploitées et hommes transformés en bêtes de somme. Un autre fleuve arrive à notre imagination morbide, l’Amazone.

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Normes et vérités (logique et anthropologie)

Je reprends ma réflexion sur vérité et universalisme entamée il y a quelques semaines (voir 1 et 2). Cette fois c’est à la lumière de discussions sur les médecines, de points de vue négatifs sur la science et de la rencontre de Nastassja Martin, l’anthropologue vue et écoutée ce jeudi lors de son passage à la librairie « Le square » de Grenoble. Le tout sur un fond de Nouveau Réalisme, ce courant philosophique porté en partie en France par Jocelyn Benoist (mais aussi dans une certaine mesure, comme j’en fais l’hypothèse, par un logicien comme Girard). Il m’est difficile de faire à ce stade un texte lisse et articulé, disons-le : un texte académique. Je crois, comme d’autres (et en particulier Nastassja Martin elle-même qui écrit, avec son ami philosophe Baptiste Morizot, un texte mi-scientifique mi-philosophique dans une revue éditée par une école d’art de Genève) qu’il est possible de proposer une réflexion sous forme de fragments.

1- D’autres débats que celui concernant le voile et la laïcité agitent sans fin notre société, surtout depuis que les questions qui la traversent s’inscrivent librement sur la médiasphère des réseaux sociaux (au point que l’on se demande parfois si cette médiasphère n’est pas devenue la quintessence de la société pour autant que nous ayons défini celle-ci comme ensemble de débats et de conversations) comme le débat sur la médecine, ou plus précisément sur les médecines : allopathie, homéopathie, médecines parallèles etc. incluant même la psychanalyse. La question (toute académique) est bien entendu de savoir lesquelles de ces médecines sont scientifiquement fondées. Les tenants du non remboursement de l’homéopathie et autres médecines parallèles – je traiterai à part le cas de la psychanalyse, qui ne se revendique pas comme une médecine « parallèle » – font valoir (à juste titre au premier aspect) que jamais aucun protocole expérimental n’a pu établir l’efficacité de ces dernières, qu’il n’a jamais été possible au cours de tests « à l’aveugle » de montrer que les traitements homéopathiques par exemple étaient plus efficaces que n’importe quel placebo. Les tenants de la prise en compte égalitaire des médecines parallèles par rapport à la médecine classique font valoir que là n’est pas le problème, que même si l’homéopathie repose sur un effet placebo, elle est efficace puisque l’effet placebo est justement efficace. Dans le cas de la psychanalyse, ses adversaires adoptent le même point de vue que les tenants du non remboursement de l’homéopathie, s’appuyant là aussi sur une absence de preuve, ses partisans au contraire s’appuyant souvent sur une expérience personnelle pour dire que la psychanalyse les a aidés soit à recouvrer une certaine santé mentale, soit tout bonnement à dénouer un écheveau de problèmes qui les empêchait d’agir en toute liberté. Ces questions sont graves et soulèvent elles aussi la « méta » question de l’existence d’une vérité, au sens d’une vérité universelle. Or, à y réfléchir, il apparaît difficile là encore de poser les règles d’une telle vérité universelle pour la simple raison qu’à lire les débats auxquels je fais allusion, il apparaît nettement que les tenants des différentes positions ont des points de vue de sujet complètement différents. Le choix entre la thèse A et la thèse B n’est pas alors une question de discrimination impartiale, objective. Adopter un point de vue sur la médecine dépend en effet crucialement du point de vue que nous avons sur notre corps, et au-delà, sur notre être même. Qui considère son corps à l’instar d’une machine qui fonctionne bien ou mal sera sensible à l’argument de scientificité selon lequel on est nécessairement mieux soigné par un traitement dont l’efficacité a été statistiquement prouvée. En général ce point de vue sera couplé avec une conception de dualité du corps et de l’esprit : l’esprit fonctionne bien si le corps fonctionne bien et si l’esprit fonctionne mal (dépressions, angoisse, pertes de sommeil) alors il sera naturel de faire appel à des traitements du même genre que ceux dont on se sert pour guérir le corps (anti-dépresseurs, somnifères…). Mais à côté de ce point de vue (peut-être majoritaire dans la population), il en est un autre, qui considère justement que le corps ne saurait se ramener à une machine et que l’esprit n’en est pas une entité séparée. De plus, le corps/esprit, le moi en quelque sorte, est alors plutôt vécu comme destin. Il ne « fonctionne » pas, il est l’absolu indépassable à l’intérieur duquel nous faisons chaque jour et chaque heure l’expérience de la vie. Pour les êtres humains qui partagent ce point de vue, la psychanalyse par exemple apparaît comme une manière de mieux se connaître soi-même et de mieux s’identifier à son destin. Ils n’en attendent pas un « remède pour guérir », ils pourraient même demander : « guérir de quoi ? ». Comme le disait Sartre, on ne guérit pas de soi-même. De même le recours à de l’homéopathie ou une autre sorte de médecine parallèle peut être le résultat d’un choix, mais d’un choix qui n’est guère analogue à celui que l’on fait entre une tasse de thé et une tasse de café qui est un choix dont les issues auraient des probabilités comparables. Ici les alternatives ne sont sûrement pas comparables en termes de probabilités, elles reflètent simplement un mode de vie, c’est une façon d’être au monde. Et nul ne peut contester la manière dont une personne, un sujet, se pose dans le monde.

Uranus vue depuis Triton – capture d’écran de l’émission « Science Grand Format » sur les planètes

2- La science a mauvaise presse. Même chez les écrivains dont je loue le talent, comme Sylvain Tesson, je trouve trace de cette abhorration (« La poésie ? Absente. La connaissance progressait-elle ? Pas sûr. La science masquait ses limites derrière l’accumulation des données numériques » – p.40). Or, il est des domaines où seule la science telle que nous la connaissons peut nous emmener très loin, au-delà de nous-mêmes, dans des voyages que ne renierait pas le globe-trotter célèbre, des voyages à l’autre bout de l’univers par exemple. Qu’y a-t-il de plus définitivement beau et … plein de poésie que les anneaux verticaux d’Uranus, sa lumière bleue, les geysers de huit mille mètres de Triton, les pluies de diamants sur Neptune et la plaine en forme de cœur qui s’étale sur Pluton, tels que nous les retransmettent les sondes spatiales Voyager II ou New Horizons lancées à l’assaut des confins du système solaire ? Quel auteur imaginerait les surprises que ces explorations nous apportent ? Seulement voilà, cette science ne nous permet pas pour l’instant de comprendre tous les phénomènes, et certains voyageurs, anthropologues ou ethnologues en saisissent instinctivement les limites. La science a ses zones blanches.

3- Je disais dans mon dernier article sur ce blog que l’on pourrait bien, après tout, avoir de la nature la conception qu’en ont les vieux chamans de l’ethnie Gwich’in, en Alaska, celle pour laquelle rien ne peut se retrancher du monde, que nos pensées et nos rêves en font définitivement partie, perspective que l’on peut qualifier d’animiste selon les termes de Philippe Descola. Ce n’est certainement pas le point de vue de la science classique. Bitbol a exposé autrefois la façon dont Schrödinger avait théorisé la chose : il n’y a de science possible qu’après élision du sujet, donc de toutes ses traces : rêves, pensées, désirs. Sauf que élision n’est pas synonyme de disparition, du sujet élidé il reste quelque chose. Une trace. L’accent circonflexe sur le « e » de « forêt », c’est là bien sûr où il y a une faille, une perspective qui s’ouvre vers un ailleurs, un mode de pensée complémentaire. Dans cet article, je disais qu’on aurait mieux fait peut-être d’adopter le cadre de pensée des Gwich’ins que celui qui régit la science moderne qui, quoiqu’on veuille ou pense, demeure le vieux cadre ancien qui s’organise sur l’axe sujet-objet. Ceci dit, cela n’aurait pas empêché la science de se faire, du moins je le crois, même si c’est sur des axiomes et principes légèrement différents.

4- Le point de vue du vieux sage de la tribu des bords de la rivière Yukon n’est ni absurde, ni même étranger à notre façon de penser, je relèverai ainsi qu’il ne me semble pas si éloigné de celui que développent les philosophes actuels que l’on regroupe parfois sous la bannière du « Nouveau Réalisme » comme Markus Gabriel et, dans une bien moindre mesure, Jocelyn Benoist et quelques autres. Le monde comme ensemble de tout ce qui existe, y compris nos pensées et nos songes(1). Certes, les Nouveaux Réalistes se limitent aux pensées et aux songes des humains, ils ne s’aventurent guère du côté des loups, des abeilles, des ours et des léopards. C’est ce qui leur manque (je plaisante un peu en disant cela). En tout cas cela fait leur différence avec la pensée animiste. Mais imaginons, enhardissons-nous jusqu’aux portes de l’altérité, allons même jusqu’à penser que l’autre n’est pas si autre que cela – c’est ce à quoi nous invite l’anthropologue Nastassja Martin – alors font partie du réel non seulement les rêves des humains, mais ceux des non-humains, si vous pensez que votre chien ne rêve pas, alors admettez que les sursauts, les pulsions qu’il a durant son sommeil font partie de la réalité eux aussi. Nous sommes près de la manière de penser des Gwich’in ou des Evènes : ils disent que pendant notre sommeil, nos rêves vont rencontrer ceux des animaux, et que cela est vital pour que le lendemain, nous sachions où et comment nous déplacer pour ne pas les déranger. Evidemment Nastassja n’avait pas rêvé ou pas rêvé assez ou bien n’avait pas su interpréter son rêve, sinon elle ne serait pas tombée nez à nez avec l’ours brun… Ces idées sont contraires à notre système habituel de pensée, elles n’ont pas droit de cité au sein de la science occidentale, sauf quand un ou une ethnologue les couche sur du papier, ou bien quand certains philosophes font une partie du chemin vers elles (N. Martin a écrit un texte remarquable en collaboration avec un philosophe, Baptiste Morizot).

5- Pour revenir au « Nouveau Réalisme », selon les philosophes de ce courant, y compris ceux qui sont moins provocateurs que Markus Gabriel, comme Jocelyn Benoist, nos perceptions, nos songes, nos expressions du langage sont dans le monde, appartiennent au monde et y voisinent avec les « objets » qu’elles prétendent percevoir ou exprimer. L’idée centrale de Jocelyn Benoist est que les objets sont des normes, cela veut dire que, lorsque nous appréhendons une matière première brute (un « bruit » par exemple), nous la transformons en objet (par exemple en un « son ») si nous avons une norme pour le faire, ou plutôt : si une norme est disponible pour le faire (dans notre environnement à défaut de notre esprit). Cette vision des choses est la même que celle développée par un logicien comme Girard dans la notion de « format » (telle que définie dans son petit livre sur la transparence). Il y a une façon d’interpréter le théorème d’incomplétude de Gödel qui consiste à dire qu’il n’existe aucun format permettant de décrire tout ce qui est vrai dans un domaine tel que celui des nombres. Le fait qu’il y ait des systèmes complets (pour la logique des prédicats du premier ordre par exemple) n’est que l’illustration de ce que seuls des domaines rudimentaires ont la capacité de trouver un système de formats permettant de les décrire. On peut en venir à l’idée qu’une vérité consiste toujours dans un élément de réel qui peut être pris dans un format. C’est la définition que j’adopte : le vrai est à la mesure d’un format. Mais comme on le devine, si nous prenons en compte l’ensemble de ce qui est, alors évidemment il n’y a pas assez de formats pour le décrire. Comme exemple : dans le cas gödelien, j’entends par « format » le fait d’être en capacité d’être déduit à partir d’axiomes et de règles de déduction. La science fournit ainsi des formats déterminants, mais elle ne recouvre pas tout.

6- Noter au passage que si même les logiciens pensent en termes de formats, il doit bien être possible de faire de la science sur une autre base que la séparation « sujet – objet », sur une base où les deux se combineraient, au contraire, pour laisser la place à l’opposition entre une matière brute et des « formats » ou « normes »(2).

l’anthropologue Nastassja Martin

7- Mais qu’il faille des formats pour saisir la réalité, après tout, nul n’en doute. Nastassja Martin, quand elle revient chez les Evènes et qu’elle découvre que même son amie Daria a besoin de mettre des mots sur l’événement terrible qu’elle a vécu, est déboussolée, elle souffre de ce que les formats soient ressentis comme nécessaires. Tout doit entrer dans une case, en somme. Même quelque chose qui outrepasse toutes les cases. Les formats de l’animisme sont tout autant limités que ceux du naturalisme ou de la science. Ils ne parviennent pas à saisir les formes d’hybridation, les « êtres de métamorphose » comme elle les appelle : « chez les Gwich’in, certains pans de monde ne sont pas socialisés. Les humains n’ont pas mis en place de relations claires avec certaines entités : les « êtres de la métamorphose » ». Elle précise qu’il peut s’agir de «lieux, trous noirs « désocialisés » autour desquels les humains tournent pourtant, physiquement lors de leurs chasses ou par leurs évocations lors du temps des histoires », ou bien de « créatures, comme les naa’in, hommes des bois énigmatiques et mystérieux signifiant la zone frontière entre ce qui est encore humain, et ce qui ne l’est plus ». D’un point de vue naturaliste (ou « scientifique ») les choses ne vont guère mieux. On a longtemps défini la notion d’espèce (depuis Ernst Mayr dans la seconde moitié du XXème siècle) comme un ensemble de populations interfertiles, or voilà que de nouveaux animaux apparaissent, comme le coywolf et le pizzly (aussi appelé grolar!), qui sont interféconds avec d’autres espèces(3).

8- Revenons au début de ce billet – passablement embrouillé ! – je parlais de diverses « positions de sujet », on pourrait tout aussi bien parler de systèmes de formats. Sont à notre disposition des formats distincts pour parler de notre corps ou de notre santé. Dans le deuxième paragraphe, je parlais de la science comme paradigme en général orthogonal à la façon dont les êtres humains qui vivent sous le cercle arctique conçoivent le monde. La science fournit des formats qui s’avèrent déterminants (puisque, grâce à eux, nous pouvons explorer d’autres planètes, mieux comprendre la Terre et son activité sismique, accéder à notre cerveau comme lieu d’activité neuronale etc.) mais qui sont insuffisants à la saisie de toutes les réalités. Mais l’animisme n’y arrive guère mieux. Dans le texte écrit sur le site de HEAD, on cite en particulier les « êtres de la métamorphose », naa’in et autres produits de métamorphoses pour lesquels, littéralement, il n’est point de format. Comme le dit N. Martin encore, il arrive que l’on soit dans la situation du petit enfant qui s’évertue à faire entrer une forme ronde dans un trou carré ou l’inverse. La question qui surgit alors est celle de l’hybridation, non plus au niveau des espèces biologiques mais à celui de la pensée, c’est-à-dire de la recherche de formats nouveaux, intégrant ceux de la science et ceux des autres modes de pensée (qui sont toujours aussi des modes de vie). Hybridation entre les systèmes de pensée comme perspective pour atteindre ce qui nous échappe encore et cause notre désarroi total devant, notamment, la crise climatique et les risques d’effondrement. Il est symptomatique que, au moins dans le Grand Nord, ce soit ces changements climatiques qui génèrent ces « troubles nouveaux », ces animaux hybrides, car cela nous indique que c’est peut-être à partir d’une hybridation, mais mentale, que nous serons capables un jour de mettre des noms sur ce qui peut nous sauver.

La Nature unidimensionnelle, unifiée par les modernes comme cet univers de matière régi par des lois mathématiques, et susceptible d’exploitation rationnelle et/ou de sanctuarisation, cette nature monte sur scène éclatée en mille formes de vie, et réclame un autre script, une autre partition.

dit le texte que j’ai plusieurs fois cité.

(1) Il peut sembler que cela fasse trop, ce qui explique que Markus Gabriel ait finalement proclamé que « le monde n’existait pas ». J’ai écrit un article très critique sur ce sujet il y a quelques années, dont je ne renie rien : le philosophe allemand avait construit tout un système pour lequel existait, selon lui, tout ce qui apparaissait dans un « champ de signification », et les champs en question s’imbriquaient les uns dans les autres jusqu’à ce que l’on constate qu’il n’y avait aucun champ de tous les champs… mais rien n’oblige à une démarche totalisatrice : le monde n’existe pas en tant qu’ensemble de tous les ensembles, voilà à quoi l’affirmation de Gabriel se résume et ce n’est pas une affirmation neuve (Cantor etc.), mais cela n’empêche pas le monde de tourner (ni les mathématiques de se faire). Ce que je reprochais à Markus Gabriel, c’était de rabaisser la notion de science à une vision… « fétichiste » du monde ne valant pas mieux que tel ou tel discours religieux, ce qui est terriblement ambigu dans le contexte actuel car finirait par nous faire admettre que, dans le fond, qu’importe si l’on croit que la Terre est plate puisque cette thèse « vaudrait » celle selon laquelle elle est sphérique.

(2) Il y a chez Girard la tentation sans doute vaine d’extrapoler sa conception de la logique à une conception du monde. Il « découvre » alors forcément que les métathéorèmes sur lesquels se fonde la logique classique (théorèmes de consistance ou de complétude) sont affreusement naïfs et quasiment tautologiques, ils font du surplace alors qu’il souhaiterait que cela rende compte de la réalité.

(3) citation du texte de la revue ISSUE : « La perspective de notre anthropologue consiste à historiciser l’ontologie animiste des Gwich’in, pour montrer comment elle répond aux métamorphoses environnementales accélérées induites par le réchauffement climatique, dont les effets sont beaucoup plus sensibles sur l’environnement du Grand Nord qu’ailleurs. Les chasseurs Gwich’in sont en effet actuellement submergés par certains êtres qu’ils ne connaissent pas, et par d’autres qui sont devenus incompréhensibles. Il y a le coywolf, même s’il n’est pas central parce que très marginal en Alaska ; il y a surtout l’hybride du grizzly et de l’ours polaire (le pizzly), ce dernier poussé par la faim et la fonte des glaces commençant à descendre au Sud et à y rencontrer son cousin subarctique ».

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Le bien écrire des uns et des autres

Bien écrire… voilà ce qui est propre à certains, au prix sans doute d’un long travail mais pas seulement peut-être, d’une disposition particulière aussi, comme en ont les grands musiciens dotés d’une oreille dite parfaite. Sylvain Tesson est de ceux-là, on ne saurait le nier. Je lis parfois de façon coupable sur certains réseaux sociaux – oui, j’ai dit « de façon coupable » car je pense de plus en plus que leur fréquentation doit être mesurée, avec le fait que les serveurs qui les nourrissent accélèrent le réchauffement de la planète – des commentateurs qui ragent contre l’écrivain au visage déformé, mais c’est parce qu’ils lui en veulent de prises de position qui leur déplaisent, jamais ils n’ont d’argument sur le style. [J’ai lu à l’inverse des commentateurs qui prenaient le parti de Gabriel Matzneff au nom de ce que celui-ci écrirait, paraît-il, très bien, mais sans jamais donner d’exemple de cette soi-disant belle prose, et moi, je ne vais quand même pas me mettre à le lire pour savoir si oui ou non il écrit bien, j’en veux d’abord une preuve, alors que ce que j’ai lu de lui jusqu’à présent était plutôt affligeant… « La littérature est au-dessus de la morale » clame tel ou tel, fier de sa posture bravache, oubliant que dans l’affaire qui nous intéresse, ce n’est pas de « morale » qu’il s’agit. Evidemment on parlerait de morale si l’on s’interrogeait sur le droit d’un écrivain à chaparder un oignon en devanture d’épicerie ou de prononcer de simples paroles un peu provocantes, évidemment Lautréamont n’était pas « moral », et Rimbaud non plus. Mais là on parle de vie ou de mort. On peut défendre l’idée que la littérature est du côté de la vie, et pas du crime, or il est criminel de suborner les petites filles et les petits garçons, et encore plus de s’en vanter. On pourrait, à la rigueur, tolérer que cela reste au rang des fantasmes, après tout la littérature se doit d’exposer tous les fantasmes de l’humanité, mais quand cela touche au réel, alors il s’agit d’autre chose, et on ne va pas dire « oui, mais c’est bien écrit » ! ou alors on avoisine la pire stupidité, comme un qui dirait face à un crime horrible où l’assassin aurait débité le corps en plusieurs tranches : oui, mais comme c’était bien découpé ! J’ai lu aussi quelque part, sous la plume d’un qui se parait de solennité « qu’il ne fallait pas confondre l’art et l’artiste », ce à quoi on peut facilement répondre que c’est le littérateur coupable qui confond les deux en s’appuyant sur sa renommée de bon écrivain pour acheter l’indulgence de ses juges.]

Pour en revenir à Tesson, lui, il « écrit bien » et sans qu’il y ait de doute sur la matière qui fait son écriture, mais je suis conscient qu’il ne suffit pas de dire cela, il faut le prouver, c’est-à-dire tenter de comprendre ce qui fait que lisant sa prose on convienne qu’en effet… c’est bien écrit. Ce plaisir, cette jubilation ressentie au moment de la lecture, de quoi sont-ils faits ? Parfois des phrases amples comme des fleuves qui s’attardent, mais parfois aussi de simples et courtes notations qui surgissent comme des éclats, et nous envoient leur flash l’espace d’un court instant. Alors là, on se dira : c’est bien vu, ou : c’est drôle. Par exemple, première partie, « l’approche » : « comme les monitrices tyroliennes, la panthère des neiges fait l’amour dans des paysages blancs »… quelle meilleure amorce qu’une comparaison saugrenue pour introduire la blancheur qui, dans les deux cas, s’exporte du paysage à une matière organique : la blancheur de la peau, la blancheur du pelage… Puis, plus loin, après que l’on eût présenté la destination, et exposé les conditions du voyage – voyage à quatre personnes dont l’une, l’auteur, ne porterait rien, cela dû à son mal de dos – « on m’offrait le Tibet sur un plateau »… l’effet de style est imperceptible, quoi de plus banal que l’expression « offrir sur un plateau » ? et pourtant quand il s’agit du Tibet… Le jeu de mot affleure mais sans la grossièreté du calembour. Juste ce qu’il faut pour faire sourire.

photo de Vincent Munier figurant dans le livre « Tibet: minéral animal »

La longue attente commence, il est hors de question de dire un mot même en chuchotant, il est conseillé de demeurer complètement immobile, « Munier tristement : – Mon rêve dans la vie aurait été d’être totalement invisible. / La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. Aucune chance pour nous d’approcher une bête ». Toute une philosophie en quelques mots, tout un constat sur notre condition malheureuse. Est-il besoin d’en dire plus ? Puis l’animal apparaît enfin ; « Elle reposait, couchée au pied d’un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré ». Voilà une définition du sacré qui fait sens. C’est ce qui est unique, tant espéré, enfin là mais dont on sait que nous n’y sommes pas pour grand-chose, et qui repartira bientôt de son plein gré sans que nous ne puissions rien faire pour le retenir. Dissymétrie des échanges, la présence sacrée nous cloue au sol, mais à l’inverse, pour elle, nous ne sommes rien : « Elle tourna la tête, pleine face. Les yeux me fixèrent. C’étaient deux cristaux de mépris, brûlants, glacials. Elle se leva, tendit l’encolure vers nous. « Elle nous a repérés, pensai-je. Que va-t-elle faire ? Bondir ? ». Elle bâilla. Voilà l’effet de l’homme sur la panthère du Tibet ».

Et puis il y a cette histoire incroyable (que Munier et Tesson ont racontée d’ailleurs dans l’émission « La Grande Librairie »), celle de la fameuse photo prise une année auparavant par Munier. C’est la photo d’un faucon posé sur un rocher… quoi de plus banal ? Sauf que lorsqu’elle fut prise, le photographe n’avait pas vu ce qu’il photographiait vraiment. Déjà, il cherchait la panthère, et il ne l’avait pas vue. Et pourtant, elle était LA ! Oui, on la voit, et lui ne la découvrit qu’en développant son cliché : c’est bien ses oreilles et son regard que l’on aperçoit dans le coin supérieur gauche, au-dessus de l’arête calcaire. Quelle leçon extraordinaire sur la perception et nos capacités cognitives ! On a sous les yeux ce que l’on cherche et on ne le voit pas. C’est « la lettre volée » en plein dans la nature. Mais les jeunes enfants tibétains qui vivent près du campement, eux, ont tout de suite vu : « Saâ ! » ont-ils dit, ce qui est le nom de la panthère blanche en tibétain.

Après la première apparition, il y en a une deuxième. Elle est prête à attaquer un troupeau de chèvres bleues (barhals), mais l’attaque échoue, les chèvres ne sont pas nées de la dernière pluie elles non plus. Et elle s’en va… sans même se retourner. A la dernière, elle fut appâtée par un yack mort : « son pelage se mêlait aux buissons, laissant une trainée poikilos. Ce mot de Grèce antique désigne la peau tachetée du fauve. Le même terme décrit le chatoiement de la pensée. La panthère, comme la pensée païenne, circule dans le dédale ».

Tesson profite des intermèdes pour méditer. La nature est un terrain idéal pour cela. Pensons simplement aux randonnées, aux marches que nous fîmes cet été vers les 5000 mètres, enjambant quelques cols des Andes. Que de pensées viennent à l’esprit. Parfois elles s’avèrent folles, comme certaines que nous ruminons au cours de nos insomnies. Mais pas toutes. Il faudrait alors, comme les rêves, les noter immédiatement afin de ne pas les perdre. Il n’y a pas de meilleur endroit pour réfléchir sur le monde qu’en ces lieux d’air raréfié. En peu de mots, Tesson résume notre angoisse :

« En ce début de siècle 21, nous autres, huit milliards d’humains, asservissions la nature avec passion. Nous lessivions les sols, acidifions les eaux, asphyxions les airs […] Si la vie se résumait à l’assouvissement des besoins biologiques en vue de la reproduction de l’espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi en mangeant des insectes. Mais si l’on demandait à notre passage sur la Terre sa part de beauté et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s’avérait une nouvelle atroce. La pire de toutes. Elle avait été accueillie dans l’indifférence. Le cheminot défend le cheminot. L’homme se préoccupe de l’homme. L’humanisme est un syndicalisme comme un autre ».

La beauté de l’écriture de Tesson (son « bien écrire ») réside en ceci : une manière ramassée d’exprimer les pensées les plus fortes. De ce point de vue, il a pris la leçon de l’animal qui n’en fait jamais des tonnes, ne se lance pas dans une suite d’arabesques lorsqu’il s’agit de s’élancer vers sa proie : il bondit, c’est tout.

Un autre livre magnifique : c’est celui de Nastassja Martin, qui s’intitule « Croire aux fauves ». Nastassja Martin est cette anthropologue qui était partie vivre parmi les Evènes, un peuple qui vit au Kamtchatka, au voisinage d’autres : les Koriaks ou les Itelmènes, à des températures avoisinant les -30°C, voire les -50°C, et qui y rencontra un ours. La confrontation fut brutale. Nastassja eut le loisir de connaître le fond de la gueule du mammifère, d’en renifler l’haleine qui, paraît-il, n’est guère plaisante. Bref, elle en revint le visage en partie broyé, mais elle avait réussi à le mettre en déroute d’un bout coup de piolet dans le ventre et il était parti, ivre de douleur comme elle d’ailleurs. Ivre de douleur aussi. Et qui dut endurer des soins atrocement longs et douloureux avant de retrouver forme humaine. Nastassja fut d’abord soignée sur place, puis rapatriée en France, opérée à la Salpêtrière, ayant failli l’être à nouveau à Grenoble, le service critiquant l’hôpital parisien. Quand elle recouvra l’usage de ses mandibules et qu’elle alla un peu mieux, elle repartit là-bas pour y retrouver ses amis, les gens qu’elle aimait profondément à cause de leur mode de vie et, dit-elle, de « la sobre beauté de leurs allées et venues journalières ; la nécessité du moindre de leurs mouvements ; la discrétion dont ils font preuve entre eux et à [son] égard ». Mais aussi, à n’en pas douter, parce qu’elle reste à tout jamais hantée par cette rencontre avec le fauve en qui elle « a vu le monde trop alter de la bête ». La dernière partie de ce livre (Printemps) est hallucinante, il s’y dit des choses qui s’apparentent à la plus haute des philosophies, de ces choses que nous, lecteurs lambda, ne sommes pas si sûrs de bien comprendre. Son amie Daria dit : « parfois certains animaux font des cadeaux aux humains […] Toi, tu es le cadeau que les ours nous ont fait en te laissant la vie sauve ». Cela laisse l’auteure perplexe. « Je suis perplexe, parce que j’entends deux choses dans ce que Daria m’a dit. La première, qui m’émeut et me touche profondément, que me rappelle aux raisons de ma présence à Tvaïan. La seconde, qui m’insupporte et me révolte, qui me donne envie de fuir une deuxième fois » Quant à la première de ces choses, Nastassja évoque la connaissance de ce que les personnes comme Daria ont qu’elles ne sont pas seules dans la forêt et que d’autres forces sont à l’oeuvre. Elle a eu comme professeur Philippe Descola qui a, dit-elle encore, réhabilité le mot animisme pour décrire ce type de monde. « Dans la phrase « les ours nous ont fait un cadeau », il y a l’idée qu’un dialogue avec les animaux est possible, quoiqu’il ne se manifeste que rarement sous une forme contrôlable ». C’est quelque chose de positif donc. Alors pourquoi ce second mouvement, cette envie de fuir ? On croit deviner que c’est parce qu’elle sent que même pour la femme évène, femme de ce coin-là du monde qui, comme telle, devrait en participer sans, peut-être, avoir à nommer ces choses, il a fallu trouver une description, une case, une rationalisation ; que cet événement, un ours et une femme se confrontant, doit pouvoir être assimilé et digéré parce que c’est tout simplement pour tout humain, un impensable. « Voilà notre situation actuelle, à l’ours et à moi. Etre devenus un point focal dont tout le monde parle mais que personne ne saisit ». Nastassja Martin, dans ce très beau texte, fait le lien avec des recherches passées, lorsqu’elle était en Alaska et qu’elle avait accompagné un vieux sage gwich’in du nom de Clarence. Celui-ci lui disait que dans la nature tout est constamment « enregistré ». « les arbres, les animaux, les rivières, chaque partie du monde retient tout ce que l’on fait et tout ce que l’on dit, et même, parfois, ce que l’on rêve et ce que l’on pense ». Autrement dit rien ne peut être retiré. Attention à nos rêves ! Attention à nos pensées ! « Chaque forme-pensée que nous déposons hors de nous-mêmes vient se mêler et s’ajouter aux anciennes histoires qui informent l’environnement, ainsi qu’aux dispositions de ceux qui le peuplent ». Est-ce que cela est « vrai », au sens où il y a quelques temps je tentais de cerner le concept de vérité ? Est-ce que cela est vrai au sens d’une réalité objective dont un observateur ferait le relevé pour dire « cela est », c’est-à-dire comme l’ont fait les philosophes positivistes du début du XXème siècle lorsqu’ils ont posé que « p est vrai parce que p » ? L’anthropologue ici nous convie à une pensée des confins, une interrogation sur les limites. Elle-même les a atteintes, ces limites, au cours d’un affrontement terrible entre l’humain et la bête (qui désormais l’a rendue miedka, c’est-à-dire moitié-moitié, ce qui la désigne d’ailleurs comme ensorcelée pour une bonne part de la population de cette région du monde, comme l’oncle Valierka qui ne veut pas que les autres touchent à ses biens personnels car cela porte inévitablement malheur). Nous sentons bien qu’à cette limite, la réponse à la question posée ne fait plus sens. L’idée de Clarence relève du mythe, de la conception d’ensemble qui ne saurait être dite vraie ou fausse, elle est, simplement, et elle est comme cadre pour que d’autres pensées adviennent. Après tout, notre science aussi découle d’un cadre. Et nous en retenons qu’il aurait mieux valu peut-être penser comme cela depuis bien longtemps plutôt que d’avoir cru en la supériorité d’une position de surplomb par rapport au non humain, à l’animalité, aux rêves.

Voilà, un ours, une panthère, deux animaux sauvages dans une nature dont la plupart d’entre nous ne savons rien, qui est tellement en dehors de nos chemins et dont pourtant désormais quasiment chaque heure de chaque jour nous invoquons le caractère précieux, indispensable, et ce d’autant plus que nous avons partagé autrefois le rêve de l’assouvir à nos soifs et à nos désirs. Deux animaux comme leçons de philosophie pour mieux nous comprendre nous mêmes et donnant lieu à des écritures souveraines. Voilà qui est autrement plus intéressant que les excès d’un petit marquis germano-pratin dont il aurait fallu, paraît-il, lire les exploits pour faire partie du cercle éclairé des « amis de la littérature »…

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René Frégni face à l'oubli des rivières

Si écrire a une utilité, c’est celle de donner de l’espoir, mais un espoir qui ne soit pas vain. On ne doit pas écrire « pour l’illusion ». Nous mourons d’illusions et nous vivons de vrais espoirs, c’est parce que la littérature est justement un des moteurs essentiels de l’existence qu’elle vise à les donner. Et c’est sans doute parce qu’ils aiment la vérité et fuient l’illusion que les meilleurs écrivains sont de plus en plus pessimistes. Ainsi de René Frégni qui, dans un texte très court publié dans la série « Tracts » de chez Gallimard raconte son expérience d’animateur d’ateliers d’écriture dans les prisons tout en ruminant au présent sur un monde qui s’effiloche et dont les habitants vont jusqu’à oublier le bord des rivières. L’espoir donné est celui qui naît de la générosité, et il en faut une énorme pour, comme Frégni le fait, parcourir la région sud-est, de Manosque à Marseille et de Marseille à Avignon de prison en prison pour délivrer partout où il passe non pas des remèdes ou des drogues, non plus que des smartphones ou des limes de rasoir, mais des mots, des phrases, des pages blanches où peuvent venir s’échouer les derniers rêves qui restent dans l’âme de bandits incarcérés, braqueurs ou dealers, assassins ou voleurs. Car une âme ils en ont une aussi, ces gens que l’institution judiciaire cherche avant tout à soustraire à notre regard. Pour qu’on les oublie, eux aussi.

René Frégni le 7 juillet dernier lors de notre rencontre dans la Drôme

René Frégni a une œuvre abondante, ses romans sont nourris de sa vie, en particulier des rencontres qu’il a faites en prison, avec des « durs » qui lui en ont souvent fait voir de toutes les couleurs après leur sortie (que celle-ci soit conforme à la loi ou non, c’est-à-dire provienne d’une libération ou d’une évasion). Un jour, un ancien braqueur qui l’affectionnait avait décidé de l’aider : René avait eu une sale histoire dans sa ville avec la famille d’un détenu. L’ancien braqueur avait rétabli l’ordre mais après… il fallait en payer le prix ! Avoir une dette à l’égard de quelqu’un expose ici à bien des risques, dont des risques judiciaires.

Son dernier roman (avant ce « tract »), « Dernier arrêt avant l’automne », laisse au lecteur une émotion qui perdure longtemps après qu’il l’ait refermé. Histoire de meurtre encore, dans un décor digne du prieuré de Ganagobie (en réalité plus près des gorges du Verdon) où le héros-narrateur, René lui-même, a cherché un lieu pour s’isoler afin d’écrire. Il trouvera dans cet endroit plein d’épineux et d’air pur, exposé au soleil en été et se couvrant d’une légère glace en hiver, un pied qui dépasse de la terre et… au-delà du pied évidemment une jambe et tout ce qui s’en suit. Peur, bouleversement. Jolie histoire qui se lit comme une enquête. Mais tout à la recherche du coupable, l’auteur n’en oublie pas de nous faire partager son émotion au contact des femmes et de la nature. Un chat qui s’est perdu dans un arbre, une dame des environs qui l’appelle au secours pour venir faire descendre le joli chat… Deux hommes qui surveillent au loin. Des policiers. Mais je crois que je mélange plusieurs livres. Ce n’est pas grave : il y a une continuité parfaite entre tous ces ouvrages et on passerait volontiers de l’un à l’autre sans même y penser.

René Frégni est venu nous voir début juillet dans notre village de la Drôme provençale – ce n’était pas très loin pour lui. Il était en compagnie d’une de ces belles femmes que l’on croise dans ses livres, je dis « une de ces » alors qu’en réalité je crois bien que c’est toujours la même, celle que dans un de ses livres il a baptisé « la fiancée des corbeaux » (et le livre a pris ce titre) parce qu’ayant à une époque habité quelques temps chez elle (afin de s’occuper de son vieux père pendant qu’elle faisait classe, car elle était institutrice) il avait remarqué que la meute de corbeaux qui se posait dans le jardin s’envolait dès qu’elle apparaissait après sa journée de travail. Il nous avait un peu raconté sa vie, telle qu’on la trouve contée également dans cette petite brochure de la collection « Tracts ». Il vivait, dans son enfance, avec sa mère, qui l’entourait d’une tendre affection. Marseille était pleine de lumière. Le petit René n’entendait pas s’en priver en s’enfermant à l’école, alors il fuguait, avec toujours dans sa tête l’image du Château d’If et de son illustre occupant fictif. Les prisons tenaient déjà une place dans sa vie, surtout qu’il avait appris que son père en avait connu une durant la guerre, arrêté qu’il fut par la milice, et quand vint le temps du service militaire, tout naturellement, le futur écrivain arriva en retard au rassemblement, d’où il s’ensuivit un séjour en prison, et aussi bizarre que cela puisse paraître, ce séjour fut bénéfique puisqu’il y rencontra un professeur de philosophie qui lui fit lire Nietzsche, Sartre, Camus et Spinoza… désormais plus jamais il n’oublierait d’ouvrir un livre. Il s’évada, courut l’Europe, vécut en Corse de petits boulots et en tira son premier livre. Plus tard, ce livre lui dut d’être invité à animer ces fameux ateliers d’écriture en prison qu’il continue encore aujourd’hui. « Me croirez-vous si je vous dis que j’ai rarement voyagé aussi loin qu’avec eux, dans l’immobilité apparente de notre petit groupe, à lire et écouter des phrases que certains pourraient juger maladroites mais qui, toutes, arrivent d’un lieu qui ne figure sur aucune carte et où gronde un souffle aussi fort que le temps ».

René Frégni raconte des histoires étonnantes de détenus sauvés par les livres, comme ce Paolo pétri de haine, ayant eu la pire des enfances et n’ayant jamais connu le moindre amour jusque là, à qui René trouve une femme pour correspondre. Il ne sait pas écrire, qu’à cela ne tienne, il apprend et la lecture de l’Etranger lui ouvrira un bel horizon. A sa sortie de prison, il épousera sa belle. Ces histoires paraissent parfois trop belles et pourtant on ne peut que croire leur récitant. Il a raison de dire qu’il est un domaine apaisé où les rages et les colères se calment, laissant enfin l’accès possible à des sentiments, des valeurs humaines, des espoirs naissants, ce domaine est la littérature.

Il ne faudrait pas néanmoins penser que tout est résolu par là, même chez l’homme (ou la femme) qui a lu, le complexe de refoulé, de haine et de volonté de prendre sa revanche demeure. Les ravages de l’enfance livrée à elle-même dans des banlieues sordides où l’on coupe le hash avec du poison (du talc, du henné, du pneu, du charbon, du cirage et, lorsque ça ne suffit pas, des engrais, des pesticides et des huiles de vidange) continuent à opérer. La prison est un lieu de passage normal, « noble » peut-être pour des « minots » qui ne sont jamais allés sur les îles du Frioul, dans les Calanques et au Château d’If, et sont condamnés à revivre toujours les mêmes drames. « La prison, nous le savons tous aujourd’hui, est l’université du crime » (certains spécialistes du milieu carcéral ajoutent même qu’elle est aussi celle du djihad, une sorte « d’ENA » de celui-ci, disait quelqu’un). Elle signe donc une évolution normale dans la vie de certains jeunes, même pas la fin d’un parcours, mais plutôt une étape avant de continuer, à la sortie, en encore plus violent, plus fort. Tout cela parce que ces jeunes se sont trouvés dès leur naissance dans un désert de liens affectifs, nés dans une misère sans nom et sans espoir d’en sortir un jour. Nous sommes, dit Frégni, dans une société de plus en plus régie par le déterminisme social. Il cite à cet effet des chiffres donnés dans un précédent « tract », écrit par Danielle Sallenave : « Le nombre d’enfants de milieu modeste ou d’ouvriers, poursuivant des études supérieures, régresse. Dans les quatre Grandes Ecoles, les jeunes d’origine populaire représentaient 29 % des élèves dans la première moitié des années cinquante, 9 % en 1995. Combien aujourd’hui ?… ». On le sait par les enquêtes PISA, la France est le pays où la discrimination sociale est la plus forte à l’école et dans les universités, le pays qui reproduit le mieux ses différences sociales par le moyen de son éducation. Si d’autres pays s’en sortent mieux, ne serait-il pas temps de s’inspirer de leurs exemples ?

Certes, ouvrir ces formations aux plus démunis, mais ne va-t-il pas sauter aux yeux qu’elles ne sont pas les plus appropriées à apporter ce que demande une bonne partie de la jeunesse, qui ne se résume pas en des postes, du pouvoir et de l’argent mais consiste dans d’autres perspectives d’avenir : vers plus de bonheur, c’est-à-dire d’attention portée à la vraie vie, à l’humain, à la nature ?

René Frégni termine son tract par une méditation parmi les arbres et les rivières. L’eau coule encore dans les rivières mais pour combien de temps ? « Quand je m’assois au bord d’une rivière et que je regarde bondir cette eau vivante sur des galets verts, ocre et bleus, je suis encore heureux. Lorsque je lève la tête, j’entends la plainte lointaine du monde et j’ai peur. Plus j’écoute, plus mon ventre se remplit d’inquiétude et de peur. qu’avons-nous fait pour avoir oublié que le bonheur est au bord des rivières ? ».

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