Mourir de ce que nous ignorons

Patrick Boucheron

Moi qui n’ai fait aucune étude d’histoire, qui n’ai fait que survoler cette discipline de loin, comme on l’apprend à l’école puis au lycée et qui aurait pu penser que l’historien ne sert qu’à collectionner des petits faits vrais pour en faire au mieux des récits pittoresques, au pire des revues de dates, je suis émerveillé par la façon dont un véritable historien a le don de nous entraîner vers le passé pour nous faire comprendre ce que le passé a sans cesse à dire au présent au même moment où celui-ci parvient à éclairer celui-là. Il faut pour cela être un grand historien, et Patrick Boucheron l’est à coup sûr. Avec lui, l’histoire n’est plus un triste travail d’archive encombré d’une méthodologie poussiéreuse et empoussiérée, au terme duquel on ramasse des anecdotes comme des papillons dans un filet, qu’on est susceptible ensuite d’observer à la loupe sans qu’à aucun moment cela ne perturbe notre conception du monde présent, faisant l’hypothèse qu’il existe une barrière infranchissable entre le passé observé et le présent observateur, en somme la même hypothèse que dans les sciences de la nature un peu naïves et en tout cas positivistes qui partent du principe qu’il n’existe aucun lien de modification ou de rétroaction entre le sujet et l’objet. Dans Peste noire, l’historien le dit d’emblée : « cette histoire ne vaudra que si elle s’applique en même temps à savoir ce qu’elle ignorait et à ne jamais ignorer le fait qu’elle ne le savait pas ». Cela suppose que l’on soit très à l’aise avec la faculté de voyager dans le temps, ou, plus précisément, entre les plans qui se succèdent en strates entre le moment, disons 1348 (ou un peu avant, un peu après) et le moment présent, celui où le narrateur tient la plume et expose le résultat de ses recherches, en passant par des étapes importantes comme l’année 1894 au cours de laquelle le grand épidémiologiste pasteurien Alexandre Yersin découvrit le bacille de la peste, depuis lors nommé Yersinia pestis, ou d’autres dates, où un certain Jean-Paul Simond découvrit le rôle des puces comme vecteurs de la maladie, et puis, pourquoi pas, l’hiver 2020 où l’humanité fit connaissance d’une autre pandémie, la Covid 19 (celle dont le « savant » Onfray dit un jour qu’elle ne devait pas être si grave puisqu’elle avait été précédée de 18 autres!), puis l’année suivante celle où Patrick Boucheron lui-même intervenait pour donner la première version de ce récit que nous sommes en train de lire, au Collège de France, dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre, qu’il ne quitte presque plus depuis. Cette aisance à se déplacer d’un plan à l’autre rappelle la magie de la littérature quand elle sait s’exercer elle aussi à ce travail vertigineux, je pense en ce moment à la nouvelle de Gérard de Nerval, Sylvie, qui est un morceau de virtuosité de ce point de vue, autant qu’à Marcel Proust dans sa recherche du temps perdu. Coïncidence ou non, littérature et science historique se rencontrent, elles mettent toutes deux un narrateur à l’épreuve du temps dans sa structure non linéaire mais feuilletée (comme disent les mathématiciens). C’est bien sûr ce que la plupart des scientifiques du genre biologiste ou médecin ne comprennent pas, persuadés qu’ils sont du fait que le temps est orienté dans une seule direction et que l’après de la découverte renvoie toujours définitivement aux oubliettes les questions que l’historien se posait avant.

Adrien Proust et Alexandre Yersin

Peste, peste noire et pourquoi pas comme titre « La peste noire » ? demande le libraire. Parce que cela fonctionne comme un nom propre. Mes vieilles connaissances de philosophie du langage me renvoient vers le nom propre en tant que « désignateur rigide » comme le définissait Saül Kripke, reprenant la théorie à John Stuart Mill (le nom propre n’a pas de « sémantique » à proprement parler, il n’est pas comme une description définie telle que « l’actuel président de la République » – ce sont toujours les mêmes exemples que l’on prend – ). Car la peste, en ce temps là, on ne sait pas ce que c’est. On emploie le premier mot venu, qui était déjà en usage pour signifier l’horreur au 1er siècle de notre ère : « Pestis était un mot ancien, qui ne désignait rien d’autre que cela : une mort atroce et la peur qu’elle inspire ». « Le suc des mandragores est un poison, une peste » écrit Pline. Et Tite-Live : « Et les morts faisaient périr les malades, les malades les gens bien portants, par la peur d’une part, par la putréfaction et l’odeur pestilentielle de leurs corps d’autre part ». Alors il faudra une enquête serrée pour donner un vrai nom à la peste, enquête que nous suivons sous la plume de Patrick Boucheron comme une enquête policière sous celle de Conan Doyle (ou de maints auteurs beaucoup plus récents, allez, Olivier Norek par exemple), avec des héros qui se passent le relai. Je parlais incidemment de Proust, Marcel, tout à l’heure, mais je n’étais pas tombé loin puisque c’est son père, Adrien, qui, le premier, fait le rapprochement avec les rats. Il était professeur d’hygiène à la Faculté de Médecine de Paris. Il prend au sérieux l’observation faite en Chine (où la peste sévissait depuis 1860) selon laquelle l’apparition de l’épidémie était précédée par la mort des rats. Les Chinois y voyaient « un mauvais présage ». Sans plus. Mais lui, il compte. Et aussi il observe soigneusement les récits et les témoignages, y compris les tableaux, comme La Peste d’Ashdod, de Nicolas Poussin : ce tableau représente le moment où les Philistins, ayant transporté l’Arche d’Israël dans le temple de Dagon, à Ashdod, découvrent la statue de leur dieu brisée et se découvrent eux-mêmes malades de la peste. En dessous d’une main coupée, il y a un rat, et Poussin a lu dans le récit biblique que la dévastation de la ville s’était accompagnée d’une invasion de ces rongeurs. Alors, Adrien Proust, qui est un fin connaisseur et qui est sensible à l’art s’arrête sur ce rat. Il « flaire le rat » selon l’expression d’Ivan Illitch.

La peste d’Ashdod, de Nicolas Poussin (détail)

Pendant le même temps, Alexandre Yersin, né en Suisse, élève de Pasteur et de Robert Koch, voyage en Asie, et notamment à Hong Kong, en 1894, où sévit la peste bubonique. Il s’intéresse aux bubons en tant que réservoirs potentiels de bacilles, il incise, observe au microscope et constate : « la pulpe des bubons est remplie d’une véritable purée d’un bacille court, trapu, à bouts arrondis et ne se teignant pas par la méthode de Gram ». C’est donc un coccobacille à Gram négatif de la famille des entérobactéries. Ça y est, la peste est identifiée par un bacille, qui deviendra bien sûr Yersinia pestis (en dépit d’une péripétie qui oppose Yersin à un bactériologue japonais qui fait la découverte presque en même temps). Ensuite, c’est à Karachi que Simond, en 1898, remarque chez certains malades des cloques évoquant la piqûre d’un insecte. Le triangle est désormais établi : le rat, la puce du rat, l’homme. Mais il manque encore un « personnage » qui va surgir un peu plus tard, lorsqu’on se posera la question de l’origine et qu’on tracera de grandes routes qui parcourent l’Asie centrale depuis le Kighizistan jusqu’à nos ports (Marseille, Gênes…) et, dit Boucheron quand il intervient à Grenoble pour présenter son livre, vous allez regarder ces animaux avec beaucoup moins de sympathie quand vous les rencontrerez par hasard au cours de vos randonnées alpines : la marmotte. Qui l’eût cru ? Qui eût cru que croisant madame à l’angle d’un chalet suisse au fond d’une vallée valaisanne et étant prêt à l’accueillir en ce chalet pour même s’il le faut lui faire un lit douillet entre les outils de jardin, les parasols stockés et les vieux bâtons de ski, je croisais en fait un réservoir de mort qui, fort heureusement, n’avait pas encore explosé ? Or, on sait désormais que sur les montagnes du Tian Chan (montagnes du ciel, en chinois), avant 1330 environ, vivait déjà le bacille, probablement depuis longtemps, dans l’organisme de l’espèce marmotta et que peut-être il a suffi que les Tartares en fassent une consommation sous forme de… steak tartare pour qu’ils deviennent contaminés et refilent leur maladie via les puces aux peuples qu’ils rencontrèrent au cours de leurs déplacements commerciaux le long des Routes de la Soie, jusqu’à, en particulier le lieu de Caffa sur la péninsule de Crimée. Et, ce qui n’est guère rassurant, c’est que nos propres marmottes alpines sont tout autant infectées que celles du Tian Chan. Alors, de grâce, ne les mangez pas toutes crues ! Et puis, voilà un rude coup porté à cet imaginaire social qui voudrait que nécessairement, les pandémies nous viennent de l’extrême-orient, puisque le foyer aurait très bien pu être… dans nos Alpes.

Mais avant toutes ces découvertes, avant que l’on ait donné à la peste son nom, ayant identifié son bacille, pouvait-on dire que sous Justinien comme en 1348, sous le pape Clément VI, des millions de gens étaient bel et bien morts de la peste ? La question sonne curieusement. Bien sûr, on le sait maintenant, ils sont morts de la peste. Mais justement : on le sait maintenant. Mais le savaient-ils eux ? Eh bien non. Bien sûr. Je suis reconnaissant à Boucheron de faire renaître ce vieux débat, qui a fait couler beaucoup d’encre dans la sphère épistémologique et qui semble être devenu aigu après la publication d’un article bizarre de Bruno Latour en 1976, dans Paris-Match (ce n’était donc pas un article à vocation scientifique, mais juste un truc pour exciter un peu le public sur des questions que l’on ne se pose généralement pas). C’était, à l’époque, au sujet de la tuberculose. La momie de Ramsès II venait d’être accueillie à l’aéroport du Bourget, reçue en grande pompe par les représentants du gouvernement, dont madame Alice Saunier-Seïté, ministre de l’enseignement supérieur de sinistre mémoire, le magazine titrait : Ramsès II à la conquête de Paris. Le pharaon était là pour se faire diagnostiquer. De quoi était-il mort ? Après auscultation on avait trouvé trace du bacille de Koch dans ses poumons. Donc, ça y était : Ramsès était mort de la tuberculose. Sauf que Latour, lui, fit son malin : comment peut-on mourir de ce qu’on ne connaît pas, c’est-à-dire d’une maladie qui ne sera découverte que deux millénaires plus tard ? Question d’apparence spécieuse. Pour la comprendre, il faut que l’on se mette dans l’idée que sitôt nous faisons œuvre d’historien, nous prétendons nous mettre à la place des gens dont on fait l’histoire. L’histoire comme le récit littéraire fait place à une multitude de points de vue, ou, dirait-on plus savamment, de points d’énonciation. Si on adopte la position d’énonciation de 1348, on ne peut pas prétendre posséder un savoir qui date de 1894, on doit travailler avec les ressources à disposition en 1348. Bien sûr, nous sommes en 2026, et bien sûr, nous avons aussi une position d’énonciation actuelle qui embrasse à la fois 1348 et 1894, et de cette position nous pouvons dire : ils sont morts de la peste, comme Ramsès II est mort de la tuberculose. Mais, encore une fois, le travail d’historien consiste à jongler entre toutes ces positions. Et ce qu’il est raisonnable de dire c’est : Ramsès II est mort de ce que nous identifions aujourd’hui comme étant la tuberculose. Et même plus précisément encore : depuis 1976, nous pouvons dire qu’en 1213 avant notre ère, Ramsès II est mort d’une cause inconnue et de la tuberculose. Quelle est l’utilité d’une telle formulation ?, demande Boucheron, elle offre, répond-il, à l’histoire la possibilité de produire des expériences de pensée. C’est en ce point que s’articulent expérience du temps historique et expérience de la maladie.

Oui, encore une fois : le travail de l’historien est de nous faire ressentir la complexité et l’épaisseur du temps en mettant en dialogue les époques, en nous montrant ce que nous ignorons, certes, mais aussi ce que nous savons et en quoi ce que nous savons a tendance à nous faire oublier qu’en d’autres temps nous ne savions pas et que pourtant nous vivions (et mourions) quand même.

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