Ô saisons, ô chateaux

La poésie a ceci de particulier qu’elle est le seul langage qui permette d’inscrire en lui, en premier lieu la vie dans ce qu’elle semble avoir de plus inexprimable, et donc la mort, et en second lieu l’impression fugace laissée par le cours du temps qui s’exprime souvent en termes de saisons (ce n’est pas un hasard si un livre très poétique de Charles Juliet s’intitule « Dans la lumière des saisons », ni si des recueils de poèmes de Jaccottet se nomment : « A la lumière d’hiver » ou « La semaison »). J’ai été frappé ces temps-ci par la découverte concomitante d’un ensemble de textes signé Frédéric Boyer : « peut-être pas immortelle » et d’un autre ensemble de textes émanant, celui-ci, de Laurence Nobécourt sous le titre « Vivant Jardin ». J’ai lu aussi « La Présence pure » de Christian Bobin et « Dans la lumière des saisons » de Charles Juliet. Parlons d’abord de Frédéric Boyer (auquel je consacrai il y a peu un billet après ma lecture de son « là où le cœur attend »). On le sait – ou on ne le sait pas : sa compagne, Anne Dufourmantelle, psychanalyste et écrivaine, est morte noyée il y a quelques mois (en tentant de sauver un enfant). Ce qu’il devait à Anne, il l’exprimait déjà dans son ouvrage précédent : elle lui avait ouvert la porte de la guérison après une dépression très intense. Et puis voilà que c’est elle qui disparaît. Comment dire cette perte, la séparation ? On penserait naïvement que c’est impossible. Or, Frédéric Boyer le fait dans ces trois petits textes que sont : « peut-être pas immortelle », « une lettre » et « les vies ». N’ayant jamais vécu une telle douleur, il m’est difficile de comprendre comment, d’abord on y survit, et comment, ensuite, on parvient à l’écrire à la transmuer en mots. Je crois que ce qui caractérise un tel texte c’est qu’il n’y a pas ou plus de syntaxe. Car la syntaxe est le régime de normalité dans la vie de tous les jours de la langue. Cela nous rappelle Celan qui, pour écrire la honte d’Auschwitz, transgresse les règles de la langue, comme s’il fallait pour cela créer un nouvel allemand que personne, jusque là, et donc sûrement pas les bourreaux, n’avait pratiqué. Il n’y a pas de bourreaux bien sûr dans le cas de Boyer, ou alors il n’y a de bourreaux que métaphysiques. Cela donne :

je ne sais rien de cette aventure-là

moi survivant devenu
dans combat perdu

toi blottie dans cet immense destin-là

notre devenue
d’un coup ma

vie

seule déracinée

Il faut aussi que les mots s’alignent avec les cris, les plaintes, les rythmes rauques du souffle qui n’en peut plus, ni de pleurer ni de maudire.

je te vois minuscule
qui réapparais
dans un bref essaim de larmes
non ce n’est pas vrai
non ce n’est pas vrai
non ce n’est pas vrai

choses sans nom

peut-être jamais plus n’auront

de choses à elles

que non non

non sommeil non silence

**

ne plus être toi ne plus ne pas pouvoir toi
ne pas te toucher ne plus te parler ne plus
rien ne pas t’attendre ne plus rien ne pas tu
es toujours là sans baiser donné

Frédéric Boyer – crédit éditions POL

***

Le livre de Laurence Nobécourt est loin en apparence de cette ode funèbre. Mais un appel à la vie n’est jamais très loin de la mort. Idée que tout autour de nous, est, si nous savons le voir, un Vivant Jardin. L’architecture du premier texte (divisé en chapitres) est assez étrange (alors que le second lui, est la version imprimée du « poème perdu » que nous avions entendu déjà à la Maison de la Poésie à Paris et en la salle de mairie du Poët, en Drôme Provençale (deux extrêmes, on avouera… la plus grande ville de France et l’un de ses peut-être plus petits villages…)). Trois personnages à cet appel : la narratrice, Yazuki et Aru. Yazuki est cet auteur japonais fictif que jadis elle imagina… jusqu’à aller chercher sa trace (et la trouver) au Japon – récit raconté dans « La Vie spirituelle », avant dernier opus de l’oeuvre laurencienne. Aru est nouveau : c’est l’amant, sans doute venu lui aussi d’un orient lointain, qu’on imagine indien. Laurence (ou Laura, dans le texte) explique qu’il y a deux façons de faire l’amour. Elles sont incarnées par les deux personnages : Yazuki dit qu’une voie possible est par l’écrit, et Aru – plus classiquement ! – que l’autre voie est le sexe. Finalement, le sexe s’empare de l’écriture. Le rapport aux mots est entièrement charnel. On griffe la page comme on se scarifie (cela rappelle certains travaux, notamment ceux de la linguiste Marie-Anne Paveau sur le tatouage et le rapport à l’écriture) mais cela était surtout bon pour des ouvrages antérieurs de L.N. comme « L’usure des jours ». Dans celui-ci, la souffrance semble s’envoler, il ne reste que la jouissance pure : Laurence s’est réconciliée avec elle-même (elle avait déjà commencé de le faire dans « Lorette », le livre où elle raconte comment elle retrouve son vrai prénom, qu’elle avait remplacé par un faux comme si l’on pouvait décider soi-même ce que l’on est vraiment, c’est-à-dire aussi la manière dont on nous nomme). Laura est un être à la fois mythique et mystique. Mythique elle est car de fiction, comme elle l’avoue elle-même : elle a cette propriété que seuls ceux-ci peuvent avoir, de connaître la date de sa mort (« c’est grâce à cette révélation qu’elle a réussi à faire bifurquer la trajectoire tragique de son existence où s’était inscrit, comme une issue inéluctable, le suicide ») et mystique parce que, pour elle, il ne saurait y avoir d’intermédiaire entre elle et ce qu’il y a à connaître (la connaissance n’est pas le savoir, par exemple) : « devenir qui l’on est c’est détruire absolument tout ce que l’on croit être ».

Tout n’est pas parfait dans ce livre : on y trouve des passages à mes yeux inutiles (phases de dialogue banal entre l’homme et la femme, à propos d’un tiramisu au citron vert), quelques afféteries (abus du « quantique »), mais si dans un livre, on peut extraire quelques authentiques diamants, c’est déjà immense et on doit s’en réjouir. Elle écrit par exemple :

La poésie est une condensation de la langue, de même que le langage est une condensation du temps.

ou bien

Vieillir conduit à la mort.
Mûrir à l’éternité.
Je ne cesse de retenir la leçon.

La connaissance est ma passion et ma tâche.
Je méprise le savoir. Et j’ai tort de le mépriser ainsi. C’est l’endroit où je ne suis pas encore assez humble.

ou bien encore :

Yazuki me dit : Ce qu’on appelle la réalité est la masse des phénomènes les plus célèbres sur la plus longue durée. Il en existe bien d’autres, mais parce qu’ils n’ont pas été expérimentés par le plus grand nombre, ils ne sont pas admis comme faisant partie de la réalité. Ils sont la réalité des avenirs

(Un célèbre savant atomiste du XX-ème siècle disait que le concret n’était jamais que de l’abstrait auquel on s’était habitué).

Où se rencontrent ces deux ensembles de textes, a priori très différents dans leur structure autant que dans leur écriture (les textes de Laurence étant beaucoup plus proches de la syntaxe classique que ceux de Frédéric Boyer) ? si ce n’est dans cette foi en l’écriture qui fait que s’incarne dans et par le verbe ce qui est d’emblée inexprimable et trouve pourtant, miraculeusement, une porte de sortie, sortie de l’Etre, mais pour mieux y revenir.

A la fin, j’ai envie de faire appel à la parole de Charles Juliet, plus apaisée en apparence, mais qui est sur la même crête.

L’après-midi commence, et j’aime tout particulièrement un tel moment : une longue plage de temps libre en avant de moi, et cette émotion naissante, frangée de fine angoisse, à savoir imminente l’immersion dans ce silence où, recueilli, voué à la lenteur, je vais attendre que monte le murmure. Mouvements d’approche et de repli. Emotion qui croît, puis meurt, puis naît à nouveau. Insensiblement, la chaleur interne s’élève de quelques degrés. Quels mots vont soudain surgir qui rétabliront l’accord, m’ouvriront à ce que je suis, feront de cette région et de celui qui la parcourt, ce noyau de vie dilaté par la joie grave de la présence à soi-même ?

(Dans la lumière des saisons, P.O.L, 1991, p. 53).

Rencontre entre Laurence Nobécourt et Charles Juliet le 7/04/2018 en Drôme provençale

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Lectures japonaises

« Je flâne dans le bosquet de bambous.
C’est le début de mars. A l’ombre, il reste encore de la neige ici et là ».

Petasites japonicus

Ainsi débute le court et simple roman intitulé « Fuki-no-tô » d’Aki Shimazaki, une auteure que je ne connaissais pas jusqu’ici. Court roman ou longue nouvelle ? Qu’importe. Aki Shimazaki dresse dans ce récit le portrait d’une femme, Atsuko, qui a hérité d’une ferme, baptisée « tomo » en hommage à son père Tomohito, et se livre à divers travaux de culture. Elle est mariée avec Mitsuo, un homme dont elle a eu deux enfants, qui travaillait au début pour une revue avant de décider de fonder la sienne, Azami, qu’il a installée dans la petite ville tout près de la ferme de son épouse. Azami est le nom de la fleur du chardon, fuki-no-tô désigne la tige florale du pétasite. (Le pétasite du Japon (Petasites japonicus), en japonais : 菜蕗, également appelé fuki (フキ), est une plante herbacée vivace constituant une espèce du genre Petasites, famille des Asteraceae, Cette plante est native de l’Asie de l’est et cultivée au Japon principalement dans la préfecture d’Aichi, nous dit-on sur le web). Le bosquet de bambous reviendra souvent au cours du récit comme un symbole de notre vie sans cesse à entretenir : il nécessite des travaux coûteux (retirer les vieilles pousses pour laisser la place aux nouvelles). Tout va pour le mieux donc, et a priori rien ne devrait venir perturber le rythme des saisons ni la relation homme – femme. Les fuki-no-tô fleurissent au printemps. Monsieur R., restaurateur local vient les chercher chaque matin pour fleurir sa salle. Ce restaurant réunit souvent la famille, y compris la mère d‘ Atsuko qui implore sa fille d’être plus « féminine », plus aguicheuse afin que son mari n’ait pas la tentation d’aller courir ailleurs, comme il l’a déjà fait une fois, avec la belle et sensuelle Madame T. Mais nous dit Atsuko, c’était l’époque où ils était « sexless »… Nouveau mot pour moi, éveillant ma curiosité. Ainsi être « sexless » est une catégorie au Japon (peut-être dans le monde anglo-saxon si l’on en croit la formation du mot). Nous aurions du mal à le traduire en français (un couple sans sexe???). Nous pouvons croire en tout cas que Atsuko et Mitsuo ne le sont plus puisque cela va mieux entre eux (Madame T. s’est effacée). Cela jusqu’à ce que la fermière exprime le souhait d’embaucher une aide, notamment pour faire les papiers, la comptabilité… Fukiko sera recrutée, qui n’est pas n’importe qui : elles se sont connues au lycée. D’où découlera une délicate histoire d’amour, qui s’épanouit dans l’île de Sado en raison d’un aimable concours de circonstances : les deux époux devaient s’y rendre en voyage d’agrément mais le mari dut y renoncer. Quoi donc de mieux que de le remplacer par sa meilleure amie ?

Aki Shimazaki est une auteure japonaise qui vit depuis longtemps à Montréal, elle écrit en français. Pas de traducteur donc pour cette nouvelle japonaise qui miroite à la lecture comme un plan d’eau calme qu’à peine une brise légère vient parsemer de rides.

Osamu Dazai

Il en va autrement d’Osamu Dazai, mort depuis longtemps, lui, et profondément ancré dans son Japon natal, écrivain que l’on dépeint comme dépravé, auteur de plusieurs tentatives de suicide avant, finalement, de parvenir à son but en une nuit de juin 1948.

J’ai lu « Soleil couchant » sous la recommandation de la grande traductrice du japonais vers le français qu’est Corinne Atlan (traductrice entre autres de Murakami). Je suis troublé, et pas déçu. C’est très fort, pour un écrivain masculin, de se mettre dans la peau d’une jeune femme. Seul peut-être Tchékhov y était arrivé auparavant. Et il y a justement beaucoup de Tchékhov dans ce livre-ci.

Kazuko, l’héroïne, est d’abord dépeinte comme une jeune fille docile et dévouée, tant à sa mère qu’à son frère Naoji – parti au front et dont on est longtemps resté sans nouvelles, à le croire disparu, puis qui a refait surface, mais abîmé par l’alcool et la drogue. Ils forment une famille issue de la noblesse en un temps, l’immédiat après-guerre, où l’empire titube et la noblesse doit faire profil bas. Il leur reste une maison à Izu achetée l’année de la capitulation en remplacement d’une belle résidence tokyoïte, et un champ de trois cents mètres carrés environ, mais leurs ressources diminuent sans cesse. Ce sont des aristocrates en perdition, regardés de travers par le voisinage. Kazuko est une « incendiaire » : elle a mal éteint les cendres de son feu qui a attaqué le tas de bûches dont on se sert pour chauffer la salle de bain. Heureusement, par indulgence, l’agent de police ne fait pas de rapport. On sent Kazuko apeurée, seule, désespérée. Elle a déjà été mariée, mais cela s’est terminé en divorce, en grande partie à cause du frère qu’elle a dû renflouer en cachette avec l’argent du mari. Ce frère, Naoji, s’est entiché d’un homme dépravé : un écrivain en qui on peut, semble-t-il, reconnaître Dazaï lui-même, qu’un jour Kazuko va rencontrer pour le convaincre de raisonner Naoji. Las, au lieu de cela, c’est elle-même qui s’en entiche.

Nous retrouvons la figure mythique de l’écrivain, de l’acteur, ou plus généralement de l’artiste si souvent présente dans une littérature qui dépeint la décadence des classes aisées, que celles-ci soient russes ou japonaises. Tchékhov est là, bien sûr, même si la jeune femme se défend bien de toute ressemblance avec la Mouette ou quelque autre héroïne de la Cerisaie. Mais comment la croire ?

Dans cette perdition qui affecte une famille, mais aussi un peuple, à quoi peut-on se raccrocher ? Qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ? Ce cœur pur qu’est Kazuko ne voit que deux choses : l’Amour et la Révolution. Elle lit Lénine et Rosa Luxembourg, elle croit aux idées socialistes comme à une bouffée d’oxygène qui emplirait son cœur au moment même où la mère, elle, en manque cruellement puisqu’elle se meurt de la tuberculose.

Après le décès de la mère, la jeune femme court sa chance, erre dans la banlieue de Tokyô pour trouver l’écrivain M. Uehara, de bar en bar, dans les quartiers sombres. Elle le trouve, passe une nuit avec lui, connaît un matin qui se terminera de la manière la plus terrible (et la prose de Dazaï, magnifique, resplendit ici particulièrement) :

M. Uehara, sans ouvrir les yeux, m’a entourée de ses bras :
– je me sentais si peu de chose ! Un fils de paysan !
Désormais, je ne pourrai plus me séparer de lui.
– Maintenant, je suis heureuse. Les quatre murs auront beau faire entendre leurs cris désolés, le sentiment que j’ai de mon bonheur est à son point de saturation. Le bonheur va me faire éternuer !
M. Uehara a laissé échapper un petit rire.
– Mais il est bien tard, a-t-il dit. Voici le crépuscule !
– C’est le matin !
Mon frère Naoji, ce matin-là, s’était suicidé .

Le roman se termine par les états d’âme d‘une Kazuko qui, malgré tout, renaît à la vie :

Tout en ce monde : guerre, paix, échanges commerciaux, syndicalisme, politique, tout a une raison d’être ; et je commence à comprendre ce qu’est cette raison d’être. Elle vous échappe sans doute : et c’est pourquoi vous êtes voué à un malheur éternel. La raison d’être de tout, je vais vous la dire : c’est que les femmes puissent mettre au monde des enfants sains et beaux.

Ce beau roman nous emporte au sein d’une société que nous connaissons mal, où il apparaît plus de fascination pour l’Occident que ce que nous pourrions croire, où non seulement les idéaux révolutionnaires mais aussi l’espérance chrétienne sont présents (Ne prenez dans votre ceinture ni or ni argent. Ne prenez pas de sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni de chaussures, ni de canne. Voyez ! Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc rusés comme les serpents et purs comme les colombes, est-il cité d’après les Evangiles).

Ce livre d’Osamu Dazaï (auteur aussi de La déchéance d’un homme) nous permet de regarder la littérature japonaise comme un lieu de réflexion profonde sur le sens qu’il y a à continuer de vivre ou sur ce que le traducteur Didier Chiche nomme, reprenant la formule à Balzac : « ce parti d’opposition qu’on appelle la Vie ». On a pu parler d’ingénuité voire de naïveté pour le personnage central, mais ne sont-ce pas de tels personnages qui nous fascinent tout au long de l’histoire de la littérature comme modèles d’échappatoire aux divers maux qui ont affecté les siècles passés ou affectent notre présent ? On songera un peu au prince Mychkine, l’Idiot de Dostoïevski. Les œuvres qui les mettent en scène continuent à nous guider longtemps après qu’ils aient disparu.

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Poésie chinoise : de l’alternance du plein et du vide

Cela fait plus de deux ans maintenant que j’apprends – laborieusement – le chinois mandarin et c’est, chaque mardi matin, avec un pas léger et un cœur primesautier que je franchis le seuil de l’élégant « salon de culture asiatique » (Elegasia) dirigé par Fan Ping qui, depuis ce temps, est devenue presque une amie. Mais c’est seulement depuis quelques séances que s’ouvre à moi, grâce à elle, l’univers mystérieux et envoûtant de la poésie chinoise, celle, notamment, de la période Tang (618 – 907) … Elle a bien voulu une première fois m’initier à la poésie de Li Po grâce à ces deux vers :

举 杯 邀 明 月
jǔ bēi yāo míng yuè
对 影 成 三 人
duì yǐng chéng sān rén

Fan Ping

Elle m’a d’abord expliqué le sens du caractère , qui contient, à gauche le radical zou (pour aller (vers un endroit)), au centre et de haut en bas : (la couleur blanche) et (un endroit), puis à droite , associé à la langue écrite, ce qu’on peut interpréter comme « quelques passages écrits pour dire à quelqu’un d’aller en certain endroit » (!), autrement dit typiquement… un carton d’invitation ! 明 月, c’est la lune brillante, c’est montrer et un verre, d’où une interprétation possible du premier vers comme : « je lève mon verre en invitation à la lune brillante ». Pour le deuxième vers, je connaissais , que l’on retrouve dans 电 影 qui signifie « cinéma », mais c’est parce que , c’est le noir, le sombre, c’est l’exactitude, le devenir et 三 人 évidemment, c’est « trois personnes ». D’où : avec l’ombre, nous devenons exactement trois… Traduit librement, ce poème donnerait en français :

je lève mon verre à la Lune
et avec mon ombre, nous nous retrouvons trois.

Magique, non ?

François Cheng

Dans la petite mais belle anthologie des poèmes des Tang dressée par François Cheng, on retrouve ces deux vers, insérés dans un poème plus vaste. Au « mot à mot », Cheng traduit :

Lever coupe / inviter claire lune
face à ombre / former trois personnes

ce qui donne en traduction libre fluidifiée :

Levant ma coupe, je salue la lune
avec mon ombre, nous sommes trois.

Je donne ici la suite du poème, traduite par François Cheng :

la lune pourtant ne sait point boire
c’est en vain que l’ombre me suit
Honorons cependant ombre et lune :
La joie ne dure qu’un printemps !
Je change et la lune musarde
Je danse et mon ombre s’ébat
Eveillés, nous jouissons l’un de l’autre
Et ivres, chacun va son chemin…
Retrouvailles sur la Voie lactée :
A jamais, randonnée sans attaches !

Ce qui est, encore une fois, traduction bien libre, puisque le dernier vers s’écrit :

se promettre / lointain nuage-fleuve !

Autre poème étudié avec Fan Ping, d’un certain 周 贺 (Zhōu Hè) cette fois, qui aurait vécu à la fin de la période Tang mais dont je n’ai trouvé la trace ni dans l’anthologie de Cheng ni sur Google :

出 关 后 寄 贾岛
chū guān hòu jì jiǎdǎo
故 国 知 何 处,西 风已 度 关 。
gù guó zhī héchù, xī fēng yǐ dù guān
归 人 值 洛 叶,远 路 入 寒 山 。
guī rén zhí luò yè, yuǎn lù rù hán shān
多 难 喜 相 识,久 贫 宁 自 闲 。
duō nàn xǐ xiāng shí, jiǔ pín níng zì xián
唯 将 往 来 信,遥 慰 别 离 颜 。
wéi jiāng wǎng lái xìn, yáo wèi bié lí yán

que j’ai commencé à traduire par :

Sortie après douane Jia Dao (??)
Je ne sais plus où est mon ancien pays / le vent d’ouest passé la douane
les feuilles tombées / route longue vers montagnes froides
très difficile trouver nouveaux amis / lontemps pauvre travailleur seul
seules les lettres unissent / loin du pays ancien

(Fan Ping dit que le dernier vers est très célèbre en Chine et que beaucoup de lettres de regrets et de nostalgie se terminent par les caractères qui le forment).

Le premier étonnement que nous avons lorsque nous lisons ces poèmes tient à l’absence en eux des mots souvent dits « vides » (alors qu’ils ne le sont pas tant que cela en réalité) qui dans toutes les langues indiquent des relations. Dans cette catégorie entrent les pronoms personnels, qui bien sûr existent en chinois, mais dont on ne trouve aucune trace dans la plupart des poèmes, dont le dernier cité. Nous comprenons juste que celui-ci est un aveu triste et nostalgique de la part d’un « je » qui s’avère parti de chez lui probablement pour trouver du travail ailleurs, puisque c’est lui qui se décrit comme « pauvre travailleur seul » alors qu’aucun « je » explicite n’apparaît. Dans cet indispensable ouvrage : « L’écriture poétique chinoise » (suivi de « Une anthologie des poèmes des Tang »), François Cheng étudie le phénomène sous sa dénomination de « Vide-Plein ». Il dit qu’une savante alternance entre mots vides et mots pleins peut procurer un rythme subtil, mais que les poètes éprouvèrent vite l’intérêt qu’il y avait à passer sous silence les vides afin d’ « introduire dans la langue une dimension en profondeur, celle justement du vrai vide » (p. 38), celui qui unit le yin au yang, autrement dit le fameux « ciment des choses », l’interstice entre elles, cet espace où se rencontrent les êtres et les mots. En note (p. 38 toujours), il ajoute quelques remarques sur la pensée grammaticale chinoise telle qu’elle s’est épanouie sous les Tang mais a continué ensuite y compris sous les Qing. A cette époque, Yuan Ren Lin étudie les mots vides et indique clairement : « Par l’économie de sa forme, la poésie est appelée à se passer des mots vides. Avec le contexte, il n’est pas nécessaire que ceux-ci y figurent réellement. Sans être présents, ils sont pourtant là. On peut les prononcer ou ne pas les prononcer, c’est cela justement qui fait le charme mystérieux d’un poème. Il en va de même pour un texte en prose très concis. Jadis, le maître Cheng (Cheng Yi, des Song) lorsqu’il récitait un poème, se contentait d’ajouter de lui-même un ou deux mots vides et tout le poème prenait vie, soudain articulé et chargé de transformations internes […] L’art des mots vides en poésie n’est pas tant dans leur emploi réel que dans leur absence, laquelle préserve tout leur pouvoir virtuel ».

Heureuse langue où l’on peut demeurer ainsi dans l’indétermination relativement à qui parle et en particulier à son genre. Dans le poème cité plus haut : homme ou femme le saura-t-on jamais, et du reste cela a-t-il une quelconque importance… Roland Barthes avait raison : la langue est fasciste – car elle oblige sans arrêt à choisir un nombre, un genre, un mode… – encore aurait-il pu dire que c’est surtout la langue française qui l’est, et on voit bien aujourd’hui les ravages que cela fait lorsque une moitié de l’humanité réclame son dû, lassée d’être assimilée à un ordre mineur. Si la langue française suivait la règle chinoise, nous ne soupçonnerions même pas l’embarras qu’il y a à accepter une règle telle que « au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin » et nous ne serions pas sans arrêt contraint à dire s’il s’agit d’il ou d’elle, au point que l’on soit contraint parfois à inventer le pronom il/elle (qui a aussi sa variante en anglais, sous la forme s/he!).

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Rencontre avec Charles Juliet

Charles Juliet pendant la rencontre

Accueilli Charles Juliet au Poët. Cela ne pouvait être que ce que cela a été : un grand moment. Recherche de Charles Juliet à la gare de Montélimar, ce vendredi à 14h47. Il descend du train avec madame, autrement dit celle qui figure dans son Journal avec les initiales ML, et qu’il appelle en effet « ML » dans la réalité. Deux vieilles personnes qui se tiennent par la main sur le quai d’une gare. Cela a quelque chose de bouleversant. Nous franchissons en voiture la distance – environ 80 kms – qui sépare la gare de Montélimar de notre village perdu. En route, nous faisons connaissance. Il me pose quelques questions sur moi, veut savoir si je suis enseignant, est un peu surpris d’apprendre que oui, en effet, je l’ai été, mais dans une discipline inattendue : les mathématiques. Nous nous arrêtons à Nyons car ils n’ont rien mangé ni bu et qu’il est bien temps de penser à se restaurer un peu. Après avoir trouvé une place de parking, nous allons nous asseoir à une terrasse de la place des Arcades. Moment inoubliable, qui n’a pas été photographié hélas. Nous trois autour de cette table sous un soleil d’avril. Ils sont visiblement heureux d’être là, ensemble. Lui revit de lointains souvenirs d’une fois où il est déjà venu ici, rendant visite à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur, qui possédait une belle maison donnant sur cette place. Celui qu’on connait surtout par ses initiales, P.O.L., qui est mort accidentellement début janvier dans l’île de Marie-Galante (« il roulait tranquillement avec sa femme sur une route et un chauffard est venu le percuter de face ») avait du autrefois vendre cette maison en raison de difficultés financières liées à quelques choix éditoriaux malheureux sur le plan commercial…

Notre-Dame de Beauvert

Vingt-cinq kilomètres encore à faire. Nous parlons un peu de littérature. Je suis heureux d’apprendre qu’il tient Frédéric Boyer en haute estime, et notamment son dernier livre, « Là où le coeur attend », dont j’ai parlé sur ce blog il y a peu. Son livre préféré de Boyer est celui qui parle de Dostoïevski : « Comprendre et compatir ». Ce titre en lui-même dit tellement, est tellement en harmonie aussi avec l’œuvre de Charles Juliet. Arrêt à la petite église romane de Notre-Dame de Beauvert, pour admirer le portail et l’intérieur de la nef…

Nous grimpons, la route se fait suite de lacets serrés, elle circule d’abord entre les vignes puis entre les champs de lavande. Une petite chapelle romane, mais privée celle-ci, s’élève solitaire au-dessus d’un de ces champs, avant que la route ne longe un ravin profond et que nous ne voyions sur notre gauche apparaître les maisons et le clocher du village.

Chez nous, il n’y a encore personne. Albert arrive sur ces entrefaits, venu de Clermont-Ferrand, et nous faisons ensemble le tour du village. Charles Juliet est immédiatement intéressé par la qualité de clermontois de notre ami, puisqu’ils peuvent ainsi parler rugby. On sait que le rugby a joué un grand rôle dans la formation de l’écrivain. C’est parce qu’il avait pu intégrer l’équipe de son école des enfants de troupe, côtoyant ainsi quelques « anciens », qu’il avait pu échapper aux épreuves les plus humiliantes que ceux-ci infligeaient aux bizuths. Comme par exemple d’obliger les plus jeunes à monter à genoux des escaliers dont les angles des marches étaient nantis de lames métalliques extrêmement coupantes.

Samuel Beckett

Nous commençons à faire chauffer les casseroles quand C. arrive, venue de son côté (col de la Croix-Haute etc.) avec un chargement de victuailles. D’autres amis arrivent aussi. Charles nous tient toute la soirée avec de nombreux souvenirs, que l’on a souvent déjà rencontrés à la lecture du Journal. Nous parlons un peu de l’adaptation au cinéma de son livre « L’année de l’éveil », qu’il ne trouve pas très bonne. Au départ, c’est Alain Corneau qui avait été pressenti pour réaliser le film, puis pour d’obscures raisons, ce fut un autre réalisateur qui fut choisi et qui, hélas, fit appel à toute sa famille pour aider à l’adaptation mais… pas à Charles Juliet lui-même ! Il en résulte un film qui sonne faux sur bien des aspects. Nous parlons aussi d’Albert Camus dont Charles nous enjoint de lire, si nous ne l’avons déjà fait, « Le premier homme », et de Samuel Beckett qu’il rencontra à plusieurs reprises grâce à l’entremise de Bram Van Velde, dont on lui avait dit qu’il était redoutable d’avoir à s’entretenir avec lui puisque il avait été capable, la fois précédente, avec un autre interrogateur, de rester muet pendant deux heures… Samuel Beckett souffrait beaucoup, avait des crises d’angoisse pendant lesquelles seule la présence de son frère l’apaisait. Charles Juliet attribue cela à une mère qui avait eu un comportement constant de « double bind ». Il nous avoue que c’est lui qui, au bout d’un certain temps, a renoncé à aller voir Beckett, tant il le trouvait « mortifère ».

La peinture et la sculpture tiennent une grande place dans la vie de Juliet. Nous en parlons beaucoup. Le premier artiste plasticien à l’avoir initié fut Maxime Descombin, un sculpteur qui me semble oublié mais à qui on doit une gigantesque (et magnifique) sculpture qui trône aujourd’hui au milieu du parc Paul Mistral, à Grenoble (reste d’un symposium qui eut lieu de manière quasi concommittente aux J.O. de 68). Descombin avait une conception de l’art généreuse mais erronée selon Charles Juliet : voulant que tout le monde puisse profiter de l’art et se procurer des œuvres à des prix modestes, il avait entrepris de faire produire celles-ci à de nombreux exemplaires, il en restait alors des produits quasi industriels, qui n’avaient plus la caractéristique essentielle de l’œuvre d’art qui est d’être une production directe à partir de la main et de l’élan spirituel de l’artiste. L’art, me dit Charles Juliet, doit être sans intention. Il doit provenir uniquement de l’être profond de l’artiste. Nous parlons, bien sûr, de Bram Van Velde (et accessoirement de son frère Geer, que Charles apprécie beaucoup moins), mais aussi de Soulages et d’Estève, rencontrés au cours de la réalisation d’émissions sur France-Culture.

Estève

Descombin

Le lendemain, nous commençons la journée, le matin, par une visite à Maud Leroy, notre jeune amie éditrice (« Les éditions des Lisières ») qui expose ses travaux à Nyons, dans le cadre d’une « journée européenne des métiers d’art ». A notre arrivée, Maud est très émue. Elle ne s’attendait pas à voir arriver sur son stand un écrivain de la taille de Charles Juliet. Elle nous montre les différentes étapes de la réalisation d’un livre aujourd’hui, ainsi que la manière dont elle réalise elle-même les couvertures. Elle offre à Charles et à ML un exemplaire de « Gardienne de troupeaux », le premier livre qu’elle a édité, ensemble de poèmes illustrés (aquarelles et linogravures) écrits par Laetitia Gaudefroy-Collombat et datant de l’époque où celle-ci gardait des chèvres sur le plateau.

Après repas et sieste, la rencontre publique a lieu.

De nombreuses personnes affluent (la salle contiendra jusqu’à quarante-cinq personnes). Nos amis de Beauvoisin sont là, ainsi que Serge Pauthe, du Buis. Laurence Nobécourt arrive avec son jeune fils depuis Dieulefit. Des gens sont venus de hameaux perdus des Hautes-Alpes par des routes sinueuses (au moins une heure et demie de trajet). D’autres sont venus de Rosans, village également des Hautes-Alpes qui se trouve à une trentaine de kilomètres, mais de l’autre côté du col de Soubeyrand. Malheureusement peu de gens du village lui-même à part l’apiculteur ami, la voisine, l’ancien maire et un personnage quelque peu excentrique qui aime poser des questions que l’on ne comprend pas toujours… Dommage que nos institutrices n’aient pas été disponibles, elles auraient pu transmettre à leurs élèves une connaissance de ce qu’est un écrivain.

Une rue du village

Après une courte présentation que je fais de lui, Charles Juliet parle et répond patiemment aux questions qui lui sont posées pendant une heure trente. L’auditoire boit ses paroles tellement elles sont fortes et émouvantes. Il commence bien sûr par rappeler les conditions très dures de son enfance passée dans l’Ain (dans le petit village de Jujurieux), les longues périodes d’été où il devait garder les vaches toute la journée (sans un livre, sans autre chose à faire que veiller sur le troupeau), sa découverte tardive de l’existence de sa vraie mère (biologique) dont il fut séparé à l’âge d’un mois et dont il apprend qu’elle est morte en hôpital psychiatrique au cours de l’année 1942 (les autorités de Vichy ayant décidé de laisser mourir de faim les gens étiquetés comme « malades mentaux »). Ceci est raconté dans « Lambeaux ». Il raconte aussi ce qu’il nomme sa chance : que la famille ait eu à héberger un lieutenant-colonel qui leur apprit l’existence de l’école des enfants de troupe, son acceptation au sein de celle-ci, pour les dures années que l’on sait (qui sont, elles, racontées dans « L’année de l’éveil ») jusqu’à son orientation vers l’école de santé militaire, puis là, son choix d’interrompre ses études de santé pour se lancer dans sa vocation d’écrire.

Charles Juliet a une haute idée de l’écriture. Il s’entend parfaitement en cela avec Laurence Nobécourt (magnifique rencontre entre ces deux écrivains) qui lui pose la question de la différence entre « ceux qui publient mais ne sont pas écrivains » et « les vrais écrivains ». Nous sommes tous amoureux de « la littérature »… « Littérature », ce beau mot… mais nous ne saurions oublier qu’il en existe aussi un sens dévalué, auquel fait référence Verlaine quand il dit « … et tout le reste est littérature ». Littérature ici au sens de discours vide, de blabla insignifiant, comme il s’en trouve abondamment sur les étals de nos libraires, productions d’académiciens qui manient la rhétorique avec habileté, ou produits quasi-industriels là encore (il existe par exemple une « littérature régionale, voire régionaliste » qui se vend beaucoup dans le coin) qui font marcher le tiroir-caisse des libraires (oui, je sais, il faut bien que l’on vive…). La vraie écriture, selon Charles Juliet, est celle qui vient d’une ardente recherche de soi-même, et qui est travail de la langue. Il nous dit qu’il est un écrivain laborieux, qu’il réécrit quatre ou cinq fois chaque page. Jusqu’à ce qu’elle soit le plus près de ce qu’il sent avoir à dire. Ceci dit, ce travail de la langue ne doit pas aboutir à un jeu, à un excès qui pourrait mener à la complaisance, à la facilité d’un style dont on s’enivre (il donne comme exemple Louis-René des Forêts) mais qui n’a plus comme soubassement l’authenticité de l’être cherchant à s’exprimer. S’il n’aime pas tellement en général les philosophes (qui, selon lui, s’abusent souvent de mots), il fait exception pour les plus grands : Kant, Spinoza et… Descartes, dont il admire les Méditations Philosophiques parce qu’elles représentent bien cet affrontement du soi avec soi qui est au coeur de son oeuvre.

Une personne de la salle rend un vibrant hommage à la présence de ML. Elle à qui, en effet, l’écrivain doit tant. Elle qui a accepté toute sa vie de le soutenir dans son élan vers l’écriture, et surtout dans les quinze premières années de recherche de soi durant lesquelles, bien souvent, Charles Juliet doutait de lui-même, de sa réelle capacité à pouvoir devenir « écrivain », et qui, à cette époque, assurait par son travail (d’enseignante auprès de jeunes enfants) les revenus nécessaires à la subsistance du couple.

Pour terminer, Charles Juliet décide de nous lire quelques poèmes extraits du recueil « Moisson », et de nous dire cette histoire, si bouleversante, de « la petite fille sur le quai de la gare de Bellegarde »…

avec le comédien Serge Pauthe

Les gens repartent, se dispersent, chacun remportant par devers soi, une part de poésie intime, l’émotion d’avoir rencontré un grand des lettres qui les a incités à aller toujours plus avant dans la connaissance de soi. Certains le connaissaient depuis longtemps (comme cette dame qui était professeure dans un lycée du Forez et qui a entretenu une longue correspondance avec lui, ayant pu ainsi, comme elle me le dit « lui dire ses peines quand elle en avait, et maintenant ses joies »), d’autres l’ont découvert et se sont rués sur les livres que nous avions apportés depuis la librairie de Nyons.

Le lendemain dimanche, après une visite à l’ancien maire, Marc B., dans cette maison où, de la salle de séjour, on embrasse en un clin d’oeil tout le Ventoux, nous aurions encore beaucoup de choses à nous dire, au cours d’un trajet en voiture depuis notre village jusqu’à Lyon – grève de la SNCF oblige…

PS : Un grand merci à :
C., Albert G., Huguette B., Pierre et Sabrina M., Eva et Olivier D. pour l’aide apportée à la réalisation de cette rencontre.

crédit photos de Charles Juliet: Sabrina Mistral

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Un voyage poétique: de Lausanne à Grignan

Rondes de nuit Beau livre sur la littérature suisse, ou plutôt suisse romande, et plus spécifiquement encore sur les poètes de Suisse romande et sur celui qui a été leur mentor, leur éditeur : un dénommé Henry-Louis Mermod. Pourquoi ce titre ? À cause de Rembrandt, bien sûr. L’auteur, Amaury Nauroy, dit qu’il se plaît à ressortir de sa poche une carte postale reproduisant le célèbre tableau du Rijksmuseum chaque fois qu’il se sent pris de doutes à propos de ce qu’il écrit (ses petites proses, dit-il) et il dit qu’il en a beaucoup. Il aime alors à s’identifier à ce personnage étonnant que tout contemplateur du tableau a noté sans jamais arriver à expliquer sa présence : la jeune fille blonde qui va à contre-courant de ce qui semble un cortège, d’une manière énigmatique. Elle semble être témoin de la procession de tous ces grands personnages et s’être trouvée là sans l’avoir voulu sans doute, un poulet mort à la ceinture, le regard un peu effrayé. L’auteur a lui aussi des personnages d’admiration, tous pris à cette période lumineuse de la littérature suisse de l’entre deux guerres, qui se poursuit aujourd’hui hors-sol, dans le si joli village de Grignan.

On peut, selon moi, parler d’un axe poétique Lausanne – Grignan. Il est parsemé de noms que connaissent tous les amateurs de poésie : Charles-Ferdinand Ramuz, Gustave Roud, Maurice Chappaz sous la férule d’un éditeur inépuisable : Henry-Louis Mermod (H.L.M), avec un descendant prestigieux irradiant depuis sa maison grignanaise : Philippe Jaccottet.

Amaury Nauroy – dont c’est le premier livre – possède un style magnifique, tout en petites touches, en traits précis et aigus. Il nous parle de tous ces gens comme s’il venait de les quitter la veille. Or, va pour Jaccottet, qu’il fréquente assidûment, mais ce n’est guère le cas pour les autres, dont beaucoup sont morts depuis longtemps. Afin de donner cette impression néanmoins, il lui a fallu faire un travail d’archiviste opiniâtre et rencontrer les descendants, enfants, petits-enfants, dîner souvent avec Catherine, la petite-fille de Mermod, chez qui il fut, dès leur première rencontre, hébergé, en cette villa Fantaisie des environs de Lausanne (« dans le haut d’Ouchy ») qui fut un haut-lieu de rencontre littéraire au temps des années trente ou quarante (Jean Rochat, compositeur suisse ami des lieux, avait dressé une « liste quasi complète des personnages ayant fréquenté la villa », on y trouve : Rilke, Eluard, Cocteau, Aragon, Camus, Carco, Paulhan, Michaux, Claudel, Ponge, Valéry et bien d’autres encore).

Mermod et Ramuz

Il s’avère que ce Mermod, né en 1891 à Sainte-Croix (canton de Vaud) avait une fortune qu’il devait, comme beaucoup de ses compatriotes « ayant du bien » à l’industrie horlogère : son père avait lancé une intéressante entreprise de boîtes à musique qui envoyait ses rouages musicaux dans le monde entier. Plus tard, le jeune Henry-Louis, devenu avocat, investit dans la production d’aluminium du côté de Martigny avant de trouver que sa vraie vocation était la littérature et de devenir celui que les médias helvétiques nomment encore « le Gaston Gallimard suisse ». Il est dépeint comme un drôle de personnage, dandy mécène au profil d’oiseau (que Picasso appelait pour cela « Pinsonnet ») que Corinna Bille, la grande poétesse, dépeignait ainsi quand elle écrivait à Chappaz (le 8 juin 1944) : « j’ai pris le thé dans un endroit où l’on vous sert les plus subtiles et savoureuses pâtisseries du monde. En face de moi est venu s’asseoir cette étrange trinité de crapule-satyre-tocson réunie en un seul homme : Mermod ». NB : je ne sais pas ce qu’est un « tocson »… ça ne doit pas être bien beau à voir…

Mermod, comme beaucoup d’éditeurs suisses, fructifia dans les années guerrières : nombre d’auteurs français qui répugnaient – comme on les comprend – à publier dans les maisons collaboratrices (on mentionne ici Bernard Grasset) se réfugiant dans le paradis helvétique. Mais une fois la Libération survenue, ceux-ci refluèrent, ce qui était bien compréhensible aussi, laissant alors les maisons d’accueil un brin exsangues… Le Gallimard suisse sut alors bien tirer son épingle du jeu, fréquentant assidûment Paris pour se mêler à tout ce qui faisait alors la gloire de la poésie française, de Ponge à Michaux et d’Eluard en Aragon, et même en Supervielle. Il eut même l’idée d’envoyer dans la capitale un représentant attitré qui n’était autre que Philippe Jaccottet. Là, ce dernier – qui connaissait Mermod depuis l’âge de seize ou dix-sept ans – fit de belles rencontres, avec tous ceux déjà cités. Le 11 avril 48, il écrivait à son directeur : « J’ai aperçu Eluard qui m’a demandé à quoi en était sa Léda : ceci parce qu’on la lui réclame de divers côtés avec insistance. C’était au vernissage du bar que Hugnet a ouvert au Catalan, dans un joli décor un peu surréaliste usé, où cinq cents personnes, créatures emplumées et caquetantes ou vieux Charlus, froissaient leurs gloires et leurs perles ».

Philippe Jaccottet – (co Le Simone)

C’est en 1953 que Jaccottet décida de s’installer avec sa femme Anne-Marie à Grignan. Je me souviens l’avoir entendu dans une interview dire que c’était en partie pour fuire une influence trop pressante de la part de tous ces poètes qu’il fréquentait alors, et notamment de Francis Ponge.

Grignan

Les autres parties du livre de Nauroy sont alors consacrés aux étoiles qui gravitèrent et gravitent encore autour de l’astre qui prit son essor en pays vaudois. Parmi ces étoiles, j’aime à reconnaître Isabelle, la libraire de Grignan à l’enseigne de « Ma main amie », à qui je rends visite chaque fois que je passe par là, mais qui, d’une fois sur l’autre ne me reconnaît pas, ce qui me vaut au début un regard plein de méfiance, pour qu’au bout d’une demi-heure, il devienne tout à coup accueillant et plein de chaleur : elle me remet, et sait que je ne suis pas là seulement en touriste, mais aussi pour lui acheter des livres dont je sais que je ne les trouverai jamais ailleurs, et aussi pour lui demander des nouvelles du maître : « comment va-t-il ? », à quoi il m’est répondu : « pas trop mal » ou bien « oh ! Pas très fort en ce moment ». C’est qu’il se fait âgé. Entre parenthèses, quel capharnaüm, cette librairie. Isabelle veille sur ce bazar avec une pipe ou bien un cigare à la bouche. Isabelle est belge des environs de Namur. Ses petits-enfants sont d’ailleurs en Belgique. Je le sais car la dernière fois que je la vis, il n’y a pas plus de dix jours, déposant chez elle une pile de prospectus (que d’aucuns nomment « flyers ») annonçant la venue en mon village de Charles Juliet, je la vis me sourire en partant avec un regard malicieux : « j’irais bien… mais j’ai mes petits enfants car c’est les vacances en Belgique ». Noter que cette fois-là, je lui pris deux volumes de Georges Haldas, un recueil d’articles de Jaccottet fraîchement republié dans la collection « Poésie » de Gallimard et un magnifique album d’aquarelles d’Anne-Marie, accompagné d’un texte du poète Alain Lévêque. Elle m’a arrondi le prix, selon son habitude, ce qui me mit tout ça à la très modeste somme de cinquante euros. Ceci pour planter le décor et situer le personnage. Amaury Nauroy parle d’elle en termes très chaleureux. Il a beau l’appeler « l’inénarrable Isabelle », on sent combien il l’aime et combien il l’admire quand elle chevauche avec beaucoup d’allant sa somptueuse deux-chevaux décapotable avec laquelle elle lui fit un jour traverser le village pour l’emmener directement à la demeure du maître, « m’initiant de la sorte, tête et bras nus, à la sauvagerie de ce paradis drômois ». Elle a grimpé l’étroite rue des Remparts avant de plonger dans une descente presque à pic jusqu’à la maison des Jaccottet. Amaury Nauroy donne l’adresse exacte : je ne me risquerai pas à le faire moi-même. Si le lecteur est assez intéressé, après tout, il n’a qu’à acheter et lire le livre. Moi, je ne vendrai pas la mêche. L’auteur va même jusqu’à dévoiler le lieu où crèche la reine des libraires et des amazones réunies, un lieu nommé Cordy, que je ne connais pas, mais qui est sans doute très accueillant puisqu’on y rencontra plein d’écrivains et de poètes, dont, justement, Charles Juliet, pris dans une drôle de situation : « dépité d’avoir découvert une crotte de chien devant sa porte de chambre ». On apprend aussi qu’Isabelle a pour livre de chevet Le maître ignorant de Jacques Rancière (dont je parlai sur ce blog il y a bien longtemps), ce qui la rend encore plus sympathique, mais n’est pas tant étonnant si l’on s’en tient aux assonances : le héros du livre de Rancière, révolutionnaire exilé en Belgique en 1818 – et qui passa son temps à tenter d’enseigner le français à de jeunes Flamands dont il ignorait la langue – ne s’appelait-il pas Jacotot ?

Ce livre fourmille donc d’anecdotes toutes plus révélatrices les unes que les autres sur l’état d’esprit de ce petit monde qui irradie la planète poésie. On y vit même littéralement les joyeuses fêtes qui se donnent dans la demeure du poète, pour des anniversaires à l’occasion desquels Jaccottet s’ingénie à trousser d’innocents quatrains pour chacun de ses hôtes. Où l’on voit que, féru d’humour, le poète n’hésite pas à commettre toutes sortes de calembours, signant par exemple : « Jaccottet de ses pompes ».

Ramuz

Pour en revenir à ses prédécesseurs, il faut toujours noter combien ces grands écrivains romands sont passionnants à lire encore aujourd’hui : Ramuz, Chessex, Roud ou Cingria. Ils ont fait de leur enracinement en pays vaudois la source d’une grande force d’expression : ils n’en ont pas tiré du pittoresque ou du descriptif, n’ont pas cherché à exalter une beauté de la nature qui parle d’elle-même et n’a nul besoin d’un orateur pour la mettre en chanson, ils sont partis de cette beauté, toute naturelle à leurs yeux, pour la transcender et fabriquer à partir d’elle une littérature universelle, une sorte d’hymne à la beauté du monde en général. C’est bien sûr le travail qu’a continué, voire amplifié, Philippe Jaccottet, en prenant appui sur une lumière dont il a souvent dit qu’elle se différenciait de celle du pays vaudois : la lumière drômoise, plutôt dorée alors que l’autre est plus blanche, virant presque toujours au soir vers un rose puis des tons de feu qui résonnent avec l’ocre des collines.

Roud

Comme je passe en ce moment de longues journées en Drôme provençale, à environ une cinquantaine de kilomètres de Grignan, je suis bien placé pour goûter cette lumière et lire, sous un soleil qui reste encore froid – surtout quand l’immutabilité apparente des choses en vient à être troublée par un mistral de tous les diables – quelques poètes suisses, dont Charles-Ferdinand Ramuz, dans l’oeuvre de qui j’extrais ce court poème qui me semble comme l’accompagnement symétrique de la fougue adolescente qui faisait l’objet de mon précédent billet – sur Mai 68 :

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire ;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Sachant qu’il fera hurler, bien sûr… car parler de paix descendant sur la Terre en ces temps si troublés… pensez donc…

Et pourtant.

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Mai lointain

Commémorations, nostalgie, analyses, fresques d’histoire, mais aussi attaques et reniements, tout ça s’accumulant en une surenchère risquant d’être pathétique. Et pourtant je ne peux pas m’empêcher d’en parler, d’ajouter mon petit grain de sel pour dire « j’y étais ». Oui, j’y étais, et qu’est-ce que j’y ai appris ? Tout. Car Mai 68 me fut, comme pour beaucoup de ma génération, le commencement d’une vie, le moment où ce qui était avant – l’enfance, l’adolescence un peu morose – disparaissait dans quelque chose d’indistinct, de confus, comme si cela n’avait pas été bien vécu, pour faire place à, enfin, une envie de vivre et de comprendre ce qu’il y avait autour de moi, bref à une soif d’autonomie.

L’enfance ? Celle de tout le monde. Des parents aimants mais se protégeant du dehors, qui sortaient de la guerre, avaient, le soir, des conversations interminables sur ce qu’ils avaient vécu de frustrations à cause d’elle, avaient peut-être cru en l’armistice de 40 comme bien des Français, avant d’être emportés par la vague gaulliste, ils aimaient De Gaulle et c’est pour cela que Mai 68 pour eux était un sacrilège, et que j’étais pour eux le premier des blasphémateurs. Ils ne m’avaient appris que ce qui était dans leur pouvoir de m’enseigner, bonnes manières, respect de l’autorité, souci de se fondre dans la masse de ceux que Brassens appelait « les gens honnêtes ». L’école, le lycée avaient un air de caserne. Heureusement, certains cours étaient passionnants : ils nous donnaient, pour ceux et celles qui désiraient les recevoir, l’amour du savoir, le goût de la littérature et surtout de la poésie, les profs d’histoire nous préparaient à la Révolution. Ils expliquaient ce qui s’était tramé en Algérie. Un vent de marxisme soufflait sur nos cervelles parfois endormies. Heureusement qu’il y avait ça. Mais ça ne faisait pas une Vie.

Mai 68, ce fut la Vie. Peut-être les garçons sages n’avaient-ils pas en leur possession tous les moyens d’en profiter. Il eût fallu être plus sûr de soi, meilleur parleur, plus audacieux : on a toujours des regrets, on peut les additionner, en souffrir, mais l’essentiel était là : une Liberté à prendre d’assault.

Si aujourd’hui on me demande quelle figure de Mai 68 a le mieux symbolisé l’événement, je répondrai contre toute attente (car on s’attend à Daniel Cohn-Bendit, à Alain Geismar, voire à Krivine ou Jean-Paul Sartre) : Maurice Clavel. Clavel écrivait une tribune hebdomadaire dans l’Obs. Début mai, il racontait sa rencontre avec un jeune étudiant ingénieur qui avait décidé d’envoyer balader ses études pour s’orienter plutôt vers la métaphysique afin de trouver un sens à sa vie. Je m’identifiai à cet étudiant. Plus tard, dans un contexte professionnel, je devais le rencontrer : il avait établi un compromis entre la science et la métaphysique en devenant historien des sciences et spécialiste d’épistémologie. Je constatai alors que j’avais suivi une voie semblable. Nous en rîmes. Notre conversation avait lieu à « la Cigale », célèbre restaurant nantais.

Clavel, donc, voyait en l’insurrection un « soulèvement de la vie ».

C’est le titre qu’il donna à un magnifique petit film d’une dizaine de minutes en 1971 pour la télévision lors de l’émission « A armes égales » où il devait affronter l’élu de droite Jean Royer, maire de Tours, et qui fut l’occasion du fameux esclandre à cause d’un bout censuré, clot sur le célèbre « Messieurs les censeurs, bonsoir ! ». Ce film est à revoir. Il est magnifique. Il dit tout, tout ce que l’on avait compris en mai 68, et dont, à mon sens, l’essentiel a été perdu.

Mai 68 fut avant tout un événement, c’est-à-dire une singularité qui surgit au milieu d’un temps et d’un espace. Comme tout événement, il s’inscrit à l’intersection de plusieurs séries temporelles. Les données historiques, politiques, sociologiques d’avant l’événement se trouvent reconfigurées, composées autrement, certaines deviennent méconnaissables. D’autres, malheureusement peut-être, restent inchangées : c’est à cela qu’on voit que « l’insurrection » n’a pas réussi. En un sens, heureusement qu’il n’y a pas eu « révolution » : toutes les révolutions sont des échecs, elles visent simplement à redistribuer les cartes, mais une fois que cela est fait, on s’installe dans un ordre conservateur pour un bon bout de temps. La chose importante aura été le fait de l’insurrection en lui-même. En mai 68, la Vie s’est bel et bien soulevée, même si Clavel en appelle encore, trois ans plus tard, à un tel « soulèvement ». Soulèvement vite retombé… mais ça ne fait rien : il a formé une génération, lui a donné un idéal, une espérance, au sens où en parle Frédéric Boyer dans « Là où le coeur attend ». Cela n’est peut-être pas visible : on tend plutôt à souligner les « séquelles » de ce mois de mai, à dénigrer ses acteurs pour s’être « embourgeoisés ». Il est vrai que beaucoup d’entre eux se sont casés (dans les médias, la publicité, l’édition, l’université). Mais même si on peut voir là du négatif (mai 68 n’aurait été qu’un vulgaire tremplin pour des ambitions individuelles), il ne faut pas négliger ce qu’il peut y avoir de positif dans ce négatif : ils ont vécu, ont défendu des idées, fait vivre un idéal qui aura duré la longueur de leur existence. Tous ceux qui ont vécu mai 68 en ont gardé un souvenir qui les a aidé à vivre le reste de leur vie, leur donnant une lueur pour espérer. Il n’y a toutefois pas eu de transmission aux générations suivantes. Car les générations suivantes ont eu leur propre régime de vie, se sont « libérées » à leur manière, qui n’était pas celle-là, mais peut-être cela n’importe pas. Elles se sont libérées au travers de mouvements lents, donc moins perceptibles, mais elles sont parvenues aussi à des « acquis », notamment en matière de moeurs. Et puis, elles ont partiellement échoué, aussi, comme décidément toutes les entreprises humaines, prises peut-être par les effets de la drogue, de la facilité, du mercantilisme, de l’attrait de l’argent (mais il existe une partie de la jeunesse qui, encore aujourd’hui, tente de se frayer une voie entre ces écueils : création artistique, agriculture biologique, recherche d’un vrai « dépaysement » – au sens littéral du terme).

Doit-on le regretter ? Un événement ne se reproduit pas. Or, Mai 68 était un événement, ce n’était pas une doctrine, encore moins une religion. En tant que tel, il répondait à une situation historique bien précise : les jeunes étouffaient dans un carcan de lois et de principes qui perdaient de plus en plus leur signification. Avant mai 68, dans certains lycées de France (surtout en province), il était interdit d’introduire des romans (même « Poil de carotte » était interdit!). J’ai dit ici déjà que, même dans un lycée de région parisienne, les élèves se passaient sous le manteau des oeuvres de Victor Hugo auxquelles sans doute était reproché un excès de romantisme, autrement dit d’exaltation de la passion. Car la passion : voilà ce qui était posé comme ennemi par la bien-pensance d’alors.

Les discours de mai 68 étaient imprégnés de marxisme : Sartre n’avait-il pas rendu le verdict selon lequel il s’agissait là de la philosophie indépassable de notre temps ? Or, à y regarder de près, rien n’était moins marxiste que cette révolte. Ce n’est pas la classe ouvrière qui déclencha l’événement. Si les syndicats d’alors ont vu une opportunité à saisir, c’était pour afficher des revendications salariales et une demande de plus de reconnaissance de la part du patronat, mais cela demeurait en décalage par rapport à « l’esprit de mai ». Les organisations ouvrières, CGT et PC en tête, ont tout fait pour freiner le mouvement : il correspondait si peu au schéma qu’ils avaient conçu, celui qui sera réalisé plus tard, avec le « Programme Commun »… Les étudiants du PC, gênés aux entournures, défilaient en clamant : « une seule solution, la Révolution, un seul moyen : le Programme Commun ». C’était ridicule, bien sûr. Quand des délégations étudiantes allèrent à Billancourt (j’en fis partie) pour « rencontrer les ouvriers », elles trouvèrent l’usine bloquée et les services d’ordre syndicaux déployés autour des portes d’accès. Les organisations qui se réclamaient du marxisme « et de la lutte des classes » étaient fortement divisées : qu’y avait-il de commun entre un maoïste qui croyait dur comme fer à un renversement total des relations hiérarchiques dans la société, tant au niveau du pouvoir qu’à celui du savoir (les deux étant souvent confondus) et un trotskyste lambertiste qui défilait avec ses autres camarades en rangs serrés sur le Boul’Mich en scandant simplement : « 500 000 travailleurs au Quartier Latin » ? que pouvait-il y avoir de commun entre un « mao-spontex » (type qui ne jure que par le spontanéisme) et un althussérien plein de « structure » et de « surdétermination » dans la tête ? L’avantage était que cela provoquait des discussions, discussions sans fin, libération de la parole car derrière ces mots, d’autres réalités et d’autres rêves s’échangeaient. Début de la libération des femmes, des homosexuels, dénonciation du racisme. Expression – n’en déplaise à maints conservateurs d’aujourd’hui – d’un certain progrès.

Mais en fin de compte, quand même, ce sont les syndicats ouvriers qui en sont sortis vainqueurs (les accords de Grenelle), avec le mouvement gaulliste, évidemment. La « gauche » devra attendre treize ans. Et encore… elle en a eu si marre d’attendre qu’elle est partie sur la pointe des pieds, quelque part entre 2012 et 2017. En tout cas, le schéma marxiste ne cadre pas avec un mai 68 qui n’était pas une traduction de la lutte de classes (pas plus que ne le furent tous les événements importants qui se sont produits ensuite).

Que l’on regarde bien le film de Clavel, il commence par ces mots : « nous ne nous aimons pas », illustrés par les escaliers du métro qui emportent vers le haut ou vers le bas des silhouettes lasses de réveils trop matinaux et de retours trop tardifs. Il veut dire que nul n’a le moindre regard pour l’autre. Le film se termine par une séquence hautement symbolique, celle de la fontaine. Normalement, la vie devrait s’écouler librement, sans entrave. Dans la réalité, elle est obstruée, l’eau sort comme elle peut, elle gicle, le jet se tord. Là est l’esprit de mai dans cette volonté que la vie jaillisse librement. Et c’est cet esprit qui, finalement, s’est éteint, ou bien n’a survécu que dans quelques cercles épars, liés le plus souvent à la poésie.

Remontons le temps, reprenons le fil des événements : le 3 mai 1968, j’écris sur mon cahier d’exercices (je faisais des mathématiques) : « nous faisons la révolution », en lieu et place du compte-rendu de la séance de Travaux Dirigés qui aurait dû se dérouler à cette date. Je sors dans la rue. Sur le Boul’Mich étrangement interdit à la circulation, je vois des patrouilles de CRS déambuler au milieu de la chaussée. Ce jour-là, des affrontements ont eu lieu, plus loin, la police a évacué la cour de la Sorbonne. N’étant pas proche des dirigeants d’organisation (bien que militant du PSU), je suis dans l’ignorance de ce qui se passe. Je serai comme ça longtemps au cours de ce mois de mai, un peu comme Fabrice parcourant le champ de bataille de Waterloo….

Si un mai 68 devait éclater aujourd’hui, ce serait évidemment sur de tous autres sujets, dont nous n’avons peut-être même pas idée (j’ai peur toutefois qu’une nouvelle révolte soit dictée davantage par des idées contraires à celles de mai 68 : revendication identitaire, rejet des intellectuels, fermeture des frontières…).

Au cours d’une émission sur France-Culture, le philosophe Patrice Maniglier dit ceci :

Ce qui aujourd’hui redonne une dimension historique ce n’est plus l’utopie c’est l’apocalypse. C’est cela qui est nouveau. Et peut-être c’est plus fort. Ce sentiment d’une inéluctabilité de la fin est peut-être plus puissante pour inspirer le désir de changer que l’espérance. La perception du tolérable et de l’intolérable est quelque chose qui peut trembler. Peut-être qu’un jour voir de la viande ou voir un MacDo deviendra intolérable. On ne sait pas où l’on va. Mais on sait ce que c’est qu’un événement. Un événement c’est ça, c’est quand il y a un changement radical dans ce qui est tolérable ou intolérable.

 

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Un lycée de Suisse romande

La Chaux-de-Fonds vue depuis la terrasse du lycée

A l’occasion d’un deuil familial, me voici revenu, avec C., dans le Jura suisse, une région que nous affectionnons tous deux, même si ces derniers temps, elle était plutôt devenue synonyme de souffrance et de maladie. Plusieurs cantons se partagent le massif montagneux : le canton de Berne (où a vécu C., dans un vallon qui s’étend non loin du mont Chasseral), celui de Neuchâtel, celui du Jura (le dernier né) et même un peu le canton de Vaud. La ville la plus proche, et la plus emblématique, est La Chaux-de-Fonds. Une ville connue pour plusieurs caractéristiques essentielles. S’y est développée d’abord une importante industrie horlogère (qui laisse encore de nombreuses traces). Ville ouvrière au XIXème siècle, elle a gardé ses rues rectilignes et ses maisons solides mais modestes, avec souvent un petit jardin, jadis destiné à nourrir une famille. Une riche dynastie, les Jeanneret, eut parmi ses rejetons un homme qui préféra se faire appeler « Le Corbusier » : on trouve des souvenirs de l’architecte sur les hauteurs de la ville. Car, étrangeté topographique, les rues sont étagées, les parallèles étant reliées par de petites voies de transition en pente raide. En haut, le gratin, en bas le brouhaha, la grande avenue (dite « le Pod ») bordée de magasins et la gare. Plus loin : l’aérodrome (les Eplatures), une seule piste mais de petits avions viennent sans cesse s’y poser. En haut, de somptueuses villas.

Blaise Cendrars

Et le lycée. Portant le nom du deuxième grand homme de la ville (et à mes yeux combien plus sympathique que ne l’est Le Corbusier) : Blaise Cendrars. Cendrars était français, me dira-t-on. Pas tout à fait : il acquit bel et bien la nationalité française, mais c’était parce qu’il tenait à s’engager pour faire la guerre, celle de 14, qu’il fit avec courage, et où il perdit un bras. Cendrars était bien suisse. Il suffit d’ailleurs d’entendre sa voix pour le deviner. C. elle, dut à l’appui de son grand-père la chance de pouvoir entrer au lycée de La Chaux-de-Fonds alors qu’elle n’était pas neuchâteloise mais bernoise. Je dis une chance car lorsqu’on découvre aujourd’hui cet établissement, on est ébahi par sa double beauté, celle de son architecture et celle de sa situation. A flanc de colline, le bâtiment gris percé de baies vitrées s’ouvre vers les bois, la campagne et des chemins souvent enneigés. C’était le premier retour en ces lieux de C. depuis plus de quarante ans. Quand nous osons pénétrer dans le hall – mais nous n’irons pas plus loin – elle est émue de voir que rien n’a changé : mêmes chaises, mêmes porte-manteau, même sculpture. La couleur des portes même n’a pas changé. Sur un côté du hall : la bibliothèque qui porte le nom du premier proviseur, un certain André Tissot, qui était un ami de son grand-père. L’extérieur est un grand parc dont la délimitation reste floue, la ville ainsi entre dans son lycée comme celui-ci entre dans sa ville. Des grills a barbecue s’élèvent de place en place pour les pique-nique et dans un coin du sous-sol servant de remise pour les principaux outils (une déneigeuse), un tas de bois attend. C’est mercredi : les locaux sont déserts. On voit de loin sortir une personne, sûrement une enseignante. Je me dis que parfois j’aimerais revivre ma vie, je me verrais tellement prof dans ce lycée… j’y enseignerais en principe les mathématiques, mais comme tout peut s’imaginer, j’aurais fait d’autres études et j’enseignerais les lettres ou la philosophie.

Lycée Blaise Cendrars – La Chaux-de-Fonds

Après une promenade sur les hauteurs, vers le lieu-dit « Chapeau rablé », nous redescendons vers la ville. Pélerinage obligé à la librairie Payot. Parcourir les rayons d’une librairie de Suisse romande m’offre toujours la possibilité de faire des découvertes inattendues, celle de tant de livres peu connus de l’autre côté de la frontière. Editions Zoé, éditions « d’autre part », l’édition suisse se porte bien, apparemment. Livre d’un écrivain chaux-de-fonnier qui eut son heure de gloire : Yves Velan. Livre d’un écrivain que C. et moi connaissons : Jean-Pierre Bregnard, qui publie « NE » (les lettres qui figurent sur les plaques minéralogiques du canton de Neuchâtel), charmant petit ouvrage qui développe la notion d’âme d’un lieu, où l’on trouve cette définition d’une bibliothèque : « elle est en quelque sorte aux âmes ce qu’un cimetière est aux ossements ».

Comment expliquer le bonheur suisse ? Ou du moins ce qui m’apparaît comme tel. De savants économistes et sociologues nous exposeront la réalité de mystérieux mécanismes liés aux banques (bien qu’à ma connaissance il y ait peu d’ouvrages de ce type), mais rien ne m’enlèvera de l’idée que la société suisse a su tirer profit de la chance qu’elle avait de pouvoir construire et développer un enseignement de qualité dans des conditions optimales : effectifs par classe peu nombreux, qualité des bâtiments, éducateurs bien formés. Ces conditions ont permis de mettre en place un esprit d’ouverture et une confiance réciproque entre maîtres et élèves qui font, en France, tragiquement défaut.

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La caméra de Claire

C’est toujours un bonheur, une jubilation de voir un film de Hong Sang Soo, je ne les ai pas tous vus loin de là, simplement parce que, pour les voir, il faut se tenir à l’affût, ils passent furtivement peut-on dire, comme les bombardiers du même nom ne laissant presque rien voir sur les écrans des radars. Quand on a en un, il faut le saisir. J’étais à l’affût, je l’ai chopé le premier jour de sa diffusion dans la salle d’art et d’essai du Mélies – Grenoble. Adorable, admirable, d’une délicatesse rare. Evidemment, « La camera de Claire » sonne en écho avec un genou célèbre dans l’histoire du cinéma, celui d’Eric Rohmer. On l’a dit et redit Hong Sang Soo est le Rohmer du XXIème siècle, ou le Rohmer coréen. Mêmes histoires sans histoires, même personnages légers et profonds à la fois, même genre de paysage, toile de fond pour carte de Tendre transposée à l’époque moderne. Avec, certes, l’alcool en plus. Les Coréens boivent beaucoup, non ? Ou alors n’est-ce que dans les films ?

« La caméra de Claire », on le sait, a été tournée lors du Festival de Cannes 2016. Le réalisateur a donc fait d’une pierre deux coups, participer au Festival et en profiter pour préparer le suivant. Il a eu comme actrice Isabelle Huppert qui, déjà, avait tourné dans un de ses films, mais cette fois-là, c’est elle qui s’était déplacée. Peu de vues de Cannes, trois ou quatre seulement qui reviennent constamment : un escalier qui descend vers une plage, un coin de rue piétonne avec une terrasse de café, un appartement, une terrasse d’hôtel, une salle de restaurant vietnamien.
On fait connaissance de Manhee au travail (assistante dans une boîte de production), charmante jeune femme à l’aspect un peu fragile, à qui son employeuse propose d’aller prendre un verre sur une terrasse (comment refuser?). On la retrouve, alors que l’entrevue a déjà eu lieu, avec une collègue : elle lui annonce sa « démission ». En fait, elle a été virée. Cela faisait cinq ans qu’elle travaillait pour cette boîte…

Flashback : trois jours avant, à la terrasse d’un café, elle est en conversation avec sa patronne. Raison invoquée pour le licenciement immédiat: la plus âgée est persuadée que la plus jeune manque d’honnêteté. Certes, elle a un air innocent mais… l’innocence ne fait pas l’honnêteté. Elle ne présente aucun argument pour justifier son jugement. Elle n’a plus confiance, c’est tout. La jeune Manhee accuse le coup. Un chien énorme qui se prélasse sur le trottoir donne une occasion de digression. Manhee (humour ? provocation?) veut immortaliser cet instant par une photo. Fin de séquence.

La femme plus âgée et un homme coréen ayant la cinquantaine sont face à la mer (un énorme bateau de croisière passe au loin, le temps n’est pas si beau, le ciel un peu couvert), l’homme est le réalisateur So Wansoo, il est l’époux. La femme plus âgée le raille d’être sorti avec la jeune assistante : on comprend alors d’où vient l’accusation de malhonnêteté. Jalousie, jalousie. Mais la femme est sûre de son coup, elle croit tenir son époux alors que nous sentons bien que lui soupire de tristesse même s’il accuse l’alcool d’être responsable de tout…

Claire (Isabelle Huppert) descend une rue en pente en compagnie d’une jeune femme qui est là pour présenter un film. Elle dit : « c’est la première fois que je viens à Cannes ! ». Elle a l’air heureuse, elle sautille allègrement, un appareil Polaroïd à la main. Claire prend en photo tout ce qui lui plaît. Monsieur So Wansoo fume à la terrasse du petit bistro où Claire-Isabelle est venue s’assoir. On sent qu’elle veut profiter au maximum de son séjour cannois, elle ne veut pas en rater une, dit vulgairement. Alors bien sûr elle entame la conversation avec monsieur So qui lui dit être coréen et être un « film director ». C’est trop pour Claire qui frétille et veut en savoir plus, vite Google sur son téléphone portable et c’est confirmé : monsieur So Wansoo figure parmi les cinéastes de renom. Ils se mettent à la même table. Plus tard, ils vont ensemble dans la bibliothèque qui est juste à côté et extraient des rayons un livre de Marguerite Duras : « C’est tout ». Il lui demande de lire un court poème. Il est fortement touché et veut apprendre ce poème par coeur. Jolie séquence d’elle faisant son possible pour lui apprendre à prononcer les mots : « je veux parler de quelqu’un / d’un homme de vingt-cinq ans tout au plus / qui veut mourir avant d’être repéré par la mort / Vous l’aimiez ? / Plus que ça ». Ils passent devant le gros chien gris qu’on a vu lors de la scène du licenciement. Claire le caresse.

Par hasard encore, Claire rencontre Manhee sur le toit d’un hôtel. Comme elle la trouve jolie (elle est effectivement jolie) elle la prend en photo.

Claire retrouve monsieur So et sa femme, la productrice, au restaurant. Elle les prend en photo avec son petit Polaroïd, leur montre les photos qu’elle a déjà prises. Parmi elles, la photo de Manhee, que l’homme et la femme reconnaissent, bien sûr, ce qui les plonge semble-t-il dans un abîme de réflexions. Claire leur tient la théorie qu’une photo change la personne photographiée. Ils sont incrédules. Les choses sont prises au premier degré. Faites-nous la preuve que c’est vrai ! Claire insiste : vous voyez bien maintenant que vous n’êtes plus le même que tout à l’heure. La femme est la plus coriace à ce jeu-là. Elle ne veut pas croire qu’elle ait pu changer.

Claire retrouve Manhee sur la plage, elle veut faire plus ample connaissance. « Que faites-vous dans la vie ? » etc. « Vous êtes une artiste ? », « Non, je vends des films ». « Vendre des films n’est pas drôle ». Les films ne devraient pas être des marchandises. Quelles sont les trois choses que Manhee préfère dans son pays ? La nourriture, les souvenirs qu’elle a laissés là-bas et ses amis. Claire ne connaît pas la gastronomie coréenne… Qu’à cela ne tienne : Manhee l’invite à en manger sur le champ dans l’appartement qu’elle occupe encore. Claire dit qu’elle écrit des poèmes, Manhee qu’elle a composé une chanson (« one, one, one / two, two , two/ etc…. / tous les chiffres sont importants »).

Dans le même temps, So Wansoo et madame ont une scène orageuse. Monsieur So a beaucoup bu. Il finit par lui dire qu’il veut la quitter. S’ils veulent continuer à avoir de bonnes relations professionnelles (« s’ils veulent s’inscrire dans la durée »), ils ont intérêt à mettre un terme à leur vie de couple. Elle supporte mal le coup. Veut le reconquérir, lui rappelle le temps où il la courtisait…

Ils admettent l’un comme l’autre qu’elle est encore pas mal.

Sur le chemin de l’appartement de Manhee, Claire qui avait promis de revoir So Wansoo et madame, s’arrête dans le restaurant vietnamien où ils se sont chamaillés. On pourrait croire que c’est à un mauvais moment, eh bien non, au contraire, son apparition va être salutaire, l’humeur devient tout à coup comme si rien ne s’était passé antérieurement. On boit, on rit.

Claire continue son chemin avec Manhee. Embarras de la circulation. Décidément, les automobilistes cannois laissent difficilement la priorité aux piétons… Arrivée dans l’immeuble où habite Manhee. L’ascenseur est en panne, le mur est décoré d’une fresque dix-huitième avec des personnages « étranges ». A l’appartement, un garçon coréen sympathique prépare la cuisine et se laisse volontiers photographier. Echange de photos : Manhee reconnaît sur l’une d’elles son ex-patronne et son ex-amant, ce qui la rend songeuse… Elle explique à Claire les conditions de son licenciement.

Elles parlent. De So Wansoo, de sa femme, des raisons du licenciement. Claire est sûre que cela va s’arranger. Il suffirait de parler, de se voir, de s’entendre…

Mais Manhee va à une réception. So Wansoo la voit, il est surpris puisqu’il la croit repartie vers la Corée. Elle est habillée d’un short qui dévoile ses longues jambes nues. So Wansoo ne peut pas tolérer cela, il lui fait une crise épouvantable, l’accuse de vulgarité. Manhee est dévastée. C’est sur ces entrefaits que Claire refait une apparition. Photo. Mais là Manhee, en pleurs, refuse d’être photographiée. Claire comprend qu’elle a gaffé. Elle réfléchit à comment faire pour arranger les affaires de Manhee. Elle est persuadée que si on repasse lentement sur les choses, elles finissent par s’arranger. C’est le soir, les deux femmes se retrouvent à la terrasse du café où a eu lieu le renvoi. Elles vont rejouer la scène initiale. « Il y avait un gros chien… », « Ah ! Mais je l’ai vu moi aussi ! ». On entend de nouveau les mots de la patronne. Manhee s’adresse à la chaise vide. Claire vient s’asseoir. Elle prend des photos, du chien, de Manhee, du lieu.

On les retrouve toutes les deux à l’appartement. Manhee est furieuse (elle dit qu’elle déteste tout le monde), elle passe ses nerfs en découpant un tissu rose en vingt-deux morceaux (elle les compte). Après, ça va mieux. Coup de théâtre : elle reçoit un coup de fil. C’est sa patronne qui veut la voir immédiatement, elle est de l’autre côté de la rue. Elle y va. On devine que les choses pourraient s’arranger…

A la dernière séquence, on ne sait pas trop ce qu’il advient de Manhee. Rentre-t-elle au pays satisfaite en ayant eu gain de cause ? Ou bien au contraire s’avoue-t-elle vaincue ? Elle fait ses bagages.

On ne sait plus où est Claire… Claire qui a avoué avoir aimé un homme dans sa vie, qui vient de mourir de maladie il y a quelques mois, Claire qui a failli se suicider pour cela, mais qui court maintenant, de conflit en conflit, pour éteindre les petits incendies qui prennent dans les âmes coréennes, armée d’un seul petit Polaroïd bleu car, comme elle l’a dit, « une façon d’arranger les choses, c’est de les regarder une nouvelle fois, très lentement ».

Le plus beau film que j’aie vu depuis longtemps… enfin, depuis le dernier Hong Sang Soo que j’aie vu…

Distribution: 
Claire: Isabelle Huppert
Manhee: Kim Min-Hee
Nam Yanghye (la patronne) : Jang Mi-Hee
So Wansoo: Jin-Yeong Jeong

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Paris, Echenoz, Goldblatt, Pinter, Corot

Jean Echenoz, Macbeth, Pinter, Corot, David Goldblatt au menu de ce week-end parisien… C’est toujours trop. Faire ça en presque pas deux jours, en plus il faut bien manger… la brasserie Wepler est un passage obligé, on voit autour de soi s’agiter les silhouettes de l’univers « Place Clichy, » les petites gens, les touristes venus s’encanailler et les canailles elles-mêmes, les ombres qui s’enfuient en prenant la direction nord, je me souviens d’un petit hôtel où je séjournais souvent dans les années huit ou neuf de notre siècle, dans une rue qui prolongeait la rue des Dames, hôtel vermoulu aux parquets cirés, grandes chambres et lits en fer où je lisais tard la nuit les livres achetés à la librairie de la place, où logeaient des travestis, des étoiles de la nuit, j’avais peur en rentrant tard le soir des petits passages et impasses qui débouchaient sur l’avenue, sans éclairage, où l’on devinait des mines patibulaires, et je forçais le pas, c’était en face de ce cinéma d’art et d’essai au programme toujours alléchant, j’y vis ce film mexicain sur la lumière (Lumière silencieuse, de Carlos Reygadas) qui m’avait tant impressionné. Aujourd’hui, brasserie Wepler, on voit des vedettes déchues (je ne dirai pas leur nom) les yeux hagards, fouillant en sortant dans leur grand sac pour extraire les cigarettes, cheveux de paille ébouriffés, accrochées au bras d’un homme en cuir qui titube tout autant. C’est Paris. Le Paris qui, heureusement, ne change pas. Ou pas beaucoup. Paris ses brasseries, Paris et ses théâtres.

Nous n’étions jamais allés au Théâtre … de Paris (justement), sis rue Blanche, à deux pas donc de la Place Clichy. Nous y étions l’autre soir pour une représentation de « la collection » d’Harold Pinter, où l’on retrouvait les charmes et les habitudes de l’auteur anglais : les incertitudes du souvenir, le mélange des évocations et du réel, le passage fluide et rapide d’une scène à l’autre, surtout quand les acteurs de la scène suivante sont déjà là mais dans l’ombre, un peu comme déjà dans cette représentation mémorable de « Trahisons » avec Daniel Mesguich lors du Festival d’Avignon 2014, au théâtre du Chêne Noir. Ici, Mesguich est remplacé par Thierry Godard, un comédien qu’en général on connaît par des séries télé et qui s’avère un grand du théâtre, diction souple et bien assise, présence imposante, entouré d’ailleurs par d’autres comédiens d’aussi grand talent ; Nicolas Vaude que l’on vit si remarquable dans le film sur Sagan avec Sylvie Testud, Davy Sardou et la parfaite Sara Martins – qui elle aussi gagne beaucoup sa vie dans des rôles de gendarme à la télé – communiquant une émotion intense. Cette pièce est très belle : elle parle de l’amour et du fantasme. Quelle est la vérité ? Lorsque Bill reçoit la visite de James, le mari de sa maîtresse supposée, tout porte à croire qu’il y a méprise… je suis prêt à parier que Bill n’était même pas à Leeds, dans cet hôtel où il aurait, paraît-il, séduit cette si belle femme… mais cela lui est si agréable, finalement, de faire comme si c’était vrai. C’est s’inventer une histoire d’amour à bon compte, et la vivre par procuration, d’autant que la femme, de son côté, est dans le même état d’esprit en un troublant parallèle. Sur la même scène deux êtres qui ne se sont peut-être en vérité jamais rencontrés et qui se frôlent comme s’ils avaient été amants. Où ? Dans une autre vie sans doute.

La qualité de ce spectacle nous a permis d’oublier la médiocrité du Macbeth de Stéphane Braunschweig à l’Odéon, vu la veille. Triste soirée. Mise en scène peu convaincante alternant salon de Versailles et salle de bain avec carreaux de faïence jusqu’au plafond, insinuant vaguement une ressemblance entre Macbeth et les tyrans d’Afrique, couple de gens « normaux », Macbeth et Lady Macbeth tuent les rivaux comme s’ils allaient faire leurs courses, la tragédie ramenée à une totale superficialité, acteurs principaux nuls, à la diction parfois peu compréhensible, seul un second rôle (Christophe Brault, en portier) tire son épingle du jeu et nous fait un peu rire en évoquant le Brexit (c’est dire où nous en sommes rendus!). Au bar, une famille d’intellectuels connus (je tairai leur nom…) excusait la fadeur de la mise en scène par le fait qu’au moins Braunschweig était… normalien (!). Bel exemple d’une élite déconnectée… s’il en fallait un. Et puis… lire sur le programme qu’il s’agit « d’une nouvelle traduction » signée entre autres par Braunschweig fait sourire : il n’y a visiblement pas de différence significative entre le texte donné et les précédentes traductions, dont celle, majeure, d’Yves Bonnefoy… Bref, oublions.

Jean Echenoz

Echenoz fait partie de ces petites expositions mémorables au sein de la Bibliothèque du Centre Pompidou. Echenoz, un chef d’oeuvre de ce type d’exposition. Echenoz un chef d’oeuvre. Tout court. Echenoz, 1, 2, 3, …, 16 chef d’oeuvres. Depuis le Méridien de Greenwich (1979) jusqu’à Envoyée spéciale (2016). Je pense qu’il y en a que je n’ai pas lus. Je fonce sur L’équipée malaise. Je me souviens qu’Echenoz eut le Prix Goncourt en 1999 avec Je m’en vais. Je me souviens d’avoir lu Je m’en vais et d’avoir beaucoup aimé. Je me souviens d’avoir lu Caprice de la reine aussi, en 2014, dont une des nouvelles qui le constituent parlait de ma ville natale (Le Bourget, dans le 93), mais à la BPI, on ne parle pas de ce Caprice, on ne parle pas du Bourget… Normal, ils ne savaient pas que j’allais venir. La prose d’Echenoz est jubilatoire, ce que j’ai déjà dit à propos de Jean-Philippe Toussaint, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de rapports entre les deux, outre le fait qu’ils sont édités aux Editions de Minuit (Jerôme Lindon etc.). Les deux ont la même virtuosité du cocasse, le même usage de la langue, sont épris de figures de la rhétorique, le zeugme par exemple chez Echenoz, les deux pratiquent cette attitude aussi qui consiste à rendre le lecteur complice et à l’interpeller en cours de lecture. Echenoz réunit une documentation énorme avant d’écrire un livre – et on sait qu’il en a écrits sur des sujets nécessitant des connaissances certaines, Courir (Zatopek), Ravel (Ravel !), Des éclairs (Tesla)… Il réunit une documentation sur les pays dont il parle : la Malaisie, la Thaïlande, l’Inde… il n’éprouve pas forcément le besoin d’y aller. Encore que… Pour l’Inde par exemple, il y va. Ça l’ennuie, il sait qu’il ne va pas trouver ce qu’il cherche. Mais arrivé à Madras, il trouve directement la rue qu’il a imaginée dans son manuscrit. Echenoz parcourt les rues de Paris pour y situer certains ressorts de ses intrigues : il regrette seulement que tous les immeubles désormais soient protégés par des interphones ou des codes qui empêchent le curieux (ou la curieuse) d’entrer, il semble que la littérature y perde beaucoup, nos assurances qui nous contraignent à ce genre de précautions devraient y réfléchir. L’exposition explore beaucoup de choses dans l’oeuvre d’Echenoz : son bestiaire par exemple – des poux, des chiens de traineau, un perroquet, une éléphante… – son goût pour le cinéma, cette petite ambiance western qu’on peut trouver ici ou là, ou bien jazzy (Thelonious Monk, Bill Evans). Ecrire un roman est un rude travail, il faut établir un plan, sortir des petites fiches où sont notées plein de remarques et d’observations, et s’y mettre, s’y mettre sans dévier d’un poil du projet que l’on a transcrit. A la sortie de cette exposition très réussie, on a l’impression que l’écrivain ne bouge pas, qu’il est statique et que c’est le monde qui tourne autour de lui. Probablement pour ça que l’expo est sous-titrée « rotor, stator », une pièce immobile, une pièce qui gravite.

Femme lisant – 1869

Corot sous la pluie. Enfin, le plafond du Musée Marmottan n’est pas percé… mais avant d’atteindre la billetterie, il faut faire la queue de très longues minutes sur le trottoir, le long du mur cossu et beige avec parfois, selon la position que l’on occupe, des gouttes de pluie un peu plus grosses que les autres qui s’écrasent sur le haut de votre capuche, ça fait ploc, laquelle capuche à l’entrée est trempée, votre veste humide durant la visite mais heureusement l’esprit se réchauffe devant tous ces portraits que Jean-Baptiste Camille a faits, de belles italiennes, de normandes ou de gasconnes, parfois rêveuses comme des personnages de roman – ainsi une liseuse, son livre à la main, dans un champ au bord d’une rivière ou d’autres fois solides comme paysannes charpentées, lorsque le peintre n’a pas mis l’accent sur les traits mais sur les volumes pour qu’ils s’équilibrent sur la toile, art anticipateur des recherches futures des peintres abstraits. J’admire, quand Corot peint, ces harmonies, ces manières qu’on nous enseigne sur l’art de faire se répondre des teintes dorées d’un endroit à l’autre d’une surface, mélange de paysage et de visage, les deux, portrait et paysage relevant finalement d’un même traitement, plutôt abstrait, une affaire de répartition de masses et de couleurs.

Femme à la perle – 1870

Marietta – 1843

***

David Goldblatt

Inutile de chercher à faire des transitions. De Corot à Goldblatt, de Shakespeare aux afrikaners, rien à chercher de commun ; si l’on trouve quelque chose tant mieux, moi je ne m’y risquerai pas. David Goldblatt est l’un des plus grands photographes vivants, il est en même temps le témoin indispensable de cinquante ans d’histoire de l’Afrique du Sud, une histoire qui a connu l’énorme mutation de la fin de l’apartheid, mais qui, en même temps, nous semble parfois étrangement statique. Les premières photos de mineurs des années soixante trouvent un écho dans les photos de 2012 qui évoquent le massacre des trente-quatre mineurs en grève de la mine de Marikana – événement pourtant survenu dans « l’Afrique du Sud démocratique ». Goldblatt a milité contre l’apartheid, il nous montre ce que furent ces décennies de racisme explicite, les intérieurs plutôt gais, propres et confortables des familles afrikaners contrastant avec les taudis des bidonvilles, les maisonnettes construites en série à Soweto ou ailleurs par le gouvernement du Parti National, les plages où l’espace est réparti entre les races, les passerelles de bois à deux escaliers parallèles, les longs convois des mineurs obligés de parcourir des centaines de kilomètres pour se rendre au travail parce qu’ils sont parqués dans des cités dortoirs ou des bantoustans lointains (KwaNdebele), les victimes de répression féroce (Lawrence Matjee, 15 ans, avait été tiré par les pieds, les policiers lui avaient enfoncé les mains dans les plaies béantes de ses bras, il nous regarde sur la photo, ses deux bras maintenant dans le plâtre). Mais il nous montre aussi l’évolution récente de son pays, les fermiers blancs assassinés symbolisés par des forêts de croix blanches le long des routes, l’absurdité des révoltes étudiantes qui s’en prennent aux locaux universitaires au cours de grèves où ils exigent la disparition de toute référence historique à l’époque coloniale, on pense aux protestations d’un André Brink ou d’un J. M. Coetzee contre le déclenchement d’une insécurité permanente, les attaques gratuites, les dénonciations calomnieuses. Ces photos « parlent » tellement qu’on en oublierait presque de les « regarder », c’est-à-dire de souligner leur beauté expressive. Il a parfois fallu de longues attentes pour saisir une vue que l’on prendrait pour une mise en scène. Dans la première série (« Particulars ») l’accent est mis sur le détail des corps vus en gros plan : rides, coloration des peaux, sueur qui colle à la chemise. Goldblatt raconte qu’il commença à photographier dans sa ville de Randfontein, fasciné par les corps qu’il voyait autour de lui : « De toutes les expériences de ma vie, dit-il, une de celles qui fut pour moi cruciale fut de travailler dans l’atelier de confection de mon père, à Randfontein. C’est là que j‘ai pris conscience, par la technique davantage que par ma propre subjectivité, des particularités de chaque corps humain ». Il est toujours vivant, de nombreux écrans le montrent commentant certaines de ses photographies dans le menu détail.

Hommage aux 34 mineurs massacrés lors de la grève de 2012

Kleinbaas with klonkie, Bootha Plots, Randfontein. 1962

Lawrence Matjee

Faire ça en presque pas deux jours, en plus il faut bien manger… la brasserie Lipp n’est pas mal non plus. Sur le boulevard Saint-Germain, un dimanche après-midi quand on a sauté le repas de midi tant on était captivé par les expositions (Corot…). Vieille brasserie aux vieilles pancartes qui demandent aux fumeurs de pipe de s’abstenir, aux propriétaires de chiens d’éviter qu’ils ne mangent dans les assiettes, aux possesseurs de chéquiers d’annoncer leur intention de payer par chèque dès le début du repas, en compagnie de familles qui viennent avec enfants manger les steaks tartares et les tranches de saumon, en face de la librairie « L’écume des pages » ouverte tout le week-end, sans Sartre, sans Simone mais peut-être près d’écrivains contemporains que nous n’aurons pas reconnus.

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Espérer, peut-être

Qu’est-ce que l’espérance ? Faut-il être croyant pour croire en l’espérance ? Je me suis senti immensément attiré par le titre de Frédéric Boyer : « Là où le cœur attend », paru chez POL en 2017. Pas seulement parce que je savais – un peu – qui était Frédéric Boyer ; un poète, un écrivain, un traducteur, notamment de la Bible – il a dirigé cette nouvelle traduction de la Bible parue en 2001 aux Editions Bayard, que je me suis empressé de me procurer, moi l’incroyant – et puis aussi le compagnon d’Anne Dufourmantelle, tragiquement disparue en portant secours à un enfant. Pas seulement donc pour ces détails biographiques mais pour ce que le titre, et le début de l’essai me disaient que je pourrais peut-être utiliser à mon profit, afin de mieux comprendre les raisons du tourment à vivre et surtout cette volonté manifeste que nous mettons à « continuer » ou plutôt « poursuivre » comme il est dit au début du livre :

Il s’agit d’une question très simple, si simple qu’elle peut paraître bizarre, voire familièrement étrange, et que l’on pourrait formuler ainsi : « comment poursuivre ? » C’est la question de tous et de chacun personnellement. La question intime et collective à la fois. En réalité, c’est la question politique par excellence. Ou plus exactement, c’est la question cachée, intime, de toute politique. Où s’aventurer ? Que faire de la vie qui est là ? Cette espèce de chantier confus, de grande cabane hasardeuse dont nous sommes les locataires inconfortables.

Le livre s’ouvre sur une nuit de désespoir : l’auteur n’avait plus rien à attendre, il lui semblait qu’il n’y avait plus pour lui « de mystère à venir », « plus de suite ni de fin à espérer, plus de révolte ni de soulèvement ». Plus rien donc à quoi se raccrocher. Il passait sans doute en revue les anciens espoirs et les peines (ça, c’est moi qui le dis) et sa solitude devait lui sembler immense, il ne savait pas ce que l’immédiat « après » pourrait lui apporter. Pire, il se demandait peut-être comment passer de la seconde actuelle à celle qui allait suivre. Je crois que nous connaissons tous des moments semblables. Pour ce qui me concerne, je pourrais dater aussi un tel moment, dire a posteriori ce qui l’avait sans doute déclenché ; un sentiment d’enfermement. C’était à Haïti, il y a trois ans de cela, je logeai dans un hôtel, parqué, gardé sans que je puisse entrevoir une issue à cette claustration. Cause externe ? Mais qu’importe, le résultat était là, comme peut-être pour Frédéric Boyer – car on n’en saura pas plus sur sa biographie : sur ce qui avait entraîné cet état, ce qui fut décisif quant à sa sortie.
Dépression. Boyer a ces beaux mots :

ce que le monde moderne a appelé dépression très justement, et pour ainsi dire très platement. Cette absence de sommets à gravir. Mais une marche aveugle autour de gouffres infranchissables, la tête pleine de tout un monde nocturne de souvenirs.

Comment sort-on d’un tel état ? Boyer nous en dit peu sur les circonstances matérielles : un passage par l’hôpital, la prise en charge efficace par sa compagne Anne, un voyage en Italie, à Florence plus précisément, où la vue de l’Arno par la fenêtre de l’hôtel lui apporte réconfort. Mais plus avant, c’est d’une longue méditation dont on a besoin. Elle passe par une réflexion sur l’espérance. Car bien sûr, comment pourrait-on s’en sortir s’il n’y avait pas encore de l’espérance. Mais qu’est-ce que l’espérance ? Tout le monde peut-il en jouir – et je mets le verbe « jouir » ici à dessein – ?
A première vue, c’est une force, on dirait même une force pure, entendons par là qu’elle n’a pas d’objet particulier, pas de point où s’exercer : elle serait juste un halo à notre existence matérielle, prête à agir sans qu’on ne sache sur quoi ni pourquoi, mais sans elle, nous serions rendus à notre matérialité triviale qui, pour le coup, ne mériterait pas d’être vécue. Du moins, c’est ainsi que je comprends les mots de Frédéric Boyer, et j’y souscris, bien sûr. Espérance = espoir ? Sommes-nous condamnés, si nous voulons vivre, à espérer ? Pourtant « l’espoir tue » disait l’autre… (que je n’ai jamais vraiment compris). Mais c’est que l’espérance, nous explique l’auteur, n’est pas l’espoir justement. L’espoir est toujours espoir de quelque chose, si notre espoir se réalise, après tout, c’est bien normal : il est dans l’horizon possible de l’espoir de se réaliser un jour, si ce n’est pas le cas, on fera autre chose, on se repliera sur un autre espoir. Autrement dit il y a dans l’espoir une place pour le calcul, la probabilité :

l’espoir à lui tout seul est souvent une sorte de vanité, de contrainte mondaine obligatoire, de projection nécessaire et finalement de dépense, de dispersion (p.48)

alors que l’espérance, elle, ne promet rien, ne se calcule pas, ne se livre pas à des probabilités :

le propre de l’espérance, c’est d’être combien plus que l’espoir, au-delà d’une issue probable et espérée. Aucune supputation, aucun calcul, aucune chance, aucun abcès à percer. L’espérance porte l’espoir jusque dans l’impossible.

L’espérance en somme serait donc ce que l’on n’attend pas et serait tel, justement à cause de cette non-attente, que ce que l’on n’attend pas puisse advenir. Je pense ici à des travaux très différents de ceux de Boyer, qui n’ont rien à voir a priori avec l’idée de l’espérance, mais au contraire avec celle de catastrophe. Jean-Pierre Dupuy avait publié il y a de cela au moins une dizaine d’années, un petit livre sur « Le catastrophisme éclairé ». Il y défendait l’idée que ce n’est pas à coups de statistiques, de calcul de probabilités sur les mondes possibles que l’on pourrait se mettre à l’abri d’une catastrophe presque certaine (qu’elle prenne la voie des armes nucléaires, des attentats, des explosions de centrales, des effets du réchauffement climatique…), mais que c’était au contraire en gardant le regard fixé sur le caractère « presque-certain » de la catastrophe que nous parviendrions peut-être à l’éviter. En somme, là aussi, il s’agissait de croire en ce que l’on savait (presque) impossible pour le faire advenir, et d’être certain de l’échéance catastrophique pour parvenir à l’éviter. Drôle de rencontre entre un philosophe spiritualiste et quelqu’un qui a, à la base, une pensée d’ingénieur.

Oserai-je dire que l’espérance est ce carburant invisible qui emplit nos âmes quand elles peuvent encore contenir quelque chose ? Image bien trop triviale sans doute… Frédéric Boyer ne s’exprimerait certainement pas ainsi. Mais pourtant… en parlant de carburant invisible, j’appuie sur « invisible ». On veut bien donner droit à tout ce qui est visible, tangible, à tout ce qui se chiffre, s’évalue. Mais l’invisible ? Le non quantifiable ? L’inévaluable ? Peut-on d’ailleurs être sûr que ces choses-là existent. Du point de vue d’une philosophie positive (pour ne pas dire positiviste) : non, bien sûr. Mais alors, pas plus que la poésie n’existerait. Pas plus que l’amour non plus… Tiens, voilà quelque chose à explorer (ce que ne fait pas vraiment Frédéric Boyer dans son livre) c’est ce lien entre l’amour et l’espérance. C’est fou comme cela se ressemble (de mon point de vue). Quand Frédéric Boyer écrit ceci :

Et je commençais à croire […] que l’espérance est ce que nous possédons quand tout nous possède et nous écrase. Mais ce qui ne signifie pas pour autant que nous sommes tirés d’affaire. Au contraire. L’espérance est alors ce bien que nous avons perdu sans avoir jamais pensé que nous le possédions. On voudrait, j’ai voulu, superstitieux dans le chagrin, que quelque chose se répète, pensant que cela s’était perdu, alors qu’espérer aurait été de désirer la répétition de ce que je n’avais pas connu

ne dirait-on pas qu’il évoque l’amour, ou plus exactement la perte de l’amour ? Que lorsqu’il dit : « je pense à cette façon qu’a eue parfois la vie de me mettre les bras autour du cou […] et à cette façon aussi de me faire dérailler et chuter souvent. L’affection, l’attention brutalement retournées comme un gant sur une main noire et terrible, prête à m’étouffer », ce qu’il décrit c’est le malheur en amour, le sort triste des malheureux en amour, ce que probablement aussi nous avons tous été un jour ou un autre. Alors on éprouve comme un miracle la rencontre du véritable amour, comme si c’était là aussi cette chose qui survient pour l’avoir attendue, mais sans connaître par avance (jamais) le tour qu’elle prendrait. Et comme il est juste alors de dire que pour l’obtenir, il nous a fallu sortir de la répétition du connu pour désirer la répétition… de ce que l’on n’avait jamais connu.

Mais l’espérance n’est pas aimée : c’est un des points sur lesquels insiste particulièrement Frédéric Boyer. Pourquoi ? D’abord comme on l’a dit plus haut, parce que c’est une valeur assez peu en accord avec notre époque, où l’on n’apprécie guère que ce qui est quantifiable, montrable, doté d’une signification « sociologique », et où le mot « espérance » fait son « métaphysique », à moins qu’il ne soit synonyme de naïveté. Boyer rappelle qu’au Moyen-Âge, on appelait espérart (celui qui espère) celui qui était quelque peu benêt, trop crédule ou bien fou. Ensuite, il est vrai que l’espérance fait toujours courir un risque : « celui qui espère est souvent condamné à l’inconsolable. Et chacun sait que l’on ne revient jamais indemne de ses espérances perdues ». Cela me fait penser aux grandes espérances d’autrefois… et pour être dans un registre très distinct de celui dans lequel s’installe l’auteur, à « l’espérance communiste » par exemple… Quel gâchis ! Ceux et celles qui y ont cru ne sont-ils pas fondés à regretter d’avoir couru ce risque d’espérer, alors même qu’ils n’avaient aucune conscience que ce fût un risque (n’étaient-ils pas certains de l’advenue d’une cité idéale où les classes sociales n’existeraient plus?). Et pour marquer à quel point l’espérance est finalement indépendante de son objet, n’y a-t-il pas encore des croyants pour espérer encore en ce régime ? Alors en ces moments, l’espérance peut être détestée, mieux vaudrait ne rien espérer que s’engager pour une cause qui s’avérerait vaine et absurde. Cela ressemble au débat que je suivis une fois (MC2 de Grenoble) entre Claude Lefort et Edgar Morin… l’un réclamait que l’action politique réenchantât le monde alors que l’autre se disait satisfait que « l’enchantement » ait disparu : on allait pouvoir enfin s’attaquer aux vrais problèmes, dans le concret des solutions pratiques à venir. Je ne sais finalement qui avait raison… Tout n’est pas seulement affaire de « réussite », ni de lutte contre le chômage (encore faut-il que le travail vaille la peine), ni même de lutte « contre les riches » (qui sont ces riches que l’on envie?).

Job sur son fumier – ND de Paris

Inévitablement, la réflexion sur l’espérance conduit à des thèmes bibliques. Le Livre de Job raconte l’histoire d’un de ces riches, mais qui perd tout, sauf bien sûr l’espérance. La faiblesse de mes connaissances bibliques m’empêche d’aller très loin dans mon commentaire. Je suis simplement en admiration. Job est l’exemple de qui a tout perdu, mais à qui tout sera redonné (en double?). Pourquoi ? Parce que justement, il lui reste l’espérance, ce bien qui « appartient aux faibles », et cela en dépit des efforts de ses amis pour qu’il renonce à elle. Job perd tout ce qui l’entoure, il perd « littéralement la haie qui clôturait et protégeait son existence ». Extraordinaire : on souligne ainsi que le maximum de ce qu’il peut perdre, c’est la clôture qui entoure ses biens ! Comme si, dans cette privation, s’ouvrait la possibilité de s’ouvrir aux autres. Fin positive de l’espérance : il n’y a plus rien à espérer si on a franchi ce chemin, et cette fin se marque par un bénéfice symbolique, c’est comme si à Job, tout était rendu mais en double. Ou bien, dit autrement, comme si dans l’excès de ce qui est rendu se trouvait toujours la marque de ce qu’on a enduré, « la cicatrice de la perte [qu’on a] traversée ». Boyer nous montre ainsi l’espérance à l’oeuvre : ce n’est pas une rengaine à dire qui nous restituerait ce qu’on a perdu, non, ce qu’on a perdu, on l’a perdu et l’espérance nous permet seulement (et c’est déjà beaucoup) de nous rendre une vie transformée, mais une vie quand même. C’est sans doute ce que lui, l’auteur, a enduré.

Mais quid de ceux pour qui l’espérance est perdue ? « Les sans-espoir sont ceux dont la vie même est laissée pour compte. Les vies dont l’espérance est niée, refusée, dissoute. Notre premier devoir serait d’écouter les espérances d’autrui, d’entendre l’expression des espoirs et de la recueillir ». Mais pourquoi cela ? Il y a chez Frédéric Boyer une idée forte : que nos vies sont en relation d’inter-traduction, non pas identiques bien sûr, ni « égales » (au sens strict d’une égalité mathématique) mais traduisibles entre elles. J’aurais tendance à penser qu’il y a là une analogie avec la compassion bouddhiste. Dans le bouddhisme, les êtres entrent en relation de compassion non pas au sens d’une pitié réciproque mais parce que, dans un monde empli de vacuité, ils ne peuvent faire autrement que reconnaître leur interdépendance. Celle-ci s’exprime ici comme inter-traductibilité, ce qui est presque pareil, avec l’idée de langage (et de parole) en plus : « Notre vie est à traduire. Nos vies sont à redire infiniment avec les langues d’autres existences ». Et si nous ne pouvons plus faire cela, alors nous perdons en cette espérance pour tous qui devient ainsi un autre mot pour cette équivalence des individus entre eux.

Ici, Boyer énumère les sans-espoir – j’allais dire les sans -papiers – mendiants, réfugiés, exilés, pourchassés, pauvres, exploités, contrariés, victimes, essoufflés, découragés, prisonniers, vaincus, orphelins, dépouillés, abandonnés, dont il dit qu’ils « espèrent parce qu’ils sentent, qu’ils savent, qu’ils comprennent que leur espérance contre toute espérance leur donnent une haute situation humaine ». Curieuse énumération à laquelle manque la pire situation, qui devient très fréquente aujourd’hui : celle de l’être arrivé en fin de vie, du patient souffrant de Parkinson ou d’Alzheimer, de celui qui finit par perdre l’usage de la parole, voire de la conscience. Malaise devant cet oubli qui apparaît presque toujours dans les discours proches du religieux : ferions-nous l’impasse devant ce drame qui nous pousse de plus en plus à constater qu’il existe un état de l’humanité souffrante qui se répand (à cause du prolongement de l’espérance de vie sans doute) et qui, sourdement, silencieusement, nous interpelle sur nos possibilités de croyance et de vivre l’espérance jusqu’au bout. S’il n’y a plus de parole (plus de parole consciente) peut-il y avoir une espérance ? C’est d’autant moins probable que Frédéric Boyer lui-même installe un lien fort entre parole et espérance : « celui qui parvient à parler dans la détresse n’est plus impur ni souillé, disons même que prenant la parole, il sort de sa condition d’impureté, de souillure » – c’est ce que Boyer tire de l’analyse de Job : « Silence ! Je parle ! […] écoutez, écoutez mes paroles ! Entendez bien ce que je dis : je suis dans mon droit / je me sais innocent / qui porterait plainte / contre moi muet et mort ? ».

Oui bien sûr, mais qu’advient-il de qui ne peut pas prendre la parole ?

J’en arrive à me demander où j’en suis de cette interrogation… ce beau livre, ce livre à lire, relate la façon dont un homme s’est extrait de la dépression, du mal de vivre, du doute sur la nécessité de « poursuivre », mais c’est à lui que finalement il s’adresse, ou… à Lui pour ceux qui y croient, il n’est pas allé jusqu’à explorer le fond du fond du drame humain : même si l’espérance est ce qui reste à Job, Job n’est pas celui à qui il ne reste plus rien. Beaucoup de pire que Job sont démunis de tout et même de l’espérance dans les maisons dites « de retraite », qu’on a qualifié d’EHPAD en notre jargon administratif.

Mais peut-être suis-je en train de blasphémer…

NB: le titre vient d’une phrase du Livre des Lamentations: et alors je retourne là où le cœur attend.

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