Un grand linguiste-mathématicien

Aravind Joshi

J’apprends avec tristesse la mort d’un grand linguiste-mathématicien : Aravind Joshi, que j’ai assez bien connu et souvent rencontré dans diverses conférences et écoles d’été. Il m’avait même invité à passer quinze jours dans son laboratoire de Philadelphie en 1998. Il était drôle, jovial, d’un esprit remarquablement ouvert. D’origine indienne, il regardait son pays avec compassion et un peu de dérision. Comme je lui disais à l’époque que j’étais passionné par l’Inde, il m’avait répondu : « ça vous passera ». De fait, avec l’arrivée au pouvoir de Nahendra Modi, ça m’a un peu passé… Lui venait de Puna, dans le Maharashtra, pas loin de Mumbai, mais il vivait en Amérique depuis bien longtemps. Le crâne complètement chauve, rond comme un oeuf d’autruche, et le regard malicieux, on ne lui donnait pas d’âge. Il semblait éternel. Voici qu’il a rejoint Ganesha et d’autres Dieux de l’hindouisme (auquel il ne croyait pas, bien entendu).
Pour mes lecteurs non informés des théories existantes dans le champ de l’analyse automatique des langues naturelles, je dirai que son apport principal est l’invention des « Grammaires d’Arbres Adjoints » – Tree Adjoining Grammars, en V.O. ce qui donne l’acronyme TAG (il avait beaucoup ri, à Grenoble, de voir écrit le nom de son formalisme au flan de tous les bus et trams de l’agglomération – Transports de l’Agglomération Grenobloise).
Lorsqu’on étudie les langues, qu’elles soient formelles ou naturelles, on remarque toujours qu’elles présentent des régularités étonnantes. La liste de ces régularités fonde le fait que l’on puisse rapprocher les deux sortes de langue. Par exemple, il n’échappe à personne que les phénomènes d’accord se font à distance. Je dis et j’écris : « le chat ronronne » et « les chats ronronnent », mais aussi : « le chat que la jeune femme caresse ronronne » et si je change « le » en « les » aussitôt, « ronronne » devient « ronronnent », de même si je change « la jeune femme «  en « les jeunes femmes », « caresse » deviendra « caressent ». Autrement dit des liens à distance fini existent à l’intérieur des phrases d’une langue dite « naturelle ». On peut étudier mathématiquement ces phénomènes en proposant des modèles de grammaire très rudimentaires, qui ont leur rôle dans la fabrication des langages informatiques, par exemple le langage des mots de la forme « suites de a et de b avec le même nombre de a et de b » est aussi un langage présentant ce genre de régularité : si j’ajoute un « a » je devrai nécessairement ajouter un « b » pour demeurer à l’intérieur du même langage (du même ensemble). Si les « a » sont à la suite et les « b » aussi, comme dans « aaabbb », on a un langage facile à analyser : Noam Chomsky au temps de sa jeunesse avait introduit la notion de « grammaire hors-contexte » pour prendre en compte ces langages. Encore faut-il que les dépendances soient enchâssées (comme dans notre exemple du chat et de la voisine). Si on veut qu’elles soient croisées comme c’est le cas dans des langues comme le néerlandais ou le suisse allemand, cela devient une autre paire de manches : on ne peut tout simplement pas les décrire au moyen des grammaires hors-contexte, on tombe dans des langages un peu plus complexes, qu’on appelle les « langages doucement contextuels » (mildly context-sensitive). C’est Joshi qui a mis l’emphase là-dessus et est passé à un type de grammaire analysant ces langages doucement contextuels. Il avait vu que si, au lieu d’adjoindre des arbres syntaxiques les uns aux autres en partant de la racine et en substituant banalement un arbre à une feuille en allant jusqu’au bout pour trouver la phrase, on autorisait l’agencement de mini-arbres syntaxiques selon des schémas plus complexes – par exemple en insérant un arbre de racine A ayant une feuille également de type A à l’endroit d’un A dans l’arbre primaire – on pouvait obtenir la puissance d’analyse demandée. De plus, il était possible d’évaluer la complexité des objets obtenus (toujours une complexité polynômiale, ce qui veut dire que ce n’était pas « trop » compliqué).

opération d’adjonction

Aravind Joshi a eu beaucoup d’influence en France, notamment auprès de certain(e)s linguistes de Paris 7, comme Anne Abeillé et Danièle Godard, qui ont dirigé un projet de réalisation de la grammaire du Français grâce aux TAGs (la « Grande grammaire du Français »). J’avais rencontré Joshi parce qu’il était intéressé par le travail que nous faisions dans les années quatre-vingt-dix, Christian Retoré et moi, qui consistait à faire un peu la même chose mais en interprétant les arbres comme des arbres de preuve : on pouvait fabriquer ces agencements à la manière dont on combine des preuves dans certains systèmes logiques (la logique linéaire du second ordre).

La curiosité de Joshi ne s’arrêtait pas à ces questions d’analyse syntaxique : il s’intéressait aussi beaucoup aux liens pouvant exister entre ces schémas formels qu’on retrouve de manière répétée dans les langues et certains autres types de schémas formels, comme les diagrammes de Feynmann, qu’on trouve quant à eux, dans l’exploration des lois physiques. Il croyait voir dans les mécanismes de compensation entre termes négatifs et positifs les mêmes fonctionnements que dans la syntaxe, lorsqu’on fait se correspondre une parenthèse fermante et une parenthèse ouvrante par exemple (opération que l’on fait spontanément chaque fois que l’on fabrique un syntagme).

Conscient que les progrès en linguistique informatique (par exemple en traduction automatique) ne pouvaient venir que du traitement de larges corpus, il avait initié le « Penn Discourse Treebank », immense base de données stockant des analyses syntaxiques faites en TAGs, avec les connecteurs discursifs pouvant les relier. C’est bien sûr ce type de banque de données qui permet aujourd’hui d’avoir des résultats probants en traduction (encore qu’on soit loin du bout du projet, ce qui devrait décevoir tous les apôtres d’une Grande Intelligence Artificielle « destinée à nous supplanter »…).

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2017, l’année où …

2017, l’année où j’ai voyagé en divers endroits du monde,
où je suis allé, avec C., pour la troisième fois à l’île d’Ouessant – nous logions dans une chambre au-dessus du meilleur restaurant de l’île, nous faisions du vélo dans le vent et re-visitions les phares de la côte, au retour passions par la Pointe-du-Raz et Plogoff, ce qui nous faisait nous souvenir des luttes anti-nucléaires des années quatre-vingts et nous dormîmes à Brest…

Ouessant

2017, l’année où j’ai encore été invité dans plusieurs universités, Nancy, Montpellier, Paris 7, Rome… l’année où, à Montpellier, j’ai parlé des rapports entre langage et mathématiques, à Nancy, des conversations insolites, à Paris, du rôle de la conversation dans la découverte des pulsars, à Rome, d’une nouvelle sémiotique…
2017, l’année où je me suis lancé dans la lecture de Hegel, surtout après avoir découvert le petit livre tellement stimulant de ce jeune philosophe, Mark Alizart (« Informatique céleste »),
2017, l’année où nous avons eu très peur pour notre petite fille, hospitalisée à Teneriffe pour une pneumonie, mais où nous l’avons retrouvée pleine de force, l’épreuve l’ayant presque grandie,
2017, l’année où je me suis proposé pour faire manger avec moi tous les midis cette même petite fille, et où, pour l’occasion, je me suis mis à lui faire une lecture orale de tout Tintin, lecture que je lui faisais déjà au téléphone quand elle était immobilisée aux Canaries – elle ne consentait à faire que le rôle de Milou,

2017, l’année où je me suis inscrit pour la troisième fois à l’Ecole des Beaux-Arts de Grenoble, cette fois en dessin (et en aquarelle) avec un professeur qui m’a fait découvrir comment manier le fusain, la craie noire, la gomme mie de pain et le carré conté…
2017, l’année où j’ai continué mes cours de chinois du mardi matin avec Fan Ping, et où Fan Ping a changé de coiffure, optant pour une coupe résolument courte, cheveux en brosse, pour mieux ressembler à son héroïne favorite, une chanteuse d’opéra traditionnel,
2017, l’année où j’ai visité à Rome une splendide exposition Picasso (des années 1915-1925), à Grenoble une belle exposition des dix dernières années de Kandinsky, au Centre Pompidou, une exposition inattendue des oeuvres de Cy Twombly, à Martigny, une exposition intitulée « Le chant de la terre » dédiée à Paul Cézanne,

2017, l’année où j’ai découvert l’oeuvre du peintre lyonnais Jacques Truphémus, présentée par son ami Charles Juliet,
2017, l’année où j’ai invité Charles Juliet à venir nous rendre visite dans notre petit village de la Drôme Provençale et où il a accepté (cela aura lieu le 31 mars),

Charles Juliet

2017, l’année où j’ai rencontré les écrivain(e)s André Bucher, Laurence Nobécourt, Pierrette Fleutiaux, Alain Wagneur, Annette Wieviorka dont certains m’étaient déjà connus : en fait, seul Alain Wagneur ne m’était pas connu au préalable, il venait parler de son livre bouleversant : « Des milliers de places vides » (Actes Sud) lors de notre rencontre consacrée à l’exil et à la Shoah et ce n’est que plus tard que j’ai découvert ses talents d’auteur de polars (à la librairie « Actes Sud », justement, à Arles),
2017, l’année où j’ai participé à mon deuxième atelier d’écriture avec Laurence Nobécourt (ex-Lorette), à Dieulefit, dont les autres participants ne me laisseront pas un souvenir impérissable, contrairement au premier où l’un des participants est devenu pour moi un ami,
2017, l’année où je suis justement allé voir cet ami chez lui, à Clermont-Ferrand, et où, ensemble, nous avons découvert l’oeuvre magistrale du photographe Gregory Crewdson,

2017, l’année où je suis allé en Bretagne, près de Paimpol (à Lanleff) pour revoir un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps (depuis qu’il a pris sa retraite dans ce village, délaissant Paris où j’avais coutume de le voir, au temps où je me déplaçais à Paris chaque semaine), et où j’ai rencontré ses ami(e)s du coin,

2017, l’année où j’ai participé à une agréable « party » dans un jardin de Nogent-sur-Marne, fin juin, où se trouvaient réunis tous mes chers amis de Paris 8 (Léa, Claire, Laurent, Anne, Lélia …), avec, le soir précédent, repas dans une guinguette,
2017, l’année où nous sommes allés à Vetroz (près de Sion) plusieurs fois, et où nous avons bu, grâce à nos amis Michèle et André, le meilleur vin blanc suisse qui soit (de l’Amigne),
2017, l’année où j’ai découvert les Editions des Lisières, son animatrice, Maud, ses auteurs Alain Nouvel, Patrick Blanche et Laetitia Gaudefroy lors d’une rencontre que j’avais organisée à la mairie de notre petit village et où j’ai aussi découvert une autre auteure de ces éditions : l’écrivaine turque Pinar Selek (venue dans un café des Pilles pour présenter son livre, et dont l’oeuvre fut lue par le comédien Serge Peauthe),
2017, l’année où j’ai co-organisé dans notre village drômois, le 22 juillet, une « fête littéraire » où j’avais invité les amis Alain Nouvel et sa compagne, Serge Peauthe, André Bucher, Patrick Olivier-Elliott (auteur de livres érudits sur la Provence) mais où je me suis fait rabrouer par un des invités (l’écrivain Yves Bichet) parce que… la machine à café était en réparation, puis par une co-organisatrice parce que je n’avais pas été assez présent lors des préparatifs. Où j’ai fait quand même de belles rencontres, incluant un fantastique lecteur (et écrivain), une animatrice d’association locale (d’animation du Haut-Nyonsais) et un chargé de mission au Parc Naturel Régional des Baronnies,

2017, l’année où j’ai vu 2666 à la MC2 de Grenoble, spectacle de 12 heures, mise en scène de Julien Gosselin sur le roman de Roberto Bolaño,
2017, l’année où, au Festival d’Avignon, j’ai vu l’Antigone de Satoshi Miyagi et « la maison d’Ibsen », mis en scène par Simon Stone,

Ibsen huis

2017, l’année où j’ai vu « Tartuffe » au théâtre de la Porte Saint-Martin, avec Michel Bouquet,
2017, l’année où quelques uns de mes écrivains préférés ont publié : Patrick Modiano, ses « Souvenirs dormants », Jean-Marie Le Clézio, « Alma », Charles Juliet, « Gratitude » (tome 9 de son journal), Peter Handke, « essai sur le fou de champignons » (pas encore lu), Haruki Murakami, « Des hommes sans femme », Jean-Philippe Toussaint, « Made in China »,
2017, l’année ou j’ai lu « Le garçon sauvage » de Paolo Cognetti, « Le chat » de Natsume Soseki (en sautant beaucoup de pages…), « Franza » d’Ingeborg Bachmann, « L’enfant qui mesurait le monde »  de Metin Arditi, « Loli, le temps venu » de Pierrette Fleutiaux, « Aquarium » de David Vann, « Dans la forêt » de Jean Hegland, « Le silence même n’est plus à toi » de Asli Erdogan, « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson, « Quelle sorte de créature sommes-nous » de Noam Chomsky, « L’ordre du jour » d’Eric Vuillard, « Une histoire des loups » d’Emily Fridlund, « Comment vivre en héros » de Fabrice Humbert, « Tout homme est une nuit » de Lydie Salvayre et d’autres encore que j’ai oubliés,
2017, l’année où j’ai reçu en cadeau de Noël le magnifique volume de Jean-Philippe Toussaint : « MMMM », réunion des quatre romans du cycle de Marie Madeleine de Montalte que j’ai déjà lus séparément mais c’est une joie de les retrouver en un seul volume, volume d’ailleurs spécial, pour lequel les Editions de Minuit ont accepté de changer leur fonte de caractère et leur présentation, avec photo bleue à l’intérieur de la couverture – pour moi, l’oeuvre de Jean-Philippe Toussaint est extrêmement jubilatoire, joyeuse, de plus elle se passe pour beaucoup dans un univers asiatique (Chine, Japon) qui m’attire profondément,
2017, l’année où j’ai échangé quelques mots avec Yannick Grannec à propos de Kurt Gödel, et avec l’écrivain suisso-turc Metin Arditi à propos de… ma belle sœur et de la vie musicale en Suisse, bien plus riche qu’en France et où Arditi m’a parlé de son grand oncle Elias Canetti, et de son lointain cousin… Arditi (Pierre),

2017, l’année où j’ai visité la Ferme aux Crocodiles et le Parc de la Tête d’Or (pour voir principalement le panda roux…),
2017, l’année où j’ai visité la Biennale d’Art contemporain de Lyon et où j’ai trouvé bizarres tous ces environnements mêlant le son et le volume,
2017, l’année où j’ai vu au cinéma quelques beaux films poétiques comme « Paterson » de Jim Jarmush et « Emily Dickinson » de Terence Davies,

2017, l’année où j’ai vu « After the storm » de Kore-Eda, « Visages, villages » d’Agnès Varda et JR, « La Villa » de Robert Guédiguian, « Certaines femmes » de Kelly Reichardt, tous de grands films basés sur l’émotion,
2017, l’année où j’ai découvert les séries, par le biais de celle qui me paraît excellente : « Le bureau des légendes » d’Eric Rochant, avec Jean-Pierre Daroussin, Mathieu Kassovitz et Sarah Giraudeau, fantastique histoire au sein de la DGSE, brûlante de réalisme (au point que je me suis demandé si autour de moi, ne rôdait pas quelque agent en mission, allez savoir!),

2017, l’année où je n’ai pas obtenu le prix Bernard Vergaftig,

2017, l’année où, grâce à mon ami l’apiculteur, j’ai découvert un livre extraordinaire sur la géologie de notre région, justement intitulé « Pierres de Provence », d’un certain Jean-Marie Triat, magnifiquement illustré,
2017, l’année où j’ai visité une toute petite partie du Japon (principalement le Kansai),
2017, l’année où j’ai revu le Pavillon d’Or à Kyoto, et où j’ai re-parcouru, sous la chaleur, le « chemin des philosophes »,
2017, l’année où j’ai enfin terminé « Le pavillon d’Or » de Mishima,
2017, l’année où je me suis trempé dans les onsen (à Kinosaki),
2017, l’année où j’ai exploré les splendeurs de Kobe, Himeji, Miyajima…
2017, l’année où j’ai fait le tour de Kobe en compagnie d’une grande calligraphe que j’avais rencontrée à Paris, qui s’appelle Mitsue Kanamori,
2017, l’année où C. et moi, nous avons découvert HIROSHIMA, juste soixante-douze ans après l’explosion, où nous avons difficilement retenu nos larmes devant le monuments aux enfants…

Dôme Genbaku

2017, l’année où j’ai viré à droite en votant Macron dès le premier tour des présidentielles, acte auquel je ne donnerai plus la justification de l’avoir fait « pour éviter le pire », puisqu’en fait il s’agissait bel et bien d’un vote d’adhésion…
2017, donc l’année où je me suis retrouvé à droite par envie sans doute de liquider mes déceptions à l’égard de la dénommée « gauche » qui, soit ne montrait plus grande fidélité à ses engagements, soit se sabordait en multipliant des discours de tribune auxquels on ne peut plus croire,
2017, l’année de mes contradictions puisque, « en même temps », je ne suis pas totalement d’accord avec notre président actuel (notamment à propos de la politique à l’égard des migrants).

2017, l’année où je me suis inquiété de la santé de quelques amis et de quelques membres de la famille, ce dont je m’inquiète encore,

2017, l’année où est décédé l’oncle de C., du côté de Bière, dans le canton de Vaud, et où son père a fait un très grave accident cardiaque,

2017, l’année où, pour la troisième année consécutive, nous avons pu réunir tous nos enfants (trois) et petits-enfants (six) dans notre maison du Poët, dans la Drôme, une semaine avant le vrai Noël, et où j’ai organisé pour les petits-enfants un grand jeu qui obligeait à parcourir le village dans tous les sens.

2017, l’année où j’ai eu mes septante ans (mieux quand même que « soixante-dix »).

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Lecture de Noël

Noël, fête des enfants. Quelle belle coïncidence, alors, que cette rencontre avec le livre de Pierrette Fleutiaux : « Loli le temps venu », paru en 2013 aux éditions Odile Jacob… J’ai déjà vu plusieurs fois Pierrette mais nous n’avons jamais parlé de ce livre. Et pour cause, je ne l’avais pas encore lu. Voici chose faite. Il a une belle préface de Françoise Héritier et j’y ai trouvé… comment dire… le reflet de mes propres pensées à l’égard de ma petite fille qui a maintenant neuf ans (Loli doit en avoir huit si mes comptes sont bons). Car, contrairement à ce que laisse entendre Pierrette, ce ne sont pas que les grands-mères qui ont de ces émerveillements face au jaillissement de l’enfance, les grands-pères aussi, et même s’ils sont, selon sa classification, des « GPNB » (entendez : grands-parents non biologiques) ! Un tel thème pour un livre est périlleux : on peut craindre de tomber sur des douceurs trop sucrées, des attendrissements convenus, et puis non. Pierrette a l’idée, dès le début de son récit de nous relier à un au-delà de la relation immédiate avec l’enfant. La naissance du petit être humain est tellement un événement stupéfiant, unique, qu’elle nous paraît surnaturelle, comme si elle émanait d’une survenance lointaine, comme si le petit ou la petite, avec ses mains fripées, ses ongles délicats, sa peau diaphane avaient fait un immense voyage pour parvenir jusqu’à nous, nous arrivait d’un autre monde, d’un univers parallèle qui sait… comme si encore, cette naissance allait nous mettre en contact avec l’Inconnu, un être unique et inconnu de la fin des temps… Pierrette Fleutiaux commence donc son récit par ceci :

A trois années d’intervalle, deux événements se sont produits dans ma vie personnelle, apparemment sans lien l’un avec l’autre, à moins de renverser l’ordre des causalités et la flèche du temps […]. Le premier, furtif et très étrange. […] Cet événement-là n’a rien changé à mon quotidien. Le second en revanche, parfaitement commun, m’a chamboulée de fond en comble […]

Le second est bien sûr la naissance de sa petite fille, mais le premier… qu’est-ce au juste ? Ce sentiment fugace et étrange d’être visitée par un autre monde… Loli n’était pas encore née mais « quelqu’un en moi s’adressait à elle, je l’appelais ma petite-fille du bout du temps, […] elle s’était « manifestée » à moi d’un futur insondable ». Et nous voilà projetés à des milliers et des milliers d’années-lumière vers le futur. Que sera une petite-fille de cette époque-là ? Une petite fille d’après le Soleil – puisque Pierrette a appris de la science que le Soleil était mortel, lui aussi, qu’on lui donnait une durée de vie future très inférieure à celle qu’il a déjà vécue et que, dans ces conditions, il était bien vain peut-être de se poser des questions sur notre mort à nous, êtres finis, de si peu de temps et de si peu d’espace. Cette « petite fille du bout du temps », qu’est-ce que c’est ? On pourrait croire à une folie, une futilité de grand-mère qui commence à dérailler… mais n’est-ce pas plutôt l’inconnu qui parle en nous ? Dans le résumé que j’ai fait récemment du livre de Mark Alizart, « Informatique céleste », je parlais de cette idée hegélienne de fin de l’Histoire, que l’auteur exprimait si bien, quand après de multiples disparitions et réapparitions de la Vie, pas seulement sur Terre mais dans le Cosmos, une Harmonie enfin se crée qui réunit la Nature et l’Esprit. N’est-ce pas cela qui s’exprime dans le continuum de la Vie, comme une anticipation qui revient dans le passé? Cela rappelle aussi les images que proposent les physiciens à la recherche de la gravité quantique, l’idée d’un espace constitué de couches superposées formant une mousse légère et friable : il n’y a pas de temps, tout est donné simultanément, c’est notre esprit fini qui crée l’impression de temporalité, n’interdisant pas qu’il se produise d’étranges court-circuits, des surgissements d’une couche à l’intérieur d’une autre comme dans cette mousse que l’on brasse en faisant se rencontrer des bulles originaires de différentes strates… Loli aurait pu être ainsi en contact (avant sa naissance?) avec une petite fille du bout du temps…

Quand Pierrette passe à sa petite fille, la vraie, elle reste « branchée » sur celle du bout du temps. C’est bien ce qui donne à ce livre son caractère étrange, décalé par rapport à une attente convenue. Mais ce qu’elle raconte alors c’est aussi ce que le grand-père que je suis pourrait raconter…

Premier petit-enfant : un bouleversement dans nos vies. Dès l’âge de deux mois, on me demandait de garder ma petite fille. Je me souviens que sa grand-mère était à San Francisco pour son travail et que je lui avais téléphoné depuis Grenoble pour lui demander quelques détails sur la manière d’utiliser les couches… Et depuis, je la vois presque chaque semaine. Emotion de l’apercevoir soudain dans une foule d’enfants à la sortie de l’école. Emerveillement de son émerveillement devant tout ce qu’elle découvre : cailloux dans un parterre de fleurs, escargots tout blancs, poil soyeux des chats et même si l’on n’a pas de chat, fourrure soyeuse des mille peluches dont on s’entoure. Il y a chez Pierrette des passages drôles, des épisodes qui montrent le grand parent sous un jour qui pourrait le faire passer pour déraisonnable, gâteux même (combien de fois ai-je entendu dire que j’étais gâteux devant cette enfant…). la manie de prendre des photos pour les regarder ensuite dans le secret d’un moment de solitude, et en même temps, la rapidité avec laquelle ces photos se dévaluent (« les photos meurent aussi » dit Pierrette), on ne les regarde plus jamais six mois après les avoir prises, remplacées qu’elles sont par les nouvelles.

« Je n’oublie jamais Loli. Présente je suis avec elle. Absente, je suis aussi avec elle ». D’où vient cet amour ? Liens du sang ? Certainement pas (ils sont absents dans mon cas!). « Est-ce soi-même que l’on aime dans son enfant ? ». Non, plutôt : « Loli est un cadeau que je n’espérais pas, que je n’ai pas demandé, que je n’imaginais pas, dont je n’éprouvais pas le besoin, pour lequel je n’ai pas eu à me battre. Soudain elle était là. Elle est là ».

Le livre s’arrête avec l’entrée dans la parole (« le défilé de la parole » je crois me souvenir que Lacan disait)

D’ici quelques semaines, Loli formera des phrases complètes. Dans quelques mois elle ira à l’école maternelle. Il me faudra alors replier mon écriture. Avec le langage, avec cet outil multiforme, adaptable presque à l’infini, elle va découvrir le monde. Mais ce sera le monde tel que l’espèce à laquelle elle appartient le voit, l’utilise le modifie. Le monde tel que ce grillage posé sur lui par son espèce le fera apparaître. Celui de l’espèce humaine. Ce ne sera plus le monde profond, sauvage, illimité, le monde primitif et mystérieux des sensations. A chaque gain correspondra une perte. Ma Loli des temps futurs s’enfoncera dans les espaces infinis du cosmos, ma Loli d’aujourd’hui deviendra un individu – de plus en plus précis en ses contours – parmi les sept milliards de l’humanité de ce siècle. Un jour aussi, pas très lointain, sa grand-mère ne sera plus qu’un souvenir, de plus en plus estompé, tout cela nous le savons, mais comme la petite enfant, nous ne pouvons que dire : « pourquoi ?? pourquoi ? » .

Oui, pourquoi ? Peut-être pour qu’il advienne enfin cette Loli des temps futurs.

Ce livre dit aussi beaucoup sur la « fonction grand-parentale ». Rien de commun avec la situation des parents. Le grand-parent est, ou en tout cas s’estime libre. Il a tout son temps. Rien à ses yeux n’est caprice. Pierrette raconte cette scène au restaurant, où elle dine en compagnie de Loli et de ses parents. La petite, à un certain moment, désigne son manteau. Pourquoi ce manteau ? Eh bien parce qu’elle a envie de le mettre pour sortir de la salle, bien sûr. Ce à quoi les parents sans doute s’opposent : on ne sort pas de table comme ça, encore moins pour aller dans la nuit noire et le froid… Heureusement, la grand-mère n’en a cure. Elle, elle comprend le désir de la petite fille, et sort avec elle – elle en profite pour fumer une cigarette ! – et pendant de longs moments, elles se regardent les yeux dans les yeux, grand-mère et petite-fille… On n’ose penser ce que se disent les parents… mais tant pis.

Pour en revenir à « ma » Loli, au printemps dernier, elle fut gravement malade. En vacances aux Canaries avec sa maman, il s’était manifesté en elle un vilain virus qui avait ouvert le champ à une bactérie dangereuse provoquant une pneumopathie assez grave. Nous vécûmes des jours d’angoisse terrible. Heureusement, les médecins identifièrent à temps la bactérie et trouvèrent les médicaments adéquats pour la ramener à la santé. Au retour, comme elle était encore fatiguée, je décidai de la prendre chaque midi pour lui faire à manger afin qu’elle puisse se reposer au milieu de la journée. Après quelques semaines, elle allait très bien, mais nous n’interrompîmes pas pour autant nos rencontres de la mi-journée qui durent encore aujourd’hui. C’est toujours une joie qui bondit en moi quand, vers 11h30, je vais dans la cour de son école et que je la distingue au loin à la couleur de son bonnet, et qu’elle accourt vers moi, avec ses yeux toujours écarquillés de bonheur et prête à me raconter, presque sans interruption, ce que fut sa matinée et comment vont ses rapports avec Inès (sa meilleure amie). S. fait mon admiration par la dose d’empathie qu’elle renferme. Bien qu’elle n’y ait sans doute jamais pensé et que ces mots soient absents de son esprit, on peut dire d’elle que « rien d’humain ne lui est étranger ». Son arrière-grand-mère peut être gravement malade, immobilisée sur un lit d’hôpital, elle demande à aller la voir « pour l’aider ». Son pauvre grand-père avoir mal au genou, aussitôt sort la trousse avec un tube d’arnica. Elle est persuadée qu’elle a soulagé ma souffrance et, bien sûr, je ne la démens pas.

Ce lien avec l’enfant, tout auréolé de bonheur, ne va pas aussi sans ses moments sombres – Pierrette le montre bien – ceux où l’on se demande comment on fera pour lui éviter les tourments, les catastrophes, ou bien ceux où l’on est d’autant plus désemparé lorsqu’on apprend la souffrance, la mort infligées à des enfants de son âge partout dans le monde, en Syrie, en Birmanie, en France même sous des balles fanatiques, que l’on pense que cela pourrait être elle, ou bien lorsqu’on revoit ces films d’archives qui nous parlent des camps d’extermination, de la Shoah par balles en Ukraine, dans les pays baltes…

Après la lecture du livre de Pierrette Fleutiaux, on a envie évidemment de demander : et la suite ? Deux ans, trois ans, six ans, sept, huit… autant de jalons tous aussi merveilleux à vivre les uns que les autres. Même s’ils ou elles rejoignent le monde commun « de l’espèce humaine », il reste qu’on aimerait tant pouvoir les escorter jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte, sûrs que nous sommes que jamais ils ou elles ne nous décevront et que nous garderons en elles la même confiance, le même amour.

Modèle corrigeant son portrait

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Non, Emmanuel Macron ne respecte pas toutes ses promesses

Mountain professionals launch an appeal « SOS Alpes solidaires » (Supportive Alps) as they take part in a rally to warn of the dangers to migrants in crossing passes in the Alps during the winter, in Nevache, French Alps, on December 17, 2017.
. / AFP PHOTO / Sophie LAUTIER

J’ai souvent dit que j’avais de la sympathie pour Macron, pour sa jeunesse, la sensibilité dont il témoigne aux tendances de notre époque, son énergie, sa volonté de mettre en l’air des usages poussiéreux etc. je m’en sens d’autant fondé à l’attaquer fortement sur certains aspects de sa politique, et dénoncer le fait que, contrairement à ce qu’il dit souvent, non, il ne respecte pas tous ses engagements. Et cela en premier lieu en ce qui concerne l’accueil des migrants. Nous pouvons et devons être scandalisés par cette absence totale d’humanité dont font preuve les services de l’Etat, détruisant les abris, lacérant les toiles de tente, pourchassant sans répit les réfugiés, même dans la traversée des Alpes. Cette politique est honteuse. Qu’eût dit Paul Ricoeur face à un tel déni d’humanité ? Or, lors de sa campagne, Macron apparaissait comme le candidat offrant le plus de promesses sur l’accueil des réfugiés, citant fréquemment l’exemple d’Angela Merkel. Et maintenant ? Et que fait Cohn-Bendit lui qui, à ce que certains disent, aurait l’oreille du Président ? Cohn-Bendit qui était présent à Grenoble il y a un an aux Etats Généraux des Migrations, et qui nous avait ému par son enthousiasme et ses encouragements ? Je crois me souvenir que Macron avait fait un beau discours devant les responsables de l’Eglise Protestante pour le 500-ème anniversaire de la Réforme… Où en est-on de ce discours ? Suffit-il de parler de la différence entre éthique de conviction et éthique de responsabilité pour s’affranchir de toute humanité ?

Il y a là des choses que je ne comprends pas, que j’aimerais qu’on m’explique. La politique d’Emmanuel Macron est-elle pilotée par un drone ? Un engin qui, de haut, ne laisserait pas paraître les difficultés du terrain… S’il aime à se calfeuter en son palais, comme il en donnait l’impression dans son interview de ce dimanche, n’y a-t-il pas moyen de lui envoyer quelque message évoquant la réalité du monde ? Un président comme lui qui semble avoir compris les enjeux de la planète devrait s’efforcer d’avoir une vue complète de ceux-ci, qui ne sont pas seulement « environnementaux » mais aussi humains, il y a des flux migratoires dont il va bien falloir s’accommoder. J’entends que l’Etat y travaille, que les déplacements au Sahel servent à mettre en place une politique visant au maintien sur place des populations, mais en attendant que ces politiques obtiennent un résultat (très hypothétique) que fait-on de ceux qui sont là ? Surtout quand on a dit ailleurs, à juste titre, qu’ils étaient des « héros », qu’on a loué leur courage à traverser les mers, et maintenant les montagnes ?

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L’enterrement d’une feuille morte

Ce n’est pas que j’en aie après Johnny… après tout, chacun fait ce qu’il veut, on peut être artiste de variétés et chanteur de blues autant que l’on peut être ténor à l’Opéra ou chanteur balladin… Des amis découvrant ses chansons disent qu’elles n’étaient pas si mal, et c’est vrai. A ceci près qu’elles n’étaient pas « ses » chansons mais celles d’Aznavour, de Berger ou de Goldmann. Johnny était un fantastique homme de spectacle : j’en sais quelque chose, moi qui proposai un jour à mon beau-fils, pour ses dix ans, de l’emmener le voir. Johnny passait à Grenoble. Ce fut un déluge de décibels et d’éclairs aveuglants, les basses nous faisaient tressaillir en nos fondations et les aigus (qu’il savait faire, comme on nous l’a assez rabaché ces jours-ci, sans passer à la voix de tête, c’est-à-dire tout en force là où d’autres se seraient cassé la voix) nous strièrent le tympan. Au bout d’une heure, Y. rendit grâce et demanda à ce qu’on rentrât à la maison. C’était bien assez.

A ses débuts, Johnny chantait yéyé, souvenirs-souvenirs, t’aimer follement… et moi je trouvais cela amusant puisque cela horripilait les parents, et avec les copains du lycée, nous commencions à échanger des disques, c’était, bien sûr, le temps de Salut les Copains. L’époque n’avait pas attendu Régis Debray pour basculer dans l’américanisme. Où il apparaissait nettement aussi que Johnny « pompait » sec… entendez par là qu’il reprenait simplement des adaptations de mélodies américaines. Mes copains s’y croyaient en éructant « ba ba be lou ba, ba ba bing boum » et on s’essayait au twist, danse facile puisqu’il n’y avait qu’à se tordre les genous.

Ce n’est donc pas que j’en aie après lui… mais après cet incroyable excès, cet hybris envahissant et mis en scène depuis longtemps – car il n’est pas possible d’organiser en si peu de temps de telles cérémonies, de tels hommages, de tels numéros spéciaux. Non, Johnny n’en valait pas tant. Chanteur modeste au parcours hiératique, il aurait pu se contenter d’un enterrement recueilli au Père Lachaise entre ses ex, son actuelle et ses enfants, quelques vedettes et, s’ils le souhaitaient, quelques politiques venus en amis déposer une gerbe sans paroles. Eddy Mitchell ou bien Thomas Dutronc aurait pousser la chansonnette au bord de la tombe et tout un chacun aurait essuyé une larme discrète, certains osant s’aventurer sur un « en perdant Johnny, j’ai perdu ma vie » ou bien un « nous avions tous en nous quelque chose de lui », mais tout le monde après la cérémonie s’en serait reparti chez soi en songeant à la vie qui continue. Au lieu de cela, nous avons eu droit à des funérailles nationales, au long discours d’un Président, aux embrassades appuyées de son couple avec la famille et les vedettes du show-biz. Tout ça pour affirmer que l’on est « avec le peuple » alors même qu’il ne s’agit, on le sait, inutile d’être Finkielkraut pour le remarquer, qu’une partie de ce peuple, blanche et « pavillonnaire » (pour reprendre l’expression de Régis Debray). On avait empêché Marine Le Pen de venir, ouf ont dû penser certains… mais ce n’est que soulagement passager : on sait où vont les sympathies de cette partie du peuple. Pour une fois, j’approuve Debray : ce à quoi nous avons assisté c’est à « l’institutionnalisation du show-biz, nouveau corps de l’Etat, sinon le premier d’entre eux ». Et Debray de faire malicieusement remarquer que « nos deux anciens présidents ont déjà une vedette pour compagne ».

J’ai, dans un billet précédent, loué les discours transversaux, mais c’était à propos de l’art, ainsi à la Biennale de Lyon, voyait-on avec bonheur le son, l’image et la lumière se mêler dans un esprit nouveau, renouvelant joyeusement le concept même d’oeuvre, je faisais le parallèle avec ce qui pouvait se produire d’équivalent dans le monde sociétal  voire politique: foin des « disciplines », des corps constitués en entités chacune hermétique aux autres. Nous voyons malheureusement ici, avec l’enterrement de Johnny, le négatif de ce mouvement : la confusion des genres qui peut conduire au pire, l’instauration pure et simple du spectacle et de l’apparence comme seul vrai pouvoir.

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La Villa, utopie marseillaise

Deux de mes amis FB (l’un s’appelle Serge Pauthe – il est comédien – l’autre Alain Nouvel – il est écrivain) (mais qui sont aussi des amis dans la réalité non virtuelle) ont dit déjà tout le charme et la justesse du dernier film de Robert Guédiguian. Le premier l’a fait en disant : « Quand la famille Guédiguian s’installe dans cette villa pour veiller leur père immobilisé par une attaque cérébrale, nous prenons place avec eux dans l’ombre dans la salle. Ils nous sont si sympathiques que nous prenons en compte leurs tourments, les blessures de l’âme, les rêves de jeunesse piétinés par une société frileuse… Oui, nous sommes comme chez nous dans cette histoire qui bâtit le présent avec des morceaux brisés du passé …mais avec une belle salve d’avenir ». Et le second en se rappelant le temps où « on construisait ou faisait construire sa « villa », dans les environs de Marseille, au temps où le terrain des collines ou du littoral ne valait rien et où on faisait ça « à l’arrache », sans permis ni architecte, juste avec un maçon payé « à la gâche » et à la petite semaine ». Il en a déduit que le film de Guédiguian parlait « d’une utopie très marseillaise, à la fois communiste et petite bourgeoise, chaque « villa » (et ce mot était à lui seul une hyperbole, ces « villas » étant le plus souvent des cabanons montés en graine), étant cette île où se retrouve toute une tribu, autour d’un chef de clan, le plus souvent chef de famille ».

A. Nouvel dit aussi : « Le puissant de ce film, c’est de mêler l’intime et le mondial, du Tchekhov de la Cerisaie et du Victor Hugo des Pauvres gens ». C’est beau et bien dit. Le rapprochement avec Tchékhov est juste car dans les deux cas, c’est un territoire qui disparaît, avec les effets qui s’en suivent sur ceux et celles qui y ont habité, qui l’ont aimé, qui s’y sont aimés (ou bien détestés…).

J’ai beaucoup aimé ce film moi aussi, un film qui attire une immense sympathie, et se conclut sur de belles séquences de générosité motivées par l’irruption dans cette famille en plein bouleversement de trois enfants kurdes rescapés d’un naufrage. Armand, le fils aîné (Gérard Meylan), qui parcourt la garrigue pour la nettoyer de sa végétation morte, puisque désormais personne ne s’en charge, tout le monde ayant déserté les lieux, délaissant les cabanons du littoral pour des sommes d’argent parfois rondelettes, rencontre une petite fille d’une dizaine d’années avec ses deux frères plus jeunes, qu’elle protège comme elle peut du froid qui vient et des affres de la faim : c’est elle qui a pris les pots de confiture qu’on avait laissé négligemment traîner sur la terrasse. Il la rattrape et réussit à vaincre sa peur. Les enfants s’abritaient sous des branchages, ils avaient encore gardé leurs gilets de sauvetage humides. A la maison, on a toutes les peines du monde à les faire se déshabiller afin de revêtir des vêtements secs tellement ils se tiennent fort par la main et il faut que Joseph, l’autre fils (Jean-Pierre Darroussin) trouve la solution de leur faire changer la main par laquelle chacun se tient à l’autre pour parvenir à leur enfiler un nouveau pull. C’est la plus belle séquence de ce film. Selon moi bien sûr, qui suis, en général, assez peu sensible au folklore marseillais.

Comme dit Alain Nouvel, ce film nous montre tout ce que pouvait contenir d’idéal petit-bourgeois une culture se présentant comme communiste. Il en reste bien sûr une grande nostalgie. Autrefois, à Noël, le sapin était collectif et le Père Noël arrivait en tracteur remorque et distribuait à tous les enfants les mêmes cadeaux bien emballés. Que s’est-il donc passé pour que tout change ? Pour que désormais les cabanons et villas aient les volets fermés la plupart du temps et que les petits vieux se meurent littéralement (par suicide causé par absorption de médicaments soigneusement conservés dans le but d’une prise brutale de la totalité des gélules). Bien sûr le capitalisme, bien sûr le « néo »-libéralisme, bien sûr l’argent, toujours l’argent… mais au-delà de ces rappels peu productifs sur le rôle d’un système économique (mais en connaîtra-t-on un jour un autre?), ne faut-il pas voir une somme de comportements individuels, de choix délibérés qui montraient déjà, sous-jacentes aux prises de position politiques, des tendances à l’égoïsme ? Chacun voulait pour lui seul son cabanon et son coin de mer. Angèle, la soeur (Ariane Ascaride) était partie jouer la comédie à Paris et avait laissé sa petite fille à la garde du grand père. Celui-ci s’en était-il beaucoup occupé ? Un soir de grands débats sur la terrasse, la petite est partie et s’est noyée. Cela fait vingt ans. Angèle s’est brouillée à vie avec son père. Il faut l’AVC soudain de celui-ci pour qu’elle revienne partager avec ses frères la charge de gérer ce qui doit l’être. Une comédienne. Belle occasion de faire des digressions sur le théâtre. Et même sur Claudel. Que le jeune marin pêcheur d’à côté a appris par coeur dans l’espoir de séduire un jour peut-être la voisine tant admirée…

Joseph a débarqué avec sa jeune amante : une étudiante séduite par ses discours nostalgiques de leader de mai 68… mais elle est jeune et lui vieillissant. Il lui fait quelques rappels à l’ordre moral. Elle est gentille de les supporter et de se soucier encore de lui. Au tout début du film, cette remarque acerbe de lui à elle adressée : « je vois, la tête à droite et le coeur à gauche… comme tout le monde ». Et oui comme tout le monde… Est-ce notre faute si les rêves de la gauche se sont dissout à l’épreuve du pouvoir ? Il eût été plus juste à mon avis de dire : « économiquement à droite, sociétalement à gauche … comme tout le monde »… sauf que cela eût été trop long, moins facile à dire.

Angèle se laisse finalement séduire par le jeune pêcheur qui dit du Claudel (comme quoi, la poésie ça sert quand même bien à quelque chose…). Par moment, la fresque de Guédiguian frôlerait le feuilleton « Plus belle la vie »… que l’on ne voit pas là une critique méchante, après tout, « Plus belle la vie » (que je regarde rarement) n’est peut-être pas si mal, comme feuilleton.

Une grande part de l’émotion dans ce film vient du contraste générationnel. Deux générations principalement : celle des baby-boomers (ou approchant) et celle de ceux qui ont l’âge de leurs enfants ou petits-enfants. Les derniers sont dans l’actuel, l’inachevé, la nécessité d’être en mouvement, d’un pays à l’autre (le fils du couple âgé, qui veut les aider à payer leur loyer, ouvre des laboratoires pharmaceutiques aussi bien à Londres qu’à Paris) d’un amour à l’autre. Les premiers sont au contraire dans l’accompli, le regret, les douleurs ressassées, les fautes non avouées (Angèle avait menti à son mari quand elle avait déposé sa fille chez son père) mais c’est un peu comme si la vertu était de leur côté… alors qu’il n’y a guère de raison pour qu’il en soit ainsi, si l’on y réfléchit. Si ce n’est, comme toujours, l’embellissement du passé vu au spectre de la mémoire.

Ainsi ce film est-il un film de la transition, du passage d’une génération à l’autre mais qui ne parvient pas à se départir d’une nostalgie, laquelle voudrait nous faire croire encore en la justesse d’une vision « marxiste » de l’histoire, qui n’était, somme toute, qu’une vision liée aux « Trente Glorieuses ». Marseille aurait-elle pu être le communisme plus les calanques ?

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Biennale, Art Co. et politique future

Lyon. Biennale d’art contemporain 2017. Deux lieux d’exposition très différents, très distants l’un de l’autre aussi (il y a intérêt à s’y connaître en transports lyonnais pour joindre l’un à l’autre). Au charme chic du MAC, là-haut au Nord, plus loin que l’entrée du parc de la Tête d’Or tellement apprécié de ma petite fille (surtout à cause du délicieux petit panda roux qu’il contient), répond bien plus au sud, près de la confluence des deux fleuves, une sorte d’entrepôt à deux étages plus une mezzanine, la Sucrière. J’ai commencé par le premier. J’ai donc cherché d’abord la porte d’entrée… (elle est derrière, côté cinéma), j’ai déposé mon sac à l’accueil puis je suis monté. Première salle, passé un hommage à Marcel Duchamp qui semble être posé là comme pour donner le ton de la suite (ce qui se vérifiera notamment dans l’importance des mots adressés à Rrose Sélavy), un mélange d’objets aux formes bizarres, entre l’antenne circulaire et le télescope ayant la propriété d’émettre des sons. J’ai commencé par me dire que c’était n’importe quoi puis je suis entré lentement dans l’oeuvre. On se serait cru parfois au bord d’une plage dont l’air ambiant serait déchiré de cris de goélands, avec des stridences qui viennent du large et des trompes de brume. Une symphonie de l’artiste américain David Tudor.

Une salle plus loin, art conceptuel. Un artiste a écrit en immenses lettres très géométriques sur un grand mur : LOVE TO. Très savamment, on nous informe qu’en anglais, un verbe suivi de « to » ouvre sur toute une gamme de possibles compléments et que cette oeuvre donc nous invite à compléter… Sourire. Moins drôle : les traces d’une performance… des livres déchirés d’un noir de calcination étalés sur une table ovale. Source de la chose : un jour de 2016, au Centre Culturel de la Banque du Brésil, des hommes et des femmes en noir ont été invités, du haut d’une mezzanine, à déchirer les pages de ces livres avant de les jeter sur le plancher du bas, où elles ont été recueillies et vaguement recomposées en formes de livres. Je ne trouve pas cela drôle du tout. Détruire un livre, un acte artistique ?

Le grand tableau plein de bouts de tissus imprimés de Rivane Neuenschwander (une autre artiste brésilienne) est de meilleur alloi. Le visiteur peut puiser dans un grand sac des bouts de tissus où sont écrits divers mots, tous issus de banderoles de manifestants à travers le monde, il peut aussi prendre une petite épingle et, au choix, s’épingler le mot à sa veste ou bien enrichir encore le lourd tableau…

L’art contemporain s’impose d’autant plus qu’il approche et côtoie la poésie. C’est là bien sûr la recette, la voie royale. Poésie est ici entendue comme attention portée aux aspects négligés ou oubliés du monde, ces interstices par où la lumière peut arriver. Comme ces cahiers laissés à la mer un long moment puis repêchées, séchés, exhalant chacun l’odeur d’un lieu différent de la Méditerranée (oeuvre de Marco Godinho) ou bien ce « windbook » de Laurie Anderson, livre aux feuilles très légères soumises aux caprices d’un vent tantôt fort tantôt violent, venant tantôt de gauche tantôt de droite, pour que nous ne puissions lire une page que pendant le temps très court où elle nous est délivrée, ou bien encore cette ode à la pluie, de Marcel Bloodthaers, film éternellement recommencé d’un homme qui écrit sous des trombes d’eau, lesquelles diluent sans arrêt bien sûr l’encre dont il se sert. Poésie encore dans cette oeuvre dont le titre vient de Mallarmé, A=P=P=A=R=I=T=I=O=N, qui se mélange à la musique là aussi, comme chez Tudor, mais ici ce sont des miroirs qui bougent, tournent sur eux-mêmes, diffusant des bruits et reflétant de manière éphémère les silhouettes des gens qui passent (oeuvre de Cerith Wyn Evans).

Musique aussi dans ce puits enfermé dans un silo de la Sucrière : neuf robinets qui fuient en cadence, selon une partition établie, pour faire tomber des gouttes dans une vasque emplie d’une eau laiteuse (Doug Aitken). Et ce « requiem de Kazuo Fukushima », film de Fernando Ortega, long plan fixe sur une flûtiste qui doit lutter contre le vent issu d’une soufflerie sans qu’on sache si le vent contrarie son interprétation ou bien si, au contraire, il n’est que la version amplifiée de son souffle. La musique est au rendez-vous dans beaucoup d’œuvres. Il y a même cette idée, proposée par Ari Benjamin Meyers de faire en sorte que les concerts puissent s’offrir et s’exposer comme des tableaux ou des installations, dans l’oeuvre The Name of the band is The Art, qui réunit deux guitaristes, deux chanteuses et une batteuse, tous très jeunes, pour des concerts rock permanents (groupe qui sera dissout dès la fin de la biennale). Il y a aussi le tournoiement de pales, dû à Susanna Fritscher, qui passent d’une position presque verticale à l’horizontale en émettant un son variable qui vient de leur profilage et de la consistance de l’air.

Comme le dit Robert Guédiguian commentant son récent film, il est impossible aujourd’hui de prendre part à la parole publique, par l’art ou le cinéma notamment, sans faire référence au drame des émigrants. C’est ici Marco Godinho qui s’empare de ce sujet au moyen de son oeuvre qui se déploie comme une gigantesque aile de papillon sur un mur de la Sucrière, faite entièrement de marques de tampons inscrivant de façon circulaire : « migrant for ever ».

Migrants, migrations, peuples colonisés, lieux « exotiques », on retrouve ces thèmes chez Julien Creuzet qui nous invite à un voyage aux Antilles, aile d’avion échouée, voile de bateau en suspension, irréelle. Cet artiste est aussi un poète dont les mots défilent sur l’écran, lisses et aériens : « J’avais envie de glisser / Le doigt sur l’horizon / De titiller les arabesques / Etincelantes de la main / Pour avoir la sensation d’être / Dans une relation intime / avec le ciel ». Titiller les arabesques…

« Mondes flottants » était un beau titre pour cette édition de la biennale tant il est vrai que nous flottons, nous humains, à la suface des mots, des sons et… des surfaces qui ne sont jamais que frontières entre volumes ainsi que l’illustre si bien l’oeuvre d’Ernesto Neto, Two columns for One Bubble Light, ou celle de Lygia Pape, Divisor, qui, comme son nom l’indique, divise l’espace en des envers et des endroits qui nous font sans cesse nous retourner sur nous-mêmes, comme pour mieux voir les lignes invisibles qui traversent l’espace. Tant il est vrai aussi que de plus en plus les êtres et les choses nous semblent coupées de leurs racines, si jamais elles n’en eurent, comme ces vaches, que l’artiste japonais Shimabuku a perçues stationnaires au milieu du ciel, et filmées au-dessus d’un parc lyonnais : Let’s Make the Cows Fly !

Shimabuku : Poissons volants…

Nous avons tant de mal à comprendre le bruissement du monde. Ici des lignes de force apparaissent comme suggestions. Des phrases sont lancées dans l’espace comme des jets de lumière ou bien au contraire de noirceur, elles se croisent, le message forcément se brouille. Des pages sont soulevées par le vent sur des plages désertées. Un vieil homme peut alors demander s’il est vrai que l’action d’un livre fermé et jamais lu existe pourtant. Ces lignes de sens sont des lignes de vie. Les visiteurs peuvent s’accrocher à elles, comme dans la belle oeuvre de Jan Mančuška, Oedipus.

Oedipus

Dans le film du groupe japonais ChimPom, Black of Death, un corbeau factice tenu par une jeune femme sur l’arrière d’une moto entraîne des vols de corbeaux au travers de l’archipel, ils survolent le Parlement japonais, les autoroutes, la mer et la campagne jusqu’à la zone interdite de Fukushima.

Jacques Rancière dit dans un livre d’entretiens récent (En quel temps vivons-nous?) que ce qui rapproche aujourd’hui l’art de la politique, c’est de s’intéresser plus aux mots et aux images, aux mouvements, aux temps et aux espaces et aux combinaisons diverses et mouvantes de ces éléments qu’à un renouvellement interne des arts constitués, et il va plus loin encore : « l’un des caractères dominants de l’art aujourd’hui c’est l’établissement de liens transversaux entre les pratiques normalement séparées ». On ne saurait mieux dire. Ainsi venons-nous de vivre un moment historique où la forme « parti » s’est effondrée, laissant place à des individus capables de tenir des discours transversaux, à la fois politiques, philosophiques et sociétaux, des discours qui bougent le monde même s’ils ne le transforment pas dans son être propre. Nous avons d’ailleurs abandonné l’idée de « transformer le monde », de changer les moyens de production par des gestes volontaires puisque nous avons vu que ladite volonté n’avait pu produire qu’une société encore plus vile et dégradée (lire à ce propos La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexeievitch), alors nous attendons beaucoup des vibrations subtiles, des phrases et des mots qui peuvent ébranler le monde sans que nous puissions être sûrs de là où ils aboutissent, l’essentiel étant que nous ne voulons plus du monde ancien qui était caractérisé par ce que nous rejetons aujourd’hui avec force : le harcèlement des femmes, l’oppression des populations colonisées, l’homophobie ou la transphobie. Saurons-nous abolir définitivement l’ordre ancien ? Rien n’est moins sûr… mais l’art en tout cas, tel qu’il est montré en cette biennale, est là pour nous aider.

Le Requiem de Kazuo Fukushima

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Juliet et Truphémus


Il faut beaucoup aimer la peinture pour devenir un artiste comme Jacques Truphémus, l’aimer passionnément. C’est ce qu’il montre et ce qu’il dit dans un film (écrit et réalisé par Florence Bonnier) diffusé sur un petit écran à la fin de la visite de l’exposition qui lui était consacrée jusqu’au 27 novembre au Musée Hébert de La Tronche, près de Grenoble. Truphémus est mort le 6 septembre de cette année, alors que l’exposition avait déjà ouvert ses portes. Il avait 94 ans. Charles Juliet, son ami lyonnais, est venu en octobre prononcer une conférence à la fois pour rendre hommage au peintre et pour présenter le dernier volume de son journal, « Gratitude ». J’ai déjà parlé sur ce blog de Juliet, notamment lors de la sortie du volume précédent qui, lui, s’intitulait « Apaisement », afin de dire ce que – modestement – je lui dois lorsqu’en particulier ce blog emprunte la voie du journal intime. Charles Juliet est un virtuose de l’expression de « la connaissance de soi ». J’ai déjà dit que je trouvais mystérieuse cette notion, en fin de compte. Comme si « soi » était une substance que l’on pût pénétrer alors qu’il me semble, de plus en plus, que ce n’est pas une substance mais un processus lequel n’est, par définition, jamais clos, ne se refermant jamais sur lui-même. Pire encore : comment être sûr, lorsqu’on se livre à une exploration de soi-même que l’on ne met pas dans ce « soi-même », au même moment le mouvement de cette exploration ? J’avais été frappé de ces mots de l’écrivaine suisse Alice Rivaz, vus affichés dans un train de grande ligne qui se dirigeait vers l’aéroport de Cointrin : se connaît-on mieux à partir de ce qu’on écrit, puisqu’en écrivant, il arrive que l’on s’invente ? Au plan théorique, cela se traduit par : un processus peut-il se connaître lui-même… sans utiliser pour cela un autre processus, mais qui nécessairement se mêle au premier pour fabriquer un nouveau processus lequel à nouveau, pour être connu, fait appel à un autre et ainsi de suite ?

Noter que seuls les écrivains ont cette ambition, faire que l’écriture leur procure une connaissance de soi-même. A ma connaissance, on ne trouve cela ni chez les peintres ni chez les musiciens. Ainsi pour en revenir à Truphémus, il ne semble pas qu’il y ait chez lui une volonté de se connaître, juste le souhait de s’en remettre à des gestes, des mouvements qui sont ceux par lesquelles la toile se réalise. Il dit d’ailleurs que dès qu’il se met sur un sujet (ce peut être un portrait, un paysage ou bien une nature morte), très vite, il ne regarde plus la scène ou l’objet qu’il reproduit mais se concentre uniquement sur ce qu’il advient du processus de peindre. Ainsi se met en place une sorte de procédure automatique, le peintre n’est pas une fin en soi, un « être qui s’exprime », il est seulement un médium par lequel s’auto-réalise une œuvre, une métaphore de l’objet réel. L’artiste ainsi s’oublie. Chez Truphémus, la plupart du temps, il ne reste que la lumière. On sent chez lui ce travail des couleurs qui consiste à les superposer, les mélanger jusqu’à ce qu’on aille vers des gris, des bruns colorés, des jaunes pales dorés, ce n’est pas étonnant puisqu’on nous a toujours appris qu’en mélangeant toutes les couleurs du spectre, forcément on recréait la lumière. Certains critiques ont souligné sa parenté avec Bonnard. Je lisais récemment (dans Le Monde?) qu’il y avait en ce moment quelque part (à Francfort?) une exposition réunissant Matisse et Bonnard, l’auteur de l’article montrait leur différence : l’un cherchait à faire des oeuvres d’art, l’autre à reproduire la vie. C’est sans doute aussi ce qu’on doit dire de Truphémus.

Charles Juliet a connu Truphémus parce qu’ils étaient voisins, habitant tous deux Lyon, le quartier Saint-Jean. Truphémus vécut son enfance et sa jeunesse à Grenoble mais c’est à Lyon qu’il trouva le type de lumière qui l’intéressait, une lumière de brume et de côteaux argentés, qui n’a rien à voir avec l’éclat trop vif des neiges ni avec la grisaille des rues d’une ville sans charme. Il eut une période d’intérieurs, de bistrots en particulier où il se plaisait à peindre des habitués et des serveuses. Bien avant, m’a-t-on dit (le libraire que je connais et qui assurait certains jours l’accueil de l’exposition), il s’était essayé aux marines, avait sillonné les routes du Nord et des Flandres. Comme je faisais observer à quel point il est peu connu (je n’en avais personnellement pas entendu parler avant cette exposition), ce même libraire me dit qu’il était en effet discret et que, pourtant, nombreux étaient les poètes et artistes célèbres qui faisaient grand cas de lui, comme Yves Bonnefoy, Calaferte ou Balthus.

Au cours de sa vie, il eut de grandes souffrances, prisonnier pendant la guerre, gravement malade mais laissé sans soin, il entrevit la mort, qui ne l’a finalement rattrapé qu’à l’âge de 94 ans.

A côté de lui, Juliet faisait figure de jeunôt… et pourtant il se demandait s’il aurait la force d’ajouter à ses neuf volumes de journal intime un dixième numéro. J’était surpris par la gravité de la foule respectueuse qui se pressait autour de lui en cette soirée d’octobre, au premier étage d’une riche demeure du XIXème où vivait une grande famille grenobloise, transformée depuis en musée, le Musée Hébert (sis à La Tronche, commune de l’est de la ville, bordant l’Isère). Juliet parlait au milieu des peintures et donnait l’impression d’être de plain-pied avec elles. Il faut dire qu’il fréquente l’art depuis longtemps, ayant été très proche de Bram van Velde sur qui il a écrit. Il ne put donc s’empêcher de faire un rapprochement entre les deux, van Velde et Truphémus, ce qui est possible en effet (à cause des couleurs et de la recherche de lumière) bien que le premier soit un peintre abstrait à la différence du second. Je pensais plutôt, quant à moi, au poète Philippe Jacottet, côtoyant depuis presque toujours l’oeuvre de sa femme Anne-Marie, une aquarelliste de très grand talent. On touche là aussi au miracle de la lumière, la poésie est lumière comme l’est l’oeuvre des grands peintres.

aquarelle d’Anne-Marie Jacottet

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Promenade romaine (suite) – avec Hegel et Mark Alizart

Mark Alizart (cf. billet précédent) rappelle que, dans sa Philosophie de la Nature, Hegel examine plusieurs formes de vie, telles qu’elles émergent selon lui du règne minéral : d’abord les végétaux qui communiquent étrangement, comme si le végétal en soi était Un, puis le règne animal qui a une vie nettement plus riche que les plantes, mais qui privilégie la vie en meute et enfin l’être humain, doté d’une conscience individuelle très riche mais fractionnée en autant d’instances qu’il y a d’humains sur terre… Là est le malheur de notre condition. Nous souffrons parce que nous sommes séparés. Nous connaissons le Mal à cause de notre absence d’empathie. Les consciences communiquent, un peu, par le langage, dont on sait à quel point il est imparfait. La communication des consciences hors langage soulève la question du mysticisme. On cite les illuminés au sens bouddhique du terme comme exemple d’accès à une sorte de pensée primordiale se définissant comme Lumière absolue (cf. Dzogchen, ici), c’est dire à quel point elle est marginale dans notre espèce. Autrement dit la conscience de soi de l’univers a bien du mal à se réaliser. L’humain, l’être humain actuel, est très limité. Alizart dit ceci : « l’homme est une conscience de soi limitée. Il n’a pas conscience que sa conscience est celle de l’univers tout entier. Il pense qu’elle est seulement sa conscience et qu’elle le sépare justement de l’univers qui en serait dépourvu. Aussi bien l’homme est-il une conscience malheureuse ». La sortie de cette condition malheureuse, dit encore le philosophe, emprunte plusieurs routes : « l’homme s’aperçoit d’abord qu’il peut s’élever au-dessus de sa solitude en participant à une action collective, un « Nous », la conscience sociale, l’Etat, mais aussi les œuvres d’art qui forment la culture universelle […] mais cette conscience est toujours limitée ». Il rappelle que Hegel passe ensuite en revue la religion et la philosophie. La religion ne peut lui apporter de consolation sérieuse, la philosophie davantage car « elle lui révèle que ce qu’il tenait pour une séparation – la conscience d’un côté, l’univers inerte de l’autre – est une fausse séparation car la conscience est des deux côtés ». Mais à la fin de tout cela, il y adans la vision que propose Mark Alizartl’informatique qui « nomme cette connaissance du caractère unitaire de la substance du monde ».

Je sais : dur à avaler pour qui reçoit sans cesse un discours pseudo-critique sur la technologie informatique, accusée pêle-mêle de déshumanisation, de mise en place d’un système de surveillance généralisée, de dé-culturation, bête noire des philosophes « de l’authenticité », de l’enracinement dans la terre (Heidegger) etc. A quoi se mêlent encore la peur des robots, la hantise du grand remplacement des hommes par les machines, la méfiance à l’égard d’une « intelligence artificielle » (mais qui a dit : « rather an artificial one than none ? »). On peut répondre sans doute : passage obligé. On peut prévoir des stades de l’informatique sur le modèle des stades de l’évolution évoqués plus haut : nous n’en serions guère qu’au stade animal (après un long moment de végétation où l’informatique était au niveau d’un rizhôme – Alizart met un malin plaisir à montrer ce qui, chez les philosophes modernes, Deleuze, Derrida, Lyotard, évoque irrésistiblement ce qui se réalise en fait dans l’informatique). Au-delà du constat alarmiste souvent proféré, on peut aussi suspecter un refus
de nous voir dépossédés de ce qui fait à nos yeux toute notre valeur : être les seuls à avoir une conscience alors que déjà des travaux théoriques (j’ai parlé sur ce blog de ceux de Giulio Tononi) nous donnent un point de vue sur la conscience beaucoup plus généralisé (tout système à partir d’un certain degré de réentrance de ses connexions manifesterait de la conscience, phénomène mesurable au moyen d’un coefficient phi). Ne faudrait-il pas ici revenir au doux Gérard, à ses « vers dorés » :

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose…

compatibles avec cette affirmation hégélienne : « A la fin de l’histoire, le philosophe doit se faire informaticien et se mettre à construire des machines afin que cet univers qui veut, à travers lui, prendre conscience de lui-même, puisse le faire »

Que peut-il bien se passer, à cette « fin de l’histoire »… y en aurait-il donc une, de fin de l’histoire ? On devine qu’il ne s’agit pas ici d’une thèse à la Fukuyama… un moment où, finalement l’Histoire s’arrêterait parce que son moteur (la lutte des classes?) ne fonctionnerait plus… Nous n’en sommes qu’au début de la dématérialisation, nous sommes encore prisonniers d’une vision anthropomorphique des machines. Demain peut-être réaliserons-nous que les grandes œuvres des romanciers étaient préfiguratrices des machines du futur. Elles sont impalpables, immatérielles et pourtant façonnent sans que nous ne nous en rendions compte nos cerveaux, nos affects. J’ai parlé récemment sur ce blog de l’effet que pouvait avoir sur mon/notre esprit/cerveau la lecture d’un récit, en l’occurrence le dernier Modiano. Des fictions circulent et entraînent d’autres fictions, les souvenirs d’un auteur déclenchent les souvenirs d’un lecteur, qui se fait lui-même écrivant, évoquant son passé. Même si cela fonctionne imparfaitement (avec la littérature), cela fonctionne quand même. On peut imaginer un futur où cela se mettrait à fonctionner sans effort comme dans une mise en abyme de fictions généralisée qui assurerait finalement aux pauvres humains que nous sommes une sorte d’immortalité dans la réalisation de l’Esprit.

Il faudrait au préalable avoir reconnu plusieurs éléments constitutifs. La présence du vide en particulier, là où au contraire on désirerait voir un plein, l’idée en somme que nous ne sommes pas des sujets, des « personnalités », que le Soi en fin de compte n’existe pas, que le langage ne communique pas des « sens pleins », que d’ailleurs il ne « sert » pas à communiquer (comme on « communique » un contenu déjà formé d’une « personne » à une autre), qu’il est une machine lui-même (comme le dit fort bien Alizart), machine fascinante qui oeuvre à partir de fils (processus) déjà engendrés en les confrontant les uns aux autres pour toujours faire apparaître des collisions nouvelles, en quoi nous reconnaissons des « sens », mais qui ne sont que de l’information active.

Des informaticiens (non mentionnés par Alizart, qui s’arrête à Turing) ont déjà eu la prescience de cette « informatique généralisée » (ou « méta-informatique »), même s’ils n’ont exprimé cette prescience que de manière naïvement « cognitive ». Ainsi un grand logicien français, Jean-Louis Krivine, s’est-il déclaré persuadé de l’existence d’une couche « lambda-calcul » dans notre cerveau/esprit, mais cela allait plus loin qu’un simple fantasme mécaniste : l’informatique théorique moderne a développé depuis au moins cinquante ans l ‘idée des « preuves comme programmes ». Selon cette idée, pour écrire un programme correct, il suffit d’écrire la démonstration de sa spécification (le programme en sort tout seul sous la forme d’un lambda-terme). Recette de technicien à la recherche de la meilleure correction possible ? Pas seulement car on peut inverser les choses et se demander : de quoi telle preuve existante est-elle le nom ? Ou plus précisément : le programme ? Soit par exemple la preuve du théorème d’incomplétude de Gödel, que nous dit-elle de notre esprit ?

On peut ainsi imaginer que les preuves existent indépendamment de notre esprit (comme cela semble être le cas : personne ne contestera le caractère « objectif », matériel de telle ou telle preuve) et que leurs interactions produisent des effets dans l’ordre du Sujet (la fonction des rêves par exemple). Jean-Yves Girard, dont j’ai parlé au commencement du billet précédent, est parti de là pour échafauder le projet de la ludique. Avant même qu’il y ait des connecteurs logiques, des formules, des règles, il y a des desseins (à la fois dessins et desseins) qui visent à devenir des preuves et qui ne peuvent le devenir qu’en se confrontant les uns aux autres. On invente alors un concept d’orthogonalité : un dessein est orthogonal à un autre si le système qu’ils forment admet une réduction canonique (similaire à la réduction des lambda-termes) à un mini-dessein qui ne comporte qu’une action, celle par laquelle l’un des deux endosse la proposition faite par l’autre. Autrement dit, il y a une soupe primaire là encore, faite de processus qui se rencontrent et d’où sortent à un moment donné des processus privilégiés qui petit à petit forment nos vérités logiques. Les desseins orthogonaux à un même dessein donnent un ensemble stable, un « sens » ou un « concept ». C’est dans ce sens que j’ai dit que la logique de Jean-Yves Girard était beaucoup plus proche de la dialectique hégélienne que tout essai laborieux de logiciser « la contradiction ». L’orthogonalité joue le rôle de la négation. Un concept se forme en se projetant dans son contraire. L’être et la pensée coïncident : l’être du dessin avec la pensée du dessein (aucun projet de preuve n’existerait sans un dessein, autrement dit une pensée, mais en même temps la preuve est bien réelle, matérielle même).

Jean-Yves Girard

Le livre d’Alizart, « Informatique céleste » (concept qui s’est substitué dans l’histoire à la vieille « mécanique » céleste de Descartes et al.) se termine en une sorte d’apothéose teilhardienne… rêve d’une noosphère qui serait le point oméga de l’évolution, réalité enfin vivante d’un seul bloc, d’une seule unité en quoi Etre et Pensée se seraient enfin retrouvés. On peut rêver, ne pas y croire, mais ce qui importe ici c’est que se délivre une réflexion qui va ailleurs que vers le transhumanisme, rengaine des chercheurs « éclairés » de la Silicon Valley. Le transhumanisme c’est la croyance en un surhomme possible, qui dépasserait l’humanité ordinaire dans un horizon du futur qui demeure fini, alors que la réalisation de l’Esprit est l’aboutissement d’une histoire collective, une fin vers laquelle tout le monde converge en même temps. Peut-être cela adviendra-t-il dans des milliards d’années… quand la vie sur Terre aura disparu, puis sera réapparue plusieurs fois. Peut-être cela est dans d’autres univers, d’autres galaxies, des univers qui sont déjà parvenus à leur fin. Nous ne pourrons le savoir qu’en étant arrivés nous-mêmes au bout de notre processus de connaissance (accession qui nous ferait peut-être rejoindre l’état existant de ces univers-là, nous fondre avec eux). Avant cela, nous avons des bribes, des embryons, des soupçons de potentialité qui nous laissent deviner cette réalité ultime (l’information) qui nous sert à la fois de support et d’horizon…

Petite note à destination des informaticiens :
Les processus sont l’essence du réel, l’existence vient comme résultat : c’est justement là ce qu’illustre le lambda-calcul, qui réalise les nombres non comme des objets ou des substances mais comme des fonctions ou morphismes, bref des processus. « 2 » c’est itérer l’effectuation d’un processus quelconque, « n » c’est le répéter n fois et ainsi de suite. Lorsqu’on fait une opération combinant deux nombres, cette opération étant elle-même exprimée par un lambda-terme, on obtient un nouveau nombre comme résultat, après réduction (normalisation). La réduction est alors ce qui produit un existant même si son existence est transitoire, se métamorphosant immédiatement en un nouveau processus. En informatique théorique, on oppose les « termes » et les « valeurs », les premiers sont des programmes (des processus donc), les seconds des résultats obtenus après normalisation des termes. Si on veut être plus précis, on ajoutera la notion de « continuation ». Quand un programme s’applique, à tout instant du processus qu’il incarne, on peut s’attendre à différentes suites possibles, ou « continuations ». Il est utile en général d’introduire la notion de type (un type est un comportement au sens de la ludique, cela signifie qu’il totalise l’ensemble des interactions qu’il peut avoir avec son environnement. En informatique classique, on distingue par exemple le type integer – entier – il se définit comme l’ensemble des opérations et relations pouvant exister sur les entiers, si un objet manipulé n’est pas de ce type et si on veut lui appliquer une de ces opérations, il y aura un bug). On peut alors avoir pour toute une série de programmes, un type « résultat » : c’est, comme on peut s’en douter, le type attendu du résultat du programme. Par exemple, on peut très bien ne considérer que des programmes qui se terminent sur un succès ou un échec, le type résultat est alors le même que le type « valeur de vérité ». Notons-le w. Si on arrive à un stade de calcul sur un objet dont la valeur est de type a, la continuation sera de type a –> w. L’application d’un objet de type a –> w à un objet de type a donne en effet un objet de type w, mais la « valeur » de type a peut aussi être vue comme un programme, ou terme, de sorte que ce soit lui qui s’applique à la continuation pour donner un type w, en ce cas, le programme correspondant à la valeur de type a est un terme (programme) de type (a –> w) –> w. On voit alors que les valeurs sont obtenues par application de termes à des continuations, c’est-à-dire des sortes de processus positifs à des sortes de processus négatifs (ceci est encore plus visible quand on résume les types-résultats possibles au type 0 (false) car dans ce cas, (a –> w) devient neg-a et (a –> w) –> w : neg-neg-a. Le programme est la négation de la négation (on croirait du Hegel!). La valeur est le résultat de l’application de la négation de la négation à la négation.

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Métainformatique hegélienne

Le livre dont je parlais dans mon avant-dernier billet, celui que je trainais dans ma poche au cours de mes pérégrinations dans Rome, ce livre intitulé « Informatique céleste », ce livre, donc, signé « d’un certain Mark Alizart » comme je le disais, est, pour moi, comme une petite bombe. J’ai souvent dit que je n’étais pas un philosophe, du moins pas un professionnel de la philosophie, même si j’en lis parfois, si je m’enthousiasme parfois à ce genre de lecture, si – aussi – je laisse tomber parfois certains livres parce que je renonce à les comprendre… (j’ai laissé tomber Derrida très tôt). De formation, je ne suis pas hégélien. Je serais plutôt logicien, de cette logique mathématique qui, à première vue, est fort éloignée de la logique de Hegel (celle de la Science de la logique). Il y eut autrefois des chercheurs pour tenter d’établir un lien entre les deux, « logiciser » la logique de Hegel en quelque sorte. C’était en pure perte. On n’obtenait qu’un salmigondis pétris de contradictions. Ont été « découvertes » récemment les logiques dites « paraconsistantes » : il s’y agit de « dépasser » la notion de contradiction. On connaît la dure loi : à partir d’une contradiction (c’est-à-dire une proposition toujours fausse, comme la conjonction du même et de son contraire), on peut déduire n’importe quoi. D’où l’inconsistance. Certains logiciens, à la suite d’un certain Da Costa, ont voulu construire des systèmes où, même si se présentait une contradiction, on pouvait quand même continuer à faire des déductions ayant du sens. C’était d’une certaine manière donner en apparence du crédit à la pensée hégélienne de la contradiction (la vulgate veut que chez Hegel, comme plus tard chez Marx, la contradiction soit le moteur de la Pensée et/ou de l’Histoire…), mais en apparence seulement car on ne faisait par là que rabattre des idées très subtiles et profondes sur des trivialités propositionnelles.

Le propos de Mark Alizart est tout autre, je dirais même qu’il est orthogonal à ces spéculations. Il se rapprocherait plutôt d’une pensée en logique qui serait autrement plus profonde, que l’on retrouverait par exemple chez un Jean-Yves Girard (logicien génial mais hélas maudit par sa confrérie). Le point de départ chez Hegel, ce n’est pas « la contradiction », mais l’opposition de l’Etre et du Néant. Du moins une opposition en apparence, puisqu’ils sont égaux… (on connaît cet extrait de la Science de la logique – qu’on peut retrouver ici dit par Olivier Martinaud dans l’émission d’Adèle Van Reeth du 10 février consacrée au livre d’Alizart, où il est dit que l’Etre, l’Etre pur, sans aucune détermination, qui n’a aucune diversité à l’intérieur de lui, est indéterminé et vacuité pure, donc égal au Néant). On sait (ou au moins on peut trouver facilement sur Wikipedia ou ailleurs) que de ce face à face de l’Etre et du Néant naît le Devenir… C’est très mystérieux. Pourtant cela signifie (peut-être) que c’est dans ce face à face qu’Etre et Néant gagnent leur première détermination, et que par là, on entre dans ce qu’Alizart nomme d’un étrange barbarisme : la déterminité, autrement dit (dit-il encore) l’information. Ainsi, au départ, y aurait-il de l’information, juste au sens où l’on emploie ce mot en informatique théorique.

machine de Babbage

Le chemin qui conduit le jeune philosophe de cette déterminité à la notion d’information est intéressant, même si parfois obligé de prendre de drôles de virages… C’est l’histoire du calcul qu’il explore, depuis les premiers bouliers jusqu’à Babbage et la machine de Turing. La découverte fondamentale dans l’ordre du calcul, dont les premiers balbutiements se trouvent en effet chez Babbage, est que… pour bien faire (autrement dit bien calculer), il faut que la machine soit capable d’intervenir sur elle-même. Si, par exemple, elle est capable de modifier l’ordre de ses opérations en fonction des résultats intermédiaires qu’elle vient de trouver, s’ébauche une manière d’être qui va démultiplier d’un coup ses capacités. C’est bien sûr avec Turing que cela atteint une sorte d’apothéose : la machine inventée par le logicien anglais (qui fut hélas persécuté par la police des bonnes mœurs…) est non seulement façonnable à volonté pour donner des machines particulières permettant de faire une addition, un produit ou une opération quelconque sur des objets symboliques, elle va jusqu’à être universelle, autrement dit il suffit de lui donner un texte de programme et une donnée pour qu’elle applique le calcul correspondant au programme sur la donnée. Et si nous franchissons un pas de plus, elle peut se programmer elle-même. Autrement dit, elle peut prendre en entrée le texte de son propre programme et l’appliquer à une donnée quelconque de manière à obtenir la même chose que si elle s’appliquait directement à cette donnée. Et même encore elle peut se prendre comme donnée elle-même pour s’appliquer à elle-même un programme qui la change. Alizart a raison de dire que cette découverte, Turing la doit en partie à Gödel. Il est fascinant d’observer que la démonstration du fameux théorème d’incomplétude de Gödel (résultat selon lequel on ne trouvera jamais de système formel complet de l’arithmétique, autrement dit de système permettant de démontrer tous les résultats « vrais » de l’arithmétique) repose justement sur cette propriété qui surgit de toute théorie un peu complexe, à savoir qu’à partir d’un certain moment, la théorie est capable de parler d’elle-même (c’est le cas de l’arithmétique car on peut y coder les propositions par des nombres et que comme on peut fabriquer toutes les propositions que l’on veut qui portent sur les nombres, on peut aussi avoir des propositions qui portent sur les nombres qui codent les propositions, donc par transitivité sur les propositions mêmes). Ce résultat, qui est négatif dans le cas de Gödel, devient positif dans celui de Turing, puisque c’est justement la possibilité de « parler de soi » qui permet à une machine d’être universelle, autrement dit de fonctionner comme un ordinateur moderne (on fera juste remarquer à Mark Alizart que ses termes sont parfois mal choisis, il est curieux de dire, par exemple, que Turing à substitué le couple discret / continu au couple forme / contenu… on ne voit apparaître le « continu » ni chez Gödel ni chez Turing… le « calculable » reste dans l’ordre du dénombrable. Ce que veut dire Alizart – mais cela, on ne le sait qu’après, lorsqu’il parle de Hegel – c’est que, dans la démonstration de Gödel comme dans la construction de Turing, on est parvenu à supprimer la dualité entre forme et contenu, à établir une continuité entre les deux, certes, mais cette « continuité » là est de l’ordre du langage commun, pas de l’ordre mathématique, ce qui introduit, on en conviendra, une source de confusion). C’est cette compréhension de « la machine », non pas au sens mécanique du terme mais au sens… informationnel, qui conduit à voir l’information comme cette abstraction particulière, ou doit-on dire plus justement : ce vide particulier, comme désignant à la fois un contenu (on parle d’un contenu d’information, minalement un bit – un contenu qui n’a pas de matérialité) et un retour sur lui-même (autrement dit son traitement), donc une coïncidence de l’Etre et de la Pensée. L’information est être et néant (elle est être parce qu’elle est bel et bien! Elle est néant parce que, dans sa pureté et son absence de détermination, elle n’est information sur rien). Par ce double aspect, elle est donc aussi être et pensée (il n’y a pas d’information sans pensée de cette information, même si cette pensée est le simple traitement minimal de l’information : sa reconnaissance comme telle).

De là l’idée que l’information est au commencement, qu’elle est au début du monde, et que l’univers serait une gigantesque machine à la traiter. Autrement dit un gigantesque ordinateur. Cette idée est agitée depuis assez longtemps dans les milieux de la cosmologie qui rejoignent souvent ceux de la métaphysique. Ce que Mark Alizart apporte de nouveau par rapport à tous ces travaux, c’est une mise en perspective philosophique : l’informatique serait la réalisation de la philosophie, et plus précisément de celle de Hegel.

Mais alors, l’informatique était déjà inventée et nous ne le savions pas ? N’y a-t-il pas quand même une différence entre notre univers que l’on veut bien admettre comme fait d’information, et l’informatique que nous pratiquons ? Il y a une différence, c’est que, dans la deuxième, c’est nous qui prenons conscience de. Qu’est-ce que l’humain, semble nous dire Alizart / Hegel, si ce n’est un medium entre la Nature et l’Esprit ? La Nature, on connaît : un chaos, d’où émerge la Vie, autre nom de la Pensée. L’Esprit, on le connaît moins : c’est Lui qui advient, semble-t-il, une fois que l’univers a pris conscience de soi au travers justement de l’humain.

Il y a de belles pages dans le livre d’Alizart… des pages que d’aucuns sans doute trouvent (ou trouveraient) délirantes. A mon avis, elles ne le sont pas tant que cela. Si du moins on accepte qu’un livre de philosophie n’est pas nécessairement un effort de ratiocination sur des bases étriquées, mais peut aussi proposer des visions du monde, des mondes possibles qui échappent au traditionnel bon sens, c’est-à-dire au dogme admis (le plus souvent d’origine cartésienne ou kantienne, ainsi le dogme de la séparation radicale entre un monde objectif et notre sujet connaissant, qui aboutit aux antinomies, aux impasses du dualisme cognitif aussi bien qu’à celles du monisme matérialiste).

/à suivre!/

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