Métainformatique hegélienne

Le livre dont je parlais dans mon avant-dernier billet, celui que je trainais dans ma poche au cours de mes pérégrinations dans Rome, ce livre intitulé « Informatique céleste », ce livre, donc, signé « d’un certain Mark Alizart » comme je le disais, est, pour moi, comme une petite bombe. J’ai souvent dit que je n’étais pas un philosophe, du moins pas un professionnel de la philosophie, même si j’en lis parfois, si je m’enthousiasme parfois à ce genre de lecture, si – aussi – je laisse tomber parfois certains livres parce que je renonce à les comprendre… (j’ai laissé tomber Derrida très tôt). De formation, je ne suis pas hégélien. Je serais plutôt logicien, de cette logique mathématique qui, à première vue, est fort éloignée de la logique de Hegel (celle de la Science de la logique). Il y eut autrefois des chercheurs pour tenter d’établir un lien entre les deux, « logiciser » la logique de Hegel en quelque sorte. C’était en pure perte. On n’obtenait qu’un salmigondis pétris de contradictions. Ont été « découvertes » récemment les logiques dites « paraconsistantes » : il s’y agit de « dépasser » la notion de contradiction. On connaît la dure loi : à partir d’une contradiction (c’est-à-dire une proposition toujours fausse, comme la conjonction du même et de son contraire), on peut déduire n’importe quoi. D’où l’inconsistance. Certains logiciens, à la suite d’un certain Da Costa, ont voulu construire des systèmes où, même si se présentait une contradiction, on pouvait quand même continuer à faire des déductions ayant du sens. C’était d’une certaine manière donner en apparence du crédit à la pensée hégélienne de la contradiction (la vulgate veut que chez Hegel, comme plus tard chez Marx, la contradiction soit le moteur de la Pensée et/ou de l’Histoire…), mais en apparence seulement car on ne faisait par là que rabattre des idées très subtiles et profondes sur des trivialités propositionnelles.

Le propos de Mark Alizart est tout autre, je dirais même qu’il est orthogonal à ces spéculations. Il se rapprocherait plutôt d’une pensée en logique qui serait autrement plus profonde, que l’on retrouverait par exemple chez un Jean-Yves Girard (logicien génial mais hélas maudit par sa confrérie). Le point de départ chez Hegel, ce n’est pas « la contradiction », mais l’opposition de l’Etre et du Néant. Du moins une opposition en apparence, puisqu’ils sont égaux… (on connaît cet extrait de la Science de la logique – qu’on peut retrouver ici dit par Olivier Martinaud dans l’émission d’Adèle Van Reeth du 10 février consacrée au livre d’Alizart, où il est dit que l’Etre, l’Etre pur, sans aucune détermination, qui n’a aucune diversité à l’intérieur de lui, est indéterminé et vacuité pure, donc égal au Néant). On sait (ou au moins on peut trouver facilement sur Wikipedia ou ailleurs) que de ce face à face de l’Etre et du Néant naît le Devenir… C’est très mystérieux. Pourtant cela signifie (peut-être) que c’est dans ce face à face qu’Etre et Néant gagnent leur première détermination, et que par là, on entre dans ce qu’Alizart nomme d’un étrange barbarisme : la déterminité, autrement dit (dit-il encore) l’information. Ainsi, au départ, y aurait-il de l’information, juste au sens où l’on emploie ce mot en informatique théorique.

machine de Babbage

Le chemin qui conduit le jeune philosophe de cette déterminité à la notion d’information est intéressant, même si parfois obligé de prendre de drôles de virages… C’est l’histoire du calcul qu’il explore, depuis les premiers bouliers jusqu’à Babbage et la machine de Turing. La découverte fondamentale dans l’ordre du calcul, dont les premiers balbutiements se trouvent en effet chez Babbage, est que… pour bien faire (autrement dit bien calculer), il faut que la machine soit capable d’intervenir sur elle-même. Si, par exemple, elle est capable de modifier l’ordre de ses opérations en fonction des résultats intermédiaires qu’elle vient de trouver, s’ébauche une manière d’être qui va démultiplier d’un coup ses capacités. C’est bien sûr avec Turing que cela atteint une sorte d’apothéose : la machine inventée par le logicien anglais (qui fut hélas persécuté par la police des bonnes mœurs…) est non seulement façonnable à volonté pour donner des machines particulières permettant de faire une addition, un produit ou une opération quelconque sur des objets symboliques, elle va jusqu’à être universelle, autrement dit il suffit de lui donner un texte de programme et une donnée pour qu’elle applique le calcul correspondant au programme sur la donnée. Et si nous franchissons un pas de plus, elle peut se programmer elle-même. Autrement dit, elle peut prendre en entrée le texte de son propre programme et l’appliquer à une donnée quelconque de manière à obtenir la même chose que si elle s’appliquait directement à cette donnée. Et même encore elle peut se prendre comme donnée elle-même pour s’appliquer à elle-même un programme qui la change. Alizart a raison de dire que cette découverte, Turing la doit en partie à Gödel. Il est fascinant d’observer que la démonstration du fameux théorème d’incomplétude de Gödel (résultat selon lequel on ne trouvera jamais de système formel complet de l’arithmétique, autrement dit de système permettant de démontrer tous les résultats « vrais » de l’arithmétique) repose justement sur cette propriété qui surgit de toute théorie un peu complexe, à savoir qu’à partir d’un certain moment, la théorie est capable de parler d’elle-même (c’est le cas de l’arithmétique car on peut y coder les propositions par des nombres et que comme on peut fabriquer toutes les propositions que l’on veut qui portent sur les nombres, on peut aussi avoir des propositions qui portent sur les nombres qui codent les propositions, donc par transitivité sur les propositions mêmes). Ce résultat, qui est négatif dans le cas de Gödel, devient positif dans celui de Turing, puisque c’est justement la possibilité de « parler de soi » qui permet à une machine d’être universelle, autrement dit de fonctionner comme un ordinateur moderne (on fera juste remarquer à Mark Alizart que ses termes sont parfois mal choisis, il est curieux de dire, par exemple, que Turing à substitué le couple discret / continu au couple forme / contenu… on ne voit apparaître le « continu » ni chez Gödel ni chez Turing… le « calculable » reste dans l’ordre du dénombrable. Ce que veut dire Alizart – mais cela, on ne le sait qu’après, lorsqu’il parle de Hegel – c’est que, dans la démonstration de Gödel comme dans la construction de Turing, on est parvenu à supprimer la dualité entre forme et contenu, à établir une continuité entre les deux, certes, mais cette « continuité » là est de l’ordre du langage commun, pas de l’ordre mathématique, ce qui introduit, on en conviendra, une source de confusion). C’est cette compréhension de « la machine », non pas au sens mécanique du terme mais au sens… informationnel, qui conduit à voir l’information comme cette abstraction particulière, ou doit-on dire plus justement : ce vide particulier, comme désignant à la fois un contenu (on parle d’un contenu d’information, minalement un bit – un contenu qui n’a pas de matérialité) et un retour sur lui-même (autrement dit son traitement), donc une coïncidence de l’Etre et de la Pensée. L’information est être et néant (elle est être parce qu’elle est bel et bien! Elle est néant parce que, dans sa pureté et son absence de détermination, elle n’est information sur rien). Par ce double aspect, elle est donc aussi être et pensée (il n’y a pas d’information sans pensée de cette information, même si cette pensée est le simple traitement minimal de l’information : sa reconnaissance comme telle).

De là l’idée que l’information est au commencement, qu’elle est au début du monde, et que l’univers serait une gigantesque machine à la traiter. Autrement dit un gigantesque ordinateur. Cette idée est agitée depuis assez longtemps dans les milieux de la cosmologie qui rejoignent souvent ceux de la métaphysique. Ce que Mark Alizart apporte de nouveau par rapport à tous ces travaux, c’est une mise en perspective philosophique : l’informatique serait la réalisation de la philosophie, et plus précisément de celle de Hegel.

Mais alors, l’informatique était déjà inventée et nous ne le savions pas ? N’y a-t-il pas quand même une différence entre notre univers que l’on veut bien admettre comme fait d’information, et l’informatique que nous pratiquons ? Il y a une différence, c’est que, dans la deuxième, c’est nous qui prenons conscience de. Qu’est-ce que l’humain, semble nous dire Alizart / Hegel, si ce n’est un medium entre la Nature et l’Esprit ? La Nature, on connaît : un chaos, d’où émerge la Vie, autre nom de la Pensée. L’Esprit, on le connaît moins : c’est Lui qui advient, semble-t-il, une fois que l’univers a pris conscience de soi au travers justement de l’humain.

Il y a de belles pages dans le livre d’Alizart… des pages que d’aucuns sans doute trouvent (ou trouveraient) délirantes. A mon avis, elles ne le sont pas tant que cela. Si du moins on accepte qu’un livre de philosophie n’est pas nécessairement un effort de ratiocination sur des bases étriquées, mais peut aussi proposer des visions du monde, des mondes possibles qui échappent au traditionnel bon sens, c’est-à-dire au dogme admis (le plus souvent d’origine cartésienne ou kantienne, ainsi le dogme de la séparation radicale entre un monde objectif et notre sujet connaissant, qui aboutit aux antinomies, aux impasses du dualisme cognitif aussi bien qu’à celles du monisme matérialiste).

/à suivre!/

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3 commentaires pour Métainformatique hegélienne

  1. Il est logique, dans certains domaines, d’avoir la tête près du bonnet.

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    Je suis assez allergique à cette manière de penser, comme vous le savez déjà.
    Elle me semble oeuvrer à son insu contre nous-mêmes en tant que fragiles CREATURES de chair, promises à la mort. (En tant que « spécialiste » à mes heures de « maladie mentale », je crois pouvoir affirmer que le concept de délire a été vidé de son sens, surtout de son assise clinique dans les derniers assauts d’un « progrès » de la science médicale positiviste. Le « délire » à l’heure actuelle, est le produit (oui… tout est produit de nos jours, allez voir sur Amazon…) d’un homme qui n’est pas normal aux yeux de celui qui le regarde, spécialiste ou pas, d’ailleurs. Le délire n’est que le produit d’une imagination « malade », aliénée de la Réalité, avec une majuscule, svp.)
    L’opposition entre l’être et le néant..
    Je voudrais juste faire la petite observation ici que le mot « néant » porte en lui la trace de son origine, me semble-t-il. Il porte la trace de la négation..qui apparaît dans nos langues comme une OPERATION formelle, symbolique, et non pas comme une présence en soi. Comme disait mon cher Sigmund, pour NIer, il faut bien poser un contenu préalablement. Cela crée un statut dissymétrique et… inégal entre affirmation et négation, et ceci ne peut qu’avoir des conséquences au niveau de la pensée.

    Ce qui m’inquiète avec nos spéculations théologiques modernes, c’est la manière dont elles sont inféodées à une vision mécanique de la conscience, et de la REflexivité. Cette vision mécanique de la conscience va main dans la main avec la survalorisation d’une certaine forme d’intelligence, portant sur des pans réduits de l’expérience humaine, portant sur une vie humaine pensée comme artificielle, parce que fabriquée par nos soins, en opposition à naturelle. (Penser à l’opposition « genitum non factum ».) Ce qui m’inquiète, c’est cette osmose entre le monde de la machine et nos modèles de notre conscience. Je ne parviens pas à y voir autre chose que notre.. déchéance (mélancolique), une déchéance qui traverse déjà la vision que l’Homme occidental pose sur lui-même en tant qu’OBJET d’observation… mécanique ? scientifique. Une déchéance qui porte atteinte à une certaine grandeur, et noblesse de l’Homme… pas moderne, mon ami, pas moderne…
    Le paradoxe étant que l’Homme fut plus grand, plus noble, au moment où il n’affirmait pas sa « foi » dans sa capacité de comprendre (intellegere) l’univers, et de le modeler à sa guise, foi qu’il étend maintenant à sa capacité de SE façonner lui-même.
    Enfin, les mots ne mentent pas… quand on les traque, et débusque le ballet complexe, la dialectique ? qui maintient dans une tension permanente le(s) sens littéral/ le(s) sens FIGURES qui les animent. Le dogme d’un univers machine, d’un ORDInatueur qui prendrait la place d’un créateur, est une variante mortifère du Logos, à mes yeux. Et le Logos continue à frayer son chemin à nos côtés, ne serait-ce que dans le mot… idéoLOGIE, n’est-ce pas ?
    Que pouvons-nous/voulons-nous voir au lieu de notre commencement, au lieu de l’origine (qui se dérobe à la spéculation tout en étant son moteur) ? Un être à forme humaine, à visage humain, un « être » (abstraction ?) INFORME, une force objective ABSOLUE (soustraite à toute forme de relation avec sa création), un processus/combinatoire ? Le « mono » informe notre/nos idéologies modernes .
    N’est-ce pas tragique que nous ne parvenions pas à voir à quel point nous avons fait du symbolique lui-même notre… Dieu Un ?
    De toute façon, le garde fou monothéiste contre l’idolâtrie (lire comme une méfiance posée contre le pouvoir de l’imagination, opposée à la réalité) est condamné à l’échec, vu que Nous ne pouvons QUE fabriquer des idoles… (au sens d’images), et que faire du symbolique notre Dieu est bel et bien une idolâtrie…

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