Mes balades parisiennes

c’est un bonheur extraordinaire, toujours. Aller à Paris en amoureux, se retrouver perdu dans un nouveau quartier où l’on n’a plus ses repères, celui auquel j’étais habitué (les alentours de la place Maubert) n’ayant plus d’hôtel ouvert à ma bourse depuis longtemps – l’hôtel du Commerce a fermé ses portes, on prévoit à sa place un nouveau quatre étoiles. Bref, nous étions logés rue de la Tour d’Auvergne dans un de ces petits hôtels qui restent abordables, avec une salle de bains où, dès que l’on s’assoit sur la cuvette des toilettes, on a les genoux qui buttent contre la porte – et pourtant je ne suis pas bien grand. La rue Rodier part de là, à l’angle il y a une « plate-forme » de la Poste, juste en face une boulangerie pâtisserie, et elle conduit vers le square d’Anvers qui, le vendredi soir, héberge un marché de victuailles resplendissantes, poissons exhalant leur fraîcheur marine, pâtés venus d’Europe orientale, fruits exotiques en grappes s’affichant en guirlandes aux rebords des auvents. On longe le Lycée Jacques Decourt où j’aurais dû aller dès la sixième si ma mère avait accepté qu’à cet âge je prisse le bus et le métro tout seul, et juste au-dessus : le Sacré-Coeur, affreux témoignage des soi-disant « repentances » d’un Paris d’après le soulèvement de la Commune. Long arrêt pensif à une terrasse de café près du funiculaire, montée sur le belvédère comme tous les touristes font pour admirer la vue, celle d’un Paris étonnamment plat et uni dans les gris et les bleutés, puis descente vers le square dédié à Dalida, de son vrai nom Yolanda Gigliotti, et tout près de là, découverte d’une maison que l’on n’avait jamais remarquée, le « château des Brouillards », villa construite au XVIIIème siècle par un amateur de « folies », que les gens nommèrent ainsi à cause de son luxe relatif et de la permanence de nappes nuageuses qui, paraît-il, à l’époque s’étendaient sur le lieu en provenance d’une fontaine où l’on menait les chevaux pour s’abreuver, maison aussi où aurait séjourné – mais on n’en est pas sûr – Gérard de Nerval aux alentours de 1846 (lequel écrit justement dans Promenades et souvenirs que ce qui le séduisait dans cet endroit, « c’était le voisinage de l’abreuvoir, qui le soir s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther »).

On attrape la rue Lepic qui descend la colline et passe devant la maison où vécut quelques temps Vincent van Gogh chez son frère Théo avant de retrouver le boulevard au niveau du Moulin-Rouge, boulevard qui mène à la place Clichy et à notre chère brasserie Wepler, celle de toutes les fêtes et anniversaires et dont les vieux décors respirent des éclats littéraires des prix décernés au long des années depuis 1998 – cette année, c’est Lucie Taïeb qui l’a reçu pour son roman « Les échappées » (éditions de l’Ogre), que je n’ai pas lu, bien entendu (on ne peut pas tout lire). De la place Clichy, nous aurions pu continuer à pied jusqu’au Théâtre du Rond-Point, notre but pour la soirée, mais cela était compter sans un peu de fatigue, et le métro nous offrait ses rails grinçantes, ses portières claquantes et le métal froid des barres verticales auxquelles on s’accroche, pour aller jusqu’aux « Champs », bruyants et agités. C’est de là que nous gagnâmes, après un petit blanc au bar de l’Alsace, les frondaisons sombres qui abritent le théâtre blanc en forme de rotonde qui abrite librairie et restaurant. La pièce qu’on y jouait était « Détails » de l’auteur suédois Lars Norén, émule d’Ibsen, de Strindberg et d’Ingmar Bergman. Ce n’était pas tant cet auteur, à vrai dire – dont je n’avais guère entendu parler – qui m’avait incité à prendre des places – catégorie unique à 21 euros – que l’actrice principale, Isabelle Carré, que nous pouvions ainsi voir jouer sur scène après avoir été tant de fois émus par elle au cinéma. La pièce était un peu longuette… elle n’apportait pas grand-chose de nouveau à la « connaissance » que nous pouvons avoir des vies de couples ni du jeu des alliances et des romances chez les trentenaires… Les autres acteurs étaient Ophélia Kolb, Laurent Capelluto et Antonin Meyer-Esquerré, tous excellents, bondissants, pleins de flamme, de doutes et de désespoir. Au début, on voit Erik et Emma (joués respectivement par Laurent Capelluto et Ophélia Kolb) dans une maison d’édition à Stockholm, lui est l’éditeur et elle la jeune romancière qui vient chercher des nouvelles de son manuscrit. Il ne l’a pas lu, bien sûr, mais ils font connaissance. Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, dans un hôpital, Ann (Isabelle Carré), femme d’Erik et femme-médecin reçoit Stefan, hypocondriaque et écrivain surmené. Ces quatre personnages vont se croiser, s’entrecroiser pendant les 2h10 que dure la représentation. Ann et Erik ne peuvent avoir d’enfants, cela les ronge. Ils partent en vacances en Italie, près de Pise, ils se rencontrent tous à Florence, aux Offices, devant la Venus du Titien. Ils divorceront. Ann tombera amoureuse de Stefan, Erik d’Emma etc. etc. Des « détails » en somme, mais des détails qui font la vie, toute vie. A la sortie, j’achèterai le texte de la pièce ainsi que le roman très autobiographique qu’Isabelle Carré publia l’an dernier chez Grasset : « Les rêveurs », où l’on trouve d’autres détails de vie, son père et sa mère, leurs manques, leurs absences et leurs douleurs, qui ont quand même réussi à faire cette belle fille à la fois forte et fragile que C. a aperçue à l’entrée du théâtre, en jeans et grosses lunettes, passant devant les ouvreurs et ouvreuses, leur adressant un sourire, « et oui, on y retourne ! » disait-elle, puis plus tard au bar cherchant son plateau-repas pour dire qu’elle viendrait dire bonjour après la représentation mais seulement si elle se sentait bien (nous n’avons pas pu savoir ce qui s’en est suivi). Lisant « Les rêveurs », je suis touché par la grâce de l’écriture autant que par ce qui s’y conte et qui n’est rien d’autre que la genèse d’une grande actrice au travers des drames familiaux qui ont éveillé et entretenu sa sensibilité. Elle y raconte comment lui vint l’envie de faire ce métier, quand elle avait besoin de se sortir des ambiances angoissantes et que pour cela, le cinéma s’offrait à elle sous les traits des grands rôles qu’elle voyait à l’écran : « comme la Camille de Musset, je m’exerçais à travers d’autres vies à ne plus avoir peur de la mienne ».

Isabelle Carré

Ensuite revenir dans la nuit, sous la pluie, jusqu’à la station de métro Poissonnière et remonter la rue de la Tour d’Auvergne, slalomant entre les poubelles non ramassées et les détritus de toutes sortes, du vieux balai brosse au matelas effondré, passant comme des ombres devant les vitrines embuées d’hypothétiques bistrots pour attendre un lendemain tout aussi culturel que le jour même puisque nous emmenant dès 10h30 à la Pyramide du Louvre, prêts à passer des heures devant les œuvres rassemblées du célèbre maître toscan qui devait finir sa vie auprès du roi François.

Je ne vais pas me payer le ridicule de faire un savant exposé sur ce que j’ai vu et retenu de l’inoubliable exposition sur Leonard de Vinci qui se tient au Louvre en ce moment et pour laquelle il faut réserver de longues semaines en avance (je l’avais fait fin octobre). Juste en passant deux ou trois détails (encore des « détails »…) que j’ai glanés, comme l’influence initiale de Verrochio, son maître sculpteur, les drapés qu’on a pu reconstituer en plâtre pour qu’on en voit la précision, les pierres noires reprises à la plume représentant des enfants dont l’un se fait laver les pieds par sa mère (qui n’est autre que la Vierge, bien entendu), le fameux tableau avec Sainte Anne, Marie et l’enfant Jésus dont les têtes sont alignées avec un quatrième personnage : un jeune agneau que l’enfant taquine tandis que la mère tente de l’en dissuader. Léonard avait pris trois tableaux avec lui lorsqu’il vint à Amboise et continua de les peindre jusqu’au bout. Ainsi, telle toile de lui (comme celle que j’évoquais à l’instant) avait mis vingt ans ou plus pour être achevée… cela tient à la multitude de glacis superposés. On voit aussi nombre de ses carnets, exhumés de la librairie ambrosienne ou de la collection particulière de la reine Elisabeth, qui révèlent les intuitions scientifiques de l’artiste, ses essais de constructions géométriques approchées (duplication du cube, quadrature de la lunule) et ses « découvertes » faramineuses comme celle-ci : si l’on observe la croissance d’un arbre, la somme des carrés des diamètres des sous-branches en quoi se divise une branche est égale au carré du diamètre de cette dernière. En quoi les spécialistes voient une approche de la notion de fractale telle que développée par le mathématicien Benoît Mandelbrodt au XXème siècle, loi qu’utilisent les créateurs de réalité virtuelle pour simuler des arbres et que des ingénieurs contemporains ont réussi à justifier par des arguments de meilleur résistance aux vents…

A la sortie, après être passés aussi par Soulages, un peu trop à l’étroit dans ces deux salles à mon goût, et les galeries interminables qui vont vers la Victoire de Samothrace, des policiers et des attroupements obstruaient la rue de Rivoli. Un homme, perché sur du mobilier urbain balayait d’un regard de Cyclope et de sa caméra une foule indistincte qui réunissait autant de touristes éberlués que d’activistes en jaune. « C’est X… ! » disait une dame près de moi, ah oui, celui qui s’est reçu une balle dans l’œil… Quelques CRS se mettaient en rang et couraient en sautillant et en cadence vers un point de la rue d’où l’on ne faisait qu’entendre quelques sombres clameurs, d’autres se déployaient rapidement, nous faisant face et nous signifiant qu’il était interdit de remonter dans la direction du Châtelet, qu’il nous fallait descendre et traverser vers la Seine par les jardins des Tuileries. Il ne se passa rien d’autre. « Je croyais que les Gilets Jaunes, c’était fini » s’aventurait un touriste américain. « il reste encore quelques irréductibles » lui répondait, goguenard, l’un des centurions… Allons, ce n’était pas du Rimbaud, ce n’était pas « qu’est-ce pour nous mon cœur que ces nappes de sang / et de braise, et mille meurtres et les longs cris/ de rage, sanglots de tout enfer renversant tout ordre »… du moins pas encore…

Paris est beau, Paris est gris. Nous aimons aller vers le Marais, grignoter un beurek aux épinards à la terrasse de Laurence Kahn, rejoindre la rue Pavée qui remmène du coté du Pont Marie pour traverser la Seine, choper un bus qui conduit vers Saint-Michel, marcher jusqu’à la place de la Sorbonne, passer chez Vrin où l’on trouvera les dernières nouveautés philosophiques comme « Le bruit du sensible » de Jocelyn Benoist dont j’ai déjà parlé ici et dont je reparlerai un autre jour. Un livre sur le sensible… quoi de plus en harmonie avec notre humeur et avec l’ambiance de ces promenades, et qui se termine par l’idée que « le sens de ce que nous appelons sensible n’a pu apparaître que comme texture poétique de la représentation, en tant que celle-ci n’est pas seulement une idéalité, mais une réalité dont on peut faire quelque chose » et de dire :

« dans cette texture, en deça de la note, la voix de la cantatrice a une saveur d’oranges amères, comme celle de Pauline Viardot selon Saint-Saëns »

Portrait de Pauline Viardot par Ary Scheffer –
Musée de la Vie Romantique – Paris

et voilà justement que, le lendemain, le bus 63 empruntant le boulevard Saint-Germain passera devant un immeuble cossu du début du boulevard portant une plaque disant que Pauline Viardot vécut là jusqu’à sa mort en 1910. Le monde est petit. Et sa représentation sensible ne l’est pas moins.

Publié dans Art, Voyages en France | Tagué , , , , , | 5 commentaires

Lisant « au cœur des ténèbres »

Il y a des livres qui sont tellement puissamment écrits, qui apportent tellement de souffle à toutes leurs phrases qu’on a envie de revenir sans fin sur elles pour les comprendre dans leurs moindres détails et les savourer comme des fruits, même si elles nous semblent parfois amères. On met très longtemps à les lire, même s’ils sont relativement courts, tant on retarde le moment de les refermer, on en goûte la saveur chaque soir avant de s’endormir même si elle est un peu putride, glissant vers cet état un peu âpre des denrées trop vieilles. Un livre de cette sorte est Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad. Je suis venu vers lui à la suite de ma rencontre avec un texte qui en était extrait lors de la visite de l’exposition « Bacon en toutes lettres ». Bacon s’en est inspiré pour l’un de ses triptyques, celui de 1976, et il fait partie des livres que l’on a retrouvés dans sa bibliothèque. Il était donc en vente à la sortie, et je me suis précipité pour l’acheter, avec curiosité d’abord, puis avec un grand désir ensuite. La première page m’a envoûté, je ne sais combien de fois je l’ai relue, puis, prenant prétexte qu’aux Beaux-Arts, on nous demandait de peindre des tableaux inspirés de descriptions de paysages ou de portraits, j’ai essayé de la retranscrire sur papier, à l’acrylique, premier croquis avant peut-être de me mettre à réaliser une vraie toile. Je donne ici cette première épreuve.

L’estuaire de la Tamise s’étendait devant nous, comme l’entrée d’un interminable chenal. Vers le large, ciel et mer se soudaient sans limite visible, et dans cet espace lumineux les voiles brunies des gabares qui avaient été portées par le flot semblaient suspendues en rouges bouquets de toile très apiqués, où luisait le vernis des livardes. Une brume légère flottait sur les rives basses dont le profil plat allait se perdre dans la mer. Au-dessus de Gravesend, l’air était sombre et, plus loin encore en arrière, paraissait condensé en lugubres ténèbres qui s’étendaient, pesantes et inertes, à l’aplomb de la plus vaste et de la plus grande ville du monde […] Marlow était assis en tailleur, tout à l’arrière, adossé au mât d’artimon. Les joues creuses, le teint jaune, le dos droit lui donnaient l’air d’un ascète, et les bras le long du corps, la paumes des mains ouvertes, il ressemblait à une idole.

Ce livre est d’un autre temps (il fut écrit en 1899), on y utilise un vocabulaire qui n’a plus cours, y parlant de « sauvages » et de « nègres », ou bien y glorifiant la recherche de l’ivoire, laissant supposer d’horribles massacres, et des animaux « féroces » pris pour cibles. Mais ce n’est pas l’auteur qui s’exprime ainsi, c’est son double, le capitaine Marlow, dont le récit est enchâssé dans celui du narrateur. Conrad est l’un des premiers grands écrivains à s’en prendre au colonialisme et ce livre est une charge puissante contre les pratiques qui lui sont liées. « La conquête de la planète, qui signifie pour l’essentiel qu’on l’arrache à ceux qui n’ont pas le même teint, ou bien ont le nez un peu plus camus que nous, n’est pas un joli spectacle, si l’on y regarde de trop près » dit Marlow. Il ajoute tout de suite après : « La seule chose qui la rachète, c’est l’idée. Une idée qu’il y a la-derrière : non pas un faux-semblant sentimental, mais une idée ; et une foi désintéressée en cette idée – quelque chose que l’on puisse exalter, devant quoi s’incliner, à quoi offrir un sacrifice… ». On frissonne face à cet enthousiasme qui va nous mener au pire et si on veut bien se mettre à l’écoute, rechercher au-delà du semblant des mots ce qui peut s’agiter d’affects, de désirs – il en est de monstrueux – de délires aussi, on ne peut qu’être ému, renversé par une soif de départ et d’exploration qui a animé l’humanité depuis son aube. Les premiers chasseurs-cueilleurs qui migraient d’un continent à l’autre, leur seule lance à la main, et quelques babioles, avaient probablement ce souci éperdu de l’espace. Et plus tard, bien plus tard, ici à la fin du XIXème siècle, les hommes et les femmes qui partirent « explorer le monde » avaient aussi en eux cette « foi » déraisonnable et déraisonnée. Pour certains d’entre eux du moins. Comme ce Marlow qui ne tient pas en place et a imploré une vieille tante afin de l’aider à trouver un armateur pour l’expédier au fond de l’inconnu. Pour d’autres, on le devine vite, rien d’autre que l’argent ne les motive. Ils sont prêts à subir les chaleurs et les maladies tropicales juste pour de l’or.

Francis Bacon – Triptyque – 1976

« Au coeur des ténèbres » est le récit d’une exploration très spéciale puisque le conquérant a déjà atteint le lieu ultime, il s’appelle Kurtz (c’est lui qui a inspiré le personnage joué par Marlon Brando dans le film de Coppola, « Apocalypse Now »). Ce Kurtz est un monstre, il termine sa vie comme un fou massacreur, les boules que Marlow et ses compagnons devinent au loin plantées sur des piquets délimitant la maison de lianes où se cache le fauve sont en réalité des têtes humaines accrochées comme des trophées, et pourtant Marlow, le narrateur, l’aime, est fasciné par lui, jusqu’à poursuivre cette expédition au long du fleuve Congo afin uniquement de le retrouver. Officiellement, c’est parce que ce personnage, directeur d’un comptoir d’ivoire installé là par une firme coloniale, ne répond plus depuis longtemps. Autrefois admiré pour ses exploits, il est aujourd’hui craint et a semé le doute sur sa « loyauté » envers ses employeurs. Une idée qui se répand en ces temps-là est celle selon laquelle le colonialisme se fait pour la bonne cause : apporter « la civilisation aux peuples sauvages » et Kurtz, n’en doutons pas, est parti avec cette « idée » là, emportant avec lui ce qu’il sait ou croit savoir de la Philosophie des Lumières. Mais en cours de route, les Lumières se sont muées en Ténèbres. C’est là la grande histoire du colonialisme, dont il faut se souvenir qu’au départ il était soutenu par des politiciens qui, à l’époque, passaient pour être « la gauche » (la droite rechignait car elle se disait que tout cela allait coûter trop cher, et de fait, elle avait raison!). Un récit surtout franco-belgo-britannique comme nous le rappelle Conrad. Marlow s’ennuyant sur les berges de la Tamise, va chercher, grâce à l’entremise de la tante citée plus haut, un job de capitaine sur un vapeur dépendant d’une société continentale qui explore les abords du fleuve Congo. Le bateau s’enfonce dans le continent vert, fleuve bordé d’une impénétrable forêt, cris déchirants poussés dans la nuit par les membres de tribus apeurées et asservies par les colons jusqu’à l’échouage, l’accident qui contraint l’équipage à attendre de longs mois les pièces nécessaires à la réparation, en particulier les rivets, les fameux rivets qui n’arrivent jamais.

La descente le long du Congo est racontée par Marlow alors que celui-ci se trouve sur la Tamise. Le fleuve qui traverse Londres va s’ouvrir vers la mer sous une lumière qui, telle qu’elle est décrite, rappelle Turner, alors que la ville en amont apparaît comme une forteresse sombre et rappelle, quant à elle, certaines des toiles de Monet. Les deux fleuves se répondent à des siècles de distance : le fleuve anglais n’a-t-il pas, lui aussi, connu ses comptoirs, les antiques Romains ne l’ont-ils pas parcouru comme plus tard l’ont fait les Européens colonisateurs avec le fleuve Congo? Ce qui fascinait Bacon, semble-t-il, dans ce livre, c’était le côté réversible des événements : qui nous apparaît civilisé s’avère avoir des comportements sauvages et les prétendus sauvages au contraire savent montrer des comportements élégants voire majestueux. Si la descente de la Tamise vient en écho de celle du Congo, celle-ci s’avérera de plus en plus comme métaphorisant une descente au fond de soi, Marlow l’avoue et le confesse, c’est la raison pour laquelle on se perd avec délectation dans ces pages.

C’est aussi la métaphore d’une analyse avec ses résistances et ses transferts : les flèches sortent des taillis touffus où le refoulé est en embuscade. On apprendra plus tard que c’est Kurtz qui a envoyé cette escouade pour retarder voire stopper l’avancée des explorateurs. La descente est ponctuée d’apparitions suffocantes qui sont comme des rêves, ainsi de celle d’une femme élancée, vêtue comme une guerrière qu’on devine être une maîtresse de l’ogre tapi dans son palais de verdure.

A la fin, Kurtz meurt, on pourrait l’imaginer percé de flèches, mais c’est d’un mal obscur attrapé sous ces tropiques. Il meurt à bord du bateau dont on imagine la marche sans fin.

Pourtant Conrad a trouvé bon d’ajouter une seconde fin, comme une sorte de réconciliation avec le monde ouvert et dit civilisé. Il va voir la « fiancée » de Kurtz et lui annonce la mort de celui qu’elle a aimé et qu’elle verra à jamais sous l’image idéalisée d’un homme raffiné. Marlow ne peut que lui dire qu’il l’a aimée aussi, jusqu’à mentir et lui dire que ses derniers mots furent pour elle, alors que, comme chacun sait, les derniers mots furent : « l’horreur, l’horreur ». Ces mots repris dans le texte lu en accompagnement des tableaux de Francis Bacon. Comment interpréter cette double fin ? J’y vois comme le souci de revenir à la vie consciente après s’être enfoncé dans un monde de rêves et de fantasmes.

Ce qui frappe particulièrement à la lecture est le rythme des phrases, comme une mélopée. La forme du texte est en elle-même la description partielle du paysage et des bruits lancinants qui le traversent, cris d’animaux, sifflements, craquements des branches, clapotis de l’eau, grondement du moteur et claquement des roues à aube, attaques fulgurantes des tribus. Pas étonnant qu’on le lise avec effarement, qu’on sente presque au-delà de lui, notre cœur qui bat au même rythme que celui des mots. Une lecture récente sur un blog qui parlait de Claude Simon (à propos des Georgiques) m’a rappelé qu’en théorie littéraire, on appelait hypotypose cette figure de style qui consiste à faire en sorte qu’un texte exprime par sa syntaxe et son rythme le paysage qu’il décrit. Voilà, c’est dit : nous sommes en pleine hypotypose.

Tommaso Protti, scène de violence en Amazonie

On pourrait lire ce texte comme un témoignage d’autrefois, un récit des horreurs perpétrés par les hommes blancs sur les terres d’Afrique, de leurs turpitudes, de l’exploitation monstrueuse d’un continent et croire qu’il n’en est plus ainsi. Or, s’il fallait un exemple de la perpétuation de cette infamie, il suffirait d’aller visiter l’exposition de photographies sur l’Amazonie qui se tient en ce moment à la Maison Européenne de la Photographie. L’auteur, Tommaso Protti, est un photojournaliste qui a parcouru des milliers de kilomètres dans l’Amazonie brésilienne depuis la région de Maranhao jusqu’à celle de Rondônia en passant par l’état de Parà. Il en a ramené une somme d’épreuves (au double sens du terme) qui montrent la déforestation, les brûlis, la surexploitation des populations, les bidonvilles en marge de villes comme Manaus qui s’étendent au détriment de la végétation, et ce qui reste de quelques peuples amazoniens photographiés en rang, femmes sexuellement exploitées et hommes transformés en bêtes de somme. Un autre fleuve arrive à notre imagination morbide, l’Amazone.

Publié dans Actualité, Livres | Tagué , , , | 3 commentaires

Normes et vérités (logique et anthropologie)

Je reprends ma réflexion sur vérité et universalisme entamée il y a quelques semaines (voir 1 et 2). Cette fois c’est à la lumière de discussions sur les médecines, de points de vue négatifs sur la science et de la rencontre de Nastassja Martin, l’anthropologue vue et écoutée ce jeudi lors de son passage à la librairie « Le square » de Grenoble. Le tout sur un fond de Nouveau Réalisme, ce courant philosophique porté en partie en France par Jocelyn Benoist (mais aussi dans une certaine mesure, comme j’en fais l’hypothèse, par un logicien comme Girard). Il m’est difficile de faire à ce stade un texte lisse et articulé, disons-le : un texte académique. Je crois, comme d’autres (et en particulier Nastassja Martin elle-même qui écrit, avec son ami philosophe Baptiste Morizot, un texte mi-scientifique mi-philosophique dans une revue éditée par une école d’art de Genève) qu’il est possible de proposer une réflexion sous forme de fragments.

1- D’autres débats que celui concernant le voile et la laïcité agitent sans fin notre société, surtout depuis que les questions qui la traversent s’inscrivent librement sur la médiasphère des réseaux sociaux (au point que l’on se demande parfois si cette médiasphère n’est pas devenue la quintessence de la société pour autant que nous ayons défini celle-ci comme ensemble de débats et de conversations) comme le débat sur la médecine, ou plus précisément sur les médecines : allopathie, homéopathie, médecines parallèles etc. incluant même la psychanalyse. La question (toute académique) est bien entendu de savoir lesquelles de ces médecines sont scientifiquement fondées. Les tenants du non remboursement de l’homéopathie et autres médecines parallèles – je traiterai à part le cas de la psychanalyse, qui ne se revendique pas comme une médecine « parallèle » – font valoir (à juste titre au premier aspect) que jamais aucun protocole expérimental n’a pu établir l’efficacité de ces dernières, qu’il n’a jamais été possible au cours de tests « à l’aveugle » de montrer que les traitements homéopathiques par exemple étaient plus efficaces que n’importe quel placebo. Les tenants de la prise en compte égalitaire des médecines parallèles par rapport à la médecine classique font valoir que là n’est pas le problème, que même si l’homéopathie repose sur un effet placebo, elle est efficace puisque l’effet placebo est justement efficace. Dans le cas de la psychanalyse, ses adversaires adoptent le même point de vue que les tenants du non remboursement de l’homéopathie, s’appuyant là aussi sur une absence de preuve, ses partisans au contraire s’appuyant souvent sur une expérience personnelle pour dire que la psychanalyse les a aidés soit à recouvrer une certaine santé mentale, soit tout bonnement à dénouer un écheveau de problèmes qui les empêchait d’agir en toute liberté. Ces questions sont graves et soulèvent elles aussi la « méta » question de l’existence d’une vérité, au sens d’une vérité universelle. Or, à y réfléchir, il apparaît difficile là encore de poser les règles d’une telle vérité universelle pour la simple raison qu’à lire les débats auxquels je fais allusion, il apparaît nettement que les tenants des différentes positions ont des points de vue de sujet complètement différents. Le choix entre la thèse A et la thèse B n’est pas alors une question de discrimination impartiale, objective. Adopter un point de vue sur la médecine dépend en effet crucialement du point de vue que nous avons sur notre corps, et au-delà, sur notre être même. Qui considère son corps à l’instar d’une machine qui fonctionne bien ou mal sera sensible à l’argument de scientificité selon lequel on est nécessairement mieux soigné par un traitement dont l’efficacité a été statistiquement prouvée. En général ce point de vue sera couplé avec une conception de dualité du corps et de l’esprit : l’esprit fonctionne bien si le corps fonctionne bien et si l’esprit fonctionne mal (dépressions, angoisse, pertes de sommeil) alors il sera naturel de faire appel à des traitements du même genre que ceux dont on se sert pour guérir le corps (anti-dépresseurs, somnifères…). Mais à côté de ce point de vue (peut-être majoritaire dans la population), il en est un autre, qui considère justement que le corps ne saurait se ramener à une machine et que l’esprit n’en est pas une entité séparée. De plus, le corps/esprit, le moi en quelque sorte, est alors plutôt vécu comme destin. Il ne « fonctionne » pas, il est l’absolu indépassable à l’intérieur duquel nous faisons chaque jour et chaque heure l’expérience de la vie. Pour les êtres humains qui partagent ce point de vue, la psychanalyse par exemple apparaît comme une manière de mieux se connaître soi-même et de mieux s’identifier à son destin. Ils n’en attendent pas un « remède pour guérir », ils pourraient même demander : « guérir de quoi ? ». Comme le disait Sartre, on ne guérit pas de soi-même. De même le recours à de l’homéopathie ou une autre sorte de médecine parallèle peut être le résultat d’un choix, mais d’un choix qui n’est guère analogue à celui que l’on fait entre une tasse de thé et une tasse de café qui est un choix dont les issues auraient des probabilités comparables. Ici les alternatives ne sont sûrement pas comparables en termes de probabilités, elles reflètent simplement un mode de vie, c’est une façon d’être au monde. Et nul ne peut contester la manière dont une personne, un sujet, se pose dans le monde.

Uranus vue depuis Triton – capture d’écran de l’émission « Science Grand Format » sur les planètes

2- La science a mauvaise presse. Même chez les écrivains dont je loue le talent, comme Sylvain Tesson, je trouve trace de cette abhorration (« La poésie ? Absente. La connaissance progressait-elle ? Pas sûr. La science masquait ses limites derrière l’accumulation des données numériques » – p.40). Or, il est des domaines où seule la science telle que nous la connaissons peut nous emmener très loin, au-delà de nous-mêmes, dans des voyages que ne renierait pas le globe-trotter célèbre, des voyages à l’autre bout de l’univers par exemple. Qu’y a-t-il de plus définitivement beau et … plein de poésie que les anneaux verticaux d’Uranus, sa lumière bleue, les geysers de huit mille mètres de Triton, les pluies de diamants sur Neptune et la plaine en forme de cœur qui s’étale sur Pluton, tels que nous les retransmettent les sondes spatiales Voyager II ou New Horizons lancées à l’assaut des confins du système solaire ? Quel auteur imaginerait les surprises que ces explorations nous apportent ? Seulement voilà, cette science ne nous permet pas pour l’instant de comprendre tous les phénomènes, et certains voyageurs, anthropologues ou ethnologues en saisissent instinctivement les limites. La science a ses zones blanches.

3- Je disais dans mon dernier article sur ce blog que l’on pourrait bien, après tout, avoir de la nature la conception qu’en ont les vieux chamans de l’ethnie Gwich’in, en Alaska, celle pour laquelle rien ne peut se retrancher du monde, que nos pensées et nos rêves en font définitivement partie, perspective que l’on peut qualifier d’animiste selon les termes de Philippe Descola. Ce n’est certainement pas le point de vue de la science classique. Bitbol a exposé autrefois la façon dont Schrödinger avait théorisé la chose : il n’y a de science possible qu’après élision du sujet, donc de toutes ses traces : rêves, pensées, désirs. Sauf que élision n’est pas synonyme de disparition, du sujet élidé il reste quelque chose. Une trace. L’accent circonflexe sur le « e » de « forêt », c’est là bien sûr où il y a une faille, une perspective qui s’ouvre vers un ailleurs, un mode de pensée complémentaire. Dans cet article, je disais qu’on aurait mieux fait peut-être d’adopter le cadre de pensée des Gwich’ins que celui qui régit la science moderne qui, quoiqu’on veuille ou pense, demeure le vieux cadre ancien qui s’organise sur l’axe sujet-objet. Ceci dit, cela n’aurait pas empêché la science de se faire, du moins je le crois, même si c’est sur des axiomes et principes légèrement différents.

4- Le point de vue du vieux sage de la tribu des bords de la rivière Yukon n’est ni absurde, ni même étranger à notre façon de penser, je relèverai ainsi qu’il ne me semble pas si éloigné de celui que développent les philosophes actuels que l’on regroupe parfois sous la bannière du « Nouveau Réalisme » comme Markus Gabriel et, dans une bien moindre mesure, Jocelyn Benoist et quelques autres. Le monde comme ensemble de tout ce qui existe, y compris nos pensées et nos songes(1). Certes, les Nouveaux Réalistes se limitent aux pensées et aux songes des humains, ils ne s’aventurent guère du côté des loups, des abeilles, des ours et des léopards. C’est ce qui leur manque (je plaisante un peu en disant cela). En tout cas cela fait leur différence avec la pensée animiste. Mais imaginons, enhardissons-nous jusqu’aux portes de l’altérité, allons même jusqu’à penser que l’autre n’est pas si autre que cela – c’est ce à quoi nous invite l’anthropologue Nastassja Martin – alors font partie du réel non seulement les rêves des humains, mais ceux des non-humains, si vous pensez que votre chien ne rêve pas, alors admettez que les sursauts, les pulsions qu’il a durant son sommeil font partie de la réalité eux aussi. Nous sommes près de la manière de penser des Gwich’in ou des Evènes : ils disent que pendant notre sommeil, nos rêves vont rencontrer ceux des animaux, et que cela est vital pour que le lendemain, nous sachions où et comment nous déplacer pour ne pas les déranger. Evidemment Nastassja n’avait pas rêvé ou pas rêvé assez ou bien n’avait pas su interpréter son rêve, sinon elle ne serait pas tombée nez à nez avec l’ours brun… Ces idées sont contraires à notre système habituel de pensée, elles n’ont pas droit de cité au sein de la science occidentale, sauf quand un ou une ethnologue les couche sur du papier, ou bien quand certains philosophes font une partie du chemin vers elles (N. Martin a écrit un texte remarquable en collaboration avec un philosophe, Baptiste Morizot).

5- Pour revenir au « Nouveau Réalisme », selon les philosophes de ce courant, y compris ceux qui sont moins provocateurs que Markus Gabriel, comme Jocelyn Benoist, nos perceptions, nos songes, nos expressions du langage sont dans le monde, appartiennent au monde et y voisinent avec les « objets » qu’elles prétendent percevoir ou exprimer. L’idée centrale de Jocelyn Benoist est que les objets sont des normes, cela veut dire que, lorsque nous appréhendons une matière première brute (un « bruit » par exemple), nous la transformons en objet (par exemple en un « son ») si nous avons une norme pour le faire, ou plutôt : si une norme est disponible pour le faire (dans notre environnement à défaut de notre esprit). Cette vision des choses est la même que celle développée par un logicien comme Girard dans la notion de « format » (telle que définie dans son petit livre sur la transparence). Il y a une façon d’interpréter le théorème d’incomplétude de Gödel qui consiste à dire qu’il n’existe aucun format permettant de décrire tout ce qui est vrai dans un domaine tel que celui des nombres. Le fait qu’il y ait des systèmes complets (pour la logique des prédicats du premier ordre par exemple) n’est que l’illustration de ce que seuls des domaines rudimentaires ont la capacité de trouver un système de formats permettant de les décrire. On peut en venir à l’idée qu’une vérité consiste toujours dans un élément de réel qui peut être pris dans un format. C’est la définition que j’adopte : le vrai est à la mesure d’un format. Mais comme on le devine, si nous prenons en compte l’ensemble de ce qui est, alors évidemment il n’y a pas assez de formats pour le décrire. Comme exemple : dans le cas gödelien, j’entends par « format » le fait d’être en capacité d’être déduit à partir d’axiomes et de règles de déduction. La science fournit ainsi des formats déterminants, mais elle ne recouvre pas tout.

6- Noter au passage que si même les logiciens pensent en termes de formats, il doit bien être possible de faire de la science sur une autre base que la séparation « sujet – objet », sur une base où les deux se combineraient, au contraire, pour laisser la place à l’opposition entre une matière brute et des « formats » ou « normes »(2).

l’anthropologue Nastassja Martin

7- Mais qu’il faille des formats pour saisir la réalité, après tout, nul n’en doute. Nastassja Martin, quand elle revient chez les Evènes et qu’elle découvre que même son amie Daria a besoin de mettre des mots sur l’événement terrible qu’elle a vécu, est déboussolée, elle souffre de ce que les formats soient ressentis comme nécessaires. Tout doit entrer dans une case, en somme. Même quelque chose qui outrepasse toutes les cases. Les formats de l’animisme sont tout autant limités que ceux du naturalisme ou de la science. Ils ne parviennent pas à saisir les formes d’hybridation, les « êtres de métamorphose » comme elle les appelle : « chez les Gwich’in, certains pans de monde ne sont pas socialisés. Les humains n’ont pas mis en place de relations claires avec certaines entités : les « êtres de la métamorphose » ». Elle précise qu’il peut s’agir de «lieux, trous noirs « désocialisés » autour desquels les humains tournent pourtant, physiquement lors de leurs chasses ou par leurs évocations lors du temps des histoires », ou bien de « créatures, comme les naa’in, hommes des bois énigmatiques et mystérieux signifiant la zone frontière entre ce qui est encore humain, et ce qui ne l’est plus ». D’un point de vue naturaliste (ou « scientifique ») les choses ne vont guère mieux. On a longtemps défini la notion d’espèce (depuis Ernst Mayr dans la seconde moitié du XXème siècle) comme un ensemble de populations interfertiles, or voilà que de nouveaux animaux apparaissent, comme le coywolf et le pizzly (aussi appelé grolar!), qui sont interféconds avec d’autres espèces(3).

8- Revenons au début de ce billet – passablement embrouillé ! – je parlais de diverses « positions de sujet », on pourrait tout aussi bien parler de systèmes de formats. Sont à notre disposition des formats distincts pour parler de notre corps ou de notre santé. Dans le deuxième paragraphe, je parlais de la science comme paradigme en général orthogonal à la façon dont les êtres humains qui vivent sous le cercle arctique conçoivent le monde. La science fournit des formats qui s’avèrent déterminants (puisque, grâce à eux, nous pouvons explorer d’autres planètes, mieux comprendre la Terre et son activité sismique, accéder à notre cerveau comme lieu d’activité neuronale etc.) mais qui sont insuffisants à la saisie de toutes les réalités. Mais l’animisme n’y arrive guère mieux. Dans le texte écrit sur le site de HEAD, on cite en particulier les « êtres de la métamorphose », naa’in et autres produits de métamorphoses pour lesquels, littéralement, il n’est point de format. Comme le dit N. Martin encore, il arrive que l’on soit dans la situation du petit enfant qui s’évertue à faire entrer une forme ronde dans un trou carré ou l’inverse. La question qui surgit alors est celle de l’hybridation, non plus au niveau des espèces biologiques mais à celui de la pensée, c’est-à-dire de la recherche de formats nouveaux, intégrant ceux de la science et ceux des autres modes de pensée (qui sont toujours aussi des modes de vie). Hybridation entre les systèmes de pensée comme perspective pour atteindre ce qui nous échappe encore et cause notre désarroi total devant, notamment, la crise climatique et les risques d’effondrement. Il est symptomatique que, au moins dans le Grand Nord, ce soit ces changements climatiques qui génèrent ces « troubles nouveaux », ces animaux hybrides, car cela nous indique que c’est peut-être à partir d’une hybridation, mais mentale, que nous serons capables un jour de mettre des noms sur ce qui peut nous sauver.

La Nature unidimensionnelle, unifiée par les modernes comme cet univers de matière régi par des lois mathématiques, et susceptible d’exploitation rationnelle et/ou de sanctuarisation, cette nature monte sur scène éclatée en mille formes de vie, et réclame un autre script, une autre partition.

dit le texte que j’ai plusieurs fois cité.

(1) Il peut sembler que cela fasse trop, ce qui explique que Markus Gabriel ait finalement proclamé que « le monde n’existait pas ». J’ai écrit un article très critique sur ce sujet il y a quelques années, dont je ne renie rien : le philosophe allemand avait construit tout un système pour lequel existait, selon lui, tout ce qui apparaissait dans un « champ de signification », et les champs en question s’imbriquaient les uns dans les autres jusqu’à ce que l’on constate qu’il n’y avait aucun champ de tous les champs… mais rien n’oblige à une démarche totalisatrice : le monde n’existe pas en tant qu’ensemble de tous les ensembles, voilà à quoi l’affirmation de Gabriel se résume et ce n’est pas une affirmation neuve (Cantor etc.), mais cela n’empêche pas le monde de tourner (ni les mathématiques de se faire). Ce que je reprochais à Markus Gabriel, c’était de rabaisser la notion de science à une vision… « fétichiste » du monde ne valant pas mieux que tel ou tel discours religieux, ce qui est terriblement ambigu dans le contexte actuel car finirait par nous faire admettre que, dans le fond, qu’importe si l’on croit que la Terre est plate puisque cette thèse « vaudrait » celle selon laquelle elle est sphérique.

(2) Il y a chez Girard la tentation sans doute vaine d’extrapoler sa conception de la logique à une conception du monde. Il « découvre » alors forcément que les métathéorèmes sur lesquels se fonde la logique classique (théorèmes de consistance ou de complétude) sont affreusement naïfs et quasiment tautologiques, ils font du surplace alors qu’il souhaiterait que cela rende compte de la réalité.

(3) citation du texte de la revue ISSUE : « La perspective de notre anthropologue consiste à historiciser l’ontologie animiste des Gwich’in, pour montrer comment elle répond aux métamorphoses environnementales accélérées induites par le réchauffement climatique, dont les effets sont beaucoup plus sensibles sur l’environnement du Grand Nord qu’ailleurs. Les chasseurs Gwich’in sont en effet actuellement submergés par certains êtres qu’ils ne connaissent pas, et par d’autres qui sont devenus incompréhensibles. Il y a le coywolf, même s’il n’est pas central parce que très marginal en Alaska ; il y a surtout l’hybride du grizzly et de l’ours polaire (le pizzly), ce dernier poussé par la faim et la fonte des glaces commençant à descendre au Sud et à y rencontrer son cousin subarctique ».

Publié dans Philosophie, Science, Terre et environnement | Tagué , , , , , , | 2 commentaires

Le bien écrire des uns et des autres

Bien écrire… voilà ce qui est propre à certains, au prix sans doute d’un long travail mais pas seulement peut-être, d’une disposition particulière aussi, comme en ont les grands musiciens dotés d’une oreille dite parfaite. Sylvain Tesson est de ceux-là, on ne saurait le nier. Je lis parfois de façon coupable sur certains réseaux sociaux – oui, j’ai dit « de façon coupable » car je pense de plus en plus que leur fréquentation doit être mesurée, avec le fait que les serveurs qui les nourrissent accélèrent le réchauffement de la planète – des commentateurs qui ragent contre l’écrivain au visage déformé, mais c’est parce qu’ils lui en veulent de prises de position qui leur déplaisent, jamais ils n’ont d’argument sur le style. [J’ai lu à l’inverse des commentateurs qui prenaient le parti de Gabriel Matzneff au nom de ce que celui-ci écrirait, paraît-il, très bien, mais sans jamais donner d’exemple de cette soi-disant belle prose, et moi, je ne vais quand même pas me mettre à le lire pour savoir si oui ou non il écrit bien, j’en veux d’abord une preuve, alors que ce que j’ai lu de lui jusqu’à présent était plutôt affligeant… « La littérature est au-dessus de la morale » clame tel ou tel, fier de sa posture bravache, oubliant que dans l’affaire qui nous intéresse, ce n’est pas de « morale » qu’il s’agit. Evidemment on parlerait de morale si l’on s’interrogeait sur le droit d’un écrivain à chaparder un oignon en devanture d’épicerie ou de prononcer de simples paroles un peu provocantes, évidemment Lautréamont n’était pas « moral », et Rimbaud non plus. Mais là on parle de vie ou de mort. On peut défendre l’idée que la littérature est du côté de la vie, et pas du crime, or il est criminel de suborner les petites filles et les petits garçons, et encore plus de s’en vanter. On pourrait, à la rigueur, tolérer que cela reste au rang des fantasmes, après tout la littérature se doit d’exposer tous les fantasmes de l’humanité, mais quand cela touche au réel, alors il s’agit d’autre chose, et on ne va pas dire « oui, mais c’est bien écrit » ! ou alors on avoisine la pire stupidité, comme un qui dirait face à un crime horrible où l’assassin aurait débité le corps en plusieurs tranches : oui, mais comme c’était bien découpé ! J’ai lu aussi quelque part, sous la plume d’un qui se parait de solennité « qu’il ne fallait pas confondre l’art et l’artiste », ce à quoi on peut facilement répondre que c’est le littérateur coupable qui confond les deux en s’appuyant sur sa renommée de bon écrivain pour acheter l’indulgence de ses juges.]

Pour en revenir à Tesson, lui, il « écrit bien » et sans qu’il y ait de doute sur la matière qui fait son écriture, mais je suis conscient qu’il ne suffit pas de dire cela, il faut le prouver, c’est-à-dire tenter de comprendre ce qui fait que lisant sa prose on convienne qu’en effet… c’est bien écrit. Ce plaisir, cette jubilation ressentie au moment de la lecture, de quoi sont-ils faits ? Parfois des phrases amples comme des fleuves qui s’attardent, mais parfois aussi de simples et courtes notations qui surgissent comme des éclats, et nous envoient leur flash l’espace d’un court instant. Alors là, on se dira : c’est bien vu, ou : c’est drôle. Par exemple, première partie, « l’approche » : « comme les monitrices tyroliennes, la panthère des neiges fait l’amour dans des paysages blancs »… quelle meilleure amorce qu’une comparaison saugrenue pour introduire la blancheur qui, dans les deux cas, s’exporte du paysage à une matière organique : la blancheur de la peau, la blancheur du pelage… Puis, plus loin, après que l’on eût présenté la destination, et exposé les conditions du voyage – voyage à quatre personnes dont l’une, l’auteur, ne porterait rien, cela dû à son mal de dos – « on m’offrait le Tibet sur un plateau »… l’effet de style est imperceptible, quoi de plus banal que l’expression « offrir sur un plateau » ? et pourtant quand il s’agit du Tibet… Le jeu de mot affleure mais sans la grossièreté du calembour. Juste ce qu’il faut pour faire sourire.

photo de Vincent Munier figurant dans le livre « Tibet: minéral animal »

La longue attente commence, il est hors de question de dire un mot même en chuchotant, il est conseillé de demeurer complètement immobile, « Munier tristement : – Mon rêve dans la vie aurait été d’être totalement invisible. / La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. Aucune chance pour nous d’approcher une bête ». Toute une philosophie en quelques mots, tout un constat sur notre condition malheureuse. Est-il besoin d’en dire plus ? Puis l’animal apparaît enfin ; « Elle reposait, couchée au pied d’un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré ». Voilà une définition du sacré qui fait sens. C’est ce qui est unique, tant espéré, enfin là mais dont on sait que nous n’y sommes pas pour grand-chose, et qui repartira bientôt de son plein gré sans que nous ne puissions rien faire pour le retenir. Dissymétrie des échanges, la présence sacrée nous cloue au sol, mais à l’inverse, pour elle, nous ne sommes rien : « Elle tourna la tête, pleine face. Les yeux me fixèrent. C’étaient deux cristaux de mépris, brûlants, glacials. Elle se leva, tendit l’encolure vers nous. « Elle nous a repérés, pensai-je. Que va-t-elle faire ? Bondir ? ». Elle bâilla. Voilà l’effet de l’homme sur la panthère du Tibet ».

Et puis il y a cette histoire incroyable (que Munier et Tesson ont racontée d’ailleurs dans l’émission « La Grande Librairie »), celle de la fameuse photo prise une année auparavant par Munier. C’est la photo d’un faucon posé sur un rocher… quoi de plus banal ? Sauf que lorsqu’elle fut prise, le photographe n’avait pas vu ce qu’il photographiait vraiment. Déjà, il cherchait la panthère, et il ne l’avait pas vue. Et pourtant, elle était LA ! Oui, on la voit, et lui ne la découvrit qu’en développant son cliché : c’est bien ses oreilles et son regard que l’on aperçoit dans le coin supérieur gauche, au-dessus de l’arête calcaire. Quelle leçon extraordinaire sur la perception et nos capacités cognitives ! On a sous les yeux ce que l’on cherche et on ne le voit pas. C’est « la lettre volée » en plein dans la nature. Mais les jeunes enfants tibétains qui vivent près du campement, eux, ont tout de suite vu : « Saâ ! » ont-ils dit, ce qui est le nom de la panthère blanche en tibétain.

Après la première apparition, il y en a une deuxième. Elle est prête à attaquer un troupeau de chèvres bleues (barhals), mais l’attaque échoue, les chèvres ne sont pas nées de la dernière pluie elles non plus. Et elle s’en va… sans même se retourner. A la dernière, elle fut appâtée par un yack mort : « son pelage se mêlait aux buissons, laissant une trainée poikilos. Ce mot de Grèce antique désigne la peau tachetée du fauve. Le même terme décrit le chatoiement de la pensée. La panthère, comme la pensée païenne, circule dans le dédale ».

Tesson profite des intermèdes pour méditer. La nature est un terrain idéal pour cela. Pensons simplement aux randonnées, aux marches que nous fîmes cet été vers les 5000 mètres, enjambant quelques cols des Andes. Que de pensées viennent à l’esprit. Parfois elles s’avèrent folles, comme certaines que nous ruminons au cours de nos insomnies. Mais pas toutes. Il faudrait alors, comme les rêves, les noter immédiatement afin de ne pas les perdre. Il n’y a pas de meilleur endroit pour réfléchir sur le monde qu’en ces lieux d’air raréfié. En peu de mots, Tesson résume notre angoisse :

« En ce début de siècle 21, nous autres, huit milliards d’humains, asservissions la nature avec passion. Nous lessivions les sols, acidifions les eaux, asphyxions les airs […] Si la vie se résumait à l’assouvissement des besoins biologiques en vue de la reproduction de l’espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi en mangeant des insectes. Mais si l’on demandait à notre passage sur la Terre sa part de beauté et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s’avérait une nouvelle atroce. La pire de toutes. Elle avait été accueillie dans l’indifférence. Le cheminot défend le cheminot. L’homme se préoccupe de l’homme. L’humanisme est un syndicalisme comme un autre ».

La beauté de l’écriture de Tesson (son « bien écrire ») réside en ceci : une manière ramassée d’exprimer les pensées les plus fortes. De ce point de vue, il a pris la leçon de l’animal qui n’en fait jamais des tonnes, ne se lance pas dans une suite d’arabesques lorsqu’il s’agit de s’élancer vers sa proie : il bondit, c’est tout.

Un autre livre magnifique : c’est celui de Nastassja Martin, qui s’intitule « Croire aux fauves ». Nastassja Martin est cette anthropologue qui était partie vivre parmi les Evènes, un peuple qui vit au Kamtchatka, au voisinage d’autres : les Koriaks ou les Itelmènes, à des températures avoisinant les -30°C, voire les -50°C, et qui y rencontra un ours. La confrontation fut brutale. Nastassja eut le loisir de connaître le fond de la gueule du mammifère, d’en renifler l’haleine qui, paraît-il, n’est guère plaisante. Bref, elle en revint le visage en partie broyé, mais elle avait réussi à le mettre en déroute d’un bout coup de piolet dans le ventre et il était parti, ivre de douleur comme elle d’ailleurs. Ivre de douleur aussi. Et qui dut endurer des soins atrocement longs et douloureux avant de retrouver forme humaine. Nastassja fut d’abord soignée sur place, puis rapatriée en France, opérée à la Salpêtrière, ayant failli l’être à nouveau à Grenoble, le service critiquant l’hôpital parisien. Quand elle recouvra l’usage de ses mandibules et qu’elle alla un peu mieux, elle repartit là-bas pour y retrouver ses amis, les gens qu’elle aimait profondément à cause de leur mode de vie et, dit-elle, de « la sobre beauté de leurs allées et venues journalières ; la nécessité du moindre de leurs mouvements ; la discrétion dont ils font preuve entre eux et à [son] égard ». Mais aussi, à n’en pas douter, parce qu’elle reste à tout jamais hantée par cette rencontre avec le fauve en qui elle « a vu le monde trop alter de la bête ». La dernière partie de ce livre (Printemps) est hallucinante, il s’y dit des choses qui s’apparentent à la plus haute des philosophies, de ces choses que nous, lecteurs lambda, ne sommes pas si sûrs de bien comprendre. Son amie Daria dit : « parfois certains animaux font des cadeaux aux humains […] Toi, tu es le cadeau que les ours nous ont fait en te laissant la vie sauve ». Cela laisse l’auteure perplexe. « Je suis perplexe, parce que j’entends deux choses dans ce que Daria m’a dit. La première, qui m’émeut et me touche profondément, que me rappelle aux raisons de ma présence à Tvaïan. La seconde, qui m’insupporte et me révolte, qui me donne envie de fuir une deuxième fois » Quant à la première de ces choses, Nastassja évoque la connaissance de ce que les personnes comme Daria ont qu’elles ne sont pas seules dans la forêt et que d’autres forces sont à l’oeuvre. Elle a eu comme professeur Philippe Descola qui a, dit-elle encore, réhabilité le mot animisme pour décrire ce type de monde. « Dans la phrase « les ours nous ont fait un cadeau », il y a l’idée qu’un dialogue avec les animaux est possible, quoiqu’il ne se manifeste que rarement sous une forme contrôlable ». C’est quelque chose de positif donc. Alors pourquoi ce second mouvement, cette envie de fuir ? On croit deviner que c’est parce qu’elle sent que même pour la femme évène, femme de ce coin-là du monde qui, comme telle, devrait en participer sans, peut-être, avoir à nommer ces choses, il a fallu trouver une description, une case, une rationalisation ; que cet événement, un ours et une femme se confrontant, doit pouvoir être assimilé et digéré parce que c’est tout simplement pour tout humain, un impensable. « Voilà notre situation actuelle, à l’ours et à moi. Etre devenus un point focal dont tout le monde parle mais que personne ne saisit ». Nastassja Martin, dans ce très beau texte, fait le lien avec des recherches passées, lorsqu’elle était en Alaska et qu’elle avait accompagné un vieux sage gwich’in du nom de Clarence. Celui-ci lui disait que dans la nature tout est constamment « enregistré ». « les arbres, les animaux, les rivières, chaque partie du monde retient tout ce que l’on fait et tout ce que l’on dit, et même, parfois, ce que l’on rêve et ce que l’on pense ». Autrement dit rien ne peut être retiré. Attention à nos rêves ! Attention à nos pensées ! « Chaque forme-pensée que nous déposons hors de nous-mêmes vient se mêler et s’ajouter aux anciennes histoires qui informent l’environnement, ainsi qu’aux dispositions de ceux qui le peuplent ». Est-ce que cela est « vrai », au sens où il y a quelques temps je tentais de cerner le concept de vérité ? Est-ce que cela est vrai au sens d’une réalité objective dont un observateur ferait le relevé pour dire « cela est », c’est-à-dire comme l’ont fait les philosophes positivistes du début du XXème siècle lorsqu’ils ont posé que « p est vrai parce que p » ? L’anthropologue ici nous convie à une pensée des confins, une interrogation sur les limites. Elle-même les a atteintes, ces limites, au cours d’un affrontement terrible entre l’humain et la bête (qui désormais l’a rendue miedka, c’est-à-dire moitié-moitié, ce qui la désigne d’ailleurs comme ensorcelée pour une bonne part de la population de cette région du monde, comme l’oncle Valierka qui ne veut pas que les autres touchent à ses biens personnels car cela porte inévitablement malheur). Nous sentons bien qu’à cette limite, la réponse à la question posée ne fait plus sens. L’idée de Clarence relève du mythe, de la conception d’ensemble qui ne saurait être dite vraie ou fausse, elle est, simplement, et elle est comme cadre pour que d’autres pensées adviennent. Après tout, notre science aussi découle d’un cadre. Et nous en retenons qu’il aurait mieux valu peut-être penser comme cela depuis bien longtemps plutôt que d’avoir cru en la supériorité d’une position de surplomb par rapport au non humain, à l’animalité, aux rêves.

Voilà, un ours, une panthère, deux animaux sauvages dans une nature dont la plupart d’entre nous ne savons rien, qui est tellement en dehors de nos chemins et dont pourtant désormais quasiment chaque heure de chaque jour nous invoquons le caractère précieux, indispensable, et ce d’autant plus que nous avons partagé autrefois le rêve de l’assouvir à nos soifs et à nos désirs. Deux animaux comme leçons de philosophie pour mieux nous comprendre nous mêmes et donnant lieu à des écritures souveraines. Voilà qui est autrement plus intéressant que les excès d’un petit marquis germano-pratin dont il aurait fallu, paraît-il, lire les exploits pour faire partie du cercle éclairé des « amis de la littérature »…

Publié dans Livres | Tagué , , , , | 2 commentaires

René Frégni face à l’oubli des rivières

Si écrire a une utilité, c’est celle de donner de l’espoir, mais un espoir qui ne soit pas vain. On ne doit pas écrire « pour l’illusion ». Nous mourons d’illusions et nous vivons de vrais espoirs, c’est parce que la littérature est justement un des moteurs essentiels de l’existence qu’elle vise à les donner. Et c’est sans doute parce qu’ils aiment la vérité et fuient l’illusion que les meilleurs écrivains sont de plus en plus pessimistes. Ainsi de René Frégni qui, dans un texte très court publié dans la série « Tracts » de chez Gallimard raconte son expérience d’animateur d’ateliers d’écriture dans les prisons tout en ruminant au présent sur un monde qui s’effiloche et dont les habitants vont jusqu’à oublier le bord des rivières. L’espoir donné est celui qui naît de la générosité, et il en faut une énorme pour, comme Frégni le fait, parcourir la région sud-est, de Manosque à Marseille et de Marseille à Avignon de prison en prison pour délivrer partout où il passe non pas des remèdes ou des drogues, non plus que des smartphones ou des limes de rasoir, mais des mots, des phrases, des pages blanches où peuvent venir s’échouer les derniers rêves qui restent dans l’âme de bandits incarcérés, braqueurs ou dealers, assassins ou voleurs. Car une âme ils en ont une aussi, ces gens que l’institution judiciaire cherche avant tout à soustraire à notre regard. Pour qu’on les oublie, eux aussi.

René Frégni le 7 juillet dernier lors de notre rencontre dans la Drôme

René Frégni a une œuvre abondante, ses romans sont nourris de sa vie, en particulier des rencontres qu’il a faites en prison, avec des « durs » qui lui en ont souvent fait voir de toutes les couleurs après leur sortie (que celle-ci soit conforme à la loi ou non, c’est-à-dire provienne d’une libération ou d’une évasion). Un jour, un ancien braqueur qui l’affectionnait avait décidé de l’aider : René avait eu une sale histoire dans sa ville avec la famille d’un détenu. L’ancien braqueur avait rétabli l’ordre mais après… il fallait en payer le prix ! Avoir une dette à l’égard de quelqu’un expose ici à bien des risques, dont des risques judiciaires.

Son dernier roman (avant ce « tract »), « Dernier arrêt avant l’automne », laisse au lecteur une émotion qui perdure longtemps après qu’il l’ait refermé. Histoire de meurtre encore, dans un décor digne du prieuré de Ganagobie (en réalité plus près des gorges du Verdon) où le héros-narrateur, René lui-même, a cherché un lieu pour s’isoler afin d’écrire. Il trouvera dans cet endroit plein d’épineux et d’air pur, exposé au soleil en été et se couvrant d’une légère glace en hiver, un pied qui dépasse de la terre et… au-delà du pied évidemment une jambe et tout ce qui s’en suit. Peur, bouleversement. Jolie histoire qui se lit comme une enquête. Mais tout à la recherche du coupable, l’auteur n’en oublie pas de nous faire partager son émotion au contact des femmes et de la nature. Un chat qui s’est perdu dans un arbre, une dame des environs qui l’appelle au secours pour venir faire descendre le joli chat… Deux hommes qui surveillent au loin. Des policiers. Mais je crois que je mélange plusieurs livres. Ce n’est pas grave : il y a une continuité parfaite entre tous ces ouvrages et on passerait volontiers de l’un à l’autre sans même y penser.

René Frégni est venu nous voir début juillet dans notre village de la Drôme provençale – ce n’était pas très loin pour lui. Il était en compagnie d’une de ces belles femmes que l’on croise dans ses livres, je dis « une de ces » alors qu’en réalité je crois bien que c’est toujours la même, celle que dans un de ses livres il a baptisé « la fiancée des corbeaux » (et le livre a pris ce titre) parce qu’ayant à une époque habité quelques temps chez elle (afin de s’occuper de son vieux père pendant qu’elle faisait classe, car elle était institutrice) il avait remarqué que la meute de corbeaux qui se posait dans le jardin s’envolait dès qu’elle apparaissait après sa journée de travail. Il nous avait un peu raconté sa vie, telle qu’on la trouve contée également dans cette petite brochure de la collection « Tracts ». Il vivait, dans son enfance, avec sa mère, qui l’entourait d’une tendre affection. Marseille était pleine de lumière. Le petit René n’entendait pas s’en priver en s’enfermant à l’école, alors il fuguait, avec toujours dans sa tête l’image du Château d’If et de son illustre occupant fictif. Les prisons tenaient déjà une place dans sa vie, surtout qu’il avait appris que son père en avait connu une durant la guerre, arrêté qu’il fut par la milice, et quand vint le temps du service militaire, tout naturellement, le futur écrivain arriva en retard au rassemblement, d’où il s’ensuivit un séjour en prison, et aussi bizarre que cela puisse paraître, ce séjour fut bénéfique puisqu’il y rencontra un professeur de philosophie qui lui fit lire Nietzsche, Sartre, Camus et Spinoza… désormais plus jamais il n’oublierait d’ouvrir un livre. Il s’évada, courut l’Europe, vécut en Corse de petits boulots et en tira son premier livre. Plus tard, ce livre lui dut d’être invité à animer ces fameux ateliers d’écriture en prison qu’il continue encore aujourd’hui. « Me croirez-vous si je vous dis que j’ai rarement voyagé aussi loin qu’avec eux, dans l’immobilité apparente de notre petit groupe, à lire et écouter des phrases que certains pourraient juger maladroites mais qui, toutes, arrivent d’un lieu qui ne figure sur aucune carte et où gronde un souffle aussi fort que le temps ».

René Frégni raconte des histoires étonnantes de détenus sauvés par les livres, comme ce Paolo pétri de haine, ayant eu la pire des enfances et n’ayant jamais connu le moindre amour jusque là, à qui René trouve une femme pour correspondre. Il ne sait pas écrire, qu’à cela ne tienne, il apprend et la lecture de l’Etranger lui ouvrira un bel horizon. A sa sortie de prison, il épousera sa belle. Ces histoires paraissent parfois trop belles et pourtant on ne peut que croire leur récitant. Il a raison de dire qu’il est un domaine apaisé où les rages et les colères se calment, laissant enfin l’accès possible à des sentiments, des valeurs humaines, des espoirs naissants, ce domaine est la littérature.

Il ne faudrait pas néanmoins penser que tout est résolu par là, même chez l’homme (ou la femme) qui a lu, le complexe de refoulé, de haine et de volonté de prendre sa revanche demeure. Les ravages de l’enfance livrée à elle-même dans des banlieues sordides où l’on coupe le hash avec du poison (du talc, du henné, du pneu, du charbon, du cirage et, lorsque ça ne suffit pas, des engrais, des pesticides et des huiles de vidange) continuent à opérer. La prison est un lieu de passage normal, « noble » peut-être pour des « minots » qui ne sont jamais allés sur les îles du Frioul, dans les Calanques et au Château d’If, et sont condamnés à revivre toujours les mêmes drames. « La prison, nous le savons tous aujourd’hui, est l’université du crime » (certains spécialistes du milieu carcéral ajoutent même qu’elle est aussi celle du djihad, une sorte « d’ENA » de celui-ci, disait quelqu’un). Elle signe donc une évolution normale dans la vie de certains jeunes, même pas la fin d’un parcours, mais plutôt une étape avant de continuer, à la sortie, en encore plus violent, plus fort. Tout cela parce que ces jeunes se sont trouvés dès leur naissance dans un désert de liens affectifs, nés dans une misère sans nom et sans espoir d’en sortir un jour. Nous sommes, dit Frégni, dans une société de plus en plus régie par le déterminisme social. Il cite à cet effet des chiffres donnés dans un précédent « tract », écrit par Danielle Sallenave : « Le nombre d’enfants de milieu modeste ou d’ouvriers, poursuivant des études supérieures, régresse. Dans les quatre Grandes Ecoles, les jeunes d’origine populaire représentaient 29 % des élèves dans la première moitié des années cinquante, 9 % en 1995. Combien aujourd’hui ?… ». On le sait par les enquêtes PISA, la France est le pays où la discrimination sociale est la plus forte à l’école et dans les universités, le pays qui reproduit le mieux ses différences sociales par le moyen de son éducation. Si d’autres pays s’en sortent mieux, ne serait-il pas temps de s’inspirer de leurs exemples ?

Certes, ouvrir ces formations aux plus démunis, mais ne va-t-il pas sauter aux yeux qu’elles ne sont pas les plus appropriées à apporter ce que demande une bonne partie de la jeunesse, qui ne se résume pas en des postes, du pouvoir et de l’argent mais consiste dans d’autres perspectives d’avenir : vers plus de bonheur, c’est-à-dire d’attention portée à la vraie vie, à l’humain, à la nature ?

René Frégni termine son tract par une méditation parmi les arbres et les rivières. L’eau coule encore dans les rivières mais pour combien de temps ? « Quand je m’assois au bord d’une rivière et que je regarde bondir cette eau vivante sur des galets verts, ocre et bleus, je suis encore heureux. Lorsque je lève la tête, j’entends la plainte lointaine du monde et j’ai peur. Plus j’écoute, plus mon ventre se remplit d’inquiétude et de peur. qu’avons-nous fait pour avoir oublié que le bonheur est au bord des rivières ? ».

Publié dans Livres | Tagué , | Un commentaire

2019, année d’effondrements

En 2019, beaucoup de choses se sont écroulées, aussi bien dans la réalité physique que dans nos croyances. Dans la réalité d’abord : des choses physiques, des montagnes, penser par exemple à un des rochers des Mées, dans les Alpes de Haute-Provence, ou bien des maisons suite à des séismes, penser à celui advenu dans la commune du Teil en Ardèche… les montagnes qui s’écroulent (dans les Alpes aussi, notamment autour du Mont Blanc, vers le pic du Dolent) le font sous l’effet du réchauffement climatique; en haute montagne, le permafrost fond, comme il servait de lien entre les rochers, ceux-ci, désolidarisés, s’effondrent; en moyenne montagne, les pluies abondantes, les inondations, emportent des pans minéraux. Les tremblements de terre bien sûr c’est autre chose, il y en a constamment.

Comme chose physique, en 2019 s’est effondrée aussi la flèche de Notre-Dame à Paris, due à aucun tremblement de terre, à aucune fonte de glacier. Un court-circuit. Juste déplorable peut-être, mais c’est un pan d’histoire que cela cachait et dont on croyait qu’il allait disparaître…

Mais il n’y a pas que des choses physiques, il y a aussi des choses sociales, des régimes, des institutions, des pouvoirs. Et on en a vu pas mal s’effondrer ou être sous la menace de tels effondrements. Cette année, C. et moi sommes allés en Bolivie. Grand moment de bonheur. Nous avons glorifié un pays où les différentes communautés vivaient ensemble, formant un arc-en-ciel bien représenté par le drapeau des nations indigènes, appelé le « wiphala ». Certes, j’ai dit sur ce blog les doutes que pouvait susciter le mode de gouvernance exercé par le leader aymara Evo Morales, mais toutes réserves mises de côté, l’action de ce gouvernement depuis près de quinze ans semblait avoir apporté un grand bien à l’économie du pays, au mode de vie de son peuple. La pauvreté avait beaucoup diminué. Las ! Une dizaine de jours après notre retour, Morales s’étant pris les pieds dans une démarche électorale pour le moins contestable, était prié par l’armée et la police de quitter le plancher… aussitôt remplacé par un pouvoir revanchard qui n’avait pas supporté d’être sous la domination d’un aymara pendant des années… Au même moment, deux pays voisins, le Chili et l’Equateur, connaissaient des manifestations de masse, durement réprimées (des dizaines de morts). Et puis plus loin, l’Iran (combien de centaines de morts?), l’Irak, le Liban, Hong Kong etc. La doxa journalistique souvent empreinte d’un hégélianisme naïf pour lequel il existerait un « esprit du temps » voudrait voir dans tous ces soulèvements un même seul mouvement : le peuple contre les élites. Désolé, mais dans le cas de la Bolivie, ça ne marche pas. Deux pays voisins, Chili et Bolivie, dans l’un la cible est la politique néo-libérale, dans l’autre c’est le socialisme. Qui comprendra ?

A ces soulèvements, peut s’intégrer le mouvement des Gilets Jaunes auquel j’avoue ne m’être pas senti très lié… et pourtant. Dans une perspective historique, il est la continuation des mouvements populaires d’autrefois. Comme le dit Gérard Noiriel à la fin de son excellente histoire populaire de la France, ce mouvement s’est démarqué des plus anciens par le fait de s’être développé en dehors des partis et syndicats, qui ne sont plus reconnus aujourd’hui comme les fers de lance de la lutte populaire. Dans ses débuts, il a été profondément lié à des revendications qui pouvaient sembler « poujadistes » – pour reprendre le terme que l’on utilisait au temps de la grande force des organisations de gauche – baisse du prix de l’essence, diminution des taxes et impôts, au point que l’on y trouvait bon nombre de petits entrepreneurs, voire même d’opulents et agressifs conducteurs de 4×4 (Noiriel voit là la raison pour laquelle certains journalistes de BFM ont tellement assuré la médiatisation du mouvement) et l’on soupçonne l’extrême-droite d’avoir été constamment à la manœuvre, mais une fois que l’étincelle avait été mise, il était difficile de nier le caractère populaire des manifestations et occupations de rond-points. Même si ce que nous en vîmes souvent nous fit frémir : empêchements de circuler, brutalités exercées à l’encontre d’autres petites gens qui voulaient se rendre là où elles souhaitaient aller, blocages ayant entraîné des accidents parfois mortels, manifestations violentes à deux doigts de causer des morts dans des incendies de banques ou de lieux soi-disant prestigieux. La répression exercée contre le mouvement des Gilets Jaunes fut aussi féroce que celle qui autrefois s’exerçait contre les soulèvements populaires, bien que sans morts, nous ne sommes plus ni en 1848 ni en 1871, et nous ne sommes ni au Chili ni en Iran. En tout cas, ce mouvement scellait deux effondrements concomitants : celui de la gauche institutionnelle (marxiste?) et celui de la popularité du pouvoir macronien. Au risque de renforcer une autre popularité, celle de Marine Le Pen et de son Rassemblement National.

Autre soulèvement, celui des militants pour le climat. Effondrement ici des postures optimistes. On ne pouvait plus désormais prétendre que le monde allait s’en tirer sans frais. On a vu précédemment les premières manifestations du réchauffement climatique dans les effondrements physiques, elles ne feront que se multiplier au travers notamment des ouragans et des tempêtes. D’autres motifs de radicalisation des luttes sont apparues que les raisons d’ordre social. Greta Thunberg, X-Rebellion ont occupé le devant de la scène et de la Seine. Mais y a-t-il convergence des luttes ? Entre lutte contre la fin du monde et pour les fins du mois ? On peut bien sûr en douter : ceux qui défilent dans les cortèges des Gilets Jaunes ne sont pas ceux que l’on voit dans les manifestations pour le climat et réciproquement… Les uns viendraient davantage des milieux populaires par rapport aux autres, qui, eux, seraient surtout de la jeunesse estudiantine. Si les mouvements sociaux ont leurs racines dans les soulèvements et les révoltes qui parsèment l’histoire de France depuis au moins le début du XIVème siècle, où doit on chercher les racines des mouvements écologistes ? Parce que la question de la nature ne se posait pas comme telle autrefois, il semble que nous soyons sans histoire de ce côté-là, que tous les types d’action possibles soient encore à inventer. La lutte pour la préservation de notre Humanité est résolument nouvelle. S’est effondrée l’innocence en ce domaine : nous ne voyageons plus sans arrière-pensées coupables.

Effondrements maintenant dans l’ordre de nos croyances. Bien après que nos croyances en Dieu se fussent effacées, celles que nous avions investies dans les grandes théories du XXème siècle, marxisme, psychanalyse en ont pris un coup. Il n’y a pas si longtemps, le marxisme était pris comme un tout : l’économiste, le philosophe, l’historien étaient réunis en une seule personne chez le grand Karl. Nous avons commencé depuis déjà un certain temps à faire le tri. Si nous prenons toujours au sérieux les analyses économiques du Capital, ainsi que les profondes remarques historiques sur les révoltes passées, la guerre civile, la lutte des classes, nous nous détournons des conclusions, des conséquences qu’il faudrait tirer. S’affirment alors des critiques que nous n’osions presque pas formuler au temps de notre jeunesse. Il nous semblait bizarre qu’à la fois le capitalisme fût destiné à s’effondrer de lui-même sous ses contradictions et qu’il nous faille en même temps nous munir d’organisations dites d’avant-garde pour exécuter la besogne… et quelles organisations ! Violentes, paramilitaires, allergiques à ce qu’elles considéraient comme « morale bourgeoise », faisant peu de cas de la démocratie et des libertés qualifiées de « formelles », devant aboutir à une dictature même si elle s’affirmait comme étant celle du prolétariat. Le marxisme du XXème siècle nous promettait pour une date non déterminée l’avènement d’une société sans classe grâce à l’action… d’une classe. N’y avait-il pas là une contradiction insoluble ? La grande Simone Weil n’avait-elle pas raison quand elle posait les questions de savoir « comment les facteurs d’oppression, si étroitement liés au mécanisme même de la vie sociale, devaient-ils soudain disparaître ? Comment est-ce que, la grande industrie, les machines et l’avilissement du travail manuel étant donnés, les ouvriers pouvaient être autre chose que de simples rouages dans les usines ? Comment, s’ils continuaient à être de simples rouages, pouvaient-ils en même temps devenir la « classe dominante » ? » (in Sur les contradictions du marxisme, texte repris dans le recueil Force et malheur, éditions la Tempête, 2019). Le fait que tout au long de la crise des Gilets Jaunes, presque jamais ne fut fait allusion au marxisme ni au communisme signe là aussi un véritable effondrement (et à expliqué pourquoi de grands « révolutionnaires » comme Alain Badiou aient eu des mots si durs envers le mouvement…).

En ce qui concerne la psychanalyse, on a vu aussi s’effondrer son lot de croyances. Ma génération fut hypnotisée par les paroles vues comme étant de sagesse que proférait la grande prêtresse Françoise Dolto, à la suite de son maître Jacques Lacan. Il fallait voir le futur père que j’étais ne pas rater chaque midi une seule émission de la série « Lorsque l’enfant paraît » (pourtant écoutée de très loin, depuis un appartement d’un immeuble en construction à Oran, où j’exerçais les fonctions d’enseignant coopérant) pour comprendre combien ses paroles étaient précieuses. Or, relues et repassées à la moulinette du présent, certaines d’entre elles aujourd’hui paraissent ridicules ou, pire, honteuses (lorsqu’elle attribuait la responsabilité d’un inceste ou d’un viol au désir inconscient de la petite victime). Peut-être est-ce un même effondrement auquel nous assistons aujourd’hui, celui du mythe « Pivot » et d’une certaine image de la littérature, depuis le témoignage écrit d’une victime de l’écrivain-prédateur Matzneff et la remise en circulation de cette fameuse émission d’Apostrophes où seule une journaliste canadienne (Denise Bombardier) avait eu le courage d’appeler un chat un chat et un pédophile un pédophile (Pivot, lui, se contentant d’émettre de petits rires égrillards). Le mythe « Pivot » aura consisté dans cette image largement répandue d’une neutralité du littéraire, nouvel avatar du « spirituel » au-dessus des mœurs et des gens, des coutumes et des lois, le sage régissant sa sphère et faisant figure lui-même d’intellectuel (alors qu’il ne faisait qu’animer un débat), de représentant idéal de l’intellectuel dans un monde qui se cherchait des idoles (on se souvient qu’une enquête menée par un grand magazine avait installé deux grandes figures en tête du classement des intellectuels français : Claude Lévi-Strauss et… Bernard Pivot!).

Quels effondrements suivront en 2020 ? Certains prévoient déjà celui du macronisme, pour y ajouter aussitôt comme le faisait Marcel Gauchet dans une récente interview de l’Obs, que l’on ne verrait guère qui trouver, ayant un minimum de culture et de compétence et, comme il le dit, « confiant dans [sa] capacité d’agir sur les choses », qui soit prêt à assumer la responsabilité d’un état dans ce contexte où tout concourt à la fuite (alors qu’il y a, dit encore le politologue, « tant d’autres moyens plus confortables de réussir sa vie »)? Ou alors effondrement d’un état, de l’État, mais pour quelle situation de guerre civile génératrice d’anarchie, de destruction du corps social et finalement de misère absolue, de régression, de recul du niveau de vie, recul de l’espérance de vie même qui est ce pour quoi en dernier ressort nous avons le plus besoin de nous battre ?

Effondrement du monde dans les flammes d’un gigantesque incendie qui serait provoqué ou bien par la nature ou bien par la folie de certains dirigeants aux envies d’apocalypse, persuadés qu’ils sont qu’en cas de désastre, eux seuls ou eux au moins survivraient…

Un qui ne s’effondre pas, alors que depuis si longtemps on annonce à brève échéance sa disparition, ou qui met si longtemps à « s’effondrer », c’est le capitalisme. Terrible et indécent pied de nez à la pensée marxiste, loin de conduire à cette situation où l’absorption monopolistique devait conduire à un effondrement soudain laissant la place au socialisme, le capitalisme semble avoir débouché aujourd’hui sur des situations de monopole qui, au lieu de mettre le système en contradiction avec lui-même, font l’inverse et assurent sa pérennisation, au point que ses critiques de gauche les plus crédibles (comme Joseph Stiglitz) réclament un retour au mécanisme de la concurrence d’avant les monopoles pour assurer aux travailleurs un peu de souffle et de quoi survivre… Le capitalisme ne s’effondrera pas parce que la recherche du profit, du profit jusqu’au bout, jusqu’au risque de la mort et de l’ensevelissement, du profit encore réalisable sur un tas de cendres semble, hélas, partout demeurer la loi.

Publié dans Actualité, Uncategorized | Tagué , , , , , | 2 commentaires

Une Biennale où se mêlent les eaux

Une Biennale d’Art Contemporain, il ne faut pas escompter y voir des toiles de peintre, des dessins, des encres, des croquis, des esquisses ou des aquarelles… En revanche, on y verra des installations et des vidéos, des déchets de plastique et des formes suintantes, des amas de silicone ressemblant à des blocs de graisse qui ruisselle sur un parterre mouillé, des fausses machines, des monticules de papier ou de sable blanc, chaque œuvre nécessitant un espace d’exposition grand comme un terrain de sport. Mais bon, c’est un autre art, de nouveaux mondes, un endroit de réflexions, qu’elles soient philosophiques, écologiques, économiques, industrielles ou personnelles. Ces œuvres condensent un effort de penser dont on a si besoin face à un monde qui craque et nous déborde chaque jour un peu plus, qui est tel que plus la science avance plus il nous est inconnu, alors pas étonnant que l’art s’y mette, mais l’art lui-même ne peut non plus prévoir l’avenir et c’est pour cela qu’il reste la plupart du temps en arrêt, en suspens face à notre incompréhension, face à l’incompréhensible peut-être.

La Biennale de Lyon, qui ferme le cinq janvier, est centrée sur les fluides, les eaux, les rivières, les flux qui se mélangent. Elle emprunte son titre à un poème de Raymond Carver « Là où les eaux se mêlent » et prend pour acquis que le monde dans lequel nous vivons n’est fait que de tels flux et fluxions, humeurs, rumeurs et pulsions. En quelque sorte un ça freudien où il nous faudrait advenir mais comment ? J’aime cette idée que dans cet amas, le « moi » n’est jamais advenu, finalement. Et si c’était vrai ? Dans la librairie attenante à l’exposition aux anciennes usines Fagor, on trouvera par exemple « Economie libidinale », le texte majeur de Jean-François Lyotard, aujourd’hui un peu oublié. Il me reste de ce livre que les affects et pulsions sont beaucoup plus importants pour comprendre l’univers capitaliste que l’aliénation et l’exploitation. Nos désirs se posent sur les objets et alimentent la consommation, vrai moteur du système économique, il n’est qu’à voir en ce moment la frénésie autour des marchandises de Noël. Tout le monde y participe, ce qui montre bien que le capitalisme est en nous, pas hors de nous, ce n’est pas une hydre à mille têtes qu’il faudrait abattre comme, dans leurs mythologies, certains peuples voient leur déité de malheur, mais un monde ambiant pas moins présent que l’air et l’eau, où il nous reste seulement à aménager des espaces de résistance et de liberté. L’un des curateurs, Yoann Gourmel, écrit :

Déclaration d’amour aux ruisseaux, rivières, torrents et fleuves, Là où les eaux se mêlent est un poème de l’auteur américain Raymond Carver. En écho à la géographie de Lyon, dont la confluence du Rhône et de la Saône a notamment favorisé le développement économique, c’est aussi le titre de cette 15ème Biennale d’art contemporain, dans laquelle le mouvement permanent des eaux se prolonge dans les halles désertées des anciennes usines de machines à laver Fagor, comme une image métaphorique des flux de capitaux, de marchandises, d’informations et de personnes qui caractérisent notre époque.

En y repensant, la première œuvre dont je me souvienne, peut-être parce que c’est la première que j’aie remarquée, aussi parce qu’elle m’a paru drôle et légère, est cette machinerie due à Fernando Palma Rodriguez, artiste mexicain né en 1957 et pratiquant la langue Nahuatl, qui consiste en cinquante-deux robes d’enfants et quatre fers à repasser volants, suspendus par des fils et qui montent et descendent aléatoirement un peu comme des papillons, détournant ces objets de leur fonction mercantile pour en faire des êtres vivants, aériens.

Dans cette même halle (la 1), on trouvera les fausses ronces en fonte d’aluminium de Jean-Marie Appriou (artiste né à Brest en 1986), ou bien les défilés et les rondes de personnes exploitées dans les mines ou ailleurs, femmes de ménage muettes évoquant l’apartheid, de l’artiste sud-africain Simphiwe Ndzube, ou bien encore les restes d’un crash aérien, sous forme de morceaux de carlingues et de sièges d’avion en résine, de corps recouverts de casques de métal face à des hublots qui n’ouvrent que sur le vide, de Rebecca Ackroyd, artiste britannique née en 1987.

Ailleurs (halles 2 et 3), une rivière en fusion qui charrie une bille de billard géante, au bord de laquelle git un costume funéraire traditionnel autrefois détourné par l’occupant japonais, due à l’artiste coréenne Minouk Lim (née en 1968), une vidéo d’Abraham Poincheval – cet homme qui s’est fait une spécialité de vivre dans des conditions extrêmes – le montrant se promenant au milieu des nuages, suspendu à une montgolfière et filmé par des drones, et puis cette installation stupéfiante due à l’artiste autrichien Thomas Feuerstein qui a pour titre « Prométhée délivré » : un bloc de marbre qui reproduit une authentique sculpture représentant Prométhée, mais parcouru par un flux de bactéries mangeuses de pierre qui attaque en permanence le marbre pendant qu’à côté fonctionnent des alambics géants, des machines bouillonnantes, et surtout un appareil qui nourrit des cellules hépatiques humaines des mêmes bactéries (!) pour régénérer le foie de Prométhée, terrible métaphore de l’effort désespéré de l’être humain ayant pour but de se survivre éternellement dans un monde où tout concourt à sa perte. Dans une petite cabane à côté, une voix venue d’ailleurs distille dans un noir profond un récit de science-fiction qui raconte comment l’homme est absorbé, réduit à l’état de particule dans un flux de vivant qui finit par l’emporter au fil des ères cosmiques…

Ailleurs encore, Sam Kheog, artiste irlandais (né en 1985) expose un tunnelier, ce type de monstre (de 230 tonnes) qui part à l’assaut des roches souterraines ou des montagnes pour percer des tunnels, autour duquel foisonnent des sculptures, des collages, des vidéos qui sont comme une végétation parasite s’étant emparée de la roche et du métal.

Et j’en passe, car il y a tellement de choses à voir et à interpréter, de détails à découvrir dans ce genre d’exposition qu’on ne sait plus lesquels dire ni quoi dire sauf que toutes illustrent cette conviction que c’est par l’art que l’humanité se sauve puisque c’est là où elle s’exprime le mieux avec ses peurs et ses angoisses, ses espoirs et ses attentes.

Meilleurs voeux pour 2020 à mes ami-e-s lecteurs et lectrices!

Publié dans Art | Tagué , , , , , | Un commentaire

Deux films pour partir dans nos rêves (ou nos cauchemars)

Un vrai cadeau de Noël. Au moment où l’on a des raisons de se sentir captif (limitation des voyages, paralysie des transports) on ressent ce départ annoncé vers les autres planètes comme une bouffée d’air, une joyeuse échappée. Il s’agit du film Proxima avec Eva Green en astronaute nommée Sarah Loreau, qui s’entraîne à partir vers la station internationale ISS à bord d’une fusée MIR et en compagnie de deux autres astronautes, mais masculins ceux-là, un Américain et un Russe. Sarah a une fille de huit ans (ou à peu près), espiègle et vivante, normale dans sa singularité comme le sont tous les enfants. Stella, un prénom qui convient bien à l’enfant de parents qui côtoient les étoiles (car le père aussi est de la partie, astrophysicien qui se spécialise sur Vénus), un peu timide, pleine de questions, elle qui, lorsqu’elle rencontre pour la première fois Wendy qui va s’occuper d’elle pendant ses déplacements, se présente comme dyslexique, dys-calculique et dysorthographique… Elle se replie sur son chat roux et quand elle suit son père dans une ville allemande (Darmstadt après Cologne) on voit en elle l’Esther de Riad Satouf, intimidée par les petits voisins, mais rougissante de plaisir à l’idée d’aller jouer avec eux. Bref, une enfant normale. Avec la seule différence par rapport aux autres que sa mère à elle est astronaute, ce qui est un métier partagé par bien peu de femmes, quelques dizaines à peine. Dans le générique final, la réalisatrice, Alice Winocour, rend hommage à plusieurs d’entre elles qui étaient mères, qui sont parties (et revenues!). Valentina Terechkova, Claudie Haigneré, Naoko Yamazaki, Eileen Collins, Julie Payette… Faut-il qu’on les glorifie plus que les hommes ? Peut-être pas, mais pas moins en tout cas surtout quand elles ont toujours voulu assumer intégralement leur rôle de mère. Film féministe ? Oui, mais dans un sens particulier. J’ai lu des critiques qui ricanaient parce que le personnage d’Eva Green, au départ porteuse de la lutte féministe pour l’égalité entière avec les hommes, avait ses soucis : règles, appels téléphoniques intempestifs de la gamine, et même un peu de vague à l’âme, moments de tristesse et de solitude. Pendant un de ces moments, elle va chercher appui et secours auprès de Mike, l’astronaute américain, c’est le moment pour nos critiques de ricaner, comme si le film n’allait pas jusqu’au bout de son parti féministe, alors que c’est là simplement un souci de réalisme, « nous ne sommes pas des robots » dit Mike, et les femmes non plus. Ce film reste féministe au sens où il est proche des femmes réelles, concrètes, qui ont leurs sentiments et leurs faiblesses mais qui les expriment mieux souvent que ne le font les hommes. Malgré toutes les épreuves qu’elle doit endurer, Sarah partira dans l’espace. Stella arrivera en retard à Baïkonour : les astronautes auront déjà pris le chemin de la quarantaine, ce qui obligera mère et fille à dialoguer au travers d’une vitre. Belle séquence. Il y a toujours dans la vie un moment où une vitre nous sépare de ceux que nous aimons. Seule invraisemblance du film : la mère, décidément triste de ne pas avoir accompli toutes ses promesses envers sa fille, s’échappe du secteur de mise en quarantaine et rejoint Stella pour l’emmener face au champ de tir. Elles se faufilent sous des grillages. Ne se font pas attraper… on se demande comment cela serait possible « en vrai »… mais cela n’est pas si important. Au moment du départ de la fusée, la gamine est sur le dos du père, lui a les yeux rougis de larmes, mais elle, elle a compris la joie que c’est, de partir…

Ce film est à contre-courant. On devine les critiques émanant du bon sens écologique: les voyages spatiaux sont, à coup sûr, gourmands en énergie et émetteurs de CO2, et puis ne peut-on pas utiliser l’argent de la conquête spatiale à autre chose ? Et puis conquérir Mars pourquoi ? Pour exploiter ses richesses, après avoir semé la désolation sur Terre?

Pourtant la recherche spatiale reste un rêve, le rêve inévitable de l’espèce humaine, tel qu’il se forme dès que les humains lèvent les yeux vers le ciel. Comment voulez-vous que nous, jetés dans l’âpre solitude de l’univers, ne souhaitions pas explorer ce qu’il y a autour de nous, aller plus haut, plus loin ? Les humains préhistoriques n’ont-ils pas commencé à démultiplier leurs pouvoirs dès qu’ils ont fabriqué les premiers propulseurs, ces outils faits pour envoyer plus loin lances et harpons ? N’est-il pas concevable que l’humanité se sauve en allant sur Mars ou les autres planètes ? J’entends l’humanité ici au sens intensionnel, et non extensif car non, bien sûr, tous les humains n’iront pas, mais à l’échelle des étoiles n’importe-t-il pas avant tout que quelque chose soit préservé de l’humain, même si c’est au travers d’un groupe restreint, en tant que témoignage et survivance d’une entreprise à la fois folle et désespérée : celle d’avoir essayé de vivre avec une conscience évoluée ?

***

Autre film, autre départ, presque aux antipodes, un départ au fond de soi, au fond des ténèbres, sur les routes asphaltées et les chemins terreux d’une Amérique qui meurt de misère et de déshérence : Lillian, beau film d’Andreas Horvath en hommage à une marcheuse désespérée des années vingt transplantée à notre époque contemporaine. Lillian Alling était russe, venue chercher on ne sait quoi sur les rives de l’Hudson. On la voit au début proposer ses services à l’industrie du porno. Elle est rejetée car on ne sait rien d’elle, son visa est périmé depuis six mois et elle ne parle même pas anglais. Que faire ? L’homme lui suggère de retourner chez elle, en Russie, pays de mille opportunités. Lillian est seule, n’a pas un rond, elle se forge en elle-même l’idée folle de rejoindre la Russie à pieds, elle traverserait toute l’Amérique du Nord, par le Yukon puis l’Alaska avant de traverser le détroit de Behring. Ce film est prétexte à un documentaire saisissant sur les Etats-Unis aujourd’hui. On va de petite ville au sein des Appalaches, qui répare pour la nième fois ses blessures dues à des inondations et ouragans, où la seule restauratrice du coin survit grâce à une brocante (notre pauvre Lillian – et non Lélian – s’y sert abondamment sans payer…) à des villages improbables du Milwaukee où les habitants célèbrent la fête de l’Indépendance par des parades militaires où chacun est invité à regarder dans les yeux un héros de l’Amérique, pauvre vétéran revenu du Vietnam, d’Irak ou d’Afghanistan, des endroits du Middle West où l’on pratique pour se distraire d’étranges rodéos motorisés (cela s’appelle stock-cars et avait un peu pris en France dans les années soixante avant de disparaître faute sûrement d’espaces, de carrières ou de terrains en friches), les Grandes Prairies où se réunissent les Indiens des réserves en colère contre l’installation d’un oléoduc – magnifique séquence où un ancien des tribus Lakotas, Dakotas ou Nakotas harangue la foule avec des arguments percutants à l’encontre de l’Homme Blanc en qui, plus jamais, on n’aura confiance, ou bien l’autoroute des larmes, ainsi appelée à cause des nombreuses disparues, victimes de violeurs et tueurs en série, jusqu’aux abords des Rocheuses avec des paysages sculptés par les vents qui ont amené là des cendres volcaniques, puis jusqu’au coeur desdites Rocheuses, au long de la rivière Yukon, Hôtel du centre-ville de Dawson, où bien sûr notre héroïne ne peut aller, préférant se faufiler dans la laverie d’à côté. Fleuve à demi gelé où elle tente de s’embarquer à bord d’une pirogue. Fin dans les glaces bleutées, mort adoucie par les draperies vertes d’une aurore boréale. Un peu plus tard, des tchouktches de Sibérie recueilleront la tête d’une poupée, sans qu’on ne les ait vus auparavant conter des histoires de baleines à leurs petits-enfants, puis pêcher la baleine, grand géant pré-historique donnant à tout un village du bord du détroit la chance de pouvoir manger plusieurs semaines. Combien de fois aurons-nous entendu la voix de Lillian durant ce périple ? Presque jamais. Nous aurons vu ses longues jambes souvent meurtries d’estafilades, son empressement à se laver le corps chaque fois qu’elle le peut, ses crises de détresse et de colère contre elle-même, ses lèvres qui se dessèchent lorsque la température atteint des sommets. De voix, nous aurons surtout entendu celles, quasi-permanentes, des speakers de radio locale qui ne trouvent à chroniquer qu’une vente de bovins à vingt miles, un match de base-ball à la ville lointaine, et le temps qu’il fait, toujours changeant, annonçant les tempêtes ou bien se réjouissant d’un printemps qui vient. Eh oui, c’est ça l’Amérique. On pense parfois en regardant ce film à Sans toit ni loi, mais ce serait un « sans toit ni loi » à l’échelle d’un continent, plus radical encore dans l’errance : Lillian n’accepte rien de ses rencontres, même pas un soda, ou alors juste une veste de la police lorsqu’un shériff la ramasse au bord de la route et la reconduit simplement à la limite de son conté, Lillian fuit tout le monde parce qu’elle ne connaît pas la langue, parce qu’elle a peur des gens, parce qu’une irrésistible envie l’appelle vers un Grand Nord qui, pour elle, serait synonyme de paradis. Beau film, merveilleusement joué par une non-actrice et réalisé avec un regard à la fois tendre et impitoyable.

Publié dans Films | Tagué , , , | 2 commentaires

La vérité ou rien (II)

Nous en étions à la question de l’universalisme au niveau des règles. Y a-t-il un seul niveau de règles ? Il ne semble pas. Par exemple, nous pouvons avoir des règles morales ou éthiques de premier niveau ; il ne convient pas, par exemple, de se comporter de manière malhonnête et si l’on demande à l’interlocuteur de produire des exemples de comportement malhonnête, alors il en donnera certains dont il apparaîtra inévitablement que nous pouvons les questionner. Dans un autre domaine, la logique, on énoncera comme règle de raisonnement que la réfutation de la négation d’une proposition conduit à prouver cette dernière, ce qui suppose le tiers-exclu, mais des intervenants au débat peuvent refuser celui-ci en prétendant qu’il peut exister des propositions indécidables et qu’on peut avoir fausse la négation d’une de ces propositions sans pour autant avoir vraie la proposition elle-même.

« La tolérance n’est pas une croyance, c’est la possibilité formelle d’existence de la diversité des croyances » – Francis Wolff

Mais il peut y avoir d’autres niveaux de règles, par exemple un niveau où se trouve précisé à quoi doit correspondre une attitude pour être qualifiée d’honnête ou bien quelle forme doit avoir une règle logique pour être qualifiée comme telle. Dans son Plaidoyer pour l’universel, Francis Wolff met ces niveaux en évidence : il est des valeurs ou des croyances qui sont de premier niveau, et d’autres de niveau supérieur, et ces dernières sont qualifiées de « formelles ». Par exemple, « la tolérance n’est pas une croyance [sous-entendu : de premier niveau], c’est la possibilité formelle d’existence de la diversité des croyances » (p. 56) ou bien : « L’ouverture d’une communauté n’est pas une valeur substantielle de premier niveau ; elle est, au second niveau, la valeur formelle qui permet l’existence en son sein des valeurs diverses de premier niveau » (p. 57). Analysant la critique souvent formulée contre les droits de l’homme selon laquelle ceux-ci seraient empreints de particularisme voire même carrément d’occidentalo-centrisme, il développe un argument initialement dû au juriste Emmanuel Picavet (« Sur la justification des droits de l’homme », Archives de philosophie, 1996) selon lequel « les droits de l’homme n’imposent aucune conception occidentale du Bien ni du Juste, mais définissent un ensemble d’exigences générales valable pour tout système juridique ». Il est possible ainsi de faire une sorte de catalogue de situations où se retrouve un schéma général, celui d’intentions contradictoires animant les humains dans certaines situations : « je possède un bien que je veux garder, et quelqu’un me le dérobe », ou bien : « je ne veux pas assister à un office religieux, et l’on cherche à m’y forcer », « je veux assister à un office religieux et on m’en empêche » etc. « Il y a aussi, dit-il, une deuxième exigence de tout droit : le Législateur doit être libre au maximum » or, « les droits de l’homme, justement, garantissent que le droit offrira une solution à des conflits typiques et importants, mais encore, ils offrent cette garantie sans obliger le Législateur à autre chose que rendre illégales les actions découlant des intentions qui seraient les causes directes des conflits » (p. 39). On en conclut que les droits humains, loin d’être des stipulations « de premier niveau » qui risqueraient de ne correspondre qu’aux traits d’une culture particulière, sont « un système méta-juridique compatible avec tout système de droit qui soit du droit et seulement du droit ». On peut transposer cela vers le domaine « aléthique » (celui qui régit le vrai), en particulier celui de la logique, en proposant l’idée qu’un système de règles universel ne serait pas un système de déduction particulier (comme celui de la logique dite « classique ») mais un ensemble de contraintes auquel tout système doit obéir pour mériter de continuer d’être appelé une « logique » (ou, si on veut être moins technique, une forme de raisonnement). Par exemple, des philosophes de la logique comme Prior ou Dummet ont affirmé que tout système de déduction devait être tel que ses règles d’introduction et d’élimination de connecteurs se correspondent « harmonieusement » (ce qui signifie en gros que la règle d’introduction d’un connecteur et sa règle d’élimination devaient être « symétriques » l’une par rapport à l’autre de telle sorte que l’on puisse « normaliser » les démonstrations). Jean-Yves Girard a montré que les systèmes de déduction devaient obéir à des considérations géométriques portant sur la représentation des preuves en forme de réseaux. Ces considérations géométriques reviennent à des absences de cycles, autrement dit lorsqu’on regarde une preuve comme un programme informatique, on exige, ce qui est naturel, qu’un tel programme n’ait pas de boucle, de sorte qu’il termine un jour ! Quand on étudie les dialogues de Platon avec minutie, on se rend compte que les dialogues ne s’arrêtent pas parce qu’on a découvert une contradiction entre deux thèses qui s’affrontent mais parce que les deux participants (dont l’un est toujours Socrate) acquièrent la conviction qu’en continuant, ils tourneraient en rond, autrement dit « boucleraient » comme un programme informatique qui ne se termine jamais. En mettant à jour ces contraintes géométriques, on atteint une caractérisation très réaliste de l’universalité des systèmes de règles de raisonnement puisque rien n’est plus réel, en dernière instance, que la géométrie du monde à laquelle on se heurte à chaque moment de notre vie, ou que l’exécution concrète d’un programme. Ainsi, la « raison » si souvent attaquée (il est si « jouissif» et si « poétique » de se dire allergique au rationalisme !) ne serait rien d’autre qu’une intériorisation des contraintes exercées sur nos comportements par la réalité du monde physique (si je dois entrer dans une pièce fermée, je dois ouvrir la porte, si je veux aller en B et que le seul moyen de m’y rendre est de passer par A, je dois d’abord aller en A, si je veux m’assurer de B au moyen de l’implication A => B, je dois d’abord m’assurer de A et ainsi de suite…). Georges Bataille mettait en avant le rôle irremplaçable du travail, de notre faculté à transformer la réalité avec un projet en tête, dans l’épanouissement de nos facultés mentales jusqu’à la naissance de l’érotisme. Mais on pourrait parler tout aussi bien de ce rôle dans l’apparition de la logique (puis des mathématiques). Le rôle du langage est également fondamental, mais le langage n’est qu’une sorte particulière d’action qui fait usage de la dimension symbolique, et le langage a sa géométrie propre (qui, il est vrai, peut déformer l’espace des règles, voire l’appauvrir : c’est peut-être là que l’on peut trouver des atteintes à l’ordre universel, voir là-dessus les recherches menées sur des langues parlées par des tribus amazoniennes).

La vérité: une fonction indexée sur des sujets?

Ceci étant dit, un cadre universel bien fondé permet à plusieurs systèmes de règles de coexister. On peut parler à ce niveau de pluralisme logique et, au plan moral, de tolérance. On pourrait aussi parler de position de « sujet universel » pour un sujet qui engloberait les différentes positions possibles et serait capable d’associer un système de règles particulier à une position de sujet. C’est, dira-t-on, le rôle de la science. Par exemple, une sociologie digne de ce nom associerait un type de discours, une position relativement à un problème (port du voile ou non par exemple) à un type de sujet. Elle ne statuerait pas forcément sur la justesse du contenu de ladite position mais elle se contenterait d’enregistrer la possibilité de toutes ces positions. Comme le dit Wolff dans son Plaidoyer, la démocratie ne consiste pas à reconnaître que tout le monde a raison mais à admettre l’existence d’une pluralité de positions. La science (sociologie) se donnerait pour but d’expliquer la co-présence de toutes ces positions. La vérité apparaît alors comme une fonction indexée à une position de sujet, la vérité du scientifique étant alors obtenue par recollement de ces fonctions (on peut ici imaginer une fonction V qui prenne en argument un indice de sujet).

vers une notion de sujet universel

La théorie des catégories permet de définir pour tous les types de structures des éléments universels

Mais la notion de sujet universel va encore au-delà de ça. N’est-ce pas après tout celle que revêt le « nous » que nous avons noté dans le premier billet de cette série ? Ce « nous » du mathématicien quand il dit : « nous choisissons un ensemble d’axiomes » ? Ce « nous » qui apparaît universel par principe ? Il nous fascine, et en disant cela je dis « nous » comme reflet de ce « nous » mathématicien. Et il n’est pas étonnant que nous retrouvions la présence de l’universel comme objet mathématique en soi dans la théorie des catégories, une branche particulièrement importante des mathématiques – due au départ à MacLane et Eilenberg – à laquelle on veut parfois faire jouer le rôle de fondement, bien mieux que ne le fait la théorie des ensembles. Certes, le théoricien des catégories ne s’est pas posé la question du sujet – du sujet de la science – mais il s’est posé celle de l’universel, et on pourrait fort bien imaginer que quelque mathématicien intrépide, un jour ou l’autre, se lance dans cette auto-analyse (ou analyse réflexive) que serait l’examen de la notion de sujet universel du langage de la théorie des catégories ! En gros, cette théorie, dont je rappelle qu’elle étudie les structures en elles-mêmes en partant de la dualité objet – morphisme (un objet est un point dans un graphe, il peut représenter un ensemble particulier aussi bien qu’un groupe particulier ou un espace topologique particulier, un morphisme est une flèche d’un point vers un autre qui représente par exemple une fonction d’un ensemble dans un autre ou bien un homomorphisme de groupes entre deux groupes, ou bien une application continue d’un espace topologique dans un autre), stipule la possibilité d’existence pour chaque type de structure d’éléments dits « universels ». La définition est un peu difficile, mais je me contenterai d’un cas particulier. Prenons la catégorie des ensembles et disons que pour un foncteur F (qui associe objets et morphismes de la catégorie à d’autres objets et morphismes de la même catégorie) je définis un élément universel comme le couple formé d’un ensemble R et d’un élément u appartenant à F(R) tel que pour tout autre couple semblable formé d’un ensemble S et d’un élément s appartenant à F(S), il y ait exactement une fonction h de R dans S telle que s soit l’image de u par F(h). L’intérêt de cet élément universel est, outre son unicité, le fait qu’il semble que tout autre élément « passe » par lui, soit en quelque sorte son reflet par une unique fonction. De façon plus générale, on peut penser une structure abstraite comme ce que l’on obtient par universalisation à partir de plusieurs structures concrètes du même type (par exemple des groupes, des corps, des espaces topologiques…) : il y aurait une et une seule manière de projeter la structure abstraite (l’objet universel) sur les structures concrètes. La structure abstraite apparaîtrait en fin de compte comme une sorte de méga-intersection des structures concrètes, qui en exprimerait en quelque sorte la quintessence structurelle. Il n’en irait pas autrement pour des sujets : qu’est-ce que le « nous » du sujet universel si ce n’est une abstraction de la structure de tous les sujets concrets qui font des mathématiques (c’est-à-dire qui sont déterminés en un certain moment de leur action par le type d’activité hautement symbolique qu’ils pratiquent). Mais attention : le sujet universel, devenant une méga-intersection, coupe ainsi le sujet : il laisse un rebut, une partie qui risque de tomber dans l’oubli, qui serait ainsi malheureuse, souffrante. Cela rappelle beaucoup ce que Michel Bitbol a appelé l’élision du sujet dans une belle analyse de la démarche de Schrödinger. La part élidée du sujet ressurgit toujours, part du refoulé ? Je ne saurais dire, en tout cas c’est avec cette part que nous, sujets individuels nous coltinons… et cette part-là recèle aussi – du moins c’est ma conviction – SA vérité. Vérité du sujet, Vérité universelle, l’une déterminée par la césure que la formation de l’autre a occasionnée en elle. C’est de là que part la recherche lyrique, poétique, artistique, musicale car, comme je l’ai dit à propos de l’âme brisée (jolie métaphore du phénomène que nous entreprenons de décrire), cette recherche est l’expression de cette part souffrante de soi, trace du déchirement initial (comme l’a magnifiquement dit l’écrivain japonais Akira Mizubayashi dans son roman qui porte ce titre).

Ecrivant cela, je me rends bien compte des résonances lacaniennes que l’on peut y trouver… Dans un texte déjà ancien, qui date de … 1966 (alors, oui, c’est ancien), Lacan écrivait ceci en ouverture de sa réflexion (« La science et la vérité ») : « Le statut du sujet dans la psychanalyse, dirons-nous que l’année dernière nous l’ayons fondé ? Nous avons abouti à établir une structure qui rend compte de l’état de refente, de Spaltung où la psychanalyse le repère dans sa praxis ». Ce que Lacan veut dire, bien sûr, c’est que, dans la psychanalyse (qu’il voudrait constituer en science, mais nous sommes bien d’accord qu’il y a loin de l’intention à l’acte) se repère une « Spaltung » (traduite comme refente) par laquelle se construit un sujet de la science, c’est-à-dire un sujet de la science pour tout sujet. Dans ce que j’ai écrit plus haut, j’ai pris le problème différemment, je ne suis pas entré dans la querelle interne de la psychanalyse, j’ai juste constaté que le sujet (notre pauvre ego) se trouvait confronté à un sujet universel, le plus souvent déjà constitué : le sujet de la science et plus spécifiquement des maths (ce qui explique en partie que tant de gens aient du mal avec les maths ou disent en avoir – car après tout rien n’est jamais prouvé ! – : les maths nous contraignent à une division qui nous fait terriblement souffrir – pas seulement la division euclidienne!).

château de Duino

Deux régimes de vérité ? Peut-être. Et qui se différencieraient assez clairement. L’un tolère, voire requiert la représentation : la notion de représentation est en effet centrale en lui (on peut reprendre d’ailleurs aussi là-dessus la théorie des catégories et le rôle qu’elle fait jouer à la notion de représentant, de plus, les « vérités » de la théorie des catégorie sont toujours données « à un isomorphisme près »). L’autre vérité, elle, n’est pas représentable, elle est juste exprimable (constitutivement) et c’est pour cela qu’elle s’exprime dans l’art et dans la poésie. Le poème est, on le sait, irreprésentable. Ce qu’il donne à lire est une matière langagière brute qui parfois fait référence à des notions, des idées qui, elles-mêmes ne sont pas représentables tels la mort du sujet ou l’amour entre des amants. Les Elégies de Duino me paraissent être le sommet de cette expressivité, comme nous l’avons vu dans un billet précédent, à propos du pastoralisme et donc de l’animalité, là où il est dit : « de tous ses regards le vivant perçoit « l’ouvert »./ Seuls nos yeux à nous sont à l’envers, / posés comme piège autour des issues. /[…] / car très jeune nous retournons l’enfant, / l’obligeant de voir des formes derrière lui ». Le poète dit ici la manière dont lui apparaît ce que Freud / Lacan a qualifié du nom de Spaltung, ou de refente, et que, usant d’un autre langage, j’ai voulu montrer comme la césure qui apparaît en soi lors de l’opération de constitution du « sujet universel », autrement dit du sujet de la Science, ou aussi ce que Bitbol a caractérisé comme élision du sujet.

Méditant sur cela, Rilke va plus loin (ici à propos de l’amour, ailleurs de la mort) :

Les amants, n’était l’autre qui masque leur vue,
en seraient tout proches, étonnés…
comme par mégarde, parfois, une ouverture se fait derrière l’autre..
mais personne ne dépasse l’autre et de nouveau
tout redevient le monde.
Toujours penchés sur l’œuvre,
ce n’est qu’en elle que nous pouvons apercevoir le reflet
d’une liberté tant obscurcie.

C’est dire qu’ayant accédé au Sujet, on ne peut plus revenir en arrière, si ce n’est furtivement, par inadvertance, lors de quelques moments de grâce où s’exprime enfin la vérité singulière, identique à la liberté.

Publié dans Philosophie | Tagué , , , , | Un commentaire

La vérité ou rien (I)

J’entreprends ici – non sans quelque témérité, penseront beaucoup – une série de billets portant réflexion sur la notion de vérité… C’est bien sûr un pari irraisonné, fou peut-être, mais est-il question plus importante, plus actuelle au moment où l’on semble en faire si peu cas ?

Je me pose depuis toujours la question de la vérité. La « vérité » et non pas la « Vérité » bien entendu : ma réflexion n’est en aucun cas théologique, elle est juste épistémique. Je sais bien qu’il en est beaucoup pour qui cette question est vaine : nous ne saurions, selon eux, définir la vérité et même, si nous savions la définir, nous serions dans une situation pire que celle où nous sommes sans la définir car cela risquerait d’aboutir à une vérité établie, laquelle ne pourrait être qu’un dogme portant atteinte à la liberté, d’où l’alternative qu’ils croient fondamentale : liberté ou vérité, mais pas les deux. Or, à moi il semble qu’au contraire, nous ne saurions avoir l’une sans l’autre, la vérité est ce qui oriente nos actions libres, puisque à l’inverse de ces thèses, c’est le mensonge, l’absurdité, le fait de croire en des choses qui s’avèrent fausses qui les entravent, et la liberté n’est rien d’autre que celle de poursuivre le vrai envers et contre tout, en dépit des chausse-trappes et des mirages qui voudraient nous entraîner vers ce qui n’est pas. Ceci dit, je suis bien conscient des difficultés de la vérité. Comment vais-je la définir ? La tradition philosophique réaliste se contente de peu : est vrai ce qui est conforme aux faits. Rien de plus simple en apparence, et pourtant… c’est faire reposer la charge définitoire sur une notion qui n’est pas très claire elle-même. Qu’est-ce qu’un fait ? Comment découpe-t-on le monde en faits ? Dans le domaine de l’histoire, un fait est souvent ce que l’on a reconnu comme tel. Parfois les faits ont disparu, sont hypothétiques… En physique, nous savons bien qu’ils dépendent de nos instruments d’observation et qu’il y a un doute certain à l’origine de nos observations (le principe d’incertitude est fondamental, il est relié au caractère non-commutatif de nos mesures, ce n’est pas la même chose de mesurer d’abord la position puis la quantité d’énergie ou de procéder dans l’ordre inverse). Le monde n’est pas un tableau de faits juxtaposés les uns à côté des autres, chacun susceptible de recevoir sa propre étiquette qui l’identifierait pour toujours. Les faits sont enchevêtrés (entangled dit-on en anglais).

Autre question, autre problème : y a-t-il plusieurs régimes de vérité ? Jusque là, j’ai parlé de la vérité en un sens universel, par exemple la vérité d’un énoncé physique ou mathématique, mais n’y a-t-il pas aussi une vérité singulière ? Celle à laquelle nous faisons référence quand nous disons que telle ou telle personne a sa vérité. En un sens, « Je » est vérité. Dans ce sens exact où rien ni personne ne peut venir occuper sa place. Deux « vérités » différentes : l’une universelle, l’autre singulière. Doit-on ignorer l’une des deux au profit de l’autre ? c’est ce que font certains scientifiques parce qu’il est selon eux inconcevable qu’il existe une autre vérité que celle de leurs méthodes et de leurs instruments de mesure, mais aussi certains littérateurs, voire poètes, qui affichent un réel mépris du savoir et en particulier de la science, arborant comme un trophée leur soi-disant incapacité à comprendre les mathématiques. On doit dire au passage à ceux-ci qu’il n’est pas de sot métier et que Queneau, Vian, Pessoa, Roubaud ont tous fait des mathématiques, et que même Bonnefoy les a étudiées. Ces deux vérités donc, est-il une façon de les penser ensemble, n’est-il pas possible de montrer que l’une va avec l’autre ?

Mais avant d’aborder ces questions, revenons à la vérité au sens des faits. On sent bien qu’il y a là non seulement une question de factualité mais aussi une notion d’universalité : le fait, et donc le vrai, doivent être reconnaissables « universellement ». Une vérité, si elle existe, se doit d’être universelle, si elle ne l’est pas c’est qu’on admet que dans certaines circonstances elle puisse subir un contre-exemple, une objection, et en ce cas elle n’est plus une vérité, elle se contredit. Mais qui accepte cet universalisme aujourd’hui ? Relisant récemment Les fondements de la métaphysique des mœurs, j’ai été frappé par la croyance dure comme fer exprimée par Kant selon laquelle la raison est une et l’idée que partant de là, il n’y a aucune difficulté à définir une notion de bien ou de mal. Et donc pourrait-on penser, une notion de vrai, tout aussi bien, mais ce n’est pas comme cela que ça marche chez Kant, pour qui le vrai relève d’une théorie de la connaissance indépendante des questions d’éthique. Pourtant c’est comme cela que ça marchera plus tard chez les philosophes pragmatistes (Peirce, James, Brandom) dont nous parlerons plus loin.

Puis, plus tard, lisant dans « le Monde des livres » une intervention brillante du philosophe africain Achille Mbembé, j’ai été tout aussi frappé par les doutes qu’il exprimait concernant cet universalisme qui, quoiqu’on fasse, demeurerait toujours le point de vue d’un sujet, certes abstrait, mais quand même se ramenant toujours à des attributs constants : il serait masculin et blanc. La critique est de taille : elle vise notre prétention à l’universalisme. Mais cette critique est-elle honnête ? Ne sert-elle pas à discréditer par avance nos efforts de pensée vers l’universel ? Il me souvient des mots de Macron voulant se trouver un prétexte pour rejeter le plan Borloo sur les banlieues. N’avait-il pas dit : « deux mâles blancs qui font un plan, ça ne marche plus comme ça » ? Dans son dernier livre, Plaidoyer pour l’universel, le philosophe Francis Wolff répond à ce genre de critique.

Il y a bien sûr un domaine qui échappe naturellement à cette critique, un domaine que n’abordent que peu de philosophes, par manque de connaissances la plupart du temps, celui des mathématiques car il est admis qu’une vérité mathématique ne saurait dépendre des traits particuliers d’un sujet qui l’énonce (Gentzen avait beau être un fieffé nazi, cela n’a jamais remis en cause la justesse du théorème de l’élimination des coupures, le sujet singulier « Gentzen » n’a aucune importance pour ce théorème). Mais il est vrai que c’est un domaine si complexe que l’on peut à peine se fonder sur lui pour donner des explications au profane. Et pourtant… on y verrait ce qu’on peut entendre par un « sujet universel ». Pour qui voit la discipline sous un jour idéal et de très loin, les mathématiques apparaissent comme le lieu d’une vérité immuable (au sens, en tout cas, que j’ai donné tout à l’heure à cette notion de vérité, comme conformité aux faits), or elles sont aussi un domaine… de liberté. Entendons par là que « nous » avons la liberté de choisir nos axiomes (j’ai mis ce « nous » entre guillemets car je dois convenir en une première approche que je ne sais pas très bien ce qu’il recouvre, fascination des mathématiques : tout étudiant passe sur ce « nous » sans jamais l’interroger comme s’il allait de lui-même… mais n’est-ce pas justement parce qu’il va de lui-même ?). Une autre de mes lectures récentes, l’article de Jean-Pierre Delahaye paru dans le magazine « Pour la Science » d’octobre sur « une nouvelle théorie de l’infini », apporte pas mal de clarté à cette question : nous pourrions, si nous le voulions, faire disparaître la gêne que suscite l’indécidabilité de l’hypothèse du continu, simplement en rajoutant un voire plusieurs axiomes à la théorie des ensembles. Mais lequel ou lesquels choisirions-nous ? Ce serait trop simple d’ajouter simplement comme axiome qu’il n’y a aucun ordinal infini strictement inscrit entre aleph-zero et la puissance du continu, il faut trouver autre chose… et si nous y arrivons, alors nous avons une théorie des ensembles élargie dans laquelle l’hypothèse du continu est vraie. Mais nous voyons en chemin ce que nous avons fait, et qui s’éloigne de beaucoup d’une conception naïve des mathématiques (et donc de la science), nous n’avons pas « regardé les faits », nous avons construit. Simplement nous n’avons pas construit « n’importe quoi », nous avons construit selon des normes établies. C’est cet ensemble de normes qui constitue « une vérité ».

la vérité avançant seule sous un ciel mauve – copyright A.L.

Mais tout le monde n’est pas mathématicien, et nous ne faisons pas que des mathématiques dans la vie… Il n’y a pas de manière normée d’introduire un nouveau « principe » qui nous permettrait de déduire par la suite une vérité qui, jusque là, nous paraissait indécidable. La société se définit comme un ensemble de débats, d’échanges, de conversations dont les règles sont vagues et s’ajustent en fonction du moment, j’oserai dire en fonction du moment « politique »… Une suite sans fin de débats semble bien être, en France en tout cas, celui sur « la laïcité », qui se prolonge (sans que l’on puisse avec précision exprimer le lien de consécution entre les deux) en « débat sur le voile ». Une position basée sur la recherche de la vérité devrait pouvoir nous dire, à un moment ou un autre, ce qu’il en est 1) d’une interprétation correcte de la première notion et 2) de son effet sur l’acceptation ou non du voile dans telle et telle circonstance de la vie en société, dans la mesure où, bien entendu, on saurait avec précision ce que recouvre cette notion de « voile » (s’agit-il d’un foulard ? d’un niqab ? d’un hidjab ? Etc.). Or, il ne semble pas possible d’atteindre une position d’universalité justement à cause de la remarque antérieure sur le fait que toute position de cette sorte serait en réalité celle d’un sujet qui, quoiqu’on fasse, serait un sujet doté de certains attributs : pas seulement la masculinité et la blancheur de peau certes puisque notre monde désormais s’ouvre aux autres (et tant mieux), mais fractionné en autant de « sujets » qu’il y a de positions légitimes. Bref, l’espace de discussion est fracturé. Ici apparaît la faiblesse du point de vue pragmatiste évoqué plus haut quant à la caractérisation d’une vérité universelle. Les philosophes de ce courant, devant la difficulté à définir la vérité, ont décidé de se rabattre sur des objectifs qui étaient à leur vue plus faciles à atteindre : l’utilité par exemple. Ainsi ne défendrait-on pas particulièrement une thèse parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle nous est utile, qu’elle contribue en quelque sorte à améliorer notre situation tant d’un point de vue pratique que théorique. Il n’est pas étonnant que de telles thèses soient nées sur le sol américain à une époque où la nécessité d’établir une société nouvelle, de développer une économie, primait sur l’attitude stoïque de celui qui attend simplement de la réflexion l’obtention de vérités indépendantes des intérêts et des passions du monde. Un penseur comme Peirce a certes protesté contre les critiques trop faciles qui narguaient les pragmatistes au nom du seul « sens de leurs intérêts ». Il était conscient que la désignation même de la tendance philosophique qu’il représentait prêtait le flanc à ces critiques, proposant à sa place le terme de « pragmaticisme ». Il n’en reste pas moins que le pragmatisme est équivoque. Une ligne de défense a aussi consisté à dire que dans la recherche d’une amélioration de notre situation, il ne fallait pas voir cette dernière comme une situation « pratique », mais plutôt une situation théorique : une thèse peut être préférée à une autre parce qu’elle permet de faire des progrès substantiels dans le domaine explicatif que l’autre n’autorise pas. Il y a une utilité intellectuelle des propositions. Les mathématiciens le savent aussi : tel ou tel théorème est apprécié à cause de la position qu’il occupe dans la théorie, parce qu’il permet de démontrer d’autres théorèmes.

Quid de la vérité pour les pragmatistes ? En théorie, c’est la position vers laquelle les différents intérêts convergent… Du point de vue de la science, on peut représenter la notion d’intérêt par celle de point de vue argumenté sur une situation précise : les porteurs de ces points de vue s’affrontent dans un dialogue et finissent par s’entendre parce que le réel est là, unique, et on pense dans l’idéal qu’il va finir par s’imposer. En somme, la manière objective de voir le réel s’obtiendrait miraculeusement par le jeu de l’intersubjectivité. C’est là faire beaucoup d’actes de foi…

On ne va toutefois pas « condamner » le pragmatisme. J’avais été frappé, d’ailleurs, de réaliser que bien d’autres philosophes que les américains cités ci-dessus peuvent y être rattachés parce qu’après tout, eux aussi contestent ou contestaient la prééminence du concept de vérité en philosophie pour lui en préférer d’autres. Habermas, bien sûr, est dans cette lignée (il a d’ailleurs beaucoup dialogué avec Brandom), pour qui on approche du vrai seulement par une attitude dialogique, grâce aux vertus de « l’agir communicationnel ». Mais Foucault l’était aussi, qui subordonnait la recherche de vérités à l’élaboration de stratégies discursives, les « vérités » en question n’étant finalement que relatives aux dites stratégies, et qui finissait par conclure que ces stratégies, étant des enjeux de pouvoir au sein de la société, consacraient non pas une recherche équitable et impartiale de la vérité mais tout simplement une forme de pouvoir. Et si on remonte plus avant, Nietzsche évidemment fait partie de cette approche, lui pour qui il n’y avait pas de faits mais seulement des interprétations… Mais si nous ne condamnons pas le pragmatisme (qui peut permettre des avancées certaines dans plusieurs domaines), il n’en faut pas moins constater que, dans beaucoup de cas, il est impuissant à fournir une base théorique stable pour établir la vérité ou – simplement – la « validité » (terme plus neutre) d’une proposition. L’optique de Habermas, autant que celle de Brandom par exemple supposent que l’espace des discussions ou des conversations soit homogène, que tous les participants aux débats soient au moins d’accord sur quelques principes rationnels de la discussion, ce qui est loin d’être acquis dans le débat ordinaire (par exemple sur la question de la laïcité ou celle du voile). Pour ce qui concerne Foucault, la question ne se pose même pas puisqu’il pose quasiment en principe que l’on n’arrivera jamais à affirmer quelque chose de « vrai » au sens où ce serait au-dessus des tendances et des formations discursives qui s’affrontent. Dans son livre très récent, « Les vices du savoir – Essai d’éthique intellectuelle », Pascal Engel établit une distinction très claire entre les « raisons pratiques de croire » et les « raisons théoriques ou épistémiques de croire » et ce qu’il condamne chez les pragmatistes, ce n’est pas de fonder leur philosophie sur des notions d’utilité (d’avoir telle ou telle croyance dans tel ou tel contexte) mais de faire la confusion entre ces raisons pratiques et ces raisons théoriques. Car s’il est tout à fait légitime dans un contexte social ou sociétal de prétendre fonder une position sur son efficacité pratique au moment donné, il n’y a bien sûr aucune raison d’appliquer les mêmes critères lorsqu’on s’attaque à un problème théorique : ce serait même une faute de le faire. Est-ce à dire, par contre-coup, que la notion de vérité ne s’appliquerait pas là où celles d’efficacité et d’utilité s’appliquent ? Comme si les secondes caractérisaient les questions sociales et sociétales et la première seulement les questions théoriques ? Cela signifierait qu’à tout jamais nous devrions abandonner l’idée de juger certaines propositions comme étant vraies ou fausses, par exemple la proposition selon laquelle le voile islamique porterait en lui la signification d’un statut d’infériorité pour les femmes. Or, cela paraît peu vraisemblable, nous avons du mal à restreindre nos jugements de la sorte, à considérer que nous devrions abandonner l’idée que certaines propositions soient vouées à l’absence de valeur de vérité, à « l’indécidabilité » ou plus précisément à une non pertinence de ces valeurs à leur encontre. Plus généralement, nous sommes conviés en réalité à adopter ce genre d’attitude à l’égard de toutes les propositions qui ne font qu’exprimer des croyances, et donc en particulier les croyances religieuses. Certains diront alors perfidement : mais est-il des propositions qui ne soient pas « que » des expressions de nos croyances ? A ceux-là je répondrai qu’ils adoptent la position sceptique, qui n’est pas ma position (il serait trop long d’expliquer pourquoi dans les limites de cet article mais j’y viendrai sans doute un jour).

Je ne crois pas que l’on arrive un jour à faire sortir du débat sur le voile ou la laïcité une « vérité » sous la forme d’une assertion stable sur laquelle tous les êtres raisonnables s’entendraient. Cela ne veut pas pourtant dire que nous devons nous abstenir de chercher cette vérité, ou de viser des propositions qui auraient quelque valeur universelle. Il serait trop facile de nous retrancher sous la devise d’un « tout est valide puisque tout peut être dit », laquelle est de plus en plus la maxime des adeptes du relativisme c’est-à-dire de la culture de la différence comme fin en soi. La différence ne saurait être une fin en soi, même si elle existe et doit être entendue. Dire que tout est valide et que l’on peut choisir dans cet assortiment de propositions celles qui nous arrangent au nom d’un pragmatisme utilitaire nous ramène à l’ère de Protagoras, lorsque les rhéteurs étaient payés par les riches propriétaires pour qu’ils mettent au point des discours leur donnant raison dans les conflits avec d’autres, ère à laquelle cependant il nous semble encore appartenir un peu car après tout c’est bien de cela qu’il s’agit dans les procès intentés aux industries du tabac ou aux laboratoires produisant Mediator ou autres médicaments semblables lorsque des experts richement payés défilent à la barre (voir Le Monde daté du 3-4 novembre à propos du Médiator).

En tout cas, nous débouchons sur un nouveau sujet, passionnant : celui de la formation de nos croyances et, plus spécifiquement, ce sujet qui est aussi abordé par Pascal Engel dans son livre, mais aussi d’autres auteurs, comme Simon Blackburn, auteur d’un petit livre intitulé sobrement « Truth », celui de « L’éthique des croyances », selon un titre dû à un autre philosophe, plus ancien, du nom de William Clifford. Les croyances n’ont de vrai fondement intellectuel que si elles sont fondées sur des exigences éthiques, il ne s’agit pas de dire si elles sont « vraies » ou si elles sont « fausses » (puisqu’une croyance vraie par exemple ne serait plus une croyance mais un savoir et qu’une croyance reconnue comme fausse n’aurait plus aucun intérêt) mais si elles sont l’objet ou non d’un contrôle rationnel. Autrement dit, Clifford ne s’attaque pas au droit de croire (ce que l’on veut) mais au devoir que nous avons de respecter certaines règles pour pouvoir croire.

Comment alors nous assurer que ces règles sont les bonnes et comment nous assurer qu’elles ont bien été respectées ? Ici se pose à nouveau la question de l’universalisme, mais au niveau des règles.

à suivre

la vérité en retrait sur l’animalité (copyright A.L.)

(Illustrations de l’auteur devant être prises avec humour)

Publié dans Philosophie | Tagué , , , , , , | Un commentaire