Le feuilleton de l’été – 3 – Grumi et le philosophe

Quand je me suis mis à lire Derrida, je ne pensais pas que cela me conduirait à retrouver une situation vécue, comme si Derrida mettait les mots qu’il fallait sur elle. Quelle situation ? Celle où, lorsque j’habite dans la Drôme ce petit village de quarante-cinq habitants où il se trouve que j’ai une maison, je rencontre chaque matin un chat, qui certes n’est pas le mien, mais qui vient néanmoins nous rendre visite, timidement et silencieusement, annoncé parfois d’un bref miaulement qui signale sa présence, peut-être son besoin d’aliment, voire son besoin de liquide pour étancher sa soif. Grumi, car c’est comme cela qu’on le nomme (et non qu’il se nomme car il n’est pas dans le pouvoir des chats de se nommer eux-mêmes, ce qui, comme nous le verrons par la suite, n’est pas innocent du point de vue de ce qu’on appelle l’animalité), est un chat roux. Il est souvent prétendu que les chats roux ont plus d’affinités avec les humains que les autres chats, en tout cas, il se manifeste couramment par la manière qu’il a de se frotter à nous, qui est sa façon à lui, semble-t-il, de nous demander des caresses. Mais ce qui est le plus troublant et que signale à juste titre le philosophe, c’est sa façon, commune aussi sans doute à tous les autres chats, de se faufiler avec nous dans les lieux les plus intimes aux moments mêmes où nous y accédons pour faire nos besoins ou pour nous déshabiller. Il nous fixe alors de son regard muet et s’en va bien vite sans demander son reste, ayant fait mine de comprendre que ce n’était pas tout à fait le moment où nous allions lui donner ses croquettes. Derrida énonce cela de manière admirable :

C’est d’ailleurs une scène qui se reproduit tous les matins. La chatte me suit au réveil dans la salle de bains en réclamant son petit-déjeuner, mais elle exige de quitter ladite salle de bains dès qu’il (ou elle) me voit nu, prêt à tout autre chose et décider à faire patienter. Cependant que me voici nu sous les yeux de ce qu’ils appellent « animal », une fiction se met alors en tableau devant mon imagination, une sorte de classification à la Linné, une taxinomie du point de vue des bêtes : il n’y aurait au fond, outre la différence évoquée plus haut entre le poème et le philosophème, que deux types de discours, deux situations de savoir sur l’animal, deux grands formes de traité théorique ou philosophique de l’animal […] Il y aurait d’abord les textes signés par des gens qui ont sans doute vu, observé, analysé, réfléchi l’animal mais ne se sont jamais vus vus par l’animal ; ils n’ont jamais croisé le regard d’un animal posé sur eux (sans même parler de leur nudité) […] Ils n’ont pu ou voulu tirer aucune conséquence systématique du fait qu’un animal pouvait, leur faisant face, les regarder, vêtus ou nus, et, en un mot, sans un mot, s’adresser à eux : ils n’ont tenu aucun compte du fait que ce qu’ils appellent « animal » pouvait les regarder et s’adresser à eux depuis là-bas, depuis une origine tout autre.

Ainsi, Derrida achève-t-il ce passage sur le regard, l’étrangeté du regard. Ailleurs il évoque Lévinas et sa théorie sur le regard comme manière de reconnaître l’autre et de se reconnaître en lui, Lévinas va jusqu’à dire que lorsqu’on regarde le regard de quelqu’un, on ne remarque même pas la couleur de ses yeux, notre regard passe outre, il va au-delà. Mais ce qu’il y a de sûr c’est que lorsque nous regardons le regard de l’autre humain, nous sommes mis en face d’un pouvoir que nous connaissons, il est fait du même système catégoriel que le notre. Sympathique / antipathique, beau / moche, ami / non ami, alors que dans le cas du chat, et de tout animal (du moins si on accepte ce terme, si on ne lui met pas des guillemets comme le fait Derrida, pour dire que nous nommons « animal » ce fourre-tout où grouillent tous les êtres vivants animés de la Terre pour en faire une sorte de négatif de nous-mêmes comme si faisant cela, nous nous glorifiions d’être ce que nous sommes, un contre tous, alors qu’il y en a tant des espèces animales et que, peut-être chacune a son regard propre), les catégories sont absentes ou en tout cas inconnues. Ça nous regarde de plus loin encore que le jeu des catégories, d’un temps ou d’un monde où les catégories n’existaient pas et donc peut-être où le langage n’existait pas, où l’on n’avait pas encore trouvé de noms pour désigner toutes les choses qu’il y a et dire d’un chat qu’il est un chat, de Grumi qu’il est Grumi et ainsi de suite, à leur corps défendant à son corps défendant car lui-même peut-être ne s’appelle-t-il pas Grumi, qui sait la façon dont il s’appelle si tant est qu’il y ait un sens à se poser une telle question. C’est à ce moment là de sa réflexion que Derrida en vient aux noms et à la nature par eux nommée. Il fait cette remarque que l’on nomme pour mieux conserver la mémoire, pour qu’on se souvienne d’un objet ou d’un être après qu’il a disparu, autrement dit après qu’il est mort. Nommer sous entend ainsi que tout ce que nous nommons est mortel, et que peut-être ceux qui ne font pas usage de nom ne le savent pas. La nature face à nous serait désormais mortelle et nous le savons bien, nous l’expérimentons chaque jour, encore plus aujourd’hui où la nature brûle, ce que Derrida n’a pas pu connaître comme état, étant mort lui-même bien avant que le réchauffement du climat ne se déchaîne, et cette mortalité ne peut que nous attrister, et Derrida suggère que de là vient la mélancolie qu’elle nous inspire. Les animaux, les chats, mais aussi les vaches, par exemple, puisqu’au moment où j’écris ces lignes je suis en Suisse au bord d’un alpage où paissent paisiblement – paisiblement en apparence – les bovins du troupeau d’un consortage (c’est comme cela que l’on dit en Suisse, dans les Alpes), ne savent peut-être pas qu’ils ou elles vont mourir mais leur regard- surtout celui des vaches – reflète douloureusement ce que nous avons mis en elles, l’assurance pour nous qu’elles vont mourir, qu’elles vont être sacrifiées à la boucherie pour certaines d’entre elles et épuisées pour d’autres à donner leur lait. C’est pour cela que nous voyons si triste leur regard. Sans que davantage que pour le chat nous sachions d’où il s’origine, ce que signifie qu’un animal, une vache par exemple, nous regarde, s’adresse à nous en quelque sorte.

Mon savoir de scientifique me rappelle alors les équations dont se nourrit la théorie des catastrophes, de René Thom, quand celui-ci dit par exemple que l’affaire entre le prédateur et la proie ne peut se décrire seulement en termes d’intentions, d’agentivité ou de subjectivités opposées mais en termes de géométrie. La façon dont le prédateur se saisit de la proie est descriptible par une figure de géométrie différentielle. Et s’il en était de même du regard ? Autrement dit nous irions loin en amont du processus auquel nous donnons des intentions, les jeux, les interactions, seraient déjà là, tout simplement. Dont l’image serait en notre cerveau depuis la nuit des temps, mais indéchiffrable.

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