
J’ai vu le beau film de Kantemir Balagov, prix de la mise en scène au festival de Cannes dans la section « Un certain regard ». Très beau film de guerre, ou plutôt : de l’après-guerre. Film lent dont certaines longues séquences demandent que l’on soit particulièrement attentif puisque c’est à leur toute fin qu’elles livrent leur secret. Car on a besoin de temps pour comprendre ce que nous voyons à l’écran. L’intensité de la souffrance des autres, il nous faut du temps pour y accéder. Je sais que beaucoup de critiques ont eu du mal à supporter cela, ils le mettent sur le dos de la longueur de ces séquences alors que plus vraisemblablement c’est ce qu’elles finissent par dire qu’ils ne supportent pas. En regardant ce film, on se demande pourquoi l’humanité souffre autant. Les religieux nous disent que Dieu veut nous mettre à l’épreuve… Tu parles, ce serait un drôle de pervers. En réalité, il n’y a objectivement ni bonheur ni souffrance, il n’y a que l’effet que ça nous fait à nous, êtres sensibles (au sens de l’anglais sentient beings) de vivre dans cet état chaotique fait de guerres et de blessures intimes. Et par moment se lèvent des personnages qui par leur seule grâce rachètent les noirceurs du monde. C’est souvent chez Dostoïevski qu’on les rencontre, c’est la Sonia de Crime et châtiment ou bien le prince Mychkine de l’Idiot. Et il y a Iya, (très) grande fille – au point qu’elle est souvent surnommée « La Girafe » – aux cheveux de paille qui promène son regard doux au sortir de la guerre dans un hôpital d’un Leningrad en reconstruction. Au début du film, je dois dire que j’ai hésité, tant de douceur apparente n’était-elle pas l’indice d’une noirceur secrète ? Iya n’était-elle pas plutôt ange de la mort ? Ce qu’elle est un peu aussi, cela va s’avérer par la suite. Mais cela est lié à cette confusion qui finit par exister entre douceur et violence, entre blancheur et noirceur, là encore comme pour les personnages de Dostoïevski (n’y a-t-il pas personnage plus pur, en un sens, que Raskolnikov?). Ainsi Iya, qui nous semble dès le début du film un peu « perchée », en tout cas, prise de temps en temps dans des crises de paralysie qui la font se figer au milieu des autres, aime d’un amour maternel sincère le petit Pachka qui doit avoir dans les quatre ou cinq ans, mais d’un amour qui va s’avérer au sens propre étouffant… Nous ne verrons plus Pachka, et pourtant à quelles scènes admirables avons-nous eu droit avec lui, au milieu de tous ces « héros » (ainsi qu’on les nommait) de retour du front qui tentent de guérir de leurs blessures au sein de cet hôpital. Scènes hilarantes, parfois grotesques. Les hommes miment des animaux que l’enfant doit reconnaître. L’enfant est seul face à tous ces hommes, terrorisé puis confiant et riant lui-même. On lui demande à son tour de mimer un animal, il n’en connaît pas, alors mimer un chien ? Il n’en connaît pas non plus, « et pour cause dit l’un des hommes, ils ont tous été mangés ! ». Iya est là pour le consoler, comme elle est là pour chaque homme. Il en est qui sortiront bientôt, apparemment guéris, et d’autres qui pourraient sortir mais à quoi bon si on est devenu bon à rien, si l’on ne se sent plus homme au fond de soi ?
Un jour arrive l’autre fille, Macha, jolie rousse qui ne demande qu’à vivre et à retrouver le chemin de la joie insouciante. De retour du front, elle demande, elle aussi, à travailler à l’hôpital où elle sera aide-soignante. Pachka, en réalité était son fils à elle… Elle l’avait confié à Iya, voulant rester au front pour venger son (dernier) mari après la mort de celui-ci (dit-elle). Macha n’en veut pas à Iya. Elle veut seulement que celle-ci l’aide à retrouver un enfant… puisqu’elle est désormais stérile. Alors vient le pacte entre les deux femmes. Un pacte auquel Iya a tant de mal à se soumettre. Un pacte qui va inclure le médecin-chef, cet autre personnage remarquable par sa droiture et son humanité mais qui, justement, au nom de ces dernières en fait peut-être un peu trop (en tout cas c’est ce qu’en jugerait le NKVD)… Tout ceci va conduire ce trio dans une situation difficilement supportable que je ne dévoilerai pas…
Et tout cela dans la beauté des images, on pense à certains tableaux de Vermeer comme celui où une femme enceinte, juste éclairée par une petite fenêtre en face d’elle, lit une lettre. Balagov joue avec les couleurs saturées : des verts, des rouges ou des jaunes sombres. Les rares (trop rares à mon goût) scènes d’extérieur montrent furtivement les rues de Leningrad, aujourd’hui Saint-Petersbourg (lire ici ce que j’ai pensé une fois de ce changement de nom) dans une couleur jaune qui pourrait virer au sépia, seuls les tramways apportent leur note de rouge, et c’est la nuit la plupart du temps (il faut dire que sous ces latitudes en hiver… la nuit domine). La neige aussi est là, le plus souvent boueuse sauf dans le jardin des beaux palais occupés par les apparatchiks. Car il y a des apparatchiks dans le film. Ou surtout une. Une très belle femme. On la voit d’abord au cours d’une visite à l’hôpital où elle apporte quelques cadeaux de réconfort aux « héros » qu’elle salue avec une émotion qui paraît sincère. Elle aussi, sa vie n’a pas dû être toute rose, c’est peut-être seulement son statut d’intellectuelle du régime qui lui a permis d’être là où elle est aujourd’hui. Cette femme est, comme par hasard, la mère du jeune homme tombé amoureux de Macha, qui veut épouser Macha, et qui apporte aux deux femmes, Iya et Macha, un peu de ravitaillement supplémentaire. Il a l’air un peu benêt mais il est jeune… Macha l’a dépucelé au cours d’une scène plutôt drôle qui a lieu dans une automobile prêtée probablement par les parents du jeune homme, ah ! Il ne s’attendait pas à ça, le petit Sacha! A la fin du film, Sacha voulant présenter Macha à sa famille (donc à l’élégante apparatchik), Macha, interrogée subtilement par la membre de la Nomenklatura, finit par rendre explicite tout ce que le spectateur attentif avait pu deviner concernant le sort de ces femmes envoyées sur le front qui n’étaient pas des soldates de première ligne mais des « auxiliaires » mises à l’arrière, et la femme élégante convient qu’il en fallait aussi et qu’elles aussi sont des héroïnes.

Ce film est donc un témoignage puissant sur l’héroïsme. On ne sait pas ce que c’est, l’héroïsme… chacun dans sa vie s’est déjà demandé comment il se comporterait au cas où des événements extrêmes surviendraient, serait-il un lâche, serait-il un héros ? On ne sait pas, on ne saura que… lorsqu’on y sera (encore que l’on souhaite n’y arriver jamais) mais s’il advient que l’on soit un héros, cela sera sans doute dû aux circonstances, aux effets de déterminismes locaux plutôt qu’à une essence, une vertu spéciale que nous aurions en nous. Ce qui est sûr, c’est que la douceur, le don de soi font partie de l’héroïsme, et ce film, je crois, ne veut rien signifier d’autre.
avec :
- Viktoria Miroshnichenko : Iya
- Vasilisa Perelygina : Macha
- Timofey Glazkov : Pachka
- Andreï Bykov : Nikolaï Ivanovitch
- Igor Shirokov : Sacha
- Konstantin Balakirev : Stepan
- Réalisation : Kantemir Balagov
- Scénario : Kantemir Balagov, Aleksandr Terekhov
- Décors : Sergey Ivanov
- Musique : Evgueni Galperine
- Directrice de la photographie : Ksenia Sereda
- Montage : Igor Litoninsky
- Son : Rostislav Alimov
- Producteurs : Sergey Melkunov, Alexander Rodnyansky, Natalya Gorina
Je n’en raconte pas davantage, il faut lire ce livre pour savoir, et pour faire aussi une expérience assez unique. On dit que McCormack est dans la lignée de Joyce et de Beckett, c’est sans doute vrai à cause notamment de la précision qu’il met à rapporter les moindres détails d’une vie, à analyser le quotidien, revenir en arrière quand c’est nécessaire jusqu’au coup de théâtre de la fin et à des pages hallucinantes dans l’expression de la douleur physique.
une émission de radio que j’avais entendue, un certain temps auparavant, un groupe d’experts discutait de l’avenir de ces éoliennes, évaluant leur impact environnemental au regard de leur efficacité énergétique, la parole passant de ceux qui y étaient défavorables à ceux qui les appelaient de leurs vœux, mais la discussion n’avançait pas vraiment, jusqu’à ce que la parole soit donnée aux auditeurs qui, dans leur immense majorité, reprenaient les uns après les autres ce qui avait été déjà dit, à l’exception d’une femme, dont la voix hésitante contrastait avec les intonations stridentes du débat, elle appelait pour dire qu’













Après un bon repos 




Sylvie Boivin est excellente. Elle a la même voix, la même physionomie du visage, les mêmes mouvements de lèvres quand elle exprime le doute ou le rejet, le même rire désarmant, la même bonté du regard, qui se mue de temps à autre en rouerie. On se souvient qu’à l’époque, Marguerite Duras sortait d’une cure de désintoxication. Bernard Pivot n’élude pas le sujet. Elle y répond calmement, dit ce que c’est l’alcoolisme, comment ça lui est venu, en sortant beaucoup à une certaine époque avec des hommes qui l’ont entraînée.



















Récemment, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre acheté il y a six ans, qui parlait de « l’homme neuronal, trente ans après », donc si nous rajoutons les six ans, c’est devenu l’homme neuronal trente-six après. Cela fait penser comme le note d’ailleurs Lionel Naccache dans son hommage, à Alexandre Dumas et à son Vingt ans après…






Je me suis passionné il y a une quinzaine d’années pour Chemins de poussière rouge, récit d’un voyage clandestin à l’ouest de la Chine fait pour échapper aux censeurs, livre qui m’accompagna au cours du voyage que nous fîmes en Chine pendant cinq semaines en 2005, C. et moi. A l’époque, le régime n’était pas si dur qu’aujourd’hui, nous errions librement dans les rues de Lhassa et choisissions nous-mêmes, d’après le guide Lonely Planet, l’hôtel dans la vieille ville où nous souhaitions dormir. C’est librement aussi que nous traversâmes la moitié du plateau tibétain pour rejoindre Golmud (prononcer Guermou) puis, au-delà, Dunhuang, à travers un pays habité par des musulmans Hui aujourd’hui persécutés et internés dans des camps. Ma Jian avait fait le chemin inverse, de Dunhuang à Golmud. A Golmud, il avait cherché du travail pour avoir assez d’argent afin de poursuivre son périple et d’aller au Tibet. Il avait acheté une tondeuse, des ciseaux, un peigne et un mètre d’étoffe, puis s’était installé près d’un cinéma en proposant des coupes de cheveux, à deux mao la coupe (le mao est un dixième de yuan, on dit aussi jiao). Au cours de ce voyage, Ma Jian écrivait des poèmes qu’il envoyait à un ami pour qu’il les publie, il avait avec lui pour seul livre Feuilles d’herbe de Walt Whitman. Chemins de poussière rouge est le meilleur livre de voyage que j’aie jamais lu, il ne cherche pas à faire du lyrisme, ne possède pas de fioritures, il avance simplement parsemé de courts dialogues savoureux qui font vivre les gens du peuple rencontrés en cours de route. Ce voyage de Ma Jian datait des années quatre-vingt mais je ne doute pas que les rencontres qu’il évoque pourraient avoir lieu encore aujourd’hui.
Plus tard, Ma Jian écrivit Beijing Coma, le premier grand roman sur les événements de la place Tian An Men : le récit heure par heure du drame vu par un étudiant qui est dans le coma sur un lit d’hôpital et qui voit au travers des vitres les slogans qui continuent à s’étaler, comme BRANDISSONS LE GLORIEUX DRAPEAU ROUGE DU MARXISME ET ALLONS HARDIMENT DE L’AVANT. D’une manière drôle, Ma Jian se met en scène dans le roman : « Quelques jours après, le magazine La littérature du peuple publia La Mendiante de Shigatze, une novella d’avant-garde écrite par un certain Ma Jian. Le Département central de propagande la dénonça immédiatement comme une œuvre nihiliste et décadente et ordonna la destruction de tous les exemplaires, avant de se lancer dans une campagne nationale contre le libéralisme bourgeois ». La Mendiante de Shigatze est en effet le premier livre de Ma Jian, publié en 1987. Shigatze est la deuxième ville du Tibet, elle abrite le fameux temple du Tashilumpo qui, en principe, est le lieu de résidence du panchen lama (on sait que le dernier a été enlevé par le régime chinois) mais le livre de Ma Jian ne se passe pas seulement en ce lieu, qui ne donne son titre qu’à une seule nouvelle parmi les cinq qu’il contient. La première de celles-ci est centrée sur les rites funèbres. Une jeune fille est morte et le narrateur assiste à ses funérailles. On sait que le rite bouddhiste tibétain consiste à dépecer le cadavre en offrant les morceaux en pâture aux vautours, ce qui s’explique en partie par l’absence de bois pour brûler les cadavres et la dureté du sol qui ne permettrait pas de les enterrer (mais je mets un bémol à ce genre d’explication « fonctionnaliste » dont les ethnologues ont toujours su montrer les limites, il est probable que cela correspond aussi à un choix en cohérence avec l’ensemble des croyances véhiculées par le bouddhisme tantrique). Au cours de la cérémonie, le narrateur apprend qui était la morte, une très jeune femme de 17 ans qui avait été achetée dans une autre vallée, violée par son père adoptif et aimée par deux frères ainsi que par le soldat qui garde l’accès au village. La dernière nouvelle est l’histoire terrible d’une jeune toulkou (supposée réincarnation d’un grand lama) qui va subir le dernier rite avant consécration, rien moins qu’une pénétration par un maître, suivie d’une longue exposition dans un lac gelé où elle perd la vie. Les autorités chinoises condamnèrent ce livre probablement à cause de ce qu’il révélait des mœurs violentes de peuples qui étaient censés avoir adopté le mode de vie des hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Le régime chinois tolère ses minorités à condition de les réduire à d’aimables coutumes folkloriques qui donnent lieu à des présentations dans les musées de l’État et, inutile de le cacher, la majorité Han a peur de ses minorités, tout simplement peur, pas seulement la volonté de les mettre aux pas pour des raisons de conformité au dogme (pseudo)-communiste. Le livre est époustouflant. Peut-être un tibétain n’aurait pas osé l’écrire. Ma Jian l’a fait au prix d’un courage héroïque. Mais après ce coup de maître, il n’eut pas d’autre ressource que de s’exiler en Europe. Mon amie Fan Ping, ma prof de chinois préférée, ironise : il y a beaucoup d’écrivains comme Ma Jian en occident dit-elle… Oui, mais celui-ci est exceptionnel.
La période Xi Jinping est l’objet du dernier livre paru de Ma Jian, celui qu’il présentait à Saint-Malo, China Dream. Il s’agit plutôt d’une fable où se mêlent réalité et fiction, avec même une goutte de fantastique. Le livre est à la fois drôle et tragique. C’est l’histoire d’un haut fonctionnaire, Ma Daode, qui est passé d’un obscur poste dans un département local au poste prestigieux de directeur du Bureau du Rêve Chinois ! Rien que cela ! Ma Jian explique en avant-propos qu’en novembre 2012, Xi Jinping s’est rendu au Musée national de Chine, sur la place Tian An Men – ce musée où sont occultés tous les événements gênants pour l’orthodoxie du pouvoir – et y a prononcé un discours où il a fait part de son « rêve chinois de renouveau national ». A la suite de cela, les dignitaires du régime ont rivalisé d’inventivité pour donner substance au rêve. Les compagnons de Ma Daode se creusent la tête pour inventer des fêtes toutes plus incongrues les unes que les autres, passant de la fête du ravioli à celle des couples de nonagénaires, mais Ma Daode, lui, a un projet bien plus ambitieux, celui de réaliser une puce électronique que l’on utiliserait comme implant chez chaque citoyen dans le but de faire disparaître ses rêves et désirs individuels (qui ne peuvent être que néfastes et contre-productifs) pour les remplacer par le grand rêve chinois collectif. Il veut évidemment commencer par lui-même, être son propre cobaye. Seulement voilà, plus il essaie d’éliminer ses souvenirs plus ceux-ci remontent à la surface, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Il en perdra son poste, puis la vie dans un suicide spectaculaire. C’est que les souvenirs en question, en plus, ne sont guère roses, ce sont là encore ceux d’une période pas si lointaine et qu’il a connue dans sa jeunesse, époque de la Révolution Culturelle. Et Ma Jian retourne à ses évocations terribles de massacres dans les campagnes chinoises, quand les fractions de Gardes Rouges s’organisaient en bandes dont chacune, prétendait refléter la vraie orthodoxie, la vraie fidélité au président Mao. Il avait ainsi intégré un Régiment de Gardes Rouges mais après qu’on ait dévoilé le passé « droitiste » de son père, il en fut exclu et avec d’autres exclus comme lui, ils formèrent une bande rivale qu’ils avaient nommée l’Orient Rouge, et qui faisait face au Million de Guerriers Courageux. L’Orient Rouge n’avait que quelques fusils alors que les Guerriers Courageux étaient carrément dotés de mitrailleuses… Rien n’empêchera de faire resurgir le souvenir des parents humiliés acculés au suicide que l’on va enterrer la nuit en cachette afin de ne pas être surpris et condamné à son tour, ou bien celui de la petite amie dont on est amoureux et qui périra d’une balle dans la nuque. Ma Daode est lucide cependant : « il sent les souvenirs pousser dans sa mémoire comme des champignons après la pluie. Si mon passé continue de resurgir comme ça, se dit-il, je vais finir par craquer ». Et quand il rendra visite à un vieux maître de qi gong pour qu’il lui fournisse la recette de l’oubli, celui-ci lui dira que lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. « L’histoire, c’est le bouillon de poulet de l’âme », après tout.