Douceur et héroïsme dans le Leningrad de 1945

J’ai vu le beau film de Kantemir Balagov, prix de la mise en scène au festival de Cannes dans la section « Un certain regard ». Très beau film de guerre, ou plutôt : de l’après-guerre. Film lent dont certaines longues séquences demandent que l’on soit particulièrement attentif puisque c’est à leur toute fin qu’elles livrent leur secret. Car on a besoin de temps pour comprendre ce que nous voyons à l’écran. L’intensité de la souffrance des autres, il nous faut du temps pour y accéder. Je sais que beaucoup de critiques ont eu du mal à supporter cela, ils le mettent sur le dos de la longueur de ces séquences alors que plus vraisemblablement c’est ce qu’elles finissent par dire qu’ils ne supportent pas. En regardant ce film, on se demande pourquoi l’humanité souffre autant. Les religieux nous disent que Dieu veut nous mettre à l’épreuve… Tu parles, ce serait un drôle de pervers. En réalité, il n’y a objectivement ni bonheur ni souffrance, il n’y a que l’effet que ça nous fait à nous, êtres sensibles (au sens de l’anglais sentient beings) de vivre dans cet état chaotique fait de guerres et de blessures intimes. Et par moment se lèvent des personnages qui par leur seule grâce rachètent les noirceurs du monde. C’est souvent chez Dostoïevski qu’on les rencontre, c’est la Sonia de Crime et châtiment ou bien le prince Mychkine de l’Idiot. Et il y a Iya, (très) grande fille – au point qu’elle est souvent surnommée « La Girafe » – aux cheveux de paille qui promène son regard doux au sortir de la guerre dans un hôpital d’un Leningrad en reconstruction. Au début du film, je dois dire que j’ai hésité, tant de douceur apparente n’était-elle pas l’indice d’une noirceur secrète ? Iya n’était-elle pas plutôt ange de la mort ? Ce qu’elle est un peu aussi, cela va s’avérer par la suite. Mais cela est lié à cette confusion qui finit par exister entre douceur et violence, entre blancheur et noirceur, là encore comme pour les personnages de Dostoïevski (n’y a-t-il pas personnage plus pur, en un sens, que Raskolnikov?). Ainsi Iya, qui nous semble dès le début du film un peu « perchée », en tout cas, prise de temps en temps dans des crises de paralysie qui la font se figer au milieu des autres, aime d’un amour maternel sincère le petit Pachka qui doit avoir dans les quatre ou cinq ans, mais d’un amour qui va s’avérer au sens propre étouffant… Nous ne verrons plus Pachka, et pourtant à quelles scènes admirables avons-nous eu droit avec lui, au milieu de tous ces « héros » (ainsi qu’on les nommait) de retour du front qui tentent de guérir de leurs blessures au sein de cet hôpital. Scènes hilarantes, parfois grotesques. Les hommes miment des animaux que l’enfant doit reconnaître. L’enfant est seul face à tous ces hommes, terrorisé puis confiant et riant lui-même. On lui demande à son tour de mimer un animal, il n’en connaît pas, alors mimer un chien ? Il n’en connaît pas non plus, « et pour cause dit l’un des hommes, ils ont tous été mangés ! ». Iya est là pour le consoler, comme elle est là pour chaque homme. Il en est qui sortiront bientôt, apparemment guéris, et d’autres qui pourraient sortir mais à quoi bon si on est devenu bon à rien, si l’on ne se sent plus homme au fond de soi ?

Un jour arrive l’autre fille, Macha, jolie rousse qui ne demande qu’à vivre et à retrouver le chemin de la joie insouciante. De retour du front, elle demande, elle aussi, à travailler à l’hôpital où elle sera aide-soignante. Pachka, en réalité était son fils à elle… Elle l’avait confié à Iya, voulant rester au front pour venger son (dernier) mari après la mort de celui-ci (dit-elle). Macha n’en veut pas à Iya. Elle veut seulement que celle-ci l’aide à retrouver un enfant… puisqu’elle est désormais stérile. Alors vient le pacte entre les deux femmes. Un pacte auquel Iya a tant de mal à se soumettre. Un pacte qui va inclure le médecin-chef, cet autre personnage remarquable par sa droiture et son humanité mais qui, justement, au nom de ces dernières en fait peut-être un peu trop (en tout cas c’est ce qu’en jugerait le NKVD)… Tout ceci va conduire ce trio dans une situation difficilement supportable que je ne dévoilerai pas…

Et tout cela dans la beauté des images, on pense à certains tableaux de Vermeer comme celui où une femme enceinte, juste éclairée par une petite fenêtre en face d’elle, lit une lettre. Balagov joue avec les couleurs saturées : des verts, des rouges ou des jaunes sombres. Les rares (trop rares à mon goût) scènes d’extérieur montrent furtivement les rues de Leningrad, aujourd’hui Saint-Petersbourg (lire ici ce que j’ai pensé une fois de ce changement de nom) dans une couleur jaune qui pourrait virer au sépia, seuls les tramways apportent leur note de rouge, et c’est la nuit la plupart du temps (il faut dire que sous ces latitudes en hiver… la nuit domine). La neige aussi est là, le plus souvent boueuse sauf dans le jardin des beaux palais occupés par les apparatchiks. Car il y a des apparatchiks dans le film. Ou surtout une. Une très belle femme. On la voit d’abord au cours d’une visite à l’hôpital où elle apporte quelques cadeaux de réconfort aux « héros » qu’elle salue avec une émotion qui paraît sincère. Elle aussi, sa vie n’a pas dû être toute rose, c’est peut-être seulement son statut d’intellectuelle du régime qui lui a permis d’être là où elle est aujourd’hui. Cette femme est, comme par hasard, la mère du jeune homme tombé amoureux de Macha, qui veut épouser Macha, et qui apporte aux deux femmes, Iya et Macha, un peu de ravitaillement supplémentaire. Il a l’air un peu benêt mais il est jeune… Macha l’a dépucelé au cours d’une scène plutôt drôle qui a lieu dans une automobile prêtée probablement par les parents du jeune homme, ah ! Il ne s’attendait pas à ça, le petit Sacha! A la fin du film, Sacha voulant présenter Macha à sa famille (donc à l’élégante apparatchik), Macha, interrogée subtilement par la membre de la Nomenklatura, finit par rendre explicite tout ce que le spectateur attentif avait pu deviner concernant le sort de ces femmes envoyées sur le front qui n’étaient pas des soldates de première ligne mais des « auxiliaires » mises à l’arrière, et la femme élégante convient qu’il en fallait aussi et qu’elles aussi sont des héroïnes.

Ce film est donc un témoignage puissant sur l’héroïsme. On ne sait pas ce que c’est, l’héroïsme… chacun dans sa vie s’est déjà demandé comment il se comporterait au cas où des événements extrêmes surviendraient, serait-il un lâche, serait-il un héros ? On ne sait pas, on ne saura que… lorsqu’on y sera (encore que l’on souhaite n’y arriver jamais) mais s’il advient que l’on soit un héros, cela sera sans doute dû aux circonstances, aux effets de déterminismes locaux plutôt qu’à une essence, une vertu spéciale que nous aurions en nous. Ce qui est sûr, c’est que la douceur, le don de soi font partie de l’héroïsme, et ce film, je crois, ne veut rien signifier d’autre.

avec :

  • Viktoria Miroshnichenko : Iya
  • Vasilisa Perelygina : Macha
  • Timofey Glazkov : Pachka
  • Andreï Bykov : Nikolaï Ivanovitch
  • Igor Shirokov : Sacha
  • Konstantin Balakirev : Stepan
  • Réalisation : Kantemir Balagov
  • Scénario : Kantemir Balagov, Aleksandr Terekhov
  • Décors : Sergey Ivanov
  • Musique : Evgueni Galperine
  • Directrice de la photographie : Ksenia Sereda
  • Montage : Igor Litoninsky
  • Son : Rostislav Alimov
  • Producteurs : Sergey Melkunov, Alexander Rodnyansky, Natalya Gorina

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La littérature quand elle nous tient – Mike McCormack, « D’os et de lumière »

      … nous baisions pour dépasser l’insignifiance et le désespoir qui parfois triomphaient dans notre vie de tous les jours, et là, entortillés ensemble dans l’acte d’amour, nous trouvions la voie vers ce moment de fusion où seul survivait l’authentique et l’immaculé en nous, tout le reste était brûlé, nous laissant véritablement nus, tous les sens aux aguets pour donner le meilleur de soi à l’autre et au monde que nous avions créé autour de nous, ce qui heureusement s’était produit assez souvent à l’époque pour nous permettre aujourd’hui, à notre âge
          de s’asseoir face à face à la table et de se dire qu’on avait eu notre lot d’une telle passion, qu’on n’avait pas été lésés sur ce plan
             tout ceci me revient à l’esprit maintenant en un torrent ininterrompu
             assis ici à cette table

Mike McCormack, « D’os et de lumière », p. 284, trad. Nicolas Richard

         ceci est un extrait d’une longue phrase, texte de 350 pages sans point ni majuscule, juste quelques virgules et une disposition de paragraphes, de suites de mots, qui ressemble un peu à un long poème, une phrase-univers, qui ondule et parfois s’arrête, monologue intérieur d’un homme qui s’appelle Marcus Conway, qui vit en Irlande dans le comté de Mayo, dans le village de Louisburgh où il occupe un emploi d’ingénieur en travaux publics, ce qui explique les longs passages très techniques où il apparaît comme se battant contre des politiciens dont le but consiste seulement à satisfaire un électorat – qu’importe si le travail est mal fait, si, au bout de quelques années, les murs se lézardent, les fondations partent dans trois directions différentes, ce n’est pas étonnant puisqu’on aura utilisé deux bétons de différentes qualités, ne venant pas de la même entreprise, simplement parce qu’on aura voulu satisfaire ces deux entreprises à la fois – où, en même temps, il est marié à Mairead, avec qui il a eu deux enfants, une fille, Agnes, et un garçon, Darragh – les noms donnés aux personnages sont d’origine souvent celtique – Mairead, ainsi qu’il est dit dans ce court extrait cité plus haut, aura été la grande passion de sa vie, même s’il lui est arrivé de la tromper – une fois, une fois seulement ? Il assure que oui, et ce fut une belle crise, elle menaçant de partir et lui désemparé se rendant compte qu’il avait fait une bêtise car il ne tenait pas plus que ça à cette femme par qui le scandale était arrivé à l’occasion d’une conférence sur la construction de ponts à Prague et Mairead depuis qu’elle l’avait su n’arrêterait pas de dire « putain de construction de ponts »,
         et les deux enfants leur bonheur d’avoir su leur donner éducation, formation, désir de voler de leurs propres ailes, ce qu’ils ne manquaient pas de faire, l’une s’éclatant dans les arts plastiques et plus particulièrement dans les installations pour lesquelles elle va jusqu’à utiliser son propre sang, et l’autre voyageant autour du monde, jusqu’en Australie d’où, de temps en temps il ouvre une communication par Skype avec sa famille
         et c’est justement le lendemain du vernissage de l’exposition des œuvres de la première que la mère, Mairead, se retrouve avec vomissements, fièvre, spasmes tous dus visiblement à une intoxication alimentaire, intoxication qui ne va pas seulement l’atteindre, elle, mais aussi des centaines d’autres habitants de cette petite ville, qui se retrouvent hors d’usage pour longtemps, alités, privés de leur travail, les urgences étant submergées, les autorités ne contrôlant plus rien ; qu’ont bien pu absorber ces gens, qu’a bien pu absorber Mairead ? Tout simplement de l’eau, c’est ça : le réseau d’eau de la ville est infesté par un virus dangereux – « le coliforme Cryptosporidium, un parasite viral qui a pour origine les matières fécales si bien que… » – et tout le reste du livre se focalisera sur cette panne, cette catastrophe sanitaire…

Je n’en raconte pas davantage, il faut lire ce livre pour savoir, et pour faire aussi une expérience assez unique. On dit que McCormack est dans la lignée de Joyce et de Beckett, c’est sans doute vrai à cause notamment de la précision qu’il met à rapporter les moindres détails d’une vie, à analyser le quotidien, revenir en arrière quand c’est nécessaire jusqu’au coup de théâtre de la fin et à des pages hallucinantes dans l’expression de la douleur physique.

Ce livre nous a été offert par Elisabeth F. elle qui écrit aussi avec cette précision, et avec cette maîtrise de la phrase ample et musicale lorsqu’elle décrit des objets aussi techniques que peuvent l’être une centrale nucléaire ou une éolienne, et en parlant d’éolienne, justement, il y a dans le livre de McCormack un passage qui les évoque, et selon des termes et des images que ne renierait sans doute pas Elisabeth F. Pas étonnant qu’elle nous ait tellement vanté ce roman, qui désormais peut-être incarnait pour elle une sorte de modèle à atteindre bien qu’elle n’ait pas besoin de modèle et que ses romans à elle soient aussi forts, aussi bons, et nous apprennent autant sur notre vie quotidienne. Mais nous offrir ce livre était un beau cadeau, que certes nous n’aurons pas lu d’une seule traite comme il faudrait le faire, mais en plusieurs étapes, reprenant chaque fois des passages lus la fois précédente pour mieux se remettre dans l’atmosphère, se remémorer le dialogue d’avant, refaire dans sa tête l’itinéraire le long de la côte parfois par beau temps mais le plus souvent par temps de pluie ou de brouillard – nous sommes en Irlande – jusqu’à ressentir en nous-mêmes l’infime détail, le goût du club sandwich englouti en vitesse dans le centre commercial ou l’angoisse à faire démarrer un moteur qui est resté trop longtemps inactif.

De tels romans sont bien sûr la démonstration que la littérature, la vraie, n’est pas seulement affaire de « choses à raconter » car après tout, une vie, tout le monde en a une, avec l’enfance qui va avec la plupart du temps, les relations plus ou moins bonnes avec les parents, les essais maladroits en matière d’amour, les rencontres ratées, une vie professionnelle plus ou moins réussie, des fois où l’on gagne et on en est fiers mais plus souvent des fois où l’on perd et où l’on engloutit cette honte d’avoir perdu sous des tonnes de justifications que l’on se donne, comme si quelqu’un là-haut (ou en bas) nous demandait des comptes et comme s’il fallait lui répondre en lui disant : mais c’est normal que j’aie échoué, je n’étais pas suffisamment ci, pas suffisamment ça, il m’aurait fallu plus d’aide, plus de bienveillance autour de moi, comme si la plupart du temps les causes de l’échec n’avaient pas été en soi, tapies depuis longtemps, codées même comme on dit à propos des machines, oui codées dans notre cerveau, dans nos gestes et peut-être même dans nos mots, ceux que nous utilisons naturellement et ceux que nous ignorons, n’en ayant jamais vraiment pénétré le sens. Et si tout le monde a une vie, et tout ce qui va avec, tout le monde peut écrire un roman, voire plusieurs autour de cette vie et de ses annexes, les vies des autres aussi, de ceux et celles que nous avons rencontrés, qui refont surface parfois dans cette mer confuse où s’organisent nos souvenirs, et si tout le monde ne le fait pas, n’a pas la patience de le faire, parfois pas l’énergie de s’y atteler c’est parce qu’il manque souvent ce qui est plus fondamental pour écrire que « les choses à raconter », à savoir la manière de les raconter, un style, un acharnement à trouver les mots, les tournures de phrase, l’ample rythme des phrasés que l’on ne rencontre que chez les vrais écrivains, non que cela leur vienne du ciel comme un cadeau divin mais aussi et surtout parce qu’ils ont voué leur vie à ça, qu’ils ont travaillé la langue, leur langue avec ardeur et avec délice quand ce n’était pas avec peine et souffrance.

NB : saluer la traduction de ce texte par Nicolas Richard, qui n’a pas dû être une petite affaire…

sur les éoliennes (p. 41) :

        une émission de radio que j’avais entendue, un certain temps auparavant, un groupe d’experts discutait de l’avenir de ces éoliennes, évaluant leur impact environnemental au regard de leur efficacité énergétique, la parole passant de ceux qui y étaient défavorables à ceux qui les appelaient de leurs vœux, mais la discussion n’avançait pas vraiment, jusqu’à ce que la parole soit donnée aux auditeurs qui, dans leur immense majorité, reprenaient les uns après les autres ce qui avait été déjà dit, à l’exception d’une femme, dont la voix hésitante contrastait avec les intonations stridentes du débat, elle appelait pour dire qu’
         elle habitait au pied d’une colline où se dressaient plusieurs de ces éoliennes et, indépendamment de leur impact sur l’environnement ou de leur valeur en tant que source d’énergie propre, elle s’était quant à elle mise à les considérer avec une sorte de regard spirituel, du pas de sa porte, derrière chez elle, elle les contemplait quelques minutes par jour, elle leur aurait facilement trouvé quelque chose de sacré, silhouettes regroupées se découpant à l’horizon, leurs pales austères avec le ciel en toile de fond n’évoquaient-elles évidemment pas les derniers moments du Christ sur le Calvaire, crucifié sans honneur, à sa droite et à sa gauche des voleurs et, lorsqu’elles tournaient, n’y avait-il pas quelque chose de l’ordre de la prière dans le vrombissement de leur dynamo et le rythme perpétuel si librement généré par le vent qui n’était bien sûr rien d’autre que le souffle de Dieu sur terre, leur tournoiement évoquait clairement les moulins à prière bouddhistes qu’elle avait vus durant ses années de voyages en Inde et au Tibet, il était sans doute assez évident que seules des machines construites à si grande échelle et dans des alliages aussi purs pouvaient servir de passerelle entre les cieux et la terre avec leur cantique pour notre salut et
        était-elle seule à avoir de telles pensées, se demandait-elle, ou
        quelqu’un d’autre éprouvait-il des sentiments similaires vis-à-vis de ces machines, de cette technologie

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Rodin – Giacometti à la Fondation Gianadda

Alberto Giacometti posant entre les Bourgeois de Calais à l’automne 1950

La fondation Pierre Gianadda à Martigny est un magnifique lieu de culture qui resplendit chaque année (et même deux fois par an) de ses expositions temporaires fastueuses, comme celle en ce moment qui réunit au même endroit Rodin et Giacometti. Rappelons rapidement d’où vient cette fondation : un entrepreneur valaisan d’origine italienne veut rendre hommage à son frère décédé dans un accident d’avion. Pour cela, il crée, il y a quarante ans, une bâtisse en forme de tumulus au milieu d’un grand parc où il donnera à voir des expositions d’art pas seulement contemporain. La première atteignant un grand succès est consacrée à Paul Klee. Par la suite, on a pu voir à Martigny de Staël , Picasso, Modigliani, Poliakoff, Chagall, mais aussi Renoir, Rodin, Manet, Cézanne etc. Toujours, l’exposition est conçue avec intelligence, en prenant pour  commissaires d’exposition les meilleurs connaisseurs de l’œuvre. On se souvient de la magnifique exposition de l’an dernier consacrée à Soulages.


Réunir Rodin et Giacometti, il fallait en avoir l’idée car, a priori quoi de plus distincts que d’un côté, ces volumes puissants au point qu’ils en seraient presque terrorisants et de l’autre, ces longues formes éthérées qui passeraient au travers de nous sans qu’on les perçoive ?

Or, cela n’est pas si vrai, la distinction pas si réelle. Il y a aussi beaucoup de points où Rodin et Giacometti se ressemblent, ne serait-ce que du fait que le second, bien plus jeune que le premier (soixante ans les séparent!), a pu suivre des cours sur lui à l’Académie de la Grande-Chaumière et l’admirer, au point parfois, à ses débuts, de l’imiter. La place du dessin, le goût des séries, l’homme qui marche, l’amour du modelé, l’intérêt porté à l’accident, l’apparition de motifs où le groupe prédomine par rapport à l’individu, le rapport au passé, autant de points de rapprochement justement mis en évidence par l’exposition.

Camille Claudel au bonnet – 1884

Tête de Rita – Giacometti – 1936


Les têtes sculptées se ressemblent, à celle de Camille Claudel, répond celle de Rita. On peut voir aussi un splendide moulage de « La Pensée » (daté des années 1893 – 1895), où une tête délicate qui ressemble à Camille émerge du bloc de marbre qui constitue son socle. Elle fait face à un « Homme à mi-corps », en bronze, qui date de 1965 (belle mise en scène!). Le dessin de Rodin est en même temps subtil et réaliste, ses corps de femmes dénudées sont évoqués au moyen d’un crayon très fin qui laisse les formes dans le lointain et l’in-appuyé, alors que les dessins de Giacometti creusent la feuille de papier et enferment les visages dans des réseaux de lignes comme c’est le cas avec ces portraits d’Eluard au stylo bille datant de 1952.

Paul Eluard – novembre 1952

La Pensée – 1893 – 1895

Giacometti – Homme à mi-corps – 1965

Et puis vient la grande confrontation : celles des « Homme qui marche », on connaît bien sûr celui de Giacometti qui fonctionne aujourd’hui comme un archétype de la sculpture contemporaine, figure de l’homme des foules, de l’anonyme qui arpente désespérément le cœur des villes en recherche d’un Autre qui pourrait lui répondre. On connaît moins celui de Rodin qui a pourtant bel et bien inspiré celui de Giacometti (des dessins de ce dernier en attestent), évidemment il est plus colossal, plus musclé, sorti de la matière, sa solide jambe droite plantée dans le sol lui donne un air conquérant que ne saurait avoir l’autre, celui de 1960. Si les poses se ressemblent, néanmoins une différence de taille s’impose entre les deux, alors que chez Giacometti, toujours, l’observateur se centre sur le regard (que voit-il ? où va-t-il ?), l’homme de Rodin n’a pas de tête, sorte de Victoire de Samothrace sans ailes de ce XXème siècle auquel les deux sculpteurs appartiennent.


Les deux artistes entretiennent aussi un rapport important avec le passé, et notamment l’art antique. Il faut voir par exemple ce dessin de Giacometti représentant un hétaïre copié d’un vase attique, à la fois proche de l’art ancien et en même temps moderne par ses déformations, son non-respect des proportions, ensemble de lignes qui s’impose par lui-même.

On est souvent frappé en regardant une figure humaine telle que l’a sculptée l’artiste suisse par l’importance des bras, bras ballants comme si l’homme (ou la femme) qui les porte ne savait qu’en faire, comme si les bras nous encombraient, ne trouvant pas sur l’instant à quoi s’employer (alors que l’artiste bien sûr, lui, sait!), on pourrait penser là aussi qu’il s’agit d’une particularité, mais ne ressentons-nous pas la même chose face à cette ébauche de la grande sculpture des « Bourgeois de Calais » où l’on voit Eustache de Saint-Pierre, jambes maigres et bras lourds partant vers le supplice ?


Un précieux film est montré concernant Giacometti. C’est un film tourné par Ernst Scheidegger dans les années soixante, en couleurs, où l’on voit le sculpteur grisonnais d’abord assis en terrasse rue d’Alésia, à l’endroit où il allait chaque matin boire son café et lire la presse, puis dans son atelier au 46 de la rue Hippolyte Maindron (un sculpteur lui aussi, soit dit entre parenthèses), et c’est le poète Jacques Dupin qui fait le commentaire et se fait portraiturer. Comment ne pas avoir envie de suivre la trace de Giacometti quand, de la pointe d’un fin pinceau il met d’abord en place les traits essentiels du visage, avant de les compléter par d’autres lignes, des touches plates couleur chair, le façonnement des yeux et cette façon qui lui est si propre de cerner le regard ? Face à son modèle, le peintre ne le quitte presque jamais des yeux, incessant mouvement du regard qui va du modèle vers la toile et vice-versa, tout en peignant il parle, ce qui n’est pas commun, il dit la difficulté à rencontrer le réel : plus on se rapproche d’un visage plus il se transforme, où se trouve la bonne distance ? Le plus important à saisir est le regard mais c’est un impossible à atteindre, les yeux sont la seule partie du visage à être d’une autre matière que celle qui les enserre, cette hétérogénéité est périlleuse. Chez Giacometti, l’iris n’est pas rond, il est souvent un trait vertical et c’est ce trait qui nous atteint comme s’il était tiré par un arc. Giacometti est mort en 1966. Les derniers étés il les passait encore auprès de sa mère, Annetta (jusqu’à la mort de celle-ci en 1964) – qui lui avait si souvent servi de modèle justement – dans leur petite maison de Stampa, dans les Grisons, à deux pas de l’Italie. Une autre Annette était devenue son épouse après la guerre et elle aussi avait souvent été son modèle.

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Une journée avignonnaise : Fabrice Melquiot, Marguerite Duras, Euripide (II)

Après un bon repos afin d’estomper un peu le souvenir de Marguerite Duras, je vois l’autre sommet de cette journée théâtrale : Le reste vous le connaissez par le cinéma, du dramaturge anglais Martin Crimp, mis en scène par Daniel Jeanneteau qui dirige le Théâtre de Gennevilliers (T2G), d’après les Phéniciennes d’Euripide. Là, nous atteignons un sommet de l’art théâtral mêlant la grande tradition grecque à une modernité qui aide chacun de nous à en saisir toute la portée. Le petit prospectus distribué à l’entrée explique qu’Euripide lui-même avait repris cette pièce d’Eschyle, qui vivait cinquante ans auparavant. La pièce d’Eschyle était Les Sept contre Thèbes, elle avait été écrite lors d’une période faste pour Athènes, mais quand Euripide la reprend, Athènes est enlisée dans la guerre du Péloponnèse. Euripide a alors l’idée d’adjoindre à la pièce un chœur qui serait fait d’étrangères, seules à même de révéler, par leur regard extérieur, la vraie situation de la société athénienne. Rien d’étonnant alors à ce que Martin Crimp, quelques deux mille cinq cents ans plus tard, reprenne à son tour la même idée et la transporte en notre siècle où les « étrangères » ne sont plus des Phéniciennes – c’est-à-dire des Libanaises – mais des habitantes de nos cités. Ainsi trouvons-nous sur scène, dès que nous pénétrons dans l’enceinte du Gymnase du Lycée Aubanel (sis entre la superbe Place des Carmes et la porte de la Ligne) une dizaine de filles qui s’amusent et se chamaillent. Elles formeront ce chœur. Toutes amatrices, toutes issues des HLM de Gennevilliers, plusieurs d’origine africaine (que ce soit du Maghreb ou du Sahel), et qui, toutes, durant l’intégralité du spectacle, feront preuve d’une présence et d’une diction étonnantes. La particularité du chœur, chez Euripide, contrairement aux tragédies plus anciennes, est qu’il n’intervient pas en périphérie, mais directement dans l’action représentée. Martin Crimp joue abondamment de ce procédé. Souvent l’actrice principale se voit souffler ses mots par une insistante membre du chœur qui agit ainsi comme son double. Elle force à dire. Ainsi par exemple dans la deuxième scène :

Une fille du choeur : Je suis libre.
Une fille : Je suis libre – dis-le.
Jocaste : Mon mari mort, je suis libre. Mon frère Créon – dit Jocaste – me promet à quiconque pourra résoudre – non.
Une fille : l’insoluble énigme.
Jocaste : l’insoluble énigme – non.
Une fille : du Sphinx,
Jocaste : à quiconque pourra résoudre l’insoluble énigme – non !
Une fille : Du Sphinx. DIS-LE !
Jocaste : me promet à quiconque pourra résoudre l’insoluble énigme du Sphinx.
Une fille : Bien.

On a ainsi le sentiment que le personnage principal (ici Jocaste, merveilleusement jouée par Dominique Reymond) a des réticences à venir s’exposer en public, à dire son rôle. Le chœur est donc moteur, comme si c’était la société, mais plus encore ici les exclu-e-s (puisqu’à n’en pas douter le statut de ces femmes n’est pas enviable, mises à disposition des dieux et des humains dans les temples comme celui de Delphes) qui prenaient leur revanche pour dicter la narration de l’histoire, mettre l’acteur ou l’actrice dans son rôle.

LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINEMA
 Texte Martin CRIMP d’après Euripide traduction Philippe DJIAN direction, scénographie Daniel JEANNETEAU

Tous les amoureux de la Grèce antique et de sa mythologie connaissent l’histoire, mais il est bon de la résumer quand même : Laïos ne parvient pas à donner un fils à Jocaste, il va donc consulter l’oracle de Delphes et prie pour avoir un fils, mais Apollon lui dit de faire attention : s’il a un fils, celui-ci l’assassinera. Cela est dit sans ambages par Jocaste, scène 2 :

Nous nous marions mais nous n’avons pas d’enfants,
Humilié par son incapacité à se reproduire
Laïos part consulter l’oracle de Delphes
où il paie son droit d’entrée et prie pour avoir un fils
mais Apollon dit : « Ne fais pas ça.
Ton propre fils t’assassinera mais de plus
ta famille entière pataugera dans tout le palais sur une fine pellicule de sang. Fin de l’entretien. »
Laïos rentre à Thèbes en quatrième vitesse
et dès l’instant où il passe la porte introduit son pénis
dans mon vagin. « Ce coup-là est pour Apollon », dit-il.
C’est mon premier orgasme.

On ne saurait faire plus direct. Annoncer le drame avec moins de mots. Nous y sommes. Jocaste aura un fils, dont Laïos entravera les pieds au moyen d’une tige traversant les chevilles du nouveau né, lequel sera abandonné. Las, dix-huit ans plus tard, Laïos rencontrera ce fils rejeté, Œdipe donc, sur le chemin d’un retour vers Delphes. Œdipe l’assassine comme avait prévu l’oracle. Jocaste se retrouvera veuve mais sera donnée à qui trouvera la solution de la fameuse énigme – ce qui permettrait de se débarrasser enfin du Sphinx. Evidemment Œdipe passant par là trouvera cette solution et épousera sa mère. Ils auront quatre enfants, deux garçons et deux filles, mais lorsque Œdipe découvrira qui est son épouse, il se crèvera les yeux. Nous en sommes là.

Œdipe est désormais réfugié à vie dans une sorte de mobil home en suspension et Jocaste lui apporte ses repas. Les deux fils, Etéocle et Polynice devaient s’entendre pour partager le royaume laissé par Œdipe après l’avoir été par Laïos, mais Etéocle (joué en grossier personnage par Quentin Bouissou) a raflé la mise et empêche désormais son frère de revenir pour échanger leurs rôles comme il avait été convenu. C’est la guerre. Jocaste a eu deux filles, Antigone et Ismène. Le frère de Laïos, Créon est toujours en vie. Il a un jeune fils, Ménécée. Etéocle a chargé Créon de faire respecter l’ordre au cas où le combat tournerait mal. En effet, il tourne mal. La ville de Thèbes est menacée de destruction par les armées de Polynice et Créon demande conseil au vieux prophète Tirésias, lequel (joué de manière hallucinante par un Alex Bogousslavsky qui fait parfaitement croire à sa cécité) ne recommande rien moins que de sacrifier le fils… Créon hurlera mais Ménécée (petit garçon altier et plein de sérieux), conscient de sa responsabilité, ira de lui-même au sacrifice. Pendant ce temps, les deux armées s’affrontent et Polynice et Etéocle s’entretuent. Parmi les consignes données par Créon figurait l’interdiction faite à quiconque d’enterrer le corps de Polynice. C’est alors qu’intervient l’épisode célèbre qui a donné lieu à tant d’écrits : Antigone, après que sa mère Jocaste l’a entraînée sur le lieu du massacre et s’est elle-même immolée, désobéit à son oncle : elle enterrera son frère.

C’est en partie le débat politique qui retient l’attention, autrement dit la question de l’État : Etéocle avait promis de rendre le trône après un an de pouvoir, les deux frères ayant convenu d’alterner les gouvernances. Si cela ne se fait pas, c’est parce qu’entre temps, Etéocle a goûté à l’ivresse du pouvoir, bien qu’il s’en défende et prétende agir pour le bien de sa communauté.

Car aucun mot, maman chérie, ne peut changer les faits :
le fait que je sois roi, le fait que MAINTENANT c’est moi qui ai le pouvoir.
C’est comme ça. Ce n’est pas négociable.
Tu me fais perdre mon temps. Va-t’en ou je te ferai tuer.
[…]
Polynice : Je te donne une dernière opportunité, Etéocle –
devant témoins – tu écoutes ? –
de reconduire notre accord initial.
Etéocle : de diviser le patrimoine de notre père.
Polynice : oui.
Etéocle : de partager le pouvoir exécutif.
Polynice : Oui.
Etéocle : Comme la nuit suit le jour ?

Pause

Tu es un enfant dangereux, Polynice.
L’État n’est pas une barre de chocolat.
Brise-le en deux et tu déclencheras une guerre civile.
Maintenant sors.

C’est l’histoire. Mais en plus de cette histoire, il y a les Phéniciennes qui tournent autour des personnages principaux, leur parlent à l’oreille, leur soufflent leurs répliques. Sur scène sympathiques jeunes filles aux voix acidulées, en jean ou en mini-jupe. Ou déguisée en mouton. Elles disent des choses bizarres, mais guère plus que ne le sont les oracles. Elles disent des phrases où se mêlent des mots scolaires à des questions incongrues. Laissons parler le metteur en scène :

Les Phéniciennes sont là d’emblée, s’adressent au public par des questions ironiques, des devinettes absurdes, impossibles. Elles le font je pense pour atteindre un état différent de conscience, s’émanciper, fracturer la réalité apparente, les chaînes habituelles de causalité. Elles reprennent la plupart du temps les codes du langage scolaire : énoncés de problème, exposés, descriptions etc. Ce sont des lycéennes d’aujourd’hui, qui empruntent la forme du langage savant pour interroger le présent, selon des apparences sérieuses mais de façon aberrante, avec une ironie profondément politique et, me semble-t-il, poétique.

Exemples :

(Scène 12)

– Pourquoi l’homme vêtu d’une chemise à carreaux porte-t-il un chapeau vert ?

– L’homme d’âge moyen allongé à côté du seau est partiellement vêtu. Explicitez le rôle du vêtement dans le sacrifice humain et pour obtenir un point de plus donnez la signification du seau.

– Pourquoi le puits noir est-il plein de fleurs roses ?

– Dans la figure 3 une famille entière a été sacrifiée y compris la mère. Cela rend-il le sacrifice davantage voué à l’échec ou au succès ? Justifiez votre réponse.

– Etes-vous jaloux des yeux de Silvana Mangano ?

C’est bien le monde de l’école qui se trouve convoqué, d’ailleurs le décor est constitué de matériel scolaire : tables, chaises avec pieds tubulaires, que les protagonistes se lancent à la figure allègrement, même en présence de Jocaste, qui doit, elle aussi, esquiver les tables qui volent.
Si le monde de l’école est là c’est sans doute pour nous dire que tout ceci s’append à l’école, bien sûr, mais aussi que les jeunes lycéennes du ch
œur veulent s’affranchir du savoir scolaire, d’où leur énonciation pleine d’emphase et d’ironie des petits problèmes qui ponctuent une journée d’école, pour que leur connaissance du mythe œdipien (pour faire bref) soit pleinement vécu dans l’actualité, s’incarne dans leur vie présente et plus seulement dans les livres. D’où aussi la pluralité des niveaux de langage, celui de Jocaste / Dominique Reymond n’étant pas celui des choristes, et n’en jaillissant qu’avec plus de force et de beauté.

Jocaste et Antigone

Car pour couronner le tout, il y a la présence inoubliable de Dominique Reymond dans le rôle de Jocaste. Tout simplement sublime avec sa voix sombre et grave et ses gestes épurés. Reymond / Jocaste la bonne mère, celle qui est à l’écoute de ses enfants et finit par leur dire, dans sa lassitude :

Il y a certains avantages à vieillir, Etéocle.
L’un d’entre eux est de voir les choses en perspective
– un autre
est d’être capable d’ignorer – merci – les insultes gratuites.
Tu parles de l’État – de contrôle – de stabilité – oui ? – mais je n’entends que mon propre petit garçon
ambitieux
essayant de se justifier de s’être emparé du fruit le plus mûr.
Ce pourrait être presque – c’est quoi le mot ? – charmant ? – d’observer de quelle manière ce jeune fils en colère qui est le mien fait la même tête que lorsqu’il était un bébé en colère – ne serait-ce que pour la dégradation de la société humaine que le pouvoir absolu facilite.

(en parallèle de quoi des filles du chœur disent :
Une fille. Des pendaisons dans les stades.
Une fille. Des tueries industrialisées.)

Reymond / Jocaste les vêtements pleins de sang au centre de la scène, implorant les Dieux, femme à la fois rebelle et digne parce que seule depuis la réclusion d’Œdipe, et obligée d’être soumise à ses fils, à son frère, à l’ordre masculin qui régit le monde même en ce XXIème siècle.

A la fin, Œdipe (campé en brave homme débonnaire par un excellent Yann Boudaud) et Antigone, le père et la fille ou bien le frère et la sœur, comme on veut, quittent la ville… on devine qu’ils vont à l’aéroport le plus proche. Ils n’ont rien. Œdipe espère juste acheter une brosse à dents, peut-être même… une brosse à dents électrique.

Il resterait à expliquer le titre : le reste vous le connaissez par le cinéma… La phrase est prononcée par une membre du chœur quand est racontée l’origine de la ville de Thèbes. On projette à ce moment-là, furtivement, sur un écran improvisé un extrait de film de péplum datant des années soixante (Jason et les Argonautes, paraît-il) où l’on voit des squelettes tout armés sortir de la terre, c’est la légende de la création de Thèbes telle qu’elle est racontée ici.

En résumé, spectacle remarquable où le classique grec révèle toute sa modernité. A l’époque où l’on ne vit plus que dans l’angoisse de la fin du monde, la pièce d’Euripide / Crimp nous met en scène, nous les humains, de manière métaphorique dans un contexte où c’est un monde (la civilisation athénienne) qui s’effondre. Et où Antigone (magnifique Solène Arbel) prend des airs de Greta Thunberg.

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Une journée avignonnaise : Fabrice Melquiot, Marguerite Duras, Euripide (I)

Journée prise à la volée, juste un jour où j’étais seul, plus d’enfants à tenir en laisse, à écouter, à balader, à emmener aux « Molière pour les jeunes »… Pourtant je les aime, mais avouez que de temps à autre, être seul et se choisir à soi-même ses propres spectacles, ça ne fait pas de mal non plus. Alors j’en ai profité pour voir ce que j’avais envie de voir depuis longtemps, et je n’ai pas été déçu. J’ai vu Marguerite Duras. Bon, je sais, ce n’était pas vraiment elle puisqu’elle est morte depuis un certain temps (3 mars 1996)… mais cela lui ressemblait tellement par le génie du jeu de l’actrice Sylvie Boivin… Et puis j’ai vu Hercule et Colombine, et puis j’ai vu la grande Dominique Reymond, nouvelle Maria Casares, dans une adaptation d’Euripide… Une journée parfaite sur le plan des émotions théâtrales.

Commençons par le début : les deux petites pièces signées Fabrice Melquiot (dont nous avons vu cet hiver J’ai pris mon père sur mes épaules, au Théâtre du Rond-Point) au théâtre du 11-Gilgamesh (Boulevard Raspail, non loin de la gare). Hercule à la plage et Ma Colombine.

Hercule à la plage – c Ariane Catton

La première est une très jolie pièce. L’histoire se présente comme celle d’une jeune femme, India, retournant vers son enfance et son adolescence, et ses histoires d’amour avec trois de ses camarades de classe, Melville, Charles et Angelo. Elle était belle, elle était la meilleure, tout le monde l’aimait, et elle jouait à les soumettre aux travaux d’Hercule. Ils se retrouvent quarante ans plus tard, Charles lui glisse dans l’oreille qu’il n’a jamais guéri de son amour pour elle. Mais las… tout est faux, tout est inventé, India s’appelle en réalité Stéphanie et ses souvenirs ne sont que ses rêves d’adolescente. Cette pièce est pleine de délicatesse dans l’évocation de l’enfance, des rêves, des illusions. Les jeunes acteurs sont excellents, surtout la jeune comédienne Hélène Hudovernik dont les larmes nous bouleversent.
Nos souvenirs sont réinventés chaque fois que nous les reformulons à du dire quelque part Sigmund Freud, mais nous ne pouvons pas nous en passer, même s’ils nous mentent, car ils forment la substance de ce que nous sommes. India/Stéphanie avait perdu sa mère à neuf ans et depuis, elle charriait sa tristesse en suivant son père dans ses déplacements. Un déménagement autour de ses quinze ans avait été traumatisant, elle voyait ses rêves s’écrouler, ses camarades s’éloigner sur la plage et elle rester seule, jusqu’à ce que, longtemps après, vers ses quarante ans, elle y repense, se réinvente une enfance, pour survivre.
Le noir est beaucoup utilisé dans la mise en scène de Mariama Sylla, il figure les ténèbres d’où nous sortons avec difficulté, lampe de poche ou bougie en mains.

Omar Porras dans « Ma colombine »

La seconde pièce, Ma Colombine, est surtout un texte écrit pour et avec le comédien colombien Omar Porras. C’est un peu moins bon à mes yeux car trop tourné vers la performance, la virtuosité du clown. Oui, Omar Porras est un merveilleux clown et mime à la fois. Il est seul en scène et commence son spectacle avant même que les spectateurs ne soient installés. On croit au début qu’il est le placeur. Puis les lumières s’éteignent et il essaie de nous ensorceler avec des récits sud-américains pleins de militaires cruels, de vieilles femmes aux éventails brodés, sa mère aux mains râpeuses, son père qui ne voit vraiment pas à quoi servirait de fournir une éducation à ses enfants, son frère mythique qui excelle dans le sport au point d’être capable de transporter le petit Oumar d’un bord à l’autre de l’Atlantique d’un seul saut à la perche, ce qui laisse le petit Oumar Toutak à Paris où il pourra enfin devenir comédien.
Jeux de scène, trouvailles se succèdent, Omar Porras joue avec le public (par exemple quand il parvient à faire croire qu’il est excédé qu’un téléphone sonne dans le public, se tourne vers la salle en interrompant son jeu, disant : « arrêtez ça tout de suite, ça n’est pas drôle ! », et les spectateurs d’être paniqués, prêts à condamner celui ou celle des leurs, qui, comble d’indélicatesse, aura laissé son téléphone ouvert, alors qu’il s’agit d’un jeu de scène, d’un téléphone que le comédien lui-même a dissimulé dans la salle et qui sonne pour l’avertir, soi-disant, du décès de sa sœur »…). Tout cela est jouissif, joue avec nos nerfs mais, comment dire… manque un peu d’émotion réelle, de cette émotion si bien exprimée dans la pièce précédente.

(Les deux pièces sont ou seront éditées par les éditions « La joie de lire », foi de ma voisine du Poët qui en est la directrice! Elles sont produites par le Théâtre Am Stram Gram, sis à Genève, Suisse!).

Mais venons-en à Marguerite… quel formidable spectacle ! Claude Gallou, comédien tourangeau (compagnie « Intime ») a eu la remarquable idée de reproduire sur scène la fameuse interview que Bernard Pivot fit de la grande romancière à l’émission Apostrophes, le 28 septembre 1984. Il est difficile de faire la critique de cette représentation sans parler de ce qui est représenté, c’est-à-dire l’échange très riche entre les deux protagonistes.

Sur scène, une grande table et aux deux bouts, se tiennent respectivement Claude Gallou/Bernard Pivot et Sylvie Boivin/Marguerite Duras. Comme dans l’émission, le journaliste a face à lui un amoncellement de livres : Barrage contre le Pacifique, Moderato Cantabile, Détruire dit-elle… et surtout l’Amant qui vient de sortir et obtiendra deux mois plus tard le Prix Goncourt. Il triture ses lunettes, se fait tour à tour charmant et vindicatif, désireux d’obtenir d’elle qu’elle sorte de sa réserve (ses interviews étaient rares) et dise tout ce qu’elle a sur le cœur.

La romancière ou « l’auteur » (je note qu’à l’époque on ne féminisait pas encore les noms, on disait « l’auteur » et « l’écrivain », ni « l’auteure », ni « l’écrivaine ») se tient en face, imperturbable, les yeux encadrés de grosses lunettes, les doigts ornés de bagues.

Sylvie Boivin est excellente. Elle a la même voix, la même physionomie du visage, les mêmes mouvements de lèvres quand elle exprime le doute ou le rejet, le même rire désarmant, la même bonté du regard, qui se mue de temps à autre en rouerie. On se souvient qu’à l’époque, Marguerite Duras sortait d’une cure de désintoxication. Bernard Pivot n’élude pas le sujet. Elle y répond calmement, dit ce que c’est l’alcoolisme, comment ça lui est venu, en sortant beaucoup à une certaine époque avec des hommes qui l’ont entraînée.

Bien sûr, au début, le roman est décortiqué. Bernard Pivot veut savoir qui était l’amant, quel effet cela faisait dans la famille que la toute jeune fille – elle avait quinze ans – couche avec un Chinois. Elle explique que sa mère n’en a rien su, ni ses frères. Pivot ne veut pas le croire : mais enfin, il invitait toute la famille à des repas somptueux, ils devaient bien se douter… Non, car ce n’était pas possible à imaginer, pour eux.

Mais ce Chinois, ce fut l’unique. On sent chez Duras qu’aucun homme par la suite ne lui est arrivé à la cheville. Est-ce qu’on se souvient du plaisir ? Lui demande Pivot. Oui, répond-elle.

Elle évoque sa mère, petite institutrice envoyée enseigner aux indigènes comme on disait à l’époque, et donc figurant au bas de l’échelle sociale des colons, et qui, pour tenter de s’enrichir, acquiert une concession (de caoutchouc), ce sera le thème de Barrage pour le Pacifique. Et puis ses frères, le grand, le petit. Son adoration pour son petit frère dont le corps, en fin de compte, n’était pas si éloigné de celui du Chinois. Elle accuse le grand frère d’avoir tué le petit.

Elle avait failli avoir le Goncourt pour Barrage, mais le prix lui avait échappé en faveur d’un écrivain qu’on a oublié depuis. Elle dit que c’est parce qu’elle était de gauche, communiste, elle était membre du Parti, à ce moment-là. Oui, c’était mal vu. Et maintenant ? Nous sommes en 1984, rappelons-le. Mitterrand est au pouvoir depuis trois ans. Marguerite Duras dit qu’elle n’est plus de gauche, qu’elle n’est plus rien. Long silence (de ces longs silences qui caractérisent tellement l’écrivaine, que l’on trouve chez elle autant à l’oral que dans son écriture, et que Sylvie Boivin fait entendre – bien qu’elle ait opté pour un certain raccourcissement). Je suis mitterandienne, maintenant. Et d’expliquer ce qu’a fait Mitterrand tout en contournant l’idéologie qui l’avait porté au pouvoir. Occasion pour Pivot/Gallou d’insister sur les prises de position politique de Duras/Boivin. Elle réfléchit beaucoup, évoque ses positions à l’issue de la guerre, quand elle a adhéré au PC. Mais elle ne s’en vante pas, elle fait partie des gens, dit-elle, qui ont cru pouvoir résoudre leurs problèmes personnels grâce à des appartenances politiques. Le PC lui apportait la chaleur de ses militants. Mais après tout, elle comprend aussi bien les collabos… Quelle différence entre moi et Brasillach ? Il était très jeune aussi. Et c’est vrai qu’on ne lui a pas laissé beaucoup de chance… On sent que Pivot est un peu décontenancé, il ne s’attendait pas à de tels aveux.

Et la voilà même qui, tout à coup, se met à faire la différence entre ceux qui écrivent vraiment et ceux qui simplement croient qu’ils écrivent. Des noms, des noms ! Lui réclame Pivot. La réponse fuse : Sartre par exemple. Allez-vous prétendre que Sartre n’est pas un écrivain ? Il ne l’est pas vraiment, non. Il fait partie de ceux qui se servent de leur environnement social ou politique, grappillent à gauche ou à droite pour « écrire », mais ce n’est pas vraiment cela, écrire. Alors c’est quoi ? Duras défend l’écriture pure. Elle dit qu’elle écrit tout le temps, qu’elle ne comprend pas ceux ou celles « qui ont besoin d’un endroit particulier pour écrire » car on peut écrire n’importe où, n’importe quand.

Pivot la titille encore : et l’Académie Française, vous y pensez ? Alors là, elle dit : je suis capable de tout, vous savez… Ah bon ? capable de tout ? Vraiment ? Oui, même de venir dans votre émission, vous voyez. Pivot est un peu paniqué… pourquoi ? Eh bien je suis venue, lui dit-elle, parce que je vous trouve charmant – en insistant bien sur le mot, et avec cet air de gourmandise qui déconcerte.

L’émission tire à sa fin. On sent qu’un moment d’intense communication va s’achever, que Pivot est heureux d’avoir obtenu cela mais qu’en même temps, peut-être, il est heureux que cela se termine, tant l’effort, la tension furent grands. On entend le générique de fin. Sylvie Boivin quitte une à une ses bagues, sans un sourire jusqu’à ce que les lumières ne s’éteignent. Ils viennent saluer, c’est un triomphe.

A la sortie, après les portes vitrées du hall, j’ai la possibilité de m’entretenir quelques minutes avec eux. Evidemment, Sylvie Boivin dans la vie ne ressemble pas du tout à Marguerite Duras. Miracle du théâtre et génie des grands acteurs et actrices… nous faire croire à ce point qu’ils SONT les personnages qu’ils incarnent. Claude Gallou raconte que Bernard Pivot est venu voir la pièce, qu’il a bien ri, qu’il ne se souvenait pas avoir posé toutes ces questions. Sylvie Boivin raconte que le jour où il est venu, il y avait deux spectacles, celui sur scène et celui dans la salle où les spectateurs observaient quelles étaient les réactions du présentateur vedette.

Claude Gallou et Sylvie Boivin avec (le vrai!) Bernard Pivot

la « vraie » émission

(NB : au cours de l’automne-hiver 2019, ce spectacle passera à : Théâtre du Carré Rondelet – MONTPELLIER, Théâtre de Poche – TOULOUSE, Salle des fêtes – SEUILLY, Salle des fêtes – SAINT-GERMAIN sur VIENNE, Médiathèque de CHAMBRAY les TOURS, BEAULIEU les LOCHES, FONTENAY le FLEURY, BAYEUX, BRUXELLES , LAUSANNE).

https://intimecompagnie.com/

La semaine prochaine, je parlerai de l’autre moment fort de cette journée : la pièce « Le reste vous le connaissez par le cinéma », pièce de Martin Crimp, d’après Les Phéniciennes d’Euripide, mise en scène par Daniel Jeanneteau qui dirige le Théâtre de Gennevilliers (T2G), avec Dominique Reymond (Jocaste), Solène Arbel (Antigone), Stéphanie Béghain (la Gardienne), Axel Bogousslavsky (Tiresias), Yann Boudaud (Œdipe), Quentin Bouissou (Etéocle), Clément Decout et Victor Katzarov en alternance (Ménécée), Jonathan Genet (Polynice), Philippe Smith (Créon) et un chœur composé de neuf lycéennes de Gennevilliers.

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La collection Antoine de Galbert au musée de Grenoble

Outre qu’en ces temps de canicule, son accès est gratuit, le Musée de Grenoble est sans doute l’un des plus beaux musées de France, si ce n’est LE plus beau, tant par son architecture que par la richesse des œuvres qu’il expose (rapportée à sa taille). Il faut voir en effet ses Zurbaran, ses Matisse, son Bœuf écorché de Chaïm Soutine, ses Douanier Rousseau ou, à l’époque très moderne, ses Sol Lewitt ou ses Joan Mitchell. Cela est dû à des conservateurs hors pair, comme André Farcy que l’on célèbre en ce moment, ou bien l’actuel Guy Tosatto qui se démène comme un beau diable pour organiser des expositions temporaires qui coupent le souffle. Ainsi de l’actuelle expo « Souvenirs de voyage », regroupement d’œuvres possédées par le grand collectionneur Antoine de Galbert, ex-directeur de la Maison Rouge à Paris et ex-directeur de galerie déjà à Grenoble dans les années soixante-dix.

Antoine de Galbert au musée de Grenoble

Une collection comme celle-ci n’a comme cohérence que le fait de refléter une personnalité. On aura ici un indice de ce que les états mentaux dont je parlais dans mon récent billet ne sont peut-être pas limités à une localisation cérébrale individuelle, mais qu’ils sont bien situés dans le monde, et que les structures mentales sont aussi externes. De ce point de vue, la collection d’Antoine de Galbert est une structure mentale. Elle n’est pas faite de neurones, mais d’œuvres picturales reliées entre elles par des associations d’idées ou des rapprochements a priori insoupçonnés. Et comme chaque œuvre elle-même est une structure mentale, souvent terriblement compliquée, cela nous donne une idée de la complexité extrême des structures dans lesquelles nous vivons et pas seulement de celles qui vivent en nous (mais la différence entre intérieur et extérieur n’est ici pas si évidente). Il faut une sacrée audace pour être un collectionneur de cette trempe, je veux dire pour oser ainsi exposer aux autres son monde mental. On dirait que de Galbert l’a construit brique à brique comme un Palais Idéal (d’ailleurs référence est bien sûr faite ici au Palais du facteur Cheval) et qu’il a accumulé tout l’espace d’une vie les pierres blanches d’un édifice qui renvoient à des artistes connus du Xxème siècle aussi bien qu’à des plasticiens beaucoup plus discrets, tous ayant en commun d’être dans l’inattendu, le poétique, parfois le loufoque, voire l’auto-dérision.

Celle-ci, l’auto-dérision, nous saute aux yeux dès l’entrée avec le petit panonceau peint par Thibault de Gialluly qui nous dit : « collectionneur d’emmerdes ». et oui, il en est qui collectionnent les emmerdes… comme d’autres collectionnent les bons mots, les étiquettes de camembert ou les œuvres d’art, et si dans le fond tous ces collectionneurs étaient dans la même démarche, celle de donner à voir leur structure obsessionnelle ? Thibault de Gialluly, nous dit la notice, « s’inscrit dans une lignée d’artistes qui revendiquent la médiocrité, la subversion et la rébellion », mais je ne trouve pas que cette rébellion soit bien violente, ni cette subversion bien grave… d’ailleurs plus loin, il va continuer avec son Pas ready-made qui est une parodie en papier et carton de la Roue de bicyclette de Duchamp. Quand Duchamp se moquait de l’art, il le faisait avec solennité et gravité, quand Gialluly se moque de Duchamp on a le sentiment qu’un équilibre est rétabli, la moquerie de la moquerie ne peut être qu’une douce ironie.

Une œuvre que je verrais bien à la fin du parcours mais que l’on voit au début est cette extraordinaire « Peinture de la lumière », de l’artiste allemand Hans-Peter Feldmann. Quoi de plus dure à peindre que la lumière pure ? Les artistes classiques y sont partiellement arrivés. Evidemment quand je vois un van Gogh, qu’il s’agisse d’une nuit étoilée, d’un café d’Arles tout allumé le soir ou bien d’un paysage de Provence écrasé par le soleil, je me dis « quelle lumière », ou bien dans un autre genre, lorsque je vois un Delaunay qui décompose le spectre en couleurs pures, lorsque je vois ces irisations sorties d’un prisme comme chez Kupka, je me dis aussi « quelle lumière ! » mais ils n’ont peint que l’effet de la lumière (sa décomposition par exemple), ils n’ont pas peint la lumière elle-même, or c’est ce que fait Feldmann avec trois fois rien, deux clous dans le mur pour accrocher le tableau, et une tache rectangulaire plus claire que l’environnement de sorte que l’impression qui résulte soit celle d’un éclairage soudain venu d’une source invisible. Mais bizarrement, il ne semble pas que cela ait été le but principal du peintre, ce qu’il a voulu aussi montrer c’est une œuvre inaccrochable et indécrochable, « une œuvre que l’on n’aura jamais », autrement dit une œuvre non collectionnable ! (c’est pourquoi je l’aurais bien vue à la fin du parcours, après une telle collection, que pourrait-il advenir d’autre que le constat que toute vraie collection est impossible).

Autre méta-discours sur la collection, le surgissement en une autre salle de ce grand mur blanc doté d’un liseré rectangulaire noir avec en bas, écrit : « toute œuvre d’art est interdite dans cet espace », « œuvre » d’Alain Bizos (qui fut assistant d’Arman) qui date de 1971. Comme pour signifier que la collection est toujours affaire de délimitation. En somme il y aurait à dire aussi sur les rapports entre la notion d’ensemble et celle de collection, histoire de revenir subrepticement à nos commentaires passés sur l’Être et l’événement d’Alain Badiou. Il y a ensemble ou collection quand il y a limite, mais cette pseudo-oeuvre nous dit justement qu’une telle limite est arbitraire et que dès qu’on la pose, elle sème en nous le doute et l’ironie, elle nous dit aussi – et cela nous renvoie bel et bien aux considérations mathématiques sur les ensembles – que cette délimitation s’exprime en termes d’interdit. Comme dans la théorie des ensembles, où l’on dit que la notion d’ensemble de tous les ensembles est interdite, ou que certaines écritures comme celle qui dirait l’appartenance d’un objet à lui-même, sont interdites. Le collectionneur a à voir avec tout ça.

Et puisque nous en sommes au rayon des mathématiques, on ne peut faire autrement que citer immédiatement l’œuvre étonnante de Roman Opalka qui se coltine directement avec l’infini, en l’espèce de l’infini des nombres. Cet artiste a décide de peindre à partir de 1965 rien moins que… la suite des nombres ! Et il a continué inlassablement, chaque tableau exécuté étant une fenêtre (finie) sur cette suite infinie, associée chaque fois à un auto-portrait pris toujours dans la même pose, le visage de face, montrant alors inexorablement l’usure du temps jusqu’à ce qu’advienne la mort (en l’occurrence en 2011). Opalka commentait ainsi son projet : « mon projet, c’est le projet d’un peintre pour peindre la durée de son existence jusqu’à sa propre fin c’est-à-dire la mort. Si la mort n’est pas intégrée dans un projet comme le mien, le temps n’existe pas. J’allais dire bêtement que c’est grâce à la mort que le temps est là, qui passe, sinon le temps serait l’histoire d’une horloge ».

Difficiles également à mettre en collection, les fines sculptures de sel de Chantal Petit qui illustrent la fragilité de nos constructions, ici celle du temple de Palmyre, dont il y eut treize réalisations, trois d’entre elles ayant été dissoutes à titre symbolique comme pour montrer que la destruction est inhérente à l’édifice, à l’œuvre exposable autant qu’à la monumentale.

Le thème de la mort est omniprésent dans la collection de de Galbert. On le trouve dans ses photos de cimetières, dans les croix qu’il a collectionnées, comme celles d’Annette Messager (un nounours crucifié!) ou du haïtien Jhonny Cinéus (croix toute en miroirs, où donc peuvent se refléter toutes les facettes de la vie) ou bien dans les figurines rapportées de Vanuatu ou d’ailleurs et qui sont là pour nous rappeler que d’autres civilisations arrivent, mieux que nous, à faire de la mort un simple événement de la vie. Mais cette vision de la mort est aussi présente dans son antithèse, dans la représentation du cœur qui bat que propose Christian Boltanski (associé à une simple ampoule électrique pendue au plafond qui s’allume et s’éteint en fonction du rythme cardiaque) ou bien dans les nombreuses représentations du désir sexuel.

Annette Messager

Jhonny Cinéus


Mort et sexualité se mêlent chez de Galbert dans la place donnée au sang, aux corps, à la chair, mais aussi aux excréments, aux poils, déchets, crinières, viande boucanée qui se montrent de place en place. Aux photos qui montrent des corps suspendus et aux dessins qui rappellent Jérôme Bosch, où l’on voit des scènes d’accouplement ou des langues qui pendent. Aux corps mutilés comme ceux que proposent la belge Berlinde de Bruykere et la japonaise Mari Katayama comme aux dessins aériens et subtils comme des gouttes de sang se dissolvant dans l’eau que propose Unica Zürn.

Mari Katayama

C’est bien sûr qu’une structure mentale subjective ne peut jamais être étrangère aux expressions du désir, aux pulsions de plaisir ni aux fantasmes de mort. Ainsi le Gorgo de Peter Buggenhout (un proche de de Bruykere) est-il un magma de chair, de sang et de crinière de cheval qui ressemble à ces carcasses décapitées de brebis ou de veaux que les cavaliers d’Asie Centrale se renvoient comme des balles au cours d’une partie de bouzkachi et qui, si nous les trouvions en travers de notre route nous inspireraient l’horreur et la révulsion. Les photos de Dieter Appelt où il se montre lui-même nu pendu par les pieds sont encore des interrogations sur notre moi, notre corps et son rapport à la mort, les corps y apparaissent comme desséchés, oiseaux ou chauve-souris suspendus au coin d’une grange ou contre un mur qui, eux aussi, nous inspireraient l’horreur.

Nous sommes laissés face à ces charognes en putréfaction dont Baudelaire a su dire l’étrange beauté.

Heureusement, tous ces stigmates, ces témoignages de corps meurtris, ces conglomérats de sang (comme le sang qui paraît gicler et se répandre dans l’œuvre impressionnante d’Andres Serrano) se résolvent et s’apaisent dans les visions d’étoiles et d’infinis, dans les visions aussi de natures idéales, métamorphosées, aériennes qui sont suspendues comme des îlots de bonheur sous plexiglas.

Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger

A côté de la brutalité inhérente au corps, se donne aussi à voir sa beauté, l’élégance de ses lignes, encore plus quand elles sont anamorphosées à la manière du photographe surréaliste Andres Kertesz.

Andres Kertesz

Lucio Fontana

Le cosmos tient une grande place dans cette collection, il est l’ultime moyen de raccorder l’infiniment petit de nos structures mentales, nos microscopiques élans faits de chair et de sang, nos peurs de la mort avec ce qui transcende nos vies, fait qu’elles ne soient pas réduites à l’échec et ouvrent sur l’infini. L’infini, nous l’avons déjà vu avec Opalka, il est aussi présent sous la forme du cosmos étoilé et je le découvre, ce que j’ignorais, chez Lucio Fontana. Fontana est célèbre pour ses incisions au rasoir pratiquées sur la toile, qui ne sont pas seulement des arrangements esthétiques entrant dans la catégorie de l’art minimaliste, mais sont théorisées par lui comme des percées vers le cosmos. Percer la toile et révéler ce qu’il y a derrière, c’est juste une sorte de geste qui mime la façon dont le mystique tente d’atteindre directement la réalité ultime, ce qui se cache derrière le voile de réalité qui nous entoure. Fontana pratique ce geste métaphysique que l’on a pu voir chez certains metteurs en scène de théâtre (je pense à Lavaudant) qui, à la fin du spectacle, ouvrent les cintres, puis ouvrent encore d’autres portes du fond du théâtre, jusqu’à finalement ouvrir la porte de derrière qui fait entrer les fournitures par l’arrière, de sorte que, ahuri, le spectateur qui était dans un espace factice, un décor, voit tout à coup le réel derrière la scène, le vent qui balance les feuillages des arbres n’est pas un vent artificiel causé par une machine, c’est le vent naturel. Ainsi l’art débouche sur la vie, la matière, l’existence, on voit en un éclair ce qui le fait être, sa charpente, on lie en un seul geste le représentant et le représenté.

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Nuits d’Avignon: Lao She, Salia Sanou, Nancy Huston, Alexandra Badea

Lili Sohn est une créature sortie de mon rêve, je ne sais pas d’où vient ce nom, ni ce qu’il veut dire, oh je sais, « Sohn » en allemand veut dire « fils », et c’est voisin de soleil (« Sonne »), quant à Lili, le prénom me fait penser à Lili Brik, sœur d’Elsa Triolet, épouse du grand poète Maïakovski et je préfère cette filiation poétique. Lili Sohn donc est sortie de mon rêve et se balade désormais parmi les tréteaux du Festival d’Avignon. Curieusement cette année, nous n’avons pas trop chaud : la canicule s’est estompée, elle est derrière nous, le vent souffle, il apporte de la fraîcheur et la nuit, je n’entends au-dessus de moi que le balancement des grands arbres du terrain de camping au-dessus de la tente confortable où nous dormons, C. et moi. Lili Sohn peut s’échapper au matin, vers cinq heures, enjambant les monceaux de détritus qui n’ont pas encore été balayés, avalés par les machines puissantes qui les aspirent, les camions verts qui sillonnent les carriera, les calada et les plans. Elle marche, une canette de bière à la main, un peu ivre, seule. Je l’imagine perchée sur de hautes jambes et les cheveux noués en chignon au sommet de sa tête ovale. C’est elle qui m’indique où aller, dans quel théâtre et quel cloître et me dit s’il faut aller à la Condition des Soies, à la Luna, au Chêne Noir, à la Cour des Platanes, à Benoît XII ou à la Cour Minérale, au Cloître Saint-Louis ou au jardin d’Urbain V, au Théâtre des Halles ou au Petit Louvre, à la salle des Templiers ou à celle de van Gogh, à la Chapelle des Pénitents Blancs ou bien aux Pénitents Noirs, au Rocher des Doms, au Rouge-Gorge, au Gilgamesh, à la Pandora ou à la Fabrica. Parfois elle se trompe, parfois elle me mène là où je n’imaginais pas aller.

MULTIPLE S. DE VOUS A MOI DE BEAUCOUP DE VOUS ET VOUS SEREZ LA ?Conception and choregraphy Salia SANOU music BABX

Salia Sanou et Nancy Huston – c Laurent Philippe

Par exemple voir des dialogues dansés à la Cour Minérale, lieu discret et empreint de beauté grave qui dépend de l’Université d’Avignon, où une petite scène est aménagée avec un plateau circulaire tournant sur lui-même et deux séries de barres parallèles illuminées, un piano et un tabouret. Première partie : un homme et une femme, africains, lui plus jeune qu’elle, il est chorégraphe et se nomme Salia Sanou, il vient d’Ouagadougou et il danse avec celle qui fut sa professeure, qui a aujourd’hui 72 ans, et se nomme Germaine Acogny. Femme d’une grande beauté, au crâne dénudé, riant d’elle-même et de ce qui lui semble désormais une difficulté à se déplacer, usant d’une canne comme d’une troisième jambe. Les deux dansent avec d’imperceptibles mouvements chaotiques des épaules, du bassin et du dos et tout en dansant elle lui parle, lui disant qu’il peut aujourd’hui voyager où il veut, emprunter à toutes les cultures mais qu’il doit garder ses racines, elle lui montre plusieurs danses, la béninoise, la sénégalaise, l’occidentale – celle qui la fait le plus rire. Et pendant que leurs paroles s’estompent dans la nuit, se profile venue du mur qui sert de fond à la scène une silhouette blanche et pâle qui n’est autre que celle de Nancy Huston. La grande romancière effeuille ses mots, c’est le cas de le dire puisqu’elle lit ceux qu’elle a écrits sur des feuilles de papier qui, au fur et à mesure qu’elle les prononce s’envolent dans le vent. La danse de Nancy Huston est beaucoup plus anguleuse et hachée que celle de Salia Sanou qui, tour à tour, lui fait face et l’entoure, elle ne peut faire autrement qu’être « l’absolument autre », la blanche dans un monde africain, elle venue d’une province de l’Ouest du Canada et qui a appris sagement le piano et la danse comme les autres petites filles de l’Alberta. C’est amusant et émouvant de voir une romancière se risquer à la danse. On voit qu’elle est toute en confiance avec ce mage africain qui la suit, la devance, et est prêt à la porter. Bien sûr, il en est de ce qu’elle dit comme de beaucoup de ce qu’elle écrit quand elle sort du domaine du roman, un peu gauche, un peu lourd, un peu trop appuyé, comme si l’on n’avait pas compris tout de suite le sens de sa démarche, sa culpabilité d’occidentale, mais on l’aime, on s’émeut de ses efforts méritoires. Troisième partie, dialogue avec un chanteur-poète que l’on nomme paraît-il BabX, qui joue du piano et chante un très beau poème d’amour. Salia Sanou se moque gentiment de lui, lui pique son tabouret et, à deux, ils font un duo humoristique comme s’ils jouaient à quatre mains et quatre pieds. Très beau moment discret dans la nuit d’Avignon dans un coin des remparts où l’on ne va jamais, là-bas au bout de la rue de la Carreterie.

Quais de Seine (début)

quais de Seine

Lili Sohn a disparu dans cette nuit-là, elle nous laisse avec nos sandales usées traverser toute la ville pour aller de la Porte Saint-Lazare à la Porte de l’Oulle, nous ne la reverrons pas avant le lendemain matin où elle nous dit qu’à 15 heures, il ne faut pas rater la mise en scène d’Alexandra Badea de sa propre pièce, deuxième volet d’une trilogie qui porte le titre de « Points de non-retour », en sous-titre : Quai de Seine, au Théâtre Benoit XII. Alexandra Badea est une jeune auteure d’origine roumaine qui a été naturalisée française récemment. Entendant au cours de la cérémonie de naturalisation que « désormais il lui faudrait assumer l’histoire de France, dans ses moments de gloire comme dans ses coins d’ombre », elle a résolu d’explorer certains de ces derniers. Sa première pièce de la trilogie fut ainsi consacrée à Thiaroye (Wikipedia : Le massacre de Thiaroye s’est déroulé dans un camp militaire de la périphérie de Dakar au Sénégal le 1er décembre 1944 quand des gendarmes français renforcés de troupes coloniales ont tiré sur des tirailleurs sénégalais, anciens prisonniers de guerre récemment rapatriés, qui manifestaient pour le paiement de leurs indemnités et le versement du pécule qui leur était promis depuis des mois). Celle-ci l’est à la journée du 17 octobre 1961, lorsque, sous le commandement de Maurice Papon, les gardes mobiles réprimèrent sauvagement une manifestation pacifique du FLN, jetant des dizaines de manifestants par-dessus les parapets de la Seine. Pièce magnifique qui met en scène l’Inconscient, (nous y voilà, Lili Sohn, toi sortie de mon inconscient et qui nous fait retourner à lui). Bien sûr, certains diront que la progression de l’analyse est un peu trop rectiligne, que le refoulé ressort un peu trop aisément… mais c’est du théâtre, du vrai et qui emprunte au cinéma justement ce qui fait que celui-ci a souvent été considéré comme un médium idéal pour figurer rêves, cauchemars et désirs. Sur scène, en premier lieu un préambule sous forme d’un texte tapé à l’ordinateur s’affichant sur grand écran par une actrice qui pourrait bien être Alexandra Badea elle-même, par lequel elle s’adresse à une amie pour lui dire que l’évocation qu’elle lui a faite de ces événements l’a troublée. Puis sur le devant un lit d’hôpital sur lequel est couché un corps manifestement souffrant et un homme assis au pied de ce lit. On comprend qu’il est thérapeute et que le corps allongé est celui d’une femme. La femme est une journaliste qui souffre de symptômes d’angoisse et de phobies diverses comme celle de traverser les ponts. Derrière eux, un drap où vient se projeter une scène préalablement non datée où un couple fait l’amour. C’est de ce drap, figuration des rêves et réminiscences de la patiente que viendront les éléments du puzzle par lesquels se reconstituera le réel. Le couple sur l’écran (en fait derrière le drap) est celui formé par ses grands-parents, la scène se déroule au début des années soixante, l’homme est algérien, la femme est une pied-noir, elle a fui sa famille restée en Algérie, tous deux se sont installés à Paris, lui ouvrier d’usine qui cotise aux collectes du FLN et participe aux manifestations, elle qui le soutient, s’inquiète et sera bientôt enceinte. Le 17 octobre 1961, les gendarmes ont raflé les algériens, en ont jeté certains dans la Seine et ont massé le plus grand nombre d’entre eux au Palais des Sports dans le plus grand secret. Le lendemain, devait s’y tenir un concert de Ray Charles. L’illustre chanteur noir américain n’en aura rien su, lui qui refusait de chanter là où sévissait encore la ségrégation. Tout cela revient à la conscience de Nora, qui ignorait jusqu’à l’origine de son prénom et qu’une force inconnue empêchait de franchir le Pont Saint-Michel jusqu’à ce qu’elle y découvre une plaque, mais dit-elle apposée bien trop bas, de sorte que trop peu de gens la voient « A la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 ». Incidemment, en octobre 1961, je n’ai moi-même rien su de ces événements, j’avais quatorze ans, je sais seulement qu’un soir où mon père nous conduisait en voiture dans Paris et que nous devions traverser le vingtième arrondissement, nous avions été surpris de la présence policière, des courses effrénées de quelques travailleurs nord-africains (comme nous les appelions), et du regard effrayé de certains… mais sans plus, qu’était-il arrivé ? Ma mère disait à mon père : « file, file ! »… Honneur à Alexandra Badea d’avoir si bien su restituer cette ambiance dramatique, et par son interpellation de l’inconscient de nous avoir entraîné nous aussi, spectateurs, sur cette voie d’exploration de nos propres souvenirs.

La maison de thé – scénographie pour la mise en scène de Meng Jinghui

Bien plus tard dans la nuit, Lili Sohn, qu’avais-tu à vouloir nous convaincre que « La Maison de thé » serait un magnifique opéra chinois qu’il nous fallait absolument voir alors qu’il s’agissait surtout d’un énorme spectacle, confus et ambigu, certes séduisant par sa musique électro-rock et certaines de ses performances enchâssées qui se voulaient d’avant-garde, mais les scènes présentées nous renvoyaient en réalité à une avant-garde déjà vieille de vingt ans si ce n’est plus. Quelle ironie, mettre en scène une pièce célèbre de Lao She (datant de 1957), grand écrivain tué par la Révolution Culturelle, sans un seul mot pour cette période tragique de l’histoire de la Chine, dans un drame qui est censé nous parler de cette histoire…

Plus tard, si nous avions le temps, nous parlerions du spectacle en solo d’un mathématicien génial (Very Math Trip), d’une adaptation du Quatrième mur de Sorj Chalendon avec trop peu de moyens pour que cela soit convaincant, de Claudel, belle mise en scène sur la vie de Camille Claudel à la Condition des Soies, où les œuvres sculptées sont présentes, incarnées par des danseurs et danseuses aux corps blanchis…

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Et si tout n’était qu’illusion…

Récemment, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre acheté il y a six ans, qui parlait de « l’homme neuronal, trente ans après », donc si nous rajoutons les six ans, c’est devenu l’homme neuronal trente-six après. Cela fait penser comme le note d’ailleurs Lionel Naccache dans son hommage, à Alexandre Dumas et à son Vingt ans après

L’homme neuronal… la chose est apparue en 1983 et elle a, à l’époque, suscité beaucoup de curiosité et même d’enthousiasme. L’auteur était Jean-Pierre Changeux, le grand neuro-biologiste qui a fait le trait d’union entre le trio MonodLwoffJacob qui avait fait, lui aussi beaucoup de bruit, mais dans les années soixante (avec notamment l’obtention du Prix Nobel de physiologie) et Stanislas Dehaene, professeur eu Collège de France et ci-devant conseiller du prince (en l’occurrence Jean-Michel Blanquer, notre ministre de l’Education nationale). Nous en étions alors à l’aube des neuro-sciences et des sciences cognitives, c’était un peu comme si on venait de découvrir les neurones, alors que la notion de neurone remonte quand même à Ramon y Cajal (1905) voire même à encore plus loin – on cite un certain Camillo Golgi en 1885 – mais jusque là on n’avait jamais osé formuler l’hypothèse selon laquelle l’être humain ou au moins son « esprit » pouvait se ramener simplement à la somme de ses neurones (et de leurs interactions sous forme de réseaux). Par cette identification, on faisait un premier pas vers… l’abandon de l’Esprit. Si tout l’humain s’explique par des réseaux de neurones, alors il n’est pas besoin de postuler un esprit, une force mentale quelconque. Mais cela, on le sait, pose des problèmes fondamentaux. A l’époque de Changeux, on tenait encore à l’existence des phénomènes mentaux (avoir froid, avoir faim, avoir mal, être amoureux, être heureux, être malheureux, avoir une connaissance sur tel ou tel phénomène, avoir une croyance concernant tel autre…) et on résolvait la question en postulant une identité entre les états physiques (ou plutôt neuro-biologiques) et les états mentaux. Ψ = Φ (les états psychologiques sont les états physiques). Cette thèse de l’identité devait néanmoins être abondamment critiquée et on trouve une trace de cette critique dans l’article de Pascale Gillot (La question du « lieu cérébral » de l’esprit) qui figure dans ce livre d’hommages. La philosophe tourangelle (elle enseigne à l’Université François Rabelais à Tours) rappelle en effet l’impossibilité dans laquelle la recherche s’est trouvée d’établir des « lois-ponts » entre le neuro-physiologique et le mental, ce genre de loi qui permettrait d’effectuer des réductions rigoureuses d’un niveau à l’autre (comme cela est le cas par exemple entre la biologie et la chimie ou entre la chimie et la physique). De plus, la théorie de l’identité stricte et termes à termes dont se réclame Changeux ne peut se formuler que dans un cadre représentationaliste et internaliste, la première notion renvoyant à l’idée que la communication du mental et du physiologique s’établirait sur la base d’objets mentaux bien définis (ou représentations mentales) et la seconde sur l’idée que le siège de l’activité mentale serait totalement restreint au cerveau individuel (sans prise en compte donc des possibilités issues de l’extérieur comme les conventions linguistiques, les corpus de références ou toutes sortes de structures sociales ou anthropologiques). Or on peut douter de ces deux thèses. Wittgenstein avait déjà amorcé une critique de la notion d’objet mental dans ses Recherches Philosophiques (avec l’aide des fameuses figures ambiguës de Jastrow, telle le « canard-lapin » que l’on ne peut voir que comme canard ou lapin mais jamais comme les deux en même temps, ce qui va dans le sens d’affirmer qu’il n’y aurait pas d’image mentale suffisante pour correspondre à ce genre de perception puisque le « voir comme » présupposerait une activité interprétative supplémentaire). Et la seconde de ces thèses est également douteuse dès qu’on prend en compte la dimension linguistique (le concept de « langage des représentations mentales » dit encore mentalais chez certains cogniticiens comme Jerry Fodor étant décidément bien peu vraisemblable).

Jean-Pierre Changeux

On sait que d’autres thèses sont souvent proposées en alternative comme le fonctionnalisme, qui repose sur l’analogie cerveau / ordinateur (le cerveau serait le hardware, le mental le software) ou bien la théorie de la survenance, défendue par Jaegwon Kim (selon laquelle, en gros, à partir d’un certain niveau de complexité, la matière générerait des propriétés d’un autre type que les propriétés physiques, théorie qui repose sur ce qu’on appelle le dualisme des propriétés). Mais aucune de ces théories ne parvient à rendre compte de la conscience, plus spécifiquement, de ce que les spécialistes nomment la « conscience phénoménale », celle que nous éprouvons en première personne, caractérisée par ce que des philosophes comme Thomas Nagel ont appelé « l’effet que ça fait de… » par exemple : quel effet cela vous fait de voir la couleur rouge, de souffrir, d’avoir trop chaud etc.

Jaegwon Kim

Thomas Nagel

On comprend alors qu’aujourd’hui, plus de trente ans après, on voie émerger des courants qui, après l’abandon de l’esprit, prônent tout simplement l’abandon de la conscience. Celle-ci ne serait qu’une illusion. Les chercheurs qui adhèrent à ce genre d’idée sont désignés sous le terme « d’illusionnistes ». Dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, on parlait déjà des éliminativistes (représentés principalement par le couple Patricia et Paul Churchland). Ceux-ci prétendaient que dès lors que le fonctionnement neuronal livrait ses secrets, les entités psychiques que nous avions utilisées jusqu’à présent (joie, soif, douleur, émotions diverses) n’avaient plus leur raison d’être dans le vocabulaire de la science : on pouvait mettre à leur place les configurations neuronales auxquelles elles correspondaient. S’exprimer en leurs termes n’était qu’une manière de parler, une façon naïve – mais bien peu scientifique – de s’exprimer. Dans l’histoire des sciences, il en avait été déjà de même avec des entités comme l’éther, qu’on avait pu supprimer sans dommage, laissant aux seuls poètes le droit de s’y référer… Mais ces éliminativistes n’osaient pas être aussi radicaux que les « illusionnistes ».

La thèse illusionniste paraît folle puisque tout un chacun vérifie à chaque instant de sa vie qu’il est, sauf cas pathologique (maladie d’Alzheimer, par exemple) conscient de ce qui lui arrive. Lorsque j’ai un mal de dent, il ne fait absolument aucun doute que j’éprouve ce mal de dent et il ne viendrait à personne l’idée de me dire : mais non, c’est faux, tu n’as pas mal aux dents… La douleur, la joie, le plaisir, le sentiment d’être malheureux ne souffrent aucune discussion : ce sont des choses que l’on éprouve en première personne, des expériences directes, même pas médiatisées (je ne dois pas passer par une introspection pour examiner mes états mentaux pour savoir si j’ai bel et bien mal…). Et pourtant certains émettent l’hypothèse que ce ne seraient que des illusions, autrement dit qu’elles n’existeraient pas vraiment. En somme, l’évolution nous aurait doté, parmi toutes nos propriétés physiologiques et biologiques, de la faculté singulière de croire que nous sommes conscients, comme si cette faculté était un avantage du point de vue de la survie de l’espèce mais… disent ces bizarres illusionnistes, cette faculté ne serait qu’une pure illusion. Que voilà une façon radicale de se débarrasser d’un vilain problème ! D’un problème qui nous obsède et nous rend fous. Nous serions invités à procéder à l’éradication de la conscience de la même manière qu’un bon médicament peut parfois arriver à anéantir notre angoisse existentielle.

Les tenants de cette thèse vont évidemment objecter que réagir comme je viens de le faire est trop la prendre au premier degré, ce serait manifester un attachement en quelque sorte affectif, irrationnel, à un concept dont on sait bien qu’il n’est pas scientifiquement assuré (il n’y a pas à ce jour de science de la conscience) et ce qu’ils voudraient, c’est qu’on adopte une vue critique, même à propos de cette idée de conscience en se demandant ce qui se passerait si nous ne croyions plus à elle comme instance autonome mais simplement comme illusion provoquée dans notre cerveau par le simple fonctionnement de celui-ci, autrement dit si nous commencions à penser que nous n’agissons pas en vertu d’une supposée conscience mais bien en vertu de schémas d’activation de neurones qui n’ont rien de fondamentalement conscient. Ils s’appuient sur les fameuses expériences de Libet qui mettaient en évidence que lors d’une prise de décision apparente (celle de lever un bras par exemple), des activations neuronales correspondant à l’action se produisent avant même que le sujet n’ait conscience de son projet d’effectuer l’action, ce qui est évidemment très troublant.

La première idée qui nous vient à l’esprit alors est que nous serions des zombies, avec toutes les connotations négatives qui sont liées à ce terme. Deuxième idée qui en découlerait ; plus rien n’aurait d’importance, nous ne serions responsables de rien, le monde s’accomplirait de lui-même indépendamment de nos sursauts, de nos colères, de nos prétendues interventions conscientes sur lui. Nous serions dans la position d’Arjuna avant la bataille lorsque lord Krisna lui dit (cf. Bâgavhad Gitâ) que peu importent ses scrupules de conscience puisque de toute façon la bataille aura lieu avec ses millions de morts. Ensemble d’idées extrêmement déplaisantes mais qui doivent tout de même être prises en considération.

Arjuna sur son char, et Krishna sur le cheval, illustration du XVIIème siècle

Certes, que le monde s’accomplisse de lui-même indépendamment de nos malheureux efforts conscients apparaît comme une thèse qui n’est pas si folle… nous en avons tant d’exemples (ceux qui croient en Dieu diront que c’est tout simplement la volonté de Dieu qui s’accomplit, mais on voit bien ici que c’est à peu près la même chose sauf que l’on peut demander pourquoi introduire une notion de Dieu qui ne serait qu’un doublon par rapport au monde lui-même. Serait-ce parce qu’on veut à toutes forces qu’il y ait une notion de « volonté » là-dedans ? Ce serait une erreur, l’idée de volonté n’a pas sa raison d’être, beaucoup de choses s’accomplissant sans volonté aucune).

On objectera aussi que nous voyons se développer autour de nous un monde imaginaire qui ne nous semble pas être absent des causes à la source des événements qui agitent le monde réel. Inutile ici de citer le rôle des grands textes de l’histoire, de la Littérature, à propos de laquelle Le Clézio (cf. mon récent billet, ici) nous dit qu’elle fut toujours un puissant levier pour soutenir le combat des hommes pour la justice, pour l’espoir d’une vie meilleure. On pourra certes dire que derrière ces œuvres et leurs effets apparents sur nos consciences, se cachent des ensembles d’actions qui sont au même niveau que celles qui sont déclenchées par l’action des réseaux de neurones, une œuvre littéraire étant vue ainsi comme un prolongement de réseau ou bien la projection d’un tel réseau sur un autre plan, celui des mots, arguant que bien sûr les mots sont des éléments matériels destinés à former réseaux eux aussi, avec les effets d’action que cela pourrait entraîner… mais nous ne sommes pas très sûrs de tout ceci et ce sera toujours plus confortable de se reposer sur la bonne vieille idée d’un monde mental, ou, autant dire, d’un monde de l’esprit, interagissant avec le monde matériel d’une manière qui nous est encore mystérieuse.

Pour revenir à l’idée centrale de la conscience comme illusion, je dois avouer aussi que j’ai du mal à comprendre la différence que l’on fait entre conscience et illusion de la conscience. Si l’évolution (cette entité qui chez les neuro-scientifiques et philosophes de l’esprit fait souvent figure de Deus ex-machina) nous a conduits à être doté de sensations – probablement pour nous éviter de courir des risques insensés ou de périr trop facilement ou rapidement – quelle différence cela fait que ces sensations soient « réelles » ou « illusoires », puisque dans un cas comme l’autre, elles sont. Nous sommes ici vraiment dans un roman de science-fiction où une population étrange recevrait des sensations de perception, de douleur ou de plaisir d’une instance extérieure, un dieu gouvernant leur monde par exemple. Ce ne seraient pas leurs « propres » sensations mais néanmoins ils croiraient que ce sont les leurs, et alors ils agiraient de manière soit à les favoriser quand elles sont bonnes soit à les éviter quand elles sont mauvaises : quelle différence cela ferait avec une population dont ces sensations seraient bel et bien les leurs ?

On notera au passage que les neuro-biologistes vivent majoritairement sous l’emprise de leur admiration pour la physique. Le point de vue qu’ils adoptent qualifié au départ de « matérialiste » est aujourd’hui en général nommé « le physicalisme ». Autrement dit le soubassement des processus neuronaux serait le monde de la physique, mais quelle physique ? La physique elle-même est souvent présentée comme étant en crise, en bute à des paradoxes (en particulier en mécanique quantique) et bien malin est celui qui peut aujourd’hui deviner vers quoi et vers quel type de théorie voire de vision du monde elle va évoluer, de même qu’avant Einstein, nul n’avait imaginé que l’on viendrait à concevoir le cadre de la physique théorique comme étant fourni par une fusion de l’espace et du temps. Au moment où les neuro-biologistes inventent un humain sans conscience, n’y a-t-il pas des savants physiciens qui conçoivent une physique… avec conscience ! Ce qui serait une toute autre manière de résoudre le problème de la conscience. Bien sûr, l’idée que les électrons auraient une conscience est aussi folle que celle selon laquelle les êtres humains ne seraient que des zombies, mais au point où nous en sommes, nous semblons être condamnés aux idées folles.

Alors, folie pour folie, pourquoi ne pas choisir la folie la plus sympathique ?

et puis, pour répondre au titre de ce billet, si tout n’était qu’illusion… il resterait encore ce « tout », dont on dit qu’il n’est qu’illusion…

(billet qui aurait dû paraître mardi 9 juillet… et n’est pas paru pour raison de Festival d’Avignon!)

Références :

L’homme neuronal, trente ans après, sous la direction de Michel Morange, Francis Wolff et Frédéric Worms, éditions rue d’Ulm, 2016

Jaegwon Kim, L’esprit dans un monde physique, essai sur le problème corps-esprit et la causalité mentale, éditions Syllepse, 2006

blog Métaphysique, Ontologie, Esprit, http://www.francoisloth.com/ (blog de François Loth)

Le mirage de l’illusion ; une dérive scientiste au sujet de la conscience :

http://www.francoisloth.com/le-mirage-de-lillusion-une-derive-scientiste-au-sujet-de-la-conscience/

Café Phi#1 : interview de François Kammerer par monsieur Phi (lien dans l’article cité ci-dessus)

Ludwig Wittgenstein, Recherches Philosophiques, Gallimard

Marc Halévy, vers une science de la complexité, in L’inactuelle:

https://linactuelle.fr/index.php/2019/03/30/prigogine-physique-complexite-marc-halevy/

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Canicule: nous y sommes

Ça y est, nous y sommes, c’est ce que je me dis ce vendredi 28 juin quand je dois traverser une grande place ensoleillée pour atteindre le cinéma, attiré même pas par le film, or pourtant il s’agit de la dernière Palme d’Or, le film coréen au scénario éblouissant d’inventivité, « Parasites », mais par l’idée d’un peu de fraîcheur délivrée par la climatisation des salles. La température s’est mise à monter très haut, le soleil en face de moi est renvoyé à ce qu’il est véritablement à savoir une bombe thermonucléaire qui explose en permanence, dans un ciel qui n’est même plus bleu mais d’un blanc brûlant. Plus de deux heures plus tard, m’étant rafraîchi pas seulement le corps mais aussi l’esprit car ce film est décidément drôle, plein de rebondissements et de scènes de bravoure énormes, me voilà de nouveau replongé dans la fournaise bien qu’en principe le soleil ait baissé sur l’horizon, il est 18h30 mais les places sans l’ombrage des arbres continuent de frôler sans doute le 50°C, je n’ai plus cette fois d’autre espoir que le restaurant chinois que je connais bien et dans lequel je vais m’engouffrer, bénéficiant à nouveau d’un peu de répit, avant le trajet final jusqu’à mon lit où je ne serai refroidi que par un ventilateur aux pales de plastique blanc qui balaie la pièce avec la régularité d’un métronome. En chemin je peste contre les possesseurs de voiture individuelle qui l’utilisent encore pour se déplacer dans cette chaleur, ajoutant le chaud des gaz de combustion à la chaleur ambiante, et contre les climatiseurs qui rejettent un souffle chaud vers l’extérieur, contribuant à encore augmenter la brûlance de l’air.

Ça y est, nous y sommes. Je pense aux scénarios catastrophes évoqués par Fred Vargas dans son livre « L’humanité en péril », un livre dont on a beaucoup entendu parler au moment de son lancement puis de moins en moins voire plus du tout quelques semaines après. Fred Vargas, on a dû la prendre pour une folle, les causes qu’elle a défendues se sont avérées parfois indéfendables, comme celle de Cesare Battisti, dont elle semble pourtant toujours convaincue de l’innocence, se disant probablement qu’on a fait des pressions sur lui pour qu’il s’avoue coupable, qui sait ce que la justice italienne lui a dit, quel accord il a accepté, elle y tient à sa thèse, Fred Vargas, et lorsqu’elle apparaît sur le plateau de La Grande Librairie, François Busnel n’arrive pas à la cadrer, à l’empêcher de dire en boucle les mêmes faits, les mêmes arguments. Or, ce qu’elle dit là, il faut l’entendre. Elle est la première à nous alarmer et à nous dire que les gens sont fous de penser qu’après tout, une hausse de température moyenne de 2 ou 3°C ce n’est pas si grave, qu’est-ce que 2 ou 3 °C ? Un peu plus chaud, une chemise un peu plus légère, un short au lieu d’un pantalon, quelques bouteilles d’eau. Mais les gens ne pensent pas qu’il s’agit d’une moyenne, qu’un ou deux degrés en moyenne, c’est localement beaucoup de degrés en plus, plus précisément, compte tenu des mers et océans qui réduisent un peu la température au-dessus d’eux, c’est sur les continents en général 5 ou 6 °C en plus, et qu’à 5 ou 6°C en plus, ce qui nous mène facilement à 48 ou 50°C, on souffre, notre organisme a du mal à vivre, il s’adapte peut-être si cela dure deux ou trois jours, malheureusement si c’est plus, des semaines voire des mois alors notre organisme n’en peut plus, il s’étiole et il meurt. Peut-être pensera-t-on que les habitants des zones « riches » de la planète se trouveront des refuges et des échappatoires, qu’ils iront en montagne vers les 3000 mètres ou bien loueront une maison en Bretagne, en Irlande que sais-je, et que ce seront les autres qui trinqueront, c’est-à-dire les pauvres, les mis à l’écart, les prolétaires nomades, les paysans indiens, les habitants des bidonvilles crasseux de l’Inde, ou de l’Indonésie, ou bien d’Afrique, mais attention, même à 3000 mètres, la chaleur nous guette. Les glaciers fondent, les roches que les glaces ne tiennent plus s’éboulent dans la vallée, les orages éclatent, la boue ruisselle, nos corps sont alors aussi fragiles que des fétus de paille.

Moins consommer, moins voyager, en tout cas essayer de ne pas voyager pour le simple fun, ne plus manger de viande, ne plus acheter de voiture, ne plus rouler seul dans sa conduite intérieure, ne surtout pas installer de clim, veiller sur ce qu’on mange, s’interdire les produits exotiques qui ont fait cinq mille kilomètres pour nous arriver, refuser que l’on déforeste pour soi-disant nous nourrir, regarder les étiquettes, ne prendre que le café qui a muri à l’ombre d’autres arbres afin d’être sûr que l’on n’a pas coupé d’autres végétaux pour qu’il pousse, quelques-unes des recettes proposées par Fred, et puis d’autres aussi que je ne reprends pas (lisez le livre), organiser la décroissance comme l’a dit de manière inattendue un journaliste peu connu jusqu’ici pour ses positions écologistes (J. M. Apathie). Limiter l’usage d’Internet. Oui, aussi. Cesser de faire connaître à la terre entière via Facebook ou Twitter nos émotions primitives comme nos poussées créatives qui peuvent demeurer au moins pour un temps à l’abri de nos cerveaux et qui pourraient n’en sortir qu’après l’assurance acquise qu’elles en valent la peine. Développer une éthique du minimalisme dans l’achat, la consommation, la production (de tout, y compris donc de nos messages). Demander aux politiques qu’ils fassent de même, qu’ils montrent l’exemple, aux scientifiques et aux universitaires de ne plus profiter des avantages qui leur sont proposés en nature consistant en des voyages au bout du monde, en Chine, à Taïwan ou à Honolulu pour participer à des congrès qui sont parfois bidon. J’ai été entraîné, au cours de ma carrière, à me déplacer jusqu’au Brésil pour n’y rencontrer que les mêmes gens que j’aurais pu voir en restant à Paris. J’ai parfois eu le sentiment que je ne me déplaçais ainsi que pour enrichir mon CV, ou, plus honorablement, faire la preuve à mes autorités de tutelle qu’elles ne me payaient pas pour rien, et c’est ainsi que nombreux sont encore ceux qui se donnent pour obligation de partir vers des congrès lointains juste pour honorer un contrat, faire bonne figure, se disculper du reproche latent qu’on les finance pour pas grand-chose en résultat. Comme si les résultats se prouvaient en voyageant, comme s’ils avaient besoin d’une estrade lointaine ou du confort d’un hôtel cinq étoiles ou du ronron sonore d’un 747 au-dessus de l’Atlantique. Organiser la décroissance (et non la croissance verte, cet oxymore inventé par des cabinets qui veulent ménager la chèvre et le chou). Peut-être l’idée nous en vient-elle justement au prix de ces tourmentes et de ces canicules qui s’abattent sur nous, et cela serait un bien relatif, si nous ne savions que, dus à des phénomènes d’hystérésis bien connus des climatologues, nos assagissements soudains n’auront aucun effet perceptible de notre vivant, et que nous continuerons malgré tout à cuire, à subir, à mourir, comme le disait déjà un journal écolo des années soixante, un bon précurseur, « La gueule ouverte ».

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Ma Jian à Saint-Malo

Ma Jian (photo A.L.)

Saint Malo cette année offrait la possibilité de rencontrer Ma Jian, le grand écrivain chinois, l’auteur des Nouilles chinoises, de Beijing Coma, de Chemins de poussière rouge etc.
Nǐ hǎo, wǒ jiào « Alain »
je ne sais pas pourquoi mais chaque fois que j’essaie de parler mandarin, j’ai en retour cet air de stupeur qu’ont en général les gens quand ils pensent que vous allez les agresser… (je ne dois pas être le seul dans ce cas si j’en crois l’attitude fréquente des chauffeurs de taxi pékinois voyant fondre sur eux un client potentiel venu d’occident, ils agitent fébrilement les mains devant leur visage en signe de refus, ah ! non, surtout pas ça, on ne va encore rien y comprendre, Wǒ tīng bù dōng – je ne comprends pas – disait un tel chauffeur en frappant son volant de désespoir…).
La conversation ne pouvait pas aller très loin…

Je me suis passionné il y a une quinzaine d’années pour Chemins de poussière rouge, récit d’un voyage clandestin à l’ouest de la Chine fait pour échapper aux censeurs, livre qui m’accompagna au cours du voyage que nous fîmes en Chine pendant cinq semaines en 2005, C. et moi. A l’époque, le régime n’était pas si dur qu’aujourd’hui, nous errions librement dans les rues de Lhassa et choisissions nous-mêmes, d’après le guide Lonely Planet, l’hôtel dans la vieille ville où nous souhaitions dormir. C’est librement aussi que nous traversâmes la moitié du plateau tibétain pour rejoindre Golmud (prononcer Guermou) puis, au-delà, Dunhuang, à travers un pays habité par des musulmans Hui aujourd’hui persécutés et internés dans des camps. Ma Jian avait fait le chemin inverse, de Dunhuang à Golmud. A Golmud, il avait cherché du travail pour avoir assez d’argent afin de poursuivre son périple et d’aller au Tibet. Il avait acheté une tondeuse, des ciseaux, un peigne et un mètre d’étoffe, puis s’était installé près d’un cinéma en proposant des coupes de cheveux, à deux mao la coupe (le mao est un dixième de yuan, on dit aussi jiao). Au cours de ce voyage, Ma Jian écrivait des poèmes qu’il envoyait à un ami pour qu’il les publie, il avait avec lui pour seul livre Feuilles d’herbe de Walt Whitman. Chemins de poussière rouge est le meilleur livre de voyage que j’aie jamais lu, il ne cherche pas à faire du lyrisme, ne possède pas de fioritures, il avance simplement parsemé de courts dialogues savoureux qui font vivre les gens du peuple rencontrés en cours de route. Ce voyage de Ma Jian datait des années quatre-vingt mais je ne doute pas que les rencontres qu’il évoque pourraient avoir lieu encore aujourd’hui.

Plus tard, Ma Jian écrivit Beijing Coma, le premier grand roman sur les événements de la place Tian An Men : le récit heure par heure du drame vu par un étudiant qui est dans le coma sur un lit d’hôpital et qui voit au travers des vitres les slogans qui continuent à s’étaler, comme BRANDISSONS LE GLORIEUX DRAPEAU ROUGE DU MARXISME ET ALLONS HARDIMENT DE L’AVANT. D’une manière drôle, Ma Jian se met en scène dans le roman : « Quelques jours après, le magazine La littérature du peuple publia La Mendiante de Shigatze, une novella d’avant-garde écrite par un certain Ma Jian. Le Département central de propagande la dénonça immédiatement comme une œuvre nihiliste et décadente et ordonna la destruction de tous les exemplaires, avant de se lancer dans une campagne nationale contre le libéralisme bourgeois ». La Mendiante de Shigatze est en effet le premier livre de Ma Jian, publié en 1987. Shigatze est la deuxième ville du Tibet, elle abrite le fameux temple du Tashilumpo qui, en principe, est le lieu de résidence du panchen lama (on sait que le dernier a été enlevé par le régime chinois) mais le livre de Ma Jian ne se passe pas seulement en ce lieu, qui ne donne son titre qu’à une seule nouvelle parmi les cinq qu’il contient. La première de celles-ci est centrée sur les rites funèbres. Une jeune fille est morte et le narrateur assiste à ses funérailles. On sait que le rite bouddhiste tibétain consiste à dépecer le cadavre en offrant les morceaux en pâture aux vautours, ce qui s’explique en partie par l’absence de bois pour brûler les cadavres et la dureté du sol qui ne permettrait pas de les enterrer (mais je mets un bémol à ce genre d’explication « fonctionnaliste » dont les ethnologues ont toujours su montrer les limites, il est probable que cela correspond aussi à un choix en cohérence avec l’ensemble des croyances véhiculées par le bouddhisme tantrique). Au cours de la cérémonie, le narrateur apprend qui était la morte, une très jeune femme de 17 ans qui avait été achetée dans une autre vallée, violée par son père adoptif et aimée par deux frères ainsi que par le soldat qui garde l’accès au village. La dernière nouvelle est l’histoire terrible d’une jeune toulkou (supposée réincarnation d’un grand lama) qui va subir le dernier rite avant consécration, rien moins qu’une pénétration par un maître, suivie d’une longue exposition dans un lac gelé où elle perd la vie. Les autorités chinoises condamnèrent ce livre probablement à cause de ce qu’il révélait des mœurs violentes de peuples qui étaient censés avoir adopté le mode de vie des hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Le régime chinois tolère ses minorités à condition de les réduire à d’aimables coutumes folkloriques qui donnent lieu à des présentations dans les musées de l’État et, inutile de le cacher, la majorité Han a peur de ses minorités, tout simplement peur, pas seulement la volonté de les mettre aux pas pour des raisons de conformité au dogme (pseudo)-communiste. Le livre est époustouflant. Peut-être un tibétain n’aurait pas osé l’écrire. Ma Jian l’a fait au prix d’un courage héroïque. Mais après ce coup de maître, il n’eut pas d’autre ressource que de s’exiler en Europe. Mon amie Fan Ping, ma prof de chinois préférée, ironise : il y a beaucoup d’écrivains comme Ma Jian en occident dit-elle… Oui, mais celui-ci est exceptionnel.

Autre livre, donc, du grand écrivain exilé : Beijing coma. Ce n’est pas seulement, comme dit plus haut, le récit des événements de la place Tian An Men, mais aussi la somme des souvenirs qui viennent à l’esprit du jeune narrateur Da Wei depuis sa tendre jeunesse, l’époque où il avait cru trouver l’amour en la personne d’une jeune hong-kongaise et où il avait découvert ce qu’avait été vraiment la vie de son père dans une ferme dite « de rééducation ». Son père avait été un violoniste de talent ayant commencé sa carrière aux Etats-Unis, retourné en Chine « croyant bien faire » à la suite de la révolution de 1949. Taxé de « droitisme », il avait été « rééduqué » dans un lao gai près de Guilin et le jeune Da Wei ne savait de cette histoire que la faim atroce qui l’avait torturé pendant des années et qui, après sa libération, l’avait conduit à avoir des comportements jugés étranges comme de conserver pieusement les épluchures et les pépins dans des boîtes pour les manger plus tard (on pense beaucoup au personnage de Maus de Art Spiegelman). Mais il y avait bien pire, le médecin survivant avait dit à Da Wei : heureusement qu’ils l’ont expédié dans le Shandong, car sinon lui aussi aurait été mangé. On croit évidemment que seule la faim pouvait pousser à ces extrémités du cannibalisme mais il n’en était rien avait dit le vieil homme, c’était la haine, oui, cette haine dite « de classe » que les dirigeants du parti excitaient parmi leurs troupes pour qu’elles exterminent « l’ennemi de classe » autrement dit la moindre personne faisant état d’un sentiment juste humain comme de pleurer ses morts. Cela n’est pas la première fois bien sûr que l’on lit ce genre de témoignage : Gao Xingjian, le prix Nobel de l’an 2000, en parlait aussi dans Le livre de l’homme seul. Nous sommes toujours horrifiés à ces lectures, d’autant qu’en 68, l’année du paroxysme de ces horreurs, nous étions, jeunes européens naïfs, fascinés par la Révolution Culturelle dont les Sollers, Barthes et Kristeva nous vantaient les mérites, et que l’intellectuelle italienne Maria Antonietta Macciocchi théorisait dans un livre mémorable au titre pédant de De la Chine (le ministre gaulliste Peyrefitte n’était pas tellement en reste d’ailleurs avec son Quand la Chine s’éveillera). Il faut bien se rendre à l’évidence : toutes les révolutions ont engendré de la haine et se sont nourries d’elle (sauf peut-être le Mai 68 français qui, lui, se faisait plutôt dans la joie, mais était-ce une révolution au sens propre?), ce qui nous fait aujourd’hui douter de leur nécessité dans l’avenir et même avoir plutôt envie qu’on les évite…

Dans Beijing Coma, alternent les passages en italiques qui décrivent objectivement le corps et le cerveau du blessé et les passages, bien plus élaborés, où s’égrènent les souvenirs de Da Wei. Et ces souvenirs ne touchent pas seulement la vie politique en Chine dans les années quatre-vingt mais aussi, bien entendu, tous les émois par lesquels le narrateur est passé, notamment ceux de l’amour. Il y a beaucoup de délicatesse dans ces évocations, comme lorsqu’il dit après sa rupture brutale avec la jeune A Mei : « Je continuais à aller en cours, à manger, me soûler et dormir. Mais à l’intérieur, j’étais mort, et tout autour de moi était mort. Je fermais mes portes à clé, y compris celle qui donnait sur le balcon. Je ne voulais pas que le peu d’amour qui restait dans la pièce s’en échappe » (p. 90).

Il apparaît déjà que le reproche essentiel fait par Ma Jian à la société chinoise est son apathie. Ne rien faire et laisser faire pourvu que le niveau de vie s’améliore. Et c’était bien sûr là-dessus que s’appuyait Deng Xiaoping, tout comme c’est là-dessus que table aujourd’hui Xi Jinping.

La période Xi Jinping est l’objet du dernier livre paru de Ma Jian, celui qu’il présentait à Saint-Malo, China Dream. Il s’agit plutôt d’une fable où se mêlent réalité et fiction, avec même une goutte de fantastique. Le livre est à la fois drôle et tragique. C’est l’histoire d’un haut fonctionnaire, Ma Daode, qui est passé d’un obscur poste dans un département local au poste prestigieux de directeur du Bureau du Rêve Chinois ! Rien que cela ! Ma Jian explique en avant-propos qu’en novembre 2012, Xi Jinping s’est rendu au Musée national de Chine, sur la place Tian An Men – ce musée où sont occultés tous les événements gênants pour l’orthodoxie du pouvoir – et y a prononcé un discours où il a fait part de son « rêve chinois de renouveau national ». A la suite de cela, les dignitaires du régime ont rivalisé d’inventivité pour donner substance au rêve. Les compagnons de Ma Daode se creusent la tête pour inventer des fêtes toutes plus incongrues les unes que les autres, passant de la fête du ravioli à celle des couples de nonagénaires, mais Ma Daode, lui, a un projet bien plus ambitieux, celui de réaliser une puce électronique que l’on utiliserait comme implant chez chaque citoyen dans le but de faire disparaître ses rêves et désirs individuels (qui ne peuvent être que néfastes et contre-productifs) pour les remplacer par le grand rêve chinois collectif. Il veut évidemment commencer par lui-même, être son propre cobaye. Seulement voilà, plus il essaie d’éliminer ses souvenirs plus ceux-ci remontent à la surface, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Il en perdra son poste, puis la vie dans un suicide spectaculaire. C’est que les souvenirs en question, en plus, ne sont guère roses, ce sont là encore ceux d’une période pas si lointaine et qu’il a connue dans sa jeunesse, époque de la Révolution Culturelle. Et Ma Jian retourne à ses évocations terribles de massacres dans les campagnes chinoises, quand les fractions de Gardes Rouges s’organisaient en bandes dont chacune, prétendait refléter la vraie orthodoxie, la vraie fidélité au président Mao. Il avait ainsi intégré un Régiment de Gardes Rouges mais après qu’on ait dévoilé le passé « droitiste » de son père, il en fut exclu et avec d’autres exclus comme lui, ils formèrent une bande rivale qu’ils avaient nommée l’Orient Rouge, et qui faisait face au Million de Guerriers Courageux. L’Orient Rouge n’avait que quelques fusils alors que les Guerriers Courageux étaient carrément dotés de mitrailleuses… Rien n’empêchera de faire resurgir le souvenir des parents humiliés acculés au suicide que l’on va enterrer la nuit en cachette afin de ne pas être surpris et condamné à son tour, ou bien celui de la petite amie dont on est amoureux et qui périra d’une balle dans la nuque. Ma Daode est lucide cependant : « il sent les souvenirs pousser dans sa mémoire comme des champignons après la pluie. Si mon passé continue de resurgir comme ça, se dit-il, je vais finir par craquer ». Et quand il rendra visite à un vieux maître de qi gong pour qu’il lui fournisse la recette de l’oubli, celui-ci lui dira que lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. « L’histoire, c’est le bouillon de poulet de l’âme », après tout.

Bien sûr, on n’abolit jamais l’histoire, ni l’inconscient, serais-je tenté de dire (alors que nombreuses sont les voix qui se lèvent pour enfoncer la psychanalyse).

Sur la scène du théâtre Chateaubriand, après le film sur Liu, Ma Jian fait part de ses craintes pour l’avenir : le régime chinois sera tenté de s’allier avec celui de Corée du Nord et de faire bloc avec l’Iran dans un conflit possible avec les Etats-Unis. Mais dans ce livre-ci, il va plus loin encore dans le dévoilement du « rêve chinois », par la parole du chef Ding : « Le rêve de Xi Jinpîng, c’est que d’ici le centenaire du Parti Communiste Chinois en 2021, notre société soit modérément prospère, et pour le centenaire de notre République en 2049, que notre économie ait surpassé celle des Etats-Unis et que la Chine ait retrouvé une place centrale à l’échelle internationale. Durant cette période de transition cruciale, le parti dirigeant chinois doit devenir le parti dirigeant de l’humanité. Ensuite seulement le rêve de résurgence nationale du président Xi Jinping sera réalisé. Ensuite seulement le Rêve Chinois deviendra global. Ensuite seulement le peuple chinois pourra parcourir le monde entier, prendre le contrôle et concrétiser la grande unification de l’humanité... » (p. 34)

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