La vérité ou rien (II)

Nous en étions à la question de l’universalisme au niveau des règles. Y a-t-il un seul niveau de règles ? Il ne semble pas. Par exemple, nous pouvons avoir des règles morales ou éthiques de premier niveau ; il ne convient pas, par exemple, de se comporter de manière malhonnête et si l’on demande à l’interlocuteur de produire des exemples de comportement malhonnête, alors il en donnera certains dont il apparaîtra inévitablement que nous pouvons les questionner. Dans un autre domaine, la logique, on énoncera comme règle de raisonnement que la réfutation de la négation d’une proposition conduit à prouver cette dernière, ce qui suppose le tiers-exclu, mais des intervenants au débat peuvent refuser celui-ci en prétendant qu’il peut exister des propositions indécidables et qu’on peut avoir fausse la négation d’une de ces propositions sans pour autant avoir vraie la proposition elle-même.

« La tolérance n’est pas une croyance, c’est la possibilité formelle d’existence de la diversité des croyances » – Francis Wolff

Mais il peut y avoir d’autres niveaux de règles, par exemple un niveau où se trouve précisé à quoi doit correspondre une attitude pour être qualifiée d’honnête ou bien quelle forme doit avoir une règle logique pour être qualifiée comme telle. Dans son Plaidoyer pour l’universel, Francis Wolff met ces niveaux en évidence : il est des valeurs ou des croyances qui sont de premier niveau, et d’autres de niveau supérieur, et ces dernières sont qualifiées de « formelles ». Par exemple, « la tolérance n’est pas une croyance [sous-entendu : de premier niveau], c’est la possibilité formelle d’existence de la diversité des croyances » (p. 56) ou bien : « L’ouverture d’une communauté n’est pas une valeur substantielle de premier niveau ; elle est, au second niveau, la valeur formelle qui permet l’existence en son sein des valeurs diverses de premier niveau » (p. 57). Analysant la critique souvent formulée contre les droits de l’homme selon laquelle ceux-ci seraient empreints de particularisme voire même carrément d’occidentalo-centrisme, il développe un argument initialement dû au juriste Emmanuel Picavet (« Sur la justification des droits de l’homme », Archives de philosophie, 1996) selon lequel « les droits de l’homme n’imposent aucune conception occidentale du Bien ni du Juste, mais définissent un ensemble d’exigences générales valable pour tout système juridique ». Il est possible ainsi de faire une sorte de catalogue de situations où se retrouve un schéma général, celui d’intentions contradictoires animant les humains dans certaines situations : « je possède un bien que je veux garder, et quelqu’un me le dérobe », ou bien : « je ne veux pas assister à un office religieux, et l’on cherche à m’y forcer », « je veux assister à un office religieux et on m’en empêche » etc. « Il y a aussi, dit-il, une deuxième exigence de tout droit : le Législateur doit être libre au maximum » or, « les droits de l’homme, justement, garantissent que le droit offrira une solution à des conflits typiques et importants, mais encore, ils offrent cette garantie sans obliger le Législateur à autre chose que rendre illégales les actions découlant des intentions qui seraient les causes directes des conflits » (p. 39). On en conclut que les droits humains, loin d’être des stipulations « de premier niveau » qui risqueraient de ne correspondre qu’aux traits d’une culture particulière, sont « un système méta-juridique compatible avec tout système de droit qui soit du droit et seulement du droit ». On peut transposer cela vers le domaine « aléthique » (celui qui régit le vrai), en particulier celui de la logique, en proposant l’idée qu’un système de règles universel ne serait pas un système de déduction particulier (comme celui de la logique dite « classique ») mais un ensemble de contraintes auquel tout système doit obéir pour mériter de continuer d’être appelé une « logique » (ou, si on veut être moins technique, une forme de raisonnement). Par exemple, des philosophes de la logique comme Prior ou Dummet ont affirmé que tout système de déduction devait être tel que ses règles d’introduction et d’élimination de connecteurs se correspondent « harmonieusement » (ce qui signifie en gros que la règle d’introduction d’un connecteur et sa règle d’élimination devaient être « symétriques » l’une par rapport à l’autre de telle sorte que l’on puisse « normaliser » les démonstrations). Jean-Yves Girard a montré que les systèmes de déduction devaient obéir à des considérations géométriques portant sur la représentation des preuves en forme de réseaux. Ces considérations géométriques reviennent à des absences de cycles, autrement dit lorsqu’on regarde une preuve comme un programme informatique, on exige, ce qui est naturel, qu’un tel programme n’ait pas de boucle, de sorte qu’il termine un jour ! Quand on étudie les dialogues de Platon avec minutie, on se rend compte que les dialogues ne s’arrêtent pas parce qu’on a découvert une contradiction entre deux thèses qui s’affrontent mais parce que les deux participants (dont l’un est toujours Socrate) acquièrent la conviction qu’en continuant, ils tourneraient en rond, autrement dit « boucleraient » comme un programme informatique qui ne se termine jamais. En mettant à jour ces contraintes géométriques, on atteint une caractérisation très réaliste de l’universalité des systèmes de règles de raisonnement puisque rien n’est plus réel, en dernière instance, que la géométrie du monde à laquelle on se heurte à chaque moment de notre vie, ou que l’exécution concrète d’un programme. Ainsi, la « raison » si souvent attaquée (il est si « jouissif» et si « poétique » de se dire allergique au rationalisme !) ne serait rien d’autre qu’une intériorisation des contraintes exercées sur nos comportements par la réalité du monde physique (si je dois entrer dans une pièce fermée, je dois ouvrir la porte, si je veux aller en B et que le seul moyen de m’y rendre est de passer par A, je dois d’abord aller en A, si je veux m’assurer de B au moyen de l’implication A => B, je dois d’abord m’assurer de A et ainsi de suite…). Georges Bataille mettait en avant le rôle irremplaçable du travail, de notre faculté à transformer la réalité avec un projet en tête, dans l’épanouissement de nos facultés mentales jusqu’à la naissance de l’érotisme. Mais on pourrait parler tout aussi bien de ce rôle dans l’apparition de la logique (puis des mathématiques). Le rôle du langage est également fondamental, mais le langage n’est qu’une sorte particulière d’action qui fait usage de la dimension symbolique, et le langage a sa géométrie propre (qui, il est vrai, peut déformer l’espace des règles, voire l’appauvrir : c’est peut-être là que l’on peut trouver des atteintes à l’ordre universel, voir là-dessus les recherches menées sur des langues parlées par des tribus amazoniennes).

La vérité: une fonction indexée sur des sujets?

Ceci étant dit, un cadre universel bien fondé permet à plusieurs systèmes de règles de coexister. On peut parler à ce niveau de pluralisme logique et, au plan moral, de tolérance. On pourrait aussi parler de position de « sujet universel » pour un sujet qui engloberait les différentes positions possibles et serait capable d’associer un système de règles particulier à une position de sujet. C’est, dira-t-on, le rôle de la science. Par exemple, une sociologie digne de ce nom associerait un type de discours, une position relativement à un problème (port du voile ou non par exemple) à un type de sujet. Elle ne statuerait pas forcément sur la justesse du contenu de ladite position mais elle se contenterait d’enregistrer la possibilité de toutes ces positions. Comme le dit Wolff dans son Plaidoyer, la démocratie ne consiste pas à reconnaître que tout le monde a raison mais à admettre l’existence d’une pluralité de positions. La science (sociologie) se donnerait pour but d’expliquer la co-présence de toutes ces positions. La vérité apparaît alors comme une fonction indexée à une position de sujet, la vérité du scientifique étant alors obtenue par recollement de ces fonctions (on peut ici imaginer une fonction V qui prenne en argument un indice de sujet).

vers une notion de sujet universel

La théorie des catégories permet de définir pour tous les types de structures des éléments universels

Mais la notion de sujet universel va encore au-delà de ça. N’est-ce pas après tout celle que revêt le « nous » que nous avons noté dans le premier billet de cette série ? Ce « nous » du mathématicien quand il dit : « nous choisissons un ensemble d’axiomes » ? Ce « nous » qui apparaît universel par principe ? Il nous fascine, et en disant cela je dis « nous » comme reflet de ce « nous » mathématicien. Et il n’est pas étonnant que nous retrouvions la présence de l’universel comme objet mathématique en soi dans la théorie des catégories, une branche particulièrement importante des mathématiques – due au départ à MacLane et Eilenberg – à laquelle on veut parfois faire jouer le rôle de fondement, bien mieux que ne le fait la théorie des ensembles. Certes, le théoricien des catégories ne s’est pas posé la question du sujet – du sujet de la science – mais il s’est posé celle de l’universel, et on pourrait fort bien imaginer que quelque mathématicien intrépide, un jour ou l’autre, se lance dans cette auto-analyse (ou analyse réflexive) que serait l’examen de la notion de sujet universel du langage de la théorie des catégories ! En gros, cette théorie, dont je rappelle qu’elle étudie les structures en elles-mêmes en partant de la dualité objet – morphisme (un objet est un point dans un graphe, il peut représenter un ensemble particulier aussi bien qu’un groupe particulier ou un espace topologique particulier, un morphisme est une flèche d’un point vers un autre qui représente par exemple une fonction d’un ensemble dans un autre ou bien un homomorphisme de groupes entre deux groupes, ou bien une application continue d’un espace topologique dans un autre), stipule la possibilité d’existence pour chaque type de structure d’éléments dits « universels ». La définition est un peu difficile, mais je me contenterai d’un cas particulier. Prenons la catégorie des ensembles et disons que pour un foncteur F (qui associe objets et morphismes de la catégorie à d’autres objets et morphismes de la même catégorie) je définis un élément universel comme le couple formé d’un ensemble R et d’un élément u appartenant à F(R) tel que pour tout autre couple semblable formé d’un ensemble S et d’un élément s appartenant à F(S), il y ait exactement une fonction h de R dans S telle que s soit l’image de u par F(h). L’intérêt de cet élément universel est, outre son unicité, le fait qu’il semble que tout autre élément « passe » par lui, soit en quelque sorte son reflet par une unique fonction. De façon plus générale, on peut penser une structure abstraite comme ce que l’on obtient par universalisation à partir de plusieurs structures concrètes du même type (par exemple des groupes, des corps, des espaces topologiques…) : il y aurait une et une seule manière de projeter la structure abstraite (l’objet universel) sur les structures concrètes. La structure abstraite apparaîtrait en fin de compte comme une sorte de méga-intersection des structures concrètes, qui en exprimerait en quelque sorte la quintessence structurelle. Il n’en irait pas autrement pour des sujets : qu’est-ce que le « nous » du sujet universel si ce n’est une abstraction de la structure de tous les sujets concrets qui font des mathématiques (c’est-à-dire qui sont déterminés en un certain moment de leur action par le type d’activité hautement symbolique qu’ils pratiquent). Mais attention : le sujet universel, devenant une méga-intersection, coupe ainsi le sujet : il laisse un rebut, une partie qui risque de tomber dans l’oubli, qui serait ainsi malheureuse, souffrante. Cela rappelle beaucoup ce que Michel Bitbol a appelé l’élision du sujet dans une belle analyse de la démarche de Schrödinger. La part élidée du sujet ressurgit toujours, part du refoulé ? Je ne saurais dire, en tout cas c’est avec cette part que nous, sujets individuels nous coltinons… et cette part-là recèle aussi – du moins c’est ma conviction – SA vérité. Vérité du sujet, Vérité universelle, l’une déterminée par la césure que la formation de l’autre a occasionnée en elle. C’est de là que part la recherche lyrique, poétique, artistique, musicale car, comme je l’ai dit à propos de l’âme brisée (jolie métaphore du phénomène que nous entreprenons de décrire), cette recherche est l’expression de cette part souffrante de soi, trace du déchirement initial (comme l’a magnifiquement dit l’écrivain japonais Akira Mizubayashi dans son roman qui porte ce titre).

Ecrivant cela, je me rends bien compte des résonances lacaniennes que l’on peut y trouver… Dans un texte déjà ancien, qui date de … 1966 (alors, oui, c’est ancien), Lacan écrivait ceci en ouverture de sa réflexion (« La science et la vérité ») : « Le statut du sujet dans la psychanalyse, dirons-nous que l’année dernière nous l’ayons fondé ? Nous avons abouti à établir une structure qui rend compte de l’état de refente, de Spaltung où la psychanalyse le repère dans sa praxis ». Ce que Lacan veut dire, bien sûr, c’est que, dans la psychanalyse (qu’il voudrait constituer en science, mais nous sommes bien d’accord qu’il y a loin de l’intention à l’acte) se repère une « Spaltung » (traduite comme refente) par laquelle se construit un sujet de la science, c’est-à-dire un sujet de la science pour tout sujet. Dans ce que j’ai écrit plus haut, j’ai pris le problème différemment, je ne suis pas entré dans la querelle interne de la psychanalyse, j’ai juste constaté que le sujet (notre pauvre ego) se trouvait confronté à un sujet universel, le plus souvent déjà constitué : le sujet de la science et plus spécifiquement des maths (ce qui explique en partie que tant de gens aient du mal avec les maths ou disent en avoir – car après tout rien n’est jamais prouvé ! – : les maths nous contraignent à une division qui nous fait terriblement souffrir – pas seulement la division euclidienne!).

château de Duino

Deux régimes de vérité ? Peut-être. Et qui se différencieraient assez clairement. L’un tolère, voire requiert la représentation : la notion de représentation est en effet centrale en lui (on peut reprendre d’ailleurs aussi là-dessus la théorie des catégories et le rôle qu’elle fait jouer à la notion de représentant, de plus, les « vérités » de la théorie des catégorie sont toujours données « à un isomorphisme près »). L’autre vérité, elle, n’est pas représentable, elle est juste exprimable (constitutivement) et c’est pour cela qu’elle s’exprime dans l’art et dans la poésie. Le poème est, on le sait, irreprésentable. Ce qu’il donne à lire est une matière langagière brute qui parfois fait référence à des notions, des idées qui, elles-mêmes ne sont pas représentables tels la mort du sujet ou l’amour entre des amants. Les Elégies de Duino me paraissent être le sommet de cette expressivité, comme nous l’avons vu dans un billet précédent, à propos du pastoralisme et donc de l’animalité, là où il est dit : « de tous ses regards le vivant perçoit « l’ouvert »./ Seuls nos yeux à nous sont à l’envers, / posés comme piège autour des issues. /[…] / car très jeune nous retournons l’enfant, / l’obligeant de voir des formes derrière lui ». Le poète dit ici la manière dont lui apparaît ce que Freud / Lacan a qualifié du nom de Spaltung, ou de refente, et que, usant d’un autre langage, j’ai voulu montrer comme la césure qui apparaît en soi lors de l’opération de constitution du « sujet universel », autrement dit du sujet de la Science, ou aussi ce que Bitbol a caractérisé comme élision du sujet.

Méditant sur cela, Rilke va plus loin (ici à propos de l’amour, ailleurs de la mort) :

Les amants, n’était l’autre qui masque leur vue,
en seraient tout proches, étonnés…
comme par mégarde, parfois, une ouverture se fait derrière l’autre..
mais personne ne dépasse l’autre et de nouveau
tout redevient le monde.
Toujours penchés sur l’œuvre,
ce n’est qu’en elle que nous pouvons apercevoir le reflet
d’une liberté tant obscurcie.

C’est dire qu’ayant accédé au Sujet, on ne peut plus revenir en arrière, si ce n’est furtivement, par inadvertance, lors de quelques moments de grâce où s’exprime enfin la vérité singulière, identique à la liberté.

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Un commentaire pour La vérité ou rien (II)

  1. S’il existait un « sujet universel », la fameuse « retraite universelle » s’imposerait (avec les taxes afférentes).
    Le sujet étant unique, les « régimes spéciaux », correspondant à des situations spécifiques, doivent demeurer en place, avec les aménagements que le progrès technique – sans oublier la « pénibilité » qui perdure ou apparaît dans de nouvelles occupations – entraîne.
    Le grand-père Delevoye (douze petits-enfants et treize mandats plus ou moins bénévoles) aurait dû faire partie en plus du conseil d’administration de la Sorbonne (département Philosophie) pour apporter, à ses moments perdus, son grain de sel sur ces sujets qui taraudent les travailleurs de la SNCF, de la RATP, des hôpitaux, les profs, les routiers, les gaziers et électriciens, les étudiants, les retraités, les chômeurs et madame Pénible &Co… 🙂

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