En prélude à notre voyage en Normandie, puis en Picardie, nous passâmes par la région parisienne, où j’avais quelques comptes à régler avec moi-même : cela faisait si longtemps que je n’avais daigné remettre les pieds dans les pas du petit garçon puis de l’adolescent que j’étais dans les années cinquante et soixante. Le Bourget, cela vous dit quelque chose ? Oui, sans doute, l’aéroport qui fut le premier près de Paris avant même que n’existe ni Orly ni Roissy, là où atterrit Charles Lindbergh en 1927, là où arrivaient puis repartaient les chefs d’état accueillis en grande pompe, depuis Eisenhower jusqu’à Krouchtchev, et même la reine d’Angleterre. Cela m’avait valu, lorsque j’avais onze ans d’aller accueillir, en compagnie d’une petite fille de mon âge, à sa descente d’avion une délégation de l’Union soviétique contenant son ministre de l’Education, on m’avait appris à dire « Bienvenu » en russe, et je m’en souviens encore. Les cortèges déboulaient sur l’avenue de la Division Leclerc décorée de petits drapeaux de la nationalité du personnage, la population oscillait entre l’indifférence et l’enthousiasme, c’était la guerre froide, les cocos applaudissaient le leader soviétique, les anti-cocos l’américain. Moi, je n’étais pas très au courant, je demandais conseil à mes petits copains d’école, l’un m’avait dit que les Américains voulaient nous entraîner dans la guerre. Une dame de religion adventiste (elle était Suisse) avait dit à ma mère que le pape lui-même voulait nous y pousser. C’était du sérieux. J’avais peur. D’autant que mon propre père racontait sans fin la période qu’il avait vécue, de travail forcé en Allemagne, et la fureur des combats à l’approche de l’Armée rouge, du côté de Schneidemühl (aujourd’hui Pila) en avril 1945. Le Bourget par où aussi arriva la fameuse Division Leclerc (par la nationale 2 qui se prolonge maintenant en autoroute A1) pour libérer Paris, division, soit dit au passage, essentiellement composée de pauvres soldats africains envers qui la nation n’est guère reconnaissante.

Quittant Paris, en bordure de cette même avenue, sur la petite place où s’étend aujourd’hui un jardin public, les Allemands projetèrent d’exécuter une bonne partie de la population bourgétaine, qui dut son salut à l’héroïque intervention de son maire, le docteur Marie (celui-là même qui a signé mon acte de naissance). Evidemment, Le Bourget a bien changé depuis les années soixante, les pavillons et immeubles de pierre meulière ont tendance à disparaître, remplacés par des immeubles de béton et de verre. L’impasse où je suis né est bordée de maisons relativement chic et le jardin au fond duquel était le modeste pavillon de parpaings où j’habitais est devenu une pelouse plate et desséchée, sans plus aucun arbre ni buisson de cassissiers. La cité Foy donnait sur la rue du commandant Roland, c’est toujours le cas, mais l’hôtel où mes parents posèrent leurs valises en 1946, mon père ayant été recruté à la compagnie nationale pour réparer les appareils de l’Aéropostale, n’est plus là. Mon école non plus d’ailleurs. Le long de l’avenue de la Division Leclerc, que les vieux bourgétains nommaient « la route de Flandre », s’alignent des échoppes surtout destinées aux descendants de l’immigration qui habitent par paquets dans les nombreux petits immeubles. Une chose n’a pas changé : le bruit. Celui, infernal des camions parcourant sans relâche cette route qui part vers le Nord, faisant grincer leurs freins au feu rouge d’Anizan Cavillon, puis embrayant dans un panache de fumée noire. L’aéroport n’existe plus que pour quelques vols d’affaire, et l’aérogare elle-même, gardant son style élégant des années trente, s’est muée en musée de l’air et de l’espace. A l’extérieur sur le tarmac, Boeing 747, Airbus A380, Canadair, Hercules, Rafale et Etendard d’exposition. Musée passionnant à visiter qui possède des hangars dévolus à plusieurs thèmes : l’entre deux-guerres, la seconde guerre mondiale, les prototypes etc. et un peu à l’écart deux Concorde tête-bêche qui ressemblent à des échassiers en conversation, on peut entrer dans l’un, on y voit la cabine et le poste de pilotage, voir la fragilité des commandes qui relient les « manches à balais » aux gouvernails ne rassure pas. Parmi les prototypes, on peut voir, immobiles, les Griffon, Trident et Triton qui passaient dans le ciel de mon jardin dans les années cinquante lorsque c’était le temps du grand meeting aérien qui se déroule toujours tous les deux ans. Si on a oublié que la guerre est l’essence même du progrès technique, c’est le moment de s’en souvenir…




colonne de gauche de haut en bas: aérogare où travaillait mon père jusqu’en 1970, hall de l’aérogare, rue du commandant Roland, à droite: ce qui reste du petit jardin de la cité Foy (la maison n’existait pas)
La mairie, bâtiment de briques rouges qui a l’allure d’une tour de contrôle au milieu de cette effervescence camionesque, renferme toujours, en haut de l’escalier monumental, la fresque qui m’éblouissait, où l’on voyait un épisode de la bataille (ou plutôt de l’une des batailles puisqu’il y en eut deux, celle du 27 au 30 octobre, puis celle de décembre) qui se déroula devant l’église un jour de 1870, quand quelques ouvriers (de la Presse, notamment) décidèrent de s’opposer à l’invasion prussienne en prenant d’assaut une garnison qui stationnait au Bourget, ils réussirent dans un premier temps mais ne parvinrent pas à se maintenir malgré leur héroïsme, et même, les éléments de l’armée régulière, dirigés par des officiers de la bourgeoisie, ne vinrent pas à leur secours. La seconde bataille mit aux prises Prussiens et Parisiens, ceux-ci tentant d’établir un lien avec l’armée de Faidherbe, plus au Nord. Echec cuisant là encore et massacre, d’autant que les officiers bourgeois continuaient à faire la sourde oreille. Prélude à ce qui allait devenir plus tard la plus grande révolte ouvrière que connut la France : la Commune de Paris.

Nous prîmes le bus 133, il allait de mon temps vers Sarcelles, et je descendais à la place du 16 août 1943 (date du bombardement de la place par les Alliés). Rien n’a changé : descendant de mon bus, je me trouve directement face à la porte d’entrée de l’immeuble, tout de pierres blanchâtres qui ressortent de la façade, que nous habitâmes finalement, mes parents et moi, à partir de 1958 mettant fin à un hébergement précaire qui n’avait que trop duré : nous perdions le cerisier du jardin mais nous gagnions une salle de bains, avec baignoire-sabot où je prenais mes ablutions chaque dimanche, et moi une chambre, avec le genre de « cosy » que l’on affectionnait alors, ma porte-fenêtre donnant sur le balcon d’où, m’y tenant entre deux rêveries, je voyais passer les avions moyen-courrier qui partaient vers toutes les destination d’Europe. Vautré sur mon lit, j’écoutais Salut les copains, pendant que marchait dans le salon d’à côté la télévision en noir et blanc (de marque Telefunken) fraîchement acquise, fenêtre sur un monde gaulliste qui ne tolérait d’information que validée au préalable par un ministre. Cela tint jusqu’à mai 1968, donc dix ans, jusqu’à, autrement dit, que je ne rentrasse pas dans mon home plusieurs soirs de suite car j’étais désormais trop pris par les affaires de la révolution. Quelle révolution ? Celle que l’on se promettait, érigeant en cuirassé Potemkine l’ensemble des rues d’un quartier qui, depuis, a tout perdu de son esprit pour n’être plus que devantures de magasins de fripes. Il était temps de partir et de quitter la région parisienne… (non sans être resté une année supplémentaire afin de terminer mes chères études à la Faculté des Sciences de Paris, lieu-dit la Halle aux Vins).

prototypes d’avions Musée de l’Air et de l’Espace