Un « nouveau réalisme » qui sonne comme un appel à l’obscurantisme

9782253185604-001-TVoici un livre qui m’a mis de fort méchante humeur (et dont je parle, en contradiction avec mon affirmation récente sur le fait que je ne parlais que de ce que j’aime…). D’abord à cause du titre, racoleur, qui intrigue le lecteur innocent qui pensera que l’auteur s’en prend à l’existence du monde réel, alors que le titre aurait dû dire simplement que « la totalité » n’existe pas, n’existe jamais, mais cela aurait été moins vendeur à n’en pas douter. Donc, le monde n’existe pas. Certes, mais à condition de donner au « monde » la définition que l’on veut. En l’occurrence, pour notre auteur, celle d’un ensemble de tout ce qu’il y a. Or, il y a infiniment de choses, des objets en dur, des mers lointaines, des individus qui se promènent, des rêves, des idées, des parfums de printemps, des rougeurs de timide et des impressions de vous avoir déjà rencontré quelque part… Ce qui est original et intéressant, certes, c’est la définition que Markus Gabriel donne à « exister » : pour exister, une chose doit apparaître dans un champ de sens. Mais qu’est-ce qu’un champ de sens ? On devine qu’il s’agit d’un arrière-fonds sur lequel l’objet visé se dessine, qui lui donne ses contours et sa signification. « J’ai l’impression de vous avoir rencontré quelque part » prend son sens d’un contexte de conversation. Le rouge du timide se détache d’un contexte où sont évoqués des sentiments et des émotions etc. Est-ce qu’un champ de sens « existe » lui-même ? Oui, à condition que justement il se manifeste dans un autre champ de sens et ainsi de suite dans une progression infinie. D’où, évidemment, la conclusion : il ne saurait y avoir de champ ultime, de point d’arrêt à cette progression, car si point d’arrêt il y avait dans un champ de sens particulier qui consisterait dans celui qui permet à tout le reste d’exister, il n’aurait pas de champ de sens pour lui-même, c’est-à-dire quelque chose lui permettant d’exister, étant par définition l’ultime. On retrouve ici le mode de raisonnement cent fois utilisé dans l’histoire des idées, il peut s’agir par exemple du paradoxe ensembliste, dévoilé par Bertrand Russell et qu’on pourrait traduire aussi par l’idée que si l’ensemble de tous les ensembles existait, il devrait s’appartenir à lui-même, mais alors si on tolère la notion d’appartenance à soi-même, on tolère aussi celle de ne pas s’appartenir à soi-même et on tombe dans le piège de l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes… s’appartient-il, lui-même, à lui-même ? Bizarrement aussi, cet argument est l’inverse de celui de Saint-Anselme, l’argument fameux en faveur de l’existence de Dieu : puisque je suis capable d’imaginer un être qui possèderait toutes les qualités, donc un être maximal dans l’échelle de la satisfaction aux propriétés, cet être existe forcément car sinon, il ne possèderait pas justement l’une des qualités appréciables : celle d’exister… Pour Markus Gabriel, un tel argument ne ferait que prouver que l’existence n’est pas une qualité (« n’est pas un prédicat ») et en cela il a raison, bien sûr. Mais dès qu’un philosophe s’exprime en termes de « sens » (dans l’expression « champ de sens ») il faut se méfier… car la religion n’est pas loin. Et de fait, ici, c’est le cas. Un champ de sens, pour l’auteur, est une manière de découper la réalité « en lui donnant du sens »… mais d’où vient le sens ? De la religion. « En son sens non fétichiste, la religion est cette impression que nous participons à un sens ». Voilà encore bien une manière d’arranger les choses et de définir les termes comme bon nous semble. Il y a, pour l’auteur, un « sens fétichiste » du mot « religion » (sans quoi il ne parlerait pas de sens non fétichiste), et celui-là est condamné, c’est le sens selon lequel la religion serait un discours sur « Dieu » vu comme une puissance extérieure et vénérée qui serait à l’origine du monde… mais comment voulez-vous qu’un tel « Dieu » existe si… le monde n’existe pas ? je serai tenté d’être d’accord avec cette vision des choses, à ceci près que c’est le même argument qui est utilisé pour détruire la science : comment, nous dit notre auteur, voudriez-vous souscrire à une « image scientifique du monde » alors que… le monde n’existe pas ! Argument un peu facile… Et, bien entendu, Markus Gabriel en profite pour insinuer que la science n’est qu’une religion fétichiste comme une autre… C’est être fétichiste que s’en remettre à un supposé ordre du monde. L’ensemble des lois scientifiques découvertes au cours de l’histoire et auxquelles nous faisons confiance (comme la loi de la gravitation, par exemple…) ne serait qu’un fétiche comparable à l’idée naïve de « Dieu »… Ces considérations sont assez stupéfiantes car elles dénotent, à mon avis, d’une profonde méconnaissance de la science, qui n’est jamais une sorte de fabrication d’images au moyen de nos sens, mais une formidable œuvre de créativité conceptuelle en liaison avec des pratiques – les pratiques expérimentales – mises à l’épreuve au cours de siècles de travaux acharnés. Gabriel énonce doctement (p. 135) : « on ne peut pas se faire une image du monde parce qu’on ne peut pas contempler le monde depuis l’extérieur du monde ». Une « raison » qui est bien courte… car cela, les scientifiques l’ont toujours su : je renvoie notamment aux pages d’Erwin Schrödinger sur le sujet. Il notait que pour construire la connaissance scientifique du monde, le sujet devait s’absenter (« s’élider ») et qu’en fin de compte, il était vrai que l’on ne saurait parler en termes de « représentations » (l’univers ne se donne pas deux fois, une fois comme objet et une fois comme « représentation »), le mot ne convient pas car à tout moment de la démarche scientifique, le sujet interfère avec son objet, il n’en a donc pas une vision totalement extérieure (et les prétendus « paradoxes » de la physique quantique sont là pour le dire). Ce n’est donc pas nouveau, qu’on ne puisse pas regarder le monde depuis l’extérieur… mais cela n’empêche pas de faire de la science, n’oblige pas à considérer que la science est aussi fausse que l’est une religion dans son acception « fétichiste »… Cela oblige simplement à mieux regarder en gaston-bachelard--3658quoi consiste l’activité scientifique, comme l’a fait Gaston Bachelard en son temps, par exemple. Mais on a avec ce Markus Gabriel un autre exemple de ces « philosophes » (fustigés à juste titre par Alain Badiou, notamment dans son livre faisant l’éloge des mathématiques) qui n’ont aucune connaissance sérieuse des sciences (et a fortiori des mathématiques). Après sa condamnation dans son acception « fétichiste », la religion en vient à être vénérée sous une autre forme (ce qui est suspect de la part de quelqu’un qui, justement, voit dans tout acte de vénération une part de fétichisme, mais passons…), c’est la forme « quête de sens ». « De toute évidence, dit Gabriel, toute religion n’est pas fétichiste », et d’en prendre comme exemples les religions monothéistes qui condamnent… « l’idolâtrie ». La lecture de tels propos, après les attentats de Paris, peut évidemment nous soulever le cœur, ce qu’ils ont produit comme effet chez moi, en tout cas, puisque on retrouve là, littéralement, le discours de l’intégrisme religieux… On pourrait en effet déduire que l’orientation philosophique de Markus Gabriel est conforme à celle d’un tel radicalisme (d’où ma fort méchante humeur à la fin de la lecture de ce livre). Où est l’erreur ? L’argumentation du philosophe « nouveau réaliste » repose sur quelques idées introduites comme évidences, que le monde n’existe pas… (il aurait fait un peu de mathématiques, il saurait que l’on donne, de tous temps, un statut à des objets qui n’existent que comme limites, le monde n’existe pas, mais un nombre irrationnel n’existe pas non plus, du moins du point de vue de la définition pythagoricienne des nombres, mais nous avons franchi des pas dans l’histoire, Dedekind a donné sens aux irrationnels : ils existent comme limites, limites d’une suite de Cauchy, ou limites d’une suite d’emboîtements etc. et l’étude des limites, à elle seule, peut donner l’objet d’une science, l’analyse mathématique), que le sens est un mystère que seule la religion peut éclairer, que nos impressions existent autant que les objets que nous percevons, même si « dans des champs de sens différents » etc. Mais tout cela ne fait qu’une gigantesque pétition de principe : la religion est le seul discours qui peut accéder au sens du sens parce que, de toutes façons, la religion est définie comme quête du sens ! Est-ce à dire que toute recherche de sens est religieuse ? Reprenons encore l’exemple des mathématiques : le mathématicien est perpétuellement à la recherche du sens. Le sens d’une structure se trouve en effet dans une autre structure qui en donne le sens, c’est ainsi que l’on est passé de la théorie pythagoricienne des nombres à la théorie des ensembles et de la théorie des ensembles à la théorie des catégories. Ou, comme le disait Jean Cavaillès, « tout sens posant est en même temps sens posé d’un autre acte » (Sur la Logique et la Théorie de la Science, p. 32). Cela veut-il dire que les mathématiques sont une religion ? Même chose pour l’art. Il est possible de penser que le sens d’une œuvre est dans une autre œuvre, qui lui a succédé en tablant sur elle, ainsi par exemple, le sens de Cézanne serait délivré par le cubisme. L’art est-il religion ? Il y a de multiples manières de s’inscrire dans une quête du sens, y compris dans nos vies personnelles, nos amours et nos recherches d’expériences nouvelles. Ne nous laissons pas gagner par cet enfermement mortifère de la quête du sens dans la religion dont nous ne voyons que trop bien les effets pervers autour de nous.

bibemus-quarryIl est tentant de souscrire à une ontologie pluraliste, quel meilleur moyen en effet de répondre à la question du statut ontologique des mots, des expressions, des sentiments, des émotions, du « sens » que dire que toutes ces entités existent au même titre les unes que les autres ? Evidemment, une ontologie moniste réduite aux entités physiques (ce qu’on nomme « le physicalisme ») est inadéquate: nos paroles ne sont pas analysables en ondes corpusculaires et quand bien même elles auraient un caractère d’onde sonore, ce caractère ne suffirait absolument pas à expliquer qu’elles ont pour nous « un sens » ni qu’elles puissent agir comme de véritables actions (au sens de « dire c’est faire », traduction du titre de l’ouvrage d’Austin). Il faut construire, à partir ou à côté des entités physiques, une pluralité de niveaux qui sont autant de niveaux « de structure ». Au terme de l’analyse, il se pourrait d’ailleurs que n’existent que des structures : le niveau subatomique lui-même, de la matière, ne se résout-il pas, dans la chromodynamique quantique, à une structure de groupe ? Quant à nos expressions linguistiques, il se pourrait bien aussi qu’elles reposent sur un substrat formel se traduisant par des structures dont le lien avec les structures mathématiques est encore à étudier (j’ai un livre en prévision là-dessus… qu’il me faudra finir un jour). Mais il est sûrement faux que les problèmes puissent être résolus grâce à un « pluralisme ontologique » sans principes (il y aurait une infinité de « champs de sens », autant donc, de niveaux ontologiques) qui se contenterait de dire que nos idées et représentations ont le même type de réalité que les objets de nos perceptions, n’en différant que par le « champ de sens » auquel elles appartiennent. Nos idées et représentations, retraduites par des propositions, ont une distinction particulière : celle que s’y appliquent les prédicats de vérité et de fausseté. Le propre de « il n’y a qu’un seul Dieu » ou bien de « Le Christ est descendu sur Terre pour nous sauver », comme de toute affirmation, est que nous pouvons y objecter quelque chose, que nous ne sommes pas obligés de les admettre, qu’ils sont susceptibles d’attitudes de notre part : acceptation ou rejet. A la différence du Mont Blanc, que je vois surgir depuis l’autoroute en allant sur Chamonix, ou bien de la Méditerranée, où se sont noyés tant de migrants… Mais « vérité » et « fausseté » existent-elles chez Markus Gabriel ? sans doute prétendrait-il que non, n’ayant pas de « champ de sens » au sein duquel elles pourraient « apparaître »… La rançon de cette confusion, de cette propension à brouiller les pistes, à faire de la science une « religion fétichiste » et de la religion la seule manière de quérir le sens ne saurait être ainsi que la chute dans l’obscurantisme, quand il n’y a plus de distinction possible entre un énoncé susceptible de vérité ou de fausseté et un acte de foi arbitraire. Cette tendance dans le discours aujourd’hui va bien avec la manière désormais fréquente de clamer que notre société occidentale « manquerait de spiritualité » sous prétexte que la religion y serait moins présente, comme s’il n’y avait de spiritualité que dans la religion (et, qui plus est, que dans les trois religions monothéistes). Heureusement, quelques intellectuels ont répondu déjà à ces propos. Jean Grjebine dans une tribune du Monde (le 4 novembre) et le couple Pascal Engel et Claudine Tiercelin, également dans Le Monde daté des 22 et 23 novembre. Le premier écrit superbement ceci :

Le problème est peut-être que ce ne sont pas nos sociétés ouvertes – c’est-à-dire sans dogmes imposés par des autorités supérieures et au sein de laquelle les individus sont libres de se déterminer – qui manquent de spiritualité, mais l’exigence du questionnement et de l’autodétermination qui est difficile à supporter pour beaucoup d’hommes qui peinent à se hisser au niveau de cette spiritualité.

Quant aux seconds, ils écrivent, non moins superbement, ceci :

Pourquoi « spirituel » serait-il synonyme de « religieux », et au nom de quoi les religions auraient-elles le monopole du sens ? Il est faux que les valeurs associées depuis l’époque des Lumières à la République soient vides. Justice, égalité, fraternité, vérité, raison sont des idéaux substantiels qui portent tout autant de sens et de transcendance que ceux censés leur servir de substitut spirituel.

personaggi_-_etty_hillesumIl ne s’agit pas ici, on l’aura compris, de jeter la pierre aux croyants. Libre à chacun de vivre sa vie spirituelle comme il ou elle l’entend. Il m’arrive de lire des proclamations de foi en Dieu et d’en être ému (ainsi Etty Hillesum, dans son journal, écrit-elle : « Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte » – p. 132 de l’édition de poche, coll. Points), mais je note que ces proclamations ont la plupart du temps d’autant plus de force qu’elles s’affranchissent d’une appartenance particulière à tel ou tel dogme, qu’elles ne postulent ni une existence divine ni une adhésion mais qu’elles expriment avant tout une foi dans la Vie, un sentiment de fusion avec l’Etre au sens spinoziste. Je fais l’hypothèse que la phrase « je crois en Dieu » prononcée par Etty Hillesum ne se décompose pas en ses constituants mais doit se lire d’un seul bloc, comme un verbe figé qui exprimerait une attitude spirituelle tournée vers l’infinitude de l’Etre. C’est le genre de parole que l’on peut prononcer dans la joie du moment, comme portant la trace d’une exaltation, d’une jubilation interne, sans que cela veuille dire nécessairement que l’on croit en l’existence d’une puissance appelée « Dieu » ni que l’on adhère à un dogme.

Pour une critique de ce livre par d’authentiques philosophes, je renvoie à :

 

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6 commentaires pour Un « nouveau réalisme » qui sonne comme un appel à l’obscurantisme

  1. Merci pour ce long article et grâce à toi je n’ai pas du tout l’intention de lire ce bonhomme, dont la problématique me laisse totalement indifférent.

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  2. Merci pour ce contre-feu salutaire. Dire que l’on présente le « nouveau réalisme » comme un « courant philosophique tout neuf » !

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    • alainlecomte dit :

      Merci de votre commentaire. Je lis votre blog avec énormément d’intérêt, et d’admiration.

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      • Merci pour ce que vous dites au sujet de mon blog !
        Ce que je lis régulièrement sur votre site retient également tout mon intérêt. J’apprécie particulièrement le fait que vos billets offrent le plus souvent une lecture substantielle et argumentée sur une diversité de thèmes et de voyages…

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  3. Debra dit :

    Commentaire très intéressant, merci.
    Quand j’ai des discussions passionnées avec mon frère chéri, que j’aime, mais dont je ne partage pas les idées politiques, ou religieux, d’ailleurs, nous butons souvent sur ce que JE perçois comme étant les effets délétères d’une vulgarisation scientifique qui a probablement produit les mêmes effets pour la pensée scientifique que… le catéchisme a fait pour la religion catholique, par exemple. La vulgarisation vulgarise…pour rendre la pensée « accessible » au plus grand nombre. A QUEL PRIX ? Si nous nous en rendions compte, peut-être serions-nous moins évangélisateurs dans nos élans pour aider notre prochain à comprendre la cosmogonie scientifique triomphant ?
    Je continue mes lectures, non pas des philosophes que je boude, par allergie à l’encontre d’une pensée que je perçois comme visant d’une certaine manière à discréditer la vérité de la fiction (chez beaucoup de philosophes en tout cas…), mais passons, j’en ai marre du mot « réalité » qui a autant de saveur qu’un vieux chewing gum passé de bouche en bouche depuis des millénaires ? maintenant.
    Rien à faire. Au bout d’un certain nombre de combinaisons de la combinatoire même les mots s’usent… Et nous entraînent, avec notre vitalité, vers le fond.
    Pour la religion, je ne suis pas hostile à ce qui relie les hommes entre eux.
    A choisir entre l’idéologie et la religion, je crois que peut-être, on peut, d’ans certains cas, être plus libre avec la religion qu’avec l’idéologie. Et le « un » se détache sur fond de pluralité, de toute façon.
    Je termine le livre d’Isaac Bashevis Singer, un roman qui s’appelle « Le Manoir » où le génial Isaac peint un grand fresque historique du destin d’une famille/société juive polonaise après 1863 et la destruction de l’aristocratie/la féodalité polonaise par les Russes de l’époque.
    Très très actuel, et très édifiant…

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  4. pascal engel dit :

    Cher Alain Leconte
    Merci de ces analyses du livre de Gabriel, dont j’avoue ne pas comprendre pourquoi il a été tellement promu et loué dans les gazettes, alors qu’il est à la fois indigent et d’une banalité éculée. Quand il y a un tel contraste entre la qualité d’un livre et son succès, il me semble qu’on doit s’interroger sur les raisons qui font que malgré la faiblesse du livre il se vend et passe en poche quasi automatiquement. Et qu’on doit aussi faire des compte rendus négatifs, simplement parce que c’est notre devoir intellectuel.
    Dans le cas concerné, et to cut a long story short, il me semble en effet que le succès du livre tient à cette critique de la science comme incapable de connaître le réel, qui conforte en effet une position religieuse. Jadis, même des savants croyants, comme Duhem, qui défendaient une forme de réalisme conventionaliste ( la science est affaire de convention, mais elle nous donne des structures du réel, même si les structures ultimes ne seront jamais connues) n’allaient pas aussi loin. Mais certains philosophes bergsoniens, comme Edouard Leroy, avaient des arguments semblables. Néanmoins la régression à l’infini dont vous parlez, celle des interprétations, fait penser très nettement à celle qu’on trouve chez Nietzsche: il n’y a pas de réel, il n’y a que des interprétations, et des interprétations d’interprétations, etc. Foucault dans « Nietzsche, la généalogie et l’histoire » expose fort bien cet argument, et l’accepte. A mon sens, la conclusion s’impose: le nietzschéisme mène à l’obscurantisme dont vous parlez très bien, malgré le fait que Nietzsche ne cesse de nous dire qu’il est un critique impitoyable de la religion.. Et cette ligne de pensée a bien des variantes postmodernistes. Je ne dis pas que cela explique le succès du livre, mais ce recyclage de poncifs sous forme d’une « métaphysique » new look explique qu’il ait trouvé en France un terrain favorable. Après, on doit aussi s’interroger sur les stratégies éditoriales qui, une fois les droits achetés à la foire de Francfort, font que les éditeurs promeuvent à présent les livres comme on le fait des parfums ou des autos.

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