Feuilleton de l’été – 5 – au chevet de Marcel Proust

Nous arrêtant à Illiers, devenu Illiers-Combray, c’était le moment et le lieu de renouer avec la plus haute figure de la littérature française. Marcel Proust consacre à cet endroit, la plus grande partie du premier volume de la Recherche, Du côté de chez Swann (réédité récemment avec une nouvelle mise en pages et une préface d’Antoine Compagnon, en poche). Visite de la petite maison de la tante Léonie, entièrement laissée dans son état de l’époque, mise à part la salle d’accueil qui récapitule les grandes étapes de la vie et de l’œuvre de l’écrivain. On trouve donc d’abord au rez-de-chaussée le salon (renfermant un authentique pianola), la salle à manger, la cuisine, puis après qu’on a monté l’étroit escalier que détestait le petit Marcel car il marquait la coupure entre lui et sa mère quand celle-ci restait en bas pour continuer la soirée avec des invités dont en particulier monsieur Swann, les chambres, celles de la grand-mère, de la grand-tante Léonie et celle du petit Marcel, qui contient toujours la lanterne magique qui projetait sur le mur et les meubles les aventures de Geneviève de Brabant harcelée par l’immonde Golo, et sur une petite table à proximité du lit, le livre de chevet : François le Champi de Georges Sand. Sous les combles, on a installé une salle de documentation avec un écran où est projeté un film fait de lectures par des comédiens de la Comédie Française (Sandre, Galliène, Podalydes), des lauréats de concours de lecture à voix haute et des extraits d’interviews d’écrivains ayant plus ou moins connu Marcel Proust : Jean Cocteau, Paul Morand, Emmanuel Berl, François Mauriac etc. Amusant d’entendre Emmanuel Berl raconter les visites qu’il faisait au grand malade qui ne supportait guère d’être contredit. Proust était sûr d’avoir raison, notamment à propos de l’idée selon laquelle il n’est pas de communication possible entre les êtres, surtout dans la relation amoureuse, où la passion ne fait que créer des obstacles à celle-ci au lieu de la permettre, Berl s’y étant opposé il reçut les sandales de Proust en pleine figure : « vous êtes bête » lui criait Marcel. Mauriac explique que Proust synthétise Balzac et Benjamin Constant, en allant bien au-dessus. Et Cocteau rappelle l’anecdote connue de Proust pris d’une crise d’asthme après que, comme il dit l’avoir deviné, son invité a baisé la main d’une dame qui avait cueilli une rose.

la chambre de Marcel, la tisane et la madeleine de tante Léonie, la chambre de grand-mère, la cuisine et l’église de Combray

Cela donne évidemment envie de renouer avec la lecture de Proust. Entreprendre la (re)lecture de La Recherche du Temps Perdu engage dans un travail prolongé qui ne donne du plaisir qu’au prix d’un labeur patient pour décortiquer chacune des phrases, les démembrer, les déconstruire puis les reconstruire, les prononçant parfois à voix basse comme si le ton que nous y mettons pouvait à lui tout seul nous faire atteindre le sens caché derrière ces tournures syntaxiques subtiles, ces phrases enchâssées de cent espèces et ces incises dont certains demandent qu’on les oublie en première lecture afin d’aller directement au but : la compréhension de la phrase. Certaines phrases passent par des développements qui peuvent nous sembler imprévus et baroques avant, tout à coup, de se conclure par une chute qui peut nous paraître banale ou au contraire grandiloquente, mais qu’importe, c’était le détour qui comptait, c’était grâce à lui que nous pouvions apprendre ou nous rappeler des détails qui seraient utiles par la suite pour justement comprendre celle-ci. C’est le cas de ce passage, p. 165, où le narrateur relate les émotions qu’il éprouve à la lecture de Bergotte, l’écrivain qu’il admire et qui jouera un grand rôle dans les chapitres suivants, sorte de synthèse entre Anatole France, Renan, Jules Lemaître, Ruskin et Anna de Noailles.

Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d’une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de l’écrivain rendait encore plus ironique mais qui était la même que j’avais souvent faite à ma grand-mère en parlant de Françoise, une autre fois où je vis qu’il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu’étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que j’avais eu l’occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et sur M. Legrandin qui étaient certes de celles que j’eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu’il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n’étaient pas aussi séparés que j’avais crus, qu’ils coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je pleurais sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père retrouvé.

Legrandin réapparaît ainsi après avoir été évoqué déjà auparavant et avant qu’il ne revienne de manière ambigüe : à la fois un ami chaleureux mais aussi un « snob », quelqu’un prêt à tout, y compris à se détourner de ses amis si cela permettait de se trouver mis en valeur auprès d’une duchesse ou d’un marquis. Autrement dit chaque phrase est à prendre comme un reflet de l’ensemble, comme condensation, à la fois de ce qui vient avant et de ce qui viendra après, c’est ce qui créée cette impression magnifique de se trouver immergé dans le temps d’un autre (ici l’écrivain) au fil de sa propre lecture. En ce sens, on dira comme le fait Gérard Genette, que l’enchaînement des phrases chez Proust procède de la métonymie. De ce fait un rapport à l’inconscient s’instaure puisque nous savons (depuis Lacan) que celui-ci se structure justement par le moyen des deux figures de style que sont la métaphore et la métonymie.

Quant aux dialogues, ils forment un condensé de l’humour typique du grand romancier français. Je revois chaque fois que je lis les échanges entre Tante Léonie et Françoise au sujet des événements se déroulant dans Combray, mon professeur de lettres du lycée de Drancy, Monsieur Abramovici quand il nous les lisait. Nous nous tordions de rire. La tante Léonie, qui ne sort jamais, se croyant affublée d’une maladie grave et condamnée à rester au lit, ne trouve de moments de plaisir que lorsque Françoise vient dans sa chambre lui raconter ce qu’elle a appris des commérages du village. La tante est souvent déjà informée de quelques faits par le regard qu’elle a sur la rue, par lequel elle apprend que telle ou telle personne est passée, par exemple, à une heure inhabituelle. Face à ces événements imprévus, Françoise formule des hypothèses, auxquelles la tante, qui n’y aura pas pensé, répond invariablement par « à moins de ça ! ». Ce « à moins de ça » m’a poursuivi toute ma vie et il m’arrive souvent face à ce genre de spéculation au quotidien de repenser à Léonie et de dire, ou de penser tout bas, cet « à moins de ça ! ». Le génie ici de l’écrivain consiste à donner des pivots de langage, sortes de singularités autour desquelles peut se structurer une réminiscence, clin d’oeil à des scènes qui se répètent dans notre vie commune. Il se loge alors de l’humour dans la superposition (axe vertical, quand la métonymie était horizontale) attachée à un empilement d’expressions semblables voire identiques.

Bien sûr, certains pourront toujours voir en Proust un thuriféraire de la conscience bourgeoise, mais alors la grande masse de la littérature ne serait qu’un corpus de représentations bourgeoises de la réalité, disant cela, on s’y inclut soi-même : c’est notre subjectivité même qui y plonge et il serait vain d’attendre qu’il s’en échappe un jour une efflorescence qui serait autre que « bourgeoise ».
Et puis n’y a-t-il pas là mésentente sur ce que l’on nomme littérature ? Certains prennent ce qui est écrit pour une revendication de la part de l’auteur de son statut social, ils établissent évidemment un lien indissoluble entre l’écrivain (ou écrivant selon Barthes) et le personnage social. Si celui-ci est un bourgeois, on fait nécessairement de son œuvre une œuvre « bourgeoise » qui n’aurait donc d’intérêt que pour ceux qui fraient avec cette classe sociale et l’apprécient. C’est une erreur. On sait que Proust attribuait cette perspective à Sainte-Beuve et qu’il envisageait sa Recherche au contraire comme la démonstration de l’inanité de cette thèse, d’où le « Contre Sainte-Beuve » par lequel il avait pensé un temps conclure La Recherche (avant qu’il ne préfère la conclure par Le Temps retrouvé). La littérature doit au contraire être perçue comme une entreprise d’écriture du sujet qui s’effectue par-delà ses appartenances sociales conjoncturelles, parfois même en dépit d’elles. Ce que Proust nommait le moi profond. On n’est pas obligé de croire en ce genre d’entité métaphysique, on peut penser qu’il n’y a pas de moi profond, mais des trajectoires qui s’inscrivent dans l’espace-temps du langage et convergent vers un point que l’on qualifie de « sujet » (le sujet de l’Inconscient, différent du sujet social). Le langage propre au sujet est, comme l’a dit le mathématicien Alain Connes, un espace feuilleté dont chacun possède en propre une variante (une sous-variété?)1. Proust ne glorifie pas la bourgeoisie, au contraire il la moque et tient un point de vue extraordinairement distancié par rapport à la réalité sociale dans laquelle il vit, mais compte tenu de son projet particulier, il ne peut pas s’inventer un milieu social qui serait autre que le sien. Chacun fait avec ce qu’il a. Et c’est ce qu’il en fait qui compte. Or, ce qu’il en fait, c’est rien moins qu’une exploration des structures abstraites du temps.

L’espace créatif [de l’oeuvre] est double – dit Daniel Sibony –  : il y a la sensation actuelle, puis la trace que le souvenir lui associe, la fibre que l’écriture constitue et qu’elle redonne au lecteur pendant qu’elle la connecte à d’autres fibres […] l’écriture prend la place de l’inconscient qu’elle chasse : elle remplace l’écriture du temps par le temps de l’écriture.

Néanmoins, je comprends tout à fait qu’on n’ait pas la patience de le lire, qu’on trouve ses descriptions inutiles parce que le réel dont il nous parle est depuis longtemps dépassé et oublié. A quoi peut bien renvoyer pour un jeune lecteur ou une jeune lectrice la description d’une sortie de messe qui bruisse de rapports mondains où chacun veut se montrer et s’assurer qu’il ou elle est vu(e) par les autres ? Il faut pour y trouver de l’intérêt être capable de transférer le climat social d’une époque révolue vers le nôtre, ce qui n’est pas évident. Pourtant, structurellement, la nature des échanges humains semble ne pas avoir beaucoup changé. Les rapports d’association, de flatterie, d’échange, les sentiments, d’amour, de jalousie, de rancune demeurent probablement comme ils l’étaient aux temps proustien. Lire Proust permet de mieux les comprendre.

Notre manière de creuser la littérature et d’y prendre plaisir est une façon de mieux nous révéler la source de notre propre subjectivité et de peut-être nous distancier par rapport à l’emprise des structures idéologiques, dans la mesure où nous pouvons les prendre comme objet de notre méditation, et où nous pouvons nous interroger sur les sources de notre plaisir à lire.

1 De mon point de vue la répétition de nos vies, et les habitudes en particulier font que le malheureux temps linéaire des calendriers s’enroule comme une droite irrationnelle dasn un espace de dimension plus grande qui n’appartient qu’à nous, que nous créons au cours de notre existence et dont certains d’entre nous font une merveille, comme Proust ou Grothendieck en se retirant du monde ds futilités pour retravailler l’histoire de leur passé qui n’est autre que cet ouvrage. (Alain Connes, préface à « A la recherche de l’autre temps » de Daniel Sibony).

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