Le bien écrire des uns et des autres

Bien écrire… voilà ce qui est propre à certains, au prix sans doute d’un long travail mais pas seulement peut-être, d’une disposition particulière aussi, comme en ont les grands musiciens dotés d’une oreille dite parfaite. Sylvain Tesson est de ceux-là, on ne saurait le nier. Je lis parfois de façon coupable sur certains réseaux sociaux – oui, j’ai dit « de façon coupable » car je pense de plus en plus que leur fréquentation doit être mesurée, avec le fait que les serveurs qui les nourrissent accélèrent le réchauffement de la planète – des commentateurs qui ragent contre l’écrivain au visage déformé, mais c’est parce qu’ils lui en veulent de prises de position qui leur déplaisent, jamais ils n’ont d’argument sur le style. [J’ai lu à l’inverse des commentateurs qui prenaient le parti de Gabriel Matzneff au nom de ce que celui-ci écrirait, paraît-il, très bien, mais sans jamais donner d’exemple de cette soi-disant belle prose, et moi, je ne vais quand même pas me mettre à le lire pour savoir si oui ou non il écrit bien, j’en veux d’abord une preuve, alors que ce que j’ai lu de lui jusqu’à présent était plutôt affligeant… « La littérature est au-dessus de la morale » clame tel ou tel, fier de sa posture bravache, oubliant que dans l’affaire qui nous intéresse, ce n’est pas de « morale » qu’il s’agit. Evidemment on parlerait de morale si l’on s’interrogeait sur le droit d’un écrivain à chaparder un oignon en devanture d’épicerie ou de prononcer de simples paroles un peu provocantes, évidemment Lautréamont n’était pas « moral », et Rimbaud non plus. Mais là on parle de vie ou de mort. On peut défendre l’idée que la littérature est du côté de la vie, et pas du crime, or il est criminel de suborner les petites filles et les petits garçons, et encore plus de s’en vanter. On pourrait, à la rigueur, tolérer que cela reste au rang des fantasmes, après tout la littérature se doit d’exposer tous les fantasmes de l’humanité, mais quand cela touche au réel, alors il s’agit d’autre chose, et on ne va pas dire « oui, mais c’est bien écrit » ! ou alors on avoisine la pire stupidité, comme un qui dirait face à un crime horrible où l’assassin aurait débité le corps en plusieurs tranches : oui, mais comme c’était bien découpé ! J’ai lu aussi quelque part, sous la plume d’un qui se parait de solennité « qu’il ne fallait pas confondre l’art et l’artiste », ce à quoi on peut facilement répondre que c’est le littérateur coupable qui confond les deux en s’appuyant sur sa renommée de bon écrivain pour acheter l’indulgence de ses juges.]

Pour en revenir à Tesson, lui, il « écrit bien » et sans qu’il y ait de doute sur la matière qui fait son écriture, mais je suis conscient qu’il ne suffit pas de dire cela, il faut le prouver, c’est-à-dire tenter de comprendre ce qui fait que lisant sa prose on convienne qu’en effet… c’est bien écrit. Ce plaisir, cette jubilation ressentie au moment de la lecture, de quoi sont-ils faits ? Parfois des phrases amples comme des fleuves qui s’attardent, mais parfois aussi de simples et courtes notations qui surgissent comme des éclats, et nous envoient leur flash l’espace d’un court instant. Alors là, on se dira : c’est bien vu, ou : c’est drôle. Par exemple, première partie, « l’approche » : « comme les monitrices tyroliennes, la panthère des neiges fait l’amour dans des paysages blancs »… quelle meilleure amorce qu’une comparaison saugrenue pour introduire la blancheur qui, dans les deux cas, s’exporte du paysage à une matière organique : la blancheur de la peau, la blancheur du pelage… Puis, plus loin, après que l’on eût présenté la destination, et exposé les conditions du voyage – voyage à quatre personnes dont l’une, l’auteur, ne porterait rien, cela dû à son mal de dos – « on m’offrait le Tibet sur un plateau »… l’effet de style est imperceptible, quoi de plus banal que l’expression « offrir sur un plateau » ? et pourtant quand il s’agit du Tibet… Le jeu de mot affleure mais sans la grossièreté du calembour. Juste ce qu’il faut pour faire sourire.

photo de Vincent Munier figurant dans le livre « Tibet: minéral animal »

La longue attente commence, il est hors de question de dire un mot même en chuchotant, il est conseillé de demeurer complètement immobile, « Munier tristement : – Mon rêve dans la vie aurait été d’être totalement invisible. / La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. Aucune chance pour nous d’approcher une bête ». Toute une philosophie en quelques mots, tout un constat sur notre condition malheureuse. Est-il besoin d’en dire plus ? Puis l’animal apparaît enfin ; « Elle reposait, couchée au pied d’un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré ». Voilà une définition du sacré qui fait sens. C’est ce qui est unique, tant espéré, enfin là mais dont on sait que nous n’y sommes pas pour grand-chose, et qui repartira bientôt de son plein gré sans que nous ne puissions rien faire pour le retenir. Dissymétrie des échanges, la présence sacrée nous cloue au sol, mais à l’inverse, pour elle, nous ne sommes rien : « Elle tourna la tête, pleine face. Les yeux me fixèrent. C’étaient deux cristaux de mépris, brûlants, glacials. Elle se leva, tendit l’encolure vers nous. « Elle nous a repérés, pensai-je. Que va-t-elle faire ? Bondir ? ». Elle bâilla. Voilà l’effet de l’homme sur la panthère du Tibet ».

Et puis il y a cette histoire incroyable (que Munier et Tesson ont racontée d’ailleurs dans l’émission « La Grande Librairie »), celle de la fameuse photo prise une année auparavant par Munier. C’est la photo d’un faucon posé sur un rocher… quoi de plus banal ? Sauf que lorsqu’elle fut prise, le photographe n’avait pas vu ce qu’il photographiait vraiment. Déjà, il cherchait la panthère, et il ne l’avait pas vue. Et pourtant, elle était LA ! Oui, on la voit, et lui ne la découvrit qu’en développant son cliché : c’est bien ses oreilles et son regard que l’on aperçoit dans le coin supérieur gauche, au-dessus de l’arête calcaire. Quelle leçon extraordinaire sur la perception et nos capacités cognitives ! On a sous les yeux ce que l’on cherche et on ne le voit pas. C’est « la lettre volée » en plein dans la nature. Mais les jeunes enfants tibétains qui vivent près du campement, eux, ont tout de suite vu : « Saâ ! » ont-ils dit, ce qui est le nom de la panthère blanche en tibétain.

Après la première apparition, il y en a une deuxième. Elle est prête à attaquer un troupeau de chèvres bleues (barhals), mais l’attaque échoue, les chèvres ne sont pas nées de la dernière pluie elles non plus. Et elle s’en va… sans même se retourner. A la dernière, elle fut appâtée par un yack mort : « son pelage se mêlait aux buissons, laissant une trainée poikilos. Ce mot de Grèce antique désigne la peau tachetée du fauve. Le même terme décrit le chatoiement de la pensée. La panthère, comme la pensée païenne, circule dans le dédale ».

Tesson profite des intermèdes pour méditer. La nature est un terrain idéal pour cela. Pensons simplement aux randonnées, aux marches que nous fîmes cet été vers les 5000 mètres, enjambant quelques cols des Andes. Que de pensées viennent à l’esprit. Parfois elles s’avèrent folles, comme certaines que nous ruminons au cours de nos insomnies. Mais pas toutes. Il faudrait alors, comme les rêves, les noter immédiatement afin de ne pas les perdre. Il n’y a pas de meilleur endroit pour réfléchir sur le monde qu’en ces lieux d’air raréfié. En peu de mots, Tesson résume notre angoisse :

« En ce début de siècle 21, nous autres, huit milliards d’humains, asservissions la nature avec passion. Nous lessivions les sols, acidifions les eaux, asphyxions les airs […] Si la vie se résumait à l’assouvissement des besoins biologiques en vue de la reproduction de l’espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi en mangeant des insectes. Mais si l’on demandait à notre passage sur la Terre sa part de beauté et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s’avérait une nouvelle atroce. La pire de toutes. Elle avait été accueillie dans l’indifférence. Le cheminot défend le cheminot. L’homme se préoccupe de l’homme. L’humanisme est un syndicalisme comme un autre ».

La beauté de l’écriture de Tesson (son « bien écrire ») réside en ceci : une manière ramassée d’exprimer les pensées les plus fortes. De ce point de vue, il a pris la leçon de l’animal qui n’en fait jamais des tonnes, ne se lance pas dans une suite d’arabesques lorsqu’il s’agit de s’élancer vers sa proie : il bondit, c’est tout.

Un autre livre magnifique : c’est celui de Nastassja Martin, qui s’intitule « Croire aux fauves ». Nastassja Martin est cette anthropologue qui était partie vivre parmi les Evènes, un peuple qui vit au Kamtchatka, au voisinage d’autres : les Koriaks ou les Itelmènes, à des températures avoisinant les -30°C, voire les -50°C, et qui y rencontra un ours. La confrontation fut brutale. Nastassja eut le loisir de connaître le fond de la gueule du mammifère, d’en renifler l’haleine qui, paraît-il, n’est guère plaisante. Bref, elle en revint le visage en partie broyé, mais elle avait réussi à le mettre en déroute d’un bout coup de piolet dans le ventre et il était parti, ivre de douleur comme elle d’ailleurs. Ivre de douleur aussi. Et qui dut endurer des soins atrocement longs et douloureux avant de retrouver forme humaine. Nastassja fut d’abord soignée sur place, puis rapatriée en France, opérée à la Salpêtrière, ayant failli l’être à nouveau à Grenoble, le service critiquant l’hôpital parisien. Quand elle recouvra l’usage de ses mandibules et qu’elle alla un peu mieux, elle repartit là-bas pour y retrouver ses amis, les gens qu’elle aimait profondément à cause de leur mode de vie et, dit-elle, de « la sobre beauté de leurs allées et venues journalières ; la nécessité du moindre de leurs mouvements ; la discrétion dont ils font preuve entre eux et à [son] égard ». Mais aussi, à n’en pas douter, parce qu’elle reste à tout jamais hantée par cette rencontre avec le fauve en qui elle « a vu le monde trop alter de la bête ». La dernière partie de ce livre (Printemps) est hallucinante, il s’y dit des choses qui s’apparentent à la plus haute des philosophies, de ces choses que nous, lecteurs lambda, ne sommes pas si sûrs de bien comprendre. Son amie Daria dit : « parfois certains animaux font des cadeaux aux humains […] Toi, tu es le cadeau que les ours nous ont fait en te laissant la vie sauve ». Cela laisse l’auteure perplexe. « Je suis perplexe, parce que j’entends deux choses dans ce que Daria m’a dit. La première, qui m’émeut et me touche profondément, que me rappelle aux raisons de ma présence à Tvaïan. La seconde, qui m’insupporte et me révolte, qui me donne envie de fuir une deuxième fois » Quant à la première de ces choses, Nastassja évoque la connaissance de ce que les personnes comme Daria ont qu’elles ne sont pas seules dans la forêt et que d’autres forces sont à l’oeuvre. Elle a eu comme professeur Philippe Descola qui a, dit-elle encore, réhabilité le mot animisme pour décrire ce type de monde. « Dans la phrase « les ours nous ont fait un cadeau », il y a l’idée qu’un dialogue avec les animaux est possible, quoiqu’il ne se manifeste que rarement sous une forme contrôlable ». C’est quelque chose de positif donc. Alors pourquoi ce second mouvement, cette envie de fuir ? On croit deviner que c’est parce qu’elle sent que même pour la femme évène, femme de ce coin-là du monde qui, comme telle, devrait en participer sans, peut-être, avoir à nommer ces choses, il a fallu trouver une description, une case, une rationalisation ; que cet événement, un ours et une femme se confrontant, doit pouvoir être assimilé et digéré parce que c’est tout simplement pour tout humain, un impensable. « Voilà notre situation actuelle, à l’ours et à moi. Etre devenus un point focal dont tout le monde parle mais que personne ne saisit ». Nastassja Martin, dans ce très beau texte, fait le lien avec des recherches passées, lorsqu’elle était en Alaska et qu’elle avait accompagné un vieux sage gwich’in du nom de Clarence. Celui-ci lui disait que dans la nature tout est constamment « enregistré ». « les arbres, les animaux, les rivières, chaque partie du monde retient tout ce que l’on fait et tout ce que l’on dit, et même, parfois, ce que l’on rêve et ce que l’on pense ». Autrement dit rien ne peut être retiré. Attention à nos rêves ! Attention à nos pensées ! « Chaque forme-pensée que nous déposons hors de nous-mêmes vient se mêler et s’ajouter aux anciennes histoires qui informent l’environnement, ainsi qu’aux dispositions de ceux qui le peuplent ». Est-ce que cela est « vrai », au sens où il y a quelques temps je tentais de cerner le concept de vérité ? Est-ce que cela est vrai au sens d’une réalité objective dont un observateur ferait le relevé pour dire « cela est », c’est-à-dire comme l’ont fait les philosophes positivistes du début du XXème siècle lorsqu’ils ont posé que « p est vrai parce que p » ? L’anthropologue ici nous convie à une pensée des confins, une interrogation sur les limites. Elle-même les a atteintes, ces limites, au cours d’un affrontement terrible entre l’humain et la bête (qui désormais l’a rendue miedka, c’est-à-dire moitié-moitié, ce qui la désigne d’ailleurs comme ensorcelée pour une bonne part de la population de cette région du monde, comme l’oncle Valierka qui ne veut pas que les autres touchent à ses biens personnels car cela porte inévitablement malheur). Nous sentons bien qu’à cette limite, la réponse à la question posée ne fait plus sens. L’idée de Clarence relève du mythe, de la conception d’ensemble qui ne saurait être dite vraie ou fausse, elle est, simplement, et elle est comme cadre pour que d’autres pensées adviennent. Après tout, notre science aussi découle d’un cadre. Et nous en retenons qu’il aurait mieux valu peut-être penser comme cela depuis bien longtemps plutôt que d’avoir cru en la supériorité d’une position de surplomb par rapport au non humain, à l’animalité, aux rêves.

Voilà, un ours, une panthère, deux animaux sauvages dans une nature dont la plupart d’entre nous ne savons rien, qui est tellement en dehors de nos chemins et dont pourtant désormais quasiment chaque heure de chaque jour nous invoquons le caractère précieux, indispensable, et ce d’autant plus que nous avons partagé autrefois le rêve de l’assouvir à nos soifs et à nos désirs. Deux animaux comme leçons de philosophie pour mieux nous comprendre nous mêmes et donnant lieu à des écritures souveraines. Voilà qui est autrement plus intéressant que les excès d’un petit marquis germano-pratin dont il aurait fallu, paraît-il, lire les exploits pour faire partie du cercle éclairé des « amis de la littérature »…

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2 commentaires pour Le bien écrire des uns et des autres

  1. C’est comme Leiris (vu et écouté la lecture extraite de son livre « L’Âge d’homme » au Centre Pompidou, dans l’expo Bacon) : il a célébré la littérature comme une tauromachie mais n’a sans doute jamais planté un sabre dans le corps d’un taureau déjà sanguinolent…

    J’ai lu un seul livre de SylvainTesson : « Sur les chemins noirs »… (il existe une rue Tesson dans le Xe à Paris, par anticipation ?) et donc là il a complété son approche de la photo en noir et blanc.

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    • alainlecomte dit :

      Bien sûr, mais la littérature est essentiellement imaginaire, qu’importe si Cendrars n’a jamais pris le Transsibérien ou si Stendhal n’a pas atteint Naples? mais Tesson, quand même, il l’a fait, le voyage, il se les est gelés, les pieds, et il l’a vue la panthère, il y a des témoins! (la panthère elle-même)

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