La société du spectacle – 1

[Quelques considérations à chaud issues de ma lecture de la Société du Spectacle de Guy Debord]

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Un livre dont la célébrité est son pire ennemi. Comment un ouvrage critique sur, entre autres choses, la mode, en est-il venu à être… à la mode ? C’est le paradoxe habituel dont nous affuble le capitalisme : être capable de retourner en son contraire sa propre critique. Il faut pourtant y résister et comme toujours la meilleure résistance est la lecture, la lecture du texte tel qu’il est, qu’il existe et continue d’exister en dépit de tous les efforts de déformation dont il a été victime.

Ce livre commence par ces mots : Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. Et plus loin : La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. Autrement dit, nous ne participons jamais directement au monde, nous n’y participons qu’indirectement par le biais d’images, de représentations, autant dire par le biais de pures abstractions. Nous avons déjà rencontré ce genre de suppositions, c’est dans les écrits de Alfred Sohn-Rethel ou de Robert Kurz que se déploie l’idée de notre monde vécu principalement au travers d’abstractions réelles.

Rappelons que l’abstraction au sens de la théorie critique n’est pas l’action du « sujet », comme cela apparaît dans maintes études de philosophie ou de psychologie cognitive (voir Piaget), mais consiste en un processus objectif qui se met en place dans la société dès que celle-ci accède à un certain niveau de complexité, notamment dans l’échange (échange marchand), c’est ce que montrent les travaux de Sohn-Rethel à propos de la monnaie. Dans ce processus, les constructions abstraites (par exemple justement la monnaie) prennent la place du concret : quoi de plus concret diront certains qu’une somme d’argent ? Or, il n’en est rien, et cela se voit dès qu’on tente de rendre compte de la genèse de la monnaie (Marx là-dessus est la référence, qui dans le livre I du Capital introduit la monnaie comme marchandise-type non sans avoir développé au passage un raisonnement reposant sur la théorie des relations d’équivalence), ou qu’on essaie même, simplement, de définir ce qu’est la monnaie. Le propre de la société marchande, puis du capitalisme, est de reposer sur de telles constructions abstraites que les agents prennent pour du concret. Marx associe cela au fétichisme. C’est ainsi que l’on peut parler de fétichisme de la marchandise : elle est le résultat d’un processus de construction abstrait (à partir des notions de valeur d’usage et de valeur d’échange) alors qu’elle nous apparaît comme la chose la plus naturelle au monde et… la plus sacrée ! Dans cette abstraction, des unités qui devraient en principe être indissociables (la valeur de l’objet du point de vue de son usage, l’investissement en temps et effort de la part de celui qui le produit, ce qu’il signifie alors non seulement au plan de l’usage mais au plan du symbole, le symbole d’une activité humaine riche et particulière) se trouvent de fait, dissociées : le prix ne vient pas d’un usage mais des lois de l’échange, les producteurs sont anonymisés, et les consommateurs n’ont de « personnalité » qu’en tant qu’ils ont pu débourser une certaine somme pour l’obtention du produit. L’abstraction-échange en vient ainsi à flotter au-dessus d’un monde d’objets et d’individus qui n’ont plus de rapports entre eux que par son intermédiaire. Les humains ne valent plus que par ce qu’ils représentent au plan monétaire (toute personne ayant voyagé en Amérique du Nord par exemple en revient sidérée par la règle absolue qui est appliquée et affirmée sans pudeur selon laquelle chacun ne pèse que ce qu’il gagne, ce qui est bien sûr le cas aussi en Europe, même si cela y est pudiquement dissimulé).

La manière dont Debord aborde la notion de spectacle est similaire. Le spectacle est une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite (tout comme on pourrait le dire d’une abstraction réelle) et sur la séparation : La séparation fait elle-même partie de l’unité du monde, de la praxis sociale globale qui s’est scindée en réalité et en image (tout comme la production globale est scindée en valeur d’usage et valeur d’échange).

De même que l’abstraction du marché réduit les individus à un seul facteur, ce qu’ils représentent monétairement, selon Debord, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Et quand il dit : le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux, nous pensons qu’on pourrait en dire autant du discours de l’économie en général, ce qui, évidemment, introduit un parallèle intéressant entre économie et spectacle, le discours économique qui emplit nos radios à longueur de temps n’étant qu’un monologue élogieux à propos de l’ordre présent.

Le spectacle chez Debord représente ainsi le monde de la marchandise en tant qu’il est sublimé, obtenu comme ordre autonome qui continue de flotter autour du réel, qui s’imprègne au réel, s’insinue dans tous ses pores et finit par être l’être même de notre condition historique.

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Quel rapport alors avec le spectacle au sens ordinaire du terme, qui nous est donné par le cinéma, les planches, le show biz, les vedettes, les stars, le sport de haut niveau, la presse people etc. ? Debord établit un lien direct entre son concept proche de l’abstraction réelle et ce secteur de l’économie toujours plus développé, créateur de valeur au sens large, au point où, aujourd’hui, tel organisateur de spectacles en vient sereinement à dire qu’il est devenu la ressource principale de notre économie, faisant des villes comme Paris, Londres ou Berlin des lieux qui n’existent plus que pour produire cette valeur, grâce notamment à la présence unique de stars comme Céline Dion ou Ariana Grande, ou à celle de grands événements « spectaculaires » comme les JO, le Mondial de foot ou le Tour de France. Voilà que nous assistons à un phénomène qui pourrait nous fasciner : l’expression concrète de la marchandise, en tant que royaume idéal, dans la personnification en tant que stars, autrement dit la starification. C’est un trait particulier de la forme-sujet inhérente au capitalisme de toujours nous présenter ses caractéristiques abstraites sous la forme de personnes physiques concrètes qui les déifient.

Marx parlait à ce propos de masques de caractères : les forces abstraites du Capital revêtaient des masques qui les rendaient concrètes sous forme d’images, un peu comme dans la comédie moyen-âgeuse, on faisait revêtir à des acteurs concrets les masques des vices ou des vertus. La politique telle que nous la vivons (ou la refusons!) au jour le jour participe de cette vaste mascarade (au sens propre du mot) où le jeu des forces antagonistes internes au Capital prend l’aspect d’un Guignol généralisé, avec ses figures honnies après avoir été adorées dès qu’elles sont passées au premier plan de la scène. Le spectacle généralisé, aujourd’hui producteur de valeur, obéit à un schéma inversé, où les « masques » sont toujours, par qui soient-ils incarnés, adorés et non honnis. En somme le spectacle généralisé serait « l’envers heureux » de la politique. On peut se poser des questions évidemment sur la manière dont il produirait de la valeur et sur la nature de celle-ci. Peut-on parler de valeur d’usage ou de valeur d’échange en la matière ? Les mots semblent ici quelque peu désuets. Il n’est ni usage ni échange. Il est juste question d’un flux autonomisé que l’on baptise « valeur » et qui a une réalité semblable à celle de l’énergie de liaison entre les particules élémentaires, de cette énergie qui, à l’occasion, peut se concentrer en un point pour fournir de prétendues « apothéoses » qui ne sont que des apothéoses marchandes (le concert d’une de ces stars par exemple). Son lien avec la valeur au sens classique (la valeur d’échange issue du processus de la marchandise) continue d’exister dans la mesure où le spectacle existe dans le monde sublimé de la marchandise. N’en viendrait-on pas alors à suspecter qu’il y aurait, dans cette « énergie » dégagée, comme l’effet d’un excès de valeur se dissipant dans le spectacle, comme un trop plein utilisé pour faire briller des lumières inutiles ? Le spectacle ne « produirait » pas à proprement parler de la valeur mais la démultiplierait, sorte de chambre d’écho engendrant à partir de chaque unité de valeur objective une multitude de reflets, comme dans un phénomène de réverbération. De là, résulterait bien sûr notre fascination.

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Cependant, ce type de valeur ne marque pas la « fin du travail » puisque c’est bien avec leur travail que les spectateurs paient l’accès souvent très cher à ce monde de stars. Ce en quoi l’on voit que le travail ne disparaît pas tant que cela. Au contraire s’il faut tant en créer, au dire des économistes et chefs d’entreprise, c’est bien parce qu’il reste source de valeur, de cette valeur qui se réverbère ensuite dans le cosmos médiatique après avoir irrigué et soutenu les entreprises possédées et/ou gérées par ces mêmes chefs d’entreprise.

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Il y a bien pourtant transformation du travail, progression vers un non-travail sous la forme du loisir, mais là encore, Debord nous est d’un apport précieux : par exemple, dans le passage suivant il nous explique comment et pourquoi le travail, auparavant travail productif, en vient à laisser la place à un non-travail particulier qui n’est aucunement une « libération du travail » mais une nouvelle modalité, surprenante, du travail abstrait : comment, en ne faisant rien en apparence, contribue-t-on à la production globale de l’ordre présent (ceci prend tout son sens aujourd’hui avec les réseaux sociaux et la manière dont l’industrie du numérique compte sur l’inactivité des « pianoteurs » fébriles pour alimenter les corpus et recueillir les informations nécessaires pour diffuser la publicité auprès de ceux qui sont supposés pouvoir être hameçonnés).

Par la réussite même de la production séparée en tant que production du séparé, l’expérience fondamentale liée dans les sociétés primitives à un travail principal est en train de se déplacer , au pôle de développement du système, vers le non-travail, l’inactivité. Mais cette inactivité n’est en lien libérée de l’activité productrice : elle dépend d’elle, elle est soumission inquiète et admirative aux nécessités et aux résultats de la production ; elle est elle-même un produit de sa rationalité. Il ne peut y avoir de liberté hors de l’activité, et dans le cadre du spectacle toute activité est niée, exactement comme l’activité réelle a été intégralement captée pour l’édification globale de ce résultat. Ainsi l’actuelle « libération du travail », l’augmentation des loisirs, n’est aucunement libération dans le travail, ni libération d’un monde façonné par ce travail.

Ce qu’on peut aussi résumer par :

L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend son existence et son propre désir.

(à suivre)

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