J’ai vu le très beau nouveau film de Pedro Almodovar, Autofiction, que certains parfois ont présenté comme une redite, une nième version du même film, celui d’un cinéaste finissant – c’est fou comme les envieux sont prompts à déclarer mort un grand artiste quand il arrive à la fin de sa carrière. De fait, ceci est le thème même du film, comme si un artiste, conscient de son vieillissement écrivait ou filmait l’histoire de ce vieillissement avec un héros, lui-même, qui justement se pose ces questions, essaie d’en finir avec un scénario qui traite d’un écrivain qui tente d’en finir etc. etc. Cela pourrait être triste mais c’est au contraire très joyeux, émaillé de scènes cocasses qu’on n’aurait pu sans doute tourner ailleurs qu’à Madrid, tant cette histoire de drames, de morts et d’angoisse baigne dans une atmosphère vivante au-delà de la vie, de fête et de poursuite du bonheur. Cela est censé commencer en 2004, même si nous savons bien que ça commence en 2026. A l’époque de Noël, alors qu’un long pont jette sur les routes des milliers d’Espagnols en dépit du mauvais temps, une jeune femme (Barbara Lennie) souffre d’une terrible migraine et son compagnon, très présent, fait tout ce qu’il peut pour l’aider. Ils sont beaux, jeunes. Rien ne soulage la souffrance de la dame, qu’il faut emmener aux Urgences. L’hôpital décide de lui attribuer une chambre, chose étrange elle semble être déjà venue là puisque, passant devant une chambre particulière elle demande s’il lui est possible de l’occuper. La médecin qui vient la voir la reconnaît : elle est déjà venue, en effet, mais c’était pour tourner un film, dont on lui a dit depuis qu’il était devenu un film « culte ». Après un temps : mais qu’est-ce qu’un film « culte » ? est-ce que vous seriez membre d’une secte ? Un film culte, dit Elsa n’est jamais qu’un film qui n’a pas marché mais que, curieusement, un petit groupe de gens s’est mis à adorer. Elsa n’a fait que deux films et aucun n’a été un succès. C’est pourquoi, depuis, elle ne fait que du cinéma publicitaire. La docteure, contente d’avoir appris quelque chose, se tourne vers le jeune homme qui accompagne Elsa : mais, lui dit-elle, vous aussi, je vous ai vu… mais où ? Bonifacio, dit « Beau » (Patrick Criado) ne se souvient pas d’avoir connu cette femme. A moins que… à moins que cela n’ait été à l’occasion d’un enterrement de vie de jeune fille, une de ces cérémonies où il se produit parfois comme stripteaser. C’est bien cela en effet. C’était une année avant. Et d’ailleurs, c’est comme cela aussi qu’Elsa a rencontré Bonifacio. Occasion de montrer une grande scène de striptease masculin, sans doute une des plus grandes jamais montrées au cinéma. Ça dure assez longtemps, mais c’est drôle, infiniment drôle. Elsa est venue là à des fins professionnelles, et elle ne s’attendait pas à trouver tant de plaisir. Elle poursuit le jeune homme dans sa loge pour lui faire sa requête (elle cherche un mannequin pour un film sur les sous-vêtements masculins), qui n’est pas du tout ce qu’on croit, et tient à le faire savoir. Après l’avoir rabroué, il finit par l’entendre : il s’agirait de tourner un clip pour une marque de slip, mais rassurez-vous, sans nudité, sans exhibitionnisme, votre rôle sera juste de paraître se réveiller le matin. Il semble que l’affaire se fasse, mais il faut du temps avant que la séquence soit filmée. Entre temps on aura vu le narrateur, Raul (Leonardo Sbaraglia), sur sa machine à écrire, puis le narrateur se faire quitter par celle qui l’a aidé depuis vingt ans, une femme, Monica, plus âgée qu’Elsa, qui laisse la place à Santi : jeune homme admiratif du grand écrivain. La pensée de celui-ci évolue, change, songeant à la mort de sa mère au même moment où sa créature Elsa devra elle-même supporter la douleur de perdre la sienne. Evénement qu’elle apprend lorsqu’elle tourne justement le fameux clip. Elle annonce donc ce qui lui arrive à « Beau ». Ils ne sont pas encore amants, mais il compatit avec sa peine et propose de l’accompagner à l’hôpital où la mère est morte. C’est à partir de ce moment-là que leurs rapports changent. La relation durera-t-elle longtemps ? « Beau » est pompier, Elsa est cinéaste. Peu de liens entre ces deux professions. Monica (Altana Sanchez-Gijon), l’ex-première conseillère de Raul est partie pour aider son amie qui doit faire face à l’échéance de fin de vie de son fils atteint d’une tumeur et qui a peu de chances de survivre à l’opération qu’il doit subir. Dans le même moment, en 2004, Elsa, sortie de ce qu’elle a identifié comme une crise de panique, et désormais anxieuse de trouver sa dose quotidienne d’anxiolytique, oubliant un peu son Beau, a rejoint son amie Patricia, angoissée comme elle et grande amatrice comme elle, de chants espagnols proches du flamenco, qui évoquent des drames et font monter les larmes, c’est après une telle chanson que Patricia va apprendre la trahison probable de son mari, parti à Paris, via une photo prise et expédiée par une autre amie. Dégringolade, déchéance, portable plongé dans un verre d’eau pour montrer qu’on veut tout oublier et les deux femmes se retrouvent sur une île des Canaries, Elsa pour écrire, et Patricia pour se remettre de ses déboires conjugaux, mais pas pour longtemps puisque le mari refait surface, non, elle ne se libérera pas de lui. Ici, Raul pourrait écrire le mot « Fin ». Mais quelque chose le torture encore, peut-être est-il titillé par la perte de sa grande amie Monica, partie au secours de l’amie désespérée face à la mort d’un fils, il a encore quelque chose à dire.
Au fond de la petite maison louée sur l’île de Lanzarote, arrive un coup de fil de Natalia, que nous n’avons fait qu’entre-apercevoir jusqu’ici, restée au village où Elsa devait se rendre en ce pont de Noël. Natalia ne va pas du tout. On devine qu’elle a connu un drame elle aussi, sous la forme de la perte d’un jeune enfant. Elsa l’invite à Lanzarote. Où elle essaiera de sortir de sa dépression, mais vainement : elle fait une tentative de suicide. En 2026, justement, l’amie de Monica, après la mort de son fils, a fait elle aussi une tentative de suicide. Heureusement, Natalia, mannequin pour les films publicitaires que réalise Elsa, va revenir à la vie. Raul pourra mettre le mot « Fin ».
Mais alors commenceront ses ennuis, quand il enverra le manuscrit comme d’habitude à son amie et conseillère Monica, qui, elle, ne l’entend pas du tout ainsi, voyant que sa propre histoire a été pillée et crie qu’il est hors de question que ce livre paraisse avec cette fin. Elle fera tout, y compris ce qui est illégal, pour que le livre ne paraisse pas ainsi. C’est la dispute, c’est le drame. Même Santi (Quim Gutierrez) le nouvel ami, prend le parti de Monica : Raul est allé trop loin dans la façon qu’il a, pour écrire, de s’inspirer de sa vie, et donc de celle de ses proches. Il tente de rétablir la situation dans une scène ultime qui est un joli morceau de bravoure du film. Au sein d’un parc madrilène, il a donné rendez-vous à celle qui fut sa meilleure lectrice, ils consommeront à deux une pleine bouteille de Mescal, mais il finira par lui dire, après larmes et cris qu’il en vient à modifier le récit au sens où il lui apparaît désormais que cette Elsa n’est pas son double à lui mais plutôt la transposition littéraire d’elle, Monica.

Film magnifique avec des photos chaudes et lumineuses, comme ce plan sur la plage digne d’une toile peinte d’art contemporain, méditation sur l’art d’écrire et de composer des récits, jamais on n’aura vu avec une telle acuité le lien parfois d’osmose parfois de déchirement entre un écrivain et ses personnages, jamais on n’aura aussi bien vu la façon dont un récit se déforme en fonction de la vie, comment des personnages évoluent non seulement en fonction d’une logique propre mais aussi en fonction de celle du narrateur, des personnages vivent parce qu’ils correspondent à un besoin de celui qui écrit et disparaissent parce qu’ils ne correspondent plus à aucun, on trouvera cocasse par exemple la façon dont Raul, donc Almodovar, se débarrasse de « Beau », qui a joué son office pendant un certain temps (il était beau…) le laissant en plan après un coup de téléphone d’Elsa, consciente de le « négliger » mais peu prête à l’entendre, au cours d’une scène de sauvetage (rappelons qu’il est pompier) qui le laissera seul et démuni, le téléphone à la main et le casque sur l’oreille. Quant à Natalia, qui le remplace désormais, elle est venue de nulle part, simple incarnation d’un personnage manquant destiné à faire la jointure entre les affects qui ont traversé le narrateur.
On a souvent dit « la littérature, c’est la vie », encore faut-il le montrer, même au cinéma (!) afin de réaliser dans quel sens ceci peut se dire.
PS : étonnamment, le film sorti au même moment d’Asghar Faradi, Histoire parallèles, avec toute une brochette connue d’acteurs et d’actrices francophones, traite d’un sujet similaire. Là aussi, il y est question d’une écrivaine, jouée par Isabelle Huppert, en mal d’inspiration1, écrivant sa vie romancée qui se transmue aussitôt en images à l’écran, et il se met en place une aimable confusion entre imaginaire et réel, ou plutôt entre deux imaginaires puisque le réel n’est jamais là, bien évidemment. Il y a cependant un fossé entre les deux films : ce dernier est hors de toute réflexion sur les mécanismes de la narration, il se contente de jouer sur la confusion des niveaux, et cela finit par donner l’impression d’une répétition très longue de séquences « déjà vues » où les personnages ne sont jamais maîtres de ce qui leur arrive. De plus, l’univers filmé y est singulièrement oppressant (studio d’enregistrement où l’on ne voit presque jamais le jour, pluies battantes, appartement sale où pourrissent de vieux restes au fond des tiroirs, grignotés par des armées de souris, Paris grisâtre à opposer à un Madrid rayonnant).
