Mes balades parisiennes

c’est un bonheur extraordinaire, toujours. Aller à Paris en amoureux, se retrouver perdu dans un nouveau quartier où l’on n’a plus ses repères, celui auquel j’étais habitué (les alentours de la place Maubert) n’ayant plus d’hôtel ouvert à ma bourse depuis longtemps – l’hôtel du Commerce a fermé ses portes, on prévoit à sa place un nouveau quatre étoiles. Bref, nous étions logés rue de la Tour d’Auvergne dans un de ces petits hôtels qui restent abordables, avec une salle de bains où, dès que l’on s’assoit sur la cuvette des toilettes, on a les genoux qui buttent contre la porte – et pourtant je ne suis pas bien grand. La rue Rodier part de là, à l’angle il y a une « plate-forme » de la Poste, juste en face une boulangerie pâtisserie, et elle conduit vers le square d’Anvers qui, le vendredi soir, héberge un marché de victuailles resplendissantes, poissons exhalant leur fraîcheur marine, pâtés venus d’Europe orientale, fruits exotiques en grappes s’affichant en guirlandes aux rebords des auvents. On longe le Lycée Jacques Decourt où j’aurais dû aller dès la sixième si ma mère avait accepté qu’à cet âge je prisse le bus et le métro tout seul, et juste au-dessus : le Sacré-Coeur, affreux témoignage des soi-disant « repentances » d’un Paris d’après le soulèvement de la Commune. Long arrêt pensif à une terrasse de café près du funiculaire, montée sur le belvédère comme tous les touristes font pour admirer la vue, celle d’un Paris étonnamment plat et uni dans les gris et les bleutés, puis descente vers le square dédié à Dalida, de son vrai nom Yolanda Gigliotti, et tout près de là, découverte d’une maison que l’on n’avait jamais remarquée, le « château des Brouillards », villa construite au XVIIIème siècle par un amateur de « folies », que les gens nommèrent ainsi à cause de son luxe relatif et de la permanence de nappes nuageuses qui, paraît-il, à l’époque s’étendaient sur le lieu en provenance d’une fontaine où l’on menait les chevaux pour s’abreuver, maison aussi où aurait séjourné – mais on n’en est pas sûr – Gérard de Nerval aux alentours de 1846 (lequel écrit justement dans Promenades et souvenirs que ce qui le séduisait dans cet endroit, « c’était le voisinage de l’abreuvoir, qui le soir s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther »).

On attrape la rue Lepic qui descend la colline et passe devant la maison où vécut quelques temps Vincent van Gogh chez son frère Théo avant de retrouver le boulevard au niveau du Moulin-Rouge, boulevard qui mène à la place Clichy et à notre chère brasserie Wepler, celle de toutes les fêtes et anniversaires et dont les vieux décors respirent des éclats littéraires des prix décernés au long des années depuis 1998 – cette année, c’est Lucie Taïeb qui l’a reçu pour son roman « Les échappées » (éditions de l’Ogre), que je n’ai pas lu, bien entendu (on ne peut pas tout lire). De la place Clichy, nous aurions pu continuer à pied jusqu’au Théâtre du Rond-Point, notre but pour la soirée, mais cela était compter sans un peu de fatigue, et le métro nous offrait ses rails grinçantes, ses portières claquantes et le métal froid des barres verticales auxquelles on s’accroche, pour aller jusqu’aux « Champs », bruyants et agités. C’est de là que nous gagnâmes, après un petit blanc au bar de l’Alsace, les frondaisons sombres qui abritent le théâtre blanc en forme de rotonde qui abrite librairie et restaurant. La pièce qu’on y jouait était « Détails » de l’auteur suédois Lars Norén, émule d’Ibsen, de Strindberg et d’Ingmar Bergman. Ce n’était pas tant cet auteur, à vrai dire – dont je n’avais guère entendu parler – qui m’avait incité à prendre des places – catégorie unique à 21 euros – que l’actrice principale, Isabelle Carré, que nous pouvions ainsi voir jouer sur scène après avoir été tant de fois émus par elle au cinéma. La pièce était un peu longuette… elle n’apportait pas grand-chose de nouveau à la « connaissance » que nous pouvons avoir des vies de couples ni du jeu des alliances et des romances chez les trentenaires… Les autres acteurs étaient Ophélia Kolb, Laurent Capelluto et Antonin Meyer-Esquerré, tous excellents, bondissants, pleins de flamme, de doutes et de désespoir. Au début, on voit Erik et Emma (joués respectivement par Laurent Capelluto et Ophélia Kolb) dans une maison d’édition à Stockholm, lui est l’éditeur et elle la jeune romancière qui vient chercher des nouvelles de son manuscrit. Il ne l’a pas lu, bien sûr, mais ils font connaissance. Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, dans un hôpital, Ann (Isabelle Carré), femme d’Erik et femme-médecin reçoit Stefan, hypocondriaque et écrivain surmené. Ces quatre personnages vont se croiser, s’entrecroiser pendant les 2h10 que dure la représentation. Ann et Erik ne peuvent avoir d’enfants, cela les ronge. Ils partent en vacances en Italie, près de Pise, ils se rencontrent tous à Florence, aux Offices, devant la Venus du Titien. Ils divorceront. Ann tombera amoureuse de Stefan, Erik d’Emma etc. etc. Des « détails » en somme, mais des détails qui font la vie, toute vie. A la sortie, j’achèterai le texte de la pièce ainsi que le roman très autobiographique qu’Isabelle Carré publia l’an dernier chez Grasset : « Les rêveurs », où l’on trouve d’autres détails de vie, son père et sa mère, leurs manques, leurs absences et leurs douleurs, qui ont quand même réussi à faire cette belle fille à la fois forte et fragile que C. a aperçue à l’entrée du théâtre, en jeans et grosses lunettes, passant devant les ouvreurs et ouvreuses, leur adressant un sourire, « et oui, on y retourne ! » disait-elle, puis plus tard au bar cherchant son plateau-repas pour dire qu’elle viendrait dire bonjour après la représentation mais seulement si elle se sentait bien (nous n’avons pas pu savoir ce qui s’en est suivi). Lisant « Les rêveurs », je suis touché par la grâce de l’écriture autant que par ce qui s’y conte et qui n’est rien d’autre que la genèse d’une grande actrice au travers des drames familiaux qui ont éveillé et entretenu sa sensibilité. Elle y raconte comment lui vint l’envie de faire ce métier, quand elle avait besoin de se sortir des ambiances angoissantes et que pour cela, le cinéma s’offrait à elle sous les traits des grands rôles qu’elle voyait à l’écran : « comme la Camille de Musset, je m’exerçais à travers d’autres vies à ne plus avoir peur de la mienne ».

Isabelle Carré

Ensuite revenir dans la nuit, sous la pluie, jusqu’à la station de métro Poissonnière et remonter la rue de la Tour d’Auvergne, slalomant entre les poubelles non ramassées et les détritus de toutes sortes, du vieux balai brosse au matelas effondré, passant comme des ombres devant les vitrines embuées d’hypothétiques bistrots pour attendre un lendemain tout aussi culturel que le jour même puisque nous emmenant dès 10h30 à la Pyramide du Louvre, prêts à passer des heures devant les œuvres rassemblées du célèbre maître toscan qui devait finir sa vie auprès du roi François.

Je ne vais pas me payer le ridicule de faire un savant exposé sur ce que j’ai vu et retenu de l’inoubliable exposition sur Leonard de Vinci qui se tient au Louvre en ce moment et pour laquelle il faut réserver de longues semaines en avance (je l’avais fait fin octobre). Juste en passant deux ou trois détails (encore des « détails »…) que j’ai glanés, comme l’influence initiale de Verrochio, son maître sculpteur, les drapés qu’on a pu reconstituer en plâtre pour qu’on en voit la précision, les pierres noires reprises à la plume représentant des enfants dont l’un se fait laver les pieds par sa mère (qui n’est autre que la Vierge, bien entendu), le fameux tableau avec Sainte Anne, Marie et l’enfant Jésus dont les têtes sont alignées avec un quatrième personnage : un jeune agneau que l’enfant taquine tandis que la mère tente de l’en dissuader. Léonard avait pris trois tableaux avec lui lorsqu’il vint à Amboise et continua de les peindre jusqu’au bout. Ainsi, telle toile de lui (comme celle que j’évoquais à l’instant) avait mis vingt ans ou plus pour être achevée… cela tient à la multitude de glacis superposés. On voit aussi nombre de ses carnets, exhumés de la librairie ambrosienne ou de la collection particulière de la reine Elisabeth, qui révèlent les intuitions scientifiques de l’artiste, ses essais de constructions géométriques approchées (duplication du cube, quadrature de la lunule) et ses « découvertes » faramineuses comme celle-ci : si l’on observe la croissance d’un arbre, la somme des carrés des diamètres des sous-branches en quoi se divise une branche est égale au carré du diamètre de cette dernière. En quoi les spécialistes voient une approche de la notion de fractale telle que développée par le mathématicien Benoît Mandelbrodt au XXème siècle, loi qu’utilisent les créateurs de réalité virtuelle pour simuler des arbres et que des ingénieurs contemporains ont réussi à justifier par des arguments de meilleur résistance aux vents…

A la sortie, après être passés aussi par Soulages, un peu trop à l’étroit dans ces deux salles à mon goût, et les galeries interminables qui vont vers la Victoire de Samothrace, des policiers et des attroupements obstruaient la rue de Rivoli. Un homme, perché sur du mobilier urbain balayait d’un regard de Cyclope et de sa caméra une foule indistincte qui réunissait autant de touristes éberlués que d’activistes en jaune. « C’est X… ! » disait une dame près de moi, ah oui, celui qui s’est reçu une balle dans l’œil… Quelques CRS se mettaient en rang et couraient en sautillant et en cadence vers un point de la rue d’où l’on ne faisait qu’entendre quelques sombres clameurs, d’autres se déployaient rapidement, nous faisant face et nous signifiant qu’il était interdit de remonter dans la direction du Châtelet, qu’il nous fallait descendre et traverser vers la Seine par les jardins des Tuileries. Il ne se passa rien d’autre. « Je croyais que les Gilets Jaunes, c’était fini » s’aventurait un touriste américain. « il reste encore quelques irréductibles » lui répondait, goguenard, l’un des centurions… Allons, ce n’était pas du Rimbaud, ce n’était pas « qu’est-ce pour nous mon cœur que ces nappes de sang / et de braise, et mille meurtres et les longs cris/ de rage, sanglots de tout enfer renversant tout ordre »… du moins pas encore…

Paris est beau, Paris est gris. Nous aimons aller vers le Marais, grignoter un beurek aux épinards à la terrasse de Laurence Kahn, rejoindre la rue Pavée qui remmène du coté du Pont Marie pour traverser la Seine, choper un bus qui conduit vers Saint-Michel, marcher jusqu’à la place de la Sorbonne, passer chez Vrin où l’on trouvera les dernières nouveautés philosophiques comme « Le bruit du sensible » de Jocelyn Benoist dont j’ai déjà parlé ici et dont je reparlerai un autre jour. Un livre sur le sensible… quoi de plus en harmonie avec notre humeur et avec l’ambiance de ces promenades, et qui se termine par l’idée que « le sens de ce que nous appelons sensible n’a pu apparaître que comme texture poétique de la représentation, en tant que celle-ci n’est pas seulement une idéalité, mais une réalité dont on peut faire quelque chose » et de dire :

« dans cette texture, en deça de la note, la voix de la cantatrice a une saveur d’oranges amères, comme celle de Pauline Viardot selon Saint-Saëns »

Portrait de Pauline Viardot par Ary Scheffer –
Musée de la Vie Romantique – Paris

et voilà justement que, le lendemain, le bus 63 empruntant le boulevard Saint-Germain passera devant un immeuble cossu du début du boulevard portant une plaque disant que Pauline Viardot vécut là jusqu’à sa mort en 1910. Le monde est petit. Et sa représentation sensible ne l’est pas moins.

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5 commentaires pour Mes balades parisiennes

  1. Belle balade…
    Figure-toi que le 24 janvier au soir (encore un jour de grande manif…) j’étais dans la salle du Théâtre du Rond-Point. Isabelle Carré, superbe actrice dans cette pièce et qui éclipse presque totalement ses partenaires ! 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. leffront dit :

    Très agréable balade…

    Aimé par 1 personne

    • alainlecomte dit :

      merci. tu as du noter ma pointe de regret de ne pas être allé à Jacques Decourt… mais finalement, le lycée de Drancy, c’était bien aussi 🙂

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      • leffront dit :

        Cela m’a amusée car je devais aller à Hélène Boucher… mais pas question de trop m’éloigner de la maison non plus !
        Nous ne savons pas ce que nous avons ‘raté’, mais nous avons fait nos expériences de toutes façons… et des connaissances. Je ne regrette pas.

        Aimé par 2 personnes

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