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Des mots et des couleurs
Mon article précédent, intitulé « La couleur des choses », appelle une contrepartie : «la beauté des mots ». En l’écrivant je ne pouvais qu’avoir en moi l’arrière-pensée de comparer les mots et les couleurs. Il est connu qu’à l’aube de la philosophie occidentale, chez Platon, on considérait allègrement que les noms étaient des propriétés des choses auxquelles ils s’appliquaient. Il était d’autant plus facile de le croire que les inventeurs de cette philosophie ne connaissaient guère l’existence que d’une seule langue, la leur. De là à penser que chaque nom reflétait directement quelques propriétés de la chose à laquelle il s’appliquait… Plus tard, cette position fut plus délicate à tenir, dès lors qu’on sut qu’il y avait d’autres langues. Mais cela n’a pas empêché de faire continuer d’exister une conception qui s’acharne à dire que les noms, au moins, « ressemblent » aux choses. Les défenseurs de cette position sont souvent des écrivains qui se sont penchés sur la poésie. Les mots qu’utilise le langage poétique ont en effet, dans leurs sonorités, des ressemblances avec les choses qu’ils dépeignent. Peut-être la poésie ne serait-elle pas possible sans cela, étant indéniablement ce versant du langage qui renvoie aux sonorités avant de renvoyer aux sens et aux concepts. Néanmoins, il ne serait pas juste de dire simplement que ces qualités des mots viennent directement des objets, réitérant une sorte de philosophie objectiviste qu’on a vu à l’œuvre à propos des couleurs, pas plus qu’on ne saurait dire, comme le fait la vulgate saussurienne, que les signes sont arbitraires. On ne sait pas très bien où se trouve la limite entre l’imitation et l’arbitrarité. Vient alors à la pensée qu’il en serait des mots un peu comme des couleurs, ils ne sont pas fondés sur une propriété objective, ils viennent bien sûr des opérations de notre esprit actif, mais celui-ci a la ruse de les doter de propriétés pour les faire être « comme si » ils découlaient directement des choses. Comme disait magnifiquement Borges, « la langue est un système artificiel qui n’a rien à voir avec la réalité » :
La réalité est une combinaison de perceptions, d’émotions, de sentiments, de rêves et de surprises. A côté, le langage est un système rigide fait de règles auxquelles nous devons obéir. Nous désignons les choses par des noms que nous avons inventés, ainsi nous appelons ce fruit « une pomme » mais nous ne faisons que percevoir une couleur, un goût, une forme, une texture, un poids dans la main, nous ne savons pas vraiment s’il existe une chose appelée « une pomme »
Autrement dit, il n’y a pas de « pommes » dans la réalité, tout juste y a-t-il des choses que nous pouvons distinguer par nos sens auxquelles nous attribuons le mot inventé « pomme », encore que souvent nous soyons dans l’indécision car de loin par exemple on peut confondre une pomme avec une pêche ou bien avec une tomate… S’il en est ainsi, on voit très bien qu’il est possible d’employer les noms comme s’emploieraient – si la théorie de Al-Saleh s’avérait juste – les couleurs. Avec cette différence de taille que les noms dépendraient totalement de nous, de nos conventions linguistiques, alors que les couleurs, bien sûr, ne dépendraient pas de nous (c’est-à-dire pas de nos prises de décision volontaires). Mais la propriété commune aux noms et aux couleurs serait celle de coder. Nous avons besoin de ces entités pour coder les éléments du monde autour de nous. Reconnaître quelque chose comme rouge est une compétence dont l’évolution nous aurait doté afin, entre autres, de distinguer des objets comme dignes d’intérêt pour notre nutrition ou au contraire comme dangereux, donc à éviter. On me dira d’ailleurs que le rouge est souvent utilisé pour signifier des interdictions. Il l’est aussi parfois, notamment dans les pays asiatiques, pour désigner de toutes autres choses, le bonheur et la richesse par exemple. Bonheur d’avoir trouvé un fruit rouge. Ce rouge déteint alors sur la langue. Le caractère chinois pour le mot « hong » qui signifie « rouge » a un préfixe commun avec celui qui signifie « soie », lequel préfixe se retrouve dans beaucoup d’autres mots (par exemple le verbe « donner »). Cela vient de ce que le rouge a été dès l’origine associé à la soie et s’est répandu sur les mots qui connotent la richesse ou des actions généreuses. Rencontre des noms et des couleurs donc. Et non seulement les deux systèmes auraient ce point commun de servir au codage de la réalité, mais en plus, ils interfèreraient entre eux, les couleurs ayant en chinois partie liée avec des substances représentées par des caractères. La langue, en quelque sorte, surcoderait le rapport aux couleurs. Les couleurs codent déjà la réalité, mais en plus, les mots ou les caractères coderaient les couleurs au moyen d’éléments de ce qu’elles codent dans la réalité.
La réalité serait ainsi pour nous modelée (« formatée » dirait J-Y. Girard) par les systèmes de couleurs et de noms. On aurait inventé le langage parce que, finalement, le système des couleurs ne suffisait pas. En tout cas, le système des couleurs permettait de « reconnaître » mais pas de « transmettre » ce qu’on avait reconnu. Et ça, le langage le pouvait. Au début sûrement, comme pour les couleurs : il n’y aurait pas eu de rigidité, de système. Les expressions du langage se seraient distinguées entre elles par les sonorités qu’elles impliquent. Il y aurait eu toujours assez de temps, plus tard, pour les doter d’autre chose de beaucoup plus élaboré. Parce que dans le même temps, grâce au langage, le cerveau se serait développé et aurait inventé la pensée conceptuelle, et aurait doté les mots de contenus conceptuels… Pour en revenir à la poésie, je suis assez persuadé qu’elle est une résurgence qui demeure vive de ce lointain passé. Par l’effort de créer poétiquement un texte, une parole, nous faisons ce travail sur nous-mêmes de retourner à ce vieux fonds qui demeure en nous de sonorités attachées à une proto-histoire du langage.
Est-ce à dire que les mots « colorent » la réalité ? On peut y penser en effet… comme si nous, espèce humaine, avions inventé avec des sonorités que notre appareil phonique est capable de produire des équivalents sonores des couleurs. Comme si aussi, nos mots, à l’instar des couleurs décomposables en couleurs élémentaires, et à l’instar des caractères chinois, étaient décomposables en traits qui, par un lointain souvenir, avaient rapport avec des perceptions aujourd’hui perdues. Ce qui expliquerait aussi parfois la ressemblance des langues entre elles (on sait que des « linguistes » un peu fumeux défendent la thèse d’une seule langue à l’origine…), car ces lointaines perceptions auraient été communes entre des tribus distinctes.
Autre chose : nous avons vu que si les couleurs avaient ces fonctions de codage, il n’en restait pas moins qu’elles héritaient « de surcroît » d’autres fonctions puisque des objets se trouvaient être rangés parmi les rouges ou les bleus sans pour autant devoir être assimilables à des propriétés d’utilité pour l’être humain, ces objets héritant de couleurs, en quelque sorte, gratuitement. Et ce serait cette merveilleuse gratuité qui serait à l’origine de la beauté du monde. On y ajoutera aussi évidemment d’autres paramètres, qui ne sont pas traités ici mais mériteraient de l’être, comme les formes (nous reviendrons un jour sur les formes) qui elles aussi, sûrement, codent quelque chose (John Ruskin a par exemple tenté dans « Ecrits sur les Alpes » d’expliquer l’origine de notre sentiment de beauté face aux paysages montagneux à partir d’un répertoire de lignes et de formes qui nous émeuvent).
Si nous continuons notre réflexion, le beau serait donc le gratuit. Toute société développe des pratiques ludiques à partir de systèmes qu’elle a élaborés dans des buts plus « sérieux ». Le sentiment du beau naîtrait alors du fait que l’esprit se trouverait débarrassé d’un coup de la nécessité de trouver l’utile. L’art viendrait de là, bien sûr. Et de la prise de conscience que l’on est mortel. (Vu sur le mur d’une exposition à Pékin en novembre 2016 : « l’art est né la première fois où quelqu’un est mort. C’est alors que le vivant et le mort se sont vus comme s’ils étaient le reflet l’un de l’autre »). Pourquoi ? Parce que le sentiment de la mort oblige à faire un retour en arrière, à « léguer ». Et l’art est nécessaire pour faire cette transmission de la beauté.
Publié dans Art, Langage, Philosophie
Tagué Christophe Al-Saleh, Francesco Clemente, John Ruskin, Jorge Luis Borges
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La couleur des choses
Qu’est-ce qu’une couleur ? Plus exactement, qu’est-ce que la couleur d’une chose ? Est-ce une propriété physique, naturelle de cette chose comme sa masse ou ses dimensions ? Est-ce une propriété définissable qui découlerait simplement des caractéristiques d’une surface (liées à la manière dont celle-ci absorbe ou réfracte telle ou telle partie du rayon lumineux qui la frappe) ? Je me pose cette question en continuité avec mes réflexions antérieures sur le sentiment de la beauté : s’il semble normal de s’interroger sur la détermination de cette dernière en tant qu’objective ou subjective, on passe souvent sous silence le fait que la même question (ou en tout cas une question semblable) se pose à propos de la couleur. Le bon sens ordinaire traite de celle-ci comme d’une propriété objective : une tomate est rouge, le ciel est bleu… Or les philosophes ont souvent remis en question ce genre de certitude. De fait la réflexion sur la couleur remonte à longtemps… bien sûr Aristote, mais aussi Galilée, Locke, Goethe et dans la philosophie contemporaine Wittgenstein, Mc Dowell ou Dennett. Un intéressant petit livre existe, trop court bien sûr (ce qui oblige à beaucoup d’effort pour combler ce qu’il peut y avoir d’allusif dans un court traité) sur ce sujet : « Qu’est-ce qu’une couleur », signé Christophe Al-Saleh (un jeune maître de conférences en philosophie de l’Université de Picardie).
Si nous croyons que les couleurs sont objectives, c’est qu’elles semblent exister indépendamment de nous. Pourtant, y aurait-il des couleurs sans nos aptitudes à les observer et à les reconnaître ? Y aurait-il des couleurs sans nous ? Les connaissances anatomiques nous ont permis de connaître le processus de perception des couleurs par notre cerveau. La couleur n’est donc pas une propriété en soi mais semble être le résultat d’une interaction entre des propriétés physiques et des propriétés anatomiques. Mais réduite à cela, elle pourrait donner lieu à une définition objective puisqu’après tout, ces deux types de propriété sont de l’ordre de l’observable et même de l’objectivable. Chez Descartes par exemple, les sensations s’expliquent par le contact, les transformations que les choses perçues font subir à notre corps. Par exemple, le toucher est exemplaire là-dessus : je ressens bien le rugueux de la bure parce que l’étoffe agit directement sur ma peau et je ressens cela comme une caractéristique de cette étoffe, ce qui l’oppose radicalement à la soie ou au velours qui ont des touchers plus doux. Mais le goût aussi est de cet ordre-là, un physiologue du goût dira comment les molécules d’un vin viennent heurter celles de mon palais. Je suis informé directement de la nature de tel aliment au même titre que je l’étais de celle d’un tissus. Mais la vision ? La perception des couleurs ? Le rayon lumineux heurte mon œil, certes, mais tout en me laissant éprouver une impression de couleur identique, il peut provenir d’une multitude de sources différentes. La couleur, la lumière sont comme des symphonies mises en œuvre sur le monde. Je les goûte mais sans être directement informé de ce qu’elles signifient.
Alors se pose avec acuité la question de Christophe Al-Saleh : avec quelle propriété du monde physique sommes-nous mis en contact par le biais de la perception des couleurs ? Puis une autre question : cette propriété, si elle existe, est-elle identique à la propriété qui émerge du fait que nous percevons des couleurs ? Il y a une différence entre ces deux questions. Si je tombe, je suis mis en contact avec une propriété physique connue comme étant la gravitation universelle, néanmoins du fait que je tombe, je suis dans un état particulier, que je ressentirai au travers de mon sentiment de déséquilibre. La gravitation n’est pas identique à ce sentiment de déséquilibre. Mais dans le cas présent, elle l’explique. Pour la couleur, il se pourrait fort bien qu’il y ait une propriété externe (du monde extérieur) avec laquelle elle me mettrait en contact, et en même temps une propriété interne – le sentiment de percevoir du rouge, du bleu etc. – telles que la première expliquerait ou n’expliquerait peut-être pas la seconde. Pour répondre à cette question, le philosophe envisage plusieurs solutions possibles. Je ne vais pas toutes les énumérer ici, mais c’est surtout celle qui, au départ nous paraît la plus « évidente », qui mérite d’être étudiée, à savoir la thèse objectiviste. C’est celle qui consiste en ce que la couleur pourrait se définir d’une manière objective, par exemple :
« X est rouge si et seulement si la surface de X a une réflectance z et les conditions normales d’éclairage sont satisfaites »
mais qu’est-ce qu’une condition normale d’éclairage ? Toute norme de ce genre implique des conditions portant sur la relation entre l’observateur, l’environnement et la chose X. Si la chose X est perçue rouge sous un certain angle et violette sous un autre, il sera difficile de dire quel angle est la norme. D’autre part, si une telle définition pouvait être validée, il resterait évidemment à se demander en quoi la réflectance est une propriété semblable dans l’ordre de la vision à ce que révèlent le goût pour un aliment ou le toucher pour une matière. Et cette objection demeurerait valide pour toute autre propriété externe que l’on élirait comme candidate à la définition possible d’une couleur. Elle prend le nom d’« indétermination du corrélat informationnel ». Nos sens nous renseignent sur notre monde environnant, le toucher m’apporte directement des informations sur ce que je touche or il semble que, pour la couleur, ce soit différent : percevoir le bleu ne nous met pas de plain pied avec une réalité par exemple celle du ciel. Certes, le ciel nous paraît bleu pour des tas de raisons mais cette « bleuité » n’est synonyme d’aucune propriété intrinsèque du ciel (son étendue par exemple). Nous ne savons pas que c’est bleu « parce que » c’est le ciel mais, au contraire, que c’est le ciel parce que nous savons que le ciel est bleu.
Ici apparaît une idée qui, sans être prouvée ni prouvable, a son intérêt : si les couleurs existent c’est peut-être en raison de leur efficacité à coder les choses. Pour C. Al-Saleh, le monde autour de nous n’est que profusion de corrélats informationnels pour notre vue, une profusion dans laquelle peut-être nous ne distinguerions rien s’il n’y avait les couleurs. Mais les couleurs, on le sent un peu, seraient comme des codages arbitraires. Le ciel est bleu, la tomate est rouge, les feuillages sont verts. Rien à voir avec la douceur de la soie qui, elle, est une propriété « naturelle », ne concerne aucun codage, résultant de la structure même de la matière. Mais s’il en est ainsi, alors on ne voit pas bien à quoi se rattacher sur le plan objectif pour donner un fondement à ma perception de couleur. On peut certes toujours dire que du point de vue objectif, la couleur provient d’une propriété d’une surface vis-à-vis de la réflexion de la lumière, mais cela est « théorique », ce n’est pas cela que j’ai conscience de voir quand je vois une couleur…
L’expérience de couleur a un caractère irréductiblement subjectif : moi seul sait ce que cela veut dire pour moi que de contempler un beau bleu, peut-être ma sensation du bleu est-elle complètement différente de celle que ressent Jean-Marie, ce qui ne nous empêcherait pas, par ailleurs de nous extasier en chœur : « quel beau bleu ! ». Une théorie objectiviste devrait donc pouvoir rendre compte du caractère irréductiblement subjectif des couleurs à partir d’un corrélat objectif qu’on aura donné à la couleur. Le petit livre d’Al-Saleh tente de nous montrer que, hélas, aucune ne convient. Mais alors faut-il pour autant, en se repliant sur le point de vue subjectiviste, faire de la couleur une hallucination ? Non plus, car nous savons fort bien en général faire la discrimination dans notre vécu entre ce qui ressort de l’hallucination ou du rêve et ce qui ressort de « la réalité ». La couleur, indéniablement, participe de notre impression de « réalité ». Alors ?
L’auteur de ce petit livre se rabat sur une théorie qu’il nomme « de la projection ». En somme, si les couleurs nous semblent objectives, c’est parce qu’il fait partie de la notion même de couleur de… paraître objective. Al-Saleh définit en effet ainsi une projection : « une propriété subjective est une projection si elle n’est accessible au sujet qu’en tant que propriété d’un objet ». Etrange non ? A vrai dire, je ne suis pas très convaincu : il me semble être témoin d’un tour de passe-passe… c’est si facile, de dire : ceci nous paraît objectif parce qu’il entre dans son essence de nous paraître objectif… N’était-ce pas comme cela aussi qu’on expliquait pourquoi la fille de madame était muette ? Les philosophes me perturbent…
Ce que je retiens pourtant de ce petit livre est la belle idée citée plus haut, étayée par un texte étonnant du cogniticien Daniel Dennett (extrait de « La conscience expliquée ») qui propose une sorte de théorie évolutionniste de l’origine des couleurs. Il part lui aussi du constat que « ce qui est indiscutable c’est qu’il n’y a pas de propriété simple des surfaces telles que toutes les surfaces dotées de cette propriété et elles seules soient rouges ». Pourquoi ? La « nature » serait-elle mal faite ? Non, dit-il, il faut simplement voir les choses autrement, c’est-à-dire d’une manière interactive et évolutionniste : « certaines choses dans la nature avaient besoin d’être vues et d’autres avaient besoin de les voir ; un système a donc évolué qui avait tendance à minimiser la tâche du dernier en insistant sur l’importance du premier ». « Pourquoi les pommes deviennent-elles rouges en mûrissant ? Il est naturel de supposer que la réponse se trouvera dans les changements chimiques qui se produisent quand le sucre et d’autres substances atteignent des concentrations variées dans le fruit en train de mûrir, causant diverses réactions et ainsi de suite. Mais c’est laisser dans l’ombre le fait qu’il n’y aurait pas de pommes pour commencer s’il n’y avait pas de semeurs de graines-mangeurs de pommes pour les voir : ainsi le fait que les pommes soient aisément visibles à au moins certaines variétés de mangeurs de pommes est-il une condition de leur existence, pas un simple « hasard » ». Vous direz bien sûr : mais les couleurs ne sont pas seulement sur les objets organiques que nous sommes amenés à consommer pour notre survie… après tout les émeraudes sont vertes et les rubis sont rouges… « une fois qu’il y avait des êtres qui pouvaient distinguer des baies rouges des baies vertes, ils pouvaient aussi distinguer des rubis rouges d’émeraudes vertes, mais c’était juste un bonus de pure coïncidence ». Nous y voilà donc, la féérie des couleurs dans le monde serait obtenue par surcroît, délicieux bonus qui nous ferait apprécier l’art et plein d’autres bonnes choses. Le pull rouge de Jung Eunchea dans « Haewon et les hommes » de Hong-Sangsoo par exemple. Il brille pour nous comme deux pommes… par surcroît… et comme bonus de la vie.
Publié dans Philosophie
Tagué Christophe Al-Saleh, Daniel Dennett, Hong Sangsoo, René Descartes
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Un voyage qui se termine à Tomo-no-ura
Echappée vélocipédique sur une route dégagée qui s’éloigne du centre de la petite ville de Kinosaki. Nous voulions rejoindre le centre depuis notre ryokan mais nous avons pris un chemin qui nous dévie insensiblement vers un ailleurs champêtre, des rizières d’un vert éclatant au soleil déclinant, une eau qui miroite et des maisons basses aux tuiles d’émail qui s’alignent vers le lointain : une vallée, un col à franchir avant d’atteindre la mer de Chine, là-bas, qui entre dans la terre à l’estuaire du fleuve Maruyama. Nous nous sentons légers sur nos vélos malgré la chaleur du soir.
Kinosaki… la ville des onsen – bains publics – On entre dans un vestiaire, on se déshabille complètement, on garde avec soi une petite serviette, puis on passe à la salle qui renferme le bassin – mais parfois il en est un aussi à l’air libre – on se lave méticuleusement, assis sur un petit tabouret, avant de se mettre à l’eau, très chaude (plus de 40°C). Pas question de nager ni même de risquer le moindre geste : on se mue en statue, au milieu d’autres. Etrangeté des corps qui luisent dans la pénombre ou bien au contraire dans la clarté du jour, on apprend là que tout corps est beau, qu’il soit celui d’un vieillard ou celui d’un jeune éphèbe.
Notre premier ryokan à Kinosaki était une maison-foutoir au débouché d’un pont enjambant le canal, l’Oyado Asagoya, tenue par un homme un peu atypique dans la société japonaise : le cheveu frisé, l’air rieur. D’une affabilité extrême. Il nous sert le café à notre arrivée que nous buvons pendant qu’il finit de préparer notre chambre. Celle-ci est un magnifique espace, avec un coin literie (futons étalés sur les tatamis) et un coin salon, dossiers où l’on peut s’appuyer face à une table basse, fenêtres coulissantes qui donnent sur la rue principale. Nos yukatas sont posés sur les lits, en attente de notre sortie, vers 17h, heure à laquelle les autres visiteurs sortent aussi pour aller aux bains. Bruit de claquettes des socques de bois sur le macadam. Petits restaurants délicieux, poisson cru, sashimis…
Il est un coin d’Hiroshima, en bordure de la rivière Kyobashi-gawa, au niveau du pont qui prolonge Aioi-dori où se trouvent plusieurs cafés avec terrasse. L’un d’eux est tenu par une charmante dame qui fait tout son possible pour échanger quelques mots en anglais. Elle a cinquante-cinq ans, elle a toujours vécu à Hiroshima où elle est née. Ses parents sont nés à Hiroshima. Ils étaient donc nés lors du largage de la bombe, mais, nous dit-elle, ils étaient heureusement en pension à une dizaine de kilomètres du centre. Nous aimerions parler avec elle plus longtemps. Elle est l’une des personnes que j’aimerais revoir si je retourne au Japon, avec le gérant rigolo de la ryokan Oyado Asagoya (qui, entre parenthèses, a retrouvé mes lunettes, que j’avais perdues et sur lesquelles je m’apprêtais à tirer un trait définitif. Il nous les rapportées, triomphant, dans la ryokan où nous étions hébergés le deuxième jour, une ryokan plus luxueuse, mais beaucoup moins drôle).
Le récent (et très beau) film de Jean-Gabriel Périot (« Lumières d’été ») le confirme : Hiroshima est connu, non seulement pour ce qui s’y est passé d’apocalyptique, mais aussi, plus modestement, pour sa spécialité culinaire : les okonomiyaki. On mange souvent les okonomiyaki en étage, dans les immeubles du centre, vers Ebisu-dori. Hiroshima (mais aussi peut-être d’autres villes japonaises) a la particularité que les stands de nourriture qui sont ailleurs (par exemple en Chine) dans la rue se trouvent dans les étages… Une dame en rouge fait de la retape dans la rue, ventant son menu. On se laisse tenter. On monte en ascenseur vers un paradis gastronomique. La dame nous conduit à son cuisinier de mari, jovial. Nous lui commandons aussi des huîtres chaudes. Le chef balance les petites boules de chair salée sur la plaque chauffante devant nous. Nous les dégustons avec du chou. Puis vient la préparation des okonomiyaki proprement dits. Un peu de pâte à crêpe, un tas de choux découpés par-dessus. On mélange avec des bouts de lard. On retourne, on dispose sur la crêpe toutes sortes de garnitures, oignons verts, crevettes, tranches de porc, on arrose de sauce brune, et on découpe en petites languettes. Un petit verre de saké par là-dessus…
Quelques jours plus tard, nous connaîtrons la version portative, roulée pour être mieux tenue dans la main, dans la petite ville de Miyajima. Mais là, nous devrons défendre notre nourriture… contre les daims qui errent en toute liberté au bord des canaux et rivières…
Le film de Jean-Gabriel Périot montre également cette vitrine d’uniformes de lycéens et lycéennes, dans la galerie Hon-dori.
A Miyajima, notre hôtel (qui s’affiche comme une « ryokan » mais il est trop grand pour cela) est juste au bas du Mont Misen, haut-lieu de la randonnée et de l’exploration de la forêt primaire. Sur ses pentes : le Daishô-in qui est un temple de la secte Shingon, un temple qui s’est spécialisé dans la repoduction à l’infini de statuettes de saints (les « bosatsu »). Parmi ces bosatsu, beaucoup sont des effigies de Jizô, la divinité qui se préoccupe des enfants morts, particulièrement populaire au Japon, où si l’enfant, objet de toutes les attentions, venait à mourir, il faudrait lui garantir la possibilité de franchir le fleuve Sanzu.
Tout ferme à 17h. En allant à Tomo-no-ura, petit port de pêche près de la ville de Fukuyama (toujours dans la préfecture de Hiroshima), nous nous promettions de passer une belle soirée sur les quais et peut-être de manger un beau poisson grillé… C’est pourquoi, après notre petite sieste pratiquée dans notre hôtel somptueux (le Richmond) de Fukuyama, vers 16h, nous nous précipitions pour atteindre par le bus le port en question (bus n°5 depuis la gare, ceci dit en passant pour d’éventuels lecteurs intéressés par la balade). Beauté d’un port que les siècles ont laissé intact, face aux nombreuses îles qui parsèment la mer du Japon, maisons en bois, toits de tuiles recouvertes d’émail, temples disséminés dans les collines environnantes et en bordure de mer. Nous marchons beaucoup, longtemps pour faire le tour de tous ces bâtiments qui offrent autant de points de vue sublimes sur la baie. Mais au retour… surprise de trouver tous les bistrots que nous avions repérés… fermés ! C’est avant 18h qu’il fallait manger… sinon rien ! Plus qu’à reprendre le bus n°5 direction Fukuyama Station. Ce qui nous paraît étrange : alors que vers 19h, tout le monde est censé être rentré chez soi et que le soleil a décliné déjà depuis longtemps, nous nous attendons à trouver de la lumière dans les maisons mais visiblement tous les stores sont baissés, il ne passe aucune lumière par les fenêtres obstrués. On oppose souvent en Europe le sud catholique au nord protestant par la présence ou l’absence de rideaux aux fenêtres, les pays du Nord comme la Hollande laissant toujours voir ce qui se passe à l’intérieur des maisons, ainsi jamais closes contrairement aux maisons du sud. Le Japon surpasse les pays catholiques.
Echaudés, nous revenons le lendemain dès 10h. Quand tout est ouvert. La vieille maison de négociant et le musée moderne qui domine la ville, le bistrot du bout de la jetée et la maison traditionnelle qui abrite un musée à la gloire du héros local(*). Beauté de la maison des négociants, dite aussi résidence Ôta, qui abrite un atelier de fabrication d’une liqueur réputée pour ses vertus médicinales (hômêshu). Amusement : la dame très sérieuse qui est censée nous servir de guide en anglais pour visiter la maison… ne connaît pas un mot d’anglais, mais elle lit consciencieusement sa feuille, qu’à la fin, nous lui demandons de nous tendre… Au musée, en haut, sur la colline, c’est pareil, incompréhension. Mais de là-haut, on voit le village s’étaler et on devine le clapotis des vagues…
Prolongement : dernier soir, à Osaka. Dans un restaurant qui semble très prisé si l’on en croit la queue qui se forme à l’entrée, le cuisinier-chef découpe le thon entier sur son étal, face aux consommateurs.
(*) Sakamoto Ryoma, un « samouraï-marchand » qui osa affronter le shôgun Tokugawa après une histoire de naufrage dans la baie, où fut perdu le bateau Iroha-Maru, événement prélude à la restauration des Meiji (1868)
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Le Pavillon d’Or
Réfléchir sur la beauté… ou le sentiment de beauté peut-être (serait-ce plus juste?). C’est un exercice que le Japon suggère. Beauté d’une nature parfois sauvage (importance de la forêt primaire dans l’archipel, souvent souligné par Ôé, notamment dans un de ses premiers livres, par lequel souvent on l’a découvert en France, M/T les mystères de la forêt, forêt primaire que l’on trouve même à proximité des villes, comme sur les flancs du Mont Misen, à une portée de métro du centre de Hiroshima), beauté aussi d’une nature arrangée, maîtrisée, contrainte, comme dans l’art des bonsaï ou dans les parcs qui enserrent les temples zen, comme ceux de Daitoku-ji, pins miniaturisés, réduits à une représentation idéale de la nature. Et beauté des architectures classiques, des temples en particulier, depuis le Ginkaku-ji jusqu’au Rokuan-ji, en passant par l’Eykan-do ou bien le grand Todai-ji de Nara, mais aussi des châteaux (Himeji-jô). Beauté des intérieurs, tant de fois louée, simplicité, harmonie des lignes et des dispositions florales (kotonoma)…
On ne saurait réfléchir au sentiment de beauté sans faire référence à l’immense chef d’oeuvre de Mishima, Le Pavillon d’Or. On peut s’aider aussi du livre de François Cheng, Cinq Méditations sur la Beauté. Mais il y a une grande différence entre les deux approches. Cheng est ouvertement platonicien, avec lui, il s’agit de la Beauté existante à l’état pur, au même titre que le Bien, le Mal ou la Vérité, alors que le point de vue de Mishima est plus complexe, je le qualifierai plutôt d’existentialiste. Je ne suis pas un spécialiste de son œuvre, j’imagine que déjà beaucoup de travaux ont dû être produits sur son existentialisme flagrant qui fait irrésistiblement penser à une nouvelle ou un roman de Sartre. Le chef d’œuvre de l’écrivain japonais peut être vu comme la genèse d’un crime : l’incendie du Pavillon d’Or, déclenché par un de ses moines, autrement dit l’un de ses adorateurs les plus fanatiques, événement réel qui se produisit le 2 juillet 1950 (ce que nous voyons aujourd’hui en est la reconstruction à l’identique qui date de 1955). Mishima recrée avec méticulosité les faits et événements qui ont pu conduire le moine à commettre un tel acte. Comme chez Sartre, les événements de l’enfance, les traumatismes subis dans l’accession à l’âge adulte, le mélange qui s’est fait au cours de la jeune existence entre des éléments contradictoires, renvoyant en même temps au sentiment de beauté et au malaise de la souillure « expliquent » l’aboutissement tragique. Il faut lire ces passages presque indicibles où le jeune héros, Mizoguchi, mêle l’admiration à l’effroi, le désir et la flétrissure, la beauté et l’étrangeté. Cela commence avec son amour impossible pour la jeune Uiko, qui représente la beauté parfaite telle qu’elle lui apparaît en premier dans sa vie (Cheng dit la même chose : bien que situant sa première sensation de beauté dans la perception du Mont Lu, vers l’âge de six ou sept ans, il ajoute immédiatement après : « ce message [celui selon lequel « la beauté existe »] sera bientôt confirmé par la beauté du corps humain, plus précisément celle du corps féminin »), il rêve de son corps : « une nuit, évoquant le corps d’Uiko, je m’abandonnai aux idées noires et dormis mal », mais la rencontre avec son idole féminine le laisse pétrifié. Elle l’humilie (car il est bègue et se dit très laid), d’où son ambivalence au moment où la belle Uiko s’est fait prendre par les gendarmes car elle cachait un déserteur qui était son amoureux. La fin de l’histoire est triste : Mizoguchi s’embrouille entre son adoration et son ressentiment, sa compassion et sa joie mauvaise à la voir perdue (elle est abattue par son amant qui retourne son arme contre lui-même). Matrice en quelque sorte des émotions futures en matière d’amour et de beauté. Il n’est jusqu’au passage le plus célèbre de ce livre qui ne soit entaché de cette ambiguïté. Ce passage est celui où Mizoguchi et son copain Tsurukawa parcourent la splendeur du Nanzen-ji (un des temples qui longent la promenade des philosophes) et tombent en arrêt sur une scène qui se produit assez loin d’eux mais dont ils perçoivent tous les détails avec netteté (Il m’arrive de relire ce passage isolé pour le simple plaisir d’en goûter la beauté intense). Il s’agit d’un couple qui fait ses adieux l’un à l’autre. La femme est vêtue d’un kimono magnifique. Elle verse le thé à son compagnon, qui s’avérera être en partance pour la guerre, ils sont accroupis l’un en face de l’autre sur une de ces nattes comme on en voit dans les maisons de thé. Tout à coup, elle ouvre son kimono. « Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l’une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu’elle se mettait à la pétrir. L’officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d’un noir profond. […] j’eus la sensation nette du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l’écume verdâtre emplissait la tasse sombre […], de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse ». Le trouble que l’on éprouve est évidemment le produit de multiples facteurs opposés : la beauté de la femme que l’on imagine, la soudaine ouverture du kimono qui révèle la splendeur des seins et en même temps l’usage en quelque sorte sacrilège du lait qui s’en échappe, l’embrumement de la tasse de thé et finalement, la certitude que l’officier qui dit ses adieux part pour une mort presque assurée. Se manifeste le lien entre la beauté et la mort, qui est aussi un thème évoqué dans une méditation de Cheng (la deuxième). Plus loin dans le roman, nous retrouverons la femme au kimono, mais dans de toutes autres circonstances : son étoile aura pâli, le père de son enfant sera mort à la guerre, elle se donnera volontiers au premier venu et Mizoguchi, qui a la possibilité d’approcher ces seins qui lui ont causé tant d’émoi vus de loin, restera de marbre lorsque soudainement le globe laiteux lui sera offert. Une fois de plus, la représentation du Pavillon d’Or s’interposera entre son désir et ce qui pourrait être son objet, représentation d’une beauté tyrannique qui agit comme un empêchement à vivre.
Autre passage terrible : celui où, devenu novice au Temple d’Or et devant servir de guide aux visiteurs qui sont souvent des soldats de la force d’occupation, il lui est demandé d’escorter en dehors des heures normales un marine américain ivre accompagné d’une splendide prostituée. Il est évidemment subjugué par la beauté de cette femme, au même moment où le militaire ivre, ayant culbuté celle-ci dans la boue, lui enjoint de la piétiner (ce qu’il fait et qu’il cache sa vie entière comme un douloureux secret, engendrant une profonde culpabilité). Sur cette thématique de la Beauté conjointe avec le Mal, François Cheng, dans sa première méditation dit ceci : « il me sera aisé plus tard de me rendre compte que le mal et la beauté constituent les deux extrémités de l’univers vivant, c’est-à-dire du réel […] une certaine forme de mal vient de l’usage terriblement perverti que l’on fait de la beauté » (lui, ce qui le conduit à cette réflexion, c’est l’horreur des comportements de l’armée japonaise en 1936, époque du massacre de Nankin : une des manies des soldats violeurs était de photographier la femme ou les femmes violées qu’ils oblige[ai]ent à se tenir à côté d’eux – « dès lors, dans la conscience de l’enfant de huit ans que je suis, à l’image de la beauté idéale dans La Source d’Ingres, vient s’ajouter, en surimpression, celle de la femme souillée, meurtrie en son plus intime » (p. 17)).
Mais pour en revenir au Pavillon d’Or et plus généralement à la beauté que l’on trouve dans l’archipel nippon, nul doute que cette beauté nous interroge (nous dérange?), comme elle interroge (ou dérange?) le jeune moine Mizoguchi (NB : l’historiographie dit que le Pavillon d’Or fut incendié par un moine dérangé). Est-elle bien « réelle »? Au départ, notre héros ne connaît le Pavillon d’Or que par ouï dire (les propos de son père, lui même prieur zen d’un temple de province) ou par photographies et son premier contact avec l’édifice le déçoit : « ce n’était rien de plus qu’une vieille, insignifiante construction noirâtre à deux étages ; même le phénix semblait n’être qu’un corbeau posé à la pointe du toit », au point de se demander : « la beauté peut-elle être quelque chose d’aussi laid ? », avant de s’interroger : la Beauté ne se joue-t-elle pas du regard des hommes ? N’y a-t-il pas quelque attitude à avoir, à respecter, pour qu’elle éclate à notre œil ? Il est significatif que la maquette du temple, telle que montrée par son père, le réconcilie un instant avec l’image a priori qu’il en avait, c’est que la maquette offre davantage prise à la rêverie que l’objet réel : on peut par exemple admirer le jeu des correspondances qui se crée entre microcosme et macrocosme (noter que de telles maquettes sont en effet présentes dans la plupart des édifices, notamment au château d’Himeji, mais aussi au Todai-ji de Nara, et le spectateur peut rester longtemps à méditer sur un rapport d’homothétie latent).
Et si la Beauté finalement n’était pas si « objective » que cela ? (Cheng, lui, croit en une beauté objective), si elle n’existait pas principalement dans le regard qu’on porte sur elle ? De fait, c’est lorsque le jeune novice réalise que le Temple d’Or est périssable et qu’il peut, lui aussi, disparaître sous les bombes incendiaires larguées par les avions américains (nous sommes en 1945 et la ville de Tokyo subit des raids meurtriers, ce qui suscite chez les habitants de Kyôtô la crainte de subir les mêmes raids – on sait que Kyôtô a évité de peu le largage d’une bombe atomique, le site de Horoshima lui ayant été préféré) qu’enfin, le Pavillon d’Or de ses rêves en vient à recouvrir « jusque dans le détail » celui de la réalité. « Le Pavillon d’Or cessa – dit-il – d’être une construction immobile ; il se métamorphosa, pour ainsi dire, en symbole de l’évanescence du monde phénoménal ». Comme le dit également Cheng dans sa première méditation, le sentiment de beauté a partie liée avec celui de l’éphémère, du passager. La beauté se réfère à celle d’un instant (ce qui semble contradictoire avec l’idée d’une beauté immuable et éternelle comme celle qui figure dans le Monde des Idées platoniciennes). On retrouve le chemin de la méditation de Barthes, que j’évoquais la semaine dernière, concernant l’évanescence des signes, le sentiment d’un équilibre fugace, le plateau repas comme une palette changeante au gré de notre picorement. Si nous étions assurés de la permanence d’un objet supposé incarner la beauté, alors peut-être ne ferions-nous pas attention à lui, comme tous ces gens qui pensent qu’il est inutile d’explorer leur voisinage immédiat parce que « ils auront bien le temps quand ils seront vieux ». Nous nous précipitons vers le beau parce que nous pensons qu’il ne va pas durer, ainsi regrettons-nous de ne pas être allés admirer les bouddhas de Bamyan ou la ville de Palmyre pendant qu’il en était encore temps… et puis aussi, nous sommes heureux de contempler cette jeune femme parce que quelque chose nous dit que sa beauté parfaite ne va pas durer.
Que la beauté ne soit pas « objective », on le sait. Il est difficile d’imaginer que le Beau existe par essence, distribué dans la nature au même titre que les propriétés chimiques ou physiques des corps. Il n’est pas de beauté sans un regard tourné vers elle. Il en va peut-être comme de la couleur qui n’a pas, elle non plus, d’existence « objective », mais qui n’est pas non plus, complètement subjective, comme si elle existait nécessairement dans un entre-deux, une interaction du sujet et de l’objet. La réflexion philosophique contemporaine voit dans la couleur une construction évolutive qui aurait permis à l’espèce humaine une meilleure adaptation en identifiant plus nettement les composants du monde et en permettant en particulier de distinguer les substances dangereuses (cf. Christophe Al-Saleh, Qu’est-ce qu’une couleur? Vrin ed.). Qui sait s’il n’en est pas ainsi de la beauté, nécessaire à notre organisme pour se régénérer, à notre espèce pour orienter ses choix en matière de reproduction ? Comme si notre perception s’était habituée à privilégier, entre toutes les configurations, celles où se dégagent une harmonie (exprimée par des rapports de proportionnalité particuliers comme c’est le cas du fameux Nombre d’Or en architecture), quelques rapports secrets dont nous n’avons qu’un savoir latent ?
Je me balade dans Kyôtô. Je suis scrupuleusement le chemin des philosophes (Tetsugaku-no-Michi), mais je l’ai commencé par son milieu, ce qui m’oblige à monter vers le Nord avant de redescendre vers le Sud. Le premier temple auquel j’accède est le Hônen-ji. On le décrit comme paisible et discret. Je me retrouve avec seulement un couple de japonais. Ils me sourient. Sans doute éprouvent-ils une sorte de fierté à se dire que des touristes étrangers viennent spécialement goûter ce silence et cette splendeur des jardins. J’attaque le parc du temple par le haut, qui domine deux jardins secs, avec deux tas de graviers soigneusement disposés. Une stèle, un sûtra affiché. Les bâtiments sont fermés. Il faudra revenir une autre fois. Mais une autre fois peut-être, un typhon aura soufflé, les tas de sable auront été dérangés, les branches des pins se seront rompues. De l’autre côté du chemin, un restaurant modeste pour que le marcheur se sustente. On n’y sert que du tofu, sous toutes ses formes, mais surtout bouilli dans un chaudron qui cuit devant soi, sur un réchaud disposé au milieu de la table. Dehors il fait très chaud, plus de 40°C, alors je goûte la fraîcheur de la pièce aux proportions parfaites. Et la fraîcheur du tofu bouilli.
72 ans après… (et un jour)
Hiroshima, 72 ans et un jour après… (nous sommes le 7 août 2017). Aujourd’hui pourtant, la ville existe encore. La rivière Ôta continue de couler et la spéculation immobilière est allée bon train au point que l’on raconte qu’il n’y a pas si longtemps on voulut faire disparaître le Dôme en ruine qui marque l’épicentre de l’explosion pour le remplacer par des immeubles d’habitation ou de bureaux, bien plus rentables… C’est Ôé Kenzaburo qui raconte cela dans ses fameuses « Notes sur Hiroshima » – un livre à lire absolument (ou dont il faut lire au moins l’épilogue.
Hiroshima est l’un de ces endroits où l’on se promet d’aller une fois pour mieux comprendre, mieux voir, mieux ressentir, mieux cerner le réel. Et c’est tout cela qui se passe en ce lieu qui contient des symboles simples, comme une cloche émettrice d’un glas lourd, un cénotaphe en forme d’arche où l’on continue soixante-douze ans après à déposer des gerbes de fleurs, un mémorial où sont collectés les noms des victimes et les témoignages qui portent sur elles, un « mémorial des enfants pour la Paix », si simple et anodin vu de loin, où sont réunies toutes les grues de papier fabriquées selon le principe des origamis par les enfants du monde à la suite de celles qu’avait commencé de plier la petite Sadako Sasaki lorsqu’elle avait appris (en 1955) qu’elle était atteinte de leucémie. Cette petite Sadako, on la retrouve à l’intérieur du Musée, en photo, avec une amie, droite et fière dans sa tenue scolaire. Y sont exposées également ses petites chaussures rouges qui allaient si bien avec le kimono de soie que lui avait offert sa mère quand celle-ci avait su que sa fille était dans sa dernière année de vie.
Comment ne pas pleurer à ces évocations, à la pensée des corps brûlés, parfois volatilisés en une seconde, des corps qui n’ont laissé qu’une ombre, des corps errants dont la peau se détache, des visages qui disparaissent dans la bouillie du sang. Comment ne pas pleurer à la pensée de ces enfants qui n’avaient plus la force de boire l’eau qu’on leur tendait et qui mouraient dans les bras de leur mère. Hiroshima l’enfer absolu au XXème siècle. On me dira qu’il y en eut d’autres et cela est vrai… la Shoah, le Goulag… mais celui-ci, comme chacun des autres, est particulier. Jamais il n’y eut (sauf aux temps mythologiques dont la Baghavad-gita se fait l’écho en faisant allusion à une explosion qui lança elle aussi sur le monde un éclair aveuglant) une telle destruction causée en un seul instant, telle une singularité à jamais inscrite dans l’histoire de l’Humanité.
D’autres explosions semblables (et qui sait s’il n’y en aura pas de telles dans le futur puisqu’on parle avec insistance d’un possible conflit entre les USA et la Corée du Nord…) pourraient contribuer à inscrire un changement définitif dans les gènes de l’humain, comme celle-ci l’a fait pour des descendances entières des hommes et des femmes qui vivaient là. Enfer unique aussi à cause des souffrances et des décès qui durèrent longtemps après (vingt, trente, quarante ans?) dues à des leucémies. Et des êtres qui n’étaient pas encore nés eurent leur vie écourtée.
Ôé Kenzaburo a fait plusieurs visites à Hiroshima, à l’occasion de cérémonies commémoratives et de conférences internationales qui se succédèrent dans les années cinquante et soixante, souvent inutiles, souvent simples lieux d’affrontement entre les grandes puissances, Russes et Chinois en particulier. Les associations de soutien aux victimes voulaient un texte interdisant les armes nucléaires, mais nous n’avons toujours pas atteint ce stade. Même si en quatre-vingt-seize,, le CBCT a fini par interdire les essais nucléaires… mais c’était bien parce que les grandes puissances (y compris la France) les avaient terminés. On se souvient qu’en cette année-là, Ôé, qui eut alors le Prix Nobel de littérature, refusa de venir en France parce que Chirac, qui venait d’être élu, avait lancé une (ultime) campagne d’essais dans le Pacifique… Reconnaissons qu’aujourd’hui, l’Organisation de l’application du CBCT (CBCTO), dotée de moyens puissants (surveillance sismique partout dans le monde) parvient, non pas à « empêcher » mais à informer sur d’éventuels essais clandestins.
On a donné le nom de hibakusha aux victimes atomisées du bombardement de Hiroshima. Pendant longtemps, les hibakusha ont souhaité se taire, qu’on les oublie, alors que « les penseurs, les hommes de lettres » voulaient les inciter à briser le silence. Mais ils ne voulaient pas ou ne pouvaient pas simplement parce qu’ils étaient trop faibles, épuisés par la maladie ou la fatigue causée par les radiations. Certains, cependant, ont trouvé le courage de parler, ainsi en 1963, Mimayoto Sadao, leur représentant, disait lors de l’ouverture de la Conférence de la Paix : « de Hiroshima, je lance un appel, car il y a encore aujourd’hui dans cette ville un grand nombre de gens qui souffrent nuit et jour des maladies causées par la bombe… un grand nombre de gens qui luttent sans cesse vers une mort tragique ». Ce « vers », nous dit Ôé, n’était pas un lapsus, une maladresse, il ne pouvait être remplacé par un « contre », il exprimait simplement l’inexorabilité, un nouveau concept, une nouvelle attente, une nouvelle conscience qui était désormais celle de tous les hibakusha, mais peut-être aussi de tous ceux qui ont compris vers où se dirige le monde. Sans que cette nouvelle conscience vire au catastrophisme, ou alors, comme le dirait Jean-Pierre Dupuy, à un catastrophisme éclairé, autrement dit à la conscience d’une fin inéluctable que l’on ne peut qu’espérer retarder le plus possible.
Les contemporains de la bombe A sur Hiroshima et Nagasaki n’ont souvent pas compris la portée de l’événement : les journaux mirent plus en relief la prouesse scientifique que l’importance incroyable du désastre causé. Les commentateurs ont affirmé avec beaucoup d’aplomb que la Bombe avait permis d’abréger le conflit, et que donc, il s’agissait d’un « mal nécessaire ». On reste stupéfait devant cette insensibilité aux malheurs des populations civiles. Le peuple japonais n’a certainement pas voulu cette guerre : il était soumis à un ordre impérial. Le régime n’avais pas reçu le baptême « démocratique » qu’avait connu le nazisme. L’armée et le gouvernement du Japon étaient sûrement aussi responsables de cette catastrophe que ne le furent l’armée et le gouvernement américains, et le peuple, lui, vaquait à ses souffrances, en espérant bien sûr que son pays serait vainqueur mais en étant témoin chaque jour de nouvelles destructions (le bombardement de Tokyo par des « moyens conventionnels » fit, semble-t-il, encore plus de morts que la bombe d’Hiroshima). Y pouvait-il grand chose ?
Le Musée d’Hiroshima réunit une documentation très riche : on y voit les préparatifs côté américain, les échanges de lettres et de rapports secrets sur l’état de fabrication de l’arme nucléaire, la lettre d’Einstein qui exprime surtout la peur que l’Allemagne arrive en premier à posséder cette arme, le document signé d’une dizaine de physiciens dont Léo Szilard, qui attire l’attention sur les risques liés à l’emploi de l’arme atomique. On y lit aussi les hésitations sur les lieux où lancer la bombe. L’extraordinaire cynisme des arguments : Hiroshima se prêtait bien à la chose parce que la ville est entourée de collines et que donc cela allait permettre de focaliser la puissance de l’explosion en la rendant optimale, et puis, à Hiroshima, il n’y avait pas de camp de prisonniers. Kyoto aurait été une bonne cible : c’était le centre de la vie intellectuelle et donc l’endroit où il y aurait eu le plus de gens à même d’alerter sur les conséquences, mais Kyoto, heureusement pour elle, n’avait pas certains des avantages de Hiroshima…
On apprend aussi à l’occasion que la France aujourd’hui possède encore 300 têtes nucléaires… Pour lui servir à quoi ? L’idée germe que notre président s’honorerait grandement à les supprimer (voire à en supprimer la plus grande partie… il en resterait encore bien assez pour faire face à un très hypothétique conflit…). Quel regain de prestige international cela lui conférerait… et de popularité peut-être, dont il semble avoir déjà si besoin…
***
Nous quittons Hiroshima avec le cœur lourd même si la ville en son ensemble paraît avoir oublié et s’être investie dans le commerce et les festivités. Tout un quartier vit et s’enivre le soir. On y mange d’étonnantes crêpes à base de choux et recouvertes de beaucoup de choses au choix (coquillages, poisson, porc, oignon vert…), on les appelle okonomiyaki. On se régale aussi d’huîtres cuites sur une plaque brûlante, le tout arrosé d’un petit saké… Le tramway de la ligne 2 conduit depuis la gare jusqu’à Miyajima-guchi : le point d’embarquement pour l’île de Miyajima, avec son célèbre grand torii, éternel symbole du Japon, en photo dans tous les livres. Les temples ont presque neuf cents ans, le plus célèbre – le fameux Itsukushima-jinja – a la particularité unique d’être « flottant » : à la marée haute, il est envahi par les eaux de la mer du Japon. On dit qu’avant la restauration de l’ère Meiji, le peuple n’avait pas le droit de fouler le sol de l’île et ne pouvait que s’en approcher en bateau. C’est la raison d’être de ce grand torii planté dans l’eau. Quant à la partie haute de l’île, le mont Misen, elle a sur ses flancs des essences d’arbre uniques, et elle abrite un autre temple, le Daishô-in, appartenant à la secte bouddhique shingon plein de mystères et de curiosités. Des myriades de statues de pierre, un bouddha doré couché, une grotte d’un noir épais où ne luisent que les images des 88 temples de Shikoku et la statue d’une déité cocasse à cause de son long nez.
En août 1945, Miyajima fut l’un des lieux de repli des hibakusha, on ne peut s’empêcher de penser à eux.
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Tagué Ôé Kenzaburo, hibakusha, Hiroshima, Jean-Pierre Dupuy, Mimayoto Sadao, Miyajima, Sadako Sasaki
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Retour au Japon
Oublier toute contrariété.
Etre accroupi jambes croisées et regarder sans y penser le dessin d’une pomme verte dans un cadre carré.
Ne pas faire attention aux bruits hors de la ryokan.
Se concentrer sur le présent, ne pas tenter par quelque effort intellectuel de « comprendre », le zen, ou le non-zen.
Attendre qu’en soi le désir s’apaise de lui-même, c’est tout peut-être ce qu’apporte une présence au Japon et du Japon en nous.
La chaleur extrême en ce mois d’aôut aide à tout cela. On attend qu’elle fléchisse pour sortir au bord du canal (à Konisaki-onsen), afin d’aller comme les autres vacanciers d’onsen en onsen, un yukata sur le dos et des socques de bois attachées à nos pieds.
Rompre le silence de l’eau. S’absorber dans les ondes circoncentriques autour du lieu où tombe… une goutte d’eau.
Dans les jardins zen du Daitoku-ji, à Kyoto, qu’il s’agisse du Ryongen-in ou du Daisen-in, les petits graviers soigneusement peignés reproduisent justement cette figure de la goutte d’eau qui tombe. Dans le dernier temple, la vie était représentée par un fleuve de gravier. Il partait d’un massif en forme de tortue, passait sous le mur du doute avant de ressortir plein de sûreté pour se perdre dans l’océan infini. Deux cônes simulant des tas de sel en symbolisaient la permanence, mais dans un coin, un arbre dont les fleurs ont la particularité de ne vivre que 24 heures rappelait, en s’opposant, la vérité de l’éphémère. On tournait trois fois avant d’entrer définitivement dans le temple, c’était là façon de s’habituer à la transition entre l’informel du dehors et le formel du dedans. Car l’esprit n’est que forme et pureté de la forme.
A Kyoto encore, j’ai vu pour la seconde fois de ma vie la merveille architecturale du monde : ce Pavillon d’Or (Kunkaku-ji) tant rendu célèbre par Mishima.
Comme un écrin géant qui serait à lui seul son contenu, recouvert de feuilles d’or et se mirant dans l’eau étale d’un lac parsemé d’îlots plantés de conifères en forme de bonsaï.
J’ai goûté un peu de thé vert accompagné d’une patisserie.
Et le lendemain, longeant le sentier de la Philosophie (Tetzugaku-no-michi) j’ai erré de temple en temple, du Ginkaku-ji au Nanzen-ji, et surtout, surtout, j’ai revu Amithaba ou Amida, bouddha recouvert d’or, minuscule en sa niche grillagée, mais qui présente la particularité de tourner la tête vers la gauche comme s’il se retournait pour dire à quelqu’un qui le suit… mais oui, c’est bien cela : la légende raconte qu’une représentation de Bouddha avait été donnée à l’Empereur et que celui-ci l’avait remisée dans un recoin de son palais. Apprenant cela, le moine Eykan décida de l’aller chercher afin de la rapporter à Kyoto. Il la chargea donc sur son dos, mais c’était l’hiver et la neige tombait dru dans la nuit, faisant disparaître les traces de pas et Eykan se perdit. Il marchait en déblayant la neige à grand peine, nous voici comme dans le fameux roman d’André Bucher : « Déneiger le ciel », sauf qu’un narrateur occidental ne fait pas surgir une déité devant lui, ici, la représentation de Bouddha saute du dos du marcheur pour se mettre devant lui et lui montrer le chemin, et comme le moine n’avance pas si vite, la représentation du Bouddha se retourne vers lui pour lui demander où il en est. Et dans la sculpture, nous saisissons le Bouddha en cet instant.
L’avant-veille, j’avais parcouru d’autres lieux aussi comme le fantastique chateau du Héron blanc de Himeji, ainsi appelé parce qu’il est tout blanc et qu’il domine la plaine comme la tête du héron perchée sur son long col. Cinq étages tous supportés par les mêmes poutres verticales, abritant des dédales de pièces sombres, en bois, percées quand même de fenêtres coulissantes et de meurtrières. Lattes du plancher enchâssées comme les pièces d’un puzzle. Et en marge de cet édifice un admirable jardin (koko-en) où se trouvaient les demeures des samouraïs et où aujourd’hui on se rafraîchit à l’ombre des bambous et des plaqueminiers, au bord des mares et des cascades ou dans le silence recueilli d’une maison de thé.
Aujourd’hui, nous avons revêtu la tenue du curiste et nous faisons sonner nos socques sur le pavé des rues de Konisaki. Trois onsen à la suite et déjà nous sommes liquéfiés. Propres comme des carpes issues d’une eau bouillante. A chaque bain, le même rituel : se mettre nu (hommes et femmes sont séparés), entrer dans l’antre du bain avec seulement une petite serviette, se savonner, se rincer, se tremper dans l’eau chaude avec la petite serviette sur la tête, remercier les kami qui nous envoient cette chaleur souterraine, ne rien dire, ne rien penser, ne pas remarquer le vieillard nu à la peau desséchée ou cet autre qui vient d’on ne sait où (en fait d’une grotte), dans le clair-obscur d’un éclairage intime, grimaçant sous la quasi brûlure que lui apporte cette eau si précieuse. Ressortir au bout de dix à quinze minutes, rouge comme écrevisse et s’arroser d’eau froide avant de repasser le seuil orné de deux noren qui pendent. Dehors, la nuit tombe. Les restaurants ouvrent. Deux bonnes bières aident à compenser la déhydratation due à la sueur. Les petits enfants sont adorables dans leurs kimonos fleuris.
cf. Les noren 暖簾 sont de courts rideaux de tissu que l’on accroche traditionnellement à la porte d’entrée des magasins ou de certaines maisons au Japon. Ils ont généralement une ou plusieurs fentes verticales découpées depuis la bas du tissu, ce qui facilite le passage des personnes. Les noren sont rectangulaires, de longueur et hauteur variables, et peuvent être confectionnés à partir de matériaux divers, avec des couleurs et motifs différents.
Avignon 2017 – Des éclats de Molière à la Maison d’Ibsen
Court séjour à Avignon. Enchantement de la fête, excitation des soirs qui se prolongent. Avignon lieu de beauté c’est-à-dire de lumière. Où l’on trouve toujours un chemin dérobé que l’on n’avait jamais vu, une ruelle comme une gorge entre deux hauts murs qui abritent le secret de quelque couvent ou les frasques oubliées d’un évêque de la saison papale. Les ruelles s’enchaînant aux ruelles, si on oublie de tourner au moment propice, on s’embarque dans un périple des confins des temps, on va vers les cieux peut-être, avec pour preuves les façades des chapelles surgissant à l’improviste, tourmentées et triomphantes, et dont les noms déclinent toutes les couleurs des pénitents. C’est celle des pénitents noirs qui m’émeut le plus, peut-être parce qu’elle fait suite à la prison, qu’elle est au bas des murs vertigineux qui supportent le Palais des papes et l’église Notre-Dame des Doms et qu’elle précède une sortie possible des remparts par la petite porte de la Banasterie. Au-delà le fleuve, les éclats de la ville moderne et de la circulation automobile et l’embarcadère du ferry qui mène à mon camping préféré. Et en ces périmètres parfois austères, les appels au spectacle dans mille théâtres. Peut-être pas mille théâtres mais mille quatre cents pièces que l’on joue dans une bonne centaine de théâtres. Le In bien sûr veut dominer le Off par son érudition, sa nouveauté et ses audaces, là où
parfois le Off sombre dans le convenu et même le vulgaire. Mais pas souvent. La plupart du temps, les spectacles sont de qualité, surtout ceux qui sont destinés aux enfants (pour l’essentiel au Collège de la Salle). S. et B. ont ainsi revu « Malade, mon oeil ! » une adaptation pour eux du Malade Imaginaire (par la compagnie Théâtre en Stock, à 16h15), mais ils ont vu aussi un délicieux duo d’une Toinette et d’un Don Juan pour leur expliquer les lois du théâtre au temps de Molière dans Molière dans tous ses éclats (pourquoi découpe-t-on une pièce en actes ? Pourquoi se dit-on « merde » entre comédiens etc.) (compagnie Croc’Scène, à 13h30).
La veille au soir, S. (qui avait heureusement échappé à une représentation de « Fiesta » que son grand père naïf avait cru bon de lui mettre au programme « afin qu’elle voie la Cour d’Honneur du Palais des papes », mais que son grand-père naïf avait décidé de lui éviter après la lecture dans la presse des premières critiques de ce spectacle… décidément pas un spectacle pour les petites filles) s’était esclaffée pendant deux heures face à une adaptation plus que burlesque du Mariage de Figaro, où notamment la scène où le juge arbitre entre Figaro et Marcelline à coup de maillets sur son pupitres l’avait fait crouler de rire (Le Mariage de Figaro, au théâtre de la Luna à 21h30, par la compagnie Les Nomadesques).
Ombre au tableau, la pièce Migraaaants (de Matéi Visniec, au Chêne Noir, à 17h15) n’était pas à la hauteur du sujet qu’elle prétend traiter. Parler de l’odyssée des migrants aujourd’hui, nécessite une ampleur digne des Suppliantes d’Eschyle, avec des intermèdes où s’exprime un coryphée. Il ne suffit pas de susciter l’indignation par des rappels d’informations que tout le monde connaît à partir d’un texte plat et sans âme. Ceci dit, le Théâtre du Chêne Noir offre, comme chaque année de belles merveilles comme cet Au bout du monde, d’Olivier Rolin, mis en scène et interprété par Daniel Mesguich avec la belle Sterren Guirriec: deux solitudes qui se rencontrent, lui homme bourlingueur et elle serveuse de bar. Il sait la faire rêver et l’initier à un langage de l’âme, même si une télévision sordide débite à longueur de temps la litanie des inepties dont s’abreuve hélas une partie de la population. Contraste entre langages, le degré zéro des éructations et des injonctions stupides et la puissance des mots de la littérature qui, si on le veut bien, sont toujours disponibles pour qui sait se mettre en position réceptive à la beauté du monde. Il y a longtemps que nous suivons Sterren Guirriec toujours aussi belle et émouvante.
Nous avons aussi applaudi à l’évocation de Tchekhov, dans Regardez la neige qui tombe (au Petit Louvre Van Gogh, à 17h30), par le Théâtre Entre Deux, mis en scène et joué par Philippe Mangenot, avec Rafaèle Huou, une comédie qui, au départ, était destinée aux lycéens pour leur faire connaître et aimer Tchékhov et qui réussit à nous émouvoir avec un rien de décors et de costumes, une économie de moyens que Vilar aurait approuvée. Où il est rappelé que le père (peut-être) du théâtre contemporain n’avait pas le pessimisme sur les êtres qu’on lui attribue parfois mais au contraire une foi inébranlable dans la possibilité de l’humain de s’élever au-dessus de sa condition.
Notre séjour à Avignon devait se terminer par le plus beau, le clou de ce Festival, apothéose de l’art scénique : Ibsen Huis, mis en scène par Simon Stone avec les comédiens de la troupe d’Ivo van Hove à Amsterdam (cour du Lycée Saint-Joseph). Entre Tchekhov et Ibsen, il y a une parenté, mais avec un côté tellement plus noir chez le second que l’on sent sourdre en profondeur tout le contenu de ce que Freud a apporté aux hommes : l’évidence troublante de la sexualité et de ses ravages, qui conduit à l’abandon de l’idée de pureté, au soupçon que derrière toute histoire en apparence édifiante peuvent se cacher des monstres et de la perversion. L’idée géniale du metteur en scène est de mettre tout cela aux yeux de tous grâce à une maison aux larges fenêtres, aux nombreuses pièces, où peuvent se retrancher les personnages, certains se livrant à quelques confidences pendant que d’autres s’affrontent dans la pièce du bas. De plus, la maison tourne et l’on voit donc se produire l’histoire sous tous ses aspects. Sur un panneau électrique, s’affichent les époques. Pas de linéarité ici. On commence en 1969. Une jeune femme prépare à la cuisine le petit déjeuner de son compagnon. Tout est calme. Il se lève et elle lui apprend qu’elle a revu son ex-mari, qu’elle est de nouveau troublée et qu’elle va, selon toute vraisemblance quitter celui auquel elle consent quand même à faire cuire des oeufs. Cette jeune femme s’appelle Léna. Elle est jouée par Claire Bender, et l’ex-mari est Jacob (Bart Slegers). Ils vont se remarier et avoir une fille, Fleur, qu’ils vont perdre ensuite. Ils divorceront (peut-être en 1974, je ne me souviens plus très bien des dates). Léna est la fille de Cees, l’architecte, joué par Hans Kesting (en lequel les connaisseurs d’Ibsen auront reconnu Solness le constructeur), elle est même la fille adorée de son père. Et la maison tourne et nous nous retrouvons bien avant, en 1964, lorsque cette maison venait d’être construite. Un chef d’oeuvre architectural, une innovation fantastique, toute en bois. Nous apprendrons plus tard que Cees, en réalité, n’est pas pour grand chose dans cette réalisation car c’est son jeune associé, Daniel, qui a eu l’idée, à fait les plans etc. Et quand la maison se construit (encore un flashback), ce Cees est rouge de colère car il n’a jamais voulu une maison en bois : n’est-il pas donné comme un spécialiste de la brique? Mais il comprendra vite l’intérêt qu’il a à laisser faire et la gloire qu’il pourra tirer du travail de son associé. Dans la scène familiale de 1964, on sent bien qu’il méprise son fils (Sébastien, joué par David Roos), qu’il néglige son épouse et n’a d’yeux que pour sa fille, qu’il prend dans ses bras d’une manière équivoque. Il y a dans l’histoire une nièce, Caroline (Eva Heijnen), fille de Thomas (Bart Klever) qui est celle qui survivra, dans les années 2015, à toute cette famille. Car entre temps, Lena et Jacob seront morts dans l’incendie de la maison, peut-être se seront-ils tués de désespoir après le suicide de leur fille Fleur, Cees sera devenu évidemment un vieillard sénile, sa femme une épave qui se meut en fauteuil roulant, et Caroline tentera de se battre pour que l’on reconstruise cette maison pour que l’on en fasse un refuge pour femmes battues ou bien un accueil pour les migrants, au grand dam du conseiller municipal qui voudrait tout juste en faire un musée. Mais finalement, la maison que l’on tentait de reconstruire au début de la seconde partie du spectacle retournera en fumée. Mais qu’est-ce donc qui a torturé ces âmes et les a réduites au malheur alors que la fortune leur souriait ? Les turpitudes de Cees, bien entendu, qui se livrait à l’inceste sur ses fille, nièce et petite fille. Et qu’est-ce qui tourmentait à ce point le pauvre Jacob pour qu’il en vienne au suicide ? La découverte que sa femme savait et que c’était en connaissance de cause qu’elle avait confié leur fille Fleur à la garde de son père. Dans cette pièce, Caroline est une sorte d’Antigone, ou de fille de Lear, elle a brûlé sa jeunesse dans la drogue et l’alcool, s’est faite rejetée avec dédain quand elle est revenue au bercail, mais c’est elle qui tente à la fin de maintenir en vie le symbole de cette famille norvégienne : la maison de verre.
On sort de ce spectacle (qui dure 3h45) avec la tête qui tourne, avec l’impression d’avoir été témoin indiscret d’une cure analytique, avec aussi, inévitablement, la référence que l’on est tenté d’établir avec les films comme Festen qui ont fait la fortune du cinéma scandinave. Théâtre ou cinéma ? Ici, nous sommes pleinement au théâtre (pas d’usage de video comme dans beaucoup de mises en scène contemporaines), le seul artifice est l’usage de micros HF pour nous faire entendre les moindres soupirs et murmures.
Comment, après cela, ne pas se précipiter dans la lecture des pièces d’Ibsen ?
NB: pour plus d’information: la pièce n’est pas une pièce identifiable d’Henrik Ibsen mais le réalisateur, Simon Stone a puisé dans plusieurs pièces pour construire celle-ci. Il a ainsi repris à Une maison de poupée, aux Revenants, à Solness le constructeur, au Canard sauvage et au Petit Eyolf. Comme les personnages sont vus à différents moments de leur vie (de 1964 à 2017), ils sont joués évidemment par plusieurs acteurs différents, ainsi, en plus des noms cités dans le texte ci-dessus, il faut ajouter ceux de Maria Kraakman (Lena adulte), Janni Goslinga (Caroline adulte) et Celia Nufaar (la mère, vieille).
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Antigone à l’épreuve du zen
Dès que j’ai su qu’il y aurait cette année Antigone, mis en scène par Satoshi Miyagi, au sein de la Cour d’honneur du Palais des Papes, je me suis mis à piaffer d’impatience, j’ai attendu avec fébrilité la date fatidique à partir de laquelle on pouvait réserver ses places sur Internet. Le réveil était mis à 10 heures ce jour-là pour que rien ne soit raté. A 10 heures bien entendu, le site était bloqué et il était impossible de réserver quoique ce soit. Alors j’y suis retourné patiemment toute la journée. Et ma place, je l’ai eue, et en plus pas une place nulle, non, une place au rang J, c’est pas si mal. J’étais fier de moi, mais j’aurais dû me rendre compte que je me trouvais situé très à gauche en regardant la scène, place 6, cela aurait refroidi mon enthousiasme, mais bon, c’est toujours mieux qu’un X, un Y ou un Z, voire même un ZZ, si, si, je crois que ça existe. J’avais tout prévu, même la chambre en hôtel « Première Classe » pour après, dormir quand même. Hôtel quartier de la Courtine. Pas si mal dans le fond, on y est très vite en voiture depuis le centre ville (cinq petites minutes). Après avoir pris possession de ma « chambre-cabine » en plastique dotée d’un lavabo, de toilettes et d’une douche minuscules – je ne me refuse rien – je suis retourné vers la ville et me suis garé au Parking de l’Oratoire – très cher, certes, mais tellement pratique… Avant le spectacle, bien sûr, je me suis sustenté. Sage précaution. Comme de juste, j’ai choisi un restaurant japonais et j’ai engouffré avec délice un taniyaki suivi d’un léger flan au thé vert. Restaurant que je recommande. En terrasse, d’ailleurs, il n’y avait guère que des japonais (certains avec leurs petits enfants), ce qui est bien la preuve que la cuisine du chef est fidèle aux canons de l’Empire du Soleil Levant (le restaurant s’appelle Tanoshii, publicité gratuite). Manger japonais était se mettre en condition.
Afin d’être complet sur ma soirée, je dois dire aussi que sortant du parking de l’Oratoire, rue Joseph Vernet, et me rendant comme je le fais souvent vers le théâtre dit « du Petit Louvre », que j’affectionne particulièrement car j’y ai vu par le passé de beaux spectacles, dont de jolis contes d’Hoffmann – où j’avais entraîné ma petite fille qui ne devait avoir que six ans à l’époque – j’ai eu la surprise, dans le hall d’accueil, de me faire offrir une coupe de champagne en l’honneur de Tchékhov, par un jeune et charmant metteur en scène qui m’a expliqué faire ceci tous les soirs à la sortie de son spectacle, pour commémorer finalement la dernière coupe bue par le grand écrivain russe : comme il était tuberculeux et qu’il avait besoin de bouteilles d’oxygène pour respirer, sentant sa fin arriver, il aurait dit à son médecin : allez plutôt me chercher une bouteille de champagne, et la légende veut que ce fut la coupe aux lèvres que le dramaturge, qui était aussi médecin lui-même, quitta ce monde, et sans doute franchit le Styx, lui aussi, à la façon des héros de Sophocle mis en scène par le mage japonais dont je parlerai tout à l’heure. Cette histoire est le prétexte de la pièce « Regardez la neige qui tombe », qui passe donc au Petit Louvre tous les jours à 17h30 (mise en scène Philippe Mangenot, c’est donc le nom du jeune homme) – publicité gratuite – et que je me promets d’aller voir dès que je retournerai à Avignon (du 18 au 21 juillet) mais cette fois, pas tout seul, en famille, avec C. et même avec S. (oui, la petite fille qui devient grande), et en élisant domicile cette fois, comme toutes les autres années au camping du Pont d’Avignon.
Lorsque, vers 21h30, je suis entré, avec beaucoup d’autres, dans l’enceinte du Palais des Papes, après avoir déambulé entre les tubulures métalliques, sous des gradins et sur des planches résonnant des milliers de pas qui les foulent et que j’ai découvert la scène… quelle surprise. Des milliers de litres d’eau avaient été déversés, formant une sorte de lac de faible profondeur, avec de place en place de gros rochers factices faisant penser aux rochers des jardins zen à Kyoto ou ailleurs, et parmi ces rochers les silhouettes blanches de femmes avançant lentement, tenant à la main ces bols en alliage de métaux précieux que l’on trouve dans tous les pays de culture bouddhiste, qui émettent un chant troublant lorsqu’on passe son doigt sur le pourtour, comme un appel de l’au-delà, depuis le pays des morts. Ces femmes avançaient de manière imperturbable et elles continuèrent de le faire jusqu’au début du spectacle. Le bas de leur robe trempait et leur lent mouvement engendrait de délicates vaguelettes.
Puis vinrent les comédiens sur scène, alignés sur le devant. Nouvelle surprise : celle de l’énoncé rapide, cinq minutes, en Français, du résumé de la pièce. Très drôle. Des critiques ont dit que c’était dans un « français bizarre ». Non, c’était tout simplement dans un français avec un fort accent japonais, ce qui donne toujours un effet de drôlerie (les « r » confondus avec les « l », les tons mis à des places inaccoutumées, les « ou » et les « u » mélangés etc.). L’actrice qui disait l’essentiel demanda notre clémence et même nos encouragements car « le français est une langue difficile »… Je m’attendis donc à ce que cet Antigone revêtît un ton drôlatique, voilà ce qui eût été quelque chose d’original, inscrivant une distance par rapport au mythe si connu. Mais non, qui aurait cru cela se serait fourvoyé. Très vite, nous sommes revenus au sérieux. Encore une surprise : après ce préambule, l’annonce que nous allions maintenant assister à la suite de cette histoire… Y aurait-il une suite à Antigone ? Aurait-on découvert ce qui vient après ? Après quoi, au juste ? Après que tous soient morts, des frères aux soeurs en passant par la mère ? Eh bien oui, se dire qu’après qu’ils sont morts, tous, ils reviennent pour rejouer leur tragédie. Avec cette différence-ci, qui est de taille : étant tous dans l’au-delà (et là s’éclaire le sens de l’eau, c’est bien le Styx), ils n’ont plus d’enjeu à défendre et peuvent ainsi faire d’un sujet brûlant (l’opposition entre raison d’état et révérence aux dieux) une partie où les uns se confrontent aux autres sans qu’il y ait recours aux notions de Bien et de Mal. C’est en tout cas ce que l’on tire de la lecture du prospectus donné à l’entrée, contenant interview du metteur en scène : Antigone nous est rejoué à la lumière du bouddhisme (et du bouddhisme zen, qui plus est) pour lequel il n’est pas, en dernière instance, de bien qui s’oppose au mal. Donc pas d’idée de tragédie, juste celle d’un récit qui se déroule depuis le commencement des temps et continuera à se dérouler jusqu’à leur fin. Et magnifique est la scène finale où passe lentement sur l’onde un ramasseur d’âmes qui dépose en échange des bougies dans des réceptacles cubiques…
Entre les deux néanmoins (entre l’entrée en scène et la fin crépusculaire) il faut subir (ou re-subir) l’histoire. La plupart des commentateurs ont repris sans distance critique l’axiome posé par Satoshi Miyagi selon lequel au théâtre, la voix devait être dissociée de l’action. C’est en vertu de cela que les personnages, grimpés sur des rochers et vêtus de blancs, agitent leurs bras et convulsent leurs corps selon une esthétique parfaite, rappelant les acrobaties du bhutô – et dans ce jeu l’actrice Micari qui joue le rôle d’Antigone excelle plus que les autres – tandis que des comédiens immobiles donnent leur voix aux personnages. Idée intéressante mais d’où il résulte, surtout pour des spectateurs non habitués, la tendance à sans arrêt déplacer le regard de l’un à l’autre, de la voix au corps, et comme, de plus, le texte est traduit en français sur le mur du Palais, c’est à un voyage permanent du corps à la voix et de la voix à la traduction puis retour que nos yeux sont contraints. Ce qui ne va pas sans quelque fatigue, surtout quand on est mal placé (cf. plus haut). Les paupières deviennent lourdes… Heureusement, Tiresias nous réveille. Il me semble qu’il a une barbiche et une fine moustache… grâce à lui revient un peu d’humour. A la fin, malgré quelques somnolences donc, le public est ravi. Il réserve une ovation. Pour qui est-elle, cette ovation ? Pour de valeureux comédiens japonais qui ont réussi le tour de force de se mouler dans une oeuvre si étrangère à leur culture ? Pour un metteur en scène qui a su faire l’impossible, faire dire à Antigone tout autre chose que ce à quoi elle était destinée ? ou bien malgré tout, quand même, à Antigone et pour Olivier Py qu’on remercierait ainsi de nous rappeler une pièce qui garde en dépit des millénaires un poids politique si fort au moment de changements majeurs au niveau de l’Etat ?
Il reste que ce à quoi nous avons assisté sonne comme une négation d’Antigone, au bon sens du terme, celui d’un négatif qui tirerait par contraste un positif qui aurait été dessiné en creux, ou bien aurait été subrepticement rappelé à ceux et celles qui l’auraient oublié. Etait-ce hasard si, en rentrant le lendemain en voiture d’Avignon, j’apprenais au cours d’une émission de France-Culture sur les anagrammes que celui d’ANTIGONE était justement… NEGATION.
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