Paris des arts, Paris des riches

Week-end à Paris, quoi de plus joli ? Les arbres doucement jaunissent, les âmes se promènent par couples, bras dessus bras dessous et sur les Grands Boulevards passent comme des anges affrétés par Prada et la Compagnie des Rumeurs mélancoliques. Nous sommes logés à l’Hôtel Istria, les grands surréalistes y venaient se reposer de leurs fatigues intellectuelles intenses dues au dur labeur d’imaginer… Dada y déposait son magot en attendant qu’Aragon, en fuite de la Closerie des Lilas qui n’est pas loin, vienne, transi, rejoindre la belle Elsa, elle-même égarée de sa lointaine Russie. Deux portes plus loin, une plaque pimpante car astiquée chaque matin sans doute annonce la présence de la Société de Psychanalyse Freudienne… Un rêve d’inconscient pour une escapade à deux causée par une réunion de travail de C. en ce lundi qui continue d’être ensoleillé…

rue Campagne-Première

plaque sur la façade

Samedi, nous avons parcouru le Marais, qui n’est plus qu’un délire de shopping à la gloire d’Uniqlo et de Muji, magasin venu de l’Orient extrême pour nous vendre des chemises de coton (fort agréables à porter) et des robes de bure pour les dames qui cherchent avant tout le confort des vêtements amples. La rue des Hospitalières Saint-Gervais est en son cœur, je n’y avais pas fait autant attention auparavant, oui, c’est bien là, c’est bien elle qui, à la fois, débouche sur le Centre Culturel Suisse (on fera bien un petit bonjour à Maurice Chappaz ou à Corinne Bille), commence au restaurant «Chez Marianne » (un mezzé pour deux) et surtout abrite l’école dont nous avons tant parlé il y a une quinzaine de jours car en septembre 1942, deux-cent soixante enfants en avaient disparu, tous partis pour Auschwitz, à l’image de cette petite fille qui demeure en ma pensée bien que je ne l’aie évidemment jamais connue, mais qui saute à mon esprit au travers de ce jugement du maître, recopié ici : Bonne petite fille, faible mais appliquée. Affectueuse. Conduite satisfaisante. Partie en camp de déportation.

Ecole de la rue des Hospitalières Saint-Gervais

Le musée Picasso n’est pas loin. Exposition Picasso 1932. Ou 1932, année érotique. C’est qu’il en aura connu, le maître de Malaga, de femmes inspiratrices, avec leurs corps faits de formes souples et leurs visages ouverts, qui se brisent en deux, thème répété de ces portraits de Marie-Thérèse Walter, où le jour et la nuit se regardent dans une aube délicatement colorée de rose de Parme.

Le soir, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, foule des amateurs de théâtre, fans de Michel Bouquet ou de Molière, on ne sait, pour voir cette pièce qu’on ne voit pas si souvent jouée : le Tartuffe, dont je me souviens l’avoir étudiée enfant, au lycée, jusqu’à en connaître des tirades entières. Enfants, nous riions beaucoup au dialogue de Dorine et Orgon ponctué par les seules questions de ce dernier : « et Tartuffe ? » avec le commentaire invariable : « le pauvre homme ! ». Evidemment ici, c’est délice de voir Bouquet s’illustrer dans cette savoureuse preuve de l’égarement possible d’un homme pris par son amour exclusif. Parmi les spectateurs, surprise de voir arriver au moment ultime avant la représentation… le couple présidentiel soi-même. Moment de flottement avant que tout le monde l’ait bien reconnu, applaudissements furtifs, un sifflet quand même dans le fond, vite couvert par l’extension des applaudissements qui se terminent en ovation pour un Président qui, finalement, se lève pour saluer la foule. Autant vous le dire : j’ai de la sympathie pour Macron. Après ça, si vous le souhaitez, vous pouvez me retirer de votre liste d’amis. Comme je l’ai entendu dire par Bedos il n’y a pas si longtemps ; il nous a quand même sauvés de la calamité qu’aurait représenté « l’autre », enfin vous voyez qui je veux dire… (et il nous en a peut-être débarrassé pour toujours). Je ne crois pas qu’il soit « le président des riches », mais un peu celui des utopies auxquelles on veut croire encore, comme celle de l’Europe. Je lui reprocherais seulement de s’en remettre à une fiction confortable à l’égard du monde des riches, comme si l’on pouvait croire sérieusement qu’ils vont sagement investir ce qu’on leur permet d’économiser par la suppression d’un impôt, comme si tous les « riches » devaient leur fortune à leur seul génie (ce qui est bien sûr le cas de certains, Picasso y compris, mais aussi les grands architectes, Pei, Nouvel, ou bien encore Saint-Laurent, Chanel, Bill Gates qui sais-je encore?) et comme si une bonne partie d’entre eux ne la devaient pas à de multiples turpitudes, trafics en tous genres, d’armes, de médicaments, de pétrole, de drogue, voire d’êtres humains. Mais cet aspect-là des choses, on ne l’évoque pas. Nos économistes, même de gauche, et surtout nos journalistes, préfèrent rester dans un monde rationnel garanti par les manuels alors que nous sommes le plus souvent dans l’irrationnel… Comment reprocher toutefois à un dirigeant de s’attacher encore à ce qui lui semble être la raison ? Et surtout… comment ne pas souhaiter qu’il réussisse ?

Les Macron au balcon

Fin de la parenthèse. Je promets aux mélenchonistes que je n’y reviendrai plus.

Pour ce qui est du spectacle lui-même et de sa mise en scène par Michel Fau, on regrettera quand même que le grand âge de Michel Bouquet rende certains aspects de la pièce peu vraisemblables (comme le fait qu’Orgon ait une mère… S’il a, lui, 90 ans, on n’ose penser à son âge à elle!) et que le décor (plus vénitien que versaillais) soit un peu lourd à porter. Mais les acteurs sont excellents, et dans la situation créée par la présence des Macron, la tirade finale, bien troussée, et qui s’adresse au Prince, n’en avait que plus de piquant !

Le reste du week-end à Paris fut encore fait d’une visite au Musée Jacquemart-André qui héberge la belle collection danoise du musée d’Ordrupgaard, uniquement faite d’impressionnistes, qu’ils soient pré- ou post-, de Corot et Daubigny à Gauguin. Tableaux souvent suaves et reposants, pruniers en fleurs (de Pissaro dont on apprend, au détour d’un commentaire, qu’il a eu la nationalité danoise toute sa vie, étant né dans les Antilles possédées par la couronne scandinave), petite fille (Louise Lambert) joliment peinte par madame Morizot, Sisley couverts de reflets lumineux, dernier Manet : une coupe de poires que le marchand danois Hansen offrait, le dit-on, comme supplément au dessert « après la glace » et baigneuses de Cézanne, oeuvre sans doute la plus « révolutionnaire » de l’exposition, avec sa composition juxtaposant un triangle et un carré de naïades.

Pruniers en fleurs

Et d’une étrange pièce de théâtre (« Les vibrants » ) à laquelle nous allâmes sans conviction d’autant qu’elle était jouée dans un quartier que nous apprécions peu… parce que, justement, il est un peu trop habité par « les riches » (ceux qui ne donnent rien en échange, ceux qui n’investissent pas et laissent dormir leurs Lamborghinis et autres marques peu connues du commun au bas du somptueux Plaza Athénée), bref, au studio des Champs-Elysées. Il y avait là une compagnie bien restreinte (quatre comédiens) menée par une auteure d’origine iranienne (Aïda Asgharzadeh) pour donner une pièce sur le thème de la reconstruction de la personne dans un cadre historique particulièrement dramatique : 1916, la bataille fait rage dans les tranchées et le jeune Eugène se reçoit des éclats d’obus en plein visage. Transporté au service des « gueules cassées » d’un hôpital des armées, il souffre le martyr physiquement et mentalement avant que la grande Sarah Bernhart, dévouée aux poilus, ne vienne lui rendre visite, soit émue par son sort et lui propose de s’en sortir par le théâtre, et par quel théâtre : la Comédie française où il jouera Cyrano, lui qui n’a plus de nez, mais qui en reçoit pour l’occasion, un factice. Texte bien écrit, parcouru d’émotions et de drames, nous n’avons pas regretté finalement notre aventure du côté des « riches »…

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Réflexions sur l’exil et la Shoah dans un village de la Drôme

Dans notre petit village de la Drôme, rencontre avec Pierrette Fleutiaux, Alain Wagneur, Annette Wieviorka et Lelia Picabia. Dans le public, quelques amis : outre quelques habitants du village (agriculteurs, agricultrices, institutrice, couple de retraités suisses en villégiature) ou des environs (enseignants venus de Venterol, comédien – Serge Pauthe – venu de Buis-les-Baronnies, écrivain – Alain Nouvel – venu de Beauvoisin, éditrice de Sainte-Jalle, retraités de Besignan), d’anciennes collègues « descendues » de Paris, Claire, Léa et des amis de Grenoble, lui médecin, elle ancienne institutrice. Plus tard vint se joindre le chargé de mission pour le Parc Naturel Régional des Baronnies. Bref, une bonne trentaine de personnes venues là pour se plonger dans des travaux historiques sur la Shoah et des considérations actuelles sur ceux que l’on nomme « migrants ». Ce ne sont pas des sujets faciles. Je n’avais pas fait beaucoup de publicité car ils exigent, ces sujets, une ambiance plutôt recueillie, restreinte, discrète. Pour mieux écouter les orateurs, et s’entendre soi-même dialoguer avec eux et avec les autres. L’exceptionnelle pluie qui se fit ce jour-là nous aida sans doute à demeurer concentrés tout l’après-midi. (Elle avait heureusement épargné le repas, pris dehors, sous les grands tilleuls jaunissants de la mairie, face au Ventoux).

le Ventoux

Pierrette Fleutiaux

On ne présente ni Pierrette Fleutiaux ni Annette Wieviorka. La première est l’auteur d’une bonne quinzaine de romans, dont le Prix Femina 1990Nous sommes éternels – et dont aussi le récent Destiny, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, qui raconte la rencontre d’une parisienne, Anne, et d’une migrante originaire du Nigeria dans le métro, un jour où Destiny, enceinte, est à bout de force et où Anne ne peut se résoudre à la laisser seule et sans soins et qu’elle décide de l’escorter, de faire ce qu’il faut au moins pour lui trouver un foyer (Il est frappant de voir comme Pierrette s’investit en tant que sujet dans son livre. Evidemment, Anne c’est elle. Ce qu’elle raconte, ce n’est pas seulement l’odyssée d’une migrante, c’est aussi ce qui se passe dans la tête d’une personne, une honnête personne, confrontée au malheur, au désastre rencontrés chaque jour par les migrants. Où aller ? Où trouver de quoi manger ? Où dormir ? Comment obtenir des papiers ? Et en face, la parisienne, Anne, qui se demande jusqu’où elle doit aller dans sa générosité, son accueil. Ce livre a été écrit bien avant que des gens en France soient poursuivis pour l’aide apportée à des migrants, mais on se doute qu’Anne/Pierrette pourrait se poser des questions semblables aujourd’hui : doit-on enfreindre la loi pour suivre une loi bien supérieure, que nous commande l’éthique ?).

Annette Wieviorka

La seconde, Annette, est sans doute la meilleure spécialiste en France de la Shoah. Directrice de recherches émérite au CNRS, elle a produit une quinzaine de livres sur la déportation et le génocide, dont le plus récent est 1945, La découverte qui met le lecteur dans la peau du couple formé par un journaliste américain et un photographe français chargés de faire un reportage sur les camps au sortir de la guerre.

Alain Wagneur

Entre elles deux, nous avions Alain Wagneur, époux de Pierrette, instituteur de son état, actuellement directeur d’école à Paris, qui a écrit bon nombre de livres pour la jeunesse et de polars avant de s’attaquer, lui aussi, à la question de la Shoah, mais sous un angle très particulier, inusité jusqu’alors, celui de la perception qu’en eurent les instituteurs et institutrices du Paris des années quarante lorsqu’ils découvrirent l’absence d’un grand nombre de leurs élèves, absence qui fut la plupart du temps définitive. Car combien revinrent d’Auschwitz où ils furent emmenés après la rafle du Vel d’Hiv ou d’autres rafles moins massives mais qui les emmenaient tout de même vers les camps qui entouraient Paris, Pithiviers ou Beaune la Rollande ? Le livre d’Alain Wagneur, Des milliers de places vides, est passionnant. Il est vrai que, comme me l’a dit par la suite mon ami Serge, le comédien : « on voit qu’il est aussi auteur de polars ! ». Un jour de 2012, Alain s’était retrouvé avec quelques enseignants parisiens au Mémorial de la Shoah pour discuter de la manière d’enseigner l’événement, il fut alors frappé qu’on sache si peu de ce qu’avaient été les comportements et réactions des personnels parisiens de l’éducation. Or, il faut dire quelques chiffres : 4115 enfants raflés au moment du Vel d’Hiv et, à l’école de la rue des Hospitalières Saint-Gervais, en plein Marais, sur 265 enfants, à la rentrée de 1942, il n’y en avait plus que quatre.

extrait de registre scolaire en 1942

Ce livre était donc une sorte de tampon entre les thèmes abordés par les deux invitées, Pierrette et Annette. Proche de Destiny par la part de subjectivité qu’Alain met à raconter sa propre recherche, ou par l’interrogation portée sur l’attitude des témoins, qu’ils soient ceux de la Shoah ou ceux de la misère des populations migrantes, il est bien sûr proche des travaux d’Annette en ce qu’il entre dans cette nouvelle façon d’écrire l’histoire, mise en valeur par Annette mais aussi par Ivan Jablonka (avec qui elle a édité un passionnant « Nouvelles perspectives sur le Shoah ») qualifiée parfois de « micro-histoire » (Dans son introduction à Nouvelles perspectives sur la Shoah, Annette Wieviorka met en parallèle deux histoires, l’une dont les grands noms sont Raul Hilberg et Leon Poliakov qui ont tenté d’expliquer le drame de la Shoah à partir des appareils, de l’histoire du nazisme, de la politique, une histoire vue « d’en haut » en quelque sorte, et l’autre, qui est davantage l’histoire des victimes, une histoire vue par « en bas » par les yeux de ceux qui ont souffert jusqu’à la mort. Ces deux histoires se rejoignent, elles ne s’opposent pas. Selon Annette, c’est le grand historien Saül Friedlander qui, le premier, tente d’en établir une synthèse). Il était donc particulièrement tentant d’interroger les intervenants sur cette « micro-histoire » et son rapport au roman. Pouvons-nous dire, comme Ivan Jablonka le fait, que, suite à Friedlander, toute une génération d’historiens modernes, désormais, pose en principe que « l’historien ne craint pas de plonger dans l’histoire familiale et d’assumer ainsi, dans la clarté, sa part de subjectivité » ? Quelle différence alors avec le romancier ?

Embarras d’Annette Wieviorka : elle n’a pas le sentiment que, lorsqu’elle fait ses recherches d’historienne, qu’elle écrit ses ouvrages, elle succombe à une quelconque « subjectivité ». Lorsqu’on passe une thèse d’histoire, il est demandé au candidat de rédiger en plus une sorte « d’ego-histoire » par laquelle il doit raconter les rapports qui l’unissent à son sujet. Pour Annette, cela allait de soi, il n’y avait pas lieu de s’éterniser sur cette question. Quand on a eu sa famille décimée par les camps, l’affaire est dite, pas la peine d’aller plus loin. Pour le reste, le seul critère qui vaille afin d’écrire l’histoire, et ce, dans tous les domaines, c’est bien sûr le critère de vérité. L’historien a pour seul but de révéler des faits vrais. Il n’est pas pour lui de souffrance pire que celle qu’on lui inflige lorsqu’on lui démontre qu’une thèse qu’il a soutenue s’avère fausse parce que les faits ne concordent pas. Cette affirmation de scientificité absolue dans la bouche d’une grande historienne a sûrement de quoi surprendre l’auditoire, qui s’attend à plus de souplesse peut-être, de subjectivité justement. Eh bien non (et j’aime qu’il en soit ainsi) l’historien a les mêmes contraintes que le savant physicien ou mathématicien. A quoi bon, sinon, faire de l’histoire en effet, et ne pas écrire des romans ?

Ivan Jablonka, encore lui, dit que ce qui distingue les romanciers des historiens réside dans le fait qu’en gros, les premiers peuvent bien dire n’importe quoi, alors que les seconds, selon lui, doivent impérativement garder en esprit le respect des morts, des siens et de ceux des autres. Cela fait bondir Annette. L’historien n’est pas un moraliste, il n’est pas plus requis au respect des morts que quiconque. Encore une fois, il n’est requis qu’au respect de la vérité. Les œuvres littéraires et cinématographiques sont au goût de chacun, elle n’a pas aimé le film de Benigni, « La vie est belle », mais Imre Kertesz qui est unanimement respecté, a aimé ce film car il estime qu’on a le droit d’écrire et de jouer des fables à partir des faits historiques.

Parle-t-on trop de la Shoah, ou trop peu ? Les travaux sur elle contribuent-ils à faire reculer l’anti-sémitisme ? Nul ne le sait hélas et cela n’est pas non plus du ressort de l’historien. L’historien(ne) parle parce qu’il (ou elle) est là, face à un événement historique et que celui-ci s’est imposé à lui (ou elle). D’autres parleront évidemment du Rwanda (elle cite Jean Hatzfeld) ou bien du Cambodge, ou bien d’autres génocides s’il y en a, mais qui parlera de la Shoah si ceux ou celles qui ont été interpellé(e)s par elle ne le font pas ?

Lelia Picabia

J’ai connu Lélia Picabia à l’Université Paris 8, comme collègue linguiste. Elle est la petite fille du peintre Francis Picabia et de Gabrielle Buffet-Picabia. Elle est aussi la mère de deux jeunes femmes dont on parle beaucoup ces temps-ci (notamment au micro d’Augustin Trapenard sur France-Inter) : Claire et Anne Berest qui viennent, justement, d’écrire un livre sur leur arrière-grand-mère. Lélia a perdu ses grands-parents et oncles et tantes dans la Shoah : ils ont été internés à Pithiviers ou à Drancy, et ont été envoyés à Auschwitz et y sont morts. Elle tient à retracer la généalogie dont elle est issue par le biais d’un beau livre qu’elle n’a pas cherché à éditer. Ses grands-parents avaient quitté la Lettonie, la Pologne et la Russie où sévissaient les terribles pogroms, ils avaient trouvé refuge en France. Alertés par la tournure que prenaient les choses en 1939, ils avaient investi dans une petite maison dans l’Eure en pensant être protégés. Las, il n’en fut rien. Heureusement, Myriam, la maman de Lélia, est passée au travers des mailles du filet. Elle a épousé Vicente Picabia, fils de Francis et de Gabrielle. Mais comme le raconte le livre des sœurs Berest, ce couple n’était pas fait pour avoir des enfants. A un ami qui vient complimenter Lélia et lui dire combien il a aimé autrefois faire la découverte du surréalisme via l’oeuvre de son grand-père, par ces mots : C’est formidable comme il a su casser les codes, Lélia répond en riant : ce ne sont pas que les codes qu’il a cassés… Il ne s’est guère soucié de ses enfants. Vicente, son fils, est mort d’une overdose de cocaïne ou de maxiton en 1947. Mais ce deuxième volet de son histoire, elle n’en parle pas ici, se contentant d’évoquer les liens de sa famille avec la Shoah.

Cette rencontre a été un moment mémorable pour tous les participants, y compris les intervenants eux-mêmes, ni Lélia ni Alain n’ayant jamais rencontré Annette. Or, ils avaient beaucoup à se dire, au cours de la réunion mais aussi en dehors. Notre cuisine a résonné de leurs voix, dont celle, très grave, d’Annette. Ce sont de longues généalogies qui ont été évoquées, avec des arbres étendant leurs branches dans l’ancienne Union Soviétique ou dans les pays de l’Est. Peu de place pour la légèreté… même si, en descendant en voiture la route qui conduit à Sainte-Jalle, alors que la queue d’un petit écureuil disparaissait dans les fourrés, j’ai appris de la bouche d’Annette que « wieviorka », en polonais, cela voulait dire « écureuil »…

On a finalement peu parlé de la problématique des migrations. J’avais apporté de la documentation pourtant mais peu de questions ont porté sur cet aspect comme s’il était finalement difficile de se maintenir ouvert à deux souffrances en même temps, comme si celle de la Shoah emportait toujours tout avec elle. Indirectement, nous avons parlé de l’exil, par le biais du récit de Lélia sur sa famille, et aussi par celui du petit film que nous a présenté Elisa Peyrou, réalisé lorsqu’elle était au Liban, où l’on voyait une jeune femme rêver de ce que pourrait être pour elle un départ pour la France ou le Canada. L’exil a toujours cette double face : celle de la réalisation d’un désir et celle d’une souffrance à avoir été contraint de quitter son lieu d’origine. En ce sens, l’exil est radicalement opposable à la déportation, qui, elle, n’a qu’une face, celle du désespoir, surtout lorsqu’elle doit déboucher sur la mort programmée. Avoir intitulé cette rencontre « Exil et Shoah » était dangereux car cela pouvait laisser croire que nous en faisions une unité, que nous allions « comparer » le drame des migrants à celui de la Shoah. Le drame des migrants est bien là, très actuel, des bataillons de policiers, à la frontière franco-italienne, du côté de La Roya, traquent les bénévoles qui viennent en aide aux réfugiés, les populations se dressent contre les migrants, dans les faits, seule une faible partie fait acte de solidarité, ce qui, forcément, nous fait penser à ce qui se produisait, il y a plus de soixante-dix ans, à l’égard des populations juives, parfois dans les mêmes lieux. Il n’y a toutefois rien de commun avec l’industrialisation de la mort opérée par le nazisme. Les gens ne sont pas mis dans des trains à destination de camps d’où la plupart ne reviendront pas, ils partent tout seuls, il ne vont pas dans des trains mais montent sur des bateaux, ils ne vont pas dans des camps mais se retrouvent à patauger dans la boue au bord d’une frontière ou bien d’une mer qu’ils veulent à tout prix franchir, ce n’est pas une puissance industrielle qui les met à mort, c’est la lointaine conséquence d’une politique coloniale ou post-coloniale qui leur fait affronter les pire dangers. Vous me direz qu’à la fin peut-être la différence est minime, mais elle existe, il ne faut pas confondre les catastrophes de l’histoire, chacun la sienne et comme le dit Pierrette-Anne à propos de son mari dans Destiny : « chaque être ne peut porter qu’une certaine quantité d’effroi ». Quelqu’un était descendu du Briançonnais, paraît-il, pour nous poser des questions sur l’attitude qu’il fallait avoir devant l’afflux de ces passants d’une nouvelle espèce. Il est reparti avec ses questions. Nous nous excusons auprès de lui. De toutes façons, nous n’avions pas de conseil à donner, ni de directive. Nous n’étions là que pour entendre des voix d’écrivains et d’historiens. C’est après, au fond de nous, que ces voix travaillent et peuvent se muer en résolutions et attitudes.

Photos toutes de Sabrina Mistral, sauf la première, de Pierrette Fleutiaux, et celle du Ventoux (photo personnelle)

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La robe en miel de Jean-Philippe Toussaint

Les livres de Jean-Philippe Toussaint me font beaucoup rire… Le dernier un peu moins que les autres, et pourtant… il recèle un humour, une finesse d’esprit délectables. Tout le monde y est-il sensible ? Encore faut-il être un peu « initié ». A quoi ? A l’oeuvre antérieure du romancier – puisque ce roman-ci se nourrit des précédents, comme La vérité sur Marie, Nue, Fuir et Faire l’amour – mais aussi… à l’univers chinois contemporain, voire à la langue chinoise. J’essaie… (d’apprendre le chinois) alors je pouffe de rire quand Toussaint lui aussi… « essaie », et que ça donne des phrases sans queue ni tête, inaudibles pour le chinois de la rue, comme lorsqu’il s’essaie à dire quelques mots à sa coiffeuse. La coiffeuse en lâche ses ciseaux. Je vivais la même chose quand j’étais à Pékin il y a juste un an, dès que j’essayais quelques mots au restaurant ou bien au bistrot proche de notre immeuble du quartier « sud du troisième périphérique » (nan-san-huan-lu) pour dire par exemple que je voulais une bière locale – je le disais parfaitement juste, j’ai vérifié plus tard – et que le serveur me faisait comprendre d’un signe de la main agacé que ce n’était même pas la peine que j’essaie et qu’il préférait encore que je lui parle anglais – c’est dire, vu que l’anglais n’est pas tellement leur fort, aux chinois. Alors, quand Jean-Philippe Toussaint, sur le fauteuil du salon capillaire, sort : « wo shi bilishiren » (je suis belge), on comprend que cela fasse tordre de rire, d’autant qu’entre nous soit dit, ce n’est pas tellement quelque chose que l’on dit spontanément. Même si c’est vrai (qu’on est belge)…

J-P. Toussaint et Chen Tong

Jean-Philippe Toussaint, je me souviens l’avoir vu et entendu à Avignon en 2014, dans la cour du Musée Calvet, il lisait des extraits de La vérité sur Marie, et c’était remarquablement bien. On fermait les yeux (on avait droit, comme spectateurs, à des transats) et on se laissait embarquer dans sa prose jubilatoire. Je l’ai revu plus tard à la librairie « Le square » à Grenoble pour un petit livre intermède dans l’ensemble de son oeuvre, sur le football, ça m’intéressait moins mais c’était quand même très agréable de l’entendre. Il publie sur le Net en ce moment pas mal de documents, de témoignages qui lui ont permis de faire ce livre-ci, le dernier. Photos des personnages par exemple (tous réels, tous existant vraiment), lettres de ses collègues, Pierre Michon, Yves Ravey… qui tous l’ensencent. C’est mérité. « Made in China » est centré sur deux scènes que l’auteur a inventées précédemment, l’une dans La vérité sur Marie et l’autre dans Nue, deux scènes qu’il veut maintenant réaliser pour le cinéma. La première est celle du pur-sang qui s’évade sur le tarmac de l’aéroport de Narita (récit épique, méticuleusement raconté, de l’exfiltration d’un pur-sang qui se nomme Zahir après son échec dans une course prestigieuse). La deuxième est celle qui ouvre le roman Nue. Marie, dont on comprend évidemment qu’elle est la compagne du narrateur, et peut-être de l’auteur (tant dans ces romans, le réel et la narration s’interpénètrent constamment), exerce le métier de couturière, elle crée des robes, en quelque sorte, et cela en explorant toutes les possibilités de les faire tenir au corps des femmes. Ainsi a-t-elle inventé la robe de miel, qui tient tellement au corps qu’elle est le corps, enduit de miel. Il faut laisser le texte parler de lui-même :

La robe en miel avait été présentée pour la première fois au Spiral de Tokyo. C’était le point d’orgue de la dernière collection automne-hiver de Marie. A la fin du défilé, l’ultime mannequin surgissait des coulisses vêtue de cette robe d’ambre et de lumière, comme si son corps avait été plongé intégralement dans un pot de miel démesuré avant d’entrer en scène. Nue et en miel, ruisselante, elle s’avançait ainsi sur le podium en se déhanchant au rythme d’une musique cadencée, les talons hauts, souriante, suivie d’un essaim d’abeilles qui lui faisait cortège en bourdonnant en suspension dans l’air, aimanté par le miel, tel un nuage allongé et abstrait d’insectes vrombissants qui accompagnaient sa parade et tournaient avec elle à l’extrémité du podium dans une embardée virevoltante, comme une projection d’écharpe échevelée, sinueuse et vivante, grouillante d’hyménoptères qu’elle emportait dans son sillage au moment de quitter la scène.

Et c’est cette scène-là que le narrateur, dans « Made in China », veut réaliser, ce qui demande des moyens énormes, des aides dévoués, un grand salon, une armature pour faire tenir des LED, du miel et… des abeilles. Pour avoir des abeilles, il faut un apiculteur, et voilà notre héros parti dans un village à 80 kms de Guangzhou où doit se trouver la perle rare, un homme ayant l’art de dresser les abeilles, qui se découvre être, ce qui est particulièrement cocasse pour la Chine, un sosie d’Henri Salvador, mêmes lèvres épaisses, même rire montant de la gorge, seulement voilà, les ruches, ça ne se déplace pas comme ça… mais Jean-Philippe ou son double a l’idée d’au moins utiliser l’apiculteur dans son rôle, il ferait semblant de lâcher des abeilles inexistantes… seulement voilà, il en est totalement incapable et s’effondre aux pieds de l’actrice dans son lamentable élan. Tout cela ressemble à un film de Buster Keaton, auquel se mêlerait une réflexion sur le roman et l’écriture. Le thème du roman, nous explique l’auteur, est le hasard. Nous avançons dans la vie avec un brouillard devant nous, nous croyons savoir où nous allons mais à chaque moment, nous bifurquons. Cette marche au hasard – comme disent vraiment les probabilistes – devient notre destin une fois que nous la considérons rétrospectivement. Il en est de même du roman. Jean-Philippe veut nous montrer en marche (in vivo) comment s’introduit l’aléa dans la vie / roman. On serait tenté de penser que la vie s’écrit comme un roman, les rapports sont inversés, ce n’est plus le roman qui reproduit la vie mais la vie qui s’écrit tel un roman. Ecriture au sens littéral. Après tout, même les ratés de l’écriture, les lapsus, les incertitudes du style en font partie. Ainsi par exemple page 58, l’acquisition d’un Boeing A380 devient-elle la page suivante celle d’un Airbus… « faute » ? (erreur que n’a pas vue le correcteur) ou bien aléa volontaire ? On ne sait. On sait juste que dans la reproduction de l’ADN, il y a parfois des ratés de ce genre aussi… et que cela entraîne des mutations possibles. Ainsi en va-t-il du texte. Et quand on parle ainsi de ce qui s’écrit en y mêlant les mouvements de la vie, arrive ce qui doit arriver : on ne sait plus très bien où sont les limites entre les deux… Le narrateur arrive sur le parking du lieu où il doit rencontrer l’apiculteur, Chen Tong (celui qui arrange tout dans la préparation du film) lui dit que c’est là, une fois, qu’il a organisé un séminaire sur la traduction des propres livres de Jean-Philippe Toussaint : oui, pour traduire ce livre-ci, par exemple, lui dis-je, mais il ne le releva pas, il ne devait sans doute pas avoir l’impression que nous étions dans un livre (p. 141). A la fin, enfin le tournage a lieu, tout va bien. Le livre peut afficher : « fin », mais non, le livre débouche sur autre chose : le début du film, dont voici le lien : honey.jptoussaint.com.

The Honey Dress

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Cinéma de voyage

« Le chemin » (de Jeanne Labrune, avec Agathe Bonitzer, Randal Douc et Somany Na), quel titre anodin pour un bien joli film, qui n’est en rien anodin, lui. Et qui s’ouvre avec les plus belles photos que l’on ait vues depuis longtemps au cinéma. La beauté encore. Les années passant, on finit par se dire qu’il y a peu de choses qui valent autant la peine de se concentrer sur elles. Beauté des paysages, d’une eau dorée qui s’étale ne faisant apparaître ci et là que quelques saillies comme des troncs d’arbre recouverts de mousse ou quelques branches cassées. Cela se passe au Cambodge – où je ne suis encore jamais allé – une jeune fille (Agathe Bonitzer) se trouve là on ne sait comment dans le but de devenir nonne. Elle a toute la fraîcheur de l’innocence. Elle parcourt un chemin à la lisière des temples d’Angkor afin d’aller soigner une femme dans sa hutte de village. Elle croise un homme d’une quarantaine d’années, beau, qui parle bien français car il a vécu en France pendant trente ans, et qui est revenu au pays. Cet homme est marié à une femme qui s’appelle Sorya, à laquelle il voue un bel amour. Cet amour hélas se meurt d’un cancer qui vient de récidiver. Camille – c’est le nom de la jeune fille – est en butte aux émotions de l’amour, de la quête de spiritualité et de la peur face à l’étrange. On comprend qu’au Cambodge, les pierres vivent. En ce pays, on croit voir une montagne mais non, il s’agit d’un temple, ou bien d’une énorme tête de Bouddha jaillissant d’une jungle épaisse. Camille chute. L’endroit où sa tête heurte le sol se met à bouger. La terre s’anime. Se relevant, elle voit des corps morts, calcinés accrochés aux pierres du temple et qui lentement s’animent. Fantômes. Dès le début du film, la mère supérieure a averti Camille de ne pas passer par là, ce à quoi elle a répondu : « mais la poussière de la terre n’est-elle pas toujours faite de la cendre des morts ? », et la Mère a rétorqué dans un sourire : « ici les morts sont vivants. Ils vivent au moins dans l’esprit de ceux qui les ont aimés ». L’homme de quarante ans va à la pêche – c’est fou ce que les rivières et les lacs grouillent de poissons – c’est pour rapporter de quoi manger le soir à la maison. Sorya apprend que son mal est reparti de plus belle, elle souffre mais veut le cacher à son mari. Elle se sait condamnée puisqu’elle n’a plus désormais l’argent qu’il faudrait pour se faire de nouveau soigner efficacement à l’hôpital de Bangkok. Elle ne surmonte sa douleur que grâce à des comprimés de morphine qu’elle achète une fortune à un trafiquant chinois.

Agathe Bonitzer

Certains critiques ont pu trouver ce film schématique, son héroïne inexpressive, le contrepoint à la vie près du temple sous la forme de la vie en ville de l’homme avec sa femme Sorya mal rendu. De fait l’agonie puis la mort de la jeune femme sont peu réalistes. Il est vrai aussi qu’à côté des paysages splendides, les meilleures scènes sont encore celles où Camille dialogue avec la Mère supérieure. On attend ces scènes avec impatience. Elles sont la touche mystique du film, son aura de transcendance. Camille est en état de demande constante car elle voit bien la beauté autour d’elle, mais aussi le mal, qui lui est adjoint, sans être capable de le distinguer. Si le mal est difficile à définir, alors sera-ce mieux avec le bien ? La mère lui répond que le bien, c’est ce qui ne nous fait pas mal, et qui ne fait pas mal non plus aux autres. Définition entièrement négative qui dit ce qu’est ce film : une énigme, comme l’est le pays qu’il prend pour cadre.

Je ne suis pas sorti du film « Gabriel et la montagne » (de Felipe Barbosa, avec Carol Abras et Joao Zappa) avec la même indulgence, mais plutôt en colère. Certes je n’avais pas perdu complètement mon temps : une part d’une triste réalité tranparaît dans ce film. Gabriel est un membre de la bourgeoisie éduquée brésilienne en rupture de banc mais qui a, malgré cela, gardé ses réflexes et ses comportements de petit homme blanc machiste et insupportable. Je ne crois pas que l’on puisse dire de ce film qu’il incarne une certaine recherche de spiritualité dans le parcours du monde (malgré ce que dit son réalisateur qui voudrait le hausser au niveau de « Sans toit ni loi » d’Agnès Varda). Nous sommes plutôt là devant une ode à l’aventure façon Lonely Planet, le guide autrefois sous-titré « travel survival kit ». Qui a déjà voyagé un peu dans cette région du monde reconnaîtra quelques « incontournables » comme on dit trop souvent… comme le cirque de Ngorongoro pour approcher les grands animaux sauvages, ou le grand pic du Kilimandjaro. On reconnaîtra aussi ces moments que tout voyageur (pourquoi ne pas dire « touriste » tout simplement?) rencontre inéluctablement, lorsqu’il craint de « se faire rouler » par l’autochtone notamment, ici jusqu’à le prendre au collet en le soupçonnant des pires escroqueries (incompréhension sur l’usage d’une carte bancaire, réticence à accepter quelqu’un qui se présente « généreusement » comme guide car on sait qu’à la fin, on aura toutes les peines du monde pour s’en défaire…). Ces petits anicroches, ces traductions de notre malaise inhérent à notre condition de touriste, surtout en Afrique où moins que nulle part ailleurs, le rapport entre l’autochtone et le touriste se réalise d’un coeur léger, valent-ils une séquence de film ou un passage de roman ? A mon avis non. Tout le monde sait cela ou devrait le savoir. On passera alors sur la conséquence inéluctable de ces tracas lorsqu’on voyage en couple : le malaise de l’un se rajoutant au malaise de l’autre, tout cela ne peut que se terminer en pleurs et chamailleries. Ce film, donc, plein de clichés sur les voyages touristiques, a juste le mérite de nous mettre le nez dans nos contradictions. A ce moment-là, vous entendez une petite voix derrière vous qui vous dit : « mais il ne faut pas y aller alors… ». La petite voix dit vrai. Elle dit aussi que l’Afrique n’est pas un terrain de jeu malgré ses immenses paysages et ses animaux sauvages et que le jeune garçon plein d’idéal mais qui tape du pied par terre dès qu’il perd un de ses colifichets… n’y a tout simplement pas sa place.

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Neuf ans

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Des mots et des couleurs

Mon article précédent, intitulé « La couleur des choses », appelle une contrepartie : «la  beauté des mots ». En l’écrivant je ne pouvais qu’avoir en moi l’arrière-pensée de comparer les mots et les couleurs. Il est connu qu’à l’aube de la philosophie occidentale, chez Platon, on considérait allègrement que les noms étaient des propriétés des choses auxquelles ils s’appliquaient. Il était d’autant plus facile de le croire que les inventeurs de cette philosophie ne connaissaient guère l’existence que d’une seule langue, la leur. De là à penser que chaque nom reflétait directement quelques propriétés de la chose à laquelle il s’appliquait… Plus tard, cette position fut plus délicate à tenir, dès lors qu’on sut qu’il y avait d’autres langues. Mais cela n’a pas empêché de faire continuer d’exister une conception qui s’acharne à dire que les noms, au moins, « ressemblent » aux choses. Les défenseurs de cette position sont souvent des écrivains qui se sont penchés sur la poésie. Les mots qu’utilise le langage poétique ont en effet, dans leurs sonorités, des ressemblances avec les choses qu’ils dépeignent. Peut-être la poésie ne serait-elle pas possible sans cela, étant indéniablement ce versant du langage qui renvoie aux sonorités avant de renvoyer aux sens et aux concepts. Néanmoins, il ne serait pas juste de dire simplement que ces qualités des mots viennent directement des objets, réitérant une sorte de philosophie objectiviste qu’on a vu à l’œuvre à propos des couleurs, pas plus qu’on ne saurait dire, comme le fait la vulgate saussurienne, que les signes sont arbitraires. On ne sait pas très bien où se trouve la limite entre l’imitation et l’arbitrarité. Vient alors à la pensée qu’il en serait des mots un peu comme des couleurs, ils ne sont pas fondés sur une propriété objective, ils viennent bien sûr des opérations de notre esprit actif, mais celui-ci a la ruse de les doter de propriétés pour les faire être « comme si » ils découlaient directement des choses. Comme disait magnifiquement Borges, « la langue est un système artificiel qui n’a rien à voir avec la réalité » :

La réalité est une combinaison de perceptions, d’émotions, de sentiments, de rêves et de surprises. A côté, le langage est un système rigide fait de règles auxquelles nous devons obéir. Nous désignons les choses par des noms que nous avons inventés, ainsi nous appelons ce fruit « une pomme » mais nous ne faisons que percevoir une couleur, un goût, une forme, une texture, un poids dans la main, nous ne savons pas vraiment s’il existe une chose appelée « une pomme »

Autrement dit, il n’y a pas de « pommes » dans la réalité, tout juste y a-t-il des choses que nous pouvons distinguer par nos sens auxquelles nous attribuons le mot inventé « pomme », encore que souvent nous soyons dans l’indécision car de loin par exemple on peut confondre une pomme avec une pêche ou bien avec une tomate… S’il en est ainsi, on voit très bien qu’il est possible d’employer les noms comme s’emploieraient – si la théorie de Al-Saleh s’avérait juste – les couleurs. Avec cette différence de taille que les noms dépendraient totalement de nous, de nos conventions linguistiques, alors que les couleurs, bien sûr, ne dépendraient pas de nous (c’est-à-dire pas de nos prises de décision volontaires). Mais la propriété commune aux noms et aux couleurs serait celle de coder. Nous avons besoin de ces entités pour coder les éléments du monde autour de nous. Reconnaître quelque chose comme rouge est une compétence dont l’évolution nous aurait doté afin, entre autres, de distinguer des objets comme dignes d’intérêt pour notre nutrition ou au contraire comme dangereux, donc à éviter. On me dira d’ailleurs que le rouge est souvent utilisé pour signifier des interdictions. Il l’est aussi parfois, notamment dans les pays asiatiques, pour désigner de toutes autres choses, le bonheur et la richesse par exemple. Bonheur d’avoir trouvé un fruit rouge. Ce rouge déteint alors sur la langue. Le caractère chinois pour le mot « hong » qui signifie « rouge » a un préfixe commun avec celui qui signifie « soie », lequel préfixe se retrouve dans beaucoup d’autres mots (par exemple le verbe « donner »). Cela vient de ce que le rouge a été dès l’origine associé à la soie et s’est répandu sur les mots qui connotent la richesse ou des actions généreuses. Rencontre des noms et des couleurs donc. Et non seulement les deux systèmes auraient ce point commun de servir au codage de la réalité, mais en plus, ils interfèreraient entre eux, les couleurs ayant en chinois partie liée avec des substances représentées par des caractères. La langue, en quelque sorte, surcoderait le rapport aux couleurs. Les couleurs codent déjà la réalité, mais en plus, les mots ou les caractères coderaient les couleurs au moyen d’éléments de ce qu’elles codent dans la réalité.

rouge comme la soie

La réalité serait ainsi pour nous modelée (« formatée » dirait J-Y. Girard) par les systèmes de couleurs et de noms. On aurait inventé le langage parce que, finalement, le système des couleurs ne suffisait pas. En tout cas, le système des couleurs permettait de « reconnaître » mais pas de « transmettre » ce qu’on avait reconnu. Et ça, le langage le pouvait. Au début sûrement, comme pour les couleurs : il n’y aurait pas eu de rigidité, de système. Les expressions du langage se seraient distinguées entre elles par les sonorités qu’elles impliquent. Il y aurait eu toujours assez de temps, plus tard, pour les doter d’autre chose de beaucoup plus élaboré. Parce que dans le même temps, grâce au langage, le cerveau se serait développé et aurait inventé la pensée conceptuelle, et aurait doté les mots de contenus conceptuels… Pour en revenir à la poésie, je suis assez persuadé qu’elle est une résurgence qui demeure vive de ce lointain passé. Par l’effort de créer poétiquement un texte, une parole, nous faisons ce travail sur nous-mêmes de retourner à ce vieux fonds qui demeure en nous de sonorités attachées à une proto-histoire du langage.

Est-ce à dire que les mots « colorent » la réalité ? On peut y penser en effet… comme si nous, espèce humaine, avions inventé avec des sonorités que notre appareil phonique est capable de produire des équivalents sonores des couleurs. Comme si aussi, nos mots, à l’instar des couleurs décomposables en couleurs élémentaires, et à l’instar des caractères chinois, étaient décomposables en traits qui, par un lointain souvenir, avaient rapport avec des perceptions aujourd’hui perdues. Ce qui expliquerait aussi parfois la ressemblance des langues entre elles (on sait que des « linguistes » un peu fumeux défendent la thèse d’une seule langue à l’origine…), car ces lointaines perceptions auraient été communes entre des tribus distinctes.

Cézanne – Exposition « Le chant du monde » – Martigny, Fondation Giannada, été 2017

Autre chose : nous avons vu que si les couleurs avaient ces fonctions de codage, il n’en restait pas moins qu’elles héritaient « de surcroît » d’autres fonctions puisque des objets se trouvaient être rangés parmi les rouges ou les bleus sans pour autant devoir être assimilables à des propriétés d’utilité pour l’être humain, ces objets héritant de couleurs, en quelque sorte, gratuitement. Et ce serait cette merveilleuse gratuité qui serait à l’origine de la beauté du monde. On y ajoutera aussi évidemment d’autres paramètres, qui ne sont pas traités ici mais mériteraient de l’être, comme les formes (nous reviendrons un jour sur les formes) qui elles aussi, sûrement, codent quelque chose (John Ruskin a par exemple tenté dans « Ecrits sur les Alpes » d’expliquer l’origine de notre sentiment de beauté face aux paysages montagneux à partir d’un répertoire de lignes et de formes qui nous émeuvent).

Les formes… (Auguste Rodin, parc des sculptures de la Fondation Giannada, Martigny)

Si nous continuons notre réflexion, le beau serait donc le gratuit. Toute société développe des pratiques ludiques à partir de systèmes qu’elle a élaborés dans des buts plus « sérieux ». Le sentiment du beau naîtrait alors du fait que l’esprit se trouverait débarrassé d’un coup de la nécessité de trouver l’utile. L’art viendrait de là, bien sûr. Et de la prise de conscience que l’on est mortel. (Vu sur le mur d’une exposition à Pékin en novembre 2016 : « l’art est né la première fois où quelqu’un est mort. C’est alors que le vivant et le mort se sont vus comme s’ils étaient le reflet l’un de l’autre »). Pourquoi ? Parce que le sentiment de la mort oblige à faire un retour en arrière, à « léguer ». Et l’art est nécessaire pour faire cette transmission de la beauté.

Exposition Francesco Clemente in China – Pékin, automne 2016

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La couleur des choses

Le rouge des temples shinto, le temple d’Ikuta (Kobe)

Qu’est-ce qu’une couleur ? Plus exactement, qu’est-ce que la couleur d’une chose ? Est-ce une propriété physique, naturelle de cette chose comme sa masse ou ses dimensions ? Est-ce une propriété définissable qui découlerait simplement des caractéristiques d’une surface (liées à la manière dont celle-ci absorbe ou réfracte telle ou telle partie du rayon lumineux qui la frappe) ? Je me pose cette question en continuité avec mes réflexions antérieures sur le sentiment de la beauté : s’il semble normal de s’interroger sur la détermination de cette dernière en tant qu’objective ou subjective, on passe souvent sous silence le fait que la même question (ou en tout cas une question semblable) se pose à propos de la couleur. Le bon sens ordinaire traite de celle-ci comme d’une propriété objective : une tomate est rouge, le ciel est bleu… Or les philosophes ont souvent remis en question ce genre de certitude. De fait la réflexion sur la couleur remonte à longtemps… bien sûr Aristote, mais aussi Galilée, Locke, Goethe et dans la philosophie contemporaine Wittgenstein, Mc Dowell ou Dennett. Un intéressant petit livre existe, trop court bien sûr (ce qui oblige à beaucoup d’effort pour combler ce qu’il peut y avoir d’allusif dans un court traité) sur ce sujet : « Qu’est-ce qu’une couleur », signé Christophe Al-Saleh (un jeune maître de conférences en philosophie de l’Université de Picardie).

Si nous croyons que les couleurs sont objectives, c’est qu’elles semblent exister indépendamment de nous. Pourtant, y aurait-il des couleurs sans nos aptitudes à les observer et à les reconnaître ? Y aurait-il des couleurs sans nous ? Les connaissances anatomiques nous ont permis de connaître le processus de perception des couleurs par notre cerveau. La couleur n’est donc pas une propriété en soi mais semble être le résultat d’une interaction entre des propriétés physiques et des propriétés anatomiques. Mais réduite à cela, elle pourrait donner lieu à une définition objective puisqu’après tout, ces deux types de propriété sont de l’ordre de l’observable et même de l’objectivable. Chez Descartes par exemple, les sensations s’expliquent par le contact, les transformations que les choses perçues font subir à notre corps. Par exemple, le toucher est exemplaire là-dessus : je ressens bien le rugueux de la bure parce que l’étoffe agit directement sur ma peau et je ressens cela comme une caractéristique de cette étoffe, ce qui l’oppose radicalement à la soie ou au velours qui ont des touchers plus doux. Mais le goût aussi est de cet ordre-là, un physiologue du goût dira comment les molécules d’un vin viennent heurter celles de mon palais. Je suis informé directement de la nature de tel aliment au même titre que je l’étais de celle d’un tissus. Mais la vision ? La perception des couleurs ? Le rayon lumineux heurte mon œil, certes, mais tout en me laissant éprouver une impression de couleur identique, il peut provenir d’une multitude de sources différentes. La couleur, la lumière sont comme des symphonies mises en œuvre sur le monde. Je les goûte mais sans être directement informé de ce qu’elles signifient.

Alors se pose avec acuité la question de Christophe Al-Saleh : avec quelle propriété du monde physique sommes-nous mis en contact par le biais de la perception des couleurs ? Puis une autre question : cette propriété, si elle existe, est-elle identique à la propriété qui émerge du fait que nous percevons des couleurs ? Il y a une différence entre ces deux questions. Si je tombe, je suis mis en contact avec une propriété physique connue comme étant la gravitation universelle, néanmoins du fait que je tombe, je suis dans un état particulier, que je ressentirai au travers de mon sentiment de déséquilibre. La gravitation n’est pas identique à ce sentiment de déséquilibre. Mais dans le cas présent, elle l’explique. Pour la couleur, il se pourrait fort bien qu’il y ait une propriété externe (du monde extérieur) avec laquelle elle me mettrait en contact, et en même temps une propriété interne – le sentiment de percevoir du rouge, du bleu etc. – telles que la première expliquerait ou n’expliquerait peut-être pas la seconde. Pour répondre à cette question, le philosophe envisage plusieurs solutions possibles. Je ne vais pas toutes les énumérer ici, mais c’est surtout celle qui, au départ nous paraît la plus « évidente », qui mérite d’être étudiée, à savoir la thèse objectiviste. C’est celle qui consiste en ce que la couleur pourrait se définir d’une manière objective, par exemple :

« X est rouge si et seulement si la surface de X a une réflectance z et les conditions normales d’éclairage sont satisfaites »

mais qu’est-ce qu’une condition normale d’éclairage ? Toute norme de ce genre implique des conditions portant sur la relation entre l’observateur, l’environnement et la chose X. Si la chose X est perçue rouge sous un certain angle et violette sous un autre, il sera difficile de dire quel angle est la norme. D’autre part, si une telle définition pouvait être validée, il resterait évidemment à se demander en quoi la réflectance est une propriété semblable dans l’ordre de la vision à ce que révèlent le goût pour un aliment ou le toucher pour une matière. Et cette objection demeurerait valide pour toute autre propriété externe que l’on élirait comme candidate à la définition possible d’une couleur. Elle prend le nom d’« indétermination du corrélat informationnel ». Nos sens nous renseignent sur notre monde environnant, le toucher m’apporte directement des informations sur ce que je touche or il semble que, pour la couleur, ce soit différent : percevoir le bleu ne nous met pas de plain pied avec une réalité par exemple celle du ciel. Certes, le ciel nous paraît bleu pour des tas de raisons mais cette « bleuité » n’est synonyme d’aucune propriété intrinsèque du ciel (son étendue par exemple). Nous ne savons pas que c’est bleu « parce que » c’est le ciel mais, au contraire, que c’est le ciel parce que nous savons que le ciel est bleu.

Ici apparaît une idée qui, sans être prouvée ni prouvable, a son intérêt : si les couleurs existent c’est peut-être en raison de leur efficacité à coder les choses. Pour C. Al-Saleh, le monde autour de nous n’est que profusion de corrélats informationnels pour notre vue, une profusion dans laquelle peut-être nous ne distinguerions rien s’il n’y avait les couleurs. Mais les couleurs, on le sent un peu, seraient comme des codages arbitraires. Le ciel est bleu, la tomate est rouge, les feuillages sont verts. Rien à voir avec la douceur de la soie qui, elle, est une propriété « naturelle », ne concerne aucun codage, résultant de la structure même de la matière. Mais s’il en est ainsi, alors on ne voit pas bien à quoi se rattacher sur le plan objectif pour donner un fondement à ma perception de couleur. On peut certes toujours dire que du point de vue objectif, la couleur provient d’une propriété d’une surface vis-à-vis de la réflexion de la lumière, mais cela est « théorique », ce n’est pas cela que j’ai conscience de voir quand je vois une couleur…

L’expérience de couleur a un caractère irréductiblement subjectif : moi seul sait ce que cela veut dire pour moi que de contempler un beau bleu, peut-être ma sensation du bleu est-elle complètement différente de celle que ressent Jean-Marie, ce qui ne nous empêcherait pas, par ailleurs de nous extasier en chœur : « quel beau bleu ! ». Une théorie objectiviste devrait donc pouvoir rendre compte du caractère irréductiblement subjectif des couleurs à partir d’un corrélat objectif qu’on aura donné à la couleur. Le petit livre d’Al-Saleh tente de nous montrer que, hélas, aucune ne convient. Mais alors faut-il pour autant, en se repliant sur le point de vue subjectiviste, faire de la couleur une hallucination ? Non plus, car nous savons fort bien en général faire la discrimination dans notre vécu entre ce qui ressort de l’hallucination ou du rêve et ce qui ressort de « la réalité ». La couleur, indéniablement, participe de notre impression de « réalité ». Alors ?

L’auteur de ce petit livre se rabat sur une théorie qu’il nomme « de la projection ». En somme, si les couleurs nous semblent objectives, c’est parce qu’il fait partie de la notion même de couleur de… paraître objective. Al-Saleh définit en effet ainsi une projection : « une propriété subjective est une projection si elle n’est accessible au sujet qu’en tant que propriété d’un objet ». Etrange non ? A vrai dire, je ne suis pas très convaincu : il me semble être témoin d’un tour de passe-passe… c’est si facile, de dire : ceci nous paraît objectif parce qu’il entre dans son essence de nous paraître objectif… N’était-ce pas comme cela aussi qu’on expliquait pourquoi la fille de madame était muette ? Les philosophes me perturbent…

Ce que je retiens pourtant de ce petit livre est la belle idée citée plus haut, étayée par un texte étonnant du cogniticien Daniel Dennett (extrait de « La conscience expliquée ») qui propose une sorte de théorie évolutionniste de l’origine des couleurs. Il part lui aussi du constat que « ce qui est indiscutable c’est qu’il n’y a pas de propriété simple des surfaces telles que toutes les surfaces dotées de cette propriété et elles seules soient rouges ». Pourquoi ? La « nature » serait-elle mal faite ? Non, dit-il, il faut simplement voir les choses autrement, c’est-à-dire d’une manière interactive et évolutionniste : « certaines choses dans la nature avaient besoin d’être vues et d’autres avaient besoin de les voir ; un système a donc évolué qui avait tendance à minimiser la tâche du dernier en insistant sur l’importance du premier ». « Pourquoi les pommes deviennent-elles rouges en mûrissant ? Il est naturel de supposer que la réponse se trouvera dans les changements chimiques qui se produisent quand le sucre et d’autres substances atteignent des concentrations variées dans le fruit en train de mûrir, causant diverses réactions et ainsi de suite. Mais c’est laisser dans l’ombre le fait qu’il n’y aurait pas de pommes pour commencer s’il n’y avait pas de semeurs de graines-mangeurs de pommes pour les voir : ainsi le fait que les pommes soient aisément visibles à au moins certaines variétés de mangeurs de pommes est-il une condition de leur existence, pas un simple « hasard » ». Vous direz bien sûr : mais les couleurs ne sont pas seulement sur les objets organiques que nous sommes amenés à consommer pour notre survie… après tout les émeraudes sont vertes et les rubis sont rouges… « une fois qu’il y avait des êtres qui pouvaient distinguer des baies rouges des baies vertes, ils pouvaient aussi distinguer des rubis rouges d’émeraudes vertes, mais c’était juste un bonus de pure coïncidence ». Nous y voilà donc, la féérie des couleurs dans le monde serait obtenue par surcroît, délicieux bonus qui nous ferait apprécier l’art et plein d’autres bonnes choses. Le pull rouge de Jung Eunchea dans « Haewon et les hommes » de Hong-Sangsoo par exemple. Il brille pour nous comme deux pommes… par surcroît… et comme bonus de la vie.

Haewon et les hommes, film de Hong-Sangsoo

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Un voyage qui se termine à Tomo-no-ura

Echappée vélocipédique sur une route dégagée qui s’éloigne du centre de la petite ville de Kinosaki. Nous voulions rejoindre le centre depuis notre ryokan mais nous avons pris un chemin qui nous dévie insensiblement vers un ailleurs champêtre, des rizières d’un vert éclatant au soleil déclinant, une eau qui miroite et des maisons basses aux tuiles d’émail qui s’alignent vers le lointain : une vallée, un col à franchir avant d’atteindre la mer de Chine, là-bas, qui entre dans la terre à l’estuaire du fleuve Maruyama. Nous nous sentons légers sur nos vélos malgré la chaleur du soir.

rizière vue du train entre Himeji et Kinosaki

Kinosaki… la ville des onsen – bains publics – On entre dans un vestiaire, on se déshabille complètement, on garde avec soi une petite serviette, puis on passe à la salle qui renferme le bassin – mais parfois il en est un aussi à l’air libre – on se lave méticuleusement, assis sur un petit tabouret, avant de se mettre à l’eau, très chaude (plus de 40°C). Pas question de nager ni même de risquer le moindre geste : on se mue en statue, au milieu d’autres. Etrangeté des corps qui luisent dans la pénombre ou bien au contraire dans la clarté du jour, on apprend là que tout corps est beau, qu’il soit celui d’un vieillard ou celui d’un jeune éphèbe.

village avant Toyooka

Notre premier ryokan à Kinosaki était une maison-foutoir au débouché d’un pont enjambant le canal, l’Oyado Asagoya, tenue par un homme un peu atypique dans la société japonaise : le cheveu frisé, l’air rieur. D’une affabilité extrême. Il nous sert le café à notre arrivée que nous buvons pendant qu’il finit de préparer notre chambre. Celle-ci est un magnifique espace, avec un coin literie (futons étalés sur les tatamis) et un coin salon, dossiers où l’on peut s’appuyer face à une table basse, fenêtres coulissantes qui donnent sur la rue principale. Nos yukatas sont posés sur les lits, en attente de notre sortie, vers 17h, heure à laquelle les autres visiteurs sortent aussi pour aller aux bains. Bruit de claquettes des socques de bois sur le macadam. Petits restaurants délicieux, poisson cru, sashimis…

femmes en yukata devant une onsen

Il est un coin d’Hiroshima, en bordure de la rivière Kyobashi-gawa, au niveau du pont qui prolonge Aioi-dori où se trouvent plusieurs cafés avec terrasse. L’un d’eux est tenu par une charmante dame qui fait tout son possible pour échanger quelques mots en anglais. Elle a cinquante-cinq ans, elle a toujours vécu à Hiroshima où elle est née. Ses parents sont nés à Hiroshima. Ils étaient donc nés lors du largage de la bombe, mais, nous dit-elle, ils étaient heureusement en pension à une dizaine de kilomètres du centre. Nous aimerions parler avec elle plus longtemps. Elle est l’une des personnes que j’aimerais revoir si je retourne au Japon, avec le gérant rigolo de la ryokan Oyado Asagoya (qui, entre parenthèses, a retrouvé mes lunettes, que j’avais perdues et sur lesquelles je m’apprêtais à tirer un trait définitif. Il nous les rapportées, triomphant, dans la ryokan où nous étions hébergés le deuxième jour, une ryokan plus luxueuse, mais beaucoup moins drôle).

au bord de la rivière Kyobashi

Le récent (et très beau) film de Jean-Gabriel Périot (« Lumières d’été ») le confirme : Hiroshima est connu, non seulement pour ce qui s’y est passé d’apocalyptique, mais aussi, plus modestement, pour sa spécialité culinaire : les okonomiyaki. On mange souvent les okonomiyaki en étage, dans les immeubles du centre, vers Ebisu-dori. Hiroshima (mais aussi peut-être d’autres villes japonaises) a la particularité que les stands de nourriture qui sont ailleurs (par exemple en Chine) dans la rue se trouvent dans les étages… Une dame en rouge fait de la retape dans la rue, ventant son menu. On se laisse tenter. On monte en ascenseur vers un paradis gastronomique. La dame nous conduit à son cuisinier de mari, jovial. Nous lui commandons aussi des huîtres chaudes. Le chef balance les petites boules de chair salée sur la plaque chauffante devant nous. Nous les dégustons avec du chou. Puis vient la préparation des okonomiyaki proprement dits. Un peu de pâte à crêpe, un tas de choux découpés par-dessus. On mélange avec des bouts de lard. On retourne, on dispose sur la crêpe toutes sortes de garnitures, oignons verts, crevettes, tranches de porc, on arrose de sauce brune, et on découpe en petites languettes. Un petit verre de saké par là-dessus…

restaurant d’okonomiyaki

Quelques jours plus tard, nous connaîtrons la version portative, roulée pour être mieux tenue dans la main, dans la petite ville de Miyajima. Mais là, nous devrons défendre notre nourriture… contre les daims qui errent en toute liberté au bord des canaux et rivières…

Le film de Jean-Gabriel Périot montre également cette vitrine d’uniformes de lycéens et lycéennes, dans la galerie Hon-dori.

vitrine d’uniformes écoliers

A Miyajima, notre hôtel (qui s’affiche comme une « ryokan » mais il est trop grand pour cela) est juste au bas du Mont Misen, haut-lieu de la randonnée et de l’exploration de la forêt primaire. Sur ses pentes : le Daishô-in qui est un temple de la secte Shingon, un temple qui s’est spécialisé dans la repoduction à l’infini de statuettes de saints (les « bosatsu »). Parmi ces bosatsu, beaucoup sont des effigies de Jizô, la divinité qui se préoccupe des enfants morts, particulièrement populaire au Japon, où si l’enfant, objet de toutes les attentions, venait à mourir, il faudrait lui garantir la possibilité de franchir le fleuve Sanzu.

statuettes

Tout ferme à 17h. En allant à Tomo-no-ura, petit port de pêche près de la ville de Fukuyama (toujours dans la préfecture de Hiroshima), nous nous promettions de passer une belle soirée sur les quais et peut-être de manger un beau poisson grillé… C’est pourquoi, après notre petite sieste pratiquée dans notre hôtel somptueux (le Richmond) de Fukuyama, vers 16h, nous nous précipitions pour atteindre par le bus le port en question (bus n°5 depuis la gare, ceci dit en passant pour d’éventuels lecteurs intéressés par la balade). Beauté d’un port que les siècles ont laissé intact, face aux nombreuses îles qui parsèment la mer du Japon, maisons en bois, toits de tuiles recouvertes d’émail, temples disséminés dans les collines environnantes et en bordure de mer. Nous marchons beaucoup, longtemps pour faire le tour de tous ces bâtiments qui offrent autant de points de vue sublimes sur la baie. Mais au retour… surprise de trouver tous les bistrots que nous avions repérés… fermés ! C’est avant 18h qu’il fallait manger… sinon rien ! Plus qu’à reprendre le bus n°5 direction Fukuyama Station. Ce qui nous paraît étrange : alors que vers 19h, tout le monde est censé être rentré chez soi et que le soleil a décliné déjà depuis longtemps, nous nous attendons à trouver de la lumière dans les maisons mais visiblement tous les stores sont baissés, il ne passe aucune lumière par les fenêtres obstrués. On oppose souvent en Europe le sud catholique au nord protestant par la présence ou l’absence de rideaux aux fenêtres, les pays du Nord comme la Hollande laissant toujours voir ce qui se passe à l’intérieur des maisons, ainsi jamais closes contrairement aux maisons du sud. Le Japon surpasse les pays catholiques.

Tomo-no-ura

Echaudés, nous revenons le lendemain dès 10h. Quand tout est ouvert. La vieille maison de négociant et le musée moderne qui domine la ville, le bistrot du bout de la jetée et la maison traditionnelle qui abrite un musée à la gloire du héros local(*). Beauté de la maison des négociants, dite aussi résidence Ôta, qui abrite un atelier de fabrication d’une liqueur réputée pour ses vertus médicinales (hômêshu). Amusement : la dame très sérieuse qui est censée nous servir de guide en anglais pour visiter la maison… ne connaît pas un mot d’anglais, mais elle lit consciencieusement sa feuille, qu’à la fin, nous lui demandons de nous tendre… Au musée, en haut, sur la colline, c’est pareil, incompréhension. Mais de là-haut, on voit le village s’étaler et on devine le clapotis des vagues…

Prolongement : dernier soir, à Osaka. Dans un restaurant qui semble très prisé si l’on en croit la queue qui se forme à l’entrée, le cuisinier-chef découpe le thon entier sur son étal, face aux consommateurs.

(*) Sakamoto Ryoma, un « samouraï-marchand » qui osa affronter le shôgun Tokugawa après une histoire de naufrage dans la baie, où fut perdu le bateau Iroha-Maru, événement prélude à la restauration des Meiji (1868)

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Le Pavillon d’Or

Réfléchir sur la beauté… ou le sentiment de beauté peut-être (serait-ce plus juste?). C’est un exercice que le Japon suggère. Beauté d’une nature parfois sauvage (importance de la forêt primaire dans l’archipel, souvent souligné par Ôé, notamment dans un de ses premiers livres, par lequel souvent on l’a découvert en France, M/T les mystères de la forêt, forêt primaire que l’on trouve même à proximité des villes, comme sur les flancs du Mont Misen, à une portée de métro du centre de Hiroshima), beauté aussi d’une nature arrangée, maîtrisée, contrainte, comme dans l’art des bonsaï ou dans les parcs qui enserrent les temples zen, comme ceux de Daitoku-ji, pins miniaturisés, réduits à une représentation idéale de la nature. Et beauté des architectures classiques, des temples en particulier, depuis le Ginkaku-ji jusqu’au Rokuan-ji, en passant par l’Eykan-do ou bien le grand Todai-ji de Nara, mais aussi des châteaux (Himeji-jô). Beauté des intérieurs, tant de fois louée, simplicité, harmonie des lignes et des dispositions florales (kotonoma)…

Résidence Ôta (Tomo-no-ura)

On ne saurait réfléchir au sentiment de beauté sans faire référence à l’immense chef d’oeuvre de Mishima, Le Pavillon d’Or. On peut s’aider aussi du livre de François Cheng, Cinq Méditations sur la Beauté. Mais il y a une grande différence entre les deux approches. Cheng est ouvertement platonicien, avec lui, il s’agit de la Beauté existante à l’état pur, au même titre que le Bien, le Mal ou la Vérité, alors que le point de vue de Mishima est plus complexe, je le qualifierai plutôt d’existentialiste. Je ne suis pas un spécialiste de son œuvre, j’imagine que déjà beaucoup de travaux ont dû être produits sur son existentialisme flagrant qui fait irrésistiblement penser à une nouvelle ou un roman de Sartre. Le chef d’œuvre de l’écrivain japonais peut être vu comme la genèse d’un crime : l’incendie du Pavillon d’Or, déclenché par un de ses moines, autrement dit l’un de ses adorateurs les plus fanatiques, événement réel qui se produisit le 2 juillet 1950 (ce que nous voyons aujourd’hui en est la reconstruction à l’identique qui date de 1955). Mishima recrée avec méticulosité les faits et événements qui ont pu conduire le moine à commettre un tel acte. Comme chez Sartre, les événements de l’enfance, les traumatismes subis dans l’accession à l’âge adulte, le mélange qui s’est fait au cours de la jeune existence entre des éléments contradictoires, renvoyant en même temps au sentiment de beauté et au malaise de la souillure « expliquent » l’aboutissement tragique. Il faut lire ces passages presque indicibles où le jeune héros, Mizoguchi, mêle l’admiration à l’effroi, le désir et la flétrissure, la beauté et l’étrangeté. Cela commence avec son amour impossible pour la jeune Uiko, qui représente la beauté parfaite telle qu’elle lui apparaît en premier dans sa vie (Cheng dit la même chose : bien que situant sa première sensation de beauté dans la perception du Mont Lu, vers l’âge de six ou sept ans, il ajoute immédiatement après : « ce message [celui selon lequel « la beauté existe »] sera bientôt confirmé par la beauté du corps humain, plus précisément celle du corps féminin »), il rêve de son corps : « une nuit, évoquant le corps d’Uiko, je m’abandonnai aux idées noires et dormis mal », mais la rencontre avec son idole féminine le laisse pétrifié. Elle l’humilie (car il est bègue et se dit très laid), d’où son ambivalence au moment où la belle Uiko s’est fait prendre par les gendarmes car elle cachait un déserteur qui était son amoureux. La fin de l’histoire est triste : Mizoguchi s’embrouille entre son adoration et son ressentiment, sa compassion et sa joie mauvaise à la voir perdue (elle est abattue par son amant qui retourne son arme contre lui-même). Matrice en quelque sorte des émotions futures en matière d’amour et de beauté. Il n’est jusqu’au passage le plus célèbre de ce livre qui ne soit entaché de cette ambiguïté. Ce passage est celui où Mizoguchi et son copain Tsurukawa parcourent la splendeur du Nanzen-ji (un des temples qui longent la promenade des philosophes) et tombent en arrêt sur une scène qui se produit assez loin d’eux mais dont ils perçoivent tous les détails avec netteté (Il m’arrive de relire ce passage isolé pour le simple plaisir d’en goûter la beauté intense). Il s’agit d’un couple qui fait ses adieux l’un à l’autre. La femme est vêtue d’un kimono magnifique. Elle verse le thé à son compagnon, qui s’avérera être en partance pour la guerre, ils sont accroupis l’un en face de l’autre sur une de ces nattes comme on en voit dans les maisons de thé. Tout à coup, elle ouvre son kimono. « Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l’une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu’elle se mettait à la pétrir. L’officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d’un noir profond. […] j’eus la sensation nette du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l’écume verdâtre emplissait la tasse sombre […], de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse ». Le trouble que l’on éprouve est évidemment le produit de multiples facteurs opposés : la beauté de la femme que l’on imagine, la soudaine ouverture du kimono qui révèle la splendeur des seins et en même temps l’usage en quelque sorte sacrilège du lait qui s’en échappe, l’embrumement de la tasse de thé et finalement, la certitude que l’officier qui dit ses adieux part pour une mort presque assurée. Se manifeste le lien entre la beauté et la mort, qui est aussi un thème évoqué dans une méditation de Cheng (la deuxième). Plus loin dans le roman, nous retrouverons la femme au kimono, mais dans de toutes autres circonstances : son étoile aura pâli, le père de son enfant sera mort à la guerre, elle se donnera volontiers au premier venu et Mizoguchi, qui a la possibilité d’approcher ces seins qui lui ont causé tant d’émoi vus de loin, restera de marbre lorsque soudainement le globe laiteux lui sera offert. Une fois de plus, la représentation du Pavillon d’Or s’interposera entre son désir et ce qui pourrait être son objet, représentation d’une beauté tyrannique qui agit comme un empêchement à vivre.

Kinkaku-ji

Autre passage terrible : celui où, devenu novice au Temple d’Or et devant servir de guide aux visiteurs qui sont souvent des soldats de la force d’occupation, il lui est demandé d’escorter en dehors des heures normales un marine américain ivre accompagné d’une splendide prostituée. Il est évidemment subjugué par la beauté de cette femme, au même moment où le militaire ivre, ayant culbuté celle-ci dans la boue, lui enjoint de la piétiner (ce qu’il fait et qu’il cache sa vie entière comme un douloureux secret, engendrant une profonde culpabilité). Sur cette thématique de la Beauté conjointe avec le Mal, François Cheng, dans sa première méditation dit ceci : « il me sera aisé plus tard de me rendre compte que le mal et la beauté constituent les deux extrémités de l’univers vivant, c’est-à-dire du réel […] une certaine forme de mal vient de l’usage terriblement perverti que l’on fait de la beauté » (lui, ce qui le conduit à cette réflexion, c’est l’horreur des comportements de l’armée japonaise en 1936, époque du massacre de Nankin : une des manies des soldats violeurs était de photographier la femme ou les femmes violées qu’ils oblige[ai]ent à se tenir à côté d’eux – « dès lors, dans la conscience de l’enfant de huit ans que je suis, à l’image de la beauté idéale dans La Source d’Ingres, vient s’ajouter, en surimpression, celle de la femme souillée, meurtrie en son plus intime » (p. 17)).

Mais pour en revenir au Pavillon d’Or et plus généralement à la beauté que l’on trouve dans l’archipel nippon, nul doute que cette beauté nous interroge (nous dérange?), comme elle interroge (ou dérange?) le jeune moine Mizoguchi (NB : l’historiographie dit que le Pavillon d’Or fut incendié par un moine dérangé). Est-elle bien « réelle »? Au départ, notre héros ne connaît le Pavillon d’Or que par ouï dire (les propos de son père, lui même prieur zen d’un temple de province) ou par photographies et son premier contact avec l’édifice le déçoit : « ce n’était rien de plus qu’une vieille, insignifiante construction noirâtre à deux étages ; même le phénix semblait n’être qu’un corbeau posé à la pointe du toit », au point de se demander : « la beauté peut-elle être quelque chose d’aussi laid ? », avant de s’interroger : la Beauté ne se joue-t-elle pas du regard des hommes ? N’y a-t-il pas quelque attitude à avoir, à respecter, pour qu’elle éclate à notre œil ? Il est significatif que la maquette du temple, telle que montrée par son père, le réconcilie un instant avec l’image a priori qu’il en avait, c’est que la maquette offre davantage prise à la rêverie que l’objet réel : on peut par exemple admirer le jeu des correspondances qui se crée entre microcosme et macrocosme (noter que de telles maquettes sont en effet présentes dans la plupart des édifices, notamment au château d’Himeji, mais aussi au Todai-ji de Nara, et le spectateur peut rester longtemps à méditer sur un rapport d’homothétie latent).

François Cheng

Et si la Beauté finalement n’était pas si « objective » que cela ? (Cheng, lui, croit en une beauté objective), si elle n’existait pas principalement dans le regard qu’on porte sur elle ? De fait, c’est lorsque le jeune novice réalise que le Temple d’Or est périssable et qu’il peut, lui aussi, disparaître sous les bombes incendiaires larguées par les avions américains (nous sommes en 1945 et la ville de Tokyo subit des raids meurtriers, ce qui suscite chez les habitants de Kyôtô la crainte de subir les mêmes raids – on sait que Kyôtô a évité de peu le largage d’une bombe atomique, le site de Horoshima lui ayant été préféré) qu’enfin, le Pavillon d’Or de ses rêves en vient à recouvrir « jusque dans le détail » celui de la réalité. « Le Pavillon d’Or cessa – dit-il – d’être une construction immobile ; il se métamorphosa, pour ainsi dire, en symbole de l’évanescence du monde phénoménal ». Comme le dit également Cheng dans sa première méditation, le sentiment de beauté a partie liée avec celui de l’éphémère, du passager. La beauté se réfère à celle d’un instant (ce qui semble contradictoire avec l’idée d’une beauté immuable et éternelle comme celle qui figure dans le Monde des Idées platoniciennes). On retrouve le chemin de la méditation de Barthes, que j’évoquais la semaine dernière, concernant l’évanescence des signes, le sentiment d’un équilibre fugace, le plateau repas comme une palette changeante au gré de notre picorement. Si nous étions assurés de la permanence d’un objet supposé incarner la beauté, alors peut-être ne ferions-nous pas attention à lui, comme tous ces gens qui pensent qu’il est inutile d’explorer leur voisinage immédiat parce que « ils auront bien le temps quand ils seront vieux ». Nous nous précipitons vers le beau parce que nous pensons qu’il ne va pas durer, ainsi regrettons-nous de ne pas être allés admirer les bouddhas de Bamyan ou la ville de Palmyre pendant qu’il en était encore temps… et puis aussi, nous sommes heureux de contempler cette jeune femme parce que quelque chose nous dit que sa beauté parfaite ne va pas durer.

métro Osaka – Kobe

Que la beauté ne soit pas « objective », on le sait. Il est difficile d’imaginer que le Beau existe par essence, distribué dans la nature au même titre que les propriétés chimiques ou physiques des corps. Il n’est pas de beauté sans un regard tourné vers elle. Il en va peut-être comme de la couleur qui n’a pas, elle non plus, d’existence « objective », mais qui n’est pas non plus, complètement subjective, comme si elle existait nécessairement dans un entre-deux, une interaction du sujet et de l’objet. La réflexion philosophique contemporaine voit dans la couleur une construction évolutive qui aurait permis à l’espèce humaine une meilleure adaptation en identifiant plus nettement les composants du monde et en permettant en particulier de distinguer les substances dangereuses (cf. Christophe Al-Saleh, Qu’est-ce qu’une couleur? Vrin ed.). Qui sait s’il n’en est pas ainsi de la beauté, nécessaire à notre organisme pour se régénérer, à notre espèce pour orienter ses choix en matière de reproduction ? Comme si notre perception s’était habituée à privilégier, entre toutes les configurations, celles où se dégagent une harmonie (exprimée par des rapports de proportionnalité particuliers comme c’est le cas du fameux Nombre d’Or en architecture), quelques rapports secrets dont nous n’avons qu’un savoir latent ?

Nanzen-ji

Je me balade dans Kyôtô. Je suis scrupuleusement le chemin des philosophes (Tetsugaku-no-Michi), mais je l’ai commencé par son milieu, ce qui m’oblige à monter vers le Nord avant de redescendre vers le Sud. Le premier temple auquel j’accède est le Hônen-ji. On le décrit comme paisible et discret. Je me retrouve avec seulement un couple de japonais. Ils me sourient. Sans doute éprouvent-ils une sorte de fierté à se dire que des touristes étrangers viennent spécialement goûter ce silence et cette splendeur des jardins. J’attaque le parc du temple par le haut, qui domine deux jardins secs, avec deux tas de graviers soigneusement disposés. Une stèle, un sûtra affiché. Les bâtiments sont fermés. Il faudra revenir une autre fois. Mais une autre fois peut-être, un typhon aura soufflé, les tas de sable auront été dérangés, les branches des pins se seront rompues. De l’autre côté du chemin, un restaurant modeste pour que le marcheur se sustente. On n’y sert que du tofu, sous toutes ses formes, mais surtout bouilli dans un chaudron qui cuit devant soi, sur un réchaud disposé au milieu de la table. Dehors il fait très chaud, plus de 40°C, alors je goûte la fraîcheur de la pièce aux proportions parfaites. Et la fraîcheur du tofu bouilli.

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Les voyages, le Japon, les signes et les choses

Je veux bien croire que les voyages « nous conduisent vers nous-mêmes », qu’ils ne fassent que nous révéler que « [notre] chemin ne soit que cela, le [notre] » comme le dit Nobécourt… encore que je n’en sois pas si sûr… nous-mêmes, l’ego, le soi… y a-t-on bien réfléchi ? Si nous ne l’avons pas fait, d’autres l’ont fait à notre place, la philosophie bouddhiste par exemple. On devrait s’y référer plus souvent. Le soi n’existe peut-être tout simplement pas. Alors, comment aller vers quelque chose qui n’existe pas ?

Ce qui est sûr est que les voyages nous enferment dans une bulle, que nous avons tout loisir de baptiser « nous-mêmes », même si ce nous-mêmes n’est pas exactement ça. Etre dans cette bulle nous apporte du bonheur, c’est-à-dire le sentiment un peu confus de coïncider totalement avec ses actes et ses projets. Comme s’il ne s’insérait entre eux et ce « nous-mêmes » aucune distance. L’interrogation sur soi-même, le doute, l’angoisse sont suspendus. Tout cela pour un train qu’il ne faut pas rater, l’excitation de bientôt connaître ce qu’on n’a encore jamais vu, la perplexité face à un chemin à prendre, chemin tout physique, en rien spirituel ni métaphysique. Bref ramener nos questions à une détermination d’où est le nord et d’où est le sud.

Quand s’y mêle une question de langue, alors le tableau est complet : tout notre être est tendu vers une éventuelle compréhension de l’autre. Je dis « éventuelle » car, bien sûr, elle n’arrive jamais. Le Japon (et les pays d’Asie en général, Inde, Chine…) offre l’expérience la plus complète de tout cela. Un « empire de signes », comme disait Barthes, qui n’est en aucun cas fait pour que nous le « comprenions ». Si nous ne sommes pas expert en langue japonaise, notre esprit ressentira le fait de demeurer définitivement face à une porte close. Nous aurons beau savoir quelques propriétés de cette langue, que les verbes y figurent toujours en dernière position, que ce dont on parle est toujours souligné par la particule « wa », que les questions se forment en rajoutant « ka » à la fin de la phrase et qu’il existe un verbe « être » pour les animés et un autre pour les inanimés… cela ne fera que nous convaincre qu’une langue ne se réduit jamais à sa pure syntaxe, que ce qui est difficile à acquérir c’est la chair des mots et des sons, laquelle donne vie à un squelette qui, lui, ne diffère pas tant que cela de celui des autres langues si ce n’est par les valeurs de quelques paramètres formels.

Etre dans un espace rempli de locuteurs, dans un restaurant par exemple, c’est faire face à un bruissement dont ne ressortent que des syllabes en « k » et des voyelles traînantes (« arigato go-sai-maaaaaa »). On pourrait en prendre le vertige, mais en même temps, comme dit Barthes : « la masse bruissante d’une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger (pour peu que le pays ne lui soit pas hostile) d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l’origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture, d’intelligence, de goût, l’image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu’il vous demande de reconnaître » (l’Empire des signes, p. 21, ed. Points-essais). Il nous apparaît ainsi un ensemble réglé de gestes et d’échanges que l’on prend pour homogène : on parle d’un ton mesuré, on se révère les uns les autres, on s’incline devant l’autre (alors que nous savons bien que tout cela abrite aussi, derrière des conventions, des gestes d’humiliation, ou de domination voire même de violence).

Autre effet d’une langue que l’on ne comprend pas : on se trouve prisonnier des sons, autrement dit des phonèmes, qui ne viennent jamais s’articuler en morphèmes c’est-à-dire en éléments qui auraient du sens, il en résulte nos maladresses et nos bégaiements, cela ne nous coûte rien d’inverser ou de substituer des syllabes. Je vais ainsi à la gare de Hiroshima pour acheter nos billets du retour vers Osaka, sachant que nous désirons nous arrêter à Fukuyama (ville permettant d’aller en bus juqu’au petit port de pêche de Tomo-no-ura), mais allez savoir pourquoi, je substitue Fukuoaka à Fukuyama… or, Fukuoaka existe bel et bien mais c’est à l’autre bout du Japon (heureusement quand je m’en rendrai compte, le préposé acceptera de changer nos billets sans difficulté).

Qui dit langage dit écriture. On le sait, l’écriture tient un rôle primordial dans la culture et la pensée des pays asiatiques, assez différent de celui qu’elle a dans nos propres cultures. Nos alphabets valent pour ce qu’ils permettent de coder les significations, ils sont relativement transparents. Ce n’est que dans certaines formes de poésie à partir du XXème siècle (on pense aux poèmes dits « cubistes » de Pierre Reverdy ou aux calligrammes d’Apollinaire) que le dessin de la lettre et la disposition des strophes se mettent à compter presque autant que le sens des vers. Cette tendance marginale en Occident devient la règle en Chine ou au Japon, où l’on sait aussi que le mot, loin de renvoyer au concept de manière quasi transparente, n’y renvoie que par l’entremise du (ou des) caractère(s) dont il faut apprécier la forme et la manière dont ils sont fabriqués à partir de traits élémentaires pour en saisir le sens. On comprend ainsi que tout un art se développe, qui nous est assez hermétique, autour de la calligraphie. Mrs Kanamori, que je rencontrai autrefois à Paris parce que nous logions dans le même hôtel (et que j’avais eu la galanterie de lui monter sa lourde valise à l’étage) est ainsi une calligraphe renommée au Japon. Notre passage à Kôbe était une opportunité de la rencontrer « at home ». J’ai donc passé une après-midi entière avec elle (et sa sœur), faisant le tour des lieux intéressants de ce port célèbre. Occasion aussi de voir ses œuvres qui permettent d’illustrer parfaitement l’idée qu’il n’y a pas, dans l’univers japonais, de frontière entre écriture et peinture. Mrs Kanamori prend un caractère connu (par exemple celui qui désigne un arbre avec des fruits et s’interprète comme un « pêcher ») et le distord jusqu’à en accentuer encore la signification visuelle. La distance est ainsi abolie entre le caractère et l’abstraction picturale du pêcher.

Momo (a peach tree)

Univers de signes, entrelacs, réseau, tout ceci se mêle dès qu’on pense au Japon. Le réseau premier du Japon est celui de ses chemins de fer. Il faut aller à la gare de Tokyo ou à celle d’Osaka à la recherche d’un train vers une station quelconque pour faire connaissance avec la perplexité face à un réseau que les ingénieurs se sont échinés à rendre toujours plus complexe. Le nom de votre gare de destination ne sera peut-être pas écrit en anglais, il vous faudra parcourir l’arête du graphe qui mène de votre station actuelle à celle que vous visez pour connaître le prix de la course, la couleur vous renseignera sur le nom de la ligne et la connaissance de ce nom doit en principe vous orienter dans le dédale de la gare… rien n’est moins sûr. Encore faut-il avoir une parfaite acuité visuelle et une attention sûre d’elle au point que l’on soit certain de ne pas avoir manqué un panneau indicateur en cours de route… On pense qu’avec le Shinkansen – qui est l’équivalent de notre TGV – les choses vont se simplifier car chez nous, les TGV sont relativement rares et les lignes évidentes. Au Japon, il y a plus de rames successives sur une ligne Shinkansen qu’il n’y en a sur la ligne 13 du métro parisien… Et elles ne s’arrêtent pas toutes forcément aux mêmes gares. Résultat : vous avez sauté dans le premier train venu pensant que c’était le vôtre alors qu’en réalité c’était celui de 10h32, le vôtre partant, lui, à 10h35… Mais là encore heureusement, la gentillesse du contrôleur sera à l’oeuvre, il vous indique à quelle gare descendre puis comment faire pour revenir en arrière.

lignes du Kansai

Pour le voyageur occidental (peut-être aussi pour le voyageur japonais ? Ça, nous ne le saurons jamais) le Japon s’apparente ainsi à un jeu essai-erreur. Prenez par exemple le cas de la nourriture – un cas que nous autres français avons particulièrement tendance à mettre en avant ! – nous entrons avec elle dans un autre ordre de complexité. Barthes, là encore, a des mots magnifiques pour décrire la question, quand il compare le plateau repas à une palette de peintre. En effet, lorsque le plateau arrive, par exemple au petit déjeuner, ce n’est que couleurs variées et touches impressionnistes : il est impossible de prévoir ni même d’imaginer le goût que cela va avoir. Et comme dans les illusions savantes de certains peintres qui nous font croire à une chose alors qu’il s’agit d’une autre, certains fragments de nourriture ainsi exposés nous évoquent à tort des choses connues alors qu’ils en sont loin. Certes, le morceau de poisson fumé ressemble à lui-même, mais ce petit fruit orange qui nous évoque une friandise sucrée se révèle être une horrible substance macérée dans du vinaigre (horrible pour nos palais européens, bien entendu), et ces petits biscuits en forme d’étoile que nous gardons pour la fin (enfin quelque chose de doux!) sont des bouts de poisson délicatement découpés et frits, ce qui leur donne cette apparence dorée, parsemée de cristaux que nous prenions pour du sucre. C’est par ces essais et ces erreurs que nous parvenons lentement à apprivoiser ce qu’il y a derrière ce repas, une palette en effet, mais dont nous ne sommes pas obligés de goûter toutes les saveurs.

Vient alors une autre idée, selon laquelle ici, on ne serait jamais obligé de tout goûter, de tout épuiser, de tout voir en son ensemble. Les jardins, par exemple, qu’ils soient « secs » comme les jardins zen, ou qu’ils soient comme des univers en miniature (le Shukkeien à Hiroshima) semblent être faits seulement pour que nous les saisissions au travers de points de vue, autrement dit localement et non globalement (comme cela est le cas de jardins à la française notamment, où nous sommes conviés à admirer un plan d’ensemble). Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle les villes japonaises de taille moyenne (Kôbe, Himeji, Fukuyama…) de loin nous semblent être des amassements de tours et d’immeubles disposés de manière anarchique, sans plan d’ensemble, comme si l’existence locale de points de vue particuliers devait suffire à notre goût pour la contemplation. Prenons le cas d’Himeji, là où se trouve le fameux château du Héron Blanc. Vue du train, nous ne voyons de blanc que celui des barres d’immeubles et tout au loin, ce château qu’on devine dans le soleil, immaculé, mais dont la blancheur ne contraste en rien avec celle de l’environnement (il faut dire qu’il y a de quoi puisque sa rénovation est récente!). A la descente du train, une grande avenue impersonnelle dont la lumière nous aveugle au point que nous préférons emprunter la galerie couverte qui lui est parallèle. A la sortie du château, après avoir visité le koko-en (un autre de ces parcs merveilleux aux multiples points de vue), nous faisons quelques mètres dans les faubourgs de la ville, tout de maisons basses et d’échoppes en bois, à la recherche d’un « Musée de la littérature » qui nous intrigue et que nous nous attendons à trouver dans une maison anodine. Nous ne soupçonnons pas l’existence un peu plus loin d’un époustouflant édifice contemporain, œuvre de l’architecte Tadao Ando, entièrement dévolu à la littérature régionale (mais fermé hélas, car tout ferme tôt, souvent dès 16h30)(*). Comme si l’univers était fait de fragments juxtaposés, sans colle peut-être, ou sans ciment (ceci renvoie à la notion de ciment des choses en métaphysique : devons-nous considérer le monde comme une juxtaposition d’objets ou au contraire comme un lieu de relations?).

shukkei-en (Hiroshima)

/à suivre/

(*) autre œuvre d’architecture contemporaine magnifique vue au cours de ce voyage : le MOCA de Hiroshima (Museum of Contemporary Art), dû à Kishô Kurokawa, qui abrite des œuvres contemporaines (comme on peut s’en douter!). Presque toujours question d’ombre et de lumière… En parlant d’ombre, celles qu’on n’oubliera jamais : laissées sur les murs de Hiroshima par l’éclair aveuglant de la bombe, auxquelles l’artiste japonais Jiro Takamatsu rend hommage ici.

shadows of women and children – Jiro Takamatsu

MOCA

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