Je n’ai pas du tout aimé quand, pendant l’émission « La Grande Librairie », après qu’Emmanuel Carrère eût fait part de ses doutes sur la justesse de ce qu’il avait écrit, Pascal Quignard s’est penché vers lui d’un air plein de componction pour lui dire : « mais est-ce si grave le mensonge ? Continuez donc à mentir, c’est ce que vous faîtes de mieux ». Je n’ai pas du tout aimé quand, pendant la même émission, Barbara Cassin a surenchéri en disant avec un mépris distant que, elle, elle au moins, « ne croyait pas en la Vérité ». Certes, avec un grand « V » ajoutait-elle, mais on ne pouvait dire avec certitude qu’elle croyait en celle avec un petit « v » (d’ailleurs, où est la différence?) Et quand l’animateur François Busnel lui a justement objecté que s’il n’y avait pas de vérité, la phrase même qu’elle prononçait à ce moment-là n’avait pas de vérité non plus, elle a balayé d’un revers de main en semblant ne même pas comprendre ce qu’il voulait dire… Or, il y a parfois dans ces émissions des moments de… vérité ! C’est un moment de vérité quand une « philosophe spécialiste des sophistes » se met à bafouiller et révèle qu’elle n’a pas grand-chose à dire. Pour se moquer de l’animateur, elle lui a répondu… qu’il la faisait penser à Aristote ! Mon Dieu quelle horreur… si maintenant on se met à rire des gens parce qu’ils ressemblent à Aristote…

Ce qu’il faut reconnaître à Carrère c’est qu’il semble avoir, lui, une notion de vérité, de cette frontière qui sépare la vérité du mensonge, même s’il sait, comme nous tous, que cette frontière est parfois poreuse et que nous avons du mal à la délimiter. Il sait quand il raconte quelque chose qui lui est vraiment arrivé, et quand il brode, quand il invente. On doit lui savoir gré pour cela. Quand Aragon formulait son fameux principe du « mentir-vrai », il savait aussi pertinemment ce qu’il voulait dire, que justement la connaissance d’une barrière entre le vrai et le faux nous permet de comprendre ce qu’il y a de vrai dans une fiction. Il ne faut pas confondre fiction et mensonge, il serait ridicule de croire que parce qu’on invente des personnages, on est dans le mensonge. Les personnages sont vrais non pas dans la mesure où ils existent dans le réel mais dans celle où ils portent des sentiments et des émotions que nous savons être vrais parce que nous les ressentons ou sommes capables de les ressentir.
On me dira : qu’un écrivain doute de la vérité… passe encore, on mettra ça sur le dos d’une coquetterie, c’est pour une philosophe que c’est plus ennuyeux. J’ai feuilleté en librairie le livre de Barbara Cassin, une éloge du « moi, je » à mon avis catastrophique. Elle n’écrit pas mal, elle a appris à parler, à dire ces mots qui font tant plaisir à l’auditeur cultivé… lequel se sent mis dans la confidence et en accord complet avec la locutrice puisque, la plupart du temps, il se fiche lui aussi pas mal de la vérité car celle-ci est vraiment trop dure à attraper et qu’elle exige trop de lui. La philosophe aux multiples récompenses se vante d’avoir manié le mensonge tout au long de sa vie, elle a menti – dit-elle – à ses amants, à son mari, comme elle a menti à ses parents, il n’y a qu’à ses enfants qu’elle dit ne pas avoir menti. J’en conclus donc qu’elle a menti aussi à ses étudiants, à ses collègues, aux gens à qui elle a fait passer des concours. Elle a été très heideggerienne, mais, aujourd’hui, dit-elle dans une interview récente, « je n’ai plus envie d’être heideggerienne… ». Comme si la manière dont on se détermine dans ses choix philosophiques était une simple question d’envie…
Pascal Quignard n’est certes pas philosophe, il s’en défendrait je pense, et il a su trouver une écriture qui ravit le lecteur par sa concision et les marques qu’elle donne d’une érudition extraordinaire. Il revendique pourtant, lui aussi, le mensonge et semble dire sans arrêt : je vous épate, mais peut-être ce que je vous dis est faux, qu’importe, c’est si beau. Comme le dit le proverbe italien : si non è vero, è ben trovato.
Or, qu’est-ce que la littérature sans rapport à la vérité ? Des guirlandes de mots et d’expressions. J’avais été troublé, lorsque j’étais très jeune, par les mots du père d’une de mes amies qui m’avait dit qu’il n’aimait pas la poésie parce que ce n’était qu’un jeu avec les mots. Je me suis vite conforté dans l’idée qu’il avait tort en lisant Apollinaire, Reverdy, Eluard, Aragon puis plus tard Jaccottet ou Bonnefoy… mais j’ai du reconnaître aussi que parfois il avait un peu raison… il y a des poètes de plateau-télé qui semblent penser qu’un poème consiste en l’assemblage de mots d’un lexique particulier, celui des mots dits « poétiques ». Ils parleront donc de : bonheur, amour, joie, fleurs, paradis, infini… Rien n’est plus facile qu’en extraire des éléments et d’en faire une phrase… qui sonnera toujours bien. Regardez, par exemple, je fabrique : « l’amour est une fleur dont chaque pétale ouvre une porte vers l’infini » (???) Magnifique n’est-ce pas ? Et pourtant tirée au hasard… elle ressemble à celle-ci : « le bonheur est l’art de faire un bouquet avec les fleurs qui sont à notre portée » que je n’ai pas produite, mais qui est une vraie citation dont je vous laisse le soin de trouver l’auteur. Ceci est de l’ordre du jeu fait pour séduire un parterre souvent conquis par avance. Or, la vraie poésie ne repose pas sur un « lexique ». Reverdy a très bien exposé cela dans « Cette émotion appelée poésie » :
Quand Rimbaud commence son poème Le Cœur volé par ces deux vers, qui n’ont rien de ce que l’on a coutume d’appeler un sentiment ou un sujet poétique :
Mon cœur triste bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporalil n’y a là rien d’extraordinaire, rien d’exquis, de précieux, simplement l’expression d’un malaise que quiconque peut s’être mis dans le cas d’éprouver pour avoir trop fumé étant jeune – ou pour avoir pris le bateau par gros temps. Il n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde […] il n’y en a qu’un qui ait exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur, et c’est Rimbaud.
On doit se méfier du « bien parler », la littérature n’est pas concours d’éloquence, et la philosophie encore moins, en dépit des sophistes. Dans son dernier livre, « Les vices du savoir », le philosophe Pascal Engel (que je critique quelquefois, quand je l’appelle Ange Scalpel, mais jamais méchamment), s’en prend à une tradition de la philosophie française, qui veut que la beauté du style l’emporte sur la recherche de la vérité. Ainsi trouvera-t-on toujours que Michel Foucault est un grand philosophe même quand il déforme l’histoire afin de mieux la faire coller à ses thèses. « Nous blâmons un scientifique qui fraude, mais nous parvenons toujours à trouver à un philosophe que nous jugeons grand des excuses pour s’être engagé dans le nazisme, ou à un soi-disant bon écrivain pour s’être illustré dans la Collaboration, comme nous pardonnons aisément à un escroc intellectuel, du moment qu’il écrit bien ». (P. Engel, p. 27).
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Évidemment, toute personne qui défend la notion de vérité se voit rétorquer ironiquement que bien malin qui saurait la définir… « qu’entendez-vous par là ? ». On ne saurait éviter d’aborder cette question, même s’il faudrait tellement de temps et d’espace pour la développer. Disons simplement qu’il existe un rapport des mots au réel qui nourrit l’authenticité. Pour un philosophe, ce sera le fait de se conformer à un état des connaissances donné, pour un mathématicien à l’existence d’une preuve, pour un écrivain, de façon plus générale, à un sentiment éprouvé, à ce qui s’extrait d’un exercice souvent douloureux de connaissance de soi ou… des autres. Les grands écrivains donnent ainsi l’impression d’écrire avec des bouts de leur propre chair. Je dis cela en pensant par exemple au dernier livre, Saturne, de Sarah Chiche, dont j’avais déjà apprécié Les enténébrés. Mais cela s’applique aussi, toute réflexion faite, à Yoga d’Emmanuel Carrère. Et probablement cela s’applique au dernier livre de Quignard (que j’ai seulement feuilleté) étant donné ce qu’est, à ce qu’il dit, son rapport à la dépression. Cela ne recouvre pas que les récits autobiographiques, que dire par exemple de l’extraordinaire entreprise dans laquelle s’est lancé Laurent Mauvignier avec Histoires de la nuit (que j’ai commencé et dont je ne suis pas prêt de terminer la lecture)? N’est-ce pas aussi avec des bouts de sa propre chair que l’on écrit un récit aussi vaste et tortueux dont la narration est si prenante et même angoissante ?


Je me rends compte que lorsque je dis cela, je me place du point de vue de la littérature comme connaissance. D’autres points de vue existent. Celui de la littérature comme distraction, bon moment à passer, récit dont on a besoin avant de s’endormir, vieille réminiscence des contes que l’on nous lisait lorsque nous étions enfants. On parlera alors d’une lecture agréable, d’un « page-turner », d’un livre que l’on dévore parce que l’on veut à chaque instant connaître la suite. Ces points de vue ne sont pas négligeables, cela appartient au loisir, mais toute littérature n’est pas loisir. On attend aussi d’elle qu’elle nous apporte une connaissance véritable. Même la poésie. Même et surtout la poésie. Et c’est là qu’intervient la problématique du vrai et du mensonge. Il s’agit donc d’un point de vue épistémique, dépendant d’une fonction que nous attribuons à la littérature, celle de nous faire connaître un réel que nous ne connaîtrions pas sans elle, ou dont nous n’aurions pas conscience, ou insuffisamment conscience.
On réalise alors qu’il est probable que lorsque Quignard s’adresse malicieusement à Carrère en lui demandant si c’est mal de mentir, ce n’est pas à ce plan épistémique qu’il se place mais au plan moral. Quel lien y a-t-il entre les deux ? Pouvons-nous toujours affirmer qu’un manquement épistémique (le fait de préférer le mensonge à la vérité même si cela induit chez autrui des « connaissances fausses ») entraîne un manquement au plan de la morale ? Autrement dit, est-ce moralement mal de mentir ? C’est à cette question principalement qu’Engel tente de répondre dans l’ouvrage cité ci-dessus dont je me garderai bien de donner une synthèse ici en si peu d’espace. Mais est-ce bien là ce qui nous intéresse en premier ? Nous sommes bien d’accord qu’écrire n’est pas un geste moral, alors à quoi bon transposer le débat sur ce plan ?
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Faire dévier la question de la vérité du plan épistémique vers le plan moral trahit quelque chose de la littérature : le fait que celle-ci a non seulement le droit mais le devoir de s’emparer de tous les sujets sans préoccupation d’ordre moral ou politique. Or, ce principe est remis en cause aujourd’hui. Il serait ainsi « mal » de raconter la vie et l’histoire de quelqu’un qui n’appartient pas à notre culture ou à notre « race » (dans ce retour du mot « race » qui n’a pas fini de nous surprendre) comme l’affirment ceux qui parlent à ce propos « d’appropriation culturelle ». Si cela est vrai, on en vient à penser qu’à la limite, ce serait mal de raconter l’histoire de quelqu’un qui ne serait pas « moi », et c’est justement ce que semblent penser certains auteurs actuels (Eddy Louis par exemple) qui se félicitent de ce que, selon eux, la fiction soit en passe de mourir. Ou bien d’autres (Nathalie Azoulai) qui remettent foncièrement en doute le fait même d’écrire des romans.
C’est se méprendre encore une fois sur ce que l’on peut et doit entendre par vérité dans la littérature, celle-ci en effet n’est pas automatiquement atteinte parce qu’on dit « je » comme si… le simple fait d’emprunter la posture subjective nous garantissait de toujours dire vrai (il y a des « je » qui mentent… et même sans doute beaucoup). C’est autre chose qui est visé : pas la vérité « dénotationnelle » du rapport d’un dit avec le réel régi par le principe de correspondance, mais une vérité « intensionnelle » (excusez l’anglicisme) qui repose davantage sur une conception « cohérentiste » du vrai. Le roman est vrai parce qu’il expose un point de vue cohérent sur le réel, que nous saurions faire notre si nous étions dans telle ou telle disposition décrite par l’auteur (le poème est vrai parce qu’il donne l’expérience d’un sentiment, d’une sensation dont nous savons qu’elle appartient à notre fond commun à tous, comme l’a dit aussi Reverdy, mais que le poète seul arrive à exprimer).
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Le propos de Nathalie Azoulai est encore plus inquiétant : si elle trouve qu’il ne faut plus écrire de roman, ce n’est pas à cause seulement de la prévalence du « je » par rapport à tout « il » ou « elle » qui pourrait advenir mais c’est simplement parce que la lecture d’un roman demanderait trop d’efforts à nos concitoyens ! Lesquels sont déjà bien assez harassés par leur journée de travail, il ne faudrait pas en plus les obliger à lire des pages et des pages pleines de personnages que l’on risque d’oublier d’une fois sur l’autre… « car lire un roman a un coût. Et adhérer à la fiction d’un livre coûte au lecteur actuel plus d’efforts qu’au lecteur d’autrefois, que ne tentaient pas autant de supports fictifs concurrentiels et que ne menaçait pas, surtout, l’effondrement du temps d’attention qui nous menace tous, comme si le moindre roman contemporain demandait à son lecteur, pour qu’il s’y embarque, le même effort que les romans russes surchargés de noms et de généalogies. » (Nathalie Azoulai : « Le doute creuse en moi son sillon : et si le roman, c’était fini ? », Le Monde, 13/14 septembre 2020). Stupéfaction. Ecœurement. Feu Bernard Stiegler, dans « Bifurquer », nous avait prévenu que les inventions technologiques avaient pour but, entre autres, de capter nos efforts d’intelligence en réduisant notre attention, et que c’est contre cela qu’il fallait lutter si nous ne voulions pas devenir les vassaux des systèmes d’IA. Azoulai, elle, n’en a cure, au contraire, elle se précipite dans cette voie d’abandon que Stiegler dénommait anthropie.

Ces idées qui apparaissent en ce moment menacent la littérature, autrement dit quelque chose de notre humanité, ce n’est donc pas un hasard si elles apparaissent maintenant (et simultanément). Les annonces triomphales faites par des boîtes d’IA à propos de la possibilité désormais d’utiliser des générateurs automatiques de textes qui parviennent à simuler Balzac ou n’importe quel autre écrivain (voir Syllabs) ne doivent pas être traitées indépendamment de ce mouvement de repli. Toutes ces tendances convergent vers la même idée de renoncement, « d’à-quoi-bon-isme », de facilité dans l’expression qui finira par dévaloriser le langage, avant, tout bonnement, de dévaloriser l’humain.
































