De la poésie en temps de confinement (P. Jaccottet)

De cette réclusion à laquelle nous sommes tenus, il n’est meilleur moyen de s’extraire en pensée que par la lecture de la poésie. Mais qu’est-ce que la poésie ? me demanderont aussitôt plein de bons amis ou de gens qui, simplement, me lisent sur ce blog. Ce serait sans doute prétentieux que vouloir répondre à ce type de question. Il en est comme de la musique, dont j’ai souvent dit ici que je ne possédais pas les clés techniques pour bien en parler. A priori pour parler de poésie, il faudrait aussi en avoir quelques unes, notamment en ce qui concerne les lois de la rime ou les principes de versification. Qu’est-ce qu’un mètre ïambique ? Une aphérèse, une apocope… faut-il respecter les schémas de rimes tels qu’ils existent dans la versification classique ? Je ne saurais répondre à ces questions, ou bien si : il me suffirait d’aller voir sur une quelconque entrée de Wikipedia. Mais là n’est pas le problème. Au poète russe Brodsky qui se moquait du vers libre en vigueur dans la poésie occidentale et y voyait un signe de la décadence de nos sociétés, Yves Bonnefoy répondait que ceux qui veillent autant à la justesse de la métrique étaient des versificateurs et non des poètes. Alors ce qui m’intéresse, c’est la poésie, et non la versification. Et pour cela quoi de mieux que d’aller voir ce qu’en disent ou ce qu’en montrent les vrais poètes ? Je parlerai de Bonnefoy un autre jour (j’en ai déjà parlé ici et ici). Pour l’heure, et durant les semaines qui viennent de s’écouler, je me suis concentré sur deux grands poètes pour qui j’ai la plus haute estime : Philippe Jaccottet et Pierre Reverdy (j’ai aussi déjà parlé d’eux, ici et ici). Le premier d’abord, parce que le plus contemporain. Je pense à lui avec intensité en ces jours de pandémie parce que je sais qu’il vit à Grignan, pas très loin de là où je suis moi-même (une cinquantaine de kilomètres) et qu’il est très âgé, ce qui requiert de sa part un effort de confinement particulier. Inutile de dire que je souhaite ardemment qu’il vive encore longtemps. Jaccottet est poète, traducteur et critique de poésie. Par ce dernier terme, je n’entends évidemment pas une sorte de censeur qui dirait ce qui est bien écrit et mal écrit, ce qui est de la poésie et ce qui n’en est pas. Etre critique ici réfère seulement à l’activité de lire puis de dire comment l’on a reçu cette lecture. De fait, certains poètes ou certaines formes de poésie nous touchent plus que d’autres. On n’y peut rien, c’est ainsi. Mais faire alors état de ce qui nous a touché et rechercher les raisons pour lesquelles cela nous a touché fait encore partie de la poésie. c’est encore écrire de la poésie. Jaccottet a donc ramassé plusieurs de ses « lectures de poésie » (comme il dit) dans un recueil qui s’intitule Une transaction secrète (paru dans la collection Poésie / Gallimard). Le premier texte est consacré à un poète très ancien, Maurice Scève (« ce poète lyonnais du XVIème siècle qui connut quelque gloire de son vivant, d’abord pour avoir remporté un « tournoi de blasons », et qui fut ensuite presque complètement oublié ; qui, amoureux de la charmante poétesse Pernette du Guillet, écrivit, pour sauver et transmuer sa passion, les quatre cent quarante-neuf dizains de Délie, où s’associent en un alliage parfait les confidences étouffées d’une passion très réelle, les reflets de ses brefs plaisirs et de ses longues peines, et les thèmes symboliques chers à la pensée de ce temps »). L’une des premières caractéristiques que développe Jaccottet à son propos est la musique du vers. « Peut-être est-ce l’élément de son lyrisme qui frappe et charme le plus à la première lecture de ses œuvres, et je pourrais citer cent décasyllabes dans lesquels le rythme, la combinaison des aigus et des graves, des consonnes et des voyelles, les allitérations toujours discrètes, composent un ensemble merveilleux en soi ». Et de citer comme exemples ces vers hors de leur contexte :

Je meurs toujours doucement sans mourir…

… Et sur la nuit tacite, et sommeillante…

… Heureusement pour elle misérable…

L’ouïe est bercée de ces répétitions des phonèmes [u] et [m] dans le premier de ces vers qui sont comme des traductions des sentiments de douceur et d’alanguissement que le poète veut justement exprimer… je meurs toujours doucement sans mourir… avec en plus cette antinomie (cet oxymore?) de pouvoir mourir sans mourir, mais n’est-ce pas justement ce qui se produit dans l’amour ? Quant à la nuit tacite, et sommeillante, elle nous surprend bien sûr car nous ne savions pas qu’une nuit pût être tacite – mais pourquoi pas ? – en tout cas c’est ici le son [i] qui se répète comme dans un effet… de fuite (?) ou de suite. Et sommeillante parce que, bien sûr, la nuit est en principe le temps du sommeil, mais pas seulement, le « ante » annonce au contraire un réveil, et s’oppose à ces [i] prolongés. Heureusement pour elle misérable n’a même pas besoin d’être commenté, les [m] encore se répètent et ce « misérable » est comme un miroir de « l’heureusement » qui est présenté en premier. Je ne suis pas sûr que ces choses-là soient vraiment théorisables. Jaccottet ne tente pas de le faire, évidemment et c’est moi qui essaie de développer.

Si je parle d’abord de Jaccottet critique, c’est bien sûr parce que tout ce qu’il dit à propos des poètes qu’il aime (et il en cite de nombreux dans cette anthologie, comme Hölderlin, Rilke, Ungaretti, Bachmann, Supervielle, Roud, Ponge, Follain, du Bouchet ou Bonnefoy) semble pouvoir s’appliquer à lui-même, et en premier lieu cette musicalité dont il fait si grand cas à propos de Scève. Je prendrai donc quelques exemples à partir du recueil L’encre serait de l’ombre qui réunit « des notes, des proses et des poèmes choisis par l’auteur entre 1946 et 2008 ». On n’a, en fait, que l’embarras du choix. Il suffit d’ouvrir le livre au hasard, et de lire. Tentons l’expérience :

dans Champ d’octobre (qui date des années soixante) :

la parfaite douceur est figurée au loin
à la limite entre les montagnes et l’air :
distance, longue étincelle
qui déchire, qui affine

les [f] du premier vers s’effilent, tandis que le vers en lui-même est découpé en deux parties, l’une portant sur une idée de perfection, et l’autre sur une idée d’éloignement, donc de plus ou moins flou, ce loin se répétant (troisième vers) à la fois dans la notion de distance et celle de longueur. L’étincelle est celle qui surgit, comme l’éclair, à cause d’une différence de potentiel : celle que l’on trouve entre les montagnes, lourdes et bien présentes (surtout dans la Drôme!) et l’air, qui est au-dessus de nos têtes, se mouvant dans un ciel clair et pur comme celui que j’ai au-dessus de moi au moment où j’écris ces lignes, et bien sûr cette stabilité, cette harmonie qui vibre au devant et au-dedans de moi (au même instant) est-elle destinée à rupture, mouvement, une déchirure mais qui n’est pas la destruction pure et simple, non, bien au contraire, mais un processus qui affine plus encore notre regard, notre vision de l’espace. Le lecteur ici va juger que j’en fais trop, qu’il n’est pas utile que l’on commente la poésie de cette manière, en « l’explicitant », et je suis bien d’accord avec lui, mais je voudrais simplement montrer au profane ce qu’est la poésie, comment quelques mots suffisent pour dire, à la fois par la forme et la signification des mots des choses très complexes. On a dit que Jaccottet n’était pas un poète d’images, que cela, il le laissait à ceux qui l’avaient précédé dans l’histoire (les surréalistes principalement). Je suis d’accord avec cela à ceci près que c’est une affaire de nuance : le langage des images possède lui aussi son registre d’oppositions et de contrastes. Simplement, Jaccottet ne le choisit pas en premier, préférant celui des mots et de leur sonorité, comme le fait aussi d’ailleurs son collègue et ami Bonnefoy. Mais dans les deux cas, on en vient à des notions d’opposition et de distance. Comment deux mots peuvent-ils résonner entre eux pour produire un effet de signification que nous n’obtiendrions jamais par voie « analytique » (j’entends par là la voie du discours linéaire et conceptuel, prédicatif, du genre où l’on dit en théorie de la vérité : « la neige est blanche » est vrai si et seulement si la neige est blanche) ? Du reste, Jaccottet use aussi d’images, comment faire autrement ? Ou du moins, sont-ce des images qui ne sont pas forcées, crées de toute pièce comme on en a parfois l’impression chez les poètes surréalistes, mais des images qui s’imposent, comme dans le poème suivant, extrait de « Airs » :

Qu’est-ce que le regard ?

Un dard plus aigu que la langue

la course d’un excès à l’autre

du plus profond au plus lointain

du plus sombre au plus pur

un rapace.

Dire que le regard est un rapace, n’est-ce pas la plus parfaite image qui soit ? Ou bien encore, de « A la lumière d’hiver » :

L’hiver, le soir :
alors, parfois, l’espace
ressemble à une chambre boisée
avec des rideaux bleus de plus en plus sombres
où s’usent les derniers reflets du feu,
puis la neige s’allume contre le mur
telle une lampe froide.
Ou serait-ce déjà la lune qui, en s’élevant,
se lave de toute poussière
et de la buée de nos bouches ?

Bien sûr, ici, tout y est, le visuel autant que les sonorités. L’hiver, le soir, la chambre boisée, les rideaux bleus de plus en plus sombres, la neige qui s’allume contre le mur, et à la fin, la buée de nos bouches. En contrepoint le visuel (l’espace comme une chambre boisée) et l’opposition des sensations : la neige qui s’allume (froid / chaud) redoublant la lampe froide, et à la fin l’indistinction entre poussière et buée comme si l’on ne savait pas clairement distinguer le sec de l’humide. La poésie de Jaccottet est d’une douce sensualité. Peut-être est-ce cela aussi la poésie : l’appui sur nos sens (plutôt que sur la raison), l’effort de les mettre en éveil à chaque instant. C’est pour cela que la lecture d’un poème de Jaccottet (mais d’autres aussi) nous met aussitôt en état de réceptivité à ce qui nous entoure et principalement, bien sûr, à la nature. Je parlais tout à l’heure de l’air et des montagnes, du ciel pur au-dessus de ma tête, mais je pourrais aussi parler du chant des oiseaux, dont beaucoup se sont plu à relever la présence nouvelle en ces temps de confinement.

OISEAUX

Flammes sans cesse changeant d’aire
qu’à peine on voit quand elles passent
Cris en mouvement dans l’espace
Peu ont la vision assez claire
pour chanter même dans la nuit

(Champ d’octobre)

Il y a autre chose que l’on a envie de dire lorsque l’on parle de Jaccottet mais à vrai dire aussi de presque tous les poètes, c’est qu’écrire de la poésie, ce n’est jamais ajouter des mots aux mots, essayer de partir en de longues phrases qui finissent par diluer leur propos. On écrit plutôt en retranchant, conscient que l’on est que la force de l’expression viendra de la concentration et du minimum de mots prononcés. Certains verront immédiatement un rapport avec l’art japonais du haïku, encore que celui-ci soit enfermé dans des contraintes bien strictes dont le poète Jaccottet ou Reverdy n’a cure… La poésie est d’essence variable. Je dirai même que souvent c’est en s’affranchissant des contraintes qu’elle nous révèle le plus parfaitement son pouvoir. Les adeptes d’une versification classique attendent ainsi que des rimes se répondent à des distances fort courtes si on les compte en syllabes ou en vers (par exemple d’un vers au suivant ou bien d’un vers au troisième qui lui succède voire au quatrième mais jamais plus), c’est faire bien peu confiance en notre mémoire auditive qui est capable de saisir des échos et des allitérations à des distances bien plus grandes. Je prendrai l’exemple suivant, qui est extrait de Parler, dans Chants d’en bas :

Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.

Où le mot « page » se répète, assurant une harmonie, certes fragile, entre ces mots, figurant une fois au début, une fois à la fin. Mais on ne saurait laisser ce poème sans noter ce qu’il veut nous dire qui a trait à ce que je disais plus haut. Parler est en effet facile et tracer des mots sur la page ne nous expose pas à grand-chose, sauf – mais cela est dit plus loin – « quand on ne peut plus se dérober à la douleur » et qu’alors l’urgence d’écrire revêt un caractère qui transcende le simple fait de parler ou de « tracer des mots sur la page ». C’est dans le même ensemble que Jaccottet écrit dans le coin d’une page, entre parenthèses :

(je t’arracherais bien la langue, quelquefois, sentencieux phraseur. Mais regarde-toi donc dans le miroir brandi par les sorcières : bouche d’or, source longtemps si fière de tes sonores prodiges, tu n’es déjà plus qu’égout baveux.)

/à suivre/

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5 commentaires pour De la poésie en temps de confinement (P. Jaccottet)

  1. Alain Nouvel dit :

    « Le vespre obscur à tous le jour clouit
    Pour ouvrir l’aube aux limbes de ma flamme
    Car mon désir par ta parole ouit
    qu’en te donnant à moi tu m’estoit dame »
    (Maurice Scève)

    Grand merci pour cette lecture si sensible !
    Amitié !

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    • alainlecomte dit :

      Merci Alain! Je n’ai pas le livre ici et donc n’ai pas accès à ces merveilleux poèmes; merci de me donner celui-ci, c’est merveilleux que « mon désir par ta parole ouit qu’en te donnant à moi tu m’estoit dame »…

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  2. La poésie est un virus agréable.

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  3. Merci mille fois pour ce beau texte et ces deux poètes rares que j’adore: Sceve et Jaccottet !

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