Jaccottet et la lumière

Chaque semaine, je fais l’aller-retour entre Grenoble et Paris. Je charrie avec moi, outre un sac de livres, des filaments de pensée et des désirs de mise en mots : je regarde le ciel, souvent livide par ces temps d’hiver prolongé, endormir la campagne bourguignonne ou lyonnaise, drap de bure qui la couvre, immobile, indifférent aux déchirures que lui infligent des bouquets d’arbres qui tardent à reverdir. J’emporte un journal, en général « Le Monde », acheté métronomiquement dans une échoppe de gare, mais je ne le lis que très partiellement. Un ou deux articles m’intéressent, aujourd’hui la page consacrée à Jean-Marc Roberts, décédé le 25 mars, et puis un article qui m’intrigue, sur « la misère en milieu étudiant »… aux Etats-Unis ! Je délaisse les pages politiques pour n’en lire que quelques gros titres qui me glacent d’effroi, tant l’insolence et la vulgarité des droites horrifient. Mais peut-être cela ne devrait même pas attirer notre attention, laquelle est bien trop fragile, au point qu’on devrait la protéger, empêcher qu’elle se détourne, puiser en nous-mêmes assez de ressources pour l’orienter toujours plus vers ce qui devrait constituer, en dedans, le  réceptacle de nos émotions souveraines. Dans mon sac de livres, j’emportai ainsi un court volume de Philippe Jaccottet, « Promenades sous les arbres », livre que j’avais acheté – je m’en souviens très bien – à Grignan, dans l’une des petites librairies qui s’accrochent au flan de la rue qui monte en s’enroulant vers le haut du château. A Grignan, puisque c’est là que vit le poète depuis bien longtemps. Depuis les années cinquante, plus précisément. Et qu’est-ce qui m’émerveillait du fond  de cette grisaille en mouvement derrière les lignes sans arrêt mouvantes d’un bord de voie ferrée ? C’était la lumière, émanant d’un livre simple et sans prétention. Si un mot sans doute devait caractériser Jacottet, ce serait le mot « lumière ». D’abord bien sûr parce qu’il en a fait le titre d’un de ses recueils de poèmes, « lumière d’hiver », mais aussi parce qu’au fond, ce thème est omniprésent chez lui, essaimé au long des pages de ce livre édité chez un petit éditeur confidentiel. Quand mon esprit ainsi vagabonde, ce que je lis en lisant Jacottet me conduit aussi à un autre poète, qui est Rainer-Maria Rilke. De curieuses correspondances entre les deux auteurs ne sont pas étrangères à ce rapprochement. Comme Rilke, Jaccottet, qui a d’ailleurs écrit une monographie sur le poète allemand, dans la collection « Ecrivains de toujours », on s’en souvient, a quelque chose à voir avec le Valais. Et donc avec le Rhône, dont la vallée, justement, qu’elle soit encore sous les Alpes de Suisse où qu’elle s’élargisse en allant vers la mer, se pare au printemps de ces merveilleux vergers en fleurs qui les ont inspiré,  l’un comme l’autre. Mais surtout, on retrouve chez les deux poètes un autre thème constant, la solitude. Et cette idée profonde que lorsque nous voulons créer une œuvre, ce n’est pas en partant du dehors, ni en partant de choses extravagantes que nous pouvons le faire, mais en partant du dedans de soi et des choses les plus modestes. Je trouve finalement émouvant de lire ce petit livre de Jaccottet, environ cinquante ans après que j’aie eu connaissance d’un autre livre qui, tout compte fait, aura considérablement influencé ma vie, et mon attitude face à la vie : les fameuses « Lettres à un jeune poète », découvertes vers l’an soixante-sept, à l’époque où j’étais étudiant, et bien seul. Et me croyant poète. Je vois comme un signe dans la rencontre de ces deux livres qui se font comme un écho l’un à l’autre. N’ont-ils pas la même forme ? Le même volume ? L’un, il est vrai, était vert, et celui-là  est blanc. Et un dessin orne sa première de couverture. On y voit une allée bordée d’arbres, avec un homme solitaire s’enfonçant dans le lointain.

couverture-jacottetCette « promenade sous les arbres » est introduite par un long détour, qui est une interrogation à propos de ce que lui, Philippe Jaccottet, a ressenti à la lecture d’un poète irlandais, assez peu connu (de mon point de vue), un certain George Russell, que l’on désigne souvent, paraît-il, au moyen des deux lettres : A.E. car, et c’est Jaccottet qui le dit, un prote aurait mal lu un jour la signature qu’il avait donnée à l’un de ses textes, et qui était Aeon. Or ce poète était de ceux qui voulaient à tout prix nous conduire vers un lieu d’Absolu et de pureté, ce genre de lieu auquel croient parfois certains d’entre nous et auquel sans doute le poète drômois aurait voulu croire… jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il faisait fausse route et que cette adoration quasi mystique pour un monde qui n’était rempli que de montagnes de cristal et de cieux purs et parfaits devenait à force de descriptions de plus en plus stéréotypées, singulièrement exsangue. (« Je vis que A.E. ne questionnait pas réellement le monde, mais volait vers un monde « supérieur », et que ce monde « supérieur » avait tous les défauts de la sur-nature : en particulier d’être exsangue (et comment en serait-il autrement ?) Pour moi, j’avais cru voir le secret dans la terre, les clefs dans l’herbe ») D’où la nécessité de revenir aux paysages réels et à la matérialité des corps et des objets (enfin, c’est moi qui le dis de cette manière), ce qui conduit à perpétuer un premier émerveillement, un premier contact, à le faire durer en son être intérieur, pour que la poésie en explore les contours. Loin des lueurs d’Absolu, retrouver la lumière réelle, autour et à l’intérieur des collines, comme irradiant les corps. Après avoir vu cela… « Dès le matin la lumière me parle et je l’écoute, sans plus me demander si je fais bien ou mal, si je ne suis pas ridicule ».

« En sommes-nous moins exposés à tout ce que la vie contient d’atrocité, sur les variétés de quoi je ne peux m’appesantir ? Cette nuit semblait répondre « oui » à cette question qui monte elle aussi des profondeurs ». (La promenade sous les arbres, p. 80).

Et moi, dans mon train à trois cent à l’heure, je me satisfaisais de cette réponse à mes inquiétudes nées d’un journal à peine parcouru….

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6 commentaires pour Jaccottet et la lumière

  1. La poésie peut filer à toute allure et demeurer immobile en nous…

    Bel article.

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  2. Lignes bleues dit :

    Vos déambulations ferroviaires. Sont un vrai bonheur

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  3. michèle dit :

    merci A. L., beauté, simplicité, silence, solitude.

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  4. Quotiriens dit :

    les secrets de la vie – de la nature – sont susurrés et il faut un Jaccottet pour nous les faire entendre. Une bien agréable lecture que la vôtre.

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  5. alainlecomte dit :

    Merci à tout le monde! Bonjour à Quotiriens, plus vu depuis longtemps!

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