Mirage de la transition
Ecologie ou économie, il faut choisir. Anselm Jappe a raison. Mais peut-on choisir ? D’un point de vue empirique, il saute aux yeux que, depuis des décennies, les considérations économiques (la croissance, le chômage, le pouvoir d’achat…) font reculer les rares dispositions prises en légère faveur de l’écologie. Il est tout aussi évident que les grandes résolutions en faveur d’une économie décarbonée reposent davantage sur une volonté capitaliste de relancer les gains de valeur au moyen de technologies nouvelles et d’ouverture de marchés nouveaux que sur un souhait sincère de réduire les taux de CO2 et autres gaz à effet de serre. La voiture électrique doit exister pour relancer l’industrie automobile mondiale, et tant pis pour les constructeurs qui ne l’ont pas compris s’ils se font damer le pion par les Chinois qui, eux, ont très bien compris. Greenwashing, greenwashing. L’économie verte et durable est une manière de reblanchir les entreprises du Capital. Les revues et magazines bien intentionnés répètent à longueur de temps que la lutte pour le climat est l’affaire de tous. Ah ! Si chacun réduisait son emprunte carbone ! Si « les gens » ne prenaient plus l’avion, s’ils économisaient l’eau en profitant d’être sous la douche pour faire pipi… et pendant ce temps-là, l’industrie assure 90 % de la pollution, et les guerres font exploser les puits de pétrole, et les bombardiers volent avec plus d’émission de CO2 que tous les avions commerciaux réunis.
La liste est longue des reculs en matière de Pacte Vert et autres réglementations pour émettre moins de CO2. Sous couvert de « simplification », enlevez-moi toutes ces règles… La droite et l’extrême-droite sont expertes dans le domaine, et on nous annonce pour 2027 et la suite qu’elles dirigeront notre économie… Faute de la droite ? Non, faute de l’économie. Mais nécessairement de droite, l’économie. Car enfin qui pourrait dire que c’est pour notre bien à tous et toutes que l’on produit des quantités démesurées de fringues, de bagnoles, d’appareils ménagers, de gadgets, et le tout dans des emballages plastiques qui finissent par constituer en mer des archipels à la dérive.
Valeur et dissociation
Anselm Jappe reprend les analyses et théories de la Wertkritik, « critique de la valeur » en bon français, et même – mais c’est moins évident chez Jappe que chez d’autre auteurs de la même tendance – de la critique de la valeur dissociation (Wert-abspaltungskritik). Je rappelle pour ceux et celles qui n’auraient pas tout lu de mes développements sur cette vision critique, que le mot « dissociation » s’est associé à l’intitulé du courant suite aux travaux de Roswitha Scholz, notamment dans Le Sexe du capitalisme, qui a défendu la thèse selon laquelle l’oppression des femmes1 n’avait pas pour cause directe le « capitalisme » au sens défini par le marxisme traditionnel (qui posait pour principe qu’une fois la division en classes supprimée, l’oppression des femmes tomberait d’elle-même), mais qu’elle était conjointe à la production de marchandises (mais dissociée par rapport à elle). Plus précisément, que si la survaleur provient d’un cycle au terme duquel valeur d’usage et valeur d’échange ponctuent les phases distinctes d’un même processus, la division genrée provient d’une différence dans l’insertion au sein de ce cycle : le féminin est déterminé comme ce qui en est dissocié. Les activités dites « féminines » sont celles qui, pour demeurer essentielles à l’accomplissement du processus (car celui-ci a crucialement besoin de la reproduction de ses agents, comme des soins nécessaires à celle-ci etc.), n’en sont pas moins ignorées par lui : elles ne rapportent rien (au sens de la valorisation du Capital). D’où la dévalorisation du féminin. On lira ici avec profit l’excellente note de Frank Grohmann : Dissociation du féminin et clivage du moi dans le fétichisme du sexe, parue sur le blog des Grundrisse. Anselm Jappe parle peu de l’aspect dissociatif mais il a tort car celui-ci est bien sûr en rapport avec la question écologique : cette dernière n’est systématiquement rabaissée que parce qu’elle partage avec la question du féminisme la même situation de dissociation. Résumé brièvement : ça ne rapporte rien.
Nous sommes alors face à une situation que nous trouvons incroyable (parce qu’il fait partie du fonctionnement même du Capital de nous faire ignorer la manière dont il fonctionne réellement – cela s’appelle le fétichisme de la marchandise) : celle où l’humanité, confrontée à sa fin probable, serait incapable de faire le moindre mouvement d’évitement, simplement parce qu’un tel mouvement ferait perdre de la valeur (financière, monétaire) à ceux qui en profitent le plus (j’apprécie que Jappe pense à désigner comme classe profitante ce que jusqu’ici on désignait comme classe dominante ou classe dirigeante, car… que dirigent-ils vraiment, les membres de ces classes? – on m’objectera à raison que nous « profitons » tous, certes, car il faut bien vivre, mais ce que l’on qualifiera de « classe profitante » sera constitué par ceux et celles qui occupent les positions de contrôle les plus stratégiques dans la production de valeur, et qui, de ce fait, en retirent le plus d’avantages, toujours en termes de valeur2).

Economie ou capitalisme?
Ce qui a été contesté de cet ouvrage est, évidemment, l’assimilation du capitalisme à toute l’économie puisque Jappe n’intitule pas son livre : Ecologie ou capitalisme, mais bel et bien : Ecologie ou économie, alors faut-il en déduire que « économie = capitalisme » ? La question est à prendre avec nuances. Pour certains (par exemple Jean-Marie Harribey dans la revue Contre-temps), cela reviendrait à adopter le point de vue diamétralement opposé, celui du libéralisme économique qui, justement, croit en cette identité ! De fait, les choses sont bien plus subtiles. Dans Temps, Travail et Domination Sociale, Moishe Postone a particulièrement insisté sur le fait que la grosse erreur du marxisme traditionnel aura été de croire qu’en sous-titrant son ouvrage Le Capital par les mots « critique de l’économie politique », Marx avait voulu opérer une critique au sens d’une volonté d’améliorer la doctrine économique, afin qu’elle fonctionne mieux, alors qu’il y a tout lieu de penser, en allant plus loin dans la lecture dudit Capital, que Marx s’est lancé dans une critique radicale ayant pour but de s’opposer à la doctrine globale qui a pour nom « économie politique ». Dit autrement, il s’agit de la part de Marx, de critiquer ce que l’on a appelé aussi l’économisme. Pensée dominante au XXème siècle et de nos jours qui croit avoir pu fonder une nouvelle science, science abstraite des rapports de l’humain avec l’écosystème établis dans le but d’échanger des biens dits « économiques » et donc de se nourrir, de se vêtir, de couvrir tous les besoins matériels des individus d’une société. Dans ce sens, l’économie serait une science globale dont les catégories peuvent s’appliquer par exemple aussi bien aux sociétés « premières » qu’aux nôtres. Ce qu’on peut résumer par un vulgaire : « tout le monde a besoin de bouffer, n’est-ce pas ? ». Or, on voit bien que ce partage est artificiel, que l’échange et la satisfactions des besoins au sein d’une société ne sauraient être vus d’une manière seulement « vulgairement matérialiste ». Les anthropologues ont mis en évidence qu’il n’y a pratiquement jamais dans les sociétés anciennes de pratique sociale qui ne soit immergée dans des considérations émotionnelles et spirituelles, voire religieuses. Il est plus que jamais vrai, comme le disait Marx, que « l’homme ne se nourrit pas que de pain ». Ces théories économiques, largement mathématisées, sont donc des abstractions particulièrement redoutables qui participent du fétichisme ambiant. La façon d’ailleurs dont on y applique les mathématiques n’a rien à voir avec la façon dont celles-ci interviennent par exemple en physique. Il y a d’un côté, un rapport applicatif artificiel conçu dans le seul but de conférer du sérieux à une démarche, et de l’autre, un authentique rapport de constitution (la physique théorique ne serait rien sans les mathématiques, on ne pense l’univers physique qu’en termes mathématiques).
Une pensée de la société ne saurait donc se restreindre à une «économie », elle doit envisager une totalité dont les éléments sont des mixtes de réalité matérielle et d’abstraction réelle (cf. par exemple, la monnaie est une abstraction réelle, c’est dire qu’elle ne consiste pas en un amoncellement de morceaux de matière mais qu’elle intègre avant tout une dimension qui ne peut se décrire qu’en termes abstraits).
L’histoire, en particulier et en général
Mais il y a plus : non seulement l’économie est une construction abstraite qui ne rend pas compte du fonctionnement d’une société, mais en plus, elle contribue à obscurcir la réalité des rapports concrets au sein de cette société. Dans le cas de la nôtre, il faut bien se rendre compte que les concepts économiques ont été élaborés de manière historique au sein d’un système déjà existant et dans le but d’expliquer ce dernier, voire de le justifier. Y compris les concepts dont se sert Marx (on est obligé dans tout discours théorique d’utiliser les concepts à notre disposition !) à savoir ceux de travail, de marchandise ou de valeur (d’usage et d’échange). Autrement dit le concept de travail, par exemple, qu’utilise Marx, n’est pas une notion transhistorique, qui viendrait de la conception antérieure des activités humaines en liaison avec la nature, mais une notion spécifique, inspirée par la formation historique elle-même constituée par le capitalisme et qui est un système productif ayant débuté aux alentours du XVIIIème siècle. Si on croit un minimum dans le caractère concret, historique de notre pensée, il n’existe pas de panoplie éternelle de concepts servant à décrire toutes les formations historiques qui se sont succédé depuis l’aube des temps. C’est d’ailleurs un des grands problèmes des historiens et de l’histoire en général : les historiens sont condamnés à utiliser les concepts de leur époque pour évaluer ce qui s’est déroulé aux époques passées. Patrick Boucheron est très conscient de cela, comme j’ai tenté de le montrer en parlant de son dernier livre, « Peste noire » quand il dit que, pour lui, l’historien est condamné à errer entre les époques, passées, présentes mais aussi futures, attirant l’attention du lecteur sur le fait que sa position dans l’actualité ne peut être que relative.
Sujet automate et limite interne
Pour revenir à Anselm Jappe, son livre est intéressant car il rappelle tous ces points, et qu’il met l’accent sur l’inconséquence d’un système productif qui fonctionne comme un « sujet automate » n’ayant pour seule perspective que l’accroissement de valeur : comment lorsqu’on a 100 dollars en faire 120 ? La conséquence en est que ce système s’effondre s’il ne parvient plus à créer de la valeur (ce que les économistes bourgeois appellent « de la croissance »), il ne crée plus de valeur si le maillon de la chaîne entre A et A’ (dans le fameux cycle A-M-A’ qui caractérise le capitalisme) disparaît, autrement dit : si le travail abstrait, celui que fournit le travailleur et qui peut être payé à un prix inférieur à sa valeur réelle, disparaît. On en a l’image dans nos pays occidentaux avec l’extension du chômage due à l’augmentation de la productivité, qui aboutit à faire faire à des robots ce qui autrefois l’était par des humains. Mais quid de ce travail dans les zones pour nous éloignées, Inde, Chine, Bangladesh, Nigeria ? Disparaît-il lui aussi ? Quid aussi des méthodes pour créer de la valeur à partir du capital fictif ? Lorsqu’on n’a même plus besoin du « M », autrement dit de la marchandise pour créer un accroissement de valeur ? Trenkle et Lohoff ont nommé le substitut de M qui apparaît alors : « marchandise d’ordre 2 », ce serait une sorte de promesse de marchandise future mais qui n’apparaîtrait jamais. Le travail abstrait serait désormais payé en monnaie ne reposant sur aucune valeur « objective », et le sujet automate prélèverait sa part sous la forme d’une abstraction au carré… une abstraction sur une abstraction. On peut penser que ceci a une limite et s’effondrera à un moment comme s’effondre une pyramide de Ponzi… mais nous n’en avons pas encore vu la trace. Ce que la théorie nomme « limite interne », hélas, pour l’instant, nous semble reculer. La folie-capitalisme va jusqu’à jouer sur la misère et la pauvreté qu’elle engendre pour gagner toujours plus de valeur, misant sur l’inflation pour contraindre les populations qu’elle affecte à consommer des marchandises de moins en moins chères mais produites de manière de plus en plus massive, la massification étant devenue le « remède » à la baisse de valeur (fringues de Shein ou Temu venues du capitalisme chinois vanté par Mélenchon, bouffe de plus en plus nocive pour combler la faim des miséreux, toujours également soutenue par une frange de la « gauche populiste »3 qui se porte ainsi au secours du capitalisme, dont l’ultime ressource se base sur le socle biologique)4.
La décroissance?
Alors, l’autre limite est la limite dite « externe », bien sûr, celle marquée par la grande crise écologique. Mais comme déjà dit plus haut, nous voyons mal comment l’évitement sera possible. Il est possible de s’en remettre aux théories de la décroissance, comment toutefois un système basé sur la croissance peut-il un jour bifurquer de lui-même et donner naissance à son contraire5 ? On se prend toutefois à rêver : et si survenait une transformation de l’imaginaire social ? C’est ce qu’espèrent les tenants de la décroissance à la manière de Serge Latouche dont une interview figure dans un numéro récent du journal qui porte ce nom (La décroissance) : « comme la Révolution a sapé l’imaginaire institué de l’Ancien Régime, la décroissance attaque l’ordre de la société de marché, ses « significations imaginaires sociales », comme le caractère toujours souhaitable du progrès technologique6 ». On peut espérer en effet en un lendemain de réveil. Mais qui n’abolira jamais ce qui a été déjà fait, produit, engrangé.
De quelques illusions
Anselm Jappe a quelques idées. Mais elles dérivent parfois vers une sorte de confusionnisme, comme disent des penseurs actuels qui s’en effraient – à mon avis à juste titre – (comme Philippe Corcuff par exemple, qui explique par là comment l’extrême-droite gagne la bataille des idées), qui apparaît lorsque des idées venant de bords diamétralement opposés en viennent à se télescoper. La déclaration de guerre de Jappe aux sociologues et aux physiciens en fait partie : «la disparition d’une grande partie de la « recherche actuelle », en tous les domaines – ose-t-il dire – ne serait qu’un avantage pour la pauvre humanité. Sans sociologues et sans physiciens, sans généticiens ni juristes, sans économistes ni cognitivistes, le monde se porterait beaucoup mieux. » (p. 159, note 90). Sans biologistes, sans cancérologues, et sans vaccinologues aussi peut-être ? Au moment de l’offensive en règle de la droite trumpienne contre la science et particulièrement la médecine et les vaccins, cela paraît inapproprié. Outre que je ne vois pas bien ce que l’éviction d’un cogniticien comme Stanislas Dehaene apporterait de positif à la pauvre humanité ! On croit découvrir le vice inhérent à certaines pensées qui se veulent « radicales », lorsque leurs porteurs posent en principe « qu’elles ont tellement raison », qu’il suffit de les appliquer mécaniquement jusqu’à obtenir des conclusions qui se contredisent elles-mêmes. Que la philosophie des Lumières ait servi de base à l’élaboration d’un mode de pensée favorable au développement du capitalisme n’a pas empêché qu’en même temps elle dessine pour les humains des perspectives d’émancipation vers plus de liberté aux dépens des systèmes d’oppression religieuse. C’est bien sûr une illusion de croire en une éradication des savoirs et des technologies venus du passé au prétexte qu’elles seraient empreintes d’idéologie capitaliste. Le régime historico-politique est pour quelque chose dans la fabrication des théories, mais cela n’empêche pas qu’une fois les découvertes accomplies, elles sont existantes une fois pour toutes.
Illusion de croire en la possibilité de remonter le temps.
Illusion de croire qu’on peut regarder le développement d’une société à la manière de celui d’un olivier (!) dont on effectuerait de temps en temps la taille pour n’en retenir que les branches utiles.
Ces idées figurent dans le livre d’Anselm Jappe et finissent par oblitérer son contenu le plus pertinent. Hélas. Jappe oublie qu’une pensée qui prône l’éradication de ce qui a été pensé antérieurement (éradication de la science et de la philosophie) se condamne elle-même à sa mort puisqu’elle scie la branche qui la supporte. Raison sera ici donnée à Serge Latouche : oui, il faut une profonde transformation de l’imaginaire social, mais celle-ci ne proviendra jamais d’un effort volontariste. Moment de reconnaître humblement que nous ne maîtrisons pas le cours de l’histoire. Même si rien n’empêche aux plus éclairés d’entre nous (militants ou non) de provoquer de temps à autre des événements (des révolutions?) susceptibles de déformer l’enveloppe à l’intérieur de laquelle se tiennent nos rêves, nos comportements, nos représentations imaginaires.
La place des créateurs et des penseurs critiques est ici essentielle.
