Festival du dessin

Le dessin est une écriture à la puissance dix. Comme si, par rapport à l’écrivain, le dessinateur démultipliait les possibilités d’expression, se détachant lentement des contraintes du langage pour atteindre l’immatériel, le sans syntaxe et le sans grammaire d’une pure rhétorique de gestes, parfois d’une lenteur infinie et parfois au contraire rapides et nets comme les élans d’un fauve. Une ligne qui couvrirait une surface, on sait que mathématiquement c’est possible. Mais on n’en a jamais qu’une vision approchée, or, tous les dessinateurs, en tout cas ceux exposés à Arles cette année, cherchent à l’obtenir. Cela donne les vertigineuses figures obtenues à l’encre et au crayon par de grands artistes comme Erik Desmazières ou Chiara Gaggiotti. le premier concentré sur Paris et la seconde sur Rome et sur les intérieurs des maisons qu’elle a occupées : pas un détail ne manque et tout est affaire de hachures subtiles.

Erik Desmazières
Chiara Gaggiotti

Les élèves des grandes Ecoles d’art européennes, Paris, Florence, Athènes (exposés à la chapelle du Méjan dans la série « La jeune garde s’expose ») y excellent également, en particulier dans l’art exquis du portrait. Ils ont de qui tenir, ils se sont inspirés de Piranèse, de Goya, d’Ingres ou de Rodin (dans la collection de Marin Karmitz, en l’église Sainte Anne). Le premier dessin qui m’a sauté aux yeux, au début de cette exploration méthodique du Festival d’Arles à laquelle nous nous livrions pour deux jours, fut de Rodin, il était si simple, comme fait d’une seule ligne virevoltante et légère pour dresser le portrait d’un nu. J’ai pensé que tous mes cours de modèle vivant que je suivais depuis plusieurs mois sous la houlette de maître Emmanuelle aboutissaient là, en ce lieu que je ne parviendrai sans doute jamais à occuper, expression de la justesse d’un trait.

Rodin

La jeune garde s’expose – Giougli, Sideri, Chatzicharalabous

Mais le dessin n’est pas que filage du réel, il s’envole parfois et se met à briller dans les airs comme des filaments de cristal finement colorés, comme dans le travail d’Eve Gramatzki exposé en la maison de Lee Ufan. Maison où l’on rencontre également d’autres nus, ceux de Germaine Richier, plus « solides », plus charpentés que ceux de Rodin, mais on voit là la solidarité entre sculpteurs, saisir la ligne avant de saisir le volume, ou bien tenter de suggérer celui-ci au moyen de celle-là. Ce lien avec la sculpture que l’on ressent si bien également avec l’oeuvre de Jacek Jarnuszkiewicz au premier étage de la chapelle du Méjan, où l’on retrouve la saturation des hachures qui nous avait subjugué dans les grands dessins de Desmazières et de Gaggiotti, mais pour suggérer de l’abstrait, du pur abstrait.

Gramatzki

Germaine Richier

Jacek Jarnuszkiewicz

Le dessin n’est pas seulement application minutieuse, il est aussi expression, parfois expressionnisme, il montre et dit le réel souvent mieux que ne le fait un texte descriptif, comme dans le cas de l’oeuvre de Ceija Stoijka (à la Fondation Ortiz), tsigane rescapée des camps allemands de la seconde guerre mondiale et qui s’est mise au dessin longtemps après, dans les années quatre vingt-dix, comme si elle avait eu, tout à coup, une sorte d’urgence à dire ce qu’elle taisait jusque là. On est avec elle dans ces rafles et ces scènes de tortures mieux qu’avec des photographies, car ici le travail est net et montre directement l’essentiel.

Stojka

Les Travel Books sont le terrain d’une exploration infinie, des artistes partant dans les rues de Rome, le bush australien ou les terrains environnant le mur de Berlin avec rien d’autre à l’épaule qu’un petit appareil photo pour cadrer les images ou une boîte de couleurs aux nuances innombrables, et en ressortant avec des portraits lumineux de ces endroits du monde où l’on rêve d’aller ou de retourner.

Cette édition 2026 du Festival du Dessin d’Arles était exceptionnelle. Des artistes italiens y étaient invités. Pasolini, Fellini, mais aussi Morandi (simplicité d’un accord, comme en musique, pour un bol et un sucrier ou peut-être ce qui devrait être interprété comme un pot de lait (?)), ou Umberto Boccioni, dont j’aime particulièrement le portrait délicat d’une jeune fille qui figure en couverture de catalogue.

Les villes sont à l’honneur : Paris, Rome, Berlin, mais la nature n’est pas en reste : Edmond Beaudoin pour ses lourds troncs d’arbres, Gérard de Palézieux donnant à ses amis poètes, Jaccottet, Roud et Bonnefoy, les illustrations lumineuses qui résonnent avec leurs oeuvres, Georges Ribemont-Dessaignes cumulant tous les dons et talents, à la fois philosophe, musicien, poète et dessinateur, surtout dadaïste et un rien moqueur.

Au musée Réattu, brillent les petits tableaux de Fernand Léger, apôtre du « tubisme », et les danses macabres de Alexandre Steinlen, mêlant des squelettes à ses modèles féminins, ou bien des bizarreries excavées des sous-sols de bibliothèques comme les dessins de Jean-Jacques Lequeu ou ceux de Nicolas Lagneau.

Et, qui ne gâchent rien, à l’espace van Gogh, des dessins des enfants des écoles d’Arles, encadrés par des artistes qui les ont initiés au dessin, à la peinture à l’huile et aux expériences de tissus. Et, à l’étage du dessus, les grands dessins parfois angoissants des artistes de l’art brut, Christelle Roulin, Helmut et Diego de Mauri. Où l’on comprend qu’une vie entière peut être occupée à expulser hors de soi les images qui nous obsèdent.

Pour revenir au jeunes artistes de la chapelle du Méjan, le commissaire d’exposition indique à quel point leur attachement est grand à un art en contact direct avec le réel, ce qui signifie ici la mise à l’écart définitive de toute approche médiatisée par le numérique et par l’IA. C’est une remarque que l’on se fait à soi-même tout au long de ces visites, jamais le virtuel n’a été aussi absent, comme si tout un mouvement résistait encore. La main, le crayon, le papier, l’encre et rien de plus face aux avalanches de technologies prétendument raffinées.

Umberto Boccioni
Christelle Roulin – Fribourg
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