De la poésie en temps de confinement (P. Reverdy)

Je répète mes mots de la semaine dernière : de cette réclusion à laquelle nous sommes tenus, il n’est meilleur moyen de s’extraire en pensée que par la lecture de la poésie.
Après Philippe Jaccottet, voici un autre poète, un autre style et un accent mis un peu différemment sur le propre de la poésie : Pierre Reverdy, que j’ai découvert fort jeune et qui m’avait aussitôt convaincu qu’il existait une forme d’écriture par laquelle on peut exprimer une connaissance du réel transcendant le récit ou l’exposé conceptuel. Connaissance est ici à prendre avec des pincettes, bien entendu. La connaissance scientifique nous apprend des choses que nous ne savions pas. Et si la poésie ne nous apprenait pas plutôt des choses que nous savons déjà ? Nous les saurions mais sans pouvoir les dire, ce qui ferait que leur connaissance serait muette, limitée à nous-mêmes sans qu’à aucun moment nous ne puissions avoir accès au fait que ces connaissances sont aussi partagées par les autres que nous-mêmes. La poésie, et notoirement celle de Reverdy, ne serait pas l’expression ineffable d’un sujet unique (ce qu’une certaine interprétation « romantique » nous laisserait à penser) mais au contraire une expression universelle, le dévoilement de ce que tout le monde sait en lui-même mais ne croit pas pouvoir assigner aux autres. Finalement une expression de base, un socle fondamental. Quelque part, Roland Barthes (je ne peux pas retrouver la citation exacte là où je suis en ce moment) fait du « subjectif » ce qu’il y a finalement de plus stéréotypé, de plus universel. En disant « je », je crois atteindre un niveau d’unicité et d’authenticité très élevé alors que je ne fais que redire des sentiments, des contenus qui m’ont pré-existé. Il y a chez Reverdy une façon de s’exprimer, à la fois simple et neutre, qui nous rend sensible à cette universalité de la structure « sujet ». D’abord, elle est faite d’images car les images forment le monde, et la poésie dispose sur une page ces tableaux qui le constituent. Pas étonnant que Reverdy fût un proche des peintres cubistes… puis, dans ce cadre d’images, la poésie finit par énoncer le sujet dans ce qu’il a de plus modeste, de plus commun en quelque sorte (quoi de plus commun que l’amour par exemple) mais d’une façon, selon une forme qui, elle, est unique parce qu’elle appartient à un et un seul poète. Voici un exemple tiré de La lucarne ovale qui date de 1916 (mais a été repris dans le volume Plupart du temps édité en 1945) :

Pour le moment

La vie est simple et gaie
Le soleil clair tinte avec un bruit doux
Le son des cloches s’est calmé
Ce matin la lumière traverse tout
Ma tête est une rampe allumée
et la chambre où j’habite est enfin éclairée

Un seul rayon suffit
Un seul éclat de rire
Ma joie qui secoue la maison
Retient ceux qui voudraient mourir
Par les notes de sa chanson

Je chante faux
Ah que c’est drôle
Ma bouche ouverte à tous les vents
Lance parfois des notes folles
Qui sortent je ne sais comment
Pour voler vers d’autres oreilles
Entendez je ne suis pas fou
Je ris au bas de l’escalier
Devant la porte grande ouverte
Dans le soleil éparpillé
Au mur parmi la vigne verte
Et mes bras sont tendus vers vous

C’est aujourd’hui que je vous aime

Ce poème nous stupéfie par sa simplicité, son évidence. Reverdy n’a pas peur d’y inclure des morceaux que l’on dirait « de prose » tant ils nous semblent, à l’état isolé, prosaïques. Ainsi cet aveu : Je chante faux, complété d’un commentaire le plus plat qui soit : Ah que c’est drôle. Cette banalité qu’il faut oser quand on est censé écrire de la poésie (!) est là pour nous préparer à une autre sorte d’aveu, banal aussi en un sens car dit et répété tant de fois, mais qui par son énoncé plat, sans fard ni maniérisme, dit tout: c’est aujourd’hui que je vous aime. Ou bien encore cet autre poème qui nous attrape par la gorge :

Braque – lucarne ovale…

D’un autre ciel

Que veux-tu que je devienne
Je me sens mourir
Secours-moi
Ah Paris… le Pont-Neuf
Je reconnais la ville
Un peu jouir
Un peu pleurer
Ma vie
Est-ce vraiment la peine d’en parler
Tout le monde en dirait autant
Et comment voudriez-vous que l’on passât son temps
Je pense à quelque autre paysage
Un ami oublié me montre son visage
Un lieu obscur
Un ciel déteint
Pays natal qui me revient tout les matins
Le voyage fut long
J’y laissai quelques plumes
Et mes illusions tombèrent une à une
Pourtant j’étais encore au milieu du printemps
Presque un enfant
J’avançais
Un train bruyant me transportait
Peu à peu j’oubliais la nature
La gare était tout près
On changeait de voiture
Et sur le quai personne n’attendait
La ville morte et squelettique
Là-bas dresse ses hauts fourneaux
Que vais-je devenir
Quelqu’un touche mon front d’une ombre fantastique
Une main
Mais ce que j’ai cru voir c’est la fumée du train
Je suis seul
Oui tout seul

Personne n’est venu me prendre par la main

Pris isolément, aucun de ces vers n’échappe à la banalité du quotidien, seule peut-être la mention du Pont-Neuf nous arrache à la grisaille, c’est le rôle qu’ont souvent les noms propres, les noms de lieu dans les poèmes (Jaccottet le remarquait dans son chapitre consacré à Scève, à propos de la mention de lieux comme Lyon, la Saône ou le Rhône). Mais c’est aussitôt pour revenir à cette extrême banalité de l’être : Ma vie, est-ce vraiment la peine d’en parler, tout le monde en dirait autant. Oui, tout le monde, et pourtant… il faut bien que quelqu’un le dise. Et c’est au prix de cette apparente platitude que ressort avec d’autant plus de force qu’il est isolé sur la page cet énoncé terriblement émouvant : Personne n’est venu me prendre par la main.

Ce qui apparaît en premier peut-être lorsqu’on lit Reverdy, c’est la place qu’y tient le réel, un réel glissant, quotidien, embourbant. Le poète Hubert Juin écrit dans sa préface à l’édition de Plupart du temps en collection Poésie / Gallimard : c’est la prose du monde qui suscite les querelles, et les poètes sont, dans cette prose, englués terriblement. Et il rappelle ce qu’écrivait Pierre Reverdy : le poète est bien l’homme le plus englué de tous ceux qui peuvent être sur la terre, dans la pâte épaisse de la vie. Cette notion d’engluement nous renvoie à une idée exprimée par certaines philosophies actuelles qui réfutent l’idée souvent admise selon laquelle nous serions capables de saisir le monde au travers de ses représentations, comme si le monde nous était extérieur et que nous puissions « y avoir accès », en particulier par nos sens, alors que nous y sommes toujours-déjà plongés et que notre rapport avec lui est immédiat. Mais si nous sommes ainsi plongés en lui, alors nous comprenons qu’il nous est difficile de nous en extraire, qu’il nous est difficile de le saisir, que sans arrêt, de tous côtés il nous échappera. Rien de ce qui fait l’essence du réel que nous pressentons ne finit par être fixé, atteint : tout glisse et tout s’écroule. Un peu comme si nous cherchions désespérément à saisir l’essence du « maintenant ». La poésie de Reverdy est pleinement dans cette aporie selon laquelle le réel est bien là mais en même temps insaisissable donc absent.

Feu

Enfin le vent plus libre passe
La pointe fléchit sur sa trace
Une vague s’efface plus loin
Sur le champ le plan monte
Le ciel s’incline lentement
Un lambeau de nuage flotte
Plus sombre par-dessus le mur
L’espace s’agrandit.
Et là devant
Quelqu’un qui n’a rien dit
Deux yeux
Une double lumière
Qui vient de franchir la barrière
En s’abattant

Ceci entraîne de la part du poète une nouvelle définition de la poésie, qu’on pourrait interpréter comme une manière de faire passer le contenu avant la forme si l’on ne savait déjà qu’en poésie il est presque impossible de distinguer les deux : la poésie, c’est le lien entre moi et le réel absent. Cette définition est comme un trait fulgurant : elle met l’accent sur la quasi impossibilité de la « réussite » du poème, car ce lien, bien entendu est à première vue inexprimable. Le réel est à jamais inatteignable. Cela ne fait pas l’affaire des savants et des philosophes serait-on tenté de dire, mais peut-être serait-ce se méprendre sur le compte de ces derniers. Certes, Wittgenstein disait que « ce que l’on ne saurait dire, il faut le taire » mais c’était dans un cadre bien précis, celui de la logique ordinaire. A ce genre de propos, Reverdy a quelque chose à ajouter, qui n’effacerait pas le propos philosophique mais le compléterait :

Ses sentiments [ceux du poète] sont à peu près ceux de tout le monde – et il voudrait tant donner de lui quelque chose qu’il sent ne pas être de tout le monde ! C’est ce que j’entends par l’indicible et qui pourtant doit être dit. Eh bien, rien de ce qui est finalement dit n’était réellement indicible. Cet indicible c’est donc la façon dont les choses seront dites qui en tiendra lieu. C’est la façon de dire ces choses qui les rendra inédites. (Cette émotion appelée poésie).

Il y a ainsi dans la façon de dire quelque chose qui complète le dire et parvient à faire ce tour de force en quoi consiste dire l’indicible (ceci est un point que la plupart des philosophes, surtout les philosophes analytiques bien entendu n’arrivent pas à comprendre).

Heureusement, il y a la parole humaine, il y a le langage qui seul donne un cadre fixe à ce qui s’échappe. Au poète alors de ne pas craindre de parler même si sa mélopée nous apparaît monotone : elle est, elle demeure la substance même de notre vie qui s’écoule.

Cela ne va pas sans une éthique de la parole : que celle-ci soit assortie d’une sincérité absolue, étant mis à l’écart tout artifice, truc ou afféterie. On ne parle que si l’on a quelque chose à dire et on ne le dit que lorsque les conditions s’y prêtent. Reverdy est peut-être un cas unique dans la poésie de ces années-là (entre 1920 et 1960) en ce qu’il a toujours refusé d’écrire le moindre vers durant l’occupation allemande, même lorsqu’on lui proposait d’être édité. Et cela même pas par décision « politique », seulement parce que la chape mise ainsi sur le pays où il vivait l’empêchait physiquement d’écrire. On trouve dans ses notes ceci, qui date de mars 1942 :

Je sens bien que je n’écrirai plus jamais une ligne dans l’intention de faire un poème – l’aventure poétique est finie pour moi – car on n’est pas poète par occasion – tous les poèmes de circonstance sont nuls, aucun ne vaut rien. La poésie est tout l’être tendu, et constamment, vers la fixation en traits concrets, la résolution en gouttes limpides d’un état diffus et trouble intérieur. Quand les facultés se distendent et se relâchent c’est comme la main paralysée qui s’ouvre, lâchant l’outil. Car ici, l’outil tient à l’âme et non pas à la main.

Il s’est toujours refusé ainsi à ce qu’il a appelé la poésie de circonstance, poésie « militante », qui se mettrait au service d’une cause extérieure à elle-même. On peut laisser transparaître dans son poème, bien évidemment, une préoccupation liée à une circonstance d’un temps, mais à condition qu’elle émane librement de ce trouble intérieur. Si un couvercle se referme au-dessus de nos têtes, alors il ne nous est plus possible d’écrire tout simplement car l’écriture est un peu comme cette eau qui jaillit librement des fontaines et qu’aucune main, aucun tuyau ne cherche à dévier, je me souviens ainsi d’un documentaire dans les années soixante-huit, dû à Maurice Clavel, intitulé « Le jaillissement de la vie » qui montrait exactement cela. C’est la Liberté au sens de Spinoza, celle qui coïncide avec une nécessité absolue de l’Etre.

Le dernier poème de Reverdy, en 1960, peu de temps avant sa mort, s’intitule Sable mouvant, il donne son titre à l’intégralité du volume paru en 2003 chez Poésie / Gallimard et se termine par cette strophe très émouvante :

Mais si le sort permet encore que je m’attarde
Pour perdre
Pour gagner
Au hasard des chemins
Ce qu’il faut pour pleurer
Ce qu’il faut pour sourire
Et attendre le sang
Du jour au lendemain
Alors
je prie le ciel
Que nul ne me regarde
Si ce n’est au travers d’un verre d’illusion
Retenant seulement
sur l’écran glacé d’un horizon qui boude
ce fin profil de fil de fer amer
si délicatement délavé
par l’eau qui coule
les larmes de rosée
les gouttes de soleil
les embruns de la mer

Ce poème ultime demande que l’on ne se souvienne du poète qu’au travers des traits essentiels, épurés, qui le caractérisent, tel qu’il s’est construit lui-même au travers de son œuvre. Un fin profil de fil de fer amer…

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2 commentaires pour De la poésie en temps de confinement (P. Reverdy)

  1. Merci à nouveau pour ce bel article ! J’ai beaucoup lu Reverdy qui s’accorde parfaitement à l’inquiétude, me semble-t-il. J’avais marqué la page 122 du tome 1 de Plupart du temps qui porte ce très court texte
    On ne peut plus dormir
    tranquille quand on a
    une fois ouvert les yeux.

    Aimé par 1 personne

    • alainlecomte dit :

      Merci Aline. Oui, ce court poème là (« on ne peut plus dormir… ») est célèbre, c’est un des plus célèbres de Reverdy. Quand j’étais jeune, j’y voyais une sorte d’injonction « morale » car pour moi, quand on ouvrait les yeux c’était pour voir la misère du monde et qu’une fois qu’on l’avait vue, bien sûr on ne pouvait plus dormir tranquille, mais je me suis rendu compte depuis que le sens était différent, plus métaphysique. Comme le dit Hubert Juin dans sa préface, le poète est un veilleur et il ne doit pas dormir car il « ignore à quel moment le réel qui est absent va se présenter »…

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