De la poésie en temps de confinement – 3 – et vers l’étoile Hölderlin…

Je ne dirai jamais : « à toute chose malheur est bon » parce que le malheur est synonyme de souffrance et que la souffrance ne sert à rien, n’est bonne à rien. Comment trouver bonne cette occasion que nous avons d’être seul en un lieu agréable, entouré de montagnes bleues, baignant dans le chant des oiseaux et survolé de troupeaux de nuages quand nous savons à quel point souffrent ceux qui sont intubés, plongés en coma artificiel et dont le réveil s’il a jamais lieu sera empli de douleur, de rééducation et d’empêchement à vivre pendant longtemps une vie normale. La crise actuelle nous a cueillis là, dans un petit village de la Drôme, dont le haut, où nous vivons, ne doit guère compter qu’environ vingt-cinq habitants, inutile de dire qu’aucun n’est contaminé. Nous avons de la chance et rien de plus, et il serait indécent de nous exhiber en jouisseurs d’une solitude hédonique et d’un retour à la nature. Pendant cette période, je lis de la poésie et j’essaie d’en faire profiter mes lecteurs, pour les extraire des conditions parfois difficiles où ils sont contraints de vivre. Je sais bien que la poésie n’est pas faite pour cela. Selon moi, elle n’a pas « d’utilité », puisqu’elle est juste une expression. Reverdy l’a dit, une manière d’instaurer un pont entre le moi et le réel absent. Mais en lisant ce que d’autres ont dit, surtout sur le ton de la poésie, on approche une tension, une communauté de parole qui donnent sens à la vie. « Permettre, disait le poète, la soudure d’âme à âme dans le choc-poésie » (in Cette émotion appelée poésie). La réclusion où nous nous tenons volontairement pour échapper au miasme n’est pas motif de jouissance, nous n’en tirons pas « profit » pour mieux goûter les vins de nos caves ni les effluves du printemps, nous n’en « profitons » pas pour « mieux aimer » nos enfants ou nous plonger enfin dans un retour sur soi qui se voudrait salutaire. Cela, si nous ne le sentions ou ne le faisions pas avant, c’était tant pis pour nous. Nous sommes juste dans la position de qui ne peut faire autrement que dialoguer avec soi-même pour essayer d’en tirer une philosophie de l’existence dont il pourrait ensuite discuter avec d’autres. C’est la raison pour laquelle les livres sont essentiels, ainsi que, parfois, certaines discussions à distance.

Deux auteurs ont retenu mon attention cette semaine (en fonction du stock réduit de livres qui sont à ma disposition là d’où je parle) : Hölderlin et Gustave Roud. Je parlerai du second plus tard. Je ne connaissais jusqu’à présent du premier que son fameux roman « Hypérion » dont j’avais vu une mise en scène théâtrale à Avignon en 2014 (voir ici), je connaissais aussi sa réputation de poète ayant vécu longtemps dans « la folie », c’est-à-dire une autre réclusion que celle qui est la nôtre actuellement, qui dura de 1807 à sa mort en 1843 dans une chambre prêtée par un doux et sage menuisier, maître Zimmer à Tübingen, d’où il pouvait par une fenêtre, surveiller l’écoulement des eaux du fleuve Neckar. Je connaissais aussi le grand cas qu’en faisait Martin Heidegger, ce qui n’était pas pour me rassurer, le philosophe nazi s’étant, selon les mots de certains, carrément accaparé l’œuvre du poète allemand pour le faire servir à sa philosophie personnelle. Mais heureusement, dans le vieux livre retrouvé au fond d’une armoire, il n’était point question de cela. Peut-être ses auteurs avaient-ils ignoré cette tentative de rapt. Hölderlin y apparaît comme une sorte de révolutionnaire, un fervent partisan de la démocratie (« la liberté doit venir un jour, et la vertu éclora mieux sous la lumière sainte et réchauffante de la liberté que dans la zone glaciale du despotisme » écrit-il en 1793). Certes un adulateur de l’idée de Patrie.. mais comme le dit l’auteur de l’essai, Rudolf Leonhard : « La patrie – « le cœur des peuples » – n’a rien à voir avec un nationalisme quelconque ; c’est une patrie non sans frontières, mais sans limites et surtout sans étroitesse, une patrie toujours future ».

La tour Hölderlin à Tübingen

Mais je crois que ce qu’il faut surtout retenir de Hölderlin, c’est le poids qu’il accorde à la Nature. Comme le disait la réalisatrice du spectacle, Marie-José Malis, vu en Avignon en 2014, il n’y a pas que l’Histoire pour rendre compte de l’humain, il y a aussi la Nature, celle-ci comme bloc en nous et à l’extérieur de nous, en tant que réserve d’infini et de beauté. C’est au terme d’un travail de réconciliation avec ce bloc, qui nous était familier dans l’enfance (et que nous aurions perdu?), que nous pouvons trouver la ressource nous permettant de dire que même lorsque tout est perdu, quand « l’Histoire est catastrophique », il reste encore quelque chose dans le monde ou en nous qui demeure, et qui nécessite que nous luttions pour le conserver, des fois qu’un jour futur, un processus puisse exister capable d’en tirer un bonheur à partager entre tous. Ces propos sonnent évidemment avec un accent prémonitoire quand on songe à notre situation d’aujourd’hui et aux réflexions que mènent nombre de philosophes et anthropologues sur les leçons que nous avons à tirer de la Nature, pas seulement d’ailleurs un réservoir d’infini et de beauté mais aussi: de recettes essentielles pour vivre. Comme tous les êtres dotés d’une grande sensibilité, Hölderlin a fait coïncider le tragique de l’Histoire et celui de sa vie propre. Nul doute que lors des « catastrophes » qu’il vécut (la perte de sa Diotima en la personne de Susette Gontard, puis le dédain que lui oppose Schiller, entre autres), il sentit en lui un effondrement, dans un sens voisin de celui que nous utilisons lorsque nous parlons de l’effondrement de notre civilisation. Chez Hölderlin comme chez d’autres (j’en viendrai bientôt à Gustave Roud), l’humain est Nature et souffre dans sa chair de toutes les blessures infligées à cette dernière.

Les vers d’Hölderlin doivent être lus en allemand (même si l’on n’a de cette langue que quelques notions apprises au lycée) parce que c’est la seule manière de saisir les sonorités, les accords, les rimes et c’est pour cela que je n’en citerai pas beaucoup. Mais quand même…

Wenn ungesehn und nun vorüber sind die Bilder
Der Jahreszeit,so kommt des Winters Dauer,
Das Feld ist leer…

(trad. Lorsque, inaperçues, s’enfuient maintenant les images
De la saison, alors vient la durée de l’hiver,
Le champ est vide…
)

La vie se trouve à partir de l’harmonie des temps…
Das Leben findet sich aus Harmonie der Zeiten…

(remarquer ici que la tournure allemande accentue le caractère réfléchi du verbe appliqué à la vie, une vie « qui se ressaisit et s’insère dans le processus de maturation de tout ce qui devient » (Bernard Böschenstein)

ou bien aussi :

Wenn bleicher Schnee verschönert die Gefilde,
Und hoher Glanz auf weiter Ebne blinkt,
So reizt der Sommer fern, und milde
Nath sich der Frühling oft, indes die Stunde sinkt.

(trad. Lorsque la neige blême embellit la campagne
Et que la haute splendeur brille sur la large plaine,
Alors, de loin, l’été séduit, et doucement
S’approche souvent le printemps tandis que sombre l’heure
.)

Plus intriguant est le poème suivant :

Wenn aus sich lebt der Mensch und wenn sein Rest sich zeiget
So ists, als wenn ein Tag sich Tagen unterscheidet,
Dass ausgezeichnet sich derMensch zum Reste neiget,
Von der Nátur getrennt und unbeneidet.
Als wie allein ist er im andern weiten Leben,
Wo rings der Frûhling grunt, des Sommer freundlich weilet,
Bis dass das Jahr im Herbst hinunter eilet,
Und immerdar die Wolken uns umschweben.

(trad. Quand l’homme vit de lui-même et qu’apparaît son reste,
C’est alors comme un jour qui diffère des autres jours,
Que distingué, l’homme se penche vers ce qui demeure,
Séparé de la nature et envié de personne.
Comme un solitaire, il se meut dans l’autre vaste vie
Où verdit le printemps alentour, où s’attarde l’été aimable,
Jusqu’à ce que l’année se hâte vers l’automne,
Et sans fin les nuages flottent autour de nous.
)

Comme si désormais, l’homme était séparé, devait vivre dans la séparation et que l’insistance mise dans la fusion avec la nature n’était que le symptôme d’une impossibilité puisque tout, sans arrêt, nous ramène à notre condition de « penseur », d’angoissé, de ruminant de sombres soucis…

En fouillant un peu, je trouve trace de débats très riches concernant la fonction du poète et Hölderlin (en particulier dans l’article de Nicholas Manning « La place du divin dans la poétique contemporaine, le reproche de Philippe Jaccottet adressé à Friedrich Hölderlin », paru dans « Communication, lettres et sciences du langage », une revue de l’Université de Strasbourg en 2008, qui m’a inspiré pour ce qui suit). Il est certain que le poète souabe, ayant vécu à une époque où l’on croyait au progrès, et bien avant l’avalanche de ce qui nous en fait douter aujourd’hui, a conçu la fonction du poète comme celle d’un annonciateur de temps nouveaux, où l’Harmonie, la Poésie et ce qu’il appelait le Divin règneraient sur la Terre, au contraire des poètes vraiment modernes qui ont connu la Seconde Guerre mondiale et connaissent aujourd’hui l’angoisse d’une Terre désertée de ses espèces naturelles. Philippe Jaccottet, qui a beaucoup traduit Hölderlin fait partie de ceux-ci, et il s’est opposé au poète allemand en même temps qu’à son thuriféraire auteur de Sein und Zeit en écrivant (dans un discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Ramuz) :

Des mêmes parages nous est venue une autre fable : jadis, la lumière dont nous sommes tous avides était plus proche, et donnée à chacun; à présent, nous sommes dans la nuit; mais les traces de la lumière y sont encore saisissables. Les poètes sont ces veilleurs qui, en restant fidèles à l’antique lumière dont ils gardent la mémoire et le désir, en retenant ses signes dans leurs poèmes, aident peut-être à la venue d’un nouveau jour… Autre noble office, et comment ne pas nous en prévaloir, d’autant plus que nous nous savons, à d’autres égards, plus dérisoirement inefficaces, inécoutés? Il nous suffirait donc de garder fidélité à une grande lumière entrevue. Alors quoi? On vivrait à l’écart, dans un certain silence, gardant les mains pures, tournés vers l’Être perdu et néanmoins attendu, nouvelle espèce d’ermites (Jaccottet 1987, p. 302).

Par cela, Jaccottet veut signifier que nous ne saurions être dans l’attente, que le Poète n’est pas un « berger de l’Etre », un « guide » vers une lumière venue d’ailleurs, d’un quelconque Dieu, désormais bien absent. Oserais-je dire que… non, le poète n’a pas toujours raison (!). Ce serait trop facile (moi qui suis en lien via FB avec des « poètes reconnus », je peux témoigner que souvent leurs propos, au moment de commenter l’actualité, ne valent guère mieux que ceux de n’importe quel quidam). Alors, à quoi « sert »-il ?

Mais plus tard, au seuil de la folie, commentant la tragédie grecque, [Hölderlin] a dit encore autre chose, presque le contraire, mais c’était en allant plus loin dans le même sens. Il a laissé entendre, si je le comprends bien, qu’aujourd’hui, l’homme et le dieu (si vous voulez, l’homme et l’Être, l’homme et la plénitude, l’homme et la poésie comme chant de la plénitude) ne pouvaient plus se rencontrer que s’ils se détournaient l’un de l’autre, que s’ils étaient, étrangement, infidèles l’un à l’autre… Que peut vouloir dire cette pensée mystérieuse, difficile? Peut-être qu’il faut que nous nous oubliions totalement, nous et notre soif de l’Être, nous et notre besoin de la poésie… dans l’application de toute notre personne à une tâche modeste, comme d’un artisan (celui-là même, par exemple, qui a recueilli Hölderlin fou, ce menuisier qui l’a si bien compris), sans autre prétention que de la mener à bien.

Peut-on parler tout à coup de renoncement ? d’un abandon de la poésie au profit d’une activité humble, celle d’un paysan ou d’un artisan ? Après tout, on a pu dire que Rimbaud lui-même s’en était allé, une fois son œuvre accomplie parce qu’il lui semblait sans issue de continuer à croire dans la poésie, que ce qui s’ouvrait à lui de plus puissant et de plus « réel », c’était le sol rude à étreindre, d’où les voyages, les aventures, l’enrôlement dans des armées, des trafics, des compagnies de commerce. Dans un autre texte du volume « Une transaction secrète » : A la source, une incertitude écrit comme remerciement pour le prix Montaigne, Jaccottet nous éclaire davantage en prenant justement pour repère l’aventure rimbaldienne et son fameux aphorisme selon lequel « la vraie vie est ailleurs ». Peut-être était-ce une erreur, dans laquelle se sont engouffrés tant et tant de poètes du XXème siècle (dont les surréalistes), peut-être la poésie japonaise, en ses haïkus, nous donne une autre leçon, plus aride et moins aguicheuse, pour laquelle au contraire la poésie est à trouver dans la vie « comme une floraison de signes discrets témoignant d’une vraie vie possible ici et maintenant ».

Comme si, dans l’obscurité impénétrable de notre condition, s’ouvraient des passages, je ne puis mieux dire, des espèces de fenêtres, de perspectives par où pénétraient de nouveau un peu de lumière, un peu d’air.

Pour Jaccottet, les poètes ne sont ni des héros, ni des prophètes, ni des génies, juste des passants invisibles.

(traduction extraite de l’article de Bernard Böschenstein Les derniers poèmes de Hölderlin revue Romantisme, numéro 33, année 1981, accessible sur Persée),

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