Le billet de la semaine dernière commençait de manière laudatrice pour se terminer sous formes de critiques : c’est la loi du genre et le résultat d’une réflexion qui se veut honnête. La raison se révèle un de ces objets (ou plutôt processus) insaisissables, changeants et multi-facettes comme peut-être le sont tous les objets qui relèvent du monde de l’esprit (au sens de mind), on la saisit avec difficulté parce qu’elle fait partie de ces objets qui sont toujours interprétés. Ce qui se dit d’elle le plus souvent est donc plutôt redevable d’une interprétation que d’une « réalité ». J’en veux pour illustration la discussion qui se fait jour dans le dernier chapitre. C’est une confrontation des idées du philosophe avec les thèses présentées par un certain nombre de psychologues, de cogniticiens et de sociologues des sciences. A première vue, il peut sembler étonnant qu’une théorie de la raison (car c’est là ce que tente bien d’exposer Pascal Engel) entre en conflit avec les travaux de gens qui se réclament de la science et donc, en principe, de la raison, justement. On pourrait dire, dans l’idéal, que, par définition, les thèses présentées par des femmes et hommes de science sont rationnelles. Or, pour certains d’entre eux, cela n’est pas si évident, mais peut-être ne sont-ils pas si hommes et femmes de science que ça, voire peut-être tout simplement le statut soi-disant scientifique des sciences sociales est-il usurpé. Je me contenterai de penser que le mot « science » dans « sciences sociales » mérite d’être réfléchi et qu’il ne revêt peut-être pas le même sens que dans les « sciences » tout court… de grands auteurs du passé ont su faire la distinction entre sciences explicatives et sciences interprétatives par exemple, ainsi l’histoire serait-elle une science « interprétative », mais sans doute aussi la psychologie (y compris la psychanalyse) et la sociologie. Cela ne signifie pas que l’on n’en ait pas besoin car il est vrai que nos actes et nos paroles sont voués à l’interprétation et que nous avons besoin d’outils rigoureux pour analyser et critiquer nos interprétations spontanées. Et là aussi, le rôle de la raison est central. On rencontre juste une contradiction quand ces disciplines semblent suggérer le contraire…
Ainsi, pour Mercier et Sperber, la raison n’existe tout simplement pas parce qu’elle serait en fait toujours le produit d’intérêts qui n’ont rien à voir avec elle. Bruno Latour n’est pas loin de cette position. A la limite, le chercheur ne travaille plus dans un objectif de découvrir une vérité mais simplement dans celui de faire carrière…
De fait, les travaux de psychologues foisonnent, qui tendent à montrer à quel point les humains commettent des erreurs de raisonnement ou sont soumis à des « biais cognitifs ». Est-ce pour autant que la raison n’est rien pour eux ? Il ne fait guère de doutes que nous commettons souvent la faute de prendre le conséquent comme antécédent dans une implication, que cela se voit même dans notre manière d’interpréter les statistiques : tel qui apprend que 95 % des malades d’une pandémie X en réchappent se sent plus ragaillardi que s’il sait que 5 % en meurent etc. etc. Kahneman et Tversky ont fondé toute une école de raisonnement probabiliste et évoquent, par exemple, le cas suivant : des sujets se voient présenter le cas de Linda, une brillante célibataire de 31 ans, qui a fait des études supérieures et milite pour des causes sociales et féministes, à la question qui leur est posée de savoir ce qui est le plus probable : que Linda soit une employée de banque ou qu’elle soit une employée de banque féministe, 80 % font le deuxième choix… alors que les règles du calcul probabiliste rendent toujours moins probable une conjonction d’événements qu’un seul des deux. On connaît aussi la difficulté qu’ont les gens à résoudre le test de Wason (on présente quatre cartes telles que chacune d’elles porte sur une face la mention d’un chiffre et sur l’autre celle d’une lettre. Telles qu’elles sont disposées sur la table, le sujet de l’expérience voit E, K, 4, 7, il doit dire quelles cartes il doit retourner en quantité minimum pour pouvoir tester la phrase : « au dos de chaque consonne figure un nombre pair » – il doit évidemment retourner la consonne et le nombre impair, là où beaucoup retournent le nombre pair). Ces erreurs sont connues, répertoriées. Les psychologues proposent de multiples hypothèses permettant de les expliquer. Certains (comme Olivier Houdé) mettent en cause un double système, l’un fait d’heuristiques qui s’activent très rapidement, qui ont le mérite de la rapidité mais l’inconvénient de parfois induire en erreur, et l’autre fait de raisonnement véritable, qui vise juste mais… au prix d’une temps plus long et d’un effort de pensée non négligeable. Ils disent que ce double système s’explique par des raisons évolutionnistes : il est nécessaire parfois pour échapper à un danger de prendre des décisions rapides et si elles sont inexactes parfois, ce n’est pas trop grave. La logique est là pour permettre de remettre en cause les décisions hâtives qui s’avéreraient fausses. Pour le test de Wason, par exemple, on peut toujours s’aider d’une table de vérité, ce à quoi ne pensent pas la majorité des sujets à qui le problème est posé (encore faut-il d’ailleurs qu’ils connaissent le concept, c’est là que Houdé marque des points sérieux sur la nécessité d’enseigner la logique dans les écoles!). De cela on peut déduire que les humains sont souvent distraits, attirés par des solutions faciles, désireux de répondre au plus vite à une situation donnée, bref que leur horizon rationnel est à première vue limité, mais pourquoi en déduirait-on qu’ils sont fondamentalement irrationnels ? Lorsque le professeur ou le psychologue explique les erreurs commises, l’agent qui les a commises a les ressources pour comprendre. Parfois même, une lumière s’allume en lui : ah oui, vous avez raison ! Preuve que le cheminement rationnel lui est accessible. Houdé dit qu’il faut inhiber le système heuristique pour y arriver.

Les sociologues ont une autre manière de nier la raison (si tant est que les psychologues le fassent, ce qui ne m’apparaît pas évident) et autrement plus dérangeante à première vue. Il s’agit de montrer que la raison est un mythe, qu’aucun agent dans sa vie de tous les jours ne répond aux canons rationnels. Mais c’est alors parce qu’ils entendent par là une réponse qui serait en premier lieu désintéressée, comme si le motif réel d’accomplir une action, qui est souvent de l’ordre de l’intérêt (ou du désir, de la passion etc.) effaçait systématiquement le caractère évaluable en termes de raison.
S’il apparaît clairement que la possession d’une grammaire ne suffit pas pour que l’on écrive un poème ou toute autre sorte de texte, parce qu’il faut en plus pour cela au moins une motivation, il est vrai également que la possession de règles de logique ne nous met pas en mouvement pour effectuer une démonstration, ou un raisonnement quelconque : là aussi, il faut une motivation. Or, ces dernières sont multiples et peuvent se superposer les unes aux autres, depuis les plus nobles jusqu’aux plus terre-à-terre… qu’un théorème soit prouvé par un mathématicien simplement parce que… c’est son boulot de le faire (!) et que ce genre de métier est une manière honnête de gagner sa vie ne vient pas brouiller la rigueur du raisonnement !
Mercier et Sperber (qu’on ne saurait trop situer entre psychologie et sociologie) ont une vue radicale. Selon eux, la raison n’existe pas. Ce qui se produit en nous lorsque nous « inférons » une idée à partir d’une autre ou lorsque nous construisons une croyance, ou une raison de faire telle ou telle action n’a rien à voir avec la raison : Hume, avant eux, déjà, avait « expliqué » notre entendement par des mécanismes causaux qui nous font passer automatiquement d’impressions sur nos sens à des réponses et dit que, finalement, si nous utilisions le mot « raison » c’était a posteriori, afin d’avancer des justifications après-coup, en somme il n’y a pas de raison, il y a seulement des rationalisations. J’avoue que ce genre de thèses me choque un peu car… même s’il y a décalage entre motivations et rationalisations « après-coup », il y a quand même cette construction a posteriori dont on pense qu’elle sera suffisamment cohérente pour convaincre.
Mais voilà… convaincre est le but de la rhétorique, et ne repose pas nécessairement sur une preuve logique. Autrement dit, ce que nous voyons s’édifier, ce n’est pas alors une théorie de la raison ou de la rationalité, mais une théorie de l’argumentation. Nous revoilà au point de l’argumentation (dont certains philosophes prétendent qu’elle est inutile au travail philosophique), prêts à nous poser la question : qu’est-ce que l’argumentation si elle ne s’appuie pas (ou pas seulement) sur des règles universelles ? Sperber reprend ici une conception que l’on trouve chez les pragmatistes (Brandom, Habermas) – que j’ai moi-même défendue – selon laquelle la rationalité s’édifierait dans la communication, et plus précisément dans ce qu’on nomme interaction. Les agents sont pris dans un jeu et ils tentent de construire la meilleure argumentation possible pour la thèse qu’ils défendent. Là où Sperber se distingue d’autres comme Brandom, c’est que pour lui, ce jeu pourrait se faite sans règles, et ne répondre qu’à une défense d’intérêts par n’importe quels moyens, ce qui n’est pas le cas de Brandom.
En son temps, un rhétoricien, Marc Angenot, avait défendu un point de vue semblable, son objectif étant de montrer la thèse très pessimiste selon laquelle personne ne convainc jamais personne… On frissonne… et si c’était le cas ? Et si nos prétentions rationalistes ne reposaient que sur un pur idéalisme, celui qui pose qu’à la fin du dialogue… l’entente soit toujours obtenue, ou un « vainqueur » soit toujours désigné, son partenaire se résignant alors à endosser la thèse victorieuse. Euh… ce n’est pas toujours ce qui se passe… à voir l’attitude de Trump en ce moment (joke). La version optimiste de la même conception est que, dans ce jeu, apparaissent des règles et que… c’est peut-être justement dans ce socle de règles que s’enracine la raison, mais on voit bien la différence avec ce qui était posé auparavant, ce ne sont pas les règles du genre modus ponens ou non-contradiction, ce sont les règles qui régissent les engagements et les acceptations (le jeu de l’offre et de la demande de raisons disaient Sellars, puis Brandom).
Si les règles du jeu convergent bien vers une façon de concevoir la raison, Pascal Engel a raison de noter que, finalement, les « arguments » de Mercier et Sperber finissent par aller vers une reconnaissance de la raison, puisque par le dialogue et par l’accord entre participants, on parviendrait finalement, selon eux, à corriger nos biais. Et à cause de cela ils devraient revenir en arrière sur leur assertion selon laquelle la raison n’existerait pas. En somme, nos motivations initiales seraient tout sauf raisonnables mais dès que nous voulons les justifier, les contraintes objectives du dialogue et de la discussion nous conduiraient à avancer des raisons « correctes », c’est-à-dire acceptables par autrui… nous n’aurions fait qu’un long détour pour finir par admettre que la raison existe quand même.
Reste évidemment que rien ne prouve que les règles et raisons qui ont jailli du débat soient bien celles que nous entendons classiquement comme étant celles de notre raison… On peut certes vouloir faire découler les lois de la raison de celles du dialogue, et cela dans un espace de partage de raisons pur et parfait (sans les aspérités et autres frottements des débats concrets) mais il est très difficile de le faire effectivement : pouvons-nous seulement concevoir l’ensemble infini de tous les dialogues possibles qui, seuls, achèveraient de nous donner les règles auxquelles ils s’accordent ? Nous avons vu que la logique linéaire de Jean-Yves Girard, et la théorie dite « ludique » qui lui est associée permet de reconstruire les opérateurs de la logique, mais c’est une approche entièrement théorique dont on ne peut savoir s’il est possible de la mettre en application sur des dialogues réels, et, de plus, les opérateurs obtenus ne sont pas exactement ceux de la logique usuelle, il faut quelques transformations pour les atteindre.
Et puis, le point de vue découlant des travaux de Sperber et Mercier satisferait-il pleinement Pascal Engel ? De fait, celui-ci exige beaucoup plus vis-à-vis du rationalisme que simplement être une manière de suivre les règles supposées d’une logique. A lire son livre en détails et notamment le dernier chapitre, on se rend compte que pour lui, le rationalisme consiste dans le respect de ce qu’il appelle « les sept piliers de la raison ». Une théorie de la raison doit ainsi rendre compte, selon lui, à la fois des « raisons motivantes » et des « raisons normatives ». Lorsque nous commettons une action, nous avons de bonnes raisons de le faire (par exemple si je descends au village le plus proche c’est pour acheter mon pain), ce sont nos raisons « motivantes » ou « raisons internes », personne ne peut me les contester, mais si nous analysons nos actes après coup et si nous cherchons à les évaluer, alors apparaissent les raisons « normatives » ou raisons externes, par exemple, je suis descendu au village à vélo parce qu’ainsi je pouvais réduire ma consommation d’énergie, c’était donc une décision « rationnelle ». On pourrait bien sûr séparer ces deux formes de raison. Engel ne l’entend pas ainsi, non seulement il faut reconnaître cette distinction mais il faut tenir les deux bouts ensemble, viser à établir un pont entre les deux ordres. Il faut en outre montrer que les raisons normatives sont bien efficaces, qu’en tant que normes elles guident nos actions. On pourrait très bien admettre que des règles ou normes guident nos actions sans nécessairement que nous en soyons conscients. Après tout c’est le rôle des sciences humaines de nous révéler après coup les règles que, sans que nous nous en rendions compte, nous avons suivi dans notre vie… mais ce serait sans compter avec le lien qu’il faut établir entre les deux types de raisons, nos raisons externes doivent être bel et bien comme nos motivations, au sens où nous devons avoir accès à toutes nos raisons au même titre que nous avons accès aux raisons pratiques qui nous ont motivé.
Mais c’est là où, personnellement, je doute. Car cela me semble bien trop demander pour que l’on puisse être taxé d’agent rationnel… Puis-je avoir accès à toutes les raisons qui expliqueraient mon comportement ? Il semble bien que non. Puis-je connaître la raison qui fait que je suis tombé amoureux de telle personne mais pas de telle autre ? Il se peut bien qu’un psychologue ou un sociologue ait de bonnes raisons à me donner pour cela. Le sociologue peut me sortir des statistiques prouvant, par exemple, qu’en général les individus tombent amoureux de gens du même milieu qu’eux, le psychanalyste me dire que la personne aimée possède vraisemblablement des traits que j’avais perçus dans mon enfance chez ma mère ou une quelconque personne ayant compté pour moi. Tout cela est bel et bon. Je peux y souscrire ou non, en tout cas, je n’ai pas d’accès direct à ces « lois » prétendument explicatives. J’ai dit il y a peu sur ce blog mon goût pour les courses de vélo et le plaisir que j’ai éprouvé à regarder le passage du Tour de France… suis-je un être irrationnel pour cela ? Car il est bien clair que je ne saurais trouver de motif rationnel pour l’expliquer. J’ai bien tenté de m’introspecter pour savoir ce que je trouvais à tel spectacle, j’ai dit que les images d’exploits sportifs avaient tendance à me galvaniser, à m’aider dans des circonstances de ma vie où je devais un peu « m’arracher », mais je sais que ce sont là des rationalisations a posteriori. Je ne saurais donner les vraies raisons de cet engouement, pas plus que je ne saurais dire pourquoi je choisis telle ou telle couleur de préférence à une autre lorsque je me livre à des exercices de peinture. Aussi aurai-je plutôt tendance à accepter une théorie de la raison dans laquelle le sujet n’aurait pas accès à toutes les raisons qui expliquent son comportement.

J’en viens donc à ce que je disais au début : la raison est un objet difficilement saisissable. Tel ou tel peut bien la nier en prétextant que nos actions et prises de décision, si elles revêtent l’aspect de la raison, n’en sont pas moins motivées par des buts qui n’ont rien à voir avec elle comme la poursuite de notre intérêt propre ou l’accomplissement d’une carrière, ou tel autre arguer que nous ne faisons une chose que par hasard et que nous en trouvons les raisons ensuite, voire même que nous n’avons aucune part consciente dans nos prises de décision (voir expérience de Libet) mais que toujours nous rationalisons après-coup, il n’en reste pas moins que, dans toutes ces formulations, il demeure un ensemble, une structure de traits susceptible d’être analysée comme si nous avions bel et bien affaire avec des comportements « raisonnables ». Autrement dit, ces formulations sont des « interprétations » dont nous ne pouvons jamais avoir aucune preuve de véracité et qui ne sont donc pas plus « vraies » que les « interprétations » multiples de la mécanique quantique, lesquelles n’en épuisent jamais la vérité ultime.
La raison reste essentiellement un outil, que nous l’utilisions d’emblée dans nos actions ou que nous l’utilisions a posteriori dans nos justifications, il est le plus puissant des outils pour nous fournir des critères de jugement concernant idées et actions auxquelles nous sommes confrontés, c’est le seul que nous connaissons qui nous permette de trancher, de discriminer le juste de l’infondé, c’est dans son usage qu’il révèle sa puissance, et pas forcément dans son essence.





















