Descola, les chaines d’oppression

On doit reconnaître à Philippe Descola une place importante dans la critique radicale, plus que jamais nécessaire, du mode de comportement global que nous continuons à appeler le capitalisme. Je dis « continuons à appeler » car après tout on pourrait très bien changer de terme, ce qui permettrait d’éviter le sempiternel reproche selon lequel on s’en prendrait toujours « au capitalisme » comme s’il s’agissait d’une marotte ou d’une obsession. On pourrait dire aussi bien « système producteur de marchandises », voire même « patriarcat producteur de marchandises » comme le fait Scholz, donc peu importe l’appellation. Néanmoins dire « le capitalisme » est plus facile, plus rapide et plus court. Il s’agit d’un « système » (je n’aime pas beaucoup non plus le mot « système »… mais enfin, comme il faut bien progresser dans la parole et ne pas s’arrêter à chaque mot, va pour « système » – je dis cela parce qu’il n’y a jamais de « système » au sens d’un ensemble clos muni de règles strictes, il n’y a que des principes directeurs, des mécanismes plus ou moins bien raccordés les uns aux autres), d’un système donc, caractérisable par son appropriation de la « nature », sa conception des rapports entre humains et avec les non-humains sous l’angle unique de la médiation par la valeur et la marchandise, et sa vocation à l’expansion continuelle en dépit des dégâts qu’il cause aux agents qui le supportent, c’est-à-dire nous, les humains. Descola, d’ailleurs, dans le petit livre qui vient de paraître (« Nous sommes les hôtes de la Terre », entretiens avec Nicolas Truong, éditions Artaud), reproduit les paroles du sage yanomami Davi Kopenawa, qui prononce ces mots : « Les Blancs sont le peuple de la marchandise », et : « Les Blancs ne comprennent pas qu’en arrachant les minerais de la terre ils propagent un poison qui envahit le monde et qu’il en mourra ».

jeunes yanomami, photo Sebastian Salgadao

Descola, on le sait, a défini comme « naturalisme » la façon dont notre culture fabrique le monde dans lequel elle évolue, ce qu’il appelle un mode de « mondiation », en opposition à d’autres modes qui ont existé et existent encore aujourd’hui même sous forme marginale voire ultra-minoritaire : l’animisme, le totémisme et l’analogisme. C’est surtout l’animisme qu’il a étudié, et peut-être découvert en premier, à l’occasion de sa vie passée chez les Achuar, peuple amérindien (membre de la famille ethnique que l’on appelait autrefois les Jivaros) vivant sur le territoire actuel de l’Equateur.

L’animisme est la vision des choses selon laquelle humains et non-humains diffèrent par leur corporéité mais se ressemblent par leur vie spirituelle ou mentale (contrairement au naturalisme qui est juste l’inverse : seuls les humains auraient une vie mentale, humains et non-humains étant constitués selon les mêmes principes physiologiques). Dans la configuration animiste, l’agent humain ménage tout ce qui est non-humain car il pense spontanément que celui-ci a aussi des droits, ainsi ne va-t-il pas tuer à la chasse quelque gibier pour son alimentation personnelle sans lui montrer de la déférence, ni cultiver légumes en son jardin sans songer au bien-être de l’être cultivé. Si Descola déclare « il n’y a pas de nature », ce n’est pas pour nier l’existence de la nature en soi mais pour dire que le concept de nature qui nous paraît si évident (en tant que tout ce qui est extérieur à nous et qui nous entoure parfois de manière menaçante), ne l’est pas pour d’autres que nous, chez certains peuples d’Amazonie, de Mélanésie ou de l’Arctique, qui n’ont tout simplement pas de concept équivalent, parce qu’ils se confondent avec ce que nous appelons « nature ».

Pour Descola, le naturalisme est le mode de mondiation qui a permis le développement du capitalisme car il est tout à fait adéquat à la domination, voire l’asservissement de la nature qui a conduit à la première accumulation de valeur. Il passe bien sûr par l’étape « philosophie des lumières » qui, de ce point de vue, en rajoute une couche, si l’on ose dire. Les Lumières, dit Descola, « c’est la transposition du naturalisme qui a émergé au XVIIème siècle dans un projet politique et juridique au XVIIIème siècle et qui a eu pour effet de proposer de façon réflexive aux Européens des formes d’émancipation et de descriptions de leurs conditions qui n’étaient pas véritablement perceptibles dans l’Ancien Régime ». Et c’est de ce soudain changement de vision du monde (ce que Foucault appelait une épistémé) que sont nées les grandes notions qui aujourd’hui nous servent à penser (plus ou moins bien) notre « réalité » : « nature », « culture », « société », « économie », « art », « histoire » etc. Toutes notions qui, évidemment, n’ont guère de sens dès qu’on sort de l’aire spatio-temporelle qui les a vu naître. Par exemple certainement pas chez les Achuar, pas plus qu’en Nouvelle-Guinée ou chez de nombreux peuples africains qui n’ont jamais conçu leur production d’artefacts comme appartenant à la catégorie de « l’art » puisque celle-ci n’existait ou n’existe pas pour eux. Ainsi Descola nous enjoint-il d’agrandir notre focale afin de voir à distance comment s’organise notre monde. Il ne s’agit pas d’un relativisme comme on lui en a parfois fait le reproche, mais au contraire d’un universalisme qui reposerait sur de meilleures bases que l’universalisme classique du XVIIIème siècle (qui restait très ethnocentré). Il cite un texte important de Claude Lévi-Strauss (qui fut son mentor) : « Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourra toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d’autres ». Manière d’indiquer qu’il importe de respecter toutes les formes de vie si on ne veut pas risquer de ne pas respecter certaines qui font partie de l’humanité.

Mais on ne peut pas se débarrasser du naturalisme d’un simple claquement de doigt. Pas plus qu’on ne saurait se dépouiller du capitalisme ou mettre un terme au patriarcat. Ceux qui le croient risquent de commettre des erreurs aux conséquences tout autant néfastes que la situation courante. Partir d’une situation où nous sommes englués dans les abstractions-réelles du capitalisme sans en avoir fait la critique conséquente mène à des attitudes de mépris et d’arrogance qui aggravent encore cette situation. La chronique journalistique est pleine de ces récits d’expériences déçues au cours desquelles des personnes « engagées » ont cru bien faire en « apportant des solutions », notamment aux problèmes écologiques et se sont vues rembarrées, gros jean comme devant, s’étant attiré la colère des plus anciens installés dans l’endroit où ils sont (on racontait cela dans le Monde, il n’y a pas si longtemps, à propos de la commune de Dieulefit, que je connais un peu, une équipe municipale « écolo », élue en 2020, sûre d’apporter la bonne parole et les bonnes solutions, sûre de savoir ce qui ne convenait pas à l’ensemble de la commune, se faisait ramasser en 2026 par des habitants prétendant en avoir assez de se faire dicter des lois). Raison de plus pour mieux penser en profondeur les causes de notre asservissement coutumier à des formes de sujet qui nous sont imposées, à nous, et à nos semblables, plutôt que prétendre « avoir des solutions » et vouloir les imposer. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que ceux et celles qui ont des idées « écolos », féministes, voire anti-virilistes doivent se taire. Il s’agit juste de maintenir une forme de respect des uns pour les autres. De tenter de comprendre les causes des positions idéologiques de l’autre au lieu de les nier.

L’apport majeur d’un ethnologue comme Descola réside justement dans cette attention à l’autre qu’il lui aura fallu garder, pour des raisons professionnelles, toute sa vie de chercheur, et dont nous pouvons nous inspirer aujourd’hui, débouchant sur une attention à l’autre qu’humain. Lorsqu’on l’interroge sur le moment actuel, qui voit une Internationale réactionnaire menée par Trump et les autres leaders mondiaux tenter d’étouffer toute voix qui irait dans le sens souhaité par l’anthropologue, curieusement, celui-ci ne s’avoue pas vaincu : il voit même là au contraire un indice du fait que « nous » aurions gagné, en gardant ce « nous » pour l’instant imprécis, comme si cette réaction était l’analogue d’une infection s’emparant d’un membre au contact d’un agent extérieur. Il pense même que le mouvement contraire, qui vise à « re-subjectiviser » le vivant non humain et à amoindrir la volonté de puissance du sujet humain issue de la révolution des Lumières, et qui est devenue l’individualisme, est en train de s’étendre, de gagner tous les continents. Il fait donc preuve d’espoir. Imprécision du « nous » ai-je mentionné. En effet, « nous » est imprécis, qui sommes-nous ? est la question qui se pose, à quel type nouveau d’internationalisme fait appel l’anthropologue ? Après la chute de l’internationalisme prolétarien, il faut trouver de nouveaux fondements à une inter-connexion qui servirait de support à une nouvelle « révolution ». Toujours optimiste, Descola met en avant des chaînes de solidarité qui unissent non seulement des humains entre eux, mais des humains à d’autres qu’humains.

La forêt amazonienne, encore elle, sert d’exemple.

Achuar

Elle n’est pas seulement le « poumon vert » de la planète que nous empêchons de fonctionner par nos cultures et nos brûlis inconséquents, c’est, comme d’autres forêts, d’autres lacs, d’autres bassins fluviaux, une réalité vivante qui devrait avoir son mot à dire.

On apprend dans son récent ouvrage qu’elle n’est pas une « forêt vierge » contrairement à ce que l’on peut naïvement croire, mais qu’elle est « anthropogénique », c’est-à-dire produit de pratiques millénaires qui ont abandonné dans la forêt les restes de cultures en jardins effectuées par les populations autochtones, créant un écosystème où se trouvent un plus grand nombre de plantes utiles à l’homme que dans d’autres zones. Ainsi, quand on détruit la forêt amazonienne, détruit-on un milieu de vie en partie produit par les humains. Or, on remplace cela par des mono-plantations de palmiers à huile ou de soja, cultivés par des ouvriers agricoles travaillant dans des conditions terribles, puis le soja est envoyé sous forme de tourteaux pour alimenter les animaux de boucherie (porcs surtout) en Europe, rassemblés dans des fermes d’élevage intensif et des porcheries géantes à l’origine de la prolifération des nitrates et de la propagation des algues vertes. C’est là ce que Descola nomme une chaîne d’oppression, dont on voit que les maillons sont constitués alternativement d’humains et de non-humains, populations autochtones suivies de cultures en jardin remplacées par mono-cultures mises en place aussi par des humains, mais dans des conditions terribles, suivies par la détérioration des sols en bordure de mer en Bretagne, et par le travail harassant des ouvrières des usines de l’agro-alimentaire. Mais comment faire prendre conscience à ces maillons de chaîne leurs intérêts communs, comment faire pour qu’ils se révoltent ? Prolétaires de tous pays unissez-vous disait Marx, maillons des chaînes d’oppression unissez-vous semble dire à son tour Descola, oui, mais comment mettre sur pieds les organisations nécessaires pour donner enfin leur voix à toutes ces entités, humaines et non-humaines ?

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