Ô Diotima! (chronique d’Avignon 2014 – I : Hypérion)

Avignon. Comme chaque année maintenant depuis trois ans, mais peut-on dire « chaque année » si c’est seulement depuis trois ans ? J’ai commencé par planter ma tente, une petite, une rouge, sur l’île de la Barthelasse, près du pont Saint-Bénézet. Comme j’étais à pieds lorsque je suis arrivé, enfin je veux dire : pas tout à fait à pieds, en train plutôt, en TGV, veux-je préciser, mais comme j’étais à pieds – quand même – j’ai pris le taxi… pour arriver à mon emplacement carré, puis je suis allé, par le pont Daladier – tiens il n’y a qu’à Avignon qu’on s’en souvient, de celui-là – à pieds toujours jusqu’au centre Saint-Louis pour y ramasser les billets que j’avais commandés. L’un pour « Hypérion », l’autre pour « le Mahabharata » (à la carrière de Boulbon). Il faisait chaud, je transpirais. Qu’ai-je fait en attendant l’heure du spectacle hölderlinesque (donné au théâtre Benoit XII) ? Je ne m’en souviens même plus. J’ai dû prendre un verre. A moins que je n’aie rencontré les D. oui, ce doit être ça. C’est ce jour-là. Ils m’attendaient rue du Vieux-Sextier, ils étaient avec deux jeunes Avignonnaises dont l’une voulait à tout prix que tout le monde entende qu’elle sortait du conservatoire de Paris. Série Chant. Cantatrice si vous voulez. Soprano même. Je les ai quittés sur le coup de dix-sept heures. Non sans nous être promis de nous retrouver le lendemain, si possible pour aller voir et écouter la pièce mise en scène par Mesguich au Chêne Noir.

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f-0db-52e125235de61J’ai toujours voulu connaître Hölderlin. Sa renommée, façonnée dans les brouillards de l’Allemagne, parée de chants lyriques, rendue maudite par la rumeur de la folie, a bien voulu descendre jusqu’à moi, je crois que c’était aussi à cause de : « Est-ce vers l’étoile Hölderlin? Est-ce vers l’étoile Verlaine? » dans Aragon, chanté par Ferrat. Je n’ai pas trouvé le temps de le lire jusqu’ici, ou alors n’avais-je de son « Hypérion » qu’une vision fugitive, celle d’un échange de lettres un peu laborieux, Ô, Diotima! disait-il tout le temps. Ou bien c’était des exclamations à l’égard de Bellarmin ou d’Alabanda, une exaltation de l’Amitié, une passion pour la Grèce ancienne. Ce spectacle, mis en scène par Marie-José Malis, allait être une façon de m’immerger en lui.

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14ff25621aec2540a26758a61cc38a7f-lHölderlin, le Verbe en majesté. J’étais dérouté. La scène devant moi offrait à voir une petite taverne grecque : juste une terrasse, avec au-dessus, en caractères cyrilliques : ANDREAS CAFE, de l’autre côté la devanture d’un atelier Peugeot, avec une inscription en arabe, au milieu une affiche pour « El Iraqi Travel ». D’entrée de jeu, la metteuse en scène établissait un lien avec des évènements récents : mise à genoux des Grecs par la politique européenne, printemps arabe, Irak. Syrie aussi ? On aurait dû évoquer la Syrie, à tant faire, mais qui ose / peut parler de la Syrie et de ses enfants étouffés par les gaz (mis à part notre président, qu’il soit loué pour cela) ?

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J’étais déconcerté. Imaginez que chaque phrase d’un texte soit dite en détachant chaque mot, laissant entre eux un blanc durant en moyenne trois secondes… Imaginez que vous pensiez qu’il va y en avoir pour cinq heures (noter que les spectateurs ayant réservé leur place à l’avance avaient reçu une notification par mail leur indiquant que le spectacle allait avoir cette durée, contrairement aux trois heures initialement prévues) cinq heures de cette diction lente, par des comédiens statiques, en général vêtus de noir… de quoi déjà lorgner vers la sortie, de quoi se dire : à l’entracte, je me faufile, ni vu ni connu et je pars flâner dans la nuit avignonnaise.

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christophe-raynaud-de-lage-_-festival-davignon-tt-width-604-height-403Et puis, c’est la magie du théâtre. Le Verbe et la Beauté finissent par s’imposer. Au bout de deux heures, on s’habitue, d’autant que la diction devient plus fluide, surtout dans la bouche de certains comédiens. Et puis on finit par se prendre d’affection pour eux : le jeune blond avec sa mèche et son doux accent germanique, le grand avec sa voix grave, la femme toute de noir vêtue, déesse emportée, deux autres gaillards bruns, l’un plus petit que l’autre, méchu lui aussi, doté d’un léger strabisme, et puis surtout les deux plus jeunes : une très jolie jeune femme, au visage d’ange, à l’accent du sud et celle qui, la première fois qu’elle parait, est censée tenir le rôle d’un enfant, de l’Enfant, être au sexe indistinct, habillé comme un garçon. Et j’oubliais aussi une blonde aux longs cheveux, se tenant plus en retrait, parlant peu dans les débuts de la pièce, mais se révélant par la suite… Les rôles sont interchangeables, on passe de l’enfant à Diotima sans coup férir, voire même à Alabanda, l’autre lien affectif d’Hypérion. Quant à Hypérion lui-même, ce sont les cinq hommes tour à tour qui s’avancent sur le devant de la scène.

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Je reviens donc après l’entracte – évidemment, les deux tiers des spectateurs, eux, se sont envolés… – la deuxième partie peut se jouer dans une certaine intimité, pour ainsi dire. Nous sommes resserrés autour d’eux, nous les valeureux spectateurs survivants, et eux, les comédiens qui nous attendent sur scène comme s’ils étaient les hôtes et nous les invités, des invités qui tardent à revenir, dont on ne sait pas si finalement, ils viendront ou pas. J’ai oublié de dire que les lumières de la salle ne s’éteignent pas durant le spectacle, ce qui renforce le lien entre spectateurs et comédiens, je dirais même : ce qui responsabilise le spectateur, il n’a pas le sentiment d’être inaperçu (cela peut-être a gêné certains plus qu’on ne croit) ainsi pendant la première partie, lorsque j’étais perplexe et que je me demandais si j’allais partir, je me suis senti comme observé, vu par celui qui s’adressait à moi, pas observé d’une manière pointilleuse, ni avec reproche à l’égard de ce que je semblais penser pour qui me voyait, mais observé avec mansuétude (un mot utilisé par Hölderlin, d’ailleurs).

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Beauté des mots, charme des voix. Mais le texte ? Peut-être connait-on la trame : Hypérion, jeune homme exalté, voue une admiration éperdue à la Grèce ancienne qui représente à ses yeux le moment de l’Histoire où tout est possible : le monde grec, Athènes en particulier, est analogue à l’enfant qui n’a pas encore connu les conventions rigides de l’éducation ou du monde adulte. Grâce à cela peuvent s’épanouir Beauté, Vérité et Justice, c’est le commencement de l’art, de la philosophie, de la poésie. Au cours de ses pérégrinations du côté de Smyrne, il rencontre un jeune et beau chevalier du nom d’Alabanda. Premier coup de foudre. Les deux se rejoignent pour pleurer sur le sort de la Grèce actuelle ployant sous le joug ottoman et pour maudire la foule des esprits veules et endormis qui laissent s’accomplir le triomphe de la barbarie. Ils en appellent (déjà) … au printemps des nations. Mais Alabanda le déçoit, d’autant qu’il fréquente un groupe d’amis fanatiques qui lui semblent suspects. La déception le conduit à se morfondre dans Smyrne avant qu’il ne soit l’objet de son deuxième coup de foudre en la personne de la belle Diotima. Nouvelle extase, nouveau chant d’amour, les deux êtres à nouveau se comprennent et c’est Diotima qui donne à Hypérion la force et le courage de partir rejoindre Alabanda dans sa lutte contre l’occupant (« veux-tu t’enfermer dans le ciel de ton amour et laisser le monde, qui a besoin de toi, se dessécher et se glacer à tes pieds ? »). Alors Hypérion part au combat, qu’il livre aux côtés de son ami, mais las ! toute guerre est nuisible et comporte son lot de pillages et de massacres et l’armée « libératrice » n’est pas plus pure dans ses méthodes que celle qu’elle affronte. Nouveau désespoir d’Hypérion, qui rentrera en Allemagne non pour pleurer (bien qu’entre temps, Diotima soit morte) ni pour se résigner mais pour se tourner vers la Nature, non comme consolatrice mais comme source de toute beauté et de tout ce qui mérite que l’on s’engage pour le défendre.

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Marie-José Malis, dans une interview qu’on peut trouver ici, fait une intéressante exégèse de la notion de Nature chez le poète allemand. Car il n’y a pas que l’Histoire pour rendre compte de l’humain, il y a aussi la Nature, celle-ci comme bloc en nous et à l’extérieur de nous, en tant que réserve d’infini et de beauté. Et c’est, semble dire Hölderlin, au terme d’un travail de réconciliation avec ce bloc, qui nous était familier dans l’enfance, que nous pouvons trouver la ressource nous permettant de dire que même lorsque tout est perdu, quand « l’Histoire est catastrophique » – ce qui semble bien être le cas en ce moment – il reste encore quelque chose dans le monde ou en nous qui demeure et qui nécessite que nous luttions pour le conserver, des fois qu’un jour futur, on ne sait jamais, un processus puisse exister qui soit capable d’en tirer un bonheur à partager entre tous.

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Mais ce texte, n’est-il pas aussi quelque peu ambigu, d’une ambigüité dont Hölderlin n’était sans doute pas conscient, étant mort en 1843, lorsque les appels à la « pureté » et à « l’absolu » se font un peu trop pressants ? Que veut dire le poète, au juste, quand il jette sa vindicte sur le peuple allemand, veule, étriqué, incapable de s’élever au niveau des idéaux, et qu’il dit que ce qu’il manque à un tel peuple, c’est qu’un homme enfin arrive, et lui montre le chemin ? Ou bien lorsqu’il dit « qu’être heureux, dans le langage des valets, c’est dormir » ? Mais qui sont les « valets » ? Ne peut-on aussi entendre sous ces paroles exaltées, un appel à un Ordre, qui serait en quelque sorte supérieur, conçu pour quelques « happy few » ? (« Les fils du soleil se nourrissent de leurs actes ; ils vivent de victoire ; ils tirent leur courage d’eux-mêmes, et leur force fait leur joie »). Beauté et inquiétude suscités par le Romantisme allemand. Pas un hasard peut-être si Heidegger s’est tant emparé du poète. Dans l’entretien donné à J-F. Périer et distribué avec le programme, il est dit par l’interviewer que « les nazis avaient imposé aux soldats de la Wehrmacht la lecture des textes de Hölderlin ». La réalisatrice a beau protester et dire qu’il s’agit là d’une lecture « infâme », assurer « qu’il n’y a aucune ambiguïté de Hölderlin », on ne peut s’empêcher de ressentir un doute. Non, bien sûr que le poète « prépare le nazisme » ou quelque chose de semblable, mais qu’il installe un discours qui risque à tout moment de sombrer dans la noirceur, et les références faites dans la mise en scène (par exemple à un poème de Celan, dit en allemand) seraient alors des sortes de garde-fous, de gestes de conjuration contre cette lecture qui serait effectivement ignoble.

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Je sors du spectacle vers 23 heures. Regagne ma petite tente, après avoir traversé dans la nuit étoilée, le pont Daladier, et marché le long du Rhône. Les étoiles ne sont pas seulement à se refléter dans l’eau du fleuve, elles sont aussi en moi, comme partie de l’immense Nature…

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Un commentaire pour Ô Diotima! (chronique d’Avignon 2014 – I : Hypérion)

  1. Je pars à Uzès vendredi matin mais, cette année, nous jouerons les totalement intermittents (dans la présence) au festival d’Avignon.
    Merci pour cette belle analyse d’Hypérion.

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