Au Japon, en suivant Corinne Atlan

En ces temps de non-voyage où il ne reste que les mots, on prend un plaisir décuplé à lire ce que certains auteurs nous écrivent à propos de voyages et de destinations lointaines. Il y a quelques temps j’avais évoqué San Francisco au travers de la poétesse Louise Glück, non qu’elle y fût elle-même liée par sa biographie (elle naquit à New-York) mais simplement parce que c’était là que je l’avais découverte, dans le cabinet « poésie » de la librairie City Lights. On peut maintenant, de manière semblable, revenir vers le Japon, toujours pas par les lignes aériennes (ni même par le transsibérien, qu’un auteur de blog raconte si bien à cette adresse) mais par la grâce de Corinne Atlan, qui est l’excellente traductrice de Haruki Murakami et d’autres écrivains japonais, ainsi que l’autrice de quelques livres qui nous font revivre le choc ressenti autrefois – et que nous nous expliquions mal parce que nous n’avions pas les clés – à la visite de quelques hauts-lieux de l’archipel, et en premier lieu de Tokyo et de Kyoto (mais aussi Kobé, Osaka, Himeji, Hiroshima, Kinosaki, Tomo-no-ura etc.). Son dernier ouvrage est très court, ne coûte pas cher (2 euros!) et a été publié dans cette petite collection des éditions Folio qui pratique la recherche des chefs d’œuvre en petit format. Il porte le titre : Petit éloge des brumes.

J’avoue que si je devais refaire ma vie, j’essaierais de suivre la voie de Corinne Atlan : apprendre le japonais, partir enseigner le français à Katmandou (les deux n’étant pas liés, bien sûr!) et m’atteler à la traduction de grands écrivains japonais (je pense ici pas seulement à Murakami mais aussi à Kenzaburo Oê qui m’a particulièrement fasciné à partir de la fin des années quatre-vingt-dix). Merveilleux destin. « Vivre au bout du monde » est une expression un peu idiote, ne sommes-nous pas toujours au bout du monde, en tout cas pour quelqu’un qui vit à un autre bout du monde que le notre ? L’essentiel est la communication avec autrui, connaître d’autres langues, pouvoir pénétrer d’autres cultures. « C’est une grande chance – dit Corinne Atlan – d’avoir plusieurs mondes et de porter en soi différentes cultures. Pouvoir rêver en deux langues est une capacité merveilleuse, qui devrait être encouragée et enseignée dans les écoles ». Je ne sais pas si à mon âge (73 ans) et compte-tenu des nouvelles restrictions qui pèsent sur l’organisation de voyages lointains, j’aurai l’opportunité de réaliser ce vieux projet : vivre au moins quelques semaines à Kyoto, je ne sais même pas si un jour je pourrai enfin jouir du spectacle des cerisiers en fleurs, voire même me rendre à l’invitation de mon amie calligraphe Kozen dans un village traditionnel du mont Koya. Pourtant je m’imagine très bien en vieux voyageur avec un chapeau et une canne arpentant les bouts de sentier qui relient un temple à un autre, comme déjà j’en avais senti l’ébauche au cours de ma pérégrination le long du chemin des philosophes, cette allée qui borde un canal et permet de relier à Kyoto quelques-uns des temples les plus célèbres, mais c’était au mois d’août, peut-être pas la meilleure saison pour déambuler de château en château, en tout cas, une saison sans brume alors que la brume, à coup sûr, est une composante fondamentale du paysage japonais.

Ce petit livre n’est pas seulement consacré au Japon, puisqu’il parle de la brume, il parle aussi du brouillard, il parle du roi des Aulnes (dont on apprend qu’existe une version normande) et il parle donc de « Nuit et brouillard », le film d’Alain Resnais qui fit tant à l’éveil de notre conscience de la Shoah. A ce propos, Corinne Atlan évoque les poètes allemands (elle voulut à une époque se spécialiser aussi dans cette langue) et particulièrement Paul Celan, et sa Todesfuge. Elle parle aussi des peintres, du sfumato de Léonard qui est une manière de faire contraster la précision de traits d’une Sainte Anne ou d’une Vierge avec le flou et le brumeux des fonds (« L’effet de brume est un effet de vie »). Et du génie de Monet qui transforme les tours du Parlement en « colonnes de tornade sous un ciel d’orage ». Mais les peintres occidentaux ont beau peindre la brume, elle n’est jamais pour eux qu’un challenge, une difficulté supplémentaire à affronter, un problème que l’on résout à la manière d’un scientifique qui explique la lumière en la décomposant en longueurs d’onde, il leur manque, dit-elle, le qi, (起) « émanation du Vide originel », ce que l’on trouve en Asie. « Le flou, le brumeux, comme façon d’être, comme principe de civilisation ». Il ne m’étonne pas du tout alors qu’elle évoque les onsen, ces lieux où des volutes nuageuses sortent des roches tarabiscotées au milieu desquelles coulent des rivières, et où l’homme ou la femme se baigne, nu(e), transpirant de chaleur et ne supportant, comme autre chose que son corps, que la petite serviette posée en équilibre sur le sommet du crâne. Ni ces rideaux de pluie que l’on voit souvent sur les estampes de Hiroshige, stries qui hachent les ponts et les canaux ainsi que les corps pliés en deux des paysans sous leurs ombrelles. Ce petit livre est non seulement un monument de poésie il l’est aussi d’érudition, nous initiant à des œuvres littéraires qui nous demeurent en grande partie inconnues comme les Nuages flottants de Shimei Futabatei, publié en 1887 et considéré comme le premier roman du Japon moderne ou bien le roman éponyme de Fumiko Hayashi, paru en 1950. Yukiko et Tomioka forment le couple central du second, « personnages égarés et irrésolus dans un monde en pleine mutation ». Cette histoire conduira notre héroïne à nous vers une île toute ronde du sud de l’archipel qui s’appelle Yakushima, et elle en décrira la beauté et… le régime des pluies (« il tombe trente-cinq jours par mois une pluie oppressante, épaisse, presque laiteuse »). Les haïkus portent évidemment la trace de ces empreintes brumeuses :

Adieu –
au-delà du brouillard
un brouillard plus profond

(Takajo Mitsuhashi)

Ce genre de haïku me semble révélateur d’un trait de la culture japonaise, celui de très souvent reposer sur une structure à double-fonds : au-delà du brouillard, il y aurait ainsi un brouillard plus profond, de même que dans un sutra connu (cité par Kenneth White) il est dit : « le soi-disant monde n’est pas le vrai monde, c’est pour cela qu’ils l’appellent « le monde » ». Il me revient aussi à l’esprit qu’un traducteur de haïkus (Patrick Blanche, qui habite à Nyons, et a traduit Seigetsu) nous avait appris que les haïkus se lisent toujours deux fois, comme si la deuxième était comme une façon de faire résonner la première énonciation en en dévoilant un fonds que l’on n’avait pas perçu du premier coup. Façon aussi de faire se mélanger les mots et leurs échos, comme les corps et leurs ombres, ou bien simplement, les vivants et les morts.

Ainsi le brouillard joue-t-il un rôle central dans maintes œuvres, y compris cinématographiques. Corinne Atlan cite le fameux Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi, que j’ai revu récemment grâce à la plateforme LaCinetek et où l’on est saisi lors de la traversée du lac Biwa, qui se fait par un brouillard à couper au couteau, par la ressemblance avec une traversée du Styx : on ne sait plus très bien si nous sommes chez les vivants ou chez les morts dont la présence nous est indiquée quand la barque rencontre une autre barque qui va à la dérive. Et la suite du film, d’ailleurs, nous rend encore davantage témoins de cette co-présence au travers de la princesse dont l’un des héros tombe amoureux et qui s’avère n’être qu’un fantôme. Et Corinne Atlan ne manque pas de nous rappeler, sur le même plan, la triste réalité de cet homme d’Hiroshima que l’explosion a volatilisé en ne laissant de lui sur un mur encore debout qu’une ombre projetée par l’éclair.

Ombre de femme et enfant – de Jiro Takamatsu

Nul doute que cette permanence de la brume, et ce sentiment d’une réalité à double-fonds – comme si chaque fois que nous percevons un phénomène en apparence banal il devait exister une réalité plus profonde qui en livre le secret, quelque chose que je comparerais volontiers à un noumène par rapport au phénomène kantien – font partie de ce qui nous attire profondément vers le Japon, les Occidentaux que nous sommes étant éduqués à une perception claire des choses, que d’ailleurs évoque bien l’idée de « Lumières », et ayant besoin, à cause de cela, de goûter aux délices d’un autre monde.

Ne pas céder toutefois aux mirages… Dans un autre livre, Un automne à Kyoto, Corinne Atlan fait un tableau plus exhaustif de la vie au Japon, où cette perception d’un Japon « enchanté » fait parfois la place à une réalité moins digne et plus misérable. Je me souviens alors de mon premier voyage, à l’occasion d’un Congrès de logiciens et d’informaticiens, pendant lequel, en marge du congrès, j’avais pris contact avec un blogueur français qui vivait au Japon depuis vingt-cinq ans, y exerçant la profession de traducteur free-lance, pour une balade ensemble dans des quartiers peu touristiques qu’il connaissait (je me souviens notamment d’un quartier de Tokyo où se trouve une école construite par Frank Lloyd Wright) au cours de laquelle il avait été heureux de s’épancher auprès d’un compatriote qui, lui seul, pensait-il, pouvait comprendre sa peine à vivre au sein d’une famille (il était marié à une Japonaise et avait eu un enfant avec elle) pétrie de conventions et où ne se manifestait jamais le moindre élan un peu spontané, la moindre parole provenant de l’intime. Sa parole m’avait glacé : « on se marie, ça va bien pendant quelques années, puis ensuite… le silence s’installe ». Envers et endroit d’un monde…

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6 commentaires pour Au Japon, en suivant Corinne Atlan

  1. Merci pour ce bel article. Et bonne année à vous !

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    Bel article, hommage.
    J’aime beaucoup cette idée d’une réalité profonde derrière ce qui nous est donné à voir.
    Je ne sais pas d’ailleurs, si nous pouvons échapper à cette manière de voir le monde, où, à certains moments, TOUT peut (nous) faire signe…
    Et une pensée de commisération pour ce Français vivant son exil loin de chez lui. Oui, pour exprimer un sentiment qui perle à la surface de soi à l’instant, ne serait-ce que de temps en temps…
    Bonne année !

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  3. Très bel article, merci pour la découverte ça donne envie ! Et merci pour avoir glissé un mot sur mon Carnet de bord !

    Aimé par 1 personne

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