Court hommage à madame Glück

Notre époque de crises, climatique ou sanitaire, va contraindre les amoureux des voyages à se réfugier dans la plus parfaite des nostalgies. Ils referont dans leur tête les voyages faits autrefois, re-parcourant les rues des grandes villes et les chemins de trekking des cols et des vallées lointaines. Ainsi ce matin, me réveillant, je me projetais tout entier vers San Francisco, ville trois fois visitée au gré des rencontres scientifiques auxquelles participait C. Je prenais le bus direct qui m’emmenait vers Ocean Beach en plein décembre, où se blottissaient frileusement des groupes de jeunes gens, et couraient en tout sens des chiens que leurs maîtres excitaient à aller chercher dans la vague quelque bâton ou ballon trop glissant. Ce jour de décembre, s’inscrivit dans ma mémoire en même temps que dans mon viseur de photographe un jeune couple se dénudant pour traverser toute la plage et se jeter dans l’eau glacée avant de rentrer vers leur tas de vêtements, frigorifiés mais heureux. Je prenais le bus ou le tram pour aller dans toutes les directions, aussi bien Fisherman’s wharf que le Golden Gate ou le quartier de Castro, vers Lombard Street à deux pas de laquelle se dressait encore la maison de bois bleue où vécut Jack Kerouac – sur Russian Hill, ou bien du côté de Misiones, cette autre maison bleue davantage connue des Français puisque c’est Maxime Leforestier qui la chantait autrefois, « c’est une maison bleue au sommet de la colline, on y vient à pied… ». Mais surtout je passais de longues heures à l’angle de Columbus Street et de Broadway dans la Librairie City Lights et juste à côté le bar Vesuvio, très animé en soirée mais vide le matin (il faut bien que les noctambules dorment la journée) et où j’avais pour moi tout seul de grandes tables où je pouvais étaler mes outils de travail car en ce temps-là je travaillais encore et je crois qu’à ce moment-là j’avais une thèse à relire, où je pouvais travailler donc tout en buvant lentement des cafés « regular » qui ne coûtaient que deux dollars…

San Francisco
La belle endormie du bar Vesuvio

Je raconte dans mon blog, en date du 6 décembre 2012, que je fis la découverte, dans la petite pièce consacrée à la poésie de la librairie City Lights, d’une poétesse qui m’était totalement inconnue et dont je pensais qu’elle resterait longtemps méconnue, en tout cas intraduite en Français, mais que, malgré mon mauvais niveau d’anglais, j’étais arrivé à lire, me laissant complètement séduire par ces mots mystérieux qui évoquaient les différents âges de la vie, qui disaient délicatement l’aventure spirituelle d’une vie tout en gardant une belle pudeur. Cette poétesse s’appelait Louise Glück. Je disais sur mon blog que l’une de mes tâches devrait être dans l’avenir d’essayer de la traduire, tâche que je n’accomplis pas, à l’image de mille autres que l’on s’assigne parfois sans jamais mesurer l’ampleur qu’elles pourraient avoir si l’on s’y mettait vraiment, et qui finissent par disparaître de notre agenda mental jusqu’à ce qu’une seconde rencontre, un nouvel événement, viennent nous tirer par l’oreille et nous dire à quel point nous avions eu tort de ne pas persévérer. Louise Glück est aujourd’hui Prix Nobel de littérature et j’en suis heureux pour elle, bien que ne la connaissant pas. Cela confirme que cette petite pièce de la librairie qui vit s’épanouir en son sein les plus grands poètes contemporains de la littérature américaine, les Ferlinghetti, Ginsberg ou Snyder et aujourd’hui encore Jack Hirschmann (rencontré, lui, en chair et en os au cours d’une signature en la même librairie mais au cours d’un voyage plus récent) demeure un lieu plein de trésors où il faut se rendre en premier dès qu’on a posé le pied sur le sol californien. Mais y retournerons-nous seulement un jour ? La politique américaine, les vicissitudes des crises pandémiques, voire les obligations que nous nous créons au vu des risques climatiques et nuisances occasionnées par les vols transatlantiques risquent hélas de nous en dissuader de manière définitive et nous n’aurons plus pour nous consoler que les couvertures des recueils poétiques jaunis dont nous aurons empli nos gibecières.

Ainsi il reste la poésie de Louise Glück, encensée aujourd’hui, à laquelle la revue électronique « En attendant Nadeau » consacre un bel article avec la traduction de plusieurs poèmes, par Claude Mouchard.

Louise Glück

Cela dit une forme de désespoir, d’avancée vers un terme qui ne saurait être autre que notre propre mort, qui est là depuis si longtemps, depuis notre naissance, même s’il y eut un temps où nous pensions pouvoir nous en sortir : « Je me souviens de ce retour à la maison vingt ans avant pour tenter de sauver ce qui pourrait l’être. » En ce temps-là, probablement, la mort nous paraissait joyeuse, comme une délivrance, le feu n’était-il pas ce que nous désirions comme métaphore de nos désirs ? Puis nos désirs se sont enfuis. Notre vie peut-être n’était qu’un rêve. Quand elle dit « je pensais rentrer chez moi », c’est que notre chez moi est tout en dedans de nous, enfoncé très profondément, inatteignable.

Je pensais que j’avais assez souffert.

Je pensais que c’était la fin pour mon corps : le feu
semblait la fin convenant au désir ;
c’était la même chose.

Et pourtant vous n’étiez pas morte ?

C’était un rêve ; je pensais rentrer chez moi. 

Sa « spécialiste » française, Marie Olivier, qui a écrit une thèse sur elle, parle « d’un désir d’écriture pour surseoir à la mort ».

« Inferno» :

Pourquoi vous en alliez-vous?

Je sortais vivante du feu ;
comment est-ce possible ?

Rien n’a été perdu : tout a été
détruit. La destruction
résulte de l’action.

Était-ce un feu réel ?

Je me souvient de ce retour à la maison vingt ans avant
pour tenter de sauver ce qui pourrait l’être.
La porcelaine et le reste. L’odeur de fumée
sur tout.

Dans mon rêve, je construisais un bûcher funéraire.
Pour moi, vous comprenez.
Je pensais que j’avais assez souffert.

Je pensais que c’était la fin pour mon corps : le feu
semblait la fin convenant au désir ;
c’était la même chose.

Et pourtant vous n’étiez pas morte ?

C’était un rêve ; je pensais rentrer chez moi. 

[Quand on pense que certains avaient pensé à Houellebecq comme lauréat possible, on se dit qu’on l’a échappé belle… ]

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6 commentaires pour Court hommage à madame Glück

  1. François Loeser dit :

    Merci beaucoup pour ce très beau texte. La petite pièce consacrée à la poésie de City Lights est également un lieu qui m’est cher et les images de San Francisco me reviennent régulièrement (normalement je devrais actuellement être à Berkeley pour quelques mois).

    Aimé par 1 personne

  2. Bel article sur une poétesse dont j’ai découvert l’existence avec ce prix Nobel.
    Véritable prescience (!) que de l’avoir dénichée dans cette librairie célèbre : je connais NYC mais pas SF (ville de fiction) et il sera peut-être en effet impossible un jour de retraverser l’Atlantique (sauf à la rame ?) pour y retrouver l’ambiance – fort joli tableau – d’un lieu où les livres ne s’envolent pas comme dans un lointain générique de Folon… 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Debra dit :

    J’aimerais mieux la lire en anglais…
    Ça ne me touche pas, vos extraits. Cela ne correspond pas à ma vision de ce que la poésie doit faire ? être ? pour nous sauver.
    Ça me fait penser, quand même, à cette guerre ? qui oppose la Californie à la Côte Est dans les mentalités américaines (pour ne pas parler de tout le milieu du pays que je ne devrais pas amalgamer d’une manière aussi rapide). Une guerre qu’on aperçoit dans les derniers films de Woody Allen.
    Finalement, moi, qui suis née en Californie, je peux dire que la Californie est un lieu de perdition. Je crois.

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